PREMIÈRE RACE
Qu'ëtoient devenues les trois vérités de Tordre social , quand l'Empire d'Occident s'écroula?
La vérité religieuse avoit fait un pas immense : le polythéisme étoit détruit, et avec le dogme d'un Dieu s'établissoient les vérités corollaires de ce dogme.
La vérité philosophique étoit rentrée dans la vérité religieuse comme au berceau de la civilisation.
La vérité politique avoit suivi les progrès de la vérité religieuse. Les destructeurs du monde romain étoient libres; ils trouvèrei^t sur leur chemin une société organisée dans la servitude : la jieune liberté sauvage s'assit d'abord sur cette société , comme le vieux despotisme romain l'avoit fait : des républiques militaires, frankes, burgondes, visigothes, saxonnes , gouvernèrent des e^laves à l'instar des anciennes républiques civiles, grecques et latines.
Yoilà le point où avoient abouti les faits nés du choc des géa^ rations païennes , chrétiennes et barbares , à partir du règne d'Auguste pour arriver à celui d'Augustule.
Maintenant les trois vérités fondamentales , combinées d'une autre façon , vont produire aussi les faits du moyen-Age : la vérité religieuse , dominant tout , ordonnera la guerre et commandera la paix , favorisera la vérité politique (la liberté, dans les rangs inférieurs de la société , ou soutiendra partiellement le pouvoir dans des intérêts privés-, elle poursuivra avec le fer et le feu la vérité philosophique échappée de nouveau du sanctuaire sous l'habit de quelque moine savant ou hérétique. Ainsi continuera
la lutte jusqu'au jour où les trois vérités, se pondérant, produiront la société perfectionnée des temps actuels.
J'ai dit que l'Empire romain-latin étoit devenu l'Empire romain-barbare un siècle et demi avant la chute d'Augustuie. Cet Empire mixte subsista plus de quatre siècles encore après la déposition de ce prince. Les Franks , les Bourguignons et les Yisigotbs en Gaule , les Ostrogoths et les Lombards en Italie , furent des possesseurs que les populations connoissoient, qu'elles avoient vus dans les légions, et qui, soumis à leurs lois nationales, laissoient au monde assujetti ses mœurs , ses habitudes , souvent même ses propriétés : une religion commune étoit le lien commun entre les vaincus et les vainqueurs. Ce n'est qu'après l'invasion des Normands , sous les derniers rois franks de la race karlovingienne , que la transformation sociale commence à frapper les yeux.
Il n'y eut jamais de complète barbarie , comme on se l'est persuadé. On ne peut pas dire qu'un peuple soit entièrement barbare , quand il a conservé la culture de l'intelligence et la connoissance de l'administration. Or, l'élude des lettres, de la philosophie et de la théologie continua parmi le clergé ; l'administration municipale, fiscale, publique et domestique demeura longtemps ce qu'elle avoit été sous l'Empire. La science militaire périt dans la discipline, mais Fart de la fortiGcation ne se détériora point, et même les machines de guerre se perfectionnèrent. Il n'y a donc rien de nouveau à remarquer sous les deux premières races, si ce n'est les mœurs particulières des familles investies du pouvoir, l'achèvement de la monarchie, de l'Église, et les hautes sources qui y comme des écluses, lâchèrent sur l'Europe le torrent des siècles féodaux.
Toutefois, deux observations doivent ôtre faites. Le chef du gouvernement étoit électif sous la race mérovingienne et sous la race karlovingienne, de môme qu'il l'avoit été au temps des Césars-, mais auprès du gouvernement des Franks se trouvoit une institution qui le faisoit difTérer de l'antiquité romaine : des conseils , composés d'évêques et de chefs militaires décidoient les affaires avec le roi ; des assemblées générales , ou plutôt les grandes revues des mois de mars et de mai , recevoient une communication assez légère de la besogne traitée dans ces assemblées particulières : celles-ci étoient nées de la tradition des étals des Gaules rétablis un moment par Arcade et Honorius , mais elles s'étoient surtout modelées sur l'organisation des conciles. Si l'on veut avoir une idée juste de ces temps, sans y chercher des nouveau-
tés qui n'y sont pas , il faut reconnoitre que la société entière prit la forme ecclésiastique : tout se gouverna pour l'Eglise et par l'Église y depuis les nations jusqu'aux rois , dont le sacre étoit purement le sacre d'un évèque. Que les laïques fussent admis à siéger avec le clergé , ce n'étoit pas coutume insolite : dans plusieurs conventions religieuses , les empereurs romains présidoient , et les grands-ofliciers de la couronne délibéroient. Nous avons vu des philosophes et des païens même assister au concile de Nicée.
La seconde observation sur cette époque historique est relative aux maires du palais. Le premier maire dont il soit fait mention est Goggon , qui fut envoyé à Athanaghilde de la part de Sighebert, pour lui demander la main de Brunehilde.
Deux origines doivent être assignées à la mairie , l'une romaine , l'autre franke ou germanique. Le maire représentoit le magister offîciorum: celui-ci acquit dans le palais des empereurs la puissance que le niaire obtint dans la maison du roi frank. Considérée dans son origine romaine , la charge de maire du palais fut temporaire sous Sighebert et ses devanciers ^ viagère sous Rhlother, héréditaire sous Rhlovigh II : elle étoit incompatible avec la qualité de prêtre et d'évéque. Elle porte dans les auteurs le nom de magister palatiij prœfectus auke , reclor aulœ , gubemalor palaiii , major domus ^ rector paUuii, moderalor paUuii, prasposilus palalii, provisor aulas regiœ, provisor palatii.
