‹ Œuvres de M. le vicomte de Chateaubriand (volume 2)Chapitre 73 sur 142 · LA RÉPUBLIQUE ET LE PROTECTORAT · texte numérisé non relu

LA RÉPUBLIQUE ET LE PROTECTORAT

Cependant Charles II n'étoit ni sans honneur , ni sans courage. Jeune encore , il avoit combattu pour son père à la tête des forces de terre et de mer. Mais c'éloit bien le prince le moins fait qu'il y eût au monde pour entendre six sermons de presbytériens par jour. Lorsque accablé de ces prédications il cherchoit quelque distraction , il ne pouvoit sortir d'Edimbourg sans passer sur les membres mutilés de Montross , attachés aux portes de la ville. Montross, en mourant, avoit souhaité que son corps fût mis en autant demorceaux qu'il y avoit de villes dans les trois royaumes, afin qu'on rencontrât partout des témoins de sa fidélité. Un de ses bras fut exposé sur un gibet à Aberdeen ^ les habitants l'enlevèrent secrètement et le cachèrent : après la restauration, ils le mirent dans une cassette couverte de velours cramoisi brodé d'or, et le portèrent en triomphe dans toute leur ville.

Cromwell marcha contre les Écossois à la tête de dix-huit mille hommes. Il les attaqua à Dunbar, et les défit (3 septembre 1650). L'année suivante, après avoir conquis une partie de l'Ecosse, il s'attacha aux pas de Charles II , qui s'étoit avancé en Angleterre avec une armée : il l'atteignit à Worcester. Le génie si fatal au père n'est pas moins fatal au fils-, le combat se livre le 3 septembre 1651 , jour anniversaire de la bataille de Dunbar : deux mille royalistes sont tués ; huit mille prisonniers sont encore vendus comme esclaves. On retrouve cette habitude de trafiquer des hommes jusque sous Jacques IL

Le jeune roi fuit seul , se coupe les cheveux , de peur , comme Absalon ou comme les rois chevelus , d'être reconnu au bel ornement de sa tête. Ce prince nous a laissé le récit de ses aventures : son déguisement en bûcheron , sa tentative pour entrer dans le pays de Galles avec le pauvre Pendrell , sa journée passée avec le colonel Careless au haut du chêne qui retint le nom de chêne royal , ses aventures chez un gentilhomme appelé Lane , dans le comté de Strafibrd ; son voyage à Bristol , voyage qu'il fit à cheval menant en croupe la fille de son hôte ; son arrivée chez M. Norton, sa rencontre d'un des chapelains de la cour qui regardoit jouer aux quilles, et d'un vieux serviteur qui le nomma en fondant en larmes ; son passage chez le colonel Windham , le danger qu'il courut par la sagacité d'un maréchal qui, visitant les pieds des chevaux, affirma qu'un de ces chevaux avoit été ferré dans le nord ; enfin l'embarquement de Charles à Brightelmstedet son débarquement en Normandie, firent , de ce moment de la vie de ce prince, un moment de gloire romanesque qui lutta avec la gloire

historique de Cromwell. Ludlow se contente de dire que Oiarles s'enfuit avec une mistriss Lane.

Cromwell revint triompher à Londres. Le parlement envoya une députation au-devant de lui. Le général ût présent à chaque commissaire d'un cheval et de deux prisonniers ^ toujours même mépris des hommes parmi ces républicains. Les historiens n'ont pas remarqué ce trait de mœurs qui distingue les Anglois d'alors de tous les peuples chrétiens de l'Europe civilisée, et les rapproche des peuples de l'Orient. Monk , laissé en Ecosse par Cromwell, l'acheva de soumettre; le royaume de Marie Stuart fut réuni par acte du rump à l'Angleterre, ce que n'avoient pu faire les plus puissants monarques de la Grande-Rretagne.

Autant le corps législatif étoit méprisé , autant le conseil exécutif avoit montré de vigueur et de talent : c'est ce qu'on a vu ea France sous les fameux comités émanés de la Convention. Les terres du clergé avoient été mises en vente ainsi que le-s domaines de la couronne, et ceux-ci tant en Angleterre qu'en Ecosse. Les propriétés nationales, proposées d'abord au prix de dix années de leur affermage annuel , s'élevèrent avec les succès de la république au taux de quinze, seize et dix-sept années de leur revenu net : on vendoit le^ bois à part. Les royalistes dont les biens avoient été séquestrés ou confisqués en obtenoient le retour ou la main-levée moyennant une finance plus ou moins forte payée argent comptant. Une taxe de 120 mille livres sterling par mois suflisoit, avec ces différentes sommes, au besoin des services de l'État.

Toutes les puissances de l'Europe, et l'Espagne la première, avoient reconnu la république. L'Irlande étoit domptée, l'Ecosse soumise et réunie à l'Angleterre; une flotte commandée par le fameux Robert Rlake, devenu amiral de colonel qu'il étoit , gardoit les mers autour des îles Britanniques; une autre, sous le pavillon d'Edouard Popham, croisoit sur les côtes du Portugal. Les Indes occidentales, les Barbades et la Virginie, soulevées d'abord , furent réduites à l'obéissance. Le fameux acte de navigation proposé par le conseil d'état au parlement en 1651 , rendu exécutoire le 1*" décembre de cette même année, n'est point, comme on l'a écrit mille fois, l'ouvrage de l'administration de Cromwell , mais de la république avant l'établissement du protectorat. Cet acte fit éclater la guerre entre la Hollande et la Grande-Bretagne en 1652. Blake , Aiskew , Monk et Dean soutinrent en onze combats , depuis le 17 mai 1652 , vieux style , jusqu'au 10 août 1653 , l'honneur du pavillon anglois contre Tromp , Ruyter , Yan Galen et de Wilte.

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