L'ESTOILE
Le jour et le lendemain de la mort des Guise, Henri III fit arrêter le cardinal de Bourbon, la duchesse de Nemours, le duc de Nemours son fils, le prince de Joinville, le duc d'Eibeuf et l'archevôquede Lyon; les autres seigneurs de la Ligue qui se trouvoient à Blois se sauvèrent de vitesse. Toutes les boutiques furent fermées ; il tomba des torrents de pluie. Les corps du duc et du cardinal de Guise, transportés dans une des salles basses du château, furent découpés par le maître des hautes-œuvres , puis brûlés en lambeaux pendant la nuit, et leurs cendres enfin jetées dans le fleuve. Un roi de France couchoit au-dessus de cette boucherie; il pouvoit entendre les coups de hache qui dépeçoient les corps de ses grands sujets , et sentir l'odeur de la chair des victimes. Selon une autre version beaucoup moins authentique que celle de Miron et de L'Estoile, les corps des deux frères auroient été mis dans de la chaux vive. Madame de Montpensier attendoit à Paris le moine qui devoit sortir de ses bras pour aller planter son couteau dans le ventre de Henri III , comme le duc de Guise étoit sorti des bras de madame de Noirmoutiers pour tomber sous le poignard des gardes de ce monarque.
En 1807, revenant de la Terre-Sainte, je passai à Blois , et visitai le château ; il étoit rempli de prisonniers de guerre. Ce fut un soldat polonois qui me montra la salle des états , la chambre où le duc de Guise avoit été assassiné, et sur le pavé' de laquelle on avoit cru voir longtemps des traces de sang. Qu'étoit devenu Henri III, roi de Pologne? Où étoit alors la race des monarques françois ? Où est aujourd'hui celui qui avoit poussé ses soldats au delà de la Vistule , celui qui, changeant la face de l'Europe, avoit fait oublier les plus grandes époques de notre histoire? La Loire a roulé les cendres du duc de Guise à cet océan qui emprisonne celles de Napoléon de l'autre côté de la terre. Ainsi les siècles se vont eflSaçant les uns les autres. Il ne reste que Dieu pour rendre compte de toutes ces vanités des sociétés humaines.
Lorsque la nouvelle de la mort des deux frères parvint dans la capitale, le premier moment fut de la stupeur et de l'effroi ; mais bientôt les ligueurs se soulèvent ; le duc d'Aumale , créé gouver- -• neur de Paris, fait fouiller les inaiisons des royaux et des politiques, et emprisonner les suspects. Le prédicateur Lincestre déclare que le vilain Bérode (anagramme du nom Henri de Valois) u'étoit plus
roi des François. Il oblige ses auditeurs à jurer de répandre jusqu'à la dernière goutte de leur sang , d'employer jusqu'à la dernière obole de leur bourse pour venger la mort des princes. Le premier président de Harlay étoit assis devant la chaire; Lincestre, l'apostrophant, lui crie : « Levez la main, monsieur le président ; le* « vez-la bien haut ; encore plus haut, afin que le peuple la voye. »
Le peuple arracha partout les armoiries du roi , les brisa , les foula aux pieds , les jeta dans le ruisseau , et détruisit les beaux monuments élevés , dans l'église de Saint-Paul , à Saint-Mesgrin , Gaylus et Maugiron. Le parlement presque tout entier fut mis à la Bastille et à la Conciergerie par Bussy Le Glerc. On obligea le président Brisson à tenir audience, Edouard Mole, conseiller en la cour , à remplir les fonctions de procureur-général , Jean Lemaîtreet Louis d'Orléans à accepter la place d'avocats du roi. Brisson déposa , le 21 janvier , devant deux nolaires , une protestation secrète contre tout ce qu'il pourroit être obligé de faire ou de dire contre les intérêts du roi; précaution èi pressentiment d'un homme foible qui ne se sentoit pas capable de remplir tous ses devoirs , et qui cependant se sentoit le courage de mourir.
Un héraut , dépéché par Henri aux Parisiens , fut renvoyé sans réponse et avec ignominie. La faculté de théologie (c'est-à-dire, selon le sieur de L'Estoile , huit ou dix soupiers et marmitons) déclara les sujets déliés du serment de fidélité et d'obéissance à Henri de Valois , naguère roi.
Prtmum qtwd populus hujus regni sotutus est et liberatus a sacramento fidetitatù et obedientiœ prafato Henrtco régi prastûo. Deinde, etc.
Sur la requête de la duchesse douairière de Guise , le parlement rendit un arrêt dans la forme suivante :
Arrcsts de la court souvei^aine des pairs de France y donnez contre Us meurtriers et assassinateurs de messieurs les cardinal et duc de Guyse,
tt Veu par la court, toutes les chambres assemblées, la requeste « à elle présentée par dame Catherine de Clèves, duchesse douai- «^ rière de Guise, tant en son nom que comme tutrice naturelle « de ses enfants mineurs : contenant que le feu seigneur, duc de « Guyse, pair et grand maistre de France, son mary , estoit fils « d'un prince qui a remply toute la terre du renom de ses vertus, « si utiles à la France , que l'ayant estendue du côté d'Allemaigne, « par la conservation de Metz, il Ta rejointe, du côté de l'Angle- « terre y à la grande nûter, son ancienne borne ; psûr la prise de Ca-
« lais , et d'un autre endroit , il l'a délivrée de la terreur d'une « place par avant réputée inexpugnable, par la ruine de Thiontc ville. Puis ayant heureusement travaillé à purger ce royaume « du venin contagieux de l'hérésie, qui Tavoit quasi tout infecté, « et se voyant prest d'en venir à bout , il fut proditoirement meur- « try et assassiné par les ennemys de Dieu et de son Église , délais- « sant trois enfants qui se sont toujours montrés vrais héritiers des « vertus de leur père, même de son zèle ardent en la religion
« catholique , apostolique et romaine
tt Ceux qui veulent toute jours continuer la dissolution de leur première vie et préparer « le chemin à la domination des hérétiques , n'en peuvent ima- « giner un plus propre moyen que le massacre des princes qui « s'estoient toujours montrez les plus aflectionnez au soulage- « ment du peuple et à la conservation de la pure religion catho- « lique. Pour l'exécution duquel desseing ayant rejuré l'édit d'u- « nion , et renouvelé les autres promesses d'assurance tant par « sermens solennels que par toutes autres simulations de bien- « veillance , voires jusques à se dévouer par imprécations pleines « d'horreur, après avoir prins la sainte Eucharistie. EnDn, le « vingt-troisième décembre, le duc de Guyse, qui esioit assis au « conseil , ayant esté mandé de la part du roy , et s'estant levé et « acheminé pour y aller seul , nud , et sans autres armes que l'es-' M pée nec avec sa qualité, comme celui qui ne se fust jamais défié « d'une si indigne perfidie , est cruellement massacré par plusieurs
« meurtriers expressément disposés à cet effect
« La suppliante
« desireroit en reformer de l'ordonnance d'icelle , requéroit à cette « cause commission de la dicte court luy estre octroyée pour in- « former des faicts susdits , circonstances et dépendances, et ce, « par tels des conseillers de la dicte court qu'il lui plairpit com- « mettre pour l'information veue et rapportée estre décrétée « contre ceux qui se trouveroient chargez et coupables, et au- « trement procéder comme de raison. Oy sur ce le procureur-gé- « néral, qui l'auroit requis. Et- tout considéré la dicte court, « toutes les chambres assemblées , a ordonné et ordonne commis- « sion d'icelle estre délivrée à la dicte suppliante. »
Cet arrêt fait revivre le pouvoir souverain de la cour des pairs même sur un roi, et ce roi est le roi légitime ^ le roi de France; l'information doit être faite contre ceux qui se trouverotu chargés et coupables ; ces coufàhles sont les jissassins, et leur chef Henri xk
î^52 ANALYSE RAISONNÉÉ
Valais : enfin le parlement se prétend la cour des pairs : voilà l'aristocratie entière ressuscitée , appuyée de la fougue populaire et recommençant sa vie d'un moment par le jugement d'un roi : qu'a fait de plus la démocratie de 1793 ?
