‹ Œuvres de M. le vicomte de Chateaubriand (volume 2)Chapitre 62 sur 142 · A L'ARMÉE · texte numérisé non relu

A L'ARMÉE

ARiegel,lol8avriH796.

Des circonstances impérieuses bous retenoient depuis trop longtemps éloigné de TOUS , lorsqu'une insulte aussi imprévue que favorable à nos vœux ne nous a plus laissé d'asile; mais on ne peut nous ravir celui de l'honneur.

I^ sénat de Venise nous a fait signifier de sortir , dans le plus court délai , des États de sa république. A celle démarche, non moins offensante pour l'hon« neur du nom françois que pour noire personne même , nous avons répondu :

« Je partirai , mais j'eiigc deux conditions : la première , qu'on me présente le « livre d'or où ma Tamille est inscrite, afin que j'en raye le nom de ma main ; la « seconde , qu'on me rende l'armure dont l'amitié de mon aïeul Henri IV a fait « présent à la république '. »

Nous venons nous rallier au drapeau blanc , près du héros qui vous commande et que nous chérissons tous. Nous nous livrons avec confiance à l'espoir que notre arrivée sera pour vous un nouveau litre aux généreux secours que vous avez déjà reçus de leurs majestés impériale et britannique.

Notre présence contribuera sans doute , autant que votre valeur, é hâter la fin

des malheurs de la France , en montrant à nos sujets égarés , encore armés contre

nous , la différence de leur sort sous les tyrans qui les oppriment , avec celui dont

jouissent des enfants qui entourent un bon père.

Louis.

LetUe de Monseigneur le duc d* Angouléme a Monseigneur le prince de Condé,

Blankcnbourg , S7 avril 1797.

Monsieur mon consin , j'attendois depuis longtemps avec une bien vive impatience le moment où il me seroit permis de venir tne réunir à mon flrére sous vos ordres. Cet heureux moment est donc enfin arrivé ; nous ne perdons pas un instant pour nous rendre auprès de vous. J'espère que vous voudrez bien m'accorder vos bontés et votre amitié. Je vous les demande avec confiance , et je ne négligerai rien pour m'en rendre digne. J'envie à mon frère le bonhenr qu'il a eu d'être à l'armée depuis trois ans , pendant que j'étois dans une inactivité cruelle. Les circonstances qui en ont ainsi ordonné me peinoient vivement.

Agréez l'hommage du zèle d'un volontaire , et l'assurance de la haute considération , de l'entière confiance et de tous les sentiments avec lesquels je serai pour la vie,

Monsieur mon cousin ,

Votre très affectionné cousin ,

LoniS-AlITOiNE.

Lettre de Monseigneur le duc de Berry à Monseigneur le prince de Condé.

Blankenbourg , 27 avril 1797.

Enfin , Monsieur, mon frère est arrivé hier. Vous jugerez facilement la joie que j'ai éprouvée en le revoyant. Ma joie est d'autant plus vive que notre retour à

* Celte réponse fut faite au marquis Garlotli, chargé par le sénat de Venise de porter au roi Tordre de quitter les États de la république. Le podestat Pringli ayant protesté , Sa Majesté répliqua le lendemain dans les termes suivants :

(( J*ai répondu hier à ce que vous m'avez déclaré au nom de votre gouvernement; vous « m*apporlez aujourd'hui une protestation au nom du podestat ; je ne la reçois pas : je ne « recevrai pas davantage celle du sénat. J'ai dit que je parlirois ; je partirai- en effet dèa « que j'aurai reçu le passe-port que j'ai envoyé chercher à Venise, mais je persiste dans o ma réponse ; je me la devois, et je n'oublie pas que Je suis le roi de France. »

TArmée seM très prompt : nous ne devons rester qne cinq ou sii jours ici, et nous ne perdrons pas de temps en chemin pour revenir. Je fais bien des vœux pour qu'on ne tire pas de coups de fusil pendant mon absence , mais que cette campagne, qu'on peut bien regarder, Je crois, comme la dernière, soit active. Je le désire vivement pour mon instruction et pour mon frère ; car je suis bien persuadé qu'il faut qne les Bourbons se montrent , et beaucoup , et que hors de France ils doivent commencer par gagner l'estime des François , avec leur amour. Nous avons appris que les républicains avoient passé le Rhin à Neuwied, et qu'après avoir repoussé les Autrichiens ils éloient déjà aux portes de Francfort, lorsqu'un courrier arriva , apportant la nouvelle d'un armistice conclu entre les armées autrichiennes et françoises sur toute la ligne. Un courrier allant de Vienne k Londres, ayant passé ce matin ici , a dit que l'empereur alloit se mettre en personne à la tète de l'armée d'Italie, et que l'archiduc Charles alloit reprendre le commandement de celle du Rhin. Dieu veuille nous rendre notre aimable chef, et nous mettre encore à portée de combattre sous ses ordres !

