PROMONCÉB A LA GUAJHBRS DES PAIRS LB 10 FÉVRIER
Messieurs, une idée aussi funeste qu'elle est étrange tomba dans la tête de quelques-uns de ces milliers de législateurs qui découvrirent tout à coup qu'après une existence de quatorze siècles, la France n'avoit pas de constitution : ils imaginèrent de séparer entièrement Tordre religieux de Tordre politique, efj cela fut regardé comme un trait de génie. Dieu, qui a fait Thomme, ne se trouva plus môIé aux actions de Thomme , et la loi perdit ce fondement que tous les peuples ont placé dans le ciel. On fut libre de recevoir ou de rejeter le premier signe du chrétien , de prendre une épouse à Tau tel de Dieu ou au bureau du maire; dechoisir pour règle de conduite les préceptes de TÉvangile ou les ordonnances de la police -, d'expier ses fautes aux pieds du prêtre ou du bourreau ; de mourir dans l'attente d'une autre vie ou dans Tespoir du néant : tout cela fut réputé sagesse^
Et néanmoins, tandis qu'on renonçoit à la religion, on renonçoit à la liberlé. Mais qu'y eut-il de plus libre et pourtant do plus religieux que Rome et Athènes? Tout peuple qui ne cherche pas dans les choses divines de garanties à son indépendance finit toujours par la perdre, quelles que soient les révolutions dans lesquelles il se plonge pour la conserver. Hé ! sans le Roi, messieurs, que nous fût-il resté de nos excès et de nos malheurs ? — des crimes et des chaînes !
Si l'Angleterre, malgré les tempêtes dont elle fut agitée sous Charles P', parvint à fonder sa constitution , c'est qu'à cette époque les Anglois étoient chrétiens. C'étoit la Bible à la main qu'ils prôchoient Tindépendance j loin d'être irréligieux , ils étoient fanatiques. Avec le fanatisme, leurs niveleurs établirent la liberté ; avec l'impiété , nos révolutionnaires arrivèrent à la servitude. N'est-ce pas une chose singulière , messieurs , que d'avoir été esclaves sous des républicains philosophes , et de nous retrouver libres sous un roi très chrétien ?
Ce titre nous rappelle que nous nous sommes enfin soumis à l'autorité de ces princes qui nous ont placés au premier rang de la religion , comme au premier degré de la gloire. Si l'Église nous a reconnus pour ses fils aînés pendant un aussi grand nombre de siècles, ne cesserons-nous point d'être ingrats envers notre mère? La Résolution que la Chambre des députés nous a transmise a
pour but de rendre au clergé, non l'cclat qu'il avoit autrefois, mais cette indépendance sans laquelle le culte n*est plus qu'un fardeau pour le peuple : cette Bésolutiony d'une haute nature, mérite, messieurs, la plus sérieuse attention.
Nous avons un privilège , dans la Chambre des pairs , qu'on ne sera peut-être pas tenté de nous disputer : c'est d'appartenir, par la maturité de notre âge, à des temps qui ne sont plus. Nous pouvons raconter aux générations nouvelles quelle étoit jadis la splendeur de nos temples. Comment cette Église des Gaules, si puissante et si vénérable, a-t-elle été détruite? Vous le savez, messieurs. Les raisonnements les plus forts, les ca^uls les plus précis, l'éloquence la plus énergique ou la plus entraînante, tout échoua contre les passions. Un homme , devenu depuis trop fameux , s'opposa lui-môme au premier envahissement du patrimoine de TEglise : « Ils veulent ôtre libres, s'écria-t-il , et ils ne savent pas être justes! « Mot qui condamne aujourd'hui cet homme, ses adhérents et ses œuvres.
Un reste de pudeur ne permit pas de plonger d'abord le clergé tout entier dans la misère. On accorda aux prêtres desservants 81 millions sous le titre de salaire; 72 millions furent destinés à des pensions religieuses. Ces deux sommes excédoicnt les revenus ecclésiastiques, qui s'élevolent à pou près à 150 millions : elles ne furent pas longtemps payées. Les -révolutions forcent presque toujours à achever le mal quand on l'a commencé ^ il semble à tout oppresseur qu'il se condamneroit en réparant : il est trop vrai que, chez les hommes, souvent une demi-injustice accuse, et une iniquité complète absout.