Pris dans son origine , franke ou germanique , le maire du palais étoit ce duc ou chef de guerre ,• dont l'élection appartenoit à la nation tout aussi bien que l'élection du roi : Reges ex nobiliuae^ duces ex viriute sumunt. J'ai déjà indiqué ce qu'il y avoit d'extraordinaire dans cette institution , qui créoit chez un même peuple deux pouvoirs suprêmes indépendants. Il devoit arriver^ et il arriva que l'un de ces deux pouvoirs prévalut. Les maires , s'étant trouvés de plus grands hommes que les souverains, les supplantèrent. Après avoir commencé par abolir les assemblées générales , ils confisquèrent la royauté à leur proGt , s'emparant à la fois du pouvoir et de la liberté. Les maires n'étoient point des rebelles; ils avoient le .droit de conquérir, parceque leur autorité émanoit du peuple ou de ce qui étoit censé le représenter, et non du monarque : leur élection nationale, comme chefs de l'armée, leur donnoit une puissance légitime. Il faut donc réformer ces vieilles idées de sujets oppresseurs de leurs maîtres et détenteurs de leur couronne; Un roi et un général d'armée, également souverains par une élection séparée ( reges et duces sumuta ) , s'attaquent \ l'un triomphe de
raatre, voilà tout. Une des dignités périt, et la mairie se confondit avec la royauté par une seule et même élection. On n'auroit pas perdu tant de lecture et de recherches à blâmer ou à justiRer l'usurpation des maires du palais ; on se seroit épargné de profondes considérations sur les dangers d'une charge trop prépondérante, si Ton eût fait attention à la double origine de cette charge , si l'on n'eût pas toujours voulu voir un grand^-maHre de la maison du roi, là où il falloit aussi reconnoîlre un chef militaire librement choisi par ses compagnons : » Omnes Austrasii , cum eUgerent Chro- M dinum majorem domus, »
J'ai déjà fait observer qu'il ne seroit pas rigoureusement exact de comparer les nations germaniques et slaves aux hordes sauvages de l'Amérique. Dans le tableau général que j'ai tracé des mœurs des Barbares, celles des Franks occupent une place considérable; j'ai donc peu de chose à ajouter ici. Cependant je dois remarquer que les Franks passoient encore pour le peuple le moins grossier de tous ces peuples ; le témoignage d'Agathias est formel : « Les Franks , dit-il , ne ressemblent point aux autres Barbares « qui ne veulent vivre qu'aux champs et ont horreur du séjour
M des villes Ils sont très soumis aux lois, très polis *,
« ils ne diffèrent guère de nous que par le langage et le vêtement : <( nihiloque a no bis differre quam solummodo barbarico veslitu et a linguœ proprieiate, » Longtemps avant le sixième siècle, leurs relations avec les Romains a voient urbanisé leurs coutumes, sinon humanisé leur caractère. SaR^ien dit qu'ils étoient hospitaliers, ce qui signifie ici sociables. Dans le tombeau de Khildéric I*' , découvert en 1653 à Tournay , §e trouva une pierre gravée : l'empreinte représentoit un homme fort beau , portant les cheveux longs , séparés sur le front et rejetés en arrière , tenant un javelot de la main droite-, autour de la figure étoit écrit le nom de Khildéric en lettres romaines ^ un globe de cristal, signe de la puissance , un style avec des tablettes , des anneaux , des médailles de plusieurs empereurs, des lambeaux d'une étoflfe de pourpre, étoient mêlés à des ossements : il n'y a rien dans tout cela de trop barbare. On lit aux histoires que les Germains adoucissoient leur rudesse au delà du Rhin par le voisinage des Franks. Selon Constantin Porphyrogénète , Constantin le Grand fut l'auteur d'une loi qui permettoit aux empereurs de s'allier au sang des Franks , tant ce sang paroissoit noble.
Mais , quel que fût le degré de sociabilité des Franks , il me semble qu'il n'en faut faire ni un peuple civilisé ni un peuple sau-
vage, et qu'il fout lui laisser surtout sa perGdie» sa légèreté, sa cruauté, sa fureur militaire , attestées par les auteurs contemporains. Vopiscus, et après lui Procope, accusent les Franks de se foire un jeu de violer leur foi , et Salvien leur reproche le peu d'importance qu'ils attachent au parjure. « Les Franks , dit Na- « zaire, surpassent toutes les nations barbares en férocité. » Un panégyriste anonyme prétend qu'ils senourrissoient de la chair des bétes féroces, et Libanius assure que la paix étoit pour eux une horrible calamité.
L'opinion dominante fait des Franks une ligue de quelques tribus germaniques associées pour la défense de leur liberté : c'est encore une de ces opinions sans preuve , qu'aucun document bis^ torique n'appuie. Les Franks étoient tout simplement des Germains, comme le témoignent saint Jérôme, Procope et Agathias. Que nos ancêtres aient reçu leur nom de la liberté , ou qu'ils le lui aient communiqué, notre orgueil national n'a rien à soufTrir de l'une ou de l'autre hypothèse. Libanius, altérant le nom de Frank pour lui trouver une étymologie grecque, le fait dériver de «ppaxroi, habiles à se fortifier; d'autres veulent qu'il signifie indomptable dans une langue nommée lingua attica ou hattica , sans nous dire ce que c'est que cette langue. Le savant et judicieux greflier du Tillet, frère du savant évêque de Meaux, avance que le nom de Frank vient de deux mots teutons Freien ansen , libres jeunes hommes, ou libres compagnies, prononcés par synérèse Fransen; il remarque qu'un privilège de marchands octroyé par Louis le Gros a retenu le mot anse , sodété. Une grande autorité ( M. Thierry) suppose au mot tudesque Frank ou Frak la puissance du mot latin ferox ; nous en restons toujours à la chanson des soldats de Probus pour autorité première. Francus étoit-il un sobriquet militaire donné par les soldats de Probus à cette poignée de Germains qu'ils vainquirent dans les environs de Mayence? Que vouloit dire ce sobriquet? Un savant ' l'explique du mot Fram ou Framée , comme si les soldats de Probus avoient entendu les Barbares crier : A la lance ! à la lance ! aux armes ! aux armes ! Mais alors les Germains se seroient tous appelés Franks , puisqu'ils portoient tous la framée : Frameas gerunt angusto H brew ferro , dit Tacite.
Quoi qu'il en soit , les Franks babitoient de l'autre côté du Rhin, à peu près au lieu où les place la carte de Peutinger , dans ce paya qui comprend aujourd'hui la Franconie , la Thuringe , fo Hesse et
«CiiBurr.
la Westphalie. Ils ravagèrent les Gaules sous Gallien, et pénétrèrent jusqu'en Espagne-, ils reparurent sous Probus, sous Constance et sous Constantin. Constance transplanta une de leurs colonies dans le pays d'Amiens, de Beauvais, de Langres, de Troyes, et conclut un traité avec le reste. Après cette époque, des Franks entrèrent au service des empereurs. On voit successivement Sylvanus, Mellobald, Mérobald, Balton, Rikhomer, Carietton, Arbogaste, revêtus des grandes charges militaires de l'Empire. Mais d'autres Franks indépendants, Genobalde, Markbomer et Sunnon , restèrent ennemis , et firent , du temps de Maxime , une irruption dans les Gaules \ ils paroissent s'y être Gxés pendant le règne d'Honorius , vers l'an 420 , et on leur donne pour conducteur le roi Pharamond. Comprenons toujours bien que ce nom de roi ne signifie que chef militaire (koning) de différents degrés : sur-roi , sous-roi , demi-roi : ober^ under , halfkoning
(TmERRY).