D'un autre côté, Henri III, en Taisant mourir les deux Guise, avoitagi selon les principes de la monarchie d'alors : toute justice émanoit du roi ; le roi étoit le souverain juge -, il étoit aussi le pouvoir constituant^ il étoit aussi le pouvoir exécutif; il faisoit la loi et l'appliquoit; il portoit le glaive et la Qiaia de justice^ il avoit droit de prononcer l'arrêt et de frapper; un meurtre de sa part pouvoit être inique , mais il étoit légal. Le despotisme est fondé sur les mômes principes que la démocratie : les spoliations et les massacres sont légaux par le peuple souverain ; les confiscations et les assassinats sont également légaux par le monarque absolu.
Vous voyez ici face à face Tancienne aristocratie et l'ancienne monarchie avec tous leurs principes et tous leurs inconvénients.
Un service solennel fut fait à Notre-Dame pour le duc et le cardinal de Guise. On exposoit partout leurs portraits ou leurs images en cire , percés de grands poignards. Passoient et repassoient des processions où hommes et femmes, garçons et filles, marchoient pêle-mêle et demi-nus d'église en église. « Ce bon religieux a de chevalier d'Aumale s'y trou voit ordinairement, jetant au « travers d'une sarbacane des dragées musquées aux demoiselles « auxquelles il donnoit des collations , auxquelles la sainte Beuve •< n'étoit oubliée, qui , seulement couverte d'une fine toile et d'un <« point coupé à la gorge , se laissa une fois mener par-dessous le u bras au travers de l'église de Saint- Jean, et muguetter au scan- « dale de plusieurs. >» (L'Estoile). .
Mais rien ne fut plus remarquable qu'une procession générale de petits enfants des deux sexes, au nombre de cent mille, portant des cierges ardents qu'ils étêignoient sous leurs pieds , en disant : « Dieu permette qu'en bref la race des Valois soit entière- « ment éteinte ! »
Les prédicateurs redoubloient d'invectives contre le roi. « Ce « teigneux, disoit le docteur Boucher, est toujours coiffé à la u turque, d'un turban, lequel on ne lui a jamais vu ôter môme M en communiant , pour faire honneur à Jésus-Christ ; et quand « ce malheureux hypocrite sembloit d'aller contre les Reîtres, il « avoit un habit d'Allemand fourré et des crochets d'argent qui « signifioient la bonne intelligence et l'accord qui étoient entre w lui et ces diables noirs enpistoletés ; bref, c'est un Turc par la
M tète , un Allemand par le corps , une harpie par les mains , un « Anglois par la jarretière , un Polonois par les pieds, et un vrai « diable en l'ame. >»
Lincestre , curé de Saint-Gervais , déclara , le mercredi des Cendres, qu'il ne prêcheroit point TÉvangile, mais qu'il prôcheroit « la vie, gestes et faits abominables de ce perfide tyran Henri de
« Yalois Il tira de sa poche un des chandeliers du roi
« que les Seize avoient dérobé aux capucins, et auquel il y avoit « des satyres engravés , lesquels il affirmoit être les démons du « roi , et que ce tyran adoroit pour ses dieux. » (L'Estoile.)
Henri HI avoit été un des massacreurs de la Saint-Barthélémy -, il étoit religieux jusqu'à la superstition : ilaimoit les moines ; il en avoit établi d'une nouvelle sorte à Paris , les Feuillants ; il passoit une partie de sa vie à visiter les églises, à faire des processions et des pèlerinages pieds nus , en habits de péuitent. Il étoit grand ennemi des réformés ; il avoit gagné contre eux , avec beaucoup de vaillance, les deux batailles de Jarnac et de Moncontour ; enfln , il s'étolt déclaré le chef de la Ligue : rien de tout cela ne lui valut, parcequ'il avoit contre lui la haine des prêtres , qui lui préféroient les Guise. La manière dont ils parvinrent à lui enlever l'opinion populaire est un chef-d'œuvre d'industrie et de calomnie : prédications, libelles, gravures, tout fut employé. Dans une oraison funèbre du duc de Guise, Muldrac de Senlis compare Henri de Yalois au mauvais riche, « lequel Henri, dit-il, nous avons vu « non-seulement estre habillé de pourpre et d'escarlate, mais <« avec ses mignons, habillés de mesme, et encore plus richement u que lui, mener une vie dissolue, danser tout nud avec une « femme ' publique qu'il a fait exprès venir de loing pays. »
« U n'étoit plus question , dit un autre écrit, parlant du roi et « du duc d'Espernqn , il n'étoit plus question que de vivre selon « la sensualité ; chassant la vertu bien arrière d'eux , aujourd'hui « (en secret néanmoins) ils usoient d'une sorte de libertinage * , «t et demain d'une autre : ores se faisant servir à table dans le « cabinet par des feoAmes toutes nues , et par après faisant un « nouveau mesnage. »
De méchantes gravures représentoient la Loire roulant des noyés, avec cette explication : Figure des cruauté» que Henry de Valois avoit exécutées contre les gens de bien qui ne trouvoient bons Mes mauvais déporiemenis. Dans une autre gravure, on voyoit une grande main marquée de trois fleurs de lis , saisissant par les che-
> Je change le mot du textet — * Je change encore le mot du texte.
r54 ANALYSE RAISONNÉE
veux , avec des doigts crochus , une religieuse à genoux devant un crucifix*, l'inscription portoit : Figure de la Vierge religieuse violée à Poissy par Henry de Valois.
Une autre main, se glissant à travers les barreaux, s'étendoit sur une croix enrichie de diamants et couchée sur un coussin de velours; on lisoit au-dessous de l'image : Pourtraici du sacrilège fait par Henry de Valois en la Sainte-Cbapelle à Paris. Ce prince étoit accusé d'avoir dit, en regardant la couronne d'épines de la Sainte-Chapelle : « Jésus-Christ avoit la tête bien grosse. »
Le duc de Mayenne , pressé par sa sœur la duchesse de Montpensier, étoit arrivé à Paris : le conseil de l'union le déclara lieutenant-général de l'état royal et couronne de France. Paris , bien différent alors de ce qu'il éfoit sous le roi Jean aux temps féodaux, commençoit à prendre sur la France compacte et nationalisée cet ascendant qu'il a conservé : le reste du royaume catholique l'imita, et se révolta contre l'autorité de Henri IIL
Ce prince avoit fait à Blois la clôture des états le 16 janvier 1589; de là, après avoir manqué Orléans, il s'étoit retiré à Tours presque sans troupes. Il appela auprès de lui les membres fugitifs du parlement de Paris , de la chambre des comptes et de la cour des aides , et il entama des négociations avec le roi de Navarre.
Le Béarnois, pendant la tenue des états de Blois, avoit présidé l'assemblée des églises réformées à La Rochelle ; il faisoit la guerre en Poitou et dans la Saintonge , ayant en tète le duc de Nevers , qui commandoit les troupes royales : par le conseil de Mornay , il publia un manifeste qui tendoit à le rapprocher de Henri III et de la nation; on y trouve ses sentiments, son caractère et son style : « Plût à Dieu que je n'eusse jamais été capitaine, puisque « mon apprentissage devoit se faire aux dép^os de la France! Je « suis prêt à demander au roi , mon seigneur, la paix , le repos
« de son royaume et le mien On m'a souvent
«< sommé de changer de religion ; mais comment? la dague à la
tt gorge Si vous desirez simplement mon salut, je
« vous remercie ; si vous ne desirez ma 'conversion que par la « crainte que vous avez qu'un jour je vous contraigne , vous avez « tort. »
Le roi de France craignoit de se joindre au roi de Navarre : sa répugnance auroit été fondée en politique , s'il eût été le chef de l'opinion catholique ; mais c'étoit le duc de Mayenne qui étoit alors à la tête de cette opinion , comme frère et iwiccesseur du duc
de Guise. Néanmoins l'accord fut fait entre les deux rois par rentremise de Diane, légitimée de France, sœur naturelle de Henri III. On stipula une trêve d'un an , avec clause de déclarer conjointement la guerre au duc de Mayenne. Le duc se présenta avec une armée, et fut sur le point d'enlever Henri dans la ville qui lui servoit d'asile. L'entrevue de Henri III et du Béarnois eut lieu au Plessis-lez-Tours , le dernier jour du mois d'avril 1689, Le roi de France attendoit le roi de Navarre dans les jardins du château de Louis XI. Il n'y a voit alors ni chausse-trapes , ni broches , ni grilles de fer, ni gibets , mais une grande foule de capitaines et de soldats curieux de ce spectacle d'union au milieu des haines si vives qui divisoient la France.
