TROISIÈME PARTIE
Le combat moral et intellectuel se termina de la môme manière que le combat politique. Après le sac de Rome, l'idolâtrie accusa les fidèles d'être. la cause de toutes les calamités publiques, accusation qu'elle avoit souvent reproduite , et qu'elle renouveloit à sa dernière heure. Des chrétiens foibles joignoient leur voix à celle des païens, et disoient : « Pierre , Paul , Laurent, sont enterrés à tt Rome, et cependant Rome est saccagée *. » Pour réfuter cet argument rebattu , saint Augustin composa le grand ouvrage de la Cité de Dieu. Son but , en relevant la beauté , la vérité et la sainteté du Christianisme, est de prouver que les Romains n'ont dû leur perte qu'à la corruption de leurs mœurs et à la fausseté de leur religion. Il les poursuit, leur histoire à la main.
« Vous dites proverbialement : « 11 ne pleut pas, les chrétiens « en sont la cause. » Vous oubliez donc les fléaux qui ont désolé l'Empire avant qu'il se soumît à la foi? Vous vous confiez en vos dieux : quand vous ont-ils protégés? Les Barbares, respectant le nom de Jésus-Christ , ont épargné tout ce qui s'étoit réfugié dans les églises de Rome : les guerres des païens n'oflrent pas un seul exemple de cette nature -, les temples n'ont jamais sauvé personne. Au temps de Marins , le pontife Mutins Scévola fut tué au pied de l'autel de Vesta , asile réputé inviolable, et son sang éteignit presque le feu sacré. Rome idolâtre a plus souffert de ses discordes civiles, que Rome chrétienne du fer des Goths; Syllaa fait mourir plus de sénateurs qu'Alaric n'en a dépouillé.
« La Providence établit les royaumes de la terre ; la grandeur passée de l'Empire ne peut pas plus être attribuée à l'influence chimérique des astres, qu'à la puissance de dieux impuissants. La théologie naturelle des philosophes ne sauroit être opposée à son tour à la théologie divine des chrétiens , car elle s'est souvent trompée. L'école italique que fonda Py thagore , l'école ionique que Thaïes institua, sont tombées dans des erreurs capitales. Thaïes, appliqué à l'étude de la physique , eut pour disciple Anaximandre; celuici instruisit Anaximène, qui fut maître d'Anaxagore, et Anaxagore de Socrate, lequel rapporta toute la philosophie aux mœurs. Platon vint après Socrate , et s'approcha beaucoup des vérités de la foi.
• Ace, scrm.y p 4200.
« Mais comment est-il que les chrétiens , tout en prétendant n'adorer qu'un seul Dieu, élèvent des temples aux martyrs? Le fait n'est point exact : notre respect pour les sépulcres des confesseurs est un hommage rendu à des hommes témoins de la vérité jusqu'à mourir : mais qui jamais entendit un prôtre , ofGciant à l'autel de Dieu sur les cendres d'un martyr, prononcer ces mots : « Pjerre , Paul ou Cyprien , je vous offre ce sacrifice? >»
« Les païens se glorifient des prodiges opérés par leur religion : Tarquin coupe une pierre avec un rasoir ; un serpent d'Epidaure suit Escuiape jusqu'à Rome; une vestale tire une galère avec sa ceinture ^ une autre puise de l'eau dans un crible : sont-ce là des mervdlies à comparer aux miracles de l'Ecriture? Le Jourdain , suspendant son cours, laisse passer les Hébreux; les murs de Jé« richo tombent devant l'arche sainte. Ah ! ne nous attachons point à la Cité de la terre 3 tournons nos pas vers la Cité du ciel qui prit naissance avant la création du monde visible.
u Les anges sont les premiers habitants de cette Cité divine; ils tiennent du ciel et de la lumière ; car au commencement Dieu fit le ciel, et il dit : que la lumière soit faite. Dieu ne créa qu'un seul liomme; nous étions tous dans cet homme. Il répandit en lui une ame douée d'intelligence et de raison , soit qu'il eût déjà créé cette ame auparavant, soit qu'il la communiquât en soufflant contre la face de l'homme dont le corps n'étoit que limon. Il donna à l'homme une femme pour se reproduire; mais, comme toute la race humaine devoit venir de l'homme, Eve fut formée de l'os, de la chair et du sang d'Adam.
