‹ Œuvres de M. le vicomte de Chateaubriand (volume 2)Chapitre 75 sur 142 · LA RÉPUBUQUE ET LE PROTECTORAT · texte numérisé non relu

LA RÉPUBUQUE ET LE PROTECTORAT

Il écoule un moment en silence la délibération; puis appelant Harrison , membre comme lui de l'assemblée , il lui dit à l'oreille : « Il est temps de dissoudre le parlement. » Harrison répondit : « C'est une dangereuse affaire , songez-y bien, n

Cromwell a^nd encore; puis, se levant tout à coup, il accabla les communes d'outrages, les accuse de servitude, de cruauté, d'injusUce : <« Cédez la place , s'écrie-t-ii en fureur ; le Seigneur «en a Bni avec vous! il a choisi d'autres instruments de ses « œuvfes. » Sir Pelers Wentworth veut répondre; Cromwell l'interrompt : « Je ferai cesser ce bavardage. Vous n'êtes pas un « parlement ; je vous dis que vous n'êtes pas un parlement. »

Le général frappe du pied ; les portes s'ouvrent ; deux files de mousquetaires , conduits par le lieutenant*colonel Worsiey , entrent dans la chambre et se placent à droite et à gauche de leur chef. Vane veut élever la voix : « O sir Henry Vane ! sir Henry « Yane! dit Cromwell : le Seigneur me délivre de sir Henry « Yane ! » Désignant alors tour à tour quelques-uns des membres présents : « Toi , dit-il, lu es un ivrogne, toi un débauché (c'é- « toit Martyn, ce régicide dont il avoit barbouillé le viisage « d'encre), loi un adultère, toi un voleur. » Ce qui étoit vrai. Harrison fait descendre l'orateur de son fauteuil en lui tendant la main. Le troupeau épouvanté sort pêle-mêle ; tous ces hommes s'enfuient sans oser tirer Tépée que la plupart porloient au côté. « Yous m'avez forcé à cela , disoit Cromwell ; j'avois prié le Sei- « gneur nuit et jour de me faire mourir plutôt que de me charger « de cette commission. »

Alors montrant du dpigt aux soldats la masse d'armes : « £m- « portez ce jouet '. » Il sort le dernier, fait fermer les portes , met les clefs dans sa poche , et se retire à Wbitehall. Le lendemain on trouva suspendu à la porte de la chambre des communes un écrîteau ainsi conçu : Chambre à louera non meublée. Ainsi fut chassé de Westminster le parlement : la liberté y resta.

Remarquons les justices du Ciel : ces députés qui avoient tué leur prince légitime, prétendant qu'il avoit violé les droits du peuple ; ces députés qui avoient eux-mêmes précipité violemment de leurs sièges un grand nombre de leurs collègues , furent dispersés par un de leurs complices, bien autrement coupable que Charles envers les droits de la nation. Mais souvent ce que l'on conteste à la légitimité, on l'accorde à l'usurpation : les hommes

> Whilelocke dit : Celle maroUe.

Ti. 12

dans leur orgueil se consolent de Tesclavage, lorsqu'ils ont euxmêmes choisi leur maitre parmi leurs égaux.

Buonaparie à Saint-Goud fit sauter les républicains par les fenêtres avec moins de fermeté et moins de décision politique que Gromwell n'en mit à dissoudre le long parlemei||. L'Angleterre républicaine accepta le joug : les tempêtes avotent enfiinté leur roi ; elles s'y soumirent.

La véritable république ne dura en Angleterre que quatre ans et trois mois, à compter de la mort du roi (30 janyiei;1649)y Jusqu'à la dislocation totale du rump (20 avril 1653). Cette courte république ne fut pas sans gloire au dehors , ni même sans vertu » sans liberté et sans justice au dedans. Les membres des communes s'exclurent, il est vrai, mutuellement de l'assemblée législative^ mais ils ne se décimèrent point, ne s'assassinèrent point tour à tour, comme les conventionnels! La république firançoise exista douze années, de 1792 à 1804, à l'érection de l'empire , temps de gloire et de conquête au dehors , mais de crimes, d'oppression et d'iniquités au dedans. Cette différence entre deux révolutions qui ont cependant produit, en dernier résultat , la même liberté , vient du sentiment religieux qui 'anîmoit les novateurs de la Grande-Bretagne , et des principes d'ir^ réligion qu'aiBchoient les artisans de nos discoitles. Quelques vertus peuvent exister dans la superstition , il n'y en a point dans l'impiété. Les révolutionnaires anglois , fanatiques , connurent le repentir; les révolutionnaires françois, athées, ont tous été sans remords : ils étoient insensibles à la fois comme la matière et comme le néant.

De 4«53 à 4658.