Le Béarnois arriva : « De toute sa troupe, nul n'avoit de man* « teau et de panache que lui; tous avoient l'écharpe, et lui « vêtu en soldat, le pourpoint usé sur les' épaules et aux côtés « de porter la cuirasse. Le haut-de-chausses de velours feuille » morte, le manteau d'écarlate, le chapeau gris, avec un grand « panache blanc. »
Les deux Henri se virent longtemps sans se pouvoir approcher, à cause de la foule. EnGn , le premier Bourbon se jeta aux pieds du dernier Valois , qui le releva et l'embrassa en l'appelant son frère.
Henri de Navarre écrivit à Mornay : « La glace a été rompue, « non sans nombre d'avertissements, que, si j'y allois, j'étois » mort : j'ai passé l'eau en me recommandant à Dieu. » G'étoit à peu près la position du duc de Guise à Blois-, mais la confiance du Balafré vint du mépris et du désespoir, et celle du Béarnois d'une conscience sans reproche.
Les rois s'avancèrent vers Paris. La réunion de l'armée protes- , tante et de l'armée catholique sous le môme étendard changea la nature des événements. Jusque-là il avoit été possible que ces guerres civiles religieuses devinssent une véritable révolution. Tant que les réformés eurent un drapeau à part , leur marche vers l'avenir, et l'indépendance de leurs principes , pouvoient amener un changement dans la constitution de l'État ; mais aussitôt que les catholiques et les huguenots se rangèrent sous un commun chef, l'esprit aristocratique républicain se perdit-, la monarchie triompha ; les troubles de la France ne furent plus qu'une vulgaire question de personnes et de malheurs stériles.
Divers petits combats eurent lieu. Les soldats de l'armée de Mayenne forçoient les prêtres de baptiser les veaux , les moulons,
766 ANALYSE RAISONNEE
les cochons , et de leur donner les noms de carpes , de brochets et de barbots.
Henri, exconfimunié par le pape, reçut la nouvelle de cette excommunication à Etampes. « Le remède à cela , lui dit le Béarnois , c*est « de vaincre , et vous serez absous. » Un gentilhomme , envoyé de la part du roi à madame de Montpensier, lui déclara , de la part de son maitre, qu'elle entretenoit le feu de la sédition, et que, si elle tomboit jamais entre les mains du roi , il la feroit brûler vive. Elle répondit : « Le feu est pour les sodomites comme lui. » Les rois vinrent asseoir leurs camps devant Paris; leurs armées réunies, en y comprenant les dix mille Suisses amenés par Sancy , s'élevoient à plus de quarante mille hommes. Henri III prit son logement à Saint-Cloud, dans la maison de Gondy. Contemplant la capitale de la France du haut des collines, il disoit : « Paris, M tête trop grosse pour le corps, tu as besoin d'une saignée pour <c te guérir. »» (Davila.) Jacques Clément mit fin à ses menaces et à ses espérances. Il tua le roi d'un coup de couteau à Saint- Gloud , le 1" août 1589. « Vous pouvez juger, monsieur, écrit un « témoin oculaire, quel étoit ce piteux et misérable spectacle « de voir d'un côté le roi ensanglanté, tenant ses boyaux entre « ses mains , de l'autre ses bons serviteurs qui arrivoient à la file, « pleurant, criant , se déconfortant. » {Leitre de La Guesle.)
Charles de Valois , fils naturel de Charles IX et de Marie Touchet, comte d'Auvergne et duc d'Angoulôme, avoit rencontré Jacques Clément en allant chez le roi. «« Je trouvai ce monstre <c de moine, dit-il dans ses trop courts Mémoires, que la nature « avoit fait de si mauvaise mine , que c'étoit un visage de démon « plutôt que de forme humaine. »
La sœur du duc de Guise , la fière Montpensier , n'avoit pas craint de se livrer à ce démon pour lui mettre le poignard à la main.
Henri fit dresser un autel vis-à-vis de son lit ; son chapelain y dit la messe *, au moment des élévations , Henri prononça ces paroles : « Seigneur Dieu , si tu connois que ma vie soit utile et «c profitable à mon peuple et à mon État , conserve-moi et me « prolonge mes jours , sinon prends mon corps et sauve mon M ame^ ta volonté soit faite! » {Certificat de plusieurs seigneurs,)
Le roi de Navarre arriva ; Henri UI lui tendit la main : « Mon « frère, lui dit-il, vous voyez comme vos ennemis et les miens «t m'ont traité; il faut que vous preniez garde qu'Us ne vous en 9 fassent autant. » Henri déclara que le roi de Navarre étoit son
« légitime successeur^ il invita le^ seigneurs présents à le recon* « noître. »
«« Je ne regrette point d'avoir peu vécu , puisque je meurs en « Dieu ; je sais que la dernière heure de ma vie sera la première « de mes félicités; mais je plains ceux qui me survivent, mes « bons et fidèles serviteurs
«« Je vous conjure tous , par l'inviolable fidélité que vous devez à « votre patrie, et par les cendres de vos pères , que vous demeu- « riez fermes et constants défenseurs de la liberté commune , « et que vous ne posiez les armes que vous n'ayez entièrement « nettoyé le royaume des perturbateurs du repos public ; et d'autt tant que la division seule sape les fondements de cette monaru -chie, avisez d'être unis et conjoints en une môme volonté. Je « sais , et j'en puis répondre , que le roi de Navarre , mon beau- « frère , légitime successeur de cette couronne , est assez instruit u ès-lois de bien régner, pour bien savoir commander choses « raisonnables; et je mé promets que vous n'ignorez pas la juste « obéissance que vous lui devez. Remettez les difTérends de la « religion à la convocation des états du royaume, et apprenez H de moi que la piété est un devoir de l'homme envers Dieu , sur <t lequel le bras de la chair n'a point de puissance. Adieu , mes « amis ; convertissez vos pleurs en oraisons, et priez pour moi. » {Histoire des derniers troubles , liv. V. ) Henri III expira le mercredi 2 août , deux heures après minuit , ayant pardonné à ceux qui avaient pourchassé sa blessure, (Certiflcat des seigneurs.)
S'il y avoit douleur à Saint-Cloud , il y avoit joie à Paris : maudit ici , béni là ; admiré dans un parti , ravalé dans l'autre ; grand ou petit personnage en deçà ou au delà d'une limite et d'un jour, traîné du mausolée à l'égout, ou transporté de l'égout au mausolée : tel est le sort de tout homme qui s'est fait un nom dans les temps de factions. Les véritables paroles de Henri III, sur son lit de mort, furent graves et courageuses; les ligueurs lui prêtèrent d'autres discours ; ainsi les révolutionnaires falsifièrent les Mi" moires de Cléry, et mirent'dans la bouche de Louis XVI à l'échafaud des expressions ignobles. On vendoit dans les rues de Paris, en 1589 , les propos lamentables de Henri de Valois : « O Satan ! tu
« m'as versé au commencement de bon vin
« Déjà ma sentence est prononcée , mon sépulcre et tombeau jà « prest et appareillé aux ténèbres, pour me recevoir à cause de " mes péchés. Où est maintenant la grandeur de mes richesses?
« la multitude de mes barons et* gentilshommes ? Où sont mes « gendarmes et Tordre de mes armées ? Où est l'appareil de mes « délices ? Où sont mes chiens de chasse ? Où sont mes chevauce légers? Où sont mes oiseaux , si bien chantants? Où sont mes
« grandes salles, si richement peintes et tapissées?