« L'homme, à qui le Seigneur avoit dit : « Le jour que vous mangerez du fruit défendu , vous mourrez , » mangea du fruit défendu , et mourut. La mort est la peine attachée au péché. Mais si le péché est effacé par le baptême, pourquoi l'homme meurt-ii à présent? Il meurt afin que la foi , l'espérance et la vertu ne soient pas détruites.
u Deux amours ont bâti les deux Cités : l'amour de soi-môme jusqu'au mépris de Dieu a élevé la Cité terrestre ; l'amour de Dieu jusqu'au mépris de soi-même a édifié la Cité céleste. Caïn , citoyen de la Cité terrestre , bâtit une ville ; Abel n'en bâtit point : il étoit citoyen de la Cité du ciel , et étranger ici-bas. Les deux Cités peuvent s'unir par le mariage des enfants des saints avec les filles des hommes, à cause de leur beauté : la beauté est un bien qui nous vient de Dieu.
« Les deux Cités se meuvent ensemble : la Cité terrestre , depuis
les jours d'Abraham, a produit les deux grands Empires des Assyriens et des Romains ; la Cilé céleste arrive , par le môme Abraham , do David à Jésus-Christ. Il est venu des lettres de cette Cité sainte dont nous sommes maintenant exilés; ces lettres sont les Écritures. Le roi de la Cité céleste est descendu en personne sur la terre pour être notre chemin et notre guide.
« Le souverain bien est la vie éternelle ; il n'est pas de ce monde : le souverain mal est la mort éternelle, ou la séparation d'avec Dieu. La possession des félicités temporelles est une Tausse l)éatitude, une grande infirmité. Le juste vit de la foi.
« Lorsque les deux Cités seront parvenues à leurs fins au moyen du Christ, il y aura pour les pécheurs des supplices éternels. La peine de mort soas la loi humaine ne consiste pas seulement dans la minute employée à l'exécution du criminel, mais dans l'acte qui l'enlève à l'existence : le juge éternel retranche le coupable de la vivante éternité , comme le juge temporel retranche le coupable du temps vivant. L'Éternel peut-il prononcer autre chose que des arrêts éternels ?
« Par la môme raison , le bonheur des justes sera sans terme. L'ame toutefois ne perdra pas la mémoire de ses maux passés : si elle ne se souvenoit plus de son ancienne misère, si môme elle ne connoissoit pas la misère impérissable de ceux qui auront péri, comment chanteroit-elle sans fin les miséricordes de Dieu , ainsi que nous l'apprend le Psalmiste? Dans la Cité divine cette parole sera accomplie : « Demeurez en repos; reconnoissez que je suis DieUy** c'est-à-dire qu'on y jouira de ce sabbat, de ce long jour qui n'aura point de soir, et où nous reposerons en Dieu. »
Cet ouvrage du Platon chrétien est empreint de la mélancolie la plus profonde : on y sent une ame tendre, inquiète, regrettant peut-être des illusions , et dont les vagues sentiments passent a travers un esprit abstrait et une imagination mystique. Celui qui, jeune encore , s'étoit confessé avec tant de charme d'avoir demandé la pureté, mais pas trop toi \ d'avoir désiré d'aimer*-^ celui qui avoit dit : « Lorsque vous m'aurez connu tel que je suis, priez « pour moi ' ; » le père d'Adéodat répand sur les pages échappées à sa vieillesse ce dégoût de la terre, bonheur des saints, et partage des infortunés. Le spectacle des calamités publiques contribuoit sans doute A attrister le génie d'Augustin : quel temps pour écrire que les années qui séparent Alaric de Genseric, second
» Confvs., lib. VIII , 0. vu , niim. xvii. — » Id.y ibid.^ llb. m et iv. > /e/., Epibl. ccxxxi , iium. vi.
destructeur de Rome et de Garthage; que les années qui s'écoulèrent entre le sac de la ville éternelle par les Goths et le sac d'Hippone par les Vandales !
Yolusien , homme d'une famille puissante à Garthage , avoit mandé à saint Augustin qu'un de ses amis manifesloit le désir de trouver un chrétien capable de résoudre certaines difficultés relatives au nouveau culte. Saint Augustin , dans une réponse affable et polie, lui envoie une sorte d'abrégé de la Cité de Dieu.
Le même Père entretient une correspondance avec la population païenne de Madaure : « Réveillez-vous , peuples de Ma- « daure, mes parents! mes frères » !... Puisse le vrai Dieu vous « convertir à la foi , vous délivrer des vanités de ce monde! « Un évêquè , un controversiste ardent , saint Augustin , appelle des idolâtres ses parents, ses frères.