II étoit facile A Cromwell de convoquer un parlement libre , il ne le voulut pas; il cherchoit le pouvoir, non la liberté. L'Angle terre d'ailleurs étoit lasse de parlements; après l'anarchie on soupiroit pour le despotisme. Le conseil des officiers qui avoit présenté la pétition décisive s'arrogea le droit d'élection ; il choisit (toujours à la suggestion de Cromwell ) dans le parti millénaire les hommes les plus obscurs , les plus ignorants , les plus fanatiques : cent quarante-quatre personnages, ainsi triés, furent revêtus du pouvoir souverain. Le major-général Lambert , qui se disoit

républicain etquin'étoit que serviie, Harrison, sincère démocrate, mais d'un esprit borné, prétoient les mains à toutes ces Tiolences. Harrison , sectaire de la cinquième monarc/ite, demandoit feulement que le nouveau conseil fût composé de soixante-dix membres , pour mieux ressembler au sanhédrin des Juifs. Dans le club législatif des cent quarante saini$ , il falloit avoir de longs noms composés et Urés de l'Écriture , comme dans nos clubs on a'appeloit Scœvola et Bruius. Des deux frères Barebone, l'un , le corroyeur, s'appeloit Loue-Dieu; l'autre, Si Chrisi n'éioiipas mort pour vous y vous seriez damné y Barebone. Ce Barebone, dont le nom signifie en françois décharné y donna son nom aux cent quarantequatre^: au parlement croupion succéda le parlement daniné Barebone y ou le damné décharné.

Sur une liste de jurés du comté de Sussex on voit les noms de White d'Emer, combats pour la bonne cause de la foi; de Pimple de Whitam,ftie le péc^é;deHarding de Lewes, plein de la grâce. Lorsque les sainu enti'oient en séance à Westminster, ils récitoient des prières , cherchoient le Seigneur des journées entières et expliquoient l'Ecriture : cela fait, ils s'occupoient des affaires, dont ils se croyoient saisis. Cromwell ouvrit la session des décharnés par un discours qu'il accompagna de pieuses larmes, remerciant le Gel d'avoir assez vécu pour assister au commencement du règne des êoints sur la terre. Au fond de toutes ces folies, les nouvelles mœurs se formoient, et les institutions prenoient racine. Ces caractères n'étoient si ridicules que parcequ'ilsétoient originaux ^ or, tout ce qui est fortement constitué a un principe de vie. Les courtisans de Charles second purent rire , mais ces fanatiques de bonne foi laissèrent une arrière-postérité qui a fait raison des courtisans.

Whitelocke prétend que quelques hommes éclairés et d'un rang élevé se trouvoient dans le parlement Barebone ; Ludlow représente les décharnés comme un troupeau d'honnôtes niais, ressemblant assez à nos théophilanthropes. Whitelocke étoit un parlementaire timide, qui avoit fui de peur de condamner Charles r**, et qui se rangeoit toujours du parti le plus fort-, Ludlow étoit un parlementaire décidé , meurtrier du roi et ennemi de Cromwell.

Cinq mois s'étoient à peine écoulés lorsque les cent quarantequatre saints y ne pouvant plus gouverner au milieu de la risée publique, chargèrent Rouse, leur orateur, créature de Cromwell, de remettre l'autorité entre les mains de celui qui les en avoit revêtus. Cromwell l'avoit prévu : il accepta en gémissant le poids de l'autorité souveraine.

Quelques pauvres d'esprit qui n'étoient pas de la faction militaire s'obstinèrent à siéger , malgré la désertion de l'orateur et du sergent qui avoit emporté la masse. Le capitaine White entra dans la chambre , et demanda à ces saints entêtés ce qu'ils faisoient là (12 décembre 1653). « Nous cherchons le Seigneur, « répondirent-ils.— Allez donc ailleurs, s'écria White, le Sei- « gneur n'a pas fréquenté ce lieu depuis longues années;» et il les fit chasser par ses sbires, l^e véritable principe républicain existoit pourtant alors dans l'armée angloise plus que dans les autorités civiles, mais il ne peut y avoir d'alliance durable entre le pouvoir constitutionnel et l'autorité militaire : quand la liberté se réfugie à l'autel de la victoire, elle y est bientôt immolée; on lasacriQe pour obtenir le vent de la fortune.

Tous les différents partis , excepté celui des saints et celui des républicains véritables , le parti du roi , le parti de l'épiscopat , le parti militaire , le parti des gens de loi qui avoient craint la réforme des coutumes et la simplification du Gode de procédure; tous les intérêts, toutes les ambitions, toutes les corruptions, toutes les lassitudes applaudissoient aux entreprises de Cromwell: il fut complimenté par l'armée, la flotte, les autorités civiles. On attendoil avec curiosité et anxiété ce qu'il alloit faire du pouvoir: sa fabrique étoit toute prête, et ses ouvriers à l'œuvre.

Le conseil des ofliciers est convoqué. Le major-général Lambert lit un écrit intitulé Instrument de gouvernement : c'étoit une constitution qui plaçoit la puissance législative dan^ un parlement et dans un Protecteur. Il y étoit statué que les membres de ce parlement seroient choisis par le peuple ; qu'ils siégeroient tous les ans cinq mois selon le bon plaisir du Protecteur; que le Protecteur auroit le veto suspensif; qu'il nommeroit à tous les emplois civils et militaires; que, dans l'intervalle des sessions , la nation seroit gouvernée par le Protecteur et par un conseil composé de vingt et un membres au plus , de treize au moins.

On supplia Cromwell d'accepter le protectorat; il se rendit gracieusement aux vœux de ses peuples. Le maire et les aldermen de Londres furent requis de se trouver à une parade d'installation à la salle de Westminster. Le protecteur prêta serment à Vinstrument du gouvernement qui étoit son œuvre ; le général Lambert , un genou en terre, lui présenta une épée dans le fourreau ; les commissaires lui remirent les sceaux; le maire de Londres lui donna une épée nue, et le sujet des Stuart alla, monarque absolu des trois royaumes , coucher dans le palais du roi qu'il avoit assassiné.

