‹ Œuvres de M. le vicomte de Chateaubriand (volume 3)Chapitre 26 sur 56 · SECONDE RACE · texte numérisé non relu

SECONDE RACE

Traiter d'usurpation l'avènement de Peppin à la couronne, c'est un de ces vieux mensonges historiques qui deviennent des vérités à force d'être redits. Il n'y a point d'usurpation là où la monarchie est élective , on l'a déjà remarqué ; c'est l'hérédité qui dans ce cas est une ufùrpation. « Peppin fut élu de l'avis et du consentement de tous les Franks , » ce sont les paroles du premier continuateur de Frédégher. (Cap. xii.) Le pape Zacharie , consulté par Peppin , eut raison de répondre : « Il me parott bon et utile que M celui-là soit roi qui , sans en avoir le nom, en a la puissance , de « préférence à celui qui , portant le nom de roi , n'en garde pas « l'autorité. »

■ royes la Préface.

Les papes d'ailleurs , pères communs des fidèles , pe peuvent entrer dans ces questions de droit -, ils ne doivent reconnoUre que }e fait : sinon la cour de Rome se trouveroit enveloppée dans toutes les révolutions des cours chrétiennes ^ la chute du plus petit trône au bout de la terre ébranleroit le Vatican. « Le prince, dit « Eginhard , se contentoit d'avoir les cheveux flottants et la barbe « longue ; il étoit réduit à une pension alimentaire, réglée par le u maire du palais ; il ne possédoit qu'une maison de campagne « d'un revenu modique , et quand il voyageoit, c'étoit sur un u chariot traîné par des bœufs , et qu'un bouvier conduisoit à la « manière des paysans. »

Les intérêts , sans doute , vinrent à l'appui des réalités politiques. 11 avoit existé de grandes liaisons entre les papes Grégoire U, Grégoire III , et le maire du palais Karle le Msirtel. Peppindesiroit ^tre roi des Franks, comme Zacharie desiroit se soustraire au joug des empereurs de Constanlinople , protecteurs des Iconoclastes, et à l'oppression des Lombards. Saint Boniface, évéque de Mayence, ayant besoin de l'entremise des Franks pour étendre ses missions en Germanie , fut le négociateur qui mena toute cette affaire entre Zacharie et Peppin. Et pourtant Peppin crut devoir demander l'absolution de son infidélité envers Khildérik III , au pape Etienne , bien aise qu'cloit celui-ci qu'on lui reconnût le droit de condanmer ou d'absoudre.

D'un autre côté , les ducs d'Aquitaine refusèrent assez longtemps de se soumettre à Peppin ; nous les voyons, jusque sous la troisième race, renier Hugues Capet et dater les actes publics : Rege terreno déficiente , Christo régnante, Guillaume le Grand , duc d'Aquitaine à cette époque, ne reconnut d'une manière authentique que Robert , fils de Hugues : Régnante Roberto , rege theosopho. On çût ignoré les causes secrètes des rudes guerres que Peppia d'fiéristal , Karie le Martel , Peppin le Bref et Gbarlemagne firent auK Aquitains , si la charte d'Alaon , imprimée dans les conciles d'fisr pagne , commentée et éclaircie par dom Yaissette , ne prouvoit que les ducs d'Aquitaine desceudoient d'HariMrt par Boggbis, famiUie illustre qui s'est perpétuée jusqu'à Louis d'Armagnac , duc de Nor mours, tué à la bauille de Gérignoles, en 1503. Ainsi les ducs d'Aquitaine venoient en directe ligne de Khlovigh; la force seule les put réduire à n'être que les vassaux d'une couronne dont leurs pères avoient été les maîtres. Il est curieux de remarquer aujourd'hui l'ignorance ou la mauvaise foi d'Eginhard ; après avoir dit que Charles et Garloman succédèrent à Peppin leur père, il ajoute :

DE |.'HIST(»|IÇ DE f RANGE. i7\

« L'Aquitaine ne put demeyrer longtemps tfaqqviille , pgr 9i]Ue 4^ « guefres dont eïle avqit été le théâtre. Un cef(ain Hmçil4 > 9Sp|t « rant au pouvoir, ei(çita les habitants, etc. » Qr, ce ç^rtfiîa ^^•: nold étojt Gis d'E^des^ duc d'Aquitaine et pèrp de W^iflipr» égijçment duc d'4c|uitaine et héritier de la liaison des ^léroviqgien^. Je me suis i^rrèté à ces guerres d'Aquitain^i , 4Qnt ^yç\iQ l^jstprien ^ Qaillard et La Bruère exceptés , n'a touché la vraie cause : c'étoij tout simplement une lutte ^ntre uif ancien f^jt et un fait pQUvei^u , entre la première et la seconde race.

Peppin, ^lu rqi 4 Soissons (751), défait les S^i^pns j Hp^sse en Italie à la prjère du pape Etienne III , pour combattre Aalplphe, roi des Lombards , q^i menaçoit Rome après s'être ei^fparé dé l'exarchat de Raveniie. Peppin reprend l'exarchat , Ip ^Ç(n\\^ a^ pape , et jette les fondements de la royauté temporelle 4ç^ poptifes.

Après Peppin vient son fi|s , qui ressuscite l'Eippire d'Opcident. Charlemagne continue contre les Saxons pette guerrp qui dur§ trente-trois années j jl détruit en Italie la monarchie de3 f^pmb§r(]§, et refoule les Sarrasins en Espagne. La défaite ()e son tirrière-g^rde à Roncevaux engendre pour Iqi une gloire rppnanpsqup q(j| marr che de pair avec sa gloirp historique.

On compte cinquante-tro^s expéditipfis militaires 4? Chaflemagne; un historien moderne en a donné le Ublpau. ]VI. (xuizqt remarque judicieusement que la plupart ^e ce§ expé4|t|ûp9 purent ppqr motib d'arrêter et de terrniner les deux gnindps ipy^slpp^ dp» Barbares du Nord et du Midi.

Charlem^gqe est couronné empereur d'Occfdent ^ Roype par le pape Léon ftl ( 800). Après un interva)|e de ^rojs pent vingt-quatrp années , fut rétabli cet Enopire dont l'ombre et |p nom pestei^t encore après la disparition du corps et de la pui,§Sif ppe.

Une sensibilité natureye pour l'honneur d'up grafid bomme a porté presque tpus les écrivains à se taijre sur la .dest||f|§e de^ cpifr sins de Cbarleipagne : Peppin le Bref ayoit jais^ deux fils , j^^rr ioman et Karle^ Karloman eut à son tpujr deux Gis, Peppin ef Siaghre. Le premier a disparu dans l'histoire ; penidant priés ^ aeuf siècles on a \gnfifé le sort du second. JJn inapu3cr|it de l'abbaye de Saint-Pons de Nice , envoyé à l'évjfigue de Meaux , a fai^ retrouver Siaghre dans un nioine de cet|^ abbaye. Siaghre ^ deve/^if évêque de Nice, a été mis au rang des saints , et il .étoit réservé ^ Bossuet de laver d'un crime la méi^oire de Çbarlemagne.

Ce priope , ^ui jétoit allé chercher les Barbajqies jusque chez eu;f pojir p^ éppiser la sçurce^ vit le? premier^ V9jles4^ Nprinands :

472 ANALYSE RAISONNEE

ils s'éloignèrent en toute hâte de la côte que l'empereur protégeoit de sa présence. Charlemagne se leva de table , se mit à une fenêtre qui regardoit l'Orient et y demeura longtemps immobile : des larmes coaloient le long de ses joues ; personne n'osoit l'interroger. « Mes fldèles, dit-il aux grands qui l'environnoient , savez-vous « pourquoi je pleure? Je ne crains pas pour moi ces pirates , mais « je m'aQIige que , moi vivant, ils aient osé insulter ce rivage. Je « prévois les maux qu'ils feront souffrir à mes descendants et à « leurs peuples. » {Moine de Samt-GaU.)