Quelques années auparavant il avoit eu un commerce de lettres avec Maxime, grammairien dans cette même ville de Madaure : Maxime l'avoit prié'de laisser de côté son éloquence et les subtiles arguments de Ghrysippe , pour lui dire quel étoit le Dieu des chrétiens. « Et à présent, homme excellent » qui as abandonné « ma communion , cette lettre sera jetée au feu ou détruite d'une « autre manière. S'il en est ainsi , un peu de papier périra , mais « non ma doctrine. . . Puissent les Dieux te conserver! les dieux par « qui les peuples de la terre adorent en mille manières différentes , « dans un harmonieux discord , le Père commun de ces dieux et « des hommes ^ » Voici le païen qui appelle à son tour les bénédictions du ciel sur la tète d'un chrétien.
Longinien écrit ces mots à saint Augustin : « Seigneur et ho- « noré Père, quant au Ghrist en qui tu crois, et l'Esprit de Dieu « par qui tu espères aller dans le sein du vrai , du souverain , du « bienheureux auteur de toutes choses, je n'ose ni ne puis expri- « mer ce que je pense ; il est difficile à un homme de définir ce qu'il (c ne comprend pas , mais tu es digne du respect que je porte à « tes vertus 4. »
Saint Augustin répond : « J'aime ta circonspection à ne rien
> Expergiscimlni aliquando, fratres mei , et parentes met madaurenses. (Epist ccxxxii.) * Vir eximic.
3 Dii te servent , pcr quos et eorum atque cunctorum mortalium communcm patrem universi mortales , quos terra suslinct , mille modis concordi discordia veneramur et colimus ! {/ip. Augustin., cp. xvi , al. \un , l ii.)
4 Ut aulem me cullorcm tuarum virtutum dignalus es. ( Augustin. , epist. ccxxxiii, n. 3. )
M nier, à ne rien affirmer touchant le Christ; c'est une louable « réserVte dans un païen \ >•
L'illustre évéque d'Hippone expira à soixante-seize ans dans sa ville épiscbpale assiégée , en plein exercice des devoirs d'un pasteur courageux et charitable. « Il mourut, » dit l'élégant auteur que vous aimerez encore à retrouver, « il mourut les yeux attachés « surcette citécélestedontilavoit écrit la merveilleuse histoire*. »
Mais , avant ces lettres d'Augustin , on trouve peut-être un monument encore plus extraordinaire de la tolérance religieuse entre des esprits supérieurs : ce sont* les lettres de saint Basile à Libanius, et de Libanius à saint Basile. Le sophiste païen avoit été le maître du docteur chrétien à Constantinople. « Quand vous fûtes «< retourné dans votre pays , écrit Libanius à Basile, je me disois : « Que fait maintenant Basile? plaide-t-il au barreau ? enseigne-t-il « l'éloquence? J'ai appris que vous aviez suivi une meilleure voie » t< que vous ne vous étiez occupé qu'à plaire à Dieu , et j'ai envié « votre bonheur \ »
Basile envoie de jeunes Gappadociens à l'école de Libanius sans crainte de les infecter du venin de l'idolâtrie. «Il suffira, lui « mande-t-il , qu'avant l'âge de l'expérience ces jeunes gens soient « comptés parmi vos disciples ^. » — « Basile est mon ami , s'écrie « Libanius dans une autre lettre, Basile est mon vainqueur, et « j'en suis ravi de joie ^. » — « Je tienâ votre harangue, dit Basile; « je l'ai admirée : ô Muses! ô Athènes! que de choses vous en- « seignez à vos élèves ^ ! >»
Est-ce bien l'ennemi de Julien , l'ami de Grégoire de Nazianze , le fondateur de la vie cénobitique; est-ce bien l'ardent sectateur de Julien , le violent adversaire des moines , l'orateur qui défendoit les temples ; sont-ce bien ces deux hommes qui ont ensemble un pareil commerce de lettres?