« O mes péchés et délices , me rendez-vous ce que vous m'aviez
« promis? Oh ! qui sera mon loyal
« ami ! mon féable secours à ce mien dernier besoin , à cette
« étroite heure de ma départie ! Je
t< suis tourmenté très âprement par la véhémente chaleur du feu , «t par la très furieuse rigueur du froid, par les ténèbres, fumée, « grand'faim, grand'soif, puantise, par horrible vision des diatt blés, et leurs cris perpétuels et épouvantables, et par le ver.de
Cl ma méchante et malheureuse conscience
w Mes mains mollettes , qui , pour chasser le froid et l'ardeur du « soleil, étoient jadis couvertes de gants, et mes bras, be^ux et « jolis , ornés de bracelets , mes pieds semblablement , en somme « tout mon corps endure tourment. Je suis laid , vilain , passible, « pesant, obscur ; choses tristes , déconfortées , me sont exhibées
« et représentées
« En tourments demeurerai et en privation étemelle de la visioa « de Dieu. »
. Les ligueurs faisoient de Henri m un ennemi de Dieu , et les révolutionnaires faisoient de Louis XVI un ennemi de la liberté.
L'effet de la mort de Henri , dans le camp des deux rois , étoit représenté aux Parisiens avec un mélange d'exaltation, de raillerie et de vérité propre à agir sur la foule. « Les nouvelles de cette « prompte mort furent incontinent semées par tout le camp \ et « d'Espernon de se contrister et pleurer comme un veau, et mesr- « sieurs de la garde de se regarder l'un et l'autre les bras croisés , « et les politiques qui avoient fait saler leurs états pour les mieux w conserver, de demeurer étonnés , et les Suisses de boire , et ceux « qui pensent de succéder à la couronne , de rire en cœur, et faire <c bonne mine et mauvais jeu , maudissant les ligueurs et encore « plus le pauvre Jacobin , qui , tout mort, est tiré à quatre che- « vaux et brûlé par après. Je vous laisse à penser le mal qu'il en- « duroit, étant traité ainsi après sa mort. Son ame cependant ne u laisse de monter au ciel avec les bienheureux ; de celle de Henri « de Valois, je m'en. rapporte à ce qui en est, >» {Discours véritable de l'étrange et subite mort de Henri de Valois. )
Lorsque madame de Montpensier reçut la première nouvelle de
l'assassinat , elle sauta au cou du messager : « Ah.I mon ami, soyez « le bienvenu ! Mais est-il vrai au moins ? ce méchant , ce perGde , « ce tyran est-il mort? Dieu , que vous me faites aise ! Je ne suis, « marrie que d'une chose , c'est qu'il n'ait pas su , avant de mou- « rir, que c'est moi qui l'ai fait faire. » Elle courut chez madame de Nemours , sa mère , monta avec elle en carrosse , et s'en alla de . rue en rue , distribuant des écharpes vertes , couleur d'une espèce de deuil dérisoire consacré aux fous : « Bonne nouvelle ! mes amis I « s'écrioit-elle , bonne nouvelle ! le tyran est mort ; il n'y a plus « de Henri de Valois en France ! » ( Î^'Estoile. )
Madame de Nemours , du haut des degrés du grand hôtel des Cordeliers, harangua le peuple. On fil des feux de joie •, les prédicateurs canonisèrent Jacques Clément ; on publia les actes du Martyre de frère Jacques Clément , de l'ordre de saint Dominique. On vendoit à la foule le portrait du moine, avec des vers dignes du héros :
Uojeane Jacobin, nommé Jac<]ae8 Clément, Dans le bourg de Saint-GIoud une lettre présente A Henri de Valois , et Tertueusement Un coQtean fort pointa dans restomao lai plante.
Sixte-Quint , en plein consistoire , déclara que le régicide de Jacques Clément étoit comparable, pour le salut du monde, à l'Incarnation et à la Résurrection, et que le courage du religieux jacobin surpassoit celui d'Éléazar et de Judith. Ce pape avoit trop peu de conviction politique et trop de génie pour être sincère dans ces comparaisons sacrilèges ^ mais il lui importoit d'enbourager des fanatiques prôU à tuer des rois au nom du pouvoir papal. Le parlement de Toulouse ordonna qu'une procession solennelle auroit lieu tous les ans , le jour de l'assassinat du roi. (Dupleix.)
Au reste , jamais coup de poignard n'a produit plus grand effet et révolution plus subite; il dispersa une armée formidable qui assiégeoit Paris ; il coupa une branche sur l'arbre de saint Louis , et fit pousser un autre rameau royal : une couronne catholique tomba sur la tôted'uli prince huguenot, lequel prince, abandonnant le protestantisme, priva les religionnaires de leur chef, et anéantit cette espèce d'avenir qui pouvoit naître de la Réformation.
Coligny, le connétable de Montmorency, le maréchal de Saint- André , François de Guise et le premier cardinal de Guise , les deux Condé , Henri de Guise, et le cardinal son frère, Catherine
de Médicis , n'éloient plus; ain3i les personnages les plU3 remar-
760 ANALYSE RAISONNEE
quabledsous les règnes de Henri II , de François II , de Charles IX , de Henri III , disparoissent avant et avec le dernier prince de cette race. Le règne des Valois finit à Saint-Gloud, le 2 août 1589; celui des Bourbons y commença le même jour, pour y finir le 31 juillet isao.
Maintenant il est essentiel de dérouler de suite le tableau des mœurs depuis Henri II jusqu'à Henri lY, parcequ'il offre des choses qu'on n'avoit point encore vues en France , et qu'on ne reverra jamais. Les orgies sanglantes de la république révolutionnaire ne reparoltront pas davantage : les mœurs, aux deux époques , étoient symptomatiques de faits épuisés.
La débauche et la cruauté sont les deux caractères distinctifs de rère des Valois.
A la Saint-Barthélémy, sans parler du meurtre général, un nommé Thomas se vantoit d'avoir massacré quatre-vingts huguenots dans un seul jour. Coconas épouvanta Charles IX lui-mémo par son récit : il avt)it racheté trente huguenots des mains du peuple, et les a voit tués à petits coups de stylet, après leur avoir fait abjurer leur foi sous promesse de la vie. Le parfumeur de Catherine de Médicis , « homme confit en toutes sortes de cruautés « et de méchancetés , alloit aux prisons poignarder les huguenots , « et ne vivoit que de meurtres, brigandages et empoisonne- «< ments. »
On entretenoit des assassins à gages comme des domestiques : • les Guise en avoient , les Châtillon en a voient , les rois en a voient ; tous ceux qui les pouvoient payer en avoient, et ces assassins connus n'étoient point ou étoient rarement punis. Charles IX , son frère, roi de Pologne (et depuis Henri III), Henri, roi de Navarre, et le bâtard d'Angoulême, étant allés dîner chez Nantouillet, prévôt de Paris, lui volèrent sa vaisselle d'argent. Ce jour-là même Nantouillet avoit caché chez lui quatre coupe-jarrets pour commettre un meurtre qu'ils exécutèrent. Ces quatre hommes 9 entendant le fracas que faisoient les rois , et se croyant découverts , furent au moment de sortir de leur repaire le pistolet à la main.
Marguerite de Valois fît poignarder dans son lit Du Gouast , favori de Henri III.
Outre les assassins à gages , on s'attacboit des braves qui se provoquoient entre eux, et qui ressuscitèrent les gladiateurs gaulois. Ces jeunes gentishommes , qui s'attachoient à des maîtres , passoient les jours d^ns les salles basses du Louvre à tirer des
DE L'mSTOIRE BE FRANCE. 761
armes, ou dans la campagne à franchir des fossés, à manier le pistolel et la dague. Les amis se lioient par des serments terribles : quand un ami faisoit une absence, l'ami restant prenoit le deuil j laissoit croître sa barbe, se rcfusdit à tous plaisirs, et paroissoit plongé dans une mélancolie profonde. Les femmes entroient dans ces associations romanesques : au signal de sa maîtresse , il se falloit précipiter dans une rivière sans savoir nager, se livrer aux bétes féroces, ou se déchiqueter avec un poignard.