Vinrent ensuite, messieurs, ces temps de terreur, où l'on auroit pu dire ce qu'un orateur disoit dé la persécution sous Dioclétien , que l'Église tout entière quittoit la terre pour monter au ciel. Au massacre des Carmes succéda la déportation de plus de trente mille prêtres. Le clergé se divisa en deux grandes classes de persécutés : l'une suivit le monarque dans son exil, l'autre resta cachée dans les ruines de la monarchie, Les consolations de la religion furent ainsi partagées entre le sujet et le Roi. J'ai vu cette Église errante qui pleuroit au bord des fleuves étrangers :
Super flumina sedimus elftevimus! Vous avez vu, messieurs,
celle qui gémissoit dans les débris du temple : tous les témoins des tribulations de l'Église sont donc rassemblés ici; et il est inutile de peindre des malheurs qui sont les nôtres. L'Église Gallicane chanceloit, afToiblie par ses blessures. Tout
à coup un homme arrive d'Egypte : ses destinées sont mystérieuses comme celles de ces monuments du désert où sont gravés des caractères que l'on n'entend plus. Une vieille forteresse en ruine l'a empêché de conquérir l'Asie , il vient conquérir l'Europe. Il a vu les sphinx , les pyramides, la plaine des tombeaux ; il s'est entretenu avec les peuples de l'Aquilon et de l'Aurore. Il prend tous les masques, parle tons les langages, affecte tous les sentiments. En arrivant , il gagne une grande bataille, assassine un grand prince, étouffe la voix de son crime par celle de ses victoires, met les rois de la terre à ses pieds, force le souverain Pontife à pjsser les Alpes, et présente à l'huile sainte un front qui n'étoit point courbé sous le triple poids du bonnet rouge , du turban et de la couronne.
De toutes les choses entreprises par Buonaparte, celle qui lui coûta le plus fut indubitablement son Concordat. Personne, ou presque personne autour de lui , ne vouloit le rétablissement des autels; et il étoit beaucoup moins ennemi des prêtres que son conseil. Supérieur aux hommes qui renvironnoient,il sentoit qu'il ne pouvoit rien fonder sans la religion ; mais , au milieu des esprits forts qui lui avoient ouvert le chemin du trône, il se croyoit obligé de conserver les honneurs de l'impiété. Contraint de marcher dans cette route tortueuse , avec ceux-ci il se moquoit de la religion, mais il disoit qu'il étoit bon de s'en servir comme d'un moyen politique-, avec ceux-là il déclamoit contre les athées, promettoit de rendre à l'Eglise tout son éclat, mais faisoit entendre qu'il se trouvoit forcé de garder d'abord certains ménagements. Il trouvoit ensuite dans son propre caractère des obstacles invincij)les à une véritable restauration du culte. Si, d'un côté , la force de sa tète et son intérêt personnel lui faisoient apercevoir les avantages qu'il tireroit de la religion, de l'autre, sa jalousie de tout pouvoir le poussoit à persécuter ce clergé qu'il prétendoit rétablir. Ainsi , détruisant lui-même son ouvrage, il a plus nui tout seul à la religion que tous les révolutionnaires ensemble. Cet homme si parfait dans le mal étoit incomplet pour le bien : rien ne sortoitpur de ses mains. Il étendit sur les prêtres ce système d'avilissement dans lequel il n'étoit que trop habile. Comptant peu sur l'attachement des âmes nobles, il cherchoit à créer autour de lui la bassesse pour faire naître la fidélité : il espéroit que la vertu tombée soroit obligée de le suivre, comme l'innocence déshonorée n'a souvent d'autre ressource que la protection de son corrupteur.
Les préteadues lois qui dévoient rétablir la religion en France furent de véritables lois de proscription. Par les lois organiques du Concordat (lois que la cour de Rome n'a jamais reconnues) , les évoques se virent enlever l'organisation de leurs séminaires. La conscription fut établie jusque dans le saint des saints, et bientôt on la vit figurer comme un article de foi dans le catéchisme.
Ce n'étoit pas assez que la révolution eût dépouillé les autels , il falloit encore s'opposer à ce que les églises pussent jamais pos* séder : les deux fameux articles 73 et 74 de ces mêmes lois organiques rassurent toutes les craintes de la sagesse du siècle. Par ces articles , les fondations qui ont pour objet l'entretien des niinistres et l'exercice du cuite ne peuvent consister qu'en rentes sur l'Etat : les immeubles ne sont point susceptibles d'être affectés à des titres ecclésiastiques.
