‹ Œuvres de M. le vicomte de Chateaubriand (volume 2)Chapitre 74 sur 142 · LA RÉPUBUQUE ET LE PROTECTORAT · texte numérisé non relu

LA RÉPUBUQUE ET LE PROTECTORAT

Les classes populaires; que les révolutions font monter à la surface des sociétés, donnent un momentaux vieux peuples uneénergie extraordinaire \ mais ces classes , chez qui l'ignorance et la pauvreté ont conservé la vigueur, se corrompent vite au pouvoir, parcequ'eiles y arrivent avec des besoins violents et des appétits longtemps excités par la misère et l'envie ^ elles prennent et exagèrent les vices des grands qu'elles remplacent , sans avoir l'éducation qui du moins tempère ces vices. Une nation ainsi renouvelée par l'invasion d'une sorte de barbares indigènes ne conserve que peu de jours son énergie ^ n'étant plus jeune par nature , ello n'est jeune que par accident y or les mœurs ne se renouvellent pas comme les pouvoirs , et tant que les premières ne sont pas changées, il n'y a rien de durable.

Cromwell s'aperçut que ce reste d'assemblée , soumis d'abord et humilié , commençoit à être jaloux du pouvoir que lui , Cromwell , avoit acquis. L'autorité dictatoriale des camps avoit dégoûté le futur usurpateur de l'autorité légale : son ambition, comme son caractère et son génie , le poussoit à la souveraine puissance^

Il avoit manœuvré longtemps entre les divers partis , tour à tour presbytérien , niveleur et même royaliste , mais s'appuyant toujours sur l'armée, où l'esprit républicain dominoit, autant que cet esprit peut exister au milieu desalrmes. Les officiers vouloient l'égalité et la liberté, avec la fortune, les honneurs et le pouvoir absolu : c'est ainsi que sous la tente , depuis les légions romaines jusqu'aux Mamelouks, on a toujours compris la république.

Cromwell , après ses victoires, ayant repris son siège au parlement (16 septembre 1651) , pressa la rédaction du bill pour mettre fin à ce parleoMpt interminable : il ne le put obtenir qu'à la majorité de deux voix , quarante-neuf contre quarante-sept ^ encore l'exécution du bill fut-elle remise au 3 novembre 1654.

Ce bill procédoit à la réforme radicale parlementaire , si souvent et si inutilement demandée depuis. La chambre descommunes devoit être composée à l'avenir de quatre cents membres, sans compter les députés de l'Irlande et de l'Ecosse. Les bourgs pourris disparoissoient ; on ne donnoit le droit d'élire qu'aux villes et aux bourgs principaux ^ deux cents livres sterling en meubles ou immeubles étoient la propriété exigée du citoyen pour l'exercice du droit électoral.

Cromwell ne desiroit la dissolution du rump que dans l'espoir d'obtenir le suprême pouvoir au moyen de députés choisis par son influence et dévoués à ses intérêts. Afin de préparer les idées

If 6 LES QUATRE STUART.

à un changement de choses, il avoit encouragé des discussions sur l'excelience du gouvernement monarchique; mais n'ayant pu amener le rump à prononcer la dissolution , il prit un chemin plus court pour y parvenir.

Le rusé général avDit eu l'adresse de remplir toutes les places de ses créatures : les soldats lui étoient dévoués. Depuis la bataille de Worcester, qu'il appela, dans sa lettre au parlement, la victoire couronnante, il dissimuloit à peine ses projets. La modération, besoin de tout homme qui, près d'arriver au pouvoir, s'y veut maintenir, étoit devenue l'arme de Cromwell : il avoit fait publier une amnistie générale et se montroit favorable aux royalistes^ il les trouvoit par principe moins opposés que les autres partis à l'autorité d'un seul , et à son tour il avoit besoin de ndélité.

Les communes, qui se sentoient attaquées, essayèrent de se défendre : tantôt elles se plaignoient des calomnies que Cromwell faisoit semer contre elles ^ tantôt elles songeoient encore à se perpétuer d'une manière moins directe, en procédant à l'élection des places vacantes au parlement. Cromwell ne s'endormoit pas ; il présidoit à des assemblées, à des colloques, à des traités entre les partis, et trompbit tout le monde. Le colonel Harrison , franc républicain, mais aveugle d'esprit, prétendoit toujours que le général, loin de se vouloir faire roi , ne songeoit qu'à préparer le règne de Jésus. «< Que Jésus vieime donc vite , répondit le major « Streater, ou il arrivera trop tard. » Cromwell, de son côté, déclaroit que le Psaume CX' l'encourageoit à mettre la nation en république : et à cette fin il engageoit le comité d'officiers à présenter des pétitions qui dévoient amener, pai^^pposition des parlementaires , la destruction de la république. Une de ces pétitions demandoit le paiement des arrérages de l'armée et la réforme des abus*, une autre soUiciioit la dissolution immédiate du parlement et la nomination d'un conseil pour gouverner l'État jusqu'à la prochaine convocation du parlement nouveau. Emportées par leur ressentiment, les communes déclarèrent que quiconque présenteroit à l'avenir de pareilles doléances seroit coupable de haute trahison. On vint apprendre cette résolution à Cromwell, qui s'y attendoit. Il s'écria , animé d'une feinte colère , au miUeu des officiers : « Major-général Yernonl je me vois forcé de faire u une chose qui me fait dresser les cheveux sur la tête. » Il prend trois cenis soldats, marche à Westminster, laisse les trois cents soldats en dehors , et pénètre seul dans la chambre : il étoit député.

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