Il n'est pas du tout sûr qu'il ait existé un Pharamond , et que ce Pharamond fût le père de Khlodion^ mais il est certain que Khlodion, ou plutôt Khlogion le Chevelu, étoit roi des Franks occidentaux en 427, et qu'il s'empara de Toumay et de Cambray en 445. Aëtius le chassa de ses conquêtes en deçà du Rhin. Khlodion mourut en 447 ou 448.
Les uns lui donnent deux Tils, les autres trois, parmi lesquels se trouveroit Auberon , dont on feroit descendre Ansbert, tige de la famille de la seconde race.
On ignore quel fut le pèrede Mérovée ou Mérovigh , successeur de Khlodion : étoit-^1 son ûls ? a voit-il un frère atné , lequel implora le secours d'Attila , tandis que Mérovigh se jeta sous la protection des; Romains? Il est prouvé que Mérovigh n'étoit pas ce beau jeune Frank qui portoit une longue chevelure blonde, qu*Aëtius adopta pour nis , et que Priscus. avoit vu à Rome. Les savants ont fort disserté surtout cela, sans réfléchir que la royauté, ou plutôt la chefiaineriey étant élective chez les Franks, il n'y avoit rien de plus naturel que de trouver des chefs successifs qui n'étoient pas fils les uns des autres. Ricoron dit qu'après la mort de Khlodion , Mérovigh fut élu roi des Franks. Frédégher raconte que la femme de Khlodion , se baignant un jour dans la mer , fut surprise par un monstre dont elle eut Mérovigh : fable mêlée de mythologie grecque et Scandinave.
« Selon un certain poète, appelé Virgile^ dit le même auteur, « Priam fut le premier roi des Franks , et Friga fut le successeur
« de Priam. Troie étant prise, les Franks se séparèrent en deux « bandes : Tune , commandée par le roi Francio , s'avança en Eu- » rope, et s'établit sur les bords du Rhin. » L'auteur des Gesteides Rois franks , Paul Diacre , Roricon , Aimoin , Sighebert de Ghemblours, font le même récit. Annius de Viterbe, enchérissant sur ces chroniques, compose une généalogie des rois gaulois et des rois franks; il donne vingt-deux rois aux Gaulois avant la guerre de Troie. Sous Rémus , le dernier de ces rois , arriva la prise de Troie; etFrancus, fils d'Hector, vint épouser dans les Gaul& la fille de Rémus. On veut que les Franks qui combattirent dans l'armée romaine, aux champs catalauniques, fussent commandés par Mérovigh.
Mérovigh eut pour successeur , l'an 456 , Khildérik P% son fils. Khiidérik, enlevé encore enfant par un parti de l'armée des Huns, fut délivré par un Frank nommé Yiomade. Khiidérik étoit un .chef dissolu que les Franks chassèrent. Il se retira en Thuringe, auprès d'un roi nommé Bisingh. Les Franks se donnèrent pour chef Egidius, commandant les armées romaines. Au bout de huit ans, Khildérik fut rappelé-, Viomade lui renvoya la moitié d'une pièce d'or qu'ils avoient rompue, et qui devoit être le signe d'une réconciliation avec son pays. Le vrai de tout cela, c'est que Khildérik étoit allé à Constantinople , d'où l'empereur le dép^ha en Gaule pour contre-balancer Tautorité suspecte d'Égidius.
Bazine, femme du, roi de Thuringe, accourut auprès de son hôte Khildérik , et lui dit : « Je viens habiter avec toi ; si je savois « qu'il y eût outre-mer quelqu'un qui me fût plus utile que toi, «< je l'eusse été chercher pour dormir avec lui. » Khildérik se réjouit, et la prit à femme. La première nuit de leur mariage, Bazine dit à Khildérik : « Abstenons-nous; lève-toi, et ce que tu « verras dans la cour du logis , tu le viendras dire à ta servante. *» Khildérik se leva et vit passer des bêtes qui ressembloient à des lions, à des licornes et à des léopards. Il revint vers sa femme, et lui dit ce qu'il avoit vu , et sa femme lui dit : « Maître , va de- « rechef, et ce que tu verras , tu le raconteras à ta servante. » Khildérik sortit de nouveau , et il vit passer des bêtes semblables à des ours et à des loups. Ayant raconté cela à sa femme , elle le fit sortir une troisième fois , et il vit des bêtes d'une race inférieure. Là-dessus Bazine explique à Khildérik toute sa postérité , et elle engendra un fils nommé Khlovigh : celui-ci fut grand, guerrier illustre, et semblable à un lion parmi les rois. Yoici déjà poindre l'imagination du moyen-âge ; elle se retrouve dans l'bis-
toire du mariage de Khiothilde , ou Khrotechilde , fille de Kbilpérik et nièce de Gondebald , roi de Bourgogne.
Le Gaulois Aurélien , déguisé en mendiant , portant sur son dos une besace au bout d'un bâton , est chargé du message : il devoit remettre à Khiothilde un anneau que lui envoyoit Khlovigh , aHn qu'elle eût foi dans les paroles du messager. Aurélien, arrivé à la porte de la ville ( Genève ) , y trouva Khiothilde assise avec sa sœur Soedehleuba : les deux sœurs exerçoient l'hospitalité envers les voyageurs , car elles étoient chrétiennes. Khiothilde s'empresse de laver les pieds d'Aurélien. Celui-ci se penche vers elle, et lui dit tout bas : « Maîtresse, j'ai une grande nouvelle à t'annoncer, « si tu me veux conduire dans un lieu où je te puisse parler en « secret. » — « Parte , » lui répond Khiothilde, Aurélien dit : « Khlovigh, roi des Franks, m'envoie vers toi; si tî'est la volonté « de Dieu, il désire vivement t'épouser, et, pour que tu me « croies, voilà son anneau. » Khiothilde l'accepte, et une grande joie .reluit sur son visage; elle dit au voyageur : « Prends ces cent «« sous d'or pour récompense de ta peine , avec mon anneau. Re- « tourne vers ton maître; dis-lui que, s'il me veut épouser, il « envoie promptement des ambassadeurs à mon oncle Gonde- « bald. » C'est une scène de VOdyssée.