Ce même prince associant son fils, Hlovigh le Débonnaire, à l'empire , lui dit : «< Fils, cher à Dieu , à ton père , et à ce peuple , « toi que Dieu m'a laissé pour ma consolation ; tu le vois , mon «( ftge se hâte ; /na vieillesse même m'échappe : le temps de nia

« mort approche Le pays des Franks m'a vu naître ,

«< Christ m'a accordé cet honneur ; Christ me permit de posséder « les royaumes paternels : je les ai gardés non moins florissants « que je ne les ai reçus. Le premier d'entre les Franks j'ai obtenu « le nom de César , et transporté à la race des Franks l'empire «t de la race de Romulus. Reçois ma couronne , ô mon fils, Christ « consentant, et avec elle les marques de la puissance »

<« Karle embrasse tendrement son fils, et lui dit le dernier » adieu. » (Ermold. Nigel.)

Le vieux chrétien Charlemagne pleurant à la vue de la mer, par le pressentiment des maux qu'éprouveroit sa patrie quand il ne seroit plus ; puis associant à l'empire , avec un cœur tout paternel , ce fils qui devoit être si malheureux père; racontant à ce fils sa propre histoire , lui disant qu'il éloit né dans le pays des Franks , qu'il avoit transporté à la race des Franks l'empire de la race de Romulus ; Charlemagne annonçant que son temps est fini , que la vieillesse môme lui échappe : ce sont de belles scènes qui attendent le peintre futur de notre histoire. Les dernières paroles d'un père de famille, au milieu de ses enfants, ont quelque chose de triste et de solennel : le genre humain est la famille d'un grand homme , et c*est elle qui l'entoure à son lit de mort.

Le poète de Hlovigh fait venir son nom HludovUus du mot latin LuUus, ou, ce qui est beaucoup plus vrai, des deux mots teutons, niut, fameux, et TVigh, dieu à la guerre. Hlovigh le Débonnaire étoit malheureusement trop bon écolier; il savoit le grec et le latin : l'éducation littéraire donnée aux enfants de Charlemagne fut une des causes de la prompte dégénération de sa race. Hlovigh hérita du titre d'empereur et de roi des Franks ;

Peppin , autre fils de Charlemagne , avoit eu en partage le royaume

dltalie.

Hlovigh le Débonnaire associa son fils Lother à l'empire (817) , créa son autre fils Peppin, duc d'Aquitaine, et son autre fils Hlovigh , roi de France. Son quatrième fils Karle II , dit le Chauve , qu'il avoit eu de Judilh, sa seconde femme, n'eut d'abord aucun partage.

Les démêlés de Hlovigh le Débonnaire et de ses fils eurent pour résultat deux dépositions et deux restaurations de ce prince , qui expira en 840 d'inanition et de chagrin.

Karle le Chauve n'avoit que dix-sept ans lorsque son père décéda : il étoit roi de France, de Bourgogne et d'Aquitaine. Il s'unit à Hlovigh , roi de Bavière , son frère de père , contre Lother, empereur et roi d'Italie et de Rome. La bataille de Fontenai, en Bourgogne, fut livrée le 25 juin 841. Karle le Chauve et Hlovigh de Bavière demeurèrent vainqueurs de Lother et du jeune Peppin , fils de Peppin , roi d'Aquitaine , dont la dépouille avoit été donnée par Hlovigh le Débonnaire à Karle le Chauve.

On a porté jusqu'à cent mille le nombre des morts restés sur la place : exagération manifeste. (Voir la savante Disseriation de l'abbé Lebœuf.) Mais ces affaires entre les Franks étoient extrêmement cruelles , et l'ordre profond qu'ils aflfectoient dans leur infanterie amenoit des résultats extraordinaires. Thierry remporta, en 612, une victoire sur son frère Théodebert à Tolbiac , lieu déjà célèbre. « Le meurtre fut tel des deux côtés, dit la Chronique de Frédéu gher, que les corps des tués n'ayant pas assez de place pour « tomber restèrent debout serrés les uns contre les autres , comme « s'ils eussent été vivants. » ( Slabant morlui inter cœlerorum cada^ verasiricti, guasi vîven/es^cap. xxxviii.)

Un des premiers historiens des temps modernes , M. Thierry, a fixé avec une rare perspicacité à la bataille de Fontenai le commencement de la transformation du peuple frank en nation fraaçoise. La plus grande perte étant tombée sur les tribus qui se servoicnt encore de la langue germanique , les vainqueurs firent graduellement prévaloir les mœurs et la langue romanes. Cette bataille prépara encore une révolution par un autre effet : la plupart des anciens chefs franks y périrent, comme les anciens nobles frangois restèrent au champ de Crécy ; ce qui amena au rang supérieur de la société les chefs d'un rang secondaire , de même encore que la seconde noblesse françoise siu*git après les déroutes de Crécy et de Poitiers. Ces seconds Franks , fixés dans leurs Rets ,

devinrent, soua la troisième race, la Uge de l£| hQute npt^l^i^ frangoise.

L'empereur Lother, retiré à Aix-la-Chapelle , leva une Q0i|velle armée de Saxons et de Neuslriens. Advint alors le traité et le fierment entre Karle et Qlovigh , écrits et prononcés dans les deux langues de l'empire , |a langue romane et la langue tudesque. Je ferai néanmoins observer qu'il y avoit une troisième langue, le celtique pur, que Ton distinguoil de la langue gauloUe ou romane, comme le prouve ce passage de Sulpice Sévère : Parlez celtique ou gaulois, si vous aimez mieux : In veroceliice, vel <i mav'u, gailice loquere. Au milieu de ces troubles parqreqt les Nonmands , qui dévoient achever de composer avec les Gaulois-Ronoains , (es Burgondes ou Bourguignons, les Yisigoths , les Bretons, lesWasçons ou Gascons, et les Franks, la nation françoise : Robert le Fort, bisaïeul de Hugues Capet , et qui possédoit le duché de Paris , fut tué d'un coup de flèche, en combattant contre les Norniands dans les environs du Mans.

L'empereur Lolher meurt en habit de moine (855) : prince turbulent, persécuteur de son père et de ses frères.

Karle le Chauve est empoisonné par le juif Sédécias, daps un village au pied du Mont-Cénis , en revenant en France (3 octobre 877).

Hlovigh le Bègue succède au royaume des Franks, et est couronné empereur par le pape Jean YIIL Karloman, (ilsde Hlovigh le Germanique, lui disputa l'empire, et fut peut-être empereur; mais , après la mort de Karloman , Karle le Gros , son frère , obtint ^ Tempire.

Karle le Gros , empereur, devint encore roi de France à l'exclusion de Karle , Tils de Hlovigh le Bègue. Il posséda presque tous les états de Charlemagne. Siège de Paris par les Normands, qui dure deux ans et que Karle le Gros fait lever à l'aide d'un traité honteux. Il avoit recueilli autant de mépris que de grandeurs ; on l'avoit dépouillé de la dignité impériale avant sa mort, arrivée en 888.