Synésius, de la colonie lacédémonienne fondée en Afrique dans la Gyrénaïque , descendoit d'Eurysthène , premier roi de Sparte de la race dorique : ilétoit philosophe; comme saint Augustin dans sa jeunesse , il partageoit ses jours entre la lecture et la chasse. Le peuple de Ptolémaïde, en Libye, le demande pour évéque. Synésius déclare qu'il ne se reconnoît point la pureté de mœurs nécessaire à un si saint état ; que Dieu lui a donné une femme ,
' Proindc quod de GhrUto nihil libi negandum vel aflirmandum putasli , boc in pagani aninio tempcramenliim non inviUis acceperim. ( Episl. ccxxxt. ) a Traduct. de M. Villbmain , Met. hisi. et liti. — 3 Ep. cccxxxTi, — Edit Bened. 4 Ep. CCGXXXVU. ^ 9 Ep. CCGXXXriII. — ( Ep. cccui|«
qu'il ne veut ni la quitter , ni s'approcher d'elle furtivement comme un adultère ] qu'il souhaite avoir un grand nombre d'enfanls beaux et vertueux. Il ajoutoit : «« Je ne dirai jamais que l'ame soit créée tt après le corps; je ne croirai jamais que le monde doit périr en « tout ou en partie : la résurrection me paroît une chose fort « mystérieuse, etjene me rends point aux opinions du vulgaire'. » On lui laissa sa femme et ses opinions, et on le fit évéque. Quand il fut ordonné , il ne put pendant sept mois se résoudre à vivre au milieu de son troupeau ^ il pensoit que sa charge étoit incompatible avec sa philosophie; il voùloit s'expatrier, et passer en Grèce». On lui laissa sa philosophie , et il resta à Ptolémaïde.
Synésius avoit été disciple d'Hypatia , à Alexandrie. Les lettres qu'il lui écrit sont ainsi suscrites : Au philosophe. Au philosophe Hypatia^. Dans une de ces lettres (el il étoit alors évoque), il l'appelle sa mère, sa sœur, sa maîtresse 4. Il lui trouve une ame très divine 5. Il félicite Herculien de lui avoir fait connoître cette femme extraordinaire qui révèle les mystères de la vraie philosophie^. Ces relations paisibles s'entretenoient dans un coin du monde, l'an 4lO de J. C. , l'année môme qui vit entrer Alaric dans la ville éternelle. Cinq ans auparavant, les Macètes et d'autres peuples barbares avoient assiégé Cyrène?. La main de Dieu se montroit dans la nue ; sous cette main , les siècles , les empires , les monuments s'abîmoient , et les hommes poursuivoient le cours ordinaire de leur destinée : en ce temps-là il y avoit beaucoup de vie , parcequ'il y avoit beaucoup de mort.
Il n'est pas jusqu'aux poètes dans les deux cultes qui ne gémissent de ne pouvoir chanter aux mômes fontaines et sur la môme montagne. Ausone, de la religion d'Homère, écrit à Paulin , de la religion du Christ : « Muses, divinités de la Grèce, entendez « cette prière; rendez un poète aux Muses du Lalium ! » Le poète de la Croix répond : « Pourquoi rappelles-tu en ma faveur les « Muses que j'ai répudiées? Un plus grand Dieu subjugue mon
« ame Rien ne t'arrachera de ma ntémoire Cette ame ne
« peut t'oublier , puisqu'elle ne peut mourir^. »
Le temps , comme vous le voyez , avoit usé la violence des partis : les hommes supérieurs , le moment de l'action passé , ne tardent
« syn. Ep., Lvii. — cv. — a Ep. xcy.^adolymp.
3 T^ 9iXoTO>ej». T^ 9 «Xoffrff w riwtTta. Ep. XV, p. 47i ; ep. I, p. 470.
4 Mqre/9 , x«i cte/V>ç)i) , koiI ^iAvxoeU. Ep. xvi, p. 173.
* Tii Ottn&nii 90'j ^vx?«- Ep. x, p. 170. — • Ep. cxxxvi , p. tn. 7 Ep. CGLXT. — CCXLIX. — • VaLBMAIM , M^l. hUt, et tUt, , p. 440.
pas à s'entendre pi est entre ces liommes une paix naturelle qu'on pourroit appeler la paix des talents, semblable à cette paix de Dieu qu'une religion commune établissoit entre les vaillants et les forts. Aussi , vers la Hn du quatrième siècle et dans les deux siècles suivants, la tendance que les philosophes des deux religions ont à se rapprocher est visible : la haine a disparu ; il ne reste que les regrets. Les contentions n'existent plus que parmi les chrétiens des différentes sectes.
Néanmoins quelques caractères rigides, instruits aux rudes enseignements apostoliques, désapprou voient ces ménagements; ils condamnoient orateurs et poètes , et méprisoiont la délicatesse du langage. Saint Jérôme confesse avec larmes son penchant pour les auteurs profanes -, il expie d'avance par le jeûne , les veilles et les prières , la lecture qu'il se prépare à faire de Cicéron et de Platon. Rufin accuse Jérôme d'un crime énorme ; d'avoir occupé certains religieux du mont des Olives à copier les dialogues de Cjcéron , et d'avoir , dans sa grotte de Bethléem , expliqué Virgile à des enfants chrétiens.