Veuillez recevoir, Monsieur, l'hommage du vif empressement que j'ai de roc retrouver sous vos ordres, et du sincère et respectueux attachement que je vous al voué pour la vie.

GiTARLRS-FeRDIN AN D.

Lettre du Roi a Monseigneur le prince de Condc.

AMiltau,cel0juinl799.

Enfin , mon cher cousin , un de mes vœux les plus ardents est accompli ; mes enfants sont unis. Je retrouve dans ma nièce, avec un attendrissement plus facile à sentir qu'à exprimer, les traits réunis des infortunés auteurs de ses jours. Cette ressemblance, si douce et si déchirante à la fois, me la rend plus chère, et doit redoubler l'intérêt qu'elle mérite si bien par elle-même d'inspirer à tout bon François. Le mariage a été célébré ce matin : je m'empresse de vous l'apprendre , bien sûr que vous partagerez ma joie.

Annoncez cette heureuse nouvelle à l'armée : elle ne peut que paroltre d'un bon augure à vos braves compagnons , au moment où ils vont rentrer sur vos traces dans une carrière qu'ils ont si glorieusement parcourue ; et ils béniront avec moi le souverain magnanime auquel nous devons ce double bienfait. Ajoutez-leur de ma part que j'ai commencé à retrouver le bonheur, mais qu'il ne sera complet pour moi que le jour où je pourrai me retrouver parmi eux au poste où l'honneur m'appeUe.

Adieu , mon cher cousin : vous connoissez toute mon amitié pour vous.

Louis.

« Eu quel lieu du monde nos tempêtes n'ont-elles point jeté les enfants de saint Louis ? quel désert ne les a point vus pleurant leur terre natale? Telles sont les destbnées huitaines : un François gémit aujourd'hui sur la perte de son pays , aux mêmes bords dont les souven'u's inspirèrent autrefois le plus beau des eantlques sur l'amour de la patrie :

Super flumlna Babylonis.

« Hélas ! eti fiU d'Aaron qui suspendirent leur cinnor aai saules de Babylone ne rentrèrent pas tous dans la cité de David; ces ûUes de Judée qui s'écrioient sur les bords de l'Ëuphrate :

O rives du Jourdain ! ô champs aimés des cieux I Sacré mont , fertiles vallées , Du doux i^ys de nos aTeux Serons-nous toujours exilées ?

ces compagnes d'Esther ne revirent pas toutes Emmaûs et Bethel. Plusieurs laissèrent leurs dépouilles aux champs de la captivité ; et c'est aipsi que qpus rencontrâmes loin de la France le tombeau de deux nouvelles Israélites :

Lyrnessi domus alla , solo Laurentc scpulcrum !

Il nous étoit réservé de retrouver au fond de la mer Adriatique le tombeau de deux filles de rois ' dont nous avions entendu prononcer l'oraison funèbre dans un grenier à Londres. Ab ! du moins la tombe qui renferme ces nobles dames aura vu une fois interrompre son silence ; le bruit des pas d'un François aura fait tressaillir deux Françoises dans leur cercueil. Les respects d'un pauvre gepMlbomme à Versailles n'eussent été rien pour des princesses ; la prit;rc d'un chrétien en terre étrangère aura peut-être été agréable à des saintes. » {Sur le P^ofagepUr toresque et historique de l'Mspagnef par M. Alexandre de Labprxle.)

Lettre de Monseigneur le duc de Berry a Monseigneur le prince de Condé,

Rome , ce 30 juin 1800.

La nouvelle de l'armistice m'a arrêté ici. N'ayant rien à taire à Païenne jusqu'au retour de la reine, j'ai obtenu du roi la permission d'aller faire la can^ pagne avec M. le prince de Condé. Cela auroit été un grand bonheur pour moi dç le voir ; Je lui aurois demandé la permission de la faire comme volontaire , a,vec mon firère. Je me faisois un bien grand plaisir de penser au moment où je pourrois me retrouver avec mes braves compagnons d'armes, auxquels je suis si attacb*^* Une nouvelle qui m'avoit paru très naturelle , car on disoit que M. le duc d'Enghien avoit fait des prodiges de valeur avec son régiment à Yerderic , m'avoit fait hâter encore plus mon départ de Naples , et je ne faisois que de changer de chevaux ici lorsque j'ai appris cet armistice, produit des succès incroyables de Buonapart^. Nous attendons pour voir ce que cela deviendra.

Je prie M. iç prince de Condé d'être persuadé da ylf regret qm^J'ai de n'avoir jfài pu le r^oiadre et Uii prouver le sincère et tendre attaçhomçBl que ses koMr tés ont gravé dans moM cœur.