On jouoit avec la mort : Henri III portoit un long chapelet dont les grains étoient des têtes de mort, et qu'il appeloit le fouet de ses grandes haquenées. Il avoit encotre de petites têtes de mort peintes sur les rubans de ses souliers. Si on l'eût cru , on auroit transformé le bois de Boulogne en un cimetière, qui seroit devenu ce qu'est aujourd'hui le cimetière de l'Est. Marguerite de Valois et la duchesse de Nevers se firent apporter les têtes de Coconas et de La Mole, leurs amants décapités^ elles les baisèrent, les embaumèrent, et les baignèrent de leurs larmes. Villequier tue sa femme, parcequ'elle ne se vouloit pas prostituer à Henri HI. Simiers tue son frère, chevalier de Malte, que sa femme aimoit. Baleins condamne à mort, dans son château, un jeune homme qui avoit séduit sa sœur; la sentence est rédigée par un prétendu greffier, dans une moquerie de cour de justice ^ Baleins prononce l'arrêt et l'exécute. Le soldat corse San-Pietro étrangle Vanina , sa femme; menacé d'un jugement, il vient à la cour, et dit : Qu importe au roi , qu'importe à la France la bonne ou la mauvtùse intelligence de Pierre avec sa femme? Pierre reste estimé et impuni.
Tous les jours il y avoit des rencontres de cent contre cent , de deux cents contre deux cents , comme au moyen-âge de l'Italie ; à tous propos des duels d'un contre un , de deux contre deux, de quatre contre quatre \ ceux de Caylus, de Maugiron, d'Antragues, de Riberac , de Schomberg et de Livarot , sont entre les plus connus.
Bussy d'Amboise avoit aimé Marguerite de Valois , qui ne s'en cache pas dans ses Mémoires. Attaché au duc d'Anjou , Bussy insultoit incessamment les mignons du roi. « Entrant dans la cham- « bre du roi avec cette belle façon qui lui étoit naturelle , le roi lui
»« dit qu'il vouloit qu'il s'accordât avec Caylus »» Bussy lui
« répond : « Sire, s'il vous plaît que je le baise, j'y suis tout disposé. » « Et , accommodant les gestes avec la parole , lui fit une embras- « sade à la pantalone. >> (Marguerite de Valois.)
Bussy avoit une intrigue avec la fenmie de Charles de Chambreis,
comte de Montsoreau , grand-veneur du duc d'Anjou ; il en parloit dans une lettre qu'il écrivoit à ce prince , lui disant qu'il lenoit dans ses /E/e£s la biche du grand-veneur. Le duc d'Anjou montra cette lettre à Henri m, qui , haïssant Bussy , la communiqua au mari offensé. Montsoreau contraignit sa femme de donner un rendez-vous à Bussy au château de Gonstanciëres , et l'y fit assassiner. Bussy , gouverneur d'Anjou , ctoit abbé de Bourgueil , et son messager d'amour étoit le lieutenant-criminel de Saumur. <« Telle fut «< la fîn du capitaine Bussy, d'un courage invincible, haut à la
« main , fier et audacieux , aussi, vaillant que son épée
« mais vicieux et peu craignant Dieu -, ce qui causa son malheur, «< n'étant parvenu à la moitié de ses jours , comme il advient aux « hommes de sang tels que lui. » Bussy, grand massacreur à la Saint-Barthélémy , égorgea ce jour-là Antoine de Clermont , son parent , avec lequel il avoit un procès. «* Tous ces spadassins , dit « L'Estoile, ne croyoient en Dieu que sous bénéflce d'inven- « taire. »
Le vicomte de Turenne , qui fut depuis le maréchal de Bouillon , ayant pour second Jean de Gontaut , baron de Salignac , se battit , sur la grève d'Agen , contre Jean de Durfort de Duras- Rauzan et Jacques de Duras, son frère. Le vicomte de Turenne reçut traîtreusement dix-sept blessures. Rauzan fut accusé d'avoir porté une cotte de mailles sous ses vêtements, ou d'avoir aposté dix ou douze hommes qui assaillirent , pendant le combat , le vicomte de Turenne.
Gomme dans les proscriptions romaines , on tuoit pour confisquer les biens, sans jugement , et sans qu'il y.eût des vaincus et des vainqueurs. « En ce temps, la bonne dame Gatherine, en fa- « veur de son mignon de Retz , qui vouloit avoir la terre de Ver- « sailles, fit étrangler aux prisons Lomcnie, secrétaire du roi, « auquel ladite terre appartenoit, et fit mourir encore quelques « autres pour récompenser ses serviteurs de confiscations. » (L'Estoile.)
Cette cruauté des mœurs privées se retrouvoit à la guerre : Alphonse Ornano , fils du Corse San-Pietro , exécutoit lui-môme les sentences de mort qu'il prononçait contre ses soldats. Un de ses neveux, ayant manqué à quelque devoir militaire, vint pour dîner avec son oncle : Alphonse se lève , le poignarde , demande à laver ses mains , et se remet à table.
Montluc , du parti catholique , dit dans ses Mémoires : « Je re- <« couvrai deux bourreaux , lesquels on appela depuis mes laquais ,
« parcequ'ils étoient souvent avec moi. On pouvoit connoitre par « où j avois passé , car, par les arbres sur les chemins,- on trou- « voit les enseignes. >» — « Il apprenoit à ses enfants à être tels « que lui , et à se baigner dans le sang , dont Tainé ne s'épargna « pas à la Saint-Barthélémy. » Cet homme farouche fut blessé à l'assaut de Rabasteins d'une arquebusade qui lui perça les deux joues et lui enleva une partie du nez ^ il cacha sous un masque , le reste de sa vie , ces traits déchirés à la guise de ses victimes. Il eut l'intention de fmir ses jours dans un ermitage au haut des Pyrénées, comme les ours.
Son rival de férocité chez les calvinistes étoit le baron des Adrets : « Au regard farouche, au nez aquilin, au visage maigre « et décharné , et marqué de taches de sang noir. » (De Thou.) A Montbrison , il s'amusoit à faire sauter du haut d'une tour les prisonniers qu'il avoit faits. Un d'entre eux hésite; il prend deux fois son élan ; des Adrets s'écrie : « C'est trop de deux fois. » — « Je « vous le donne en dix , »» répond le prisonnier. On reconnoit le soldat françois.
La ville de Niort est surprise par les Réformés. « Passant toute « barbarie et cruauté , après avoir prins tous les prestres de la « ville , et voyant que l'un d'iceux , pour quelque tourment qu'ils « lui fissent, ne vouloit se divertir de sa religion, le prindrent, « et , aprte l'avoir lié comme bourreaux , l'ouvrirent tout vif par « le ventre , en la présence des autres prestres, et luy firent tirer u par leurs goujats les parties nobles , desquelles ils en battoient « la face des autres , afin de les intimider et leur faire renier
« Dieu Ils exercèrent la plus
« grande cruauté qu'on sçauroit excogiter en la personne d'une « femme qui mesprisoit leurs cruautez , laquelle ayant veu tuer « son mary, qui combaltoit pour la foy catholique, et les voulant « reprendre des cruautez qu'ils commettoient , il la prindrent et « lièrent , et l'ayant menacée de la faire mourir, si elle ne vouloit
« renier la messe Ces bourreaux ,
« voyant sa constance, excogitèrentunemortdelaqueîlelesdiables « mômes ne sçauroient adviser, qui est qu'ils lui emplirent par la « nature le ventre de poudre à canon et y mirent le feu , la faisant , « par ce moyen , crever et jaillir les boyaux , la laissant mourir « en un tel martyre. »
Le connétable de Montmorency rendoit le mal pour le mal : M On disoit aux armées qu'il se falloit garder des patenôtres de « monsieur le connétable , car en les disant ou murmurant , il di-
764 ANALYSE RAISONNEE
« soit : Allez-moy pendre un tel ; attachez celui-là à un arbre ; «< faites passer celui-là par les picques tout à cette heure , ou les «( harquebusez tous devant moy; taillez-moy en pièces tous ces « marauts qui ont voulu tenir ce clocher contre le roy^ bruslez-moy « ce village ; boutez-moy le feu partout à un quart de lieue à la « ronde. »
Les mœurs de Henri m et de sa cour ne ressemblent en Tien à ce que nous avons vu jusqu'ici dans l'histoire de France-, on retrouve avec étonnement, au milieu de la société moderne, une espèce d'Élagabale chrétien. Les petits chiens, les perroquets, les habillements de femmes, les mignons, les processions de pénitents , remplissent , avec les duels , les assassinats et les faits d'armes , les pages de ce règne d'un monarque si loin des rois féodaux.