Les philosophes , après le règne de Julien , avoient cessé de se distinguer de la foule par les habits et les mœurs ; mais la suite des doctrines et la succession des maîtres se prolongèrent bien au delà du règne de l'Apostat. Dans le cinquième et dans le sixième siècle , les chaires publiques à Athènes étoient encore occupées par des païens »: Syrannius fut le prédécesseur deProclus, qui transmit le doctorat à Marinus , converti du judaïsme samaritain à l'hellénisme. Proclus étoit auteur d'un double commentaire sur Homère et sur Hésiode, de deux livres de théurgie, de quatre livres sur la République de Platon ; de dix livres sur les Oracles, de plusieuri^autres traités, et de dix-huit Arguments contre les chrétiens, réfutés par Philoponus^ Marinus nous a laissé la biographie de son maître : alors un saint écrivoit la vie d'un saint , un philosophe la vie d'un philosophe ; ils se partageoient la gloire du ciel et de la terre.
Marinus attribue à Proclus une vertu surnaturelle de bienfaisance : il en apporte en preuve la guérison miraculeuse de la jeune Asclépigénie , fille d'Archiades et de Plutarcha. Il remarque que la maison de Proclus touchoit au temple d'Ësculape ; car, dit-ii , Athènes étoit encore assez heureuse pour conserver dans son en-
* lonlius donne le catalogue de la succession des philosophes athéniens. Pages 3<M et 303 : Dé Scriptoribus hUt. philosophicœ,
s Suu>A0, Lex., voce Proci, -, Fabric. , de procii script. edM., p. 80.
lier le temple du Sauveur, Platon étoit pauvre (c'est toujours Marinus qui parle )^ il n*avoit qu'un jardin dans l'enceinte de l'Académie, et un revenu delà valeur de trois pièces d'or; mais, du temps de Proclus, le revenu de l'Académie s'élevoit à plus de mille'.
Marinus nous donne encore l'époque certaine de la perte de la fameuse statue de Phidias , la Minerve du Parthénon : échappée aux ravages des Goths, elle n'échappa point à ceux des chrétiens, u Minerve, dit-il, manifesta le grand attachement qu'elle avoit pour Proclus, quand la statue de cette déesse, qui jusqu'alors étoil restée au Parthénon , fut enlevée par ceux qui touchent aux choses qui ne devraient pas être touchées. Quand donc Minerve eut été chassée de son temple, une femme d'une beauté exquise apparut en songe à Proclus ^ elle lui commanda de parer ses foyers , en lui disant : « Minerve veut habiter et dormir avec toi». »
Marinus date la mort de Proclus de Tan 124 à partir de celle de Julien 3 : c'étoit une ère à l'usage des regrets et de la reconnoissance philosophiques. Les chrétiens comptoient ainsi de l'époque des martyrs.
Plus tard encore, vers l'an 550, nous trouvons Damascius le stoïcien lié d'amitié avec Simplicius et Eulanius. L'aventure de ces derniers philosophes du monde romain mérite d'être racontée.
Damascius de Syrie, Simplicius de Gilicie , Eulanius de Phrygie , Ermias et Diogène de Phœnicie, Isidore de Gaza, accablés du triomphe de la croix, résolurent de s'expatrier et d'aller vivre chez les Perses. Arrivés dans la contrée des Mages, ils trouvèrent que le roi n'étoit pas un philosophe, que les nobles étoient pleins d'orgueil , que le peuple, rusé et voleur, ne valoit pas mieux que le peuple romain. Ils furent surtout révoltés du spectacle de la polygamie, impuissante même à prévenir l'adultère : iTs se repentirent et désirèrent rentrer dans leur pays. Chosroès , qui négocioit alors un traité avec la cour de Constantinoplc , y fit généreusement
I PooT. , cod. ccxLU , p. 4054. Damasc.» in vit. Isidor.
a Marin. , in vil. Procii, cap. xxx, p. 62. Nous devons à M. Boissonnade une excellente édition de la vie de Proclus par Marinus , et du commentaire Inédit de Proclus sur le Cratyle.
Je ne sais si , par rapport à Thistoire de Tart , ce passage a Jamais ilé remarqué. Il m*a^ TOit échappé dans mon mémoire sur rhistoire de Sparte cl d'Athénos, dans rintroduction à Vltinéraire de Paris à Jérusalem. M. Quatremère de Quincy ne le elle point dans son Jupiter Olympien. W y avoit deux sUtues de Minerve à Athènes de la main de Piiidias : celle de la citadelle ; elle étoit de bronze , et i*on apercevolt Taigrctle de son casque du cap Sunium ; celle du ParUténon , elle étoit d'or et d'ivoire. Marinus parle évidemment de la dernière.