Le premier parlement convoqué par Cromwell ne répondit pas à son attente : il s'y manifesta un esprit de liberté que l'oppression militaire n'avoit pu étouffer. En vain le Protecteur, à Touverture de ce parlement, parla des excès de cette liberté, déclama contre ce qui lui avoit donné la puissance, les agitateurs, les niveleurs , les millénaires et les diverses autres sectes ; en vain il s'éleva contre une égalité chimérique et loua la division des classes en nobles , gentilshommes et bourgeois : son discours étoit raisonnable au fond , d'accord même avec l'opinion nationale, encore arrêtée aux principes de l'ancienne société ; mais ce n'étoit pas là la question pour les communes. Elles ne s'occupèrent que du pouvoir du Protecteur , et de la mauvaise origine de ce pouvoir. Le parlement ne voyoit pas qu'il étoit tout aussi illégitime que le protectorat ; l'un et l'autre n'existoient qu'en vertu d'une prétendue constitution faite par qui n'avoit pas eu droit de la faire.

Cromwell en péril n'hésita pas : violer la représentation nationale étoit devenu , depuis l'épuration du long parlement , une sorte de jurisprudence politique. Le Protecteur plaça des gardes à la porte de Westminster; ils a voient ordre de ne laisser entrer que les députés consentant à souscrire un engagement en vertu duquel ils reconnoîtroient l'autorité du parlement et d'un scuL Cent trente membres signèrent tout d'abord ; plusieurs autres membres s'empressèrent ensuite d'imiter la turpitude de leurs collègues. Rien n'est plus rempli d'émulation que la bassesse : il y a des espèces dé vils héros que les succès de la lâcheté empêchent de dormir. •Cromwell, devenu Protecteur, prit le titre d'Altesse. Des médailles furent frappées en son honneur ; l'une le représentoit en buste avec cette inscription : Oliverius, Dei gratia, Reipublicce Angliœ, Scotiœ et Hibemiœ Protecior; au revers étoit l'écusson d'Angleterre ; autour on lisoit ces mots , gravés depuis sur les monnoies du temps : Pax quœritur bello. D'autres médailles offrent un grand olivier, à l'ombre duquel s'élèvent deux petits oliviers, symboles du Protecteur et de ses deux flls. L'inscription porte : Non déficient olivarii. La flatterie ne parloit pas aussi bien latin qu'au temps de Tibère.

Lorsque les officiers vinrent complimenter Cromwell sur sa modestie à n'avoir accepté que le titre de Protecteur, il porta la main à son épée : « Elle m'a élevé , leur dit-il \ si je veux monter plus « haut , elle me maintiendra au rang qu'il me plaira d'occuper. >•

Quelles que soient néanmoins la pusillanimité des hommes et la

crainte du pouvoir, il est impossible d'éteindre , dans one* assemblée délibérante , tout principe vital. Les membres des communes , malgré leur engagement signé , tout en examinant avec modération Vinstrument de gouvernement y se réservèrent la nomination dd successeur de Cromwell ; ils rejetèrent le principe du protectorat héréditaire , à la majorité de deux cents voix contre soixante.

Les cinq mois de la session expirés , Cromwell rassembla le parlement (22 janvier 1655) dans la chambre peinte. Il se répandit en outrages , traita les députés de parricides pour lui avoir contesté son autorité , à lui régicide; il leur déclara que si la république devoit souffrir, meilleur étoit qu'elle fût dépendante des riches que des pauvres, qui, selon Salomon, lorsqu'ils oppriment, ne laissent rien après eux. Cromwell a voit été blessé de la discussion relative à l'hérédité du protectorat ; il voulolt dissimuler sur ce point; mais entraîné , comme le sont tous les hommes , à parler de la chose même où il se sentoit foible , il déclama lui-même contre le protectorat héréditaire , laissant par là aux principaux officiers , et particulièrement au major-général Lambert, Tespoir de lui succéder. ,

Le parlement dissous , Cromwell en convoqua un autre pour lever, disoit-il , l'argent nécessaire au service de l'armée et de la flotte, pour confirmer Yinstrument de gouvernement, et enfin pour légaliser l'autorité des majors-généraux. Ces majors étoient déli commissaires militaires , chargés de lever sur les biens des royalistes , à cause de quelques mouvements insurrectionnels , une contribution arbitraire d'un dixième de la valeur de ces bieh^; Cromwell corrompit autant qu'il le put les élections, et cassa celles qui lui étoient le moins favorables.

De tout cela sortit enfin un parlement qui , sous le nom Û'humble pétition et avis, invitoit le Protecteur à prendre le titre de rdi et à former une autre chambre, c'est-à-dire une espèfce de chambre des pairs , composée de soixante-dix membres à la nomination de Cromwell.

Cromwell se crut obligé de refuser la couronne par un long (èl obscur discours , où l'on découvroit à la fois ses regrets de repousser le diadème , et sa satisfaction de remettre au théâtre la parade de César. Il a voit plusieurs fois fait traiter devant lui la question du meilleur gouvernement : c'étoit à peu près à la même époque que le grand Corneille écrivoit la scène de Cinna.