« Henri III faisait joutes , ballets et tournois et force mascarades, oà il se trouvait ordinairement habille en femme, ouvrait san pourpoint et découvrait sa gorge , y portait un collier de perles et trois collets de toile y deux à fraise et un renversé , ainsi que lors les pat^oient les dames de la cour, »
Dans un festin somptueux, les femmes , vêtues en habits d'hommes, firent le service , et dans un autre festin les plus belles et honnêles de la cour, étant à moitié nues , et ayant leurs cheveux épars comme épousées , furent employées à faire le service,
« Nonobstant toutes les affaires de la guerre et de la rébellion « que le roi avoit sur les bras, il alloit ordinairement en coche « avec la reine , son épouse , par les rues et les maisons de Paris , « prendre les petits chiens qui leur plaisoient; alloient aussi par « tous les monastères des femmes, aux environs de Paris, faire M pareilles quêtes de petits chiens, au grand regret des dames qui « les avoient , se faisoient lire la grammaire et apprendre à dé- « cliner. »
« Le nom de mignon , dit L'Estoile , commença alors à trotter « sur la bouche du peuple (1576), à qui ils étoient fort odieux , tant « pour leurs façons de faire badines et hautaines , que par leurs « accoustrements efféminés et les dons ifnmenses qu'ils recevoient « du roy : ces beaux mignons portoient les cheveux longuets, « frisés et refrisés , remontants par-dessus leurs petits bonnets de « velours , comme font les femmes , et leurs fraises de chemises « de toile d'atour empesées , et longues de demi-pied, de façon que « voir leur tête dessus leurs fraises , il sembloit que ce fût le chef « de saint Jean en un plat. »
Thomas Ârlhus nous représente Henri III couché dans un lit large et spacieux , se plaignant qu'on le réveille trop tôt à midi , ayant un linge et un masque sur le visage, des gants dans les mains, prenant un bouillon et se replongeant dans son lit. Dans une chambre voisine, Caylus , Saint-Mesgrin et Maugiron se font friser, et achèvent la toilette la plus correcte : on leur arrache le poil des sourcils , on leur met des dents, on leur peint le visage, on passe un temps énorme à les habiller et à les parfumer. Ils partent pour se rendre dans la chambre de Henri III, « branlant « tellement le corps , la tête et les jambes , que je croyois à tout
<( propos qu'ils dussent tomber de leur long Ils trouvoient
« cette façon-là de marcher plus belle que pas une autre. »
Henri embrassoit ses favoris devant tout le monde ; il leur mettoit des colliers et des pendants d'oreilles : il passoit les jours avec eux dans des appartements secrets ; la nuit il couchoit avec eux dans une vaste salle, autour de laquelle étoient des lits séparés par une petite cloison , comme dans un dortoir ^ le favori du jour partâgeoit la couche de son roi. Ce fut dans cette chambre commune que Saint-Luc essaya de réveiller le remords dans l'ame de son maître , en lui parlant dans le tuyau d'une sarbacane.
Les femmes jouoient un rôle principal dans toutes ces intrigues : Catherine dciMédicis avoit entretenu un commerce intime avec te premier cardinal de Guise , comme nièce de deux papes ( Léon X et Clément YIl ), disoient les huguenots. Elle fut accusée d'avoir corrompu à dessein son lils Charles IX : « Au lieu de teindre cette
« royale jeunesse en toute vertu elle laisse approcher de sa
« personne des maîtres de jurements et de blasphèmes, des mou queurs de toute religion 5 elle le fait solliciter par des pour- « voyeurs, qu'elle pose comme en sentinelle à l'entour delui-môme 5 « perd tellement toute honte, qu'elle lui sert de pourvoyeuse *. »» {Discours merveilleux.) On prétendit qu'elle avoit essayé d'empoisonner l'armée du prince de Condé tout entière.
Madame de La Bourdaisière , aïeule de Gabrielle , remplissoit la cour de ses aventures : « Aussi belle en ses vieux jours , dit Bran- « tome , que l'on eût dit qu'elle eût été en ses jeunes*ans, si bien « que ses cinq filles, qui ont été des belles, ne l'effaçoient en rien. »
La jeune duchesse de Nevers ne conserva pas longtemps le souvenir de la fin tragique de Coconas ^ elle fut surprise dans d'autres rendez-vous, ce qui donna lieu au titre d'un des prétendus ouvrages de l'ingénieuse satire intitulée ; Bibliothèque de madame de
' Je change le mol du texte.
766 ANALYSE RAISONNEE
Montpensïer. Ce titre étoit : La manière d'arpenter les prés brihemerUf par madame de Neuers.
J'ai déjà parlé de la belle de Sauve , femme en secondes noces de François de la Trémoille , marquis de Noirmoutiers.
Anne d'Esirées , marquise de Cœuvres, fille de madame La Bourdaisière et mère de Gabrielle , avoit quitté son mari pour s'attacher au marquis d'Allègre. Elle fut massacrée dans Issoire lorsque cette ville fut prise d'assaut par les catholiques , le 28 mai 1577 : son corps dépouillé apprit une singulière parure de ces temps de libertinage.
De plus hautes dames, telles que la duchesse de Guise, entretenoient des liaisons qui se terminoient presque toujours par des meurtres. Saint-Mesgrin fut assassiné à onze heures du soir , en jBortant du Louvre , par une trentaine d'hommes , à la tête desquels on crut reconnoître le duc de Mayenne. La nouvelle en étant parvenue en Gascogne au roi de Navarre , il dit : « Je sais bon gré au « duc de Guise , mon cousin , de n'avoir pu souffrir qu'un mignon (c de couchette le déshonorât ^ c'est ainsi qu'il faudroit accoutrer « tous ces petits galants de la cour, qui se mêlent d'approcher les « princesses pour les muguetter. » (L'Estoile.)
Marguerite de Valois se consoloit à Usson de la perte de ses candeurs, et des malheurs du royaume : par la seule vue de Civoire de son brc^s , selon le père La Coste , elle avoit triomphé du marquis de Canillac qui la gardoit dans ce château. Elle faisoit semblant d'aimer la femme de Canillac. « Le bon du jeu, dit d'Aubigné, fut « qu'aussitôt que son mari (Canillac) eut le dos tourné pour aller t< à Paris, Marguerite la dépouilla de ses beaux joyaux, la ren- « voya comme une péteuse avec tous ses gardes , et se rendit «t dame et maîtresse de la place. Le marquis se trouva bête , et « servit de risée au roi de Navarre. »
Marguerite pleuroit les objets de son attachement lorsqu'elle les avoit perdus, faisoit des vers à leur mémoire, et déclaroit qu'elle leur seroit toujours fidèle :
Atyç, de qui la perte attriste mes années, ^tys, digne des Torax de tant d'ames bien nées, Que j'ayois élevé poor montrer aux humains Une Œu?re de mes mains !
Si je cesse d'aimer, qu'on cesse de prétendre: Je ne veux désormais être prise , ni prendre.
£t dès le soir même Marguerite étoit prise, et mentoitàson
amour et à sa musc. La Mole ayant été décapité , elle soupira ses regrets au beau Hyacinthe, « Le pauvre diable d'Aubiac , en allant « à la potence , au lieu de se souvenir de son ame et de son salut, u baisoit un manchon de velours raz bleu* qui lui restoit des « bienfaits de sa dame. » Aubiac, en voyant Marguerita pour la première fois, avoit dit : « Je voudrois avoir iié aimé (telle « , à «c peine d'être pendu quelque temps après. » Martigues portoit aux combats et aux assauts un petit chien que lui avoit donné Marguerite. D'Aubigné prétend que Marguerite avoit fait faire à Usson les lits de ses dames extrêmement hauts, « afin de ne plus « s'écorcher, èomme souloit , les épaules en s'y fourrant à quatre « pieds pour y chercher Pominy, » iils d'un chaudronnier d'Auvergne, et qui, d'enfant de chœur qu'il étpit, devint secrétaire de Marguerite. Le même historien la prostitue dès l'âge de onze ans à d'Antragues et à Gharin \ il la livre à ses deux frères , François, duc d'Alencon,et Henri III. Mais il ne faut pas croire entièrement d'Aubigné, huguenot,hargneux,ambitieux, mécontent, d'un esprit caustique : Pibrac et Brantôme ne parlent pas comme lui.