Aurélien part ; il s'endort sur le chemin ; un mendiant lui vole sa besace, dans laquelle étoit l'anneau de Khiothilde; le mendiantest pris, battu de verges, et l'anneau retrouvé. Khlovigh dépêche des ambassadeurs à Gondebald, qui n'ose refuser Khiothilde. Les ambassadeurs présentent un sou et un denier, selon l'usage, fiancent Khiothilde au nom de Khlovigh , et l'emmènent dans une basterne. Khiothilde trouve qu'on ne va pas assez vite ; elle craint d'être poursuivie par Aridius, son ennemi , qui peut faire changer Gondebald de résolution. Elle saute sur un cheval , et la troupe francfait les collines et les vallées.
Aridius, sur ces entrefaites , étant revenu de Marseille a Genève, remontre à Gondebald qu'il a égorgé son frère Khilpérik , père de Khiothilde; qu'il a fait attacher une pierre au cou de la mère de sa nièce, et l'a précipitée dans un puits; qu'il a fait jeter dans le même puits les têtes des deux frères de Khiothilde ; que Khiothilde ne manquera pas d'accourir se venger, secondée de toute la puissance des Franks. Gondebald , effrayé , envoie à la poursuite de Khiothilde ; mais celle-ci , prévoyant ce qui devoit arriver, avoit ordonné d'incendier et de ravager douze lieues de pays derri^ elle. Khiothilde sauvée s'écrie : « Je te rends grâces. Dieu
« tout-puissant, de voir le commencement de la vengeance que « je devois à mes parents et à mes frères * ! » Véritables mœurs barbares, qui n'excluent pas la mansuétude des mœurs chrétiennes môlées dans Khlothilde aux passions de sa nature sauvage.
Avant son mariage , Rhlovigh , âgé de vingt ans , avoit attaqué la Gaule. Les monuments historiques prouvent que son invasion fut favorisée, surtout dans le midi de la France, par les évoques catholiques, en haine des Visigoths ariens. Khlovigh battit les Romains à Soissons , et les Allemands à Tolbiak. Il se fit ensuite chrétien : saint Rémi lui conféra le baptême le Jour de Noël, l'an 496.
Les Bourguignons et les Visigoths subirent tour à tour les armes de Khlovigh. Les Armoriques(la Bretagne), depuis longtemps soustraites à l'autorité des Romains, consentirent à reconnoître celle du fils de Mérovigh. Anastase, empereur d'Orient, envoya à Rhlovigh le titre et les insignes de patrice, de consul et
d'auguste.
Ce fut à peu près à cette époque que Khlovigh vint à Paris :
Khildérik , son père ^avoit occupé cette ville quand il pénétra darts
les Gaules.
Khlovigh tua ou fit tuer tous ses parents , petits rois de Cologne, de Saint-Omer, de Cambray et du Mans.
Le premier concile de l'Eglise gallicane se tint sous Khlovigh à Orléans, l'an 511. On y trouve les principes du droit de régale, droit qui faisoit rentrer au fisc les revenus d'un bénéfice laissé sans maître pendant la vacance du bénéfice. Khlovigh ne comprit sans doute ce droit que comme un impôt que les prêtres lui accordoient sur leurs biens : quelques legs testamentaires du chef des Franks me font présumer qu'il ne parloit pas latin. Il suffit de mentionner ce droit de régale , pour entrevoir les abîmes qui nous séparent du passé : étrangers a notre propre histoire , ne nous semble-t-il pas qu'il s'agisse de quelque coutume delà Perse ou des Indes? On fixe à cette même année 511 la rédaction de ia loi salique, la mort de sainte Genovefe( Geneviève) et celle de Khlovigh. La bergère gauloise et le roi frank. furent inhumés dans l'église de Saint-Pierre et de Saint-Paul , qui prit dans la suite le nom de la patronne de Paris ; on célébroit encore au commence* ment de la révolution une messe pour le repos de l'ame du Si* cambre, dans l'église même où il avoit été enterré.
La vérité religieuse a une vie que la vérité philosophique et la
* Hiti. Franc,, eplt.
460 ANALYSE RAISONNEE
vérité politique n'ont pas : combien de fois les générations s'étoientelles renouvelées , combien de fois la société avoit-elle changé de mœurs, d'opinions et de lois, dans Tespace de 1280 ans! Quis'étoit souvenu de Khlovigh à travers tant de ruines et de siècles? un prôtresur un tombeau.
Khlovigh laissa quatre fils , Thierry, fils d'une concubine ; Khlodomir, Khildebert, Khlother, fils de Khlothilde. Le royaume fut partagé selon la loi salique comme un bien de famille ^ on en fit quatre lots qui furent tirés au sort : il n'y avoit point de droit d'aînesse; nous avons vu que les lois des Barbares favorisoient le cadet. La France s'étendoit alors du Rhin aux Pyrénées et de l'Océan aux Alpes; elle possédoit de plus la terre natale des Franks, au delà du Rhin , jusqu'à la Westphalie ; mais ces limites changeoient à tout moment. Une section géographique plus fixe avoit lieu ; le royaume de ce côté-ci de la Loire se divisoit en orientai et occidental, Oster-Rike et Néoster-Rike : l'Austrasie comprcnoit le pays entre le Rhin , la Meuse et la Moselle; la Neustrie embrassoit le territoire entre la Meuse, la Loire et l'Océan. Au delà de la Saône et de la Loire étoit la Gaule conquise sur les Burgondes ou Bourguignons et les Visigoths. Les chroniqueurs et les hagiographes disent souvent la France et la Gaule ^ distinguant l'une de l'autre.
Les quatre rois, pour succéder à la couronne , obtinrent le consentement des Franks. Les quatre royaumes étoient fédératifs sous une môme loi politique; il y avoit une assemblée commune qui délibéroit sur les afiaires communes aux quatre Etats.