Karle, fils de Hlovigh le Bègue, fut proposé pour empereur: on n'en voulut pas plus qu'on n'en avoit voulu pour roi de France. Arnoul , bâtard de l'empereur Carloman , succède à l'empire de Karle le Gros-, Eudes, comte de Paris et fils de Robert le Fort, est proclamé roi des Franlis dans l'assemblée de Compiègne, Endos avoit défendu Paris contre las Normands. Eu 892 , Karle ni est enfin proclamé rei dans la ville de Laon. H y eut partage eotr^

DE L'H|8T0mE m FRANCE. 475

Eudes et Karle : fudes eut le pays çntfe la Seine et lea Pyréné€ii-| et Karle les provinces depuis la Seine jusqu'à la Meuse.

Après la mort d'Eudes (898), Karle lU , dit le Simple , recueillit la monarchie entière. Alors commençoient les guerres partiou-^ lières entre les cheEs devenus souverains des provinces dont ils avoient été les commandants. A Saint-Ciair-sur-Ept fiit conclu (912) le traité en vertu duquel Karle le Simple donne sa fille Ghisèlç en mariage k Rollon , et cède à son gendre cette partie de la Neustrieque les conquérants appeloient déjà de leur nom. Rollon la posséda^à titre de duché , sous la réserve d'en faire hommage à Karle et d'embrasser la religion chrétienne \ il demanda et obtint encore la seigneurie directe et immédiate de la Bretagne : grand homme de justice et d'épée , il fut le chef de ce peuple qui renfermoit en lui quelque chose de vital et de créateur propre à former d'autres peuples.

L'empereur Hlovigh IV étant mort, Karle, resserré dans un étroit domaine par les seigneuries usurpées , ne put intervenir, et l'empire sortit de la France. Conrad , duc de Franconie , et ensuite Ilenric V" , tige de la maison impériale de Saxe , furent élu9 empereurs. Le fils d'Henric , Olhon , dit le Grand , couronné à Rome (962), réunit le royaume d'Italie au'royaume de Germanie.

Robert , frère du roi Eudes , est proclamé roi et sacré à Reims (922). Karle le Simple lui livre bataille , le défait et le tue. Tout épouvanté de sa victoire, il s'enfuit auprès de Henric, roi de Germanie , et lui cède une partie de la Lothingarie. De là il s'enfuit chez Herbert , comte de Yermandois ^ d'où il s'enfuit enfin dans sa tombe (929). Oghine , fille d'Edouard r% roi des Anglois , se re^ tire à Londres auprès d'Adelstan , son frèfe ; elle emmène avec elle son fils Ulovigh , qui prit le surnom d'On/re-^tner.

En 923, on veut décerner la couronne à Hugues, qui la fiait donner à son beau-frère Raoul , duc et comte de Bourgogne : Raoul ne fut jamais reconnu roi dans les provinces méridionales de la France. Il meurt à Autun , en 936. Hugues , dit le Grand , dit l'Abbé , dit le Blanc , ne veut point encore de la couronne., et fait revenir Hlovigb d'Outre-mer , fils de Charles le Simple. Celuici , âgé de seize ans , monte au trône.

En' 954 , il meurt d'une chute de cheval , et laisse deux fils , Lother et Karle, duc de Lothingarie.

Lother est élu roi , sous le patronage de Hugues le Grand ; le royaume , devenu trop petit , ne se partage point entre les deu^ frères, ^ugues décède (9ô6)^ IfilJàev \qH «eft éUU pres^ie rédiûta.

par renvahissement des grands vassaux , à la ville de Laon ; ainsi s*étoit rétréci le large héritage de Charlcmagne. Charles Yll fut aussi roi de Bourges y mais il sortit de cette ville pour reconquérir son royaume , et Lother ne reprit pas le sien. Il mourut à Reims , en 986, du poison que lui donna sa femme , fille de Lother, roi d'Italie. Son fils, Louis Y, surnommé mal à propos le Fainéant, fût le dernier roi de la race karlovingienne. Il ne régna qu'un an , et partagea le destin de son père ^ sa femme , Blanche d'Aquitaine , l'empoisonna; il ne laissa point de postérité. Karle, son oncle, avoit des prétentions à la couronne ; mais l'élection s^ fit en faveur de Hugues Capet, duc des François. Hugues commença la race de ces rois dont le dernier vient de descendre du trône : force est de reconnoitre cette grandeur du passé par le vide et le mouvement qu'elle creuse, et qu'elle cause dans le monde en se retirant.

Les soixante premières années de la seconde race n'offlrent aucun changement remarquable dans les mœurs et dans le gouvernement ; c'est toujours la société romaine dominée par quelques conquérants. Le rétablissement de l'empire d'Occident donne même à cette époque un plus grand air de ressemblance avec les temps antérieurs. Sous le rapport militaire, Charlemagne ne fait que ce que beaucoup d'empereurs avoieut fait avant lui ; il se transporte en diverses provinces de l'Europe pour repousser des Barbares , comme Probus, Aurélien , Dioclétien , Constantin , Julien , avoient couru d'un bout du monde à l'autre dans la môme néc^ité. Sous le rapport de la législation et des études , Charlemagne avoit encore eu des modèles; les empereurs, môme les plus ignorés et les plus foibles, s'étoient distingués par la promulgation des lois et l'établissement des écoles ; mais il faut convenir que ces nobles entreprises de Charlemagne amenèrent d'autres résultats \ elles étoient aussi plus méritoires dans le soldat teuton qui fit recueillir les chansons des anciens Germains ; « qui mist •« noms aux douze mois selonc la langue toyse , et noms propres aux « (fotue vents; car avant ce n^estoient nomé que li quatre vent cardinal; « dans un soldat qui se vestoil à la manière de France , vesloiten yver « Mil garnement forré de piaus de loutre ou de martre , dans un sol- « dat ^t levoit un chevalier armé sur sa paume , et de Joyeuse , son « épée^ coupoit un chevalier tout armi. » {Chron. Saint-Denis.)

On retrouve à la cour des rois des deux premières races les charges et les dignités de la cour des Césars, ducs, comtes, chanceliers, référendaires, camériers, domestiques, connétables, grands-

maîtres du palais : Charlemagne seul garda la première simplicité des Franks ; ses devanciers et ses successeurs afTeclèrent la magniGcence romaine. On voit auprès de Hlovigh le Débonnaire, Hérold le Danois portant une chlamyde de pourpre , ornée de pierres précieuses et d'une broderie d'or ; sa femme , par les soins de la reine Judith , revêt une tunique également brodée d'or et de pierreries ; un diadème couvre son front , et un long collier descend sur son sein. La reine danoise, il est vrai, a aussi des cuissards de mailles d'or et de. perles, et un capuchon d'or retombe sur ses épaules : ce sont des sauvages se parant à leur fantaisie dans le vestiaire d'un palais. Dans une chasse brillante, l'enfant Karle (Karle le Chauve) frappe de ses petites armes une biche que lui ont ramenée ses jeunes compagnons : Virgile ne disoit pas mieux d'Ascagne.

Les Capitulaires de Charlemagne, relatifs à la législation civile et religieuse, reproduisent à peu près ce que l'on trouve dans les lois romaines et dans les canons des conciles : mais ceux qui concernent la législation domestique sont curieux par le détail des mœurs.

Le Capitulaire de Villis fisci se compose de soixante-dix articles, vraisemblablement recueillis de plusieurs autres Capitulaires.

Les intendants du domaine sont tenus d'amener au palais où Charlemagne se trouvera le jour de la Saint-Martin d'hiver , tous les poulains , de quelque âge qu'ils soient , afin que l'empereur , après avoir entendu la messe , les passe en revue.

On doit au moins élever dans les basses-cours des principales métairies cent poules et trente oies.

Il y aura toujours dans ces métairies des moutons et des cochons gras, et au moins deux bœufs gras, pour être conduits, si besoin est , au palais.