Buonaparte n'hésita pas à se couronner, soit qu'ayant plus de gloire il eût plus d'audace , soit que la France , plus malheureuse

dans sa révolution que TAngleterre ne l'a voit été dans la sienne , craignit moins de perdre la liberté.

Le nouveau parlement confirma et conféra de nouveau à Cromwell le titre de Protecteur, avec la faculté de nommer son suoceaseur, ce qui , par le fait , rendoit le protectorat héréditaire. Ce parlement fut encore renvoyé à cause des alarmes qu'il inspira à son maître*, peutrôtre Cromwell en vouloit-il secrètement à ces députés trop naïfs, de ne lui avoir pas mis de force la couronne sur la tète. L'usurpation se livroit ainsi à ces fréquentes dissolutions qui avoient perdu la légitimité ; mais le bras de Cromwell étoit autrement puissant que celui de Charles ; ce bras pouvoit soutenir debout des ruines qu'une force ordinaire n'auroit pu empêcher de tomber.

Mettez à part l'illégalité des mesures de Cromwell , illégalité dont après tout il étoit peut-être obligé d'user pour maintenir son illégale puissance, l'usurpation de ce grand homme fut glorieuse. Au dedans il Gt régner l'ordre : comme beaucoup de despotes, il étoit ami de la justice en tout ce qui ne touchoit pas à sa personne , et la justice sert à consoler les peuples de la perte de la liberté. Le fanatique, le régicide Cromwell , parvenu au pouvoir, fut tolérant en religion et en politique ; il fît passer le bill de la liberté de culte et de conscience ; il employa des royalistes avoués : Haie , magistrat intègre, zélé partisan des Stuart , fut placé à la tête de la magistrature; Monk, qui conunanda les armées et les flottes du Protecteur, étoit un royaliste fait jadis prisonnier sur le champ de bataille par les parlementaires ; il s'en souvint lors de la restauration.

Cromwell aimoit et protégeoit la noblesse angloise. Cette noblesse ne périt point comme de nos jours la noblesse françoise , parcequ'elle ne sépara pas tout à fait sa cause de la cause générale, et qu'en même temps la révolution de 1640, entreprise en faveur de la liberté , et non de l'égalité , n'étoit point dh-igée contre l'aristocratie. Les Falkland , les Strafford , les Clarendon avoient été memln^es de l'opposition dans ces fameux parlements qui contribuèrent à restreindre les privilèges bLcessife de la couronne : il y eut une chambre des pairs jusqu'à la mort de Chai^ le» 1". Essex , Denbigh , Manchester, Fairlax et tant d'autres se distinguèrent dans le service parlementaire de terre et de mer ; une fbule de lords entrèrent dans l'administration , se flrent élire membres des communes aux parlementsde la république et du protectorat, parurent dans les conseils, et jusqu'à la cour de Grom-

well. Il n'y eut point d'émigration systématique*, quelques individus nobles périrent, mais le corps patricien, ayant suivi et même devancé le mouvement de la nation , resta tout entier dans cette nation.

L'administration de Gromwell fut active , vigilante, vigoureuse , mais trop fondée sur la corruption de la police , pour qui Cromwll avoit un penchant décidé , et à laquelle il sacriQoit des sommes considérables. Tous les services étoient payés régulièrement un mois d'avance \ de grosses pensions , accordées à des hommes considérables , créoient des intérêts , si elles né pouvoient créer des devoirs.

Au dehors , Gromwell acheva d'humilier la Hollande et de faire reconnoitre la supériorité du pavillon anglois; les nations étrangères recherchèrent l'alliance du Protecteur. Richelieu avoit favorisé les premiers troubles de l'Angleterre *, il les avoit pris pour des orages passagers qui , en occupant chez eux des ennemis, donnoient du repos à la France : il ne s'étoit pas aperçu qu'il s'agissoit d'une révolution qui, en accroissant la vigueur d'un peuple, ne laisseroit à Mazarin que des mépris à dévorer; nourriture d'ailleurs analogue au tempérament du cardinal.

Dunkerque fut par Mazarin Uvré à Gromwell \ Blake prit la Jamaïque ; l'Espagne fut contrainte d'oflrir de grandes réparations. On a remarqué que Gromwell s'abandonna à sa passion religieuse plus qu'il ne suivit une saine politique , en s'alliant avec la France contre l'Espagne. Gette remarque faite après coup n'a rien de profond aujourd'hui ; il est curieux seulement de la trouver dans les Mémoires deLudlow. Ludlow, il est vrai, vit les triomphes de Louis XIY, et survécutlongtemps'àGromwell, dont il étoit l'ennemi. Le Protecteur traita l'Irlande domptée en pays de conquête. Les malheureux Irlandois furent transportés par milliers aux colonies; un grand nombre périt dans les supplices. Des lois draconiennes et étrangères remplacèrent ces vieilles coutumes nées du sol , dont l'autorité -se perpétuoit par traditions devant quelque image de la Vierge sur une bruyère , au son d'une musette. Les terres furent vendues : on donnoit mille acres de terrain pour 1,500 livres sterling dans le comté de Dublin, pour 1,000 dans celui de Kilkenny , pour 800 dans le comté de Wexford , et pour 600 dans les divers comtés de la province de Leinster. Des colonies militaires eurent en partage les terres situées aux environs de Slego, de Gorke et de GoUel. Les naturels du sol devinrent les serfs des soldats anglois dans le Gonnaught.