CHAlLEI-FfiaDOf AU D.

Lettre de Monseigneur le duc de Berry a M, Açtori , ministre de S\ M. le rot

des Deux- Si cites.

Je VOUS écris , Monsieur, avec la franehise d'un Bourbon qui parle au «inlstre > Headames Victoire et Adélaïde de Franco , tantes de Louis XVL

d'un Roi-Bourbon , d'un roi qui n'a cessé de montrer un attacliement géoérenx â là partie de sa famille si cruellement traitée par la fortune.

J'ai appris avec une vive douleur que le roi avoit désapprouvé la démarche que j'avois faite de quitter Rome pour aller joindre l'armée de Condé. La noblesse ûdèle avec laquelle j'ai fait huit campagnes n'avoit jamais vu tirer un coup de fusil sans que je fusse à sa tétc. Au moment où mon f^re venoit de la joindre, il me mandoit: «Nous attaquons le 15 septembre. » Si j'avois attendu les ordres du roi , je perdois le temps : je suis donc parti sur-le-champ Je suis arrivé le 15, et le 16 nous étions au bivouac, devant attaquer le lendemain. Je n'aurois jamais quitté l'armée napolitaine , si elle avoit été devant l'ennemi ; mais tout paroissoit indiquer de ^ côté la plus grande tranquillité. D'ailleurs , volontaire sous M. de NazcUi, ou sous M. de Damas, que j'ai vu si longtemps colonel à l'armée de Condé , ce n'étoit pas une position bien agréable pour moi , et je n'y pouvois être d'aucune utilité au service du roi. Depuis que la paix a été faite, je vous ai écrit trois fois sans recevoir jamais de réponse de vous. Cette incertitude- là est cruelle : pourquoi ne pas me dire franchement les volontés du roi à mon égard? J'aurois été aussi heureux qu'il est possible , lorsqu'on n'est pas dans son pays , d'être uni à la famille de Naples , et de tout devoir à des parents aussi bons. Mais les circonstances empêchent-elles cette union ? Ma présence seroit-elle incommode? Le traitement qu'on a bien voulu m'accorder est-il une gêne dans un moment où les finances du roi sont si cruellement obérées ? Je mets le tout à ses pieds avec la même reconnoissancc : je vous supplie seulement de vouloir bien faire continuer de payer les 5,000 ducats que le roi a eu l'extrême bonté d'accorder auxofticiers de ma maison. Ces gentilshommes, invariables dans leur devoir et dans leurs principes, ne fléchiront jamais la tête sous le joug d'un usurpateur , et tous ont abandonné leurs fortunes pour me suivre. Je ne réclame donc rien pour moi que le passé. Je n'ai eu jusqu'ici d'autres ressources que la générosité du roi; mais vous savez sûrement les relards que j'ai éprouvés. Cela me met dans le plus grand embarras. N'ayant rien à moi , je regarderois comme une infamie de faire une dette.

Je suis bien sûr que vous sentirez les raisons de mon empressement à connoitre mon sort quand vous saurez que dans un mois je n'aurai , en vendant mes équipages , que de quoi rejoindre mon père.

Ch arlbs-Feiu)l\ai«p .

Entrevue âe Louis XVlli avec M, Meyer*

^' H. Meyer, président de la régence de Varsovie , fut introduit auprès du roi le 36 février 1803, en qualité d'envoyé du cabinet de Berlin. Il étoit chargé d'annoncer à S. M. que Buonaparte étoit disposé à lui assurer des indemnités en Italie, si elle vouloit renoncer , ainsi que les membres de sa famille, au trône de France. S. M. répondit sur-le-champ :

« Je ne confonds pas M. Buonaparte avec ceux qui l'ont précédé ; j'estime sa « valear , ses talents militaires; je lui sais gré de plusieurs actes d'administration; « car le bien que l'on fera à mon peuple me sera toujours cher : mais il se trompe « s'il croit m'engag^r à transiger sur mes droits : loin de là , il les établiroit lui- « même , s'ils pouvoient être litigieux , par la démarche qu'il fait en ce moment.