Marguerite n'aimoit point Henri IV, qu'elle trouvoit «aie. « Elle « recevoit Ghampvallon dans un lit éclairé avec des flambeaux, M entre deux linceuls de taffetas noir. » Elle avoit écouté M. de Mayenne , « bon compagnon , gros et gras , et voluptueux comme « elle , et ce grand dégoûté de vicomte de Turenne, et ce vieux « rufian de Pibrac, dont elle montroit les lettres pour rire à « Henri I-V \ et ce petit chicon de valet de Provence , Date , qu'a- « vcc six aulnes d'étoffe elle avoit anobli dans Usson -, et ce bec- « jaune de Bajaumont, » dernier amant de la longue liste qu'avoit commencée d'Antragues, et qu'avoient continuée , avec les favoris déjà cités , le duc de Guise , Saint-Luc et Bussy.
Au milieu de ces débordements , il faut donner place à la rigide façon d'être des Réformés et à la vie austère de ces magistrats catholiques qui ressembloient à des Romains du temps de Gincinnatus transportés à la cour d'Elagabale. Duplessis-Mornay étoit l'exemple du parti protestant. Sa vertu lui conféroit le droit d'avertir Henri IV de ses foiblesses : sur le champ de bataille de Coutras , au moment où l'action alloit commencer , il représente au jeune roi de Navarre qu'il a porté le trouble dans une honnête famille par une liaison criminelle ^ qu'il doit à son armée la réparation publique de ce scandale , et à Dieu , devant lequel il va peutiètre paroître, l'humble aveu de sa faute. Henri se confesse
I Le texte est plus franc.
î^68 ANALYSE RAISONNEE
au minisire Chandieu , et dit aux seigneurs de sa cour qui l^en veulent détourner : « On ne peut trop s'humilier devant Dieu , ni « trop braver les hommes. » Il tombe ensuite à genoux avec ses soldats protestants ; le pasteur prononce la prière. Joyeuse , à la tête de l'armée calholique , les voit , et s'écrie : « Le roi de Navarre « a peur! » — « Ne le prenez pas là , répond Lavardin; ils ne prient « jamais sans qu'ils soient résolus de vaincre ou de mourir. >» Joyeuse perdit la bataille et la vie.
Mornay, comme Sully, resta fidèle à sa religion lorsque Henri lY Tabjura : outragé par un jeune gentilhomme, il en demanda justice à Henri lYqui lui répondit : « Monsieur Duplessis, j'ai un extrême « déplaisir de l'injure que vous avez reçue, à laquelle je participe « comme roi et comme votre ami. Pour le premier, je vous en « ferai justice et à moi aussi ; si je ne portois que le second titro , <c vous n*en avez nul de qui l'épée fût plus prête à dégainer, ni « qui y portât sa vie plus gaiement que moi. » Sous Louis XIII, Mornay, toujours considéré, mais tombé dans la disgrâce et obligé de renoncer à son gouvernement de Saumur, vouloit quitter Ja France : « On gravera sur mon tombeau , disoit-il , en terre étran- « gère : Ci gît qui, âgé de soixante-treize ans, après en avoir employé u sans reproche quarante-six au service de deux grands rois , fui con^ M iraint de chercher son sépulcre hors de sa patrie. »
Les magistrats catholiques oQroient encore des mœurs plus graves et plus saintes. Pendant plusieurs siècles ils ne reçurent ni présents, ni visites, ni lettres, ni messages relativement aul procès. Il leur ctoit défendu de boire et de manger avec les plaideurs \ on ne leur pouvoit parler qu'à l'audience ; le commerce leur étoit interdit; ils ne paroissoient jamais à la cour que par ordre du roi. La justice fut d'abord gratuite ; les consdillers au parlement recevoient cinq sous parist^ par jour, ic premier président mille livres par an , les trois autres présidents cinq cents livres ; on y ajoutoit un manteau d'hiver et un manteau d'été. Il falloit trente ans d'exercice pour obtenir, à titre de pension , la continuation d'un si modique traitement. Lorsque ces magistrats n'étoient point de service, ils n'étoient point payés, et retournoienl enseigner le droit dans leurs écoles. Sous Charles YI , le parlement étoit si pauvre , que le grefDer ne put dresser le procès- verbal de quelques fêtes données à Paris , parcequ'il n'avoit pas de parchemin , et que sa cour n'avoit pas d'argent pour en acheter. Toutes les dépenses du parlement de Paris, vers le quatorzième siècle ,^'éle- Yoient à la sooune de onze mille livres, monnoie de ce temps.
Quant à la science, ces anciens magistrats la considéroient comme une partie de leurs devoirs, et depuis Tenfance jusqu'à la vieillesse, leur vie n'étoit qu'une longue étude. « L'an 1545, dit « Henri de Mesme, fils du premier président de Mesme, je fus « envoyé à Toulouse pour étudier en lois avec mon précepteur et « mon frère , sous la conduite d'un vieux gentilhomme tout blanc, <t qui avoit voyagé longtemps par le monde. Nous étions debout << à quatre heures, et, ayant prié Dieu, allions à cinq heures aux « études , nos gros livres sous le bras , nos écritoires et nos chan- » deliers à la main. »
De Thou rencontra Charles de Lamoignon à Valence , où Cujas expliquoit Papinien ; il accompagna en Italie Paul de Foix et Arnauld d*Ossat. De Foix se faisoit lire en soupant à l'auberge , et pour se délasser, quelques pages d'Aristote et de Cicéron dans leur langue originale, ou les sommaires de Cujas sur le Digeste : De Thou étoit l'auditoire , et de Chœsne, qui devint président à Chartres , le lecteur. Le chancelier d'Aguesseau raconte à peu près la môme chose de l'éducation que lui donna son père : « Mon père « nous menoit presque toujours avec lui dans ses fréquents « voyages ; son carrosse deveno.it une espèce de classe où nous » avions le bonheur de travailler sous un aussi grand maître. Après M la prière des voyageurs , par laquelle ma mère commençoit tou- « jours sa marche, nous expliquions les auteurs grecs et latins...^
« ' La règle ordinaire de
« mon père et de ma mère étoit de réserver, pour l'exercice conti- « nuel de leur charité , la dime de tout ce qu'ils recevoient. Ils re- « gardoient les pauvres comme leurs enfants ^ de sorte que , s'ils « avoient 10,000 francs à placer, ils n'en plaçoientque huit, et en «< donnoient deux' aux pauvres, qu'ils regardoient comme leur « propre sang , par une adoption sainte et glorieuse pour eux , qui ti mettoit Jésus-Christ même au nombre de leurs enfants. Mais « les calamités publiques et particulières augmentoient presque u toujours la part des pauvres bien au delà de cette proportion. >»
A la mort d'un des ancêtres de De Thou , le parlement déclara que non-seulement il assisleroit aux obsèques de son président , mais qu'il en pleureroit la perte aussi longtemps que la justice règneroit dans les tribunaux ; déclaration qui fut inscrite sur les registres. En 1588 , les litières et les carrosses commençoient à être en usage à la cour ; la présidente De Thou n'alloit jamais par la ville qu'en croupe derrière un domestique , pour servir de règle et d'exemple aux autres femmes.