Un décret du 30 décembre 1809, article 40 , fixe le traitement des vicaires à 500 francs au plus , et à 300 francs au moins : presque partout on a pris le minimum. Plusieurs autres lois et décrets portent que les pensions ecclésiastiques seront précomptées sur les traitements des desservants : elles. l'étoient avec rigueur sur ce misérable viager de 300 ou de 500 francs.
Les écoles secondaires ecclésiastiques furent soustraites à la puissance ecclésiastique : la religion cessa d'exercer une autorité salutaire sur les vivants ^ et l'on voulut priver les morts euxmêmes des respects dont le christianisme se plait à environner la tombe. Buonaparte, qui versoit le sang des François pour sa gloire, s'empara de leurs cendres à son profit -, il mit les cimetières en régie , et afferma nos funérailles.
Dieu a brisé son fléau ; mais sommes*nous instruits par le châtiment? Qu'avons-nous fait, depuis que nous sommes libres, pour le rétablissemerft de la religion ? Au sortir de la captivité , ne voulons-nous point rebâtir le temple ? Jetons les yeux autour de nous et considérons l'état de l'Eglise.
Depuis que la France est rentrée dans ses anciennes limites, elle ne renferme plus , d'après les circonscriptions établies par le Concordat , que cinquante diocèses , neuf archevêchés, et quaranteun évôchés. Le nombre des desservants se compose environ de cent neuf vicaires-généraux, de quatre cent quatre-vingt-dix curés de première classe , de deux mille quatre cents curés de seconde classe , de vingt-six mille six cent soixante succursalistes.
Il y a dans ce moment cinq archevêchés et huit évèchés vacants, et à peu près cinq mille succursales.
La totalité des places à remplir, y compris celle des vicaires et des prôtres employés dans les hôpitaux , maisons de charité , etc., étoit en 1815 d'environ quarante-six mille ^ il n'y avoit que trente-quatre mille prêtres en état d'être employés : il en manquoit donc douze mille.
Or , messieurs , si vous calculez la probabilité des décès , douze années suffiront pour emporter ces trente-quatre mille vieux prêtres, qui , brisés par un long martyre, retournent chaque jour à ce Dieu pour lequel ils ont tant combattu. Il peut se faire qu'en 1828 il ne reste pas un seul membre de l'ancien clergé, calcul d'autant plus effrayant que , depuis 1801 jusqu'à ce jour , les ordinations n'ont donné que six mille prêtres.
Quant au traitement, le trésor fournit pour les cardinaux , archevêques, cvêques, grands vicaires et chanoines, un peu plus de 1 million 400 mille francs ; pour les curés de première et de seconde classe, et pour les succursalistes , à peu près 11 millions. Les bourses , les congrégations religieuses , et autres petites dépenses, emportent environ 600,000 francs. 'Cinq millions sont affectés de plus au paiement de quelques pensions ecclésiastiques. Les départements contribuent en outre aux frais du culte pour 2 millions 600,000 francs. En réunissant toutes ces sommes , on trouve que l'État fait au clergé, en 1816, une rente viagère de 20 millions 600,000 francs : et l'on a dépouillé ce clergé d'une propriété qui rapportoit en 1789 150 millions de revenus! et l'Assemblée constituante elle-même lui avoit alloué par an la somme, de 153 millions!
Les archevêques , évêques , grands-vicaires , chanoines et curés, ont donc aujourd'hui des traitements qui suffisent à peine , chez les uns à la décence, chez les autres aux premiers besoins de la vie.
Les succursalistes , avec 600 francs , sont dans la misère.
Les vicaires , ne recevant rien du trésor , vivent d'aumônes ou meurent de faim.
Cinq mille paroisses sont privées de tout secours religieux. Dix mille sont sans presbytère. Le cinquième des diocèses est sans maison épiscopale , sans édifices pour les séminaires.
Les églises presque partout tombent en ruine ; et des calculs , dont on ne peut contester l'exactitude, démontrent qu'avant peu d'années les deux tiers de la France seront sans prêtres et sans autels.
«< En 1799, disoit l'abbé Sieyes dans un projet de décret sur le « clergé, il sera fait un dénombrement exact des évéques , curés
ET DISœURS. 249
<' et vicaires survivants ; leurs revenus nets seront convertis en « rentes viagères. » Je viens , messieurs , de faire ce dénombrement seize ans après l'époque fixée : que vous semble-t-il du revenu net et des survivants ?