« JMgnore quels sont les desseins de Dieu sur ma race et sur moi ; mais je « connois les obligalions qu'il m'a imposées par le rang où il lui a plu de me « faire naitre. Ghrélien , Je remplirai ces obligalions jusqu'à mon dernier soupir; « fils de sainl Louis , je saurai , à son exemple, me respecter jusque dans les « fers; successeur de François P'Jeveui du moins pouyobr dire comme lui: « Nous avions tout perdu tfors l'honneur. »

— « L'influence de Buonaparte s'étend sur toute l'Europe. N'est-il pas à craindre, dit M. Meyer, qu'il ne force les souverains dont Votre Majesté reçoit deS' subsides à les lui retirer ? »

^ « Je ne crains pas la pauvreté , répliqua le roi ; s'il le falloit , je mangeroi^ * du pain noir avec ma famille et mes fidèles serviteurs ; mais , ne vous y trom-^ « pez pas , je n'en serai jamais réduit là ; j'ai une autre ressource dont je né « crois pas Revoir user tant que j'ai des amis puissants ; c'est de faire connoltrè « mon état en France , et de tendre la main , non au gouvernement usurpateur,- « cela , jamais ! mais à mes fidèles sujets , et, croyez-moi , je serois bientôt plu» « riche que je ne suis. »

L'envoyé persista et fit pressentir au roi que Buonaparte pourroit contraindre la plupart des puissances européennes à lui refuser un asile.

« Je plaindrai le souverain , ajouta S. M. , qui se croira forcé de prendre utf « parti de ce genre, et je m'en irai, »

On connolt l'adhésion des princes à la réponse de Louis XYIIL Ce monarqueP reçut , quelques jours après , du prince de Gondé la lettre suivante :

Lettre de Monseigneur le princa de Condé au Roi,

Wanstcd , le 29 avril 1803.

Sue,

Après avoir rempli , avec les autres princes de votre maison qui se trouvent en Anglelcrre , le devoir que nous imposoit l'incroyable circonstance dont Votref Majesté a bien voulu nous faire part , qu'il me soit permis do lui offrir l'hommage^ parliculici' de mon admiration pour les superbes réponses qu'elle a faites à \àh proposition dont elle a daigné nous instruire. Faits pour marcher en toute occa' slon à la suite de Votre Majesté, c'est avec autant d'enthousiasme que de recon** noissance que nous avons suivi le glorieux exemple et les ordres paternels que Votre Majesté nous donnoit, dans ces temps malheureux dont Votre Majesté, so trouve (passagèrement, je ne cesse de l'espérer) la première victime. C'est une grande consolation pour ceux qui ont l'honneur de lui appartenir par les liens du sang, de n'avoir qu'à suivre les traces d'un roi qui sait si dignement repousser l'injure, et répondre avec autant de raison, de noblesse et d'éloquence, à une pareille proposition. Puissent les François apercevoir enfin tout le bonheur dont ils se priveroient s'ils ne remettoient pas sur son trône un roi si digne de les gouverner, et dont toutes les paroles et les actions commandent également le respect et l'amour !

Mon attachement particulier à la personne de Votre Majesté redoubleroit, s'il étoil possible , après ce qu'elle vient de faire ; mais il y a longtemps que ce sentiment est aussi fortement gravé dans mon cœur que ma vénération pour les vertus de Votre Majesté et mon profond respect pour elle.

LOUIS-JOSIPH DE BOUKBOR.

îléponse du Roi,

A YartOTie , le SS mai 180S.

J*ai reçu /num cher cousin, A fort peu de distance l'une de l'autre, vos deux lettres 'dés *9 ftyirier et 22 aviil. Vous ne pouvez douter du plaisir que m'ont fait les sentiments et les raisonnements de la première ; mais , vu sa date , je me borne i Vous en accuser la réception, et je passe bien vite à la seconde. Votre commune adhésion à ma réponse m'a exalté, m'a rendu fier d'être votre atné; j'ai reçu avec transport le serment qui la termine si noblement : mais je vous avoue ma (biblesse ; mon ainour-propre a peut-être encore plus joui de votre lettre particulière. L'approbation d'un parent justement chéri , d'un guerrier blanchi sous les lauriers, d'un connoisseur si délicat en matière d'honneur, est la récompense la plus flatteuse pour celui qui n'a au fond d'autre mérite que d'avoir fait son devoir.

J'ai reçu en même temps la réponse de votre pe lit-fils : elle est beaucoup plus ancienne ; mais , comme de raison , il a cru devoir, pour me la faire passer, préférer la sûreté à la promptitude. Gomme il est possible que, par le même motif, n he vous en ait pas donné connoissance , j'en joins ici copie , bien sûr qu'elle vous fera plaisir, et .qu'ainsi que moi vous y reconnoltrez le sang des Bourbons.

Adieu , mon cher cousin ; vous connoissez toute mon amitié pour vous.

Louis.

Lettre de Monseigneur le Prince de Condé à S, A, R. Monsieur ,

comte d'Artois.

Londres, le 24 Janvier 1805.