77t) ANALYSE RAISONNÉE
On remarque , sous le règne des Valois , un Chrestien de Lamoignon : il en est de certaines familles comme de certains hommes ; elles sont longtemps à chercher leur génie, et restent inconnues jusqu'à ce qu'elles l'aient trouvé. Les Lamoignons , de braves et obscurs chevaliers qu'ils étoient, devinrent des magistrats illustres ; mais ils semblèrent retenir quelque chose de leur première destinée ; la robe ne fut que leur cotte d'armes : la Providence réserva à Malesherbes un champ de bataille, un combat glorieux , et la mort par le glaive. Le Chrestien de Lamoignon du seizième siècle avoit étudié sous Cujas , comme son père Charles sous Alciat ^ il vécut au milieu des guerres civiles. Entre autres aventures , il revint de Bourges à Paris, déguisé en mendiant; il entra dans sa maison comme Ulysse , en demandant l'aumône -, il y fut reçu avec des larmes de joie par ses frères et ses sœurs. Bâ ville n'étoit d'abord qu'une petite gentilhommière contenant à peine deux ou trois chambres à donner aux étrangers ; dans la plus grande on mettoit quatre lits. Dans la suite Bàville devint un château où se rassembloit la meilleure et la plus illustre société : madame de Sévigné y rencontroi t, dans une bibl iothèque célèbre, « le père Raptn , et Bour- « daloue dont l'esprit étoit charmant et d'une facilité fort aimable.»
Une anecdote fait connoitre la simplicité des mœurs de ces anciens magistrats : « Claude de Bullion , dit le président de Lamoi- « gnon dans ses Mémoires, avoit été nourri avec feu mon père. « Il aimoit à me conter comment on les portoit tous deux sur .un w même âne , dans des paniers , l'un d'un côté , l'autre de l'autre, « et qu'on mettoit un pain du côté de mon père , parcequ'il étoit « plus léger que lui , pour faire le contre-poids. »
Le premier président Le Maître stipuloit dans les baux de ses fermiers : « Qu'aux veilles des quatre bonnes fêtes de l'année et « au temps des vendanges , ils seroient tenus de lui amener une « charrette couverte , avec de bonne paille ft*atche dedans , pout « y asseoir Marie Sapi , sa femme, et sa fille Geneviève, comme «» aussi de lui amener un ânon et une ânesse pour monture de « leur chambrière, pendant que lui, premier président , marche- « roit devant , sur sa mule , accompagné de son clerc , qui iroit à « ses côtés. »
Ces hommes si simples , si doctes , si intègres , qui s'avançoîent au milieu des générations nouvelles comme les oracles du passé, étoient encore des juges intrépides ; non-seulement ils étoient les gardiens des lois , mais ils en étoient les soldats, et savoient mourir pour elles.
Brantôme , pariant du chancelier de L'Hospital : « C'étoit un « autre censeur Gaton , celui-là , et qui savoit très bien censurer « et corriger le monde corrompu. Il en avoit du moins toute Tap- « parence avec sa grande barbe blanche, son visage pâle, sa « façon grave , qu'on eût dit à le voir que c'étoit un vrai portrait « de sainWérôme.
« Il nei falloit pas se jouer avec ce grand jnge et rude magis- « trat -, si étoit-îl pourtant doux quelquefois , là où il voyoit de la
« raison Ces belles-lettres humaines lui rabattoient
« beaucoup de sa ngueur de justice. Il étoit grand orateur et fort « disert, grand historien, et surtout très divin poëte latin, « comme plusieurs de ses œuvres l'ont manifesté tel. »
L'Hospital, peu aimé de la cour et disgracié^ se retira pauvre dans une petite maison de campagne auprès d'Etampes. On l'accusoit de modération en religion et en politique : des assassins lui furent dépêchés lors du massacre de la Saint-Barthélémy. Ses domestiques s'empressoient de fermer les portes de sa maison : « Non , non , dit-il , si la petite porte li'est bastante pour les faire « entrer, ouvrez la grande. »>
La veuve du duc de Guise sauva la fille du chancelier, en fa cachant dans sa maison ; il dut lui-même son salut aux prières de la duchesse de Savoie. Nous avons son testament en latin; Brantôme le donne en françois.
« Ceux , dit L'Hospital , qui m*avoient chassé , prenoient une « couverture de religion , et eux-mêmes étoient sans pitié et sans «< religion ; mais je vous puis assurer qu'il n'y avoit rien qui les « émût davantage que ce qu'ils pensoient que tant que je serois u en charge , il ne leur seroit permis de rompre les édits du roi , « ni de piller ses finances et celles de ses sujets.
« Au reste , il y a près de cinq ans que je mène ici la vie de
tt Laërte et ne veux point rafraîchir la mémoire des
« choses que j'ai souffertes en ce département de la cour. ^
Les murs de sa maison tomboient ; il avoit de la peine è nourrir ses vieux serviteurs et sa nombreuse famille -, il se consoloit, comme Cicéron , avec les muses. Mais il avoit désiré voir les peuples rétablis dans leur liberté , et il mourut lorsque les cadavres des victimes du fanatisme n'a voient pas encore été mangés des vers , ou dévorés par les poissons et les corbeaux.
Après la journée des barricades , le duc de Guise alla avec sa suite visiter !e premier président Achille de Hariay : « Il se pour- « menoit dans son jardin , lequel s'étonna si peu de leur venue ,
772 ANALYSE RAISONNEE
u qu'il ne daigna pas seulement tourner la tête ni discontinuer « sa pourmenade commencée, laquelle achevée qu'elle fut et « étant au bout de son allée , il retourna , et en tournant il vit le « duc de Guise qui venoit à lui; alors ce grave magistrat, levant te la voix, lui dit : C'est grand'pitié quand le valet chasse le «c maître. Au reste , mon ame est à Dieu , jnon cœunKt à mon « roi, et mon corps est entre les mains des méchants : qu'on en « fasse ce que l'on voudra. » Le mépris de la vertu écrasoit l'orgueil de l'ambition.
Mathieu Mole , pendant les troubles de la Fronde, répondoit à des menaces : » Six pieds de terre feront toujours raison du plus « grand homme du monde. »
Ici se termine la peinture des mœurs du seizième siècle ; avec celle des siècles féodaux , elle compose toute la galerie des tableaux de notre ancien édifice monarchique.
Au surplus l'Histoire, qui dit le bien comme le mal , doit reconnoître aujourd'hui que les Valois n'ont point été traités avec impartialité. C'est de leur règne qu'il faut dater le perfectionnement des lois administratives , civiles et criminelles ; on en compte quarante-six sous le règne si court de François II , cent quatre-vingt-huit sous le règne do Charles IX , et trois cent trente sous celui de Henri III : les plus remarquables furent Touvrage du chancelier de L'Hospital.
Le siècle des arts en France est celui de François V" en descendant jusqu'à Louis XIII, nullement le siècle de Louis XIV : le petit palais des Tuileries , le vieux Louvre , une partie de Fontainebleau et d'Anet, la chapelle des Valois à Saint-Denis, le palais du Luxembourg^ sont ou étoient pour le goût fort au-dessus des ouvrages du grand roi.
La race des Valois fut une race lettrée, spirituelle, protectrice des arts, qu'elle sentoit bien. Nous lui devons nos plus beaux monuments : jamais , dans aucun pays et à aucune époque , l'application de la statuaire à l'architectonique n*a été poussée plus loin qu'en France au seizième siècle : Athènes n'olTre rien de supérieur aux cariatides du Louvre. Louis XIV regardoit les artistes comme des ouvriers, François I*"" comme des amis. Louis XIV, plus véritable souverain que les Valois, leur fut inférieur en intelligence et en courage. Autour de François II, de Charles IX , de Henri III , on aperçoit encore les restes indépendants de l'aristocratie; autour de Louis le Grand, les descendants des fiers seigneurs de la Ligue ne sont plus que dos
courtisans, troquant l'orgueil de leur indépendance contre la vanité d^ leurs noms , mettant leur honneur à servir, ne tirant plus répéç que dans la cause d'un maître. Henri IV lui-même a quelque chose de moins royal et de moins noble que les princes dont il reçut la couronne : tous ensemble sont effacés par les Guise, véritables rois de ces temps.
La vérité religieuse, sous le règne des derniers Valois, lutta corps à corps avec la vérité philosophique, et la terrassa-, il y eut choc entre le passé et l'avenir : le passé triompha , parcequ'il mit les Guise à sa tête.