Dans la triste situation de nos finances , qui ne nous permet pas de venir immédiatement au secours des pauvres prêtres, la Résolitiion de la Chambre des députés nous oflre du moins une première ressource. Il s'agit d'autoriser les églises à recevoir des dotations en fonds de terre. Tant que la religion ne possédera rien en propre, elle se montrera toujours aux yeux de la foule sous la forme d'un impôt , et non avec les charmes d'un bienfait. « Ren- « dez sacré et inviolable l'ancien et nécessaire domaine du clergé, u dit Montesquieu ; qu'il soit fixe et éternel comme lui. » Qu'estce, en effet, que des prêtres salariés, messieurs? Que peuvent-ils être pour le peuple , sinon des mercenaires à ses gages , qu'il croit avoir le droit de mépriser? Reconnoître que la religion est utile, interdire en môme lemps aux églises le droit de propriété, est-ce raisonner conséquemment? Soyons de bonne foi, et disons plutôt : « Nous ne voulons pas de religion. »> Mais disons aussi : « Nous «t ne voulons pas de monarchie. >» Dans ce cas , c'est môme trop que de payer les prôlres : il est inutile de grever le peuple d'un impôt pour une chose qui n'est bonne à rien. Qu'après l'exil, la déportation, le massacre du clergé, on combatte encore vaillamment contre sa puissance tombée; qu'en voyant la misère profonde de nos ecclésiastiques sans abri , sans pain, sans vêtements, on leur rappelle la pauvreté des Apôtres , tout en jouissant soimême d'un abondant superflu, c'est là, il faut en convenir, du dévouement et du courage I S'apitoyer , au contraire , sur les malheurs du clergé, en faire des tableaux touchants, dire qu'il faut qu'il soit bien traité , qu'il ait de bonnes pensions : tout cela pour conclure par le fameux mais , n'est-ce point , au fond , la môme opinion ? On pourroit alors s'épargner tous ces frais d'éloquence.
Mais pourquoi les prêtres ne seroient-ils pas salariés? répondent ceux qui combattent la Résoluiion : les militaires , les juges , les administrateurs le sont bien.
Si l'on veut traiter la religion comme une institution humaine, ne discutons plus-, nous ne pouvons plus nous entendre. Alors s'il plaît au Gouvernement sous un prétexte quelconque de retrancher le salaire des prêtres, tous les temples vont se fermer. Le Gouvernement ne supprimera jamais ce salaire? Mais TAssemblée constituante avoit solennellement déclaré que la preioière dette de
la France , que la dette ia plus snerée , la plus inviolable , étoit celle que nous avions contractée envers l'Eglise : le vent^ a emporté toutes ces belles déclarations! Il faudra donc que la religion, toujours à la veille de sa mine, suive le cours de nos révolutions, et ne soit pas môme à Tabri du caprice d'une législature ou de l'humeur d'un ministère. On supprime un tribunal, on licencie une armée, sans exposer la sûreté d'un royaume ; mais chasse-t-on les pontifes du sanctuaire sans mettre la société en péril ? La prêtrise n'est point un état, c'est un caractère : ne confondons point des cbosas si diiïcrentcs. Un soldat , un magjstrat , que le trésor public ne soutient plus, peuvent changer de profession, et se créer un nouveau moyen d'existence-, mais le prêtre privé de son traitement, quedeviendra-t-il? sarcrdas in œiernuml
On nous objecte encore que, n'étant plus un corps, poli tique, le clergé seroit dangcrc!ix s'il acqi:éroit une existence considérable.
Sans doute le clergé n'est plus un corps politique^ mais c'est parceque nous raisonnons toujours comme s'il l'étoit, que nous tombons dans une confusion d'idées d'où naissent ensuHe nos objections. Distinguons les cboses, pour nous bien comprendre nousmêmes.
Le clergé a perdu les drpifs qui le rendoient un ordre dans l'État; il n'est plus corps ^ mais il est demeuré corporaiion. A ce dernier titre, il peut administrer , comme toute autre communauté, les biens attachés aux fondations qu'il dess(^rt. Et remarquez que ce n'est même jamais que conmie corporaiion , et non comme corps , qu'il a géré les biens des églises. Son rang politique dans nos États-Généraux étoit étranger à son administration.