Le chevalier de Roll vous rend compte , ainsi que moi, Monsieur , de ce qui s'est passé hier. Un homme arrivé la veille , à ce qu'il m'a dit , à pied , de Paris à Calais, homme d'un ton fort simple et fort doux , malgré les propositions qu'il venoit faire, ayant appris que vous n'étiez pas loi, est venu me trouver suiwles onze heures du matin ; il m'a proposé tout uniment de nous déflaire de l'usurpateur par le mojen le plus court. Je ne lui ai pas donné le temps de m'achever les détails de son projet, et j'ai repoussé cette proposition avec horreur, en l'assurant que, si vous étiez ici, tous feriez de même; que nous serions toujours les ennemis de celui qui s'est arrogé la^putosance et le trûne de notre roi, tantqii'U ne le lui rendroit pas; que nous avions comlMttu cet usurpateur A force ouverte, que nous le combattrions encore si l'ocoaslon s'en présentolt $ mais que jamais nous n'emploierions de parefls moyens , qui ne pouvoient convenir qu'A des jacobins , et que si , par hasard , ces derniers se portolent A ce crime , certatoement nous n'en serions Jamais comj^es. Pour mieux -eonvainere cet homme que vous pensiez comme moi, l'ai envoyé chercher l'éréque d^Ams ; mais il étoit sorti. Alors j'ai fait yenir le baron de Roll , A qui j'ai d'abord exposé l'objet de la mission. Ensuite j'ai flU entrer l'honme, je iu^tiidit que le baron avoit toute votre confiance , qu'il connoissoit comme m<H la grandeur de votre ame , et que j'étois bien aise de répéter devant un témoin aussi sûr tout ce que je venois de lui dire; ce que j'ai fait.

Le baron a parlé comme moi. Après cela J'ai dH A Thomme qui étoit venu qu'il D'y avoii que r-e&cès de son zèle qui eût pu le porter à venir nous faire une telle

proposition , mais que ce qu'il ayoit de mieux à faire éloit de repartir tout de suite , attendu que s'il étoit arrêté » je ne le réclamerois pas , et que Je ne le pourrais qu'en disant ce qu'il est venu faire. J'opère , Monsieur, que vous approuverez ma conduite , et que vous ne doutez pas du tendre et respectueux attachement dont mon cœur est pénétré pour vous.

Louis- Joseph di Bourbon.

Extrait du Journal inédit du comte de Hautefort, ( 1801 .}

Le comte de Garaman résidoit à Pétersbourg en qualité d'ambassadeur da Louis XVIII. Tout à coup il reçut Tordre de partir de cette capitale dans les vingtquatre heures; il arriva le 19 janvier à iMiltau» où sa présence inopinée, et ce qu'il raconta de son expulsion soudaine, répandirent l'alarme dans la colonie flrançoise. Ces craintes furent bientôt justifiées. Le 21 janvier, époque fatale, le général Fersen , qui avoit toujours montré beaucoup d'égards pour le roi , monta au chAteau ; il étoit chargé de signifier à Sa Majesté qu'elle devoit quitter Mittau dans les vingt-quatre heures. Madame n'étoit pas comprise dans cet ordre; mais elle annonça sur-le-champ qu'elle ne se sépareroit jamais de son oncle. M. Driesen , gouverneur de Mittau , avoit reçu par le même courrier l'ordre de délivrer les passe-ports nécessaires pour le départ du roi , mais pour douze personnes seulement. Sans la circonstance du 21 janvier, jour que madame consacroit ordinairement à la retraite et à la prière , le roi auroit désiré partir le jour même; il remit au lendemain. On peut penser quelle étoit la désolation de sa suite. Pour lui, toujours calme , il s'occupoit à fortifier le courage de ceux qui l'environnoient. 11 étoit surtout touché du sort de ses gardes du corps , que sa situation ne lui perroettoitplus de conserver auprès de lui. Pauil^i* leur avoit fait jusqu'alors un traitement. Qu'alloient-ils devenir dans ce revers ? Le roi voulut du moins consoler ces braves et fidèles serviteurs par un témoignage d'estime. 11 leur adressa en partant , le 22 janvier, la lettre suivante écrite de sa main : « Une des peines les « plus sensibles que j'éprouve au moment de mon départ est de me séparer de « mes chers et respectables gardes du corps. Je n'ai pas besoin de leur recom- « mander de me conserver une fidélité gravée dans leurs cœurs, et si bien prou- « vée par toute leur conduite. Mais que la juste douleur dont nous sommes péné- « tré ne leur fasse jamais oublier ce qu'ils doivent au monarque qui me donna « un asile , qui forma l'union de mes enfants , et dont les bienfaits assurent encore « mon existence et celle de mes fidèles serviteurs. Mittau, le 22 janvier 1801. « Signé Inouïs. » A cettre lettre, où l'on retrouve cette grâce, cette mesure et cetle sensibilité qui régnent dans tous les écrits partis de la même main, le comte d'Avaray joignit une autre lettre ainsi conçue : « Quand le roi exprime lui-même « ses sentiments à ses fidèles gardes du corps , je dois me ranger parmi eux pour « jouir en commun des bontés de notre maître. Je n'ai donc qu'un but en ce mo- « ment, celui de témoigner â tous ces messieurs le désir de vivre dans leur sou- « venir, et de leur renouveler l'expression des sentiments dont mon dévouement « au roi et à Madame sera le garant. »