Les fils de Khlovigh eurent à soutenir la guerre contre Théodoric, roi d'Italie, contre Amalaric, roi des Visigoths d'Espagne, contre Balric, roi de Thuringe, contre Sighismond et Gondemar, rois de Bourgogne. La Bourgogne fut subjuguée et réunie à la France : ce royaume des Burgondes avoit subsisté cent vingt ans. Khlodomir, roi d'Orléans, fut tué à la bataille de Yeseronce près de Vienne.
Il laissa trois fils : Théodebert , Gonther et Khiodoald , élevés par Khlothilde, veuve de Khlovigh. Khildebert et Khlother, pour s'emparer de ces jeunes enfants , députent Arcade à Khlothilde : c'étoit un sénateur de la ville de Glermont, homme choisi parmi ces vaincus qui ne reftjsent aucune condition de l'esclave , et qu'on attache au crime comme à la glèbe. Il portoit à Khlothilde des ciseaux et une épée nue, et il lui dit : « O glo- « rieuse reine , tes fils , nos seigneurs , désirent connoltre ta vo-
DE L'mSTOIRE DE FRANCE. 461
« Ion té concernant tes petits-enfants : ordonnes -tu qu'on leur «coupe les cheveux, ou qu'on les égorge?» A ce message, Khlothilde , saisie de terreur, regardant tour à tour l'épée nue et les ciseaux, répondit : « Si mes petits- enfants ne doivent pas régner, « Je les aime mieux voir morts que tondus. » Arcade, ne laissant pas à l'aïeule le temps de s'expliquer plus clairement, revint trouver les deux rois, et leur dit : « Accomplissez votre dessein*, « la reine étant favorable se veut bien rendre à votre conseil. » Paroles ambiguës qu'on pouvoit expliquer dans un sens divers, selon l'événement. Khlotber saisit le plus âgé des enfants, le jette contre terre, et lui enfonce son couteau sous l'aisselle. A ses cris son frère se prosterne aux pieds de Khildebert , embrasse ses genoux , et lui dit tout en larmes : « Secoure-moi , mon très cher « père, afin qu'il ne soit pas fait à moi comme à mon frère. » Alors Khildebert se prit à pleurer , et dit : « Je t'en prie , mon «« très doux frère, que ta générosité m'accorde la vie de celui-ci. « Ce que tu me demanderas je te l'accorderai , pourvu qu'il ne « meure point. » Khlother, obstiné au meurtre, dit : «Rejette «( l'enfant loin de toi , ou meurs pour lui : tu as été l'instigateur <c de la chose, et maintenant tu me veux fausser la foil » Khildebert entendant ceci repoussa l'enfant, et Khlother lui perça le côté avec son couteau , comme il avoit fait à son frère-, ensuite Khlother et Khildebert tuèrent les nourriciers et les enfants compagnons de leurs neveux : l'un étoit âgé de dix ans, l'autre de sept. Khiodoald , le troisième fils de Khlodomir , fut sauvé par le secours d'hommes puissants*. Khiodoald, devenu grand, abandonna le royaume de la terre , passa à Dieu , coupa ses cheveux , et, persistant dans les bonnes œuvres, sortit prêtre de cette vie (7 septembre 6G0). Il bâtit un monastère au bourg de Noventium, . qui changea son nom pour prendre celui du petit-fils de Khlovigh. Et Saint-Cloud vient de voir partir pour un dernier exil le dernier successeur du premier de nos rois !
Dans ces crimes de Khlother et de Khildebert, distinguez ce qui appartient â la civilisation de ce qui tient à la barbarie. Le massacre par les propres mains de Khlother est du sauvage ; le désir d'envahir un trône et d'accroître un état est de l'homme civilisé. Tous les frères de Khlother étant morts, il hérite d'eux : il livre bataille à son fils Khramn , qui s'étoit déjà révolte ; il le défait, et le brûle avec toute sa famille dans une chaumière. Khlother meurt à Compiègne (562).
> Viros fortes qui postea vulgo barones appelUtl sunt.
Ses quatre Gis partagèrent de nouveau ses états, toiyours avec rassentiment des Franks \ mais les quatre royaumes n'eurent pas les mêmes limites.
Sigbebert épousa Brunebilde , fille puînée d'^thanagbilde , roi dfis Yisigoths : elle éloit arienne, et se fit catholique. Kbiipérik P^ eut pour Baaitresse Frédégonde , qu'il épousa lorsque Galswinte, sa femme, sœur atnée de Brunebilde , fui morte.
Les démêlés et les fureurs de ces deux belles femmes amènent des guerres civiles , des empoisonnements , des meurtres^ et occupent les règnes confus de Karibert, de Gontran ,. de Sigbebert P', de Kbiipérik I"^, de Rbildebert II, de Khlother II, de Tbierry I^'', de Tbé()debert II. Kblotber II se trouve enfin seul maître du royaume des Franks en 613.
Les Lombards s'étoient établis en Italie (563) seize ans après l'extinction du royaume des Ostrogoths. L'exarcbat de Ea venue avoit commencé sous le patrice Longin , envoyé de l'empereur Justin. Les maires du palais firent sentir leur autorité croissante dans TAustrasie et la Bourgogne.
Les Gascons ou Wascons, vers l'an 593, descendirent des Pyrénées et s'établirent dans la Novempopulanie, à laquelle ils donnèrent leur nom ^ ils s'étendirent peu à peu jusqu'à la Garonne. Il y eut guerre avec ces peuples : Théodebert II , après les avoir défaits , leur donna pour cbef Genialis , qui fut le premier duc de Gascogne.
Il ne faut croire ni tout le bien que Fortunat, Grégoire de Tours et saint Grégoire , pape, ont dit de Brunebilde» ni tout le mal qu'en ont raconté Frédégber , Aimoin et Adon, qui d'ailleurs n'étoientpas contemporains de cette princesse: c'étoit, à tout pr^idre, une femme de génie , et dont les monuments sont restés. Si elle fut mise à la torture pendant trois jours, promenée sur un chameau au milieu d'un camp , attacbée à la queue d'un cbeval , déchirée et mise en pièces par la course de cet animal fougueux , ce ne fut pas pour la punir de ses adultères, puisqu'elle avoit près lie quatre-vingts ans. Si elle avoit £ftit mourir dix rois (ce qui est prouvé faux), il eût été plus Juste de lui faire un crimedes princes qu'elle avoil mis au monde, que de ceux dont elle avoit déUvré la France.
