‹ Œuvres de M. le vicomte de Chateaubriand (volume 3)Chapitre 54 sur 56 · HENRI IV · texte numérisé non relu

HENRI IV

De 1589 à 1610.

Henri III étant mort, l'armée se divisa. Une partie des catholiques resta attachée à Henri IV; une autre, sous la conduite de Vitry et d'Espernon , l'abaniionna. Henri IV, obligé de lever le siège de Paris , se retira à Dieppe pour recevoir des secours qu'il attendoit d'Elisabeth. Il étoit alors dans cet état de dénûment qu'il peint à Sully: « Mes chemises sont toutes déchirées, mon pour- « point troué au coude, et depuis deux jours je soupe et dîne « chez les uns et chez les autres. »»

Les membres deson conseil étoient d'avis qu'il s'embarquât pour l'Angleterre-, Biron s'y opposa: « Sortir de France, s'écria-t-il en « colère , seulement pour vingt-quatre heures , c'est s'en bannir « pour jamais ! » Mézeray lui prôte un rude et éloquent discours.

Combat d'Arqués et du faubourg de Dieppe. Henri IV y reçut maint coup d'épée, et en rendit autant; il disoit en frappant ce que disoient les rois très chrétiens en touchant les écrouelles : u Le roi te touche , Dieu te guérisse. » Le champ de bataille inspiroit le Béarnois; sa vaillance étoit son génie. A la terrible prise de Cahors , où il se battit cinq jours entiers dans les rues , blessé en divers endroits , conjuré par ses soldats de se retirer : « Ma retraite «< hors de cette ville , leur répondit-il , sans l'avoir assurée à mon « parti, sera la retraite de ma vie hors de mon corps. »

A Coutras, il dit aux officiers qui se trouvoient devant lui au moment de la charge : « A quartier, ne m'offusquez pas, je veux « paroître. » Il dit encore au prince de Condé et au comte de Soissons : « Vous êtes du sang de Bourbon ; vive Dieu ! je vous ferai « voir que je suis vôtre aîné. »

Attaqué à la fois par le baron de Frinct et par Château-Renaud, Frontenac abattit le premier d'un coup de sabre, et Henri, saisissant le second au corps , lui crie : « Rends-loi , Philistin ! »

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Dans une chaude affaire qu'il eut près d'Yvetot avec les ducs de Parme et de Mayenne , il leur tua trois mille hommes. ToiU couvert de sang et de sueur, après le combat, il disoit aux capitaines qui Tenvironnoient : « Vive Dieu ! si je perds le royaume dé France, « je suis en possession de celui d' Yvetoh »

A I vry y le grand fait d'armes de sa vie , ses mots prirent le carac* tère élevé de sa gloire. On lui parloit de se ménager une retraite : « Point d'autre retraite , répondit-il brusquement , que le champ tt de bataille. »

Schomberg lui demanda le payement de ses troupes : « Jamais « homme de cœur, s'écrie Henri, n'a demandé de l'argent la veille u d'une bataille. » Le lendemain, se repentant de ce mot dur: u Monsieur de Schomberg, cette journée sera peut-être la der- « nière de ma vie ^ je ne veux emporter l'honneur d'un brave ^ je « déclare donc que je vous recounois pour homme de bien, et inca- « pable de foire aucune lâcheté : embrassez-moi. » — « Sire , re- « partit Schomberg , Votre Majesté me blessa l'autre jour , au- « jourd'hui elle me tue. » Schomberg se ût tuer auprès du roi.

Au moment d'aller à la charge, le Béarnois se tournant vers les siens : « Gardez bien vos rangs -, si voiis perdez vos enseignes , « cornettes ou guidons , ce panache blanc que vous voyez en mon « armet vous en servira tant que j'aurai goutte de sang ; suivez- % le-y vous le trouverez toii^ours au chemin de l'honneur et de u la gloire. »

L'officier qui portoit l'étendard royal, ayant reçu un coup de feu dans l'œil , se retire de la mêlée ^ les troupes royales commencent à fuir. Henri les arrête et leur crie : u Tournez visage , sinon pour « combattre , du moins pour me voir mourir. »

Quand il fut paisible maître de la couronne , il montra un jour au maréchal d'Estrées un des gardes qui marclioit à la portière de son carrosse : « Yoilà, lui dit-il , le soldat qui m'a blessé à la jour- « née d'Aumale. »

Le vieux cardinal de Bourbon , que l'on appeloit Charles X , Hiourut dans sa prison de Fontenay en Poitou^ il n'aimoit pas les ligueurs, dont il étoit alors le prétendu roi ^ il disoit : « Le roi de « Navarre , mon neveu , fera sa fortune , et tandis que je suis avec « eux c'est toujours un Bourbon qu'ils reconnoissent. »

Henri IV , vainqueur de tous ses ennemis , s'approcha de Paris dont il ferma les avenues. Ce siège est fameux par les dernières folies de la Sainte-Union , par une effroyable famine, et par la générosité du Béarnois. La Satire lUéttipj)é(; a décrit la grande pro-

cession , qu'elle place à l'ouverture de la Ligue , mais qui est de l'année 1590. Les ingénieux auteurs ont seulement ajouté aux moines et au clergé les principaux personnages de ce drame tragicomique