‹ Œuvres de M. le vicomte de Chateaubriand (volume 3)Chapitre 44 sur 56 · CHARLES V · texte numérisé non relu

CHARLES V

De IS64 à 1580.

Une seule qualité doit être relevée dans Charles Y, parmi celles qu'il possédoit : la connoissance des hommes et l'intelligence nécessaire pour les apprécier. Il se servit de ce qu'il y avoit de supérieur autour de lui , sans être obligé d'atteindre lui-même à une grande supériorité. A n'en citer que deux exemples, il choisit pour ses armées Bertrand Du Guesclin , et Bureau de Larivière pour ses conseils. Les défauts mêmes de Charles Y lui furent utiles ; la foiblesse de son corps, le condamnant à la retraite, favorisa le développement de son esprit. Du Guesclin délivra la France des grandes-compagnies en les menant en Espagne. Les guerres du prince de Translamare et de Pierre le Cruel se mêlèrent aux guerres de la France, et amenèrent des révolutions où le prince Noir et Du Guesclin augmentèrent leur renommée. En Bretagne, Qisson avoit paru, Charles de Blois avoit été tué à la bataille d'Aurai.

Les grands barons de la Gascogne se soulevèrent contre les Anglois qui les avoient opprimés. Charles Y fit sommer le prince Noir de se rendre à Paris pour ouyr drokt sur les dictes complaintes et griefs émeus de par vous à faire sur voslre peuple qui clame à avoir et à ouyr ressort en noslre cour, et à ce n'y êtes point de fauUe. Un valet de l'hôtel du roi porta à Londres une lettre de Charles Y qui dénonçoit la guerre à Edouard : celui-ci ne pouvoit en croire ses yeux; lui et ses ministres examinèrent à diverses reprises les sceaux attachés à cette déclaration inattendue. Edouard , endormi sur les lauriers de la victoire , ne s'étoit aperçu ni de la fuite des ans , ni des changements survenus autour de lui , ni de ce renouvellement de la race humaine au milieu de laquelle restent quelques honunes du passé que l'on ne comprend plus, et qui ne

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comprennent rien. L'astre du vainqueur de Crécy pfllissoit : sa gloire d'un autre siècle ne touchoit plus une jeunesse qui , avec d'autres passions, découvroit un autre avenir. Le lecteur de l'histoire est comme l'homme qui avance dans la vie , et qui voit tomber un à un ses contemporains et ses amis ; à mesure qu'il tourne les pages, les personnages disparoissent ; un feuillet sépare les siècles , comme une pelletée de terre les générations.

Chandos n'étoit plus; le prince de Galles étoit mourant. Edouard fit une tentative pour aborder en France , dans le dessein de secourir Thouars, la dernière place qui lui restât en Poitou : cette fois la mer méconnut sa tête blanchie , et le repoussa ; le vent de la fortune enfloit d'autres voiles. Le prince de Galles, transporté à Londres , expira , âgé de quarante-six ans , au palais de Westminster. Il laissoit un fils, le malheureux Richard II, à qui l'on disputa jusqu'à la légitimité de sa naissance. Edouard III ne tarda pas à suivre le prince Noir dans la tombe : ce n'étoit plus le brillant chevalier de la comtesse de Salisbury, c'étoit l'esclave d'une courtisane qui le vola sur son lit de mort , et lui arracha l'anneau qu'il portoit au doigt ( 1377).

On peut remarquer, en 1371 , la naissance de Jean de Bourgogne et de Louis , duc d'Orléans : ainsi se forme la chaîne des prospérités et des calamités des empires. Le grand schisme d'Occident éclata en 1379 par la mort de Grégoire XI et la double élection d'Urbain VI et de Clément VII. Charles V adhéra à ce dernier pape , et l'Université suivit le même parti. Les troubles commencèrent en Flandre : le duc de Bretagne , tenant ferme à Talliance angloise , vit la noblesse de son duché se soulever contre lui. Enfin Du Guesclin , après avoir éprouvé une disgrâce de cour, et remis peut-être l'épée de connétable à Charles V , ce qui n'est pas prouvé, alla mourir devant Castel-Neufde Randan. On sait que les clefs de la ville furent remises à son cercueil ^ il respiroit encore cependant , lorsqu'elles furent apportées. D^ns le testament de Du Guesclin , et dans le codicille de ce testament , daté du 9 et du 10 juillet 1380, il prend le titre de connétable de France. Bertrand dit à Olivier de Clisson , son compagnon : « Messire Olivier, je « sens que la mort m'approche de près , et ne vous puis dire « beaucoup de choses. Vous direz au roi que je suis bi%n marry <c que je ne lui aie fait plus longtemps service , de plus fidèle « n'eussé-je pu , et, si Dieu m'en eût donné le temps, j'avois bon « espoir de lui vuider son royaume de ses ennemis d'Angleterre. <t II a de bons serviteurs qui s'y emploieront de mêmes efiets que

« moi ; et vous , messire OUvier, pour le prenier. Je vous prie 4ie « reprendre l'épée qu'il me commit , quand il me donna i'épée « de comiétable, et la lui rendre; il sfianra bien en dispcaer et « &ire élection de personne digne. Je lui recommande ma femme « et mon frère; et adieu, Je n'en puis plus. » Du Gnesclia n'é* crivoit pas , mais il savoit signer. J'ai vu sa 43igDalure , Bertrand, au bas de quelques dispositions de famille.

Châffles V ne .survécut à Du Guesclin que de deux mois et quatre jours; il mourut au ch4teau de Beaoté-sur^Manie, te le septiembre, A midi, de l'an 13^. Ge prince disoit des rois : « Je ne « les trouve heureux que parcequ'ils peuvait fiûre du bien : » mot qui peint toute sa vie.

Le r^ne de Gbarles y Alt un règne de réputation, et deMCoaiposition de la monarcUe. L'art militaire fit des progrès considérables sous le bon connétable , Bayard dans sa jeunesse , Tnrenne dans son Age mûr . Une sagesse obstinée renferma Charles Y dans aon palais ; il se souvenoît de Ck*écy ei de Poitiers ; il vouloit confier te sort de la France , non à l'impétuosité, mais i la paitence du courage françois. Il laissa le royaume ouvert à toutes tes courses d'Edouard, qui promena ses troupes de Bordeaux A Calais et de Calais à Bordeaux, tant qu'il voulut. Nos soldats voynent avec dépit, du haut des remparts où on tes (enoît oonânés, ces courses; mais les Anglois perdoient toujours quelques places; tes provinces cédées se fatiguoient du joug étranger ; les anciens grands vassaux de la couronne portoient leurs plaintes aux pieds de Charles Y , qui , la main appuyée sur te cœur de la France , et sentant U vte revenir, parloit en mattre.

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