3 Marin. , in vU. froçli , cap. xxxvi , p. 73.
insérer une clause en faveur de ses hôtes : on ne les inquiéta point à leur retour, et ils jouirent en paix à leurs foyers de la liberté de conscience*.
Dans cette agonie d'une société prête à passer, l'assimilation de langage, d'idées et de mœurs étoit presque complète entre les hommes supérieurs des deux religions; mêmes principes de morale, mômes expressions de salut, de grâce divine , mêmes invocations au Dieu unique, éternel, au Dieu Sauveur. Quand on lit Synésius et Marinus , Fuigence et Damascius , et les autres écrir vains religieux et moraux de cette époque, on auroit peine à déterminer la croyance à laquelle ils appartiennent, si les uns ne s'appuyoient de l'autorité homérique , les autres de l'autorité biblique.
Boëce dans l'Occident , Simplicius dans l'Orient , terminèrent cette série des beaux génies qui s'étoient placés entre le ciel et la terre : ils virent entrer la solitude dans les écoles où le Christianisme avoit été nourri , et dont il chassa l'auditoire ^ ils fermèrent avec honneur les portes du Lycée et de l'Académie des sages. Justi* nien supprima les écoles d'Athènes quarante-quatre ans après la mort de Proclus*. Boêce, chrétien et persécuté, étoit un philosophe ', Simplicius , philosophe et heureux , avoit le caractère d'un chrétien. <« O Seigneur, dit-il (dans la prière qui termine son u commentaire de VEnchiridion d'Éplctète ) , ô Seigneur, père, « auteur et guide de notre raison , permets que nous n'oubliions « jamais la dignité dont tu décoras notre nature! Fais que nous «' agissions comme des êtres libres \ que, puri6és de toutes passions « déréglées, nous sachions, si elles s'élèvent , les combattre et les « gouverner ! Guidé par la lumière de la vérité, que notre juge- «< ment nous attache aux choses véritablement bonnes! Je te *( supplie, ô mon Sauveur! de dissiper les ténèbres qui couvrent <t les yeux de nos âmes , afin que nous puissions , comme le dit « Homère , distinguer et l'homme et Dieu. »
Boëce , enfermé dans un cachot à Ticinum ( Pavie) , se plaint du changement de sa fortune et des malheurs de sa vieillesse : les Muses l'environnent dans des vêtements de deuil. Tout à coup une femme majestueuse se montre à lui ; ses regards sont perçants, ses couleurs brillantes. Elle est jeune , et pourtant on voit que sa naissance a précédé celle des hommes du siècle : tantôt elle
< AGATHI4S , llb. Il, p. 09 et seq. ; Scidas , ?oce lipifUi^ : Brccebb, Bitt, erit de ta phUotaph. , t. à , p. 4SI.
* JOAM. MâTT. , t. U, p. 497 ; ALmAH. , p. 106.
lie parott pts s'élerer au-dewus de la taille commune ; iantM son iront touche aux nues, et se cache aux regards des itioiiela. Un tissu d'une matière incorruptible forme sa robe ; l'éclat de eeile fobe est légèrement adouci par une eapèee de teinte aemblaMe à eelle que le temps répand sur les vieux tableaux. Cette femme lient un livre da«s sa main droite , un sceptre dans sa main gauche. Dès qu'elle aperçoit les Muses dictant des vers à la douleur de Boëee , eHe chasse ces courtisanes , qui , loin de fermer les blésflores, les tiennent ouvertes avec on poison subtil. Ensuite etle s'assied sor le lit du prisonnier et lui adresse ces paroles ! « EsUee « dimc toi que j'ai nourri de mon lait, que j'ai élevé avec un si «I tendre soin? toi dont }'avois fortifié l'esprit et le cosur, tu te « serois laissé vaincre à l'adversité! me reconnois-tu? Tu gardes « le silence ! » La Divinité essuie avec un pan de sa robe les lartnes ifui roulent dans les yeux de Boëce : aussitôt il reeonnott la mère fteonde des vertus , son amie céleste , la Philosophie. Elle donne •es dernières leçons à son élève ; elle lui répète que le souverain bien ne se trouve qu'en Dien^ et comme Simplicius, la Philosophie» ou plutôt Boëce, s'écrie : « Être infini I source de tous les biens ! « Dieu Sauveur ! élevez nos âmes jusqu'au séjour que vous ha- « bitez! répandez sur nous cette lumière qui seule peut donner à « nos yeux la force de vous contempler! »
Y a-t-il rien de phis beau et en même temps de plus semblable que ces derniers accents de Simplicius et de Boëce? A cette époque le Christianisme étott philosophique; il rétrograda; il devint monacal par rignorapce et les malheurs répandus sur la terre : c^est précisément ce qui fit sa force. Le temps de la bar^ terie eouva lai germes de la société moderne , et son incnbation Ait d'une énergie prodigieuse. Le Ghristianisiiie , philosophique Hpop tôt à la suite d'une vieille civilisation qui n'étoit pas née de toi, se seroit épuisé ; H falloit qu'il traversât des siècles dé ténèbres, qu'il fût lui-môme l'auteur de là civillBation nouvelle, pour arriver à son Age philosophique naiurel. Age qu'il atteint aujourd'hui.