Cela , bien entendu , nous explique pourquoi en Angleterre , sous une constitution libre, l'Eglise est encore un propriétaire riche et puissant , sans que le royaume en soit troublé. C'est que , dans ce royaume , le clergé a cessé d'être corps, et qu'il est resté corporaiion, ainsi que le notre aujourd'hui. Les évêques anglicans sont admis , il est vrai , dans la Chambre des pairs -, mais ils y siègent comme individus , et non comme représentants d'un corps politique. Toutes les objections s'évanouissent par cette simple explication.
Le clergé, cessant d'être un ordre,. n'est plus que l'organe nécessaise d'une religion qui n'est ennemie d'aucune forme de gouvernement : les seuls Etats démocratiques existant aujourd'hui en Europe , les petits Cantons suisses, professent la religion catholique ; ainsi la plus ancienne religion a produit la plus an-
i:t Disœiiis. 251
cienne liberté. «Nous devons au christianisme, dit l'auteur de « l'Esprii des Lois , et dans le Gouvernement un certain droit po» « litique, et dans la guerre un certain droit des gens , que la na* « ture humaine ne sauroit assez reconnoître. »
A en juger pur les inciuiiHudv.s que l'on alTecte de répandre, il semble que, si Ton pormr^t Ir^s dotations en faveur des églises, le clergé va soudain envahir loutes les propriétés de la France.
Les conjectures sVîvanouissent devant les faits-, examinons les faits. Depuis Tannée 1801 jusqu'à Tannée 1816, les legs en faveur des hospices se sont élevés à la somme de 20 millions. Les églises deviendront-elles plus riches dans le même nombre d'années, surtout lorsque la France, diminuée d'un tiers, ne possède plus cette pieuse Belgique à qui Ton doit plus de la moitié de ces dons faits à nos hùpit^iux? La loi de Buonaparte , qui est à peu près celle que Ton vous propose ici , excepté qu'elle ne permet qu'en rentes sur l'Etat ce qu'on vous demande de permettre en biens-fonds, cette loi a-t-elle apporté des trésors aux établissements religieux? En admettant que les églises soient aussi favorisées que l'ont été les hospices pendant les seize dernières années , elles se trouveront propriétaires de 20 millions dans seize ans d'ici , c'est-à-dire qu'elles auront 800,000 livres de rentes. Si vous supposez qu'à cette époque il existe quarante-six mille prôtres en France, autant qu'il y a de places à remplir, chaque prêtre jouira d'un revenu d'à peu près 17 livres par an , de 29 sous par mois , et de 9 deniers par jour. Que de richesse , messieurs! combien il faut se mettre en garde contre la future opulence de TEglise!
Rassurons-nous cependant. C'est un des caractères de ce siècle de craindre les maux impossibles , et d'être indifférent à ceux qui vivent pour ainsi dire au milieu de nous. Ces terreurs de la puissance à venir du clergé ressemblent à celles que Buonaparte prétendoit avoir de l'autorité du saint-siége. Il étoit maître de Rome , il tenoit Pie VII dans la plus odieuse captivité , et il ne parloitque de l'ambition des Grégoire, des Bonifacc et des Jules. « Ceux qui « crient aujourd'hui au papisme, disoit le docteur Johnson , au- « roient crié au feu pendant le déluge. »
Les confesseurs sont un autre sujet d'alarmes. Chaque confesseur, alTirme-t-on , deviendra le spoliateur secret d'une famille: Fiulle sûreté désormais pour les fortunes ; on va commettre de toutes parts le crime de restitution î Mais , messieurs , fréquentet-on beaucoup dans ce siècle les tribunaux de la pénitence? Je ne sache pas que jusqu'ici nous ayons infiniment à nous plaindre des
dangers du repentir. Hélas! j'ai tout une autre crainte, et je la crois mieux fondée. Je pense que les dotations seront rares, folbles , insuffisantes ^ nous ne changerons pas l'esprit du siècle. Ceux qui craignent de voir renaître le fanatisme peuvent se tranquilliser : pour être fanatique, il faut croire en quelque chose; on n'est pas persécuteur quand on est indiffèrent; et, lorsqu'on a affecté de si grandes frayeurs sur les divisions du Midi , que l'on prétendoit être religieuses, on ne se souvenoit pas que nous sommes bien plus près de faire la guerre à Dieu , que pour Dieu.