Le roi se mit en route le 22 janvier, à trois heures et demie après midi. Son départ oin-it un spectacle touchant. Ses gardes du corps , réunis à une foule d'habitants de Mittau , sembloient se disputer à qui lui témoigaeroit plus d'intérêt •!

d'attachement. Les uns et lesaatres paroissoient ayoir un égal regret de son départ. On eût dit que c'étoit un père qu'on arrachoit à ses enfants; la vue de cette séparation douloureuse étoit le plus bel éloge de la conduite du roi et la meilleure preuve des sentiments qu'il avoit su inspirer. La suite du roi se composoit de six Yoitures et deui chariots. Sa Majesté étoit dans la berline de Madame, avec cette princesse , le comte d'Ayaray et madame la duchesse de Sérent. La reme étoit alors aux eaux de Pyrmont , et M^ le duc d'Ângouléme étoit à l'armée. Dans les voitures qui suivoient étoient l'abbé Edgeworth, le duc de Fleury, l'abbé Fleuriel , MM. Hardouineau , Hue et Péronnet , avec les gens de service ; en tout vingt-six personnes. Deux autres voUures ne partirent que le lendemain ; elles étoient occupées par l'abbé Marie , mademoiselle de Ghoisy , aujourd'hui madame la vicomtesse d'Agoult, filM. de Lukerque, Le Faivre et Colon.

On avoit promis au roi cent mille roubles , montant de six mois du traitement que lui faisoit l'empereur; il ne les reçut point, et on obtint avec peine d'un banquier de Riga trois mille six cent quatre ducats en avance sur cette somme. Le firoid étoit rigoureux , et aucune précaution n'avoit été prise sur une route où il n'y a point de ressources. A la première couchée , un gentilhomme courlandols , M. de ZozfT, ne voulut pas laisser descendre le roi à l'auberge , et le reçut dans son chAteau. Cet accueil fait d'autant plus d'honneur à ce gentilhomme, qu'il pouvoit craindre que sa démarche ne déplût à la cour. A la seconde journée , on coucha dans un cabaret. II y avoit au moins quatre-vingts paysans rassemblés dans une grande pièce qui faisoit à peu près toute la maison. Celte société, le bruit, l'odeur de l'eau-de-vie et du tabac, firent de cette nuit un supplice. Madame coucha dans une espèce de fournil mal clos , où l'inquiétude l'empêcha de reposer. Quand on lui parla de sa situation : « Je ne suis point h « plaindre , disoit l'excellente princesse , je ne souffre que des malheureux que je « vois autour de moi. >

Tout ce voyage fut très pénible dans une telle saison et dans un tel climat. Le froid , le vent, la neige, étoient d'autant plus difficiles à supporter, que la suite du roi n'avoit pas de vêtements préparés pour une (elle circonstance. Les gens qui étoient sur les sièges des voitures souffrirent surtout infiniment ; et cependant aucun ne le fit paroltre , de crainte d'augmenter le chagrin des maîtres les plus sensibles et déjà si fort affectés. Tous ceux qui entouroient le roi étoient soutenus et consolés par sa force d'ame. « Je suis bien loin de désirer qu'on me « plaigne, » écrivoit, au moment même de cette fuite, et au milieu de tant de souflnrances et d'inquiétudes , le loyal et brave officier qui nous a donné ces dé^ tails : « ma position est si digne d'envie , que je ne puis même la concevoir ; « c'est un rêve. Mon ame est brisée de tous les sentiments qu'elle éprouve. Je « vols soufit-ir les êtres les plus parfaits et dont le monde n'est pas digne; mais « je vois de près leurs vertus, j'admire leur noble constance , jejouis d'être con* « tinuellement auprès d'eux. Supérieurs aux coups de l'adversité, leur courage « semble s'accroître à raison de leur infortune. • Tels étoient les sentiments qu'au comble du malheur inspiroient le roi et Madame. Le troisième jour il fallut faire une lieue à pied par le froid le plus Apre et un vent qui coupoit le visage ; on se frayoit un chemin dans la neige qui avoit dix pouces de hauteur. Madame prit le bras de l'abbé Edgeworth , et madame de Sérent celui de M. Har doulneau. Cette dame très délicate soufflroit beaucoup, quoique le rpi lui eût