Entre Platon et saint Augustin, entre Socrate et Boëce, s'aetK>mplit une des grandes périodes de l'histoire de l'esprit humain. Les maîtres de la sapience païenne remirent, en se retirant, le style et les tablettes aux maîtres de la sapience évangélique. Le principe de la philosophie ne périt point, parcequ'aucun principe ne se détruit, parceque la philosophie est à la fois la langue de l'esprit et la haute région où l'ame habite à part de son enveloppe.
La théologie s^aasit wr les banca que la pbtleBophie alMtodomoit , et laeoatioiia. hes aysièmes d'Arislote et de Platon, la lorine et l'idée, divia^eni toujours les intelligeDoea , juaqu'au temps où les ouvrages du Stagyrite, rapportés a I*£urope par les Arabes , renoa* velèreot La doctrine des péripaléticiens et eabotèrent la sooflaattque. La branche gourmande du ChrislianiaiM, l'hérésie, qui ne ceaaa de pousser avec vigueur, reproduisit de aon oôté le fruit philoaopbique dont le germe l'avoit fait naHro.
Sn lisaot le récit de la spoliation des temples sous le règne de Théodose ^ vous aurez cru assistera la destruelâoB des égliaes^ perpétrée de nos joura. Mais l'éeroulemenâ de nos églises «'a point amené la chute de la i«eligk>n du Christ , tandis que la religion de Jupiter, ruinée d'ailleurs, disparut avec ses temples. La vérité ne tient point à une pierre -, elle subsiste indépendamoient d'un aut^ : l'erreur ne peut vivre , si elle n'ctst enfoncée dans les ténèbres d'oii sanctuaire. Le Christianisme , au teinps de Théodose et de ses fila , se trou volt prêt à remplacer le paganisme : le Christian Isaie n'a point d'héritier dans notre siècle. La philosophie humaine qui se présenteroit pour succéder à la foi , ainsi qu'elle s'offrit pour tenir lieu de l'Mblàtcie, qu'aui'oit-elle à nous donner? Une théurgie? Qui i'adaiMMroit? £t cette théurgie, que cacheroit-eile sous ses voiles , sinon ces mêmes vérités de l'Ess^iee divine , que les enseignements publics de l'Église ont mises i ta portée du vulgaire ? Les mystères des initaatioos sont révélés à la feule dans le Symbole que répète aujourd'hui l'enEant du peuple.
Si l'on imaginott d'établir autre chose que tes vérités reçoea de la foi, le panthéisme, par exemple, le pourrottHen? Le Oiriatianisme est la aynthèsede l'idée religieuse; il en a ràani les rayons : le panthébme est l'analyse de ta même idée , il en disperse les élé^ ments. Ghaoun aur^nl^i à ses foyers une petite fraction de ta vérité divine , dont il se fera un IMeu pour sa consommation particulière f Les Pénates, les Fétiches, les Manitous, les Ënonea, les «Génies, ressusetteroient-ita? L'idetàtrie.fieviendroit-eile enedi« «me fois p» cette ronte fausser ta soeiéÉé? Y aurott-il autwt d'MHeis qné êé tanittes? autant de firélres , de eérémonies, de rites que d'tmagf^ nations pomr tas inventer? La phiralité des religions prtvéés rem^ ptaoereit-eHe Funité 4e la religion puMique? Auroit-dle le même effet snr riManme?Quel chaos que le mouvement et f ex#ciee dé ces euites inlînia et divors ! toutes les bizarreries , tOus les désor^ dres d'esprit et de HMnurs qui ont décrédité les sectes philesopM'- ^ues et les hérésies , revivroient -, toutes les aberrattoifs sur ta
nature de Dieu renattroient. Qu'est-il , ce Dieu ? est-il éternel ? a-t-il créé la matière? existe-t-il à part auprès d'elle? est-il une source d'où sortent et où rentrent les intelligences? La matière même existe- t-elle? L'univers est-il en nous? hors de nous? Qu'est-ce que l'esprit, effet ou cause? Ira-t-on jusqu'à supposer, dans un nouveau système, que Dieu n'est pas encore complet, qu'il se forme chaque jour par la réunion des âmes dégagées des corps; de sorte que ce ne seroit plus Dieu qui auroit formé l'homme, mais les hommes qui seroient les créateurs de Dieu? Et comment revètirezvous d'une forme sacrée, pour remplacer la forme chrétienne, ces allégories, ces mythes, ces rêveries, ces vapeurs des esprits défectueux, nébuleux et vagues, qui cherchent la religion et qui n'en veulent pas? Le mysticisme , l'éclectisme ou le choix des vérités dans chaque système, peuvent-ils devenir un- culte? ces vérités sont-elles évidentes , et tous les esprits consentent-ils aux mêmes abstractions métaphysiques?