On nous dit souvent que, sous les rapports politiques, il faut marcher avec le siècle; qu'il faut suivre le mouvement de l'Europe, et-ne pas essayer de faire rétrograder l'esprit humain : je suis complètement de cette opinion ; mais soyons donc conséquents, et suivons aussi le mouvement de l'Europe sous les rapports religieux. Quel exemple ne nous off're-t-elle pas dans ce moment môme ! L'empereur de Russie vient de donner une constitution à la Pologne : on sait que ce prince professe en politique , comme en toute autre matière, les opinions les plus généreuses. Or écoutez , messieurs, l'article 30 de cette nouvelle constitution.
« Les catholiques romains, ainsi que les ecclésiasiiqucs du rit « grec uni, auront, au fieu des sommes que le Gouvernement « leur payoit sous le nom de compétence, un revenu annuel de « 2 millions de florins polonoisen biens nationaux. Ils en useront « comme d'une propriété inaliénable. Ces nouveaux fonds, joints « à ceux que le clergé possédoit déjà , seront répartis entre toutes « les églises , de façon que le sort des pauvres prêtres soit amé- « lioré , que l'entretien du culte, des séminaires, et des maisons « d'éducation, soit assuré... Les champs et presque l'on avoit « pris au clergé comme biens nationaux , pour les incorporer au « domaine de la couronne, seront rendus à l'Église. On retran- « chera des lois et des ordonnances tout ce qui pourroit porter « atteinte à la discipline de l'Église et à ses droits reconnus. »
Voilà , messieurs , commp on fonde les empires ; voilà comme on établit la liberté en établissant la religion, en réparant les injustices. Alexandre d'ailleurs se montre aussi magnanime que sage , car il n'est pas môme de la communion dont il se déclare le protecteur. Et qu'on ne dise pas que c'est ici une mesure dictée parla nature des choses en Pologne-, non, messieurs : c'est le résultat de Tesprit qui anime en ce moment les souverains : témoin ce fameux traité où les maîtres de trois puissants empires s'associent sous la protection du Dieu des chrétiens , reconnois-
sent que toute puissance vient de lui , et que les malheurs qui frappent les rois et les peuples naissent de l'oubli de la religion. Ainsi nous sommes sûrs que l'Europe entière applaudira à tout ce que nous ferons en faveur du culte de nos pères; que les souverains alliés croiront notre révolution Gnie^ qu'ils seront plus prompts à retirer leurs soldats , quand ils nous verront retourner à ce Dieu qu'ils adorèrent au camp des Vertus, au milieu de leurs bataillons prosternés.
Si j'examinois les divers articles de la Résolution , j'aurpis quelques amendements à proposer : je desirerois, par exemple, que les donations fussent faites aux églises, aux établissements religieux, et non pas nominativement au clergé. C'est bien, il est vrai, le sens général de la Résolution, mais la pensée du législateur n'y est pas assez clairement exprimée. Soyons toujours justes dans le mot , il n'y aura point de faux dans la chose. C'est par une loculion vicieuse qu'on dit les biens du clergé. Le clergé n'a jamais rien possédé-, il ne peut posséder rien. Ce sont les églises qui sont seules propriétaires \ le clergé n'est que l'administrateur d'un pa-. trimoine dont un tiers appartient à l'autel , un tiers aux pauvres, et dont le dernier tiers est destiné à l'entretien des ministres.
Voilà les principes, messieurs; il est nécessaire de s'en écarter moins que jamais; car on ne peut se dlsslnioler qu'il est survenu de graves changements dans les relations extérieures de l'Église de France. Homme privé , je suis sans alarmes sur les prétentions de la cour de Rome; pair de France et ministre d'Etat, je ne puis oublier que les parlements n'existant plus, que le Concordat ayant étendu en deçà des Alpes Faction immédiate du saint-siége, les libertés de l'Église Gallicane sont plus exposées , et le clergé plus nécessairement placé sous l'influence d'une autorité temporelle étrangère. Peut-être môme que, sans faire une loi expresse sur les dotations en fonds de terre , il eût mieux valu rapporter simplement l'ordonnance de 1749 et les articles 73 et 74 des lois organiques du Concordat, en laissant subsister l'article 16 de la convention du 15 juillet 1801, l'article 809 du livre 111, titre II du Code civil , quelques règlements particuliers sur les fabriques qui semblent autoriser les donations en général sans en spécifier la nature, et l'ordonnance du Roi du lo'juin 1814. L'Église se fût ainsi retrouvée dans la situation où elle étoit en 1748 , pouvant acquérir avec l'agrément du Roi : on eût évité par là des explications inutiles et des détails de loi qui peuvent avoir aujourd'hui des difficultés.