Kblotber décéda l'an 63S. Il eut deux fils : Dagobert et Karibert. iLaribert mourut vite, et Dagobert donna du poison à Kbildérik, fils aîné de Karibert. Un autre fils de ce prince , Bogghis, se contenta de l'Aquitaine à titre de duché héréditaire.
DE LinSTOmË DE FRANCE. 463
Le roi Dagobert menoit toujours avec lui grande tourbe de eoncu^ bines, c^est-à-dire de meschines qui pas n'éloient ses épouseSj sans aU" ires qu'il avoit autre part , qui avaient et nom et aornenients de roynci, (Mer des Hist. et chron.) Grégoire de Tours cite trois reines: Nanthilde , Yulfgunde et Berthilde*, il se dispense de nommer les concubines, parcequ'elles sont, dit-il, en trop grand nombre. Les trésors de Dagobert et de saint Eloi sont demeurés fi^n^x. En chasses le roi se déportoit acoustumément. {Mer des Hist, ) Il y a une belle et poétique histoire d'un cerf qui se réfugia dans une petite chapelle bâtie à Catulliac par sainte Genovefe, sur les corpi de saint Denis et de ses compagnons. Ce fut là que Dagobert jeta les fondements de ce Capitole des François où se conservoient leurs chroniques avec les cendres royales, comme les pièces à l'appui des faits. Buonaparte fit reconstruire les souterrains dévastés , et leur promit sa poussière en indemnité des vieilles gloires spoliées : il a déçu sa tombe. T>oui8 XYIII occupe à peine un coin obscur des caveaux vides , avec les restes plus ou moins retrouvés de Marie-Antoinelte , de Louis XYI , et quelques ossements rapportés de l'exil. Puis s'est venu cacher auprès de son père le dernier des Condé , devant le cercueil duquel Bossuet fût demeuré muet. Enfin le duc de Berry attend inutilement son père, son frère et son fils dans ces sépulcres d'espérance. Que sert-il de préparer d'avance un asile au néant , quand l'homme est chose si vaine qu'il n'est pas môme sûr de naître?
Les deux fils de Dagobert, Sighebert II ou III, roi d'Austrasie , Rhlovigh II , roi de Bourgogne et de Neustrie, gouvernèrent l'Empire des Franks. Peppin le Vieux avoit été maire du palais sous Dagobert; il continua de l'être sous Sighebert.
Suit l'histoire confuse de Dagobert II et QI, de Khiother III , de Khildérik II , de Thierry III. La puissance royale avoit passé aux maires du palais après les sanglants démêlés de Grimoald , d*Arkembald, de l'évêque Léger, etd'Ébroïn.
Ebroïn est assassiné; plusieurs maires du palais sont élus; Berther est le dernier. Peppin de Héristal, duc d'Austrasie, petit*fita de Peppin le Tieux , père de Karle le Martel , aïeul de Pe|^in le Bref, et trisaïeul de Charlemagne, fait la guerre à Thierry, auquel il donnoit toujours le nom de roi. Thierry est battu, et Peppin , au lieu de le détrôner, règne à côté de lui sous le nom de maire du palais. Peppin fait rentrer dans l'obéissance les peuples qui s'étoient soustraits à l'autorité des Franks.
A Thierry III commence la série des rois surnommés fcméanu.
L'âpre sève de la première race s'affadit promptcmcnt, et les fils de Khlovîgh tombèrent vite du pavois dans un fourgon traîné par des bœufs. •
Peppin continua de régner sous Khiovigh III , Khildebert III , fils de Thierry, et sous une partie du règne de Dagobert III , fils de Khildebert III (de 692 à 714). Peppin meurt et paroit, avant de mourir, ou méconnoltre les grandes qualités de son fils Rarle (Martel), ou n'oser le faire élire à sa place, parceque Karle n'étoit que le fils d'une concubine, Alpaïde : il lui substitua son petit-fils Theudoalde. Un enfant devint maire du palais sous la tutelle de Plectrude, son aïeule, comme s'il eût été un roi héréditaire. Karle, qui ne portoit pas encore son surnom, est emprisonné au désir de Plectrude. Les Franks se soulèvent : Theudoalde fuit-, Karle se sauve de sa prison ^ les Austrasiens le reconnoissent pour leur duc.
Les Sarrasins appelés par le comte Julien chassoient alors les yisigolhs et envahissoient l'Espagne. Les peuples du Nord se ruoient sur la France.
Dagobert meurt, et laisse un fils nommé Thierry; mais les Franks choisirent Daniel , fils de Khildérik II , qui régna sous le nom de Khilpérik II.
Il combattit Karle, duc d'Austrasie, qui le vainquit. Celui-ci fit nommer roi Khlother IV. Ce Khlother mourut tôt, et Khilpérik II, relire en Aquitaine, fut rappelé par Karle, qui se contenta d'être son maire du palais.
Thierry IV, dit de Chelles , fils de Dagobert III , succède à Khilpérik II (720). C'est sous ce règne que Karle le Martel déploya ces talents de victoire qui lui valurent son surnom. Les Sarrasins avoient déjà traversé l'Espagne , passé les Pyrénées , et inondé la France jusqu'à la Loire. Karle le Martel les écrasa entre Tours et Poitiers, et leur tua plus de trois cent mille hommes (732). C'est un des plus grands événements de l'histoire : les Sarrasins victorieux, le monde étoit mahométan. Karle abattit encore les Frisons, les fit catholiques, bon gré, mal gré, et réunit leur pays à la France.
Karle vainquit Eudes, duc d'Aquitaine, et força Herald, fils d'Eudes , à lui faire hommage des domaines de son père.
Thierry étant décédé , Karle régna seul sur toute la France comme duc des Franks, depuis 737 jusqu'à 741. Il contint les Saxons soulevés de nouveau , chassa les Sarrasins de la Provence. Grégoire III lui proposa de se soustraire , lui pape , à la domina-
tion de l'empereur Léon , et de le proclamer, lui Karle , consul de Rome : commencement de l'autorité temporelle des papes.