donné sa pelisse ; dans cet état , ni le roi ni M adami ne perdirent rien de leur sérénité. La journée finit par un gite encore plus mauyais que celui de la veille. Le local en étoit fort étroit. Le roi partagea sa chambre , comme il Tavoit toujours fait jusque-là , avec l'abbé Edgeworth et le comte d'Avaray , et Madamh reçut dans la sienne madame de Sérent et deux femmes de chambre. Le quatrième Jour, le roi éprouva un moment de consolation dans l'excellente réception que lui fit A déjeuner le baron de Saas , qui ne se démentit point pendant tout le temps que les François passèrent en Gourlande, et qui leur rendit constamment, ainsi qu'au roi , tous les services de Thûle le plus aimable et du gentilhomme le plus loyal. Il avoit chez lui un émigré françois , à l'imitation de beaucoup de ses compatriotes qui s'étoient empressés d'accueillir quelques-uns de ces honorables réfugiés.

On approchoit de la frontière , et on n'étoit pas sans quelque inquiétude. Tout se passa tranquillement. La garde russe prit même les armes et rendit les honneurs au roi. Le 26 janvier, Sa Majesté coucha À Nimmersalt, premier poste prussien , où elle fut très-mal. C'est là qu'elle quitta ses ordres et qu'elle dit aux personnes de sa suite de quitter aussi leurs décorations. Elle prit Y incognito sous le nom de comte de Lille , et Madame sous celui de marquise de la Meilleraye. Le 27 , le roi arriva à Memel : il y fut bien reçu , quoiqu'il n'y eût encore aucun ordre de la cour. On oCTtit môme de faire rendre les honneurs au roi; le duc de Fleury les refusa. M. deTbumen, commandant militaire, montra le Hesir de faire quelque chose d'agréable au roi, et M. Lorek, consul de Danemark, justifia par ses soins la réputation que déjà lui a voient acquise ses bons procédés envers les émigrés. Aux lettres qui furent écrites à la cour de Prusse par le roi ou par son ministre , Madame en joignit une pour la reine , femme de Frédéric- Guillaume. Cette lettre respiroil toute la sensibilité et la grandeur d'ame de la princesse. Elle y disoit , en parlant de son oncle : « il est plus d'une voix qui du « haut du ciel me crie qu'il est tout pour moi , qu'il me tient lieu de tout ce que « j'ai perdu, que je ne dois jamais l'abandonner.. Aussi j'y serai fidèle, et la « mort seule m'en séparera. » La cour de Prusse consentit à recevoir Sa Majesté, et la ville de Varsovie fut désignée pour sa résidence.

Le roi s'étoit proposé de partir le 9 février, quand cinq gardes du corps arrivèrent de Mittau le 8 au soir. On leur avoit assigné l'ordre de partir dans les quarante-huit heures. On peut se figurer l'efTet que produisit sur eux cette nouvelle. Mal fournis d'argent et d'habils , un voyage dUj>sl précipité, dans uue saison rigoureuse , les exposoit à périr de besoin et de froid. Le roi suspendit son départ pour attendre ses fidèles serviteurs, les voir, les consoler, et tAcher de leur procurer des secours. Il manda les cinq gardes du corps déjà arrivés , et leur parlant avec l'intérêt le plus tendre : « J'éprouve, messieurs, leur dit-il, une « grande consolation à vous voir ; mais elle est mêlée d'une douleur bien amère. « La Providence m'éprouve depuis bien longtemps et de bien des manières , et « celle-ci n'est pas une des moins cruelles (ici le roi ne put retenir ses larmes , « les premièi-es que je lui ai vu verser, dit l'auteur de ce récit) ; j'espère qu'elle « viendra à mon secours. Si le courage m'abandonnoit, le vôtre, messieurs, le « soutiendroit. Vous me voyez (montrant le côté gauche de sa poitrine dépouillé « de ses décorations], je ne peux même porter un ordre. Je n'ai plus que des « conseils à vous donner. Le meilleur est de filer sur kœnigsberg pour ne point • s'encombrer ici , y porter ombrage , et pour parer à tous les inconvénients qui VI 8

« en pourroient résulter. Je viens de prendre les mesures poor rovs faire arriver « à Hambourg, où chacun pourra prendre plus aisément an parti ultérieur. » Les cinq vieillards ne purent entendre sans attendrissement ces paroles de bonté. Ils répondirent à beaucoup de questions que le roi leur fit sur eux et sur leors camarades » et se retirèrent pénétrés de reconnoissance. Les Jours suivants , les autres gardes du corps furent présentés au roi k mesure qu'ils arrivolent. Le prince leur parla successivement à tous avec la même bonté , et s'inKirma de leurs besoins. Un d'eux , M. de Montleznn , ne ponvoit retenir ses larmes. « Mon « ami , lui dit le roi en lui prenant la main , quand on a le cœur pur, c'est an « dernier terme de l'adversité qu'un François doit redoubler de courage. > Puis adressant la parole aux autres : <t Messieurs , si mon courage m'abandonnolt , ce « seroit chez vous que j'Irois en reprendre et me retremper. » Ces généreifx François méritoient en effet ces éloges d'un si bon Juge et ces sentiments du meilleur des maîtres. Tous se troovoicnt heureux dn partager son sort , et auroient été en quelque sorte humiliés d'être à l'abri du coup qui le frappoft. Oe revers n'a pu abattre leur constance. Les Courlandois , de leur côté , leur ont témoigné le plus vif intérêt. Gentilshommes et bourgeois, tous leur ont fait les oflVes les plus affectueuses , et c'est un devoir pour un François de publier tout ce que la fidélité malheureuse dut, dans cette circonstance , à la générosité d'un peuple loyal et sensible.