EnQn tout système philosophique , en s'implantant dans les ruines du Christianisme , ne trouveroit plus pour véhicule populaire le moyen qui se rencontra autrefois : la prédication de la morale universelle. L'Évangile eut à développer ces grands principes de liberté et d'égalité qui , connus de quelques génies privilégiés , étoient ignorés des nations et combattus par les lois. Aujourd'hui l'ouvrage est accompli : la philosophie peut recommander une réforme , mais elle n'a aucun enseignement nouveau à propager. Gomment alors, sans la ressource d'une morale à établir, déterminerez-vous les hommes à changer les mystères chrétiens contre d'autres mystères , aussi difficiles à comprendre?
Ces choses étant impossibles , on n'aperçoit réellement derrière le Christianisme que la société matérielle; société bien ordonnée, bien réglée, jusqu'à un certain point exempte de crimes , mais aussi bien bornée, bien enfantine, bien circonscrite aux sens polis et hébétés. Lorsque dans la société matérielle on ponsseroit les découvertes physiques et les inventions des machines jusqu'aux miracles, cela ne-produiroit que le genre de perfectionnement dont la machine même est susceptible. L'homme , privé de ses facultés divines , est indigent et triste ; il perd la plus riche moitié de son être : borné à son corps, qu'il ne peut ni rajeunir , ni faire vivre, il se dégrade dans l'échelle de l'intelligence. Nous deviendrions par l'absence de religion des espèces d'Indiens ou de Chinois. La Chine et l'Inde , l'une par le matérialisme , l'autre par une philosophie pétriHée , sont de véritables nations-momies : assises
depuis des milliers de siècles, elles ont perdu l'usage du mouvement et la faculté de progression , semblables à ces idoles muettes et accroupies , à ces sphinx couchés et silencieux qui gardelit encore le désert dans la Thébaîde.
Religieusement parlant , on est obligé de conclure de ces investigations impartiales, qu'il n*y a rien après le Christianisme.
Mais si le Christianisme tombe comme toute institution que l'homme a touchée et à laquelle il a communiqué la défaillance de sa nature, si le temps de cette religion est accompli, qu'y faire? Le mal est sans remède. Je ne le pense pas. Le Christianisme intellectuel , philosophique et moral , a ses racines dans le ciel , et ne peut périr; quant à ses relations avec la terre, il n'attend pour se renouveler qu'un grand génie. On aperçoit très bien aujourd'hui la possibilité de la fusion des diverses sectes dans l'unité catholique: mais la première condition pour arriver à la recomposition de l'u- Tiité , c'est TaiTranchissement complet des cultes. Tant que la religion catholique sera une religion soldée , dépendante de l'autorité politique et de la forme variable des gouvernements , tant qu'elle continuera d'être gênée dans ses mouvements, entravée dans ses assemblées particulières et générales, contaminée dans ses chaires et ses écoles par l'argent du 6sc; en un mot, tant qu'elle ne retournera pas au pied et à la liberté de la croix, elle languira dégénérée.
Le tableau de la chute du polythéisme et de la destruction des écoles philosophiques auroit été mal aperçu , s'il s'étoit déroulé lentement dans l'ordre chronologique du récit : le triomphe complet de la religion chrétienne, sous le règne de Théodose, indi- Suoit la place où ce tableau devoit être exposé. Reprenons la suite es faits politiques et militaires.
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