Enfin , il me paroîtroit juste que ron pût léguer aux autels où nous venons expier nos passions , tout ce que la loi permet de donner à Tobjet môme de ces passions.
Mais ce n'est ici qu'une Résolution de la Chambre des députés , et non un projet de loi du Gouvernement. Perdre le temps à Ta:mender me semble tout à fait inutile. Cette Résolution sera transmise au Roi, qui la modifiera selon les desseins de sa sagesse. U est môme à désirer que le Gouvernement transforme en un seul et unique projet de loi les propositions diverses sur le clergé dont les Chambres s'occupent aujourd'hui. Ces propositions s'enchainent si naturellement, que la question du divorce et de l'éducation publique peuvent en partie s'y rattacher : réunies sous un môme titre , elles composeroient une espèce de Code ecclésiastique qui consoleroit la piété , et assurtToit le sort de la religion.
Il ne s'agit donc dans ce moment que d'adopter le principe renfermé dans la Résolution : le Gouvernement fera le reste. Oui , messieurs, pour la gloire de la religion et la perpétuité de l'autel, reconnoissons vite que les églises de France peuvent reprendre parmi nous cet antique droit de propriétaire dont elles étoient investies, môme avant rétablissement de nos aïeux dans les Gaules. Quoi ! le plus pauvre de nos paysans possède souvent un champ, un sillon, un arbre, et le clergé, qui a défriché nos forêts, planté nos vignes, enrichi notre solde tant d'arbres étrangers, qui a transporté l'abeille de l'Attique sur les coteaux de Narbonne, et le ver à soie de la Chine sur les mûriers de Marseille, le clergé ne glanera pas un épi dans ces vastes campagnes si longtemps fécondées de ses sueurs , et quelquefois arrosées de son sang ! Serons-nous donc pour le prêtre plus avares que la Mort? Elle lui donnera au moins quelques pieds de terre, qu'elle ne lui reprendra jamais ! Quoi! ceux qui élevèrent tant de monuments utiles à la patrie, qui bâtirent des villes entières, n'auront pas un toit à eux pour y soigner leur vieillesse ! Quoi ! ces hommes qui , dans les jours de paix , s'occupoient à creuser nos canaux , à tracer nos chemins, à jeter des ponts sur nos fleuves; ces hommes qui , dans les temps de calamités, payoient la rançon de nos rois, rachetoient les esclaves, secouroient les pestiférés, versoient généreusement le trésor de rEî/lise au trésor de l'État : ces hommes recevront l'aumône dans les hospices qu'ils ont fondés! Qui voudra se dévouer aux fatigues de l'apostolat, si les prcires, comme les parias des Indes , n'ont i\ esi)érer que la pauvreté et le mépris? et qu'oHt-ils fait pour ôtre traités de la sorte? — Ce qu'ils ont fait?
ils ont été nos pères et nos législateurs , eux qui sont aujourd'hui nos victimes ! Notre monarchie est , pour ainsi due , l'ouvrage de leurs mains. Depuis ce premier évéque qui baptisa Clovis jusqu'à ces derniers évéques qui suivirent Louis XVI à son baptême de sang, le clergé n'a cessé de travailler à la grandeur ou de s'associer aux malheurs de la France. C'est lui qui a adouci la férocité de nos mœurs; c'est lui qui nous a transmis les lumières de Rome et de la Grèce. Nos meilleurs et nos plus grands ministres , Suger, d'Amboise, Richelieu, ]Mazarin, Fleury, sont sortis de son sein ; la France lui doit une foule de savants, d'orateurs et d'hommes de génie ; et , pour compter le nombre de ses bienfaits , il faudroit pouvoir compter le nombre des misères humaines.