Les intendants feront saler le lard ; ils veilleront à la confection des cervelas, des andouilles, du vin, du vinaigre, du sirop de mûres, de la moutarde, du fromage, du beurre, de la bière, de l'hydromel , du miel et de la cire.

Il faut , pour la dignité des maisons royales , que les intendants y élèvent des laies, des paons, des faisans, des sarcelles, des pigeons, des perdrix et des tourterelles.

Les colons des métairies fourniront aux manufactures de l'empereur du lin et de la laine , du pastel et de la garance , du vermillon , des instruments à carder , de l'huile et du savon.

Les intendants défendront de fouler la vendante avec les pieds :

47» ANALYSfi RAIBONNÉE

Gharlemagne et la reine , qui commandent également dans toua ces détails , veulent que la vendange soit très propre.

Il est ordonné , par les articles 39 et 65 , de vendre au marché , au profil de l'empereur , les œufe surabondants des métairies et les laissons des viviers.

Les chariots destinés à Tarrnée doivent être tenus en bon état, les litières doivent être couvertes de bon cuir et si bien cousues j qu'on puisse s'en servir au besoin comme de bateaux pour passer une rivière.

On cultivera dans les jardins de l'empereur et de Tlmpératrice toutes sortes de plantes , de légumes et de Heurs : des roses, du baume , de la sauge , des concombres , des haricots ^ de la laitue , do cresson alénois , de la menthe romaine , ordinaire et sauvage , de l'herbe aux chats , des choux ^ des oignons , de l'ail et du cerfeuil.

C'étoit le restaurateur de l'empire d'Occident, le fondateur des nQUvelies études, l'homme qui , du milieu de la France, en étendant ses deux bras, arrêtoit au nord et au midi les dernières armées d'une invasion de six siècles , c'étoit Gharlemagne enfin qui faisoit vendre au marché les œufis de ses métairies , et régloit ainsi avec sa femme «es affaires de ménage. '

Quand je parlerai de la chevalerie , je montrerai qu'on en doit rattacher l'origine à la seconde race, et que les romanciers du onzième siècle, en transformant Gharlemagne en chevalier, ont été plus fidèles qu'on ne l'a cru à la vérité historique.

Les Gapitulaires des rois francs jouirent de la plus grande autorité : les papes les observoient comme des lois; les Germains s'y soumirent jusqu'au règne des Olhons, époque à laquelle les peuples au delà du Rhin rejetèrent le nom de Franks qu'ils s'étoient glorifiés de porter. Karle le Chauve , dans l'édit de Pitres (chap. vi), nous apprend comment se dressoil le Gapitulaire. « La loi , dit ce N prince , devient irréfragable par le consentement de la nation et, « la constitution du roi. » La publication des Gapitulaires , rédigés du consentement des assemblées «nationales, étoit faite dans les provinces par les évoques et par les envoyés royaux, missi dominici.

Les Gapitulaires furent obligatoires jusqu'au temps de Philippe le Bel : alors les Ordonnances les remplacèrent. Rhenanus les tira de l'oubli en 1531 : ils avoient été recueillis incomplètement en deux livres par Angesise y abbé de Fontenelles (et non pas de Lobes) } vers l'an 827. Benoit , de l'Église de Mayence , augmenta cette

DE L*HISTOrtlE M JFRÀNCE. 4T9

collection en 845. La première édition imprimée des CapitUlaire^ est de Vitus ; elle parut en 1545.

Les assemblées générales où se traitoient les afTaires de la nation avoient lieu deux fois l'an , partout où le roi ou l'empereur les convoquoit. Le roi proposoit l'objet du Capitulaire : lorsque le temp» étoit beau , la délibération avoit lieu en plein air; sition, on se reliroil dans des salles préparées exprès. Les évêques , les abbés et les clercs d'un rang élevé se réunissoient à part; les co'riites et les principaux chefs militaires de même. Quand les évoques et les Comtes le jugeoient à propos, ils siégeoient ensemble, et le roi se rendoit au milieu d'eiix -, le peuple étoit forclos ; mais , après la loi feite, on l'appeloit à la sanction (Hiivcmar. /?MnoM.).La liberté individuelle du Frank se changeolt peu à peu en liberté politique, dé ce genre représentatif inconnu des anciens. Les assemblées du huitième et du neuvième siècle éloient de Véritables étals tels qu'ils reparurent sous saint Louis et Philippe le Bel; mais les états des Karlovîrtgiens avoient une base plus large, parcequ'on éloil plus près dé l'indépendance primitive des tiarbàres : le peuple cxisloit encore sous les deux premières hices; il avolt dispài^u îsoUs la troisième , pour renaître par les serfs tet les bourgeois.

Celte lit^é politique karlovitigienne perdit bientôt ce qui lui restoît de populaire: elfe devint purement aristocratique, quand là division croissante dti royaume priva à^ toute force là royauté.

La justice, dans la monarchie frankè, étoit administrée dé là mahière établie par les Roinains; mais les rois chevelus, afirid'aN rôler la corruption de cette justice, instituèrent les rnUyi domînici , sorte de commissaires ambulants qt^i lettoîent des assises, réndôîent des arrêts au nom du souverain , et sévîssoiént contre les magistrats prévaricateurs. Quand il s'agira de la féodalité et des parlements , je montrerai comment la sourée de la justice , chez les peuples modernes , fut autre que la source de la justice chez les Grecs et les Latins.

Sous les successeurs de Chariemagne se déclare là grande WvoluthM^ sofciate qui changea le monde antîqilke dans le mondé féodal : second pas de la liberté gétié^te des hommes , ou passage de Vepdavage au servage. J'expliquerai en son lieu cette ihémot^Ne trahstoiiîValîon .

Chartemigne, comme lotis les grands hiohiméS, par l'attraction hatùi^le du ^nie, concentra Vàdmîhîstràliôtt et té hiôiiVement social m M personne ; à sà Yadd V\MXé disparut : sê%

contemporains, qui avoient vu se former son empire; en déplorèrent la division.

Alexandre, n'ayant point de famille, livra à ses capitaines, comme à ses enfants, les débris de sa conquête : en quittant la Macédoine il ne s'étoit réservé que l'espérance; en quittant la vie il ne garda que la gloire. Charlemagne n'étoit point dans la même position : il commençoit un monde; Alexandre en finissoit un. Charlemagne partagea son empire entre ses trois fils ; ses fils le morcelèrent entre les leurs. En 888, à la mort de Karle le Gros, il y avoit déjà sept royaumes dans la monarchie du fils de Karle le Martel : le royaume de France, le royaume de Navarre, le royaume de Bourgogne cis-jurane, le royaume de Bourgogne trans-jurane , le royaume de Lorraine , le royaume d'Allemagne, le royaume d'Italie. Karle le Chauve établit l'hérédité des bénéfices. « Si , après notre mort , dit-il , quelqu'un de nos fidèles a un

« fils ou tel autre parent

« qu'il soit libre de lui transmettre ses bénéfices et honneurs « comme il lui plaira. » Ce n'étoit que changer le fait en droit ; car les ducs, comtes et vicomtes, retenoient déjà les châteaux, villes et provinces dont ils avoient reçu le commandement. A la fin du neuvième siècle , vingt-neuf fiefs ou souverainetés aristocratiques se trouvoient établis.. Un siècle après, à la chute de la race karlovingienne, le nombre s'en étoit accru jusqu'à cinquante-cinq. A mesure que ces petits états féodaux se multiplioient, les grands états monarchiques diminuoient : les sept royaumes existants du temps de Karle le Gros étoient réduits à quatre lorsque Hugues Capet reçut la couronne.