Olivier étendit son autorité protectrice jusque sur les Yaudois, dans les montagnes de la Suisse. Le frère de l'ambassadeur de Portugal à Londres tua un Anglois ; Gromwell le fit décapiter. Le fier usurpateur signant un traité mit son nom au-dessus de celui de Louis XIY . En 1657 , il envoya son portrait à la reine Christine , avec un distique qui disoit que le front de Cromwell néioit pas toujours l'épouvante'roi.

C'est de cet orgueil du Protecteur qu'est née la superbe affectée par nos voisins pendant un siècle et demi, et qui n'a disparu qu'avec les victoires de notre révolution : elles nous ont remis au niveau de la révolution angloise.

Pourtant Cromwell ne fut pas heureux : toute sa puissance ne put empêcher la vérité de faire entendre sa voix. Quand il descendoit en lui-môme , il trouvoit toujours qu'il avoit tué le roi ou la liberté ; il lui falloit opter entre l'un ou l'autre remords.

Le Protecteur racontoit que dans son enfance une femme lui étoit apparue ; elle lui avoit annoncé , comme les magiciennes de Macbeth , qu'il seroit roi. La conscience de Cromwell lui présenta , lorsqu'il étoit encore innocent , la vision de la royauté ; quand il devint coupable, elle lui en envoya le fantôme. Placé entre les royalistes et les républicains qui le menaçoient également, Olivier étoit peu satisfait du titre équivoque dont la légitimité et la liberté l'avoient obligé de se contenter. Plusieurs conspirations des cavaliers éclatèrent : celles de Bagnal , fils de lady Terringham , de Penruddock , du capitaine Grove , du docteur Hervet et de sir Henry Slingsby. Quelques hommes de la cinquième monarchie s'agitèrent aussi : un cornette , nommé Day , étoit de l'assemblée républicaine do Coleman-Street, où l'on traitoit Cromwell de coquin et de traître. Quelques régicides suspects furent enfermés dans ce château de Carisbrook qui avoit servi de prison à Charles I^. Les juges, et surtout les jurés, contrarioient le despotisme du Protecteur , qui retrouvoit la liberté retranchée derrière cette barrière. Olivier étoit alors obligé de chercher les tribunaux naturels à son gouvernement , les conseils de guerre et les commissions.

Les brochures politiques, une pétition signée de plusieurs officiers, un libelle intitulé le Mémento ^ surtout le fameux écrit Killing no murder (tuer n'est pas assassiner), achevèrent de troubler le repos de Cromwell. Le colonel Titus, sous le nom de William Allen y étoit l'auteur du dernier pamphlet. Dans une dédicace ironique adressée à Son Altesse Olivier Cromwell , Titus

invitoit Son Altesse à mourir pour le bonheur et la délirrance des Anglois \ il lui disoit que sa mort étoit le vœu général , lit prière commune de tous les partis, qui ne s'entendoient que sur ce point. Titus signoit W. A., d^ présent votre esclave et vassal.

Enfin la famille de Gromwell étoit pour lui un autre sujet de tourment et d'angoisse.

Il rencontroit parmi les siens deux espèces d'oppositions aussi violentes l'une que l'autre : ses trois sœurs épousèrent trois hommes qui tous trois votèrent la mort de Charles I^. 11 eut deux fito et quatre filles. Richard , Protecteur après lui , étoit royaliste ; Henry, lord lieutenant dlrlande, partageoit une partie des talents et des opinions de son père , mais avec plus de modération que lui.

Sa fille ainée » lady Briget , étoit républicaine ; elle ftit mariée d'abord au fameux Ireton , et après la mort de celui-ci au lieutenant-général Fleetwood. Lady Elisabeth , sa seconde fille et sa fille chérie , avoit épousé lord Glaypole , homme ennemi de la tyrannie : lady Elisabeth étoit ardente royaliste.

Lady Marie, dont l'opinion est peu connue, épousa lord Falconbridge, qui fut actif dans la restauration. Enfin lady Francis, la plus jeune des Hlles du Protecteur , se maria clandestinement , en apparence à Robert Rich, petit- fils du comte de Warwick. Robert ne vécut que trois mois, et sa veuve épousa sir John Russel.

La destinée de Cette dernière fille de Gromwell fût assez singtilière. Lord Broghili avoit eu la pensée de la donner en mariage à Charles II. Lady Francis consenloit à cet étrange projet ^ Gromwell, asse^ tenté , ne le repoussoit qu'en disant : « Charles II est trop « damnablemetit débauché pour me pardonner la mort de son « père, n II est diflTicile déjuger si Charles n'auroit pas, par po^ litique ou par légèreté , approuvé cette union parricide. L'affaire manqua ; lady Francis s'éprit d'inclination pour Jerry White , tout à la fois chapelain et bouffon de Gromwell , lequel White , surpris aux genoux de lady Francis par le Protecteur , fut obligé, pour se sauver, d'épouser une des femmes de chambre de st maltresse. Le mariage d'abord clandestin de lady Francis aVec Robert Rtch fut ensuite célébré publiquement (11 novembre 1657). Le Protecteur, se souvenant, à ce mariage, des jeux de sa première jeunesse, arracha la perruque de son gendre, et répandit des confitures liquides sur les robes des femmes : du moins, cette fois, on put rester dans la salle du bal.