Messieurs , je vous l'avouerai , je désire ardemment que le principe de la Résolution soumise à votre examen soit adopté pour l'honneur de notre pairie, pour l'honneur même de cette Chambre. Qui protégera les autels , si ce ne sont les pairs de France! La noblesse a conservé son rang , le clergé Ta perdu : ne reconnoîtrat-elle plus dans leur adversité les antiques rivaux de sa puissance? ne tendra- t-elle point la main aux anciens compagnons de sa gloire? 11 y a vingt -cinq ans que les tribunes de nos assemblées ne cessent de retentir de lois spoliatrices , sacrilèges , inhumaines : hélas! elles ont toutes été accueillies! Aurions- nous le malheur de rejeter la première proposition religieuse qui semble annoncer la (In de cette longue série d'injustices , et signaler notre retour aux principes de l'ordre social? Il y a vingt-cinq ans que toutes les fois que l'on parle de réparation , on vous dit que le temps n'est pas propice ^ qu'il faut aller doucement, avec prudence; qu'il faut attendre, qu'il faut ajourner la proposition : et toutes les fois qu'il s'agissoit de dépouiller les citoyens , de les bannir, de les égorger, il y avoit toujours urgence; il falloit passer les nuits, un jour de perdu mettoit la patiie en danger! Le moment du mal est toujours venu ; le moment du bien , jamais! Un peuple qui a proscrit les prêtres, pillé les temples, profané les vases sacrés , violé les tombeaux , dispersé les reliques des saints, ne seroit-il pas marqué du sceau d'une réprobation éternelle, si, quand cet affreux délire est passé , il repoussoit encore toute idée de religion? A quoi nous auroit donc servi notre expérience? Serions-nous condamnés, après la destruction de la monarchie, après le meurtre de Louis .vVï , à entendre faire contre la religion les mêmes raisonnements , les mêmes plaisanteries, que l'on faisoit avant ces horribles malheurs? Alors il ne reste plus qu'à
s'envelopper dans son manteau , et qu'à pleurer la fin prochaine de la France.
Éloquents défenseurs de l'Église , vous que j'aperçois ici , vous qui soutîntes les premiers assauts de l'impiété dans notre première assemblée, que disiez- vous alors? Qu'un royaume est perdu quand il abandonne le culte de ses aïeux ; que la chute de l'autel entraine la chute du trône. On vous traitoit de fanatiques, de petits esprits, d'hommes agités par vos intérêts personnels. Hé bien ! trop véridiques prophètes , qui oseroit dire aujourd'hui que vous vous êtes trompés? Et vous qui étiez si ardents à solliciter le triomphe d'une fausse sagesse, qu'êtes- vous devenus? mes yeux vous cherchent en vain^ l'abîme que vous aviez ouvert s'est refermé sur vous.
Ah , messieurs ! si , par une fatalité inexplicable , on devoit encore reproduire les sophismes de T.houret , de Barnave, de Chapellier, de Mirabeau , je m'écrierois , en empruntant ces belles paroles d'un pair de France , de M. l'abbé de Montesquieu :
« Quel génie destructeur a passé sur cet empire! Voyez les tt malheurs qui se répandent î II semble qu'il y ait ici le départe- « ment des douleurs! Il y a des hommes qui se sont consacrés à '< accabler de chagrins leurs concitoyens. Dès qu'on les voit pa- « roître, on dit : Allons! encore un sacrifice! encore un malheur tt déplus!... Qu'allez-vous faire? medisoit-on quandje suis monté tt à cette tribune. Le sort en est jeté : des comités particuliers ont « tout décidé. Eh bien! il faut descendre de cette tribune, et « demander au Dieu de nos pères de vous conserver la religion M de ^int Louis , de vous protéger ! Les plus malheureux ne sont « pas ceux qui souflrent l'injustice, mais ceux qui la font. »
£t moi aussi, messieurs, je descends de cette tribune, mais non pas accablé de douleur comme jadis l'orateur du clergé : j'espère que votre décision va remplir l'Église de joie. Tout annonce que nous commençons à revenir à ces vérités éternelles dont on ne s'écarte jamais impunément. La religion n'est plus un objet de risée; on ne rougit plus de s'avouer disciple de l'Évangile-, et chacun, interrogé sur sa foi, ose faire la réponse des premiers fidèles : « Je suis chrétien. »
Considérant que le Gouvernement, en nous représentant la Rénolution SOUS la forme d'un projet de loi , y pourra faire les changements indispensables , je vote pour la Résolution : mais , si quelques-uns de messieurs les pairs avoient à proposer un amendement qui consistât à réduire les divers articles de la Résolution à un seul article renfermant le principe des dotations en fonds de
terre, et la liberté entière de l'administration ecclésiastique, je me rangerois à cet amendement.