Les fiefs usurpés donnèrent naissapce aux maisons aristocratiques que Ton voit s'élever à cette époque : alors les Barbares substituèrent à leurs noms germaniques et ajoutèrent à leurs prénoms chrétiens les noms des domaines dans lesquels ils s'étoient impatronisés. Les noms propres de lieux ont précédé les noms propres d'individus. Le Sauvage donne à sa terre une dénomination tirée de ses accidents, de ses qualités, de ses produits, avant de prendre lui-même une appellation particulière dans la famille commune des hommes. Un globe pourroit avoir une géographie et n'avoir pas un seul habitant.

Le gentilhomme proprement dit , dans le sens où nous entendons ce mot aujourd'hui , commença de paroitre vers la fin de la seconde race. La noblesse titrée, que Constantin mit à la place du palriciat , s'infiltra chez les Franks par leur mélange avec les gé-

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nérations romaines, par les emplois qu'ils occupèrent dans l'Empire, par rinfluence que les vaincus civilisés exercèrent dans i'intimilé du foyer sur leurs vainqueurs agrestes.

Dans les autres parties de l'Europe, la môme cause agit, les mêmes faits s'accomplissent : le monarque n'est plus que le chef de nom d'une aristocratie religieuse et politique dont les cercles concentriques se vont resserrant autour de la couronne. Dans chacun de ces cercles s'inscrivent d'autres cercles qui ont des centres propres à leur mouvement: la royauté est l'axe autour duquel tourne cette sphère compliquée , république de tyrannies diverses.

L'Église eut la principale part à la création de ce système \ elle avoit atteint le complément de ses institutions dans la période que les deux premières races mirent à s'écouler; elle avoit saisi l'homme dans toutes ses facultés : aujourd'hui môme on ne peut jeter les regards autour de soi , sans s'apercevoir que le monde extraordinaire d'où nous sommes sortis étoit presque entièrement l'ouvrage de la religion et de ses ministres.

Les précédentes Études nous ont montré le Christianisme avançant à travers les siècles, changeant non de principe, mais de moyen, d'âge en âge, se modifiant pour s'adapter aux modifications successives de la société, s'accroissant par les persécutions ets'élevant (|uand tout s'abaissoit. L'Église (qu'il faut toujours bien distinguer de la communauté chrétienne , mais qui étoit là forme visible de la foi et la constitution politique du Christianisme), l'Église s'organisoit de plus en plus : ses milices s'étoient portées d'Orient eiT Occident; Benoît avoit fondé au mont Cassin son ordre célèbre.

Le long usage des conciles avoit rendu ceux-ci plus réguliers; on les savoit mieux tenir , on connoissoit mieux leur puissance. Sur les conciles se modelèrent les corfts délibérants des deux premières races , et les prélats , qui , dans la société religieuse , représentoient les grands, furent admis au môme rang*dans la société politique. Les évoques se trouvèrent tout naturellement le premier ordre de l'état par la raison qu'ils étoient à la tête de la civilisation par l'intelligence. Les preuves de la considération et de l'autorité des évoques sous les races mérovingienne et karlovingienne sont partout.

La composition pour le meurtre d'un évoque dans la loi salique est de neuf cents sous d'or , tandis que celle du meurtre d'un Frank n'est que de deux cents sous; on peut tuer un Romain

convive du roi pour trois cents sous, et un antrustioa pour six cents.

Un des premiers actes de Khiovigh est adressé aux évêques et abbés, aux hommes illustres les magnifiques ducs, etc. , ommbus episcopis, abbaiibus , etc. Khlolher fait la même chose en 516.

Guntran et Khilpérik s'en remettent de leurs différends au jugement des évêqucs et des anciens du peuple : ut quitlquid sacerdoies vel seniores populi judicarent. Guntran et Khildebert se soumettent à la médiation des prêtres : mediantibus sacerdotibus {&SS). Khlother II assemble les évoques de Bourgogne pour délibérer sur les affaires de l'état et le salut de la patrie : Cum pontifices et universi

proceres regni sui pro utilitate regia et salute palriœ conjunxis^

sent {627).

Les évêques sont toujours nommés les premiers dans les diplômes ; aucune assemblée où l'on ne les voie paroltre : ils jugent avec les rois dans les plaids , et leur nom est placé au bas de l'arrôt immédiatement après celui du roi ^ ils sont souverains de leurs villes épiscopales ; ils ont la justice ; ils battent monnoie ; ils lèvent des impôts et des soldats : Savarik , évoque d'Auxerre , s'empara de rOrléanois, du Nivernois, des territoires de Tonnerre , d'A va- Ion et de Troyes , et les unit à ses domaines. Le prêtre , dans le camp, s'appeloit VAbbé des années.

L'unité de l'Église, qui s'étoit établie par la doctrine, prit une nouvelle force par la création du temporel de la cour de Rome. Une fois la papauté portant couronne, son iiiOuence politique augmenta; elle traita d'égal à égal avec les maîtres des peuples. Aussi voit-on les pontifes signer au testameutnles rois, approuver ou désapprouver le partage des royaumes, parvenir enfin à cet excès d'autorité, qu'ils disposoient des sceptres et forçoient les empereurs à leur venir baiser les pieds. Et cependant cette puissance sans exemple sur la terre n'étoU qu'une puissance d'opinion , puisque les papes qui imposoient leur tiare au monde étoient à peine obéis dans la ville de Rome.

Les successeurs de saint Pierre étant montés au rang de souverains , il en fut de même des évêques \ la plupart des prélats en Allemagne étoient des princes : par une rencontre naturelle mais singulière, lorsque Tempire devint électif, les dignités devinrent héréditaires; l'élu fut amovible, l'électeur inamovible.

Le grand nom de Rome , de Rome tombée aux mains des papes, ajouta l'autorité à leur suprématie en l'environnant de l'illusion des souvenirs : Rome , reconnue des Barbares eux-mêmes pour

Tancienne souree de la domination , parut recommencer son existence , ou continuer la ville éternelle.

La cour théocratique donnoit le mouvement à la société universelle : de même que les fidèles étoient partout, l'Eglise étoit en tous lieux. Sa hiérarchie, qui commençoit à révêque,et remonloit au souverain pontife, descendoit au dernier clerc de paroisse, à travers le prêtre, le diacre, le sous-diacre, le curé et le vicaire. En dehws du clergé séculier étoit le clergé régulier ^ milice immense qui, par ses constitutions, embrassoit tous les accidents et tous les besoins de la société laïque : il y avoit des ecclésiastiques et des moines pour toutes les espèces d'enseignements ou de souffrances. Le prêtre célibataire de l'unité catholique ne se refusa point , comme le ministre marié séparé de cette communion, aux calamités populaires-, il devoit mourir dans un temps de fjeste en secourant les pestiférés ; il devoit mourir dans un temps de guerre en défendant les villes et en montant à cheval , malgré l'interdiction canonique-, il devoit mourir en se portant aux incendies ; il devoit mourir pour le rachat des captifs -, à lu étoient confiés le berceau et la tombe •, l'enfant qu'il élevoit ne pouvoit , lorsqu'il étoit devenu homme , prendre une épouse que de sa main. Des communautés de femmes remplissoient envers les femmes les mêmes devoirs; puis venoit la solitude des cloîtres pour les grandes études et les grandes passions. On conçoit qu'un système religieux ainsi lié à l'humanité devoit être l'ordre social même.