Ainsi Cromwell dan3 sa famille trouvoit tantôt des républicains et des républicaines qui détestoient sa grandeur , tantôt des royalistes qui lui reprochoient ses crimes. Lady Glaypole ne le laissoit pas respirer; Richard s*étoil jeté aux pieds de son père pour obtenir la vie de Charles I". La femme du Protecteur , bien que vaine, portoitavec crainte sa fortune : décemment traitée, mais peu aimée de son mari, elle auroit voulu qu'on s'arrangeât avec le souverain légitime. Enfin la mère de Cromwell , qu'il chérissoit et respectoit , l'avoit aussi supplié de sauver le roi : elle trembloit pour les jours de son Olivier velle le vouloit voir une fois le jour au moins , et si elle entendoit l'explosion d'une arme à feu , elle s'écrîoit : « Mon fils est mort ! »

Ces tracasseries intérieures et de tous les moments , qui troublent la vie d'un homme bien plus que les grands événements politiques, ne se pouvoient perdre dans les distractions que cherchoit Cromwell : il s'étoit attaché à lady Dysert, duchesse de Lauderdale-, les«atn<s se scandalisèrent. On trouvoit aussi que Cromwell faisoit de trop longue^ prières avec mistriss Lambert. Plusieurs bâtards , qui se sont peut-être vantés faussement de leur naissance , ont prouvé que ce rigide Cromwell , ce sérère ennemi de la débauche et de la licence, ce prophète qui communiquoit directement avec Dieu , étoit tombé dans la foiblesse commune à presque tous les grands hommes , d'autant plus attaqués et plus fragiles qu'ils ont plus de gloire.

Tous les monarques a voient renoncé à divertir leur orgueil du spectacle de la dégradation humaine , blessés peut-être encore qu'ils étoient de quelques vérités cachées sous de basses bouf&>n>neries; ils n'entretenoient plus dans leurs cours ces misérables appelés fous. Cromwell en avoit quatre; soit que ce tueur de rois aimât à s'environner de ce qui avoit dégradé les rois , régicide en* côre envers leur mémoire; soit que, n'osant porter leur sceptre v il affectât d'imiter leurs mœurs; soit enfin qu'il trouvât dans son penchant naturel aux scènes grotesques un rapport avec ces joies royales. Mais tous les bouffons de la terre n'auroient pu chasser du cœur de Cromwell la tristesse qui s'y étoit glissée. Sa cour, ou plutôt sa maison , étoit à la fois une espèce de caserne et un séminaire , où quelques pompes bruyantes venoient , deux ou trois fois l'an , dérider le front des prédicants et des vieux soldats. Depuis la publication du pamphlet KiUing no murder, on ne vit plus Cromwell sourire ; il se sentoit abandonné par l'esprit de la révolution , d'où lui étoit venue sa grandeur. Cette révolution qui l'a*

voit pris pour guide ne le vouloit plus pour maître; sa mission étoit accomplie; sa nation et son siècle n*avoient plus besoin de lui : le temps ne s'arrête point pour admirer la gloire ; il s'en sert et passe outre*.

Ce grand renégat de l'indépendance soupçonnoit jusqu'à ses gardes, qu'il faisoit relever trois et quatre fois par jour, et dont lui-même , déguisé , épioit les propos. Il passoit sa vie à entendre les rapports de ses nombreux espions ; il n'osoit plus se montrer en public que revêtu d'une cuirasse cachée sous ses babils ; misérable cilice de la peur. Il portoit des pistolets chargés dans ses poches : un jour qu'il essayoit uil attelage de chevaux frisons , il tomba , et l'un de ses pistolets partit. Quand il voyageoit , c^étoit avec une rapidité extrême : on n'apprenoit qu'il avoit passé en un lieu que quand il n'y étoit plus. Dans ce palais de Whitehall , témoin de la grande immolation, Gromwell erroit la nuit, comme un spectre poursuivi par un autre spectre : il ne couchoit presque jamais deux fois de suite dans la même chambre , tourmenté en cette demeure par ses remords, comme la veuve de Charles y fut dans la suite désolée par ses souvenirs.

La mort de lady daypole vint ajouter à la noire mélancolie de Cromwell : cette femme encore jeune , consumée à Hamptoncourt d'une douloureuse maladie , succomba en accablant son père de reproches, et en l'appelant pour ainsi dire après elle.

Il ne tarda pas à la suivre ; depuis quelque temps il souifroit d'une humeur à la jambe : la fièvre le prit dans le même château où sa fille avoit rendu le dernier soupir -, on le transporta à Londres. Fidèle à son caractère, Cromwell déclara qu'il avoit eu des révélations , qu'il guériroit pour être utile à son pays. Les chapelains de Whitehall annonçoient le prochain rétablissement du prophète : il mourut pourtant. Il expira dans sa cinquante-neuvième année, le 3 septembre 1658 , anniversaire des victoires de Dunbar, de Worcester , et de l'ouverture du premier parlement protectoral.

M Cromwell alloit ravager toute la chrétienté, dit Pascal, la « famille royale étoit perdue et la sienne à jamais puissante, sans « un petit grain de sable qui se mit dans son uretère ; Rome même « alloit trembler sous lui; mais ce petit gravier, qui n'étoit rien « ailleurs , mis dans cet endroit , le voilà mort , sa famille abaissée , « et le roi rétabli. »

■ Cette dernière phrase se retrouve dans mon discours non prononcé sur la liberté de la presse, je l'avois enlevée à ce |>aEsage des Quatre Stuart : je l'ai laissée ici à sa première place.