Karle meurt (741). Karloman et Peppin , ses fils, se partagent l'autorité royale. Peppin , élu chef de la Neustrie , de la Bourgogne, et de la Provence, proclame roi Khildérik III , fils de Khildérik II , dans cette partie du royaume; Karloman reste gouverneur de l'Auslrasie, puis se retire à Rome, et embrasse la vie monastique.
Quand le voyageur françois regarde le Soracte à l'horizon de la campagne romaine, se souvient-il qu'un Frank, fils de Karle le Martel , frère de Peppin le Bref et oncle de Charlemagne , habitoit une cellule au haut de cette montagne?
Khildérik m est détrôné, tondu et enfermé dans le monastère de Sithiu (Saint-Bertin). Il mourut en 754. Son Gis Thierry passa sa vie à l'ombre des cloîtres dans le couvent de Fontenelle , en Normandie. Les Mérovingiens avoient régné deux cent soixante-dix ans.
Si les Études qui précèdent sont fondées sur des faits incontestables, le lecteur ne s'est point trouvé en un pays nouveau dans le royaume des Franks ; c'est toujours Y Empire barbare^omain, tel qu'il existoit plus d'un siècle avant l'invasion de Khlovigh. Seulement le peuple vainqueur, qui s'est substitué à la souveraineté des Césars, parle sa langue maternelle, et se distingue par quelques coutumes de ses forêts ; le fond de la société est demeuré le même. Au lieu de généraux romains, on voit des chefs germaniques qui se font gloire de jeter sur leur casaque étroite et bigarrée la pourpre consulaire qu'on leur envoie de Gonstantinople , mais à laquelle ils n'étoient pas étrangers. Tout étoit romain, religion, lois, administration : les Gaules, et surtout le Lyonnois, l'Auvergne, la Provence, le Languedoc , la Guienneétoient couverts de temples, d'amphithéâtres, d'aqueducs, d'arcs de triomphe , et de villes ornées de Gapitoles ; les voies militaires existoient partout ^ Brunehilde les fit réparer. Il est vrai que les rois de la première race et les maires du palais les plus fameux , entre autres Karle le Martel, saccagérent des cités qu'avoient épargnées les précédents Barbares. Avignon fut détruit de fond en comble ; Agde et Béziers éprouvèrent le même sort. C'est encore Karle le Martel qui renversa Nîmes ( 738) ; il y ensevelit ces ruines que nous essayons d'exhumer.
La nature des propriétés ne changea pas davantage sous la domination des Franks ; l'esclavage étoit de droit commun chez Jes Barbares comme chez les Romains , bien qu'il fût plus doux chez les premiers. Ainsi la servitude que Ton remarque en Gaule
166 ANALYSE RAtSONNJBE
dévenue n*anke h*étoit point le résultat de la conquête ; c'étoit tout simplement ce qui exîstoit parmi le peuplé vainqueur et parmi le péU^té Vaincu , l'elTet de ces lois grossières nées de la rude liberté gerihàhiqùe , et de ces lois élaborées , écloses du despotisme raHiné de là civilisation romaine. Les Gaulois , que la conquête franke trouva WWes , restèrent libres -, ceuk qui rie l'éloienl pas portèrent lé Joug àdquel lès condamnoient le Gode romain , les lois saliques , Hpuairé , saxonne , gcmbette et visigothé. La propriété moyenne boritiriuoit à ^e perdre dans la grande propriété , par les raisons qu'en donné Salvien : De Gub. (Voyez VÈtude cinquibne, troisième partie, )
Q\iant à rétat des personnel , le làHf àéis compoiiûons annonce bfeii lia dégradation morale de ces personnes, ihàis né prouve pas K changement de leut* état. Les noms seuls sùiliseht pour indiquer là position dels hommes : presque tous lés libms des évêques et des chefs des emplois civils sont latins de ce côté-ci de la Loire , datte îeé prfettîlers Sïêîctes Je la trionàrchié , el i)resque tous les hôms dfe l'armée sont franks \ mais éh Provence , en Auvergne , ièl de Tautre côté de la Loire jusqU^àux Pyrénées , jpresque tous leè nonA sohl dWigit^é latine ou gothique dans l'année, l'Église fel l'admlhistratîon. Lorfet^ùfe les cheft franks commencèrent à entrer eùk-mêmes dans le clergé, et que le soldat devint ihoirie, l'évêqué el te mûîne .se firent à leur tour soldats. 'Ôh voit , dès là prén^îère riafee, Tévêque d'Auxert-e, Hâinchiar, combattre avec KaHe le Martel contre les Sarrasins , et contribuer pùîssaitament ft là victoire. (iKif. èpii. Aiitl^,)
Les scîcrtces et les lettrés firent, à 'celte épo^Ue, dàhs les Gaules, ce qu'ellT^ étaient dânS le inonde romain , sètôh Te degré d'înslructfoh die plus ou rtoins de tranquillité déâ diVérises provinces de Tenipiré. iFortuhat , Prédéghér, Grégoire de Tours , Marculfe , flètnt Âemi , une foule d'ecclésîalstiqûes 'et quelques laïques tellrés écHvtïeùt ators.
S5bus te rapport polîtîque , nous voyons le dernier des Mérovingiens tortdu et renfermé dari's un cloître : ce ïi'est point encore là àfie nouveauté -, l'usage l*emontoit pltis haul -, tth ra^ôit les derniers éAipei'eurt d'Occident pour eh ftiire ** prêtres et des éVôques.
Mais il ne wè semblé i^as certain que Khilpérîk devînt moine , Ken qu'on fu\ coupflt lés chevéut et qû*on le confinât dans un liïmwistèiié. Coupûip \^ cWeVelil à tin Mérovingien , c'était tôùl sSh^pTèmiènl teVMitos*iet le Vètéguer dans la classe populaire. On deip&Mt *À Wï Mhk 4è sa chevelure cômnié tm empéipêtrtp
de son diadème. Les Germains, dans leur simplicité, avoiettt attaché le signe de la puissance à la couronne naturelle dé rhomme.