Les richesses du clergé , déjà si considérables sous les empereurs romains qu'on avoit été obligé d'y mettre des bornes, continuèrent de s'accroître jusqu'au douzième siècle , bien qu'elles fussent souvent attaquées , saisies et vendues dans les besoins urgents de l'état. Le monastère de Saint-Martin d'Âutun possédoit , sous les Mérovingiens, cent mille manses. La manse étoit un fonds de terre dont un colon se pouvoit nourrir avec sa famille et payer le cens au propriétaire. L'abbaye de Saint-Riquier, plus riche encore, nous montre ce que c'étoit qu'une ville de France au neuvième siècle.

Héric , en 831 , présenta à Hlovigh le Débonnaire l'état des biens de la susdite abbaye. Dans la ville de Saint-Riquier, propriété des moines , il y avoit deux. raille cinq cents manses de séculiers ; chaque manse payoit douze deniers , trois setiers de froment , d'avoine et de fèves , quatre poulets et trente œufs. Quatre moulins dévoient six cents muids de grain mêlé , huit porcs et douze vaches. Le

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marché 9 chaque semaine , fournissoit quarante sous d'or, et le péage vingt sous d'or. Treize fours produisoient chacun , par an , dix sous d'or , trois cents pains et trente gâteaux dans le temps des Litanies. La cure de Saint-Michel donnoit un revenu de cinq cents sous d'or, distribués en aumônes par les frères de l'abbaye. Le casuel de^ enterrements des pauvres et des étrangers étoit évalué , année courante , à cent sous d'or , également distribués en aumônes. L'abbé partageoit chaque jour aux mendiants cinq sous d'or ; il nourrissoit trois cents pauvres , cent cinquante veuves et soixante clercs. Les mariages rapportoient annuellement vingt livres d'argent pesant, et le jugement des procès soixante-huit livres.

La rue des Marchands (dans la ville de Saint-Riquier) devoit à l'abbaye, chaque année, une pièce de tapisserie de la valeur de cent sous d'or, et la rue des Ouvriers en fer, tout le ferrement nécessaire à l'abbaye. La rue des Fabricants de boucliers étoit chargée de fournir les couvertures de livres ^ elle reUoit ces livres et les cousoit, ce qu'on estimoit trente sous d'or. La rue des Selliers procuroit des selles à l'abbé et aux frères ^ la rue des Boulangers déïivroit cent pains hebdomadaires; la rue des Écuyers étoit exempte de toute charge (Viens servieniium per omnia liber est). La rue des Cordonniers munissoit de souliers les valets et les cuisiniers de l'abbaye ; la rue des Bouchers étoit taxée , chaque année , à quinze sctiers de graisse; la rue des Foulons confectionnoit les sommiers de laine pour les moines, et la rue des Pelletiers les peaux qui leur étoicnt nécessaires; la rue des Vignerons donnoit par semaine seize setiers de vin et un d'huile ; la rue des Cabaretiers , trente setiers de cervoise ( bière ) par jour ; la rue des Cent dix Milites, Chevaliers , devoit entretenir pour chacun d'eux un cheval , un bouclier , une épée , une lance , et les autres armes.

La chapelle des nobles octroyoit chaque année douze livres d'encens et de parfum ; les quatre chapelles du commun peuple {popuU vulgaris) payoient cent livres de cire et trois d'encens. Les oblations présentées au sépulcre de saint Riquier valoient par semaine deux cents marcs ou trois cents Hvres d'argent.

Suit le bordereau des vases d'or et d'argent des trois églises de Saint-Riquier, et le catalogue des Uvres de la bibliothèque. Vient la liste des villages de Saint-Riquier, au nombre de vingt : Buniac, Vallès, Drusiac, Neuville, Gaspanne, Guibrantium, Bagarde, Cruticelle, Croix, Civinocurtis, HaidulQcurtis , Maris, Nialla, Langradus, Alteica , Rochonismons, Sidrunis, Concilio^ Buxudis,

Ingoaldicurtis. Dans ces villages se trouvoient quelques vassaux de Sairït-Riquier, qui possédoient des terres à titre de bénéfices militaires. On voit de plus treize autres villages sans mélange de flef; et ces villages, dit la notice, sont moins des villages que des villes et des cités.

Le dénombrement des églises, des villes, villages et terres dépendant de Sainfc^Riquier, présente les noms de cent chevaliers attachés au monastère, lesquels chevaliers composent à Tabbé , aux fêtes de Noël, de PAques et de la Pentecôte, une cour presque royale. En résumé , le monastère possédoit la ville de Saint- Riquicr , trieze autres villes, trente villages , un nombre infini de métairies, ce qui produisoit un revenu immense. Les offrandes en argent, faites au tombeau de saint Riquier , s'élevoient seules par an à quinze mille six cents livres de poids , près de deux millions numériques de la monnoie d'aujourd'hui.

Khlovigh gratifia l'église de Reims de terres dans la Belgique , la Thuringe , l'Austrasie, la Septimanie et l'Aquitaine ^ il donna de plus à l'évêque qui l'avoit baptisé tout l'espace de terre qu'il pourroit parcourir pendant que lui , Khlovigh , dormiroit après son dîner. L'église de Besançon étoit une souveraineté : l'archevêque de cette église avoit pour hommes-liges le vicomte de Besançon , les seigneurs de Salins , de Montfaucon , de Montferrand , de Dûmes , de Montbeillard , de Saint-Seine ; le comte de Bourgogne relevoit même, pour la seigneurie de Gray, de Vesoul et de Choyé, de l'archevêché de Besançon.

Charlemagne ordonna , en 805 , le renouvellement du testament d'Abbon en faveur du monastère de la Novalaise ^ cette charte contient la nomenclature des lieux donnés : M. Lancelot en a recherché la situation ; on peut voir ce document curieux.

Il seroit impossible de calculer la quantité d'or et d'argent, soit monnoyés, soit employés en objets d'art, qui existoit dans les bas siècles; elle devoit être considérable, à en juger par l'opulence des églises , par l'abondance incroyable des aumônes et des offrandes , et par la multitude infinie des impôts. Les Barbares avoient dépouillé le monde , et leurs rapines étoient restées dans les lieux où ils s'étoient établis ; on sait aujourd'hui. qu'une armée féconde les champs qu'elle ravage.

La seule chose à remarquer maintenant sur les richesses du clergé , c'est comment elles servirent à la société , et de quelle autre propriété elles se composèrent.

Sous les races mérovingienne et karlovingienne, le droit de

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conquêtes dominoit; les terres ne furent point enlevées au propriétaire par la loi positive , mais le fait se dut mettre et*se mit souvent en contradiction avec le droit. Quand un Frank se vouloit emparer du champ d'un Gaulois-Romain , qui l'en pouvoit empêcher? Lorsque Khlovigh donne à saint Rémi l'espace que le saint pourra parcourir tandis que le roi dormira > , il est clair que le saint dut passer sur dos terres déjà possédées qui n'appartenoient plus à leur ancien propriétaire lorsque le roi se réveilla. Mais ces terres qui changèrent de possesseur ne changèrent point de régime , et c'est sur ce point que toutes les notions historiques ont été faussées.

L'imagination s'est représenté les possessions d'un monastère comme une chose sans aucun rapport avec ce qui existoit auparavant : erreur capitale.