Il n'y a de vrai dans cette remarque de Pascal que le néant de la gloire et de la nature humaine. Une de ces tempêtes qui prér cèdent, accompagnent ou suivent les équinoxes, éclata au moment de la mort du Protecteur: le poëte Waller, qui chantoit tout le monde, annonça en fort beaux vers que les derniers soupirs de Gromwell avoient ébranlé Tile des Bretons ; que l'Océan s'étoit soulevé en perdant son maître ; que Cromwell , comme Romulus, avoit disparu dans un orage. Les faits se réduisoient à une fièvre et à un coup de vent.

Gromwell eut quelque chose de Hiidebrand , de Louis XI et de Buonaparte ^ il eut du prêtre , du tyran et du grand homme : son génie remplaça pour son pays la liberté. Il y avoit trop de puissance en Gromwell pour qu'il pût créer une autre puissance ; il tua toutes les institutions qu'il trouva ou qu'il voulut donner.

La plupart des souverains de l'Europe mirent des crêpes funèbres pour pleurer la mort d'un régicide : Louis XIV porta le deuil de Gromwell auprès de la veuve de Charles I*'. Une couronne , même usurpée, absout-elle d'un crime?

Ce nom de Gromwell , qui produisoit la lâcheté européenne , faisoit passer en Angleterre le pouvoir absolu entre les mains du foible Richard ; tant il y a de puissance dans la gloire. Gromwell laissa l'empire à son fils; mais ces génies en qui commence un autre ordre de choses , soit en bien , soit en mal , sont solitaires; ils ne se perpétuent que par leurs œuvres, jamais par leurs races.

Le Protecteur vécut l'âge des hommes de sa nature : leur règne le plus court est ordinairement de neuf à dix ans , et le plus long de vingt à vingt-deux. Ces calculs historiques, que rien ne semble démentir, reposent sans doute sur quelque vérité naturelle : il se peut faire que la force physique d'un homme placé au plus haut point des révolutions se trouve épuisée dans une période de trois ou quatre lustres.

Achevons de suite , en anticipant même un peu sur les faits, ce qui a rapport à Gromwell.

Thurloe déclaroit que Gromwell étoit monté au ciel , embaumé des larmes de son peuple : Gromwell , plus franc au moment où la grande vérité (la mort) se présente aux hommes , avoit dit : « Plu- M sieurs m'ont trop estimé, d'autres souhaitent ma fin. » La bassesse de là fialterie qui survit à l'objet de l'adulation n'est que l'excuse d'une conscience infirme : on exalte un maître qui n'est plus, pour justifier par l'admiration la servilité f>asséc. Richard fit de magnifiques funérailles à son père. Le corps em-

baume du Protecteur f\it exposé pendant deux mois au palais de Sommerset , dans une salle tendue de velours noir , et où Ton ne comptoit pas moins de mille flambeaux. Portant un vêtement de brocart d'or fourré d'hermine , une figure en cire , l'épée au côté, un sceptre dans la main droite, un globe dans la gauche, représentoil le Protecteur : elle étoit couchée sur un lit funèbre. Une épitaphe racontoit en abrégé l'histoire de Cromwell et de sa famille. «11 mourut, disoit l'épitaphe, avec grande assurance et « sérénité d'ame , dans son lit. » Paroles qui s'appliquoient mieux à Charles I^', excepté les trois dernières.

La figure en cire fut ensuite mise debout sur une estrade, comme pour annoncer une résurrection, ou, comme disoient les îm^endanu indignés de ces pompes papistes , pour représenter le passage d'une amedu purgatoire dans le paradis.Le 23 novembre, l'image de cire fut couchée de nouveau, mais dans un beau cercueil qu'enlevèrent dix gentilshommes pour le placer sur un char ; le tout s'en alla en pompe à Westminster ; lord Glaypole menoit le cheval de Cromwell. Le cercueil fut déposé dans la chapelle de Henri VU. On ne voit plus aujourd'hui l'efiigie de Cromwell à Westminster, mais celle de Monk : on y cherche vainement aussi les cendres du Protecteur.

On se plut à dire et à écrire , au moment de la restauration de Charles n , que Cromwell , prévoyant les outrages qu'on pourroH; faire à ses restes, avoit ordonné qu'on précipitât son corps dans la Tamise , ou qu'on Tenterrât sur le champ de bataille de Naseby, à neuf pieds de profondeur : Barkstead , régicide , lieutenant de la Tour , et protégé de Cromwell , auroit , disoit-on , fait exécuter cet ordre par son fils. On racontoit enfin que les corps de Charles I** et de Cromwell, échangés, a voient été transportés de l'un à l'autre tombeau ; de sorte que Charles II , dans sa vengeance, auroit pendu au gibet le corps de son propre père , au lieu de celui de l'assassin de son père. Ces noires imaginations angloises disparoissent devant les faits : si l'on ne vit que l'image de cire du Protecteur à la pompe funèbre , c'est que l'état des chairs , malgré l'embaumement, obligea de porter le cadavre à Westminster avant la cérémonie publique : l'enterrement précéda les funérailles. Le corps de Charles I", retrouvé de nos jours à Windsor, prouve que le meurtrier n'étoit pas allé dormir dans la couche du meurtri , et que , satisfait de lui avoir ravi la couronne , il lui laissa son cercueil.