Il arriva que l'inégalité des rangs se glissa, par cette coutume, dans la nation. Pour que les chefs fussent distingués des soldats, il fallut bien que ceux-ci se coupassent les cheveux : le simple Frank portolt les cheveux courts par derrière et longs par devant (Sidoine). Khlovigh et ses premiers compagnons, en revenant de la conquête du royaume des Visigoths, offrirent quelques cheveux de leur tôte à des évoques. Ces Samsons leur laissoient ce gage comme un signe de force et de protection. Un pécheur tt^uvà le corps d'un jeune homme. dans la Marne ^ il le reconnût pour être le corps de Khlovigh II , à la longue chevelure dont la tête éloit ornée, et dont l'eau n'avoit pas encore déroulé les tresses (Grec. Tur. ^ llb. viii). Les Bourguignons, à la bataille de Véserofice , reconnurent au môme signe qu'uti chef frartk , tLhlodomirj avoit été tué. « Ces chefs, dit Agathias, portent une chevelure u longue ; ils la partagent sur le n*ont et la laissent tomber sut « leurs épaules-, il? la fbnt friser; ils l'entretiennent avec de l'huile ) « elle n'est point sale, comme celle de quelques peuples, ni trés- « sée en petites nattes , comme celle des Goths. Les simples Fl*anké « ont l« cheveux coupés en rond, et il ne leur est pas permis dé « les laisser croître. »
On prêtoit serment sur ses cheveux.
A douze ans on coupoit pour la première fois la chevelure MX enfants de la classe commune; cela donnoit lieu à une fête de famille appelée capitolaloria.
Les clercs éloient tondus comme serfe de Dieu : la tohsUre a la même origine.
On condamnoit les conspirateurs à s'inciser mutuellement les cheveux.
Les Visigoths paroissent avoir attaché aux cheveux la même puissance que les Fratiks : un canon du concile de Tolède, dô l'an 628 , déclare qu'on ne pourra prendre à roi celui qiii se Serft fait couper les cheveux.
Quand les cheveux repoussoient , le pouvoir revenoit. Thierry III recouvra la dignité royale, qu'il avoit perdue en t)erdaht ses cheveux {QUam nnper tonsoratus amiserat y recepH dignHàtefh)^ Khlovigh avoit fait couper les cheveux au roi Rhararlketàson flIS; Rhararik pleuroit de sa honte; son fils lui dit : « Les feuilles ton- » dues sur le bois vert ne se sont pas sécbées ; elles renaissent
promptement. « (In viridï ligno hœ frondes sucdsœ suni^ nec omitino arescunl; sed velociler enicrgunL)
La couronne même de Chariemagne n*usurpa point sur la che* velure du Frank l'autorité souveraine. Lolber se rouloit saisir de 'Karle, son frère, pour le tondre et le rendre incapable de la royauté*, la nature avoit devancé Tinimitié fraternelle , et la tête de Karle le Chauve oflroit l'image de son impuissance à porter le sceptre.
Mais, vers la (in du sixième siècle , il y avoit déjà des Gaulois- Romains qui laissoient croître leur barbe et leurs cheveux : les Franks toléroient cette imitation , pour cacher peut-être leur petit nombre. « Grégoire de Tours remarque que le bienheureux « Léobard n'étoit pas de ceux qui cherchent à plaire aux Barbares « en laissant flotter épars les anneaux de leurs cheveux. » {Dimims capiUorum flagellis Barbarum plaudebal. De Vit. Patrum.) Le précepteur de Dagobert, Saudreghesil , avoit une longue barbe, puisque Dagobert la lui coupa. Enfin, dans le douzième siècle , les rois abrogèrent la loi qui défendoit aux serfs de porter les cheveux longs. Cette abrogation fut obtenue à la sollicitation de Pierre Lombard, évoque de Paris, et de plusieurs autres prélats. Les ecclésiastiques, en envoyant leurs serfs à la guerre, et les donnant pour champions, exigèrent qu'ils eussent l'extérieur des ingénus contre lesquels ils combattoient. Voilà comment la longue chevelure a marqué parmi nous une grande époque historique , comment elle a servi à marquer le passage de l'esclavage à la liberté, et la transformation du Frank en François. Il faut toutefois remarquer qu'il y avoit des Gaulois appelés CapiUaii, Crinosi, une Gaule chevelue, Gallia comaia; que les Bretons portoient les cheveux longs comme les Franks ( Frédégher ) ; que , dans les vies de plusieurs saints gaulois, on voit ces saints arranger leur chevelure. Est-il probable que les Franks, en se fixant au milieu de leurs conquêtes , aient forcé tous les peuples qui reconnoissoient leur domination à quitter leurs usages? C'est donc particulièrement de la nation victorieuse qu'il faut entendre tout ce qui est dit concernant les cheveux dans notre histoire.
Je ne m'arrêterai point à l'examen de cette seconde invasion des. Franks, qu'on place à l'avènement des maires de la race karlovingienne, laquelle invasion aurait donné la couronne à cette race : qu'il y eut des guerres civiles continuelles entre les Franks do l'Austrasie et les Franks de la Neustrie , rien n'est plus vrai ; que ces guerres conférèrent la puissance à ceux qui avoient le
génie , et qu'elles mirent les Karlovingiens à la place des Mérovingiens , rien n'est encore plus exact ; mais , dans tout cela , il le faut dire, il n'y a pas trace d'invasion nouvelle. En attendant des preuves qui jusqu'ici ne se trouvent point , je ne puis penser comme des hommes habiles dont je me plais , d'ailleurs , à recon* noltre tout le mérite «.
Il y eut, sous la première race , et jusque sous la seconde, dans les familles souveraines barbares un désordre qui n'exista point dans les familles souveraines romaines. Les princes franks avoient plusieurs femmes et plusieurs concubines, et les partages avoient lieu entre les enfants de ces femmes sans distinction de droit d'atnesse , sans ég^ à la bâtardise et à la légitimité.
En résumé , la société , dans sa décomposition et sa recomposition , lente et graduelle , fût presque immobile sous les Mérovingiens : une transformation sensible ne so manifesta que vers la Gn de la seconde race. Il n'y a donc rien d'important à examiner dans les cinq cents premières années de la monarchie , si ce n'est la marche ascendante de l'Église vers le plus haut point de sa domination. Les bas siècles furent tout entiers le règne et l'ouvrage de l'Eglise : je montrerai bientôt sa position , quand nous serons arrivés à l'entrée même de cette autre espèce de barbarie, qu'on appelle le Moyen-Âge ; barbarie d'où sont sorties , par la fusion complète des peuples païen , chrétien et barbare , les nations modernes.