Une abbaye n'ctoit autre chose que la demeure d'un riche patricien romain , avec les diverses classes d'esclaves et d'ouvriers attachés au service de la propriété et du propriétaire , avec les villes et les villages de leur dépendance. Le père abbé étoit le maître \ les moines , comme les affranchis de ce maître , cultivoient les sciences , les lettres et les arts. Les yeux même n'étoient frappés d'aucune difTérence dans l'extérieur de l'abbaye et de ses habitants; un monastère étoit une maison romaine pour l'architecture : le portique ou le clottre au milieu , avec les petites chambres au pourtour du cloître. Et, comme soûs les derniers Césars il avoit été permis, et même ordonné aux particuliers de fortifier leurs demeures, un couvent enceint de murailles crénelées ressembloit à toutes les habitations un peu considérables. L'halûllement des moines étoit celui de tout le monde : les Romains, depuis longtemps, avoicnt quitté le manteau et la toge ; on avoit été obligé de porter une loi pour leur défendre de se vêtir à la gothique ; les braies des Gaulois et la robe longue dos Perses étoient devenues d'un usage commun. Les religieux ne nous paroissent aujourd'hui si extraordinaires dans leur accoutrement , que parcequ'il date de l'époque de leur institution.

L'abbaye, pour le répéter, n'étoit donc qu'une maison romaine; mais cette maison devint bien de main-morte par la loi ecclésiastique , et acquit par la loi féodale une sorte de souveraineté : elle eut sa justice, ses chevaliers et ses soldats; petit état complet dans toutes ses parties , et en même temps ferme ex-

> Karlc 1c Martel fit une concession de la môme nature : il dédommageolt le clergé , aux dép9ns des Toisias » des biens quMI lui avoit prit.

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périmentale , manufacture (on y faisoit de la toile et des draps) , et école.

On ne peut rien imaginer de plus favorable aux travaux de l'esprit et à l'indépendance individuelle , que la vie cénobitique. Une communauté religieuse représentoit une famille artificielle toujours dans sa virilité, et qui n'avoit pas, comme la famille naturelle , à traverser l'imbécillité de l'enfance et de la vieillesse : elle ignoroit les temps de tutelle et de minorité, et tous les inconvénients attachés à l'infirmité de la femme. Cette famille, qui ne mouroit point, accroissoit ses biens sans les pouvoir perdre, et, dégagée des soins du monde, exerçoitsurlui un prodigieux empire. Aujourd'hui que la société n'a pins à souffrir de Taccaparement d'une propriété immobile , du célibat , nuisible à la population , et de l'abus de la puissance monacale , elle juge avec impartialité des institutions qui furent, sous plusieurs rapports, utiles à l'espèce humaine à l'époque de sa formation.

Les couvents devinrent des espèces de forteresses où la civilisation se mit à l'abri sous la bannière de quelque saint : la culture de la haute intelligence s'y conserva avec la vérité philosophique qui renaquit de la vérité religieuse. La vérité politique, ou la liberté , trouva un interprète et un complice dans l'indépendance du moine qui recherchoit tout , disoit tout et ne craignoit rien. Ces grandes découvertes dont l'Europe se vante n'auroient pu . avoir lieu dans la société barbare ; sans l'inviolabilité et le loisir du cloître, les livres et les langues de l'antiquité ne nous auroient point été transmis , et la chaîne qui lie le passé au présent eût été brisée. L'astronomie , l'arithmétique , la géométrie , le droit civil, la physique et la médecine, l'étude des auteurs profanes , la grammaire et les humanités , tous les arts eurent une suite de maîtres non interrompue, depuis les premiers temps de Khlovigh jusqu'au siècle où les universités , elles-mêmes religieuses , firent sortir la science des monastères. Il sufiira , pour constater ce fait , de nommer Alcuin , Anghilbert , Eghinard , Téghan , Loup de Ferrières , Éric d'Auxerre , Hincmar, Odon de Cluny, Gherbert, Abbon, Fulbert , ce qui nous conduit au règne de Robert , second roi de la troisième race. Alors naissent de nouveaux ordres religieux , et celui de Cluny n'eut plus le beau privilège d'être à peu près l'unique dépôt de l'instruction.

On sait tout ce qui avoit lieu relativement aux livres : tantôt les moines en multiplioient les exemplaires par zèle ou par ordre , tantôt ils ea faisoient des copies^ par pénitence ; on transcrivoit

Tile-Live pendant le carême par esprit de mortification. Il est malheureusement vrai qu'on gratta des manuscrits pour substituer à un texte précieux l'acte d'une donation ou quelque élucubration scolaslique. On voit dans le catalogue de la bibliothèque de Tabbaye de Saint-Riquier , an 831, des exemplaires deCicéron , d'Homère et de Virgile. On trouve au dixième siècle, dans la bibliothèque de Reims, les œuvres de Jules César , de Tite-Live, de Virgile et de Lucain. Saint-Bénigne de Dijon possédoit un Horace. A Saint-Benoît-sur-Loire, chaque écolier ( ils étoient cinq mille) donnoit à ses maîtres deux volumes pour honoraires; à Montierender, on montroit , en 990, la Rhétorique de Gicéron et deux Térence. Loup de Ferrières fit corriger un Pline mal transcrit ; il envoya à Rome des Suétone et des Quinte-Gurce. Dans l'abbaye de Fleury, on avoit le traité de Gicéron de la République y qni n'a été retrouvé que de nos jours , encore non en entier. Je ne me souviens pas d'avoir vu mentionné dans les catalogues de ces ancienneâ bibliothèques de France un seul Tacite.

La musique , la peinture , la gravure , et surtout l'architecture , ont des obligations infinies aux gens d'église. Charlemagne montroit pour la musique le goût naturel que conserve encore aujourd'hui la race germanique : il avoit fait venir des chantres de Rome; il indiquoit lui-même dans sa chapelle » avec le doigt ou avec une baguette, le tour du clerc qui devoit chanter- il marquoit la fin du motet par un son guttural qui devenoit le diapason de la phrase recommençante. Le moine de Saint-Gall raconte qu'un clerc, ignorant les règles établies, et obligé de figurer dans un chœur, agiloit la tôle circulairement , et ouvroit une énorme bouche pour imiter les chantres qui l'environnoient. Charlemagne garda son sang-froid , et fit donner à ce clerc de bonne volonté une livre d'argent pour sa peine.

Il y avoit des écoles de musique : les moines connoissoient Torgue et les instruments à cordes et à vent. Les séquences de la messe étoient fameuses au dixième siècle; on y poussoit le son à toute l'étendue de la voix; elles produisoient des effets si extraordinaires, qu'une femme en mourut de ravissement et de surprise. Les séquences, d'origine barbare, portoient le nom de Frigdara.

L'art de graver sur pierres précieuses n'étoit pas perdu au huitième et au neuvième siècle: deux chanoines de Sens, Bernelin et Bemuin , construisirent une table d'or ornée de pierreries et d'inscriptions ; Heldric , abbé de Saint-Germain d'Auxeire , peignoit ; Tutilon , moine de Saint-Gail , exerçoit à Metz l'art de

graveur et de sculpteur. L'architecture dite lombarde se rattache à répoque religieuse de Gharlemagne : le moine de Gozze étoit un habile architecte du dixième siècle. Plus tard l'architecture, que nous appelons mal à propos gothique , dut en majeure partie sa gloire, dans le douzième et le treizième siècle, à des clercs, des abbés , des moines et des hommes aiTiliés aux étabhssements ecclésiastiques. Hugues Libergier et Robert de Coucy, maîire de Notre- Dame et de Sainl-Nicaise de Reims , avoient fourni les plans et dirigé la construction de l'église métropole de cette ville, ainsi que de l'église de Sain.t-Nicaise , admirable édifice détruit par les barbares du dix-huitième siècle. Aroun al Rascheld , ami et contemporain de Gharlemagne, aimoit et protégeoit, comme lui, les sciences et les arts ; mais les lettres ont péri dans le moyen-âge du mahométisme , et elles se sont rajeunies et renouvelées dans le moyen-âge du Christianisme.