S'il falloit des témoignages de plus , nous dirions que l'on con-

serve la plaque de cuivre doré trouvée sur la poitrine de Gromwell lors de l'ouverture de sa tombe à Westminster. Cette plaque, renfermée dans une boite de plomb , fut remise à Norfolk , sergent d'armes de la chambre des communes. Elle porte cette inscription :

Oliverius protector retpublicœ Ajtgliœ, Scoûœ, et Hibemiœ, nalus 25° aprilis anno 1599*", inauguralus 16'' decembris 1653"*, mortuusS" septenibris anno 1658^, hic s'Uus esL

Une autre preuve de l'exhumation nous reste : la redoutable histoire a gardé dans le trésor de ses chartes la quittance du maçon qui brisa , par ordre , le sépulcre du Protecteur , et qui reçut une somme de 15 shellings pour sa besogne. Nous donnerons cette quittance dans la langue originale, afln que les fautes mêmes de l'ignorant ouvrier attestait l'authenticité de la pièce.

May the 4^* day , 1661 , recd then in fuit , ofthe worshtpful serjeant

Norforke , fiveteen shiUlnges , for taking up the corpes of Cromel et

lerton et Brasatv.

RU, by me lom LEWIS.

« Mai le 4^>»® jdur 1661 , reçu alors en totalité , du respectable <« sergent Norfolke , quinze shellings , pour enlever le corps de « Cromel et lerton et Brasaw.

« Reçu par moi John LEWIS. »

On voit par la date de la pièce, 4 mai 1661, que John Lewis avoit fait un long crédit au gouvernement : les os de Gromwell furent exposés à Tybum le 30 janvier de la même année.

La France garde aussi quelques quittances des assassins du 2 septembre 1792 , lesquels déclarent avoir reçu 5 francs pour avoir travaillé pour le peuple i Sur l'une de ces quittances est demeurée la trace des doigts sanglants du signataire.

Enfin voici la pièce officielle qui rend compte de l'exhumation. Nous la traduisons littéralement

Janvier 30 (1661 ) , yieux style.

« Les odieuses carcasses de O. Cromwell , H. Ireton et J. Brad- « shaw , traînées sur des claies jusqu'à Tybum , et étant arrachées « de leur cercueil : là pendues aux différents angles de ce triple « arbre (/rip/e/ree) jusqu'au coucher du soleil ; alors descendues , « décapitées et leurs troncs infects jetés dans un trou profond au- « dessous de la potence. Leurs têtes furent après cela exposées sur « des pieux au sommet de Westminster-Hall. »

192 LES QUATRE StUART.

Il est donc certain qu'Olivier mort fut déposé à Westminster : il n'y resta pas longtemps. Qu'avoil-on à craindre de lui? son squelette pouvoit-il emporter les tètes des squelettes couronnés , s'emparer de la poussière des rois, usurper leur néant? Quoi qu'il en soity le 30 janvier 1661, anniversaire du régicide, les restes du Protecteur pendillèrent au haut d'un gibet.

Cromwell avoit visité Stuart dans son cercueil ; il l'âvoit touché de sa main , il s'étoit assuré que le chef étoit séparé du tronc : Charles II vint en son temps , et appuyé aussi d'une chambre des communes, il rendit aux os du Protecteur la visite faite à ceux de Charles P'; vengeance malavisée, car, si d'un côté on ne peut empêcher de vivre ce qui est immortel, de l'autre on ne donne pas la mort à la mort.

Les dispendieuses funérailles qui n'ajoutoient rien à la grandeur de l'homme, et qui ne légitimoient pas l'usurpateur, ruinèrent Richard Cromwell ; il fut obligé de demander aux communes un biii suspensif des lois , afm de n'être pas arrêté pour les dettes con< tractées à l'occasion des obsèques de son père. L'Angleterre , qui ne paya pas l'enterrement de celui qu'elle avoit reconnu pour maître , s'est chargée depuis des ft*ais d'inhumation d'un simple ministre des finances.

Que devint la famille de Cromwell ?

Richard eut un fils et deux filles -, le fils ne vécut pas. Henri habita une petite ferme, où Charles II entra un jour par hasard, en revenant de la chasse. Il est possible qu'un héritier direct d'Olivier Cromwell par Henri soit maintenant quelque paysan irlandois inconnu, catholique peut-être, vivant de pommes de t^rre dans les tourbières d'Ulster , attaquant la nuit les orangistes , et se débattant contre les lois atroces du Protecteur. Il est possible encore que ce descendant inconnu de Cromwell ait été un Franklin ou un Washington en Amérique.

Lady Claypole mourut sans enfants. Nous savons par une mauvaise plaisanterie d'un chapelain de Cromwell , que lady Falconbridge fut également privée de postérité. Restent lady Rich , depuis lady John Russel, et lady Ireton , qui épousa en secondes noces le général Fleetwood. Nous trouvons une mistriss Cook de Newington en Middlesex , petite fille du général Fleetwood, qui communiqua une lettre de Cromwell à William Harris , biographe du Protecteur.

La famille de Buonaparte ne se perdra pas comme celle de Cromwell : le perfectionnement de l'administration civile ne

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