1^ roi ne borna point é des paroles sa sollicitude pour ses gardes du corps ; il donna pour eux une somme considérable, eu égard à sa situation. La marquise de la Meillerave (Madame ) remit aussi au vicomte d'Agoult cent ducats qui dévoient être partagés entre les gardes du corps qui en avoient le phis de besoin : elle voiiloit surtout ne pas être nommée; mais comment se méprendre sur la source d'un tel bienfait ? Le vicomte d'Agoult partit de Kœnigsberg chargé de fréter un bâtiment , et de présider à l'embarquement de ses malheureux compa> triotes. Les finances du roi s'épuisant par la dépense exorbitante de chaque jour , Madame offt-it à Sa Majesté la vente de ses diamants , offk'e qui fut acceptée à regret ; mais les circonstances ne permettoient guère au roi de refuser. La princesse autorisa , par un acte exprès , madame la duchesse de Sérent à faire le marché , pour servir , étolt-il dit dans l'acte , pour servir dans notre commune détresse t à mon oncle, a ses fidèles serviteurs, et a moi-même. Les diamants furent déposés chez ie consul de Danemark , qui fit avancer deux mille ducats sur le prli de la rente.

Le 23 février, toute la colonie de Mittau étant défilée, le roi partit de Memel pour Kœnigsberg, où il arriva, sans s'arrêter, le 24. Il n'y passa que peu de jours, et se remit en route le 27 pour Varsovie. Dans ce trajet, le 2 mars, la voiture du roi versa dans un fossé , en voulant éviter la voiture d'une dame polonoise qui se crolsoit sur la route. La commotion fut très forte ; une glace fut brisée , et Madame Jetée sur l'autre côté de la voiture. Cependant personne ne fut blessé. Le roi n'eut d'autre ressource que de rester sur le grand chemin à attendre les voitures qui sulvoient. Il fut pendant deux heures debout sur un morceau de glace , pour éviter d'avoir les pieds dans l'eau ! ! ! La dame polonoise, désolée d'être la cause, quoique innocente, de cet accident , voulut revenir coucher à Pullusk, dont on n'étoit éloigné que d'une lieue, et fit monter dans sa voiture madame la marquise de la Meilleraye et madame de Sérent. Elle ne se doutoit point encore qui étoient ces voyageurs , et Ton peut juger de sa surprise quand ,

arrivée k Pnltusk , elle apprit que c'éloit au roi de France et A sa uiéce que sa rencontre avoit été si Acheu se. Le roi fulentin atteint par la chaise de poste oùétoit le duc de Fleury avec Tabbé Edgcworlh. Elle n'avoit que deui places ; Sa Majesté y monta avec son aumônier. Le duc do Fleury et le comte d'Avaray montèrent sur le siège. Le roi coucha i Pultusk » et y passa la journée du lendemain. Il se remit en route le 4 avec Madame.

Le 6 mars , le roi passa la Vistule , quoique couverte de glaçons , et arriva heureusement à Varsovie. Le général Keller, gouverneur delà ville, attendoit Sa Majesté dans la maison Vassilio^ilch, faubourg de Gracovie , que l'abbé André de la Marre lui avoit louée. Les personnes de la suite du roi le rejoignirent successivement ; et le 25 mars , monseigneur le duc d'Angouléme arriva de Tarmée avec le comte Etienne de Damas. Peu de jours après, on apprit la mort de Paul I*', arrivée dans la nuit du 23 au 24 mars 1801. 11 n'avoit pas survécu longtemps i ses procédés rigoureux envers un prince en qui ces mêmes procédés , comme on Ta vu par la lettre cilée plus haut , n'avoient point effacé le souvenir d'anciens services. Le nouvel empereur de Russie s'empressa d'ailleurs de réparer les derniers torts de Paul  l'égard du roi. 11 augmenta le traitement annuel promis à ce prince , et dans la suite il rappela Louis Wlll dans ses états et le reçut dans ce même chAteau de Mittau qui lui avoit déjà servi d'asile.

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