Le corps du clergé étoit constitué de manière à favoriser le mouvement progresseur : la loi romaine qu'il opposoit aux coutumes absurdes et arbitraires, les aiTranchissements qu'il ne cessoit de commander, les immunités dont ses vassaux jouissoient , les excommunications locales dont il frappoit certains usages et certains tyrans , étoient en harmonie avec les besoins de la foule. Il est vrai qu'en ce faisant, les prêtres avoient pour objet principal l'augmentation de leur puissance; mais cette puissance étoit elle-même plébéienne^ ces libertés, réclamées au nom des peuples, ne leur étoient pas incessamment données, mais elles répandoient dans la société des idées qui s'y dévoient développer , et tourner au profit de l'espèce humaine.

Le clergé régulfer éloit encore plus démocratique que le clergé séculier. Les ordres mendiants avoient des relations de sympathie et de famille avec les classes inférieures; vous les trouvez partout à la tête des insurrections populaires : la croix à la main , ils menoient les bandes de pastoureaux dans les champs, comme les processions de la Ligue dans les murs de Paris. En chaire ils exaltoient les petits devant les grands, et rabaissoient les grands devant les petits -, plus les siècles étoient superstitieux , plus il y avoit de cérémonies , plus le moine avoit d'occasions d'expliquer ces vérités de la nature déposées dans l'Évangile : il étoit impossible qu'à la longue elles ne descendissent pas de l'ordre religieux dans l'ordre politique. La milice de saint François se multiplia, parceque le peuple s'y enrôla en foule ; il troqua sa chaîne contre une corde , et reçut de celle-ci l'indépendance que celle-là lui ôloit ; il

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put braver les puissants de la terre , aller avec un bâton , uno barbe sale , des pieds crottés et nus , faire à ces terribles châtelain» d'outrageantes leçons. Le maître, intérieurement indigné, étoit obligé de subir la réprimande de son homme de poex/e transformé en ingénu par cela seul qu'il avoit changé de robe. Le capuchon affranchissoit plus vite encore que le heaume, et la liberté rentroit dans la société par des voies inattendues. A cette époque le peuple se fit prêtre , et c'est sous ce déguisement qu'il le faut chercher.

Enfin , on s'est élevé avec raison contre les richesses de l'Eglise qui possédoit la moitié des propriétés de la France ; maïs , pour rester dans la vérité historique, il eût été juste de remarquer que les deux tiers au moins de ces immenses richesses étoient entre les mains de la partie plébéienne du clergé. J'insiste sur ce mot plébéien, parcequ'en développant tout ce qu'il renferme , on arrive à une nouvelle vue , et une vue très-exacte , d'un sujet jusqu'ici mal compris et mal représenté.

L'esprit d'égalité et de liberté de la république chrétienne avoit passé dans la monarchie de l'Église. Cette monarchie étoit élective et représentative ; tous les chrétiens , même laïques , quel que fût leur rang , pouvoient arriver, en vertu de l'élection , à la première dignité. La papauté n'étoit qu'une souveraineté viagère ; en certains cas même les conciles généraux pouvoient déposer le souverain , et en choisir un autre ; il en étoit ainsi des évoques élus primitivement par la communauté diocésaine.

Il arriva donc que le suprême pontife étoit très souvent un homme sorti de la dernière classe sociale; tribun-dictateur que le peuple en voyoit pour mettre le pied sur le cou de ces rois et de ces nobles, oppresseurs de la liberté. Grégoire VII , qui réduisit en pratique la théorie de cette souveraineté , et qui exerça dans toute sa rigueur son mandat populaire, étoit un moine de néant; Boniface VIII , qui déclaroit les papes compétents à ravir et à donner les couronnes, étoit un obscur légiste; Sixte V, qui approuvoit le régicide , avoit gardé les pourceaux. Aujourd'hui même , après tant de siècles, cet esprit d'égalité n'est point altéré : il est rare que le souverain pontife soit tiré des grandes familles italiennes : tin prêtre parvient au cardinalat; son frère, petit marchand, illumine sa boutique , à Rome , en réjouissance de l'élévation de son frère. Le pape futur, né dans le sein de l'égalité , entroit dans le cloître , où il retrouvoit une autre sorte d'égalité mêlée à la théorie et à la pratique de l'obéissance passive : il sortoit

de cette école avec l'amour du nivellement et la soif de la domination.

Pour expliquer la puissance temporelle du saint-siége , on est allé chercher des raisons d'ignorance et de religion , qui , sans doute , contribuèrent à l'augmenter, mais qui n'en étoient pas l'unique source. Les papes la tcnoienl, cette puissance, de la liberté républicaine ; ils représentoient , en Europe, la vérité politique détruite presque partout ; ils furent , dans le monde gothique, les défenseurs des franchises populaires. La querelle du sacerdoce et de l'empire est la lutte des deux principes sociaux au moyenâge, le pouvoir et la liberté : les Guelfes étoient les démocrates du temps , les Gibelins les aristocrates. Ces trônes , déclarés vacants et livrés au premier occupant ^ ces empereurs qui venoient , à genoux , implorer le pardon d'un pontife^ ces royaumes mis en interdit ; ces églises fermées , et une nation entière privée de culte par un mot magique; ces souverains frappés d'analhème, abandonnés non-seuloment de leurs sujets, mais encore de leurs serviteurs et de leurs proches ; ces princes , évités comme des lépreux , séparés de la race mortelle en attendant leur retranchement de l'éternelle race ; les aliments dont ils avoient goûté , les objets qu'ils avoient touchés, passés à travers les flammes, ainsi que choses souillées; tout cela n'étoit que les effets énergiques de la souveraineté populaire déléguée à la religion , et par elle exercée.

La papauté marchoit alors à la tôle de la civilisation , et s'avançoît vers le but de la société générale. Et comment ces monarques sans sujets, sans armées, fugitifs même, et persécutés lorsqu'ils lançoient leurs foudres-, comment ces souverains, trop souvent sans mœurs, quelques-uns couverts de crimes, quelques autres ne croyant pas au Dieu qu'ils servoient; comment auroient-ils pu détrôner les rois avec un moine , une parole , une idée , s'ils n'eussent été les chefs de l'opinion? Comment, dans toutes les régions du globe , les hommes chrétiens auroient-ils obéi à un prêtre dont le nom leur étoit à peine connu, si ce prêtre n'eût été la personnification de quelque vérité fondamentale? Aussi les papes ont-ils été maîtres de tout , tant qu'ils sont restés Guelfes ou démocrates; leur puissance s'est affoiblie lorsqu'ils sont devenus Gibelins ou aristocrates. L'ambition des Médicis fut la cause de cette révolution : pour obtenir la tiare, ils favorisèrent , en Italie, les armes impériales, et trahirent le parti populaire; dès ce moment l'autorité papale déclina , parcequ'elle avoit menti à sa propre nature , abandonné son principe de vie. Le génie des arts masqua d'abord

aux yeux de la foule cette défaillance intérieure; mais les chefsd'œuvre de Raphaël et de Michel-Ange , qui s'effacent sur les murs du Vatican , n'ont point remplacé le pouvoir dont les papes se dépouillèrent en déchirant leur contrat primitif. C'est la même tendance à un faux pouvoir qui perdit la royauté sous Louis XIY : cette royauté, qui , jusqu'au règne de Louis XIII, s'étoit mélangée des libertés publiques, crut augmenter sa puissance en les étouffant, et elle se frappa au cœur. Les arts vinrent aussi embellir l'envahissement de nos franchises nationales : le Louvre du grand roi est encore debout comme le Vatican ; mais par quels soldats a-t-ii été pris et est-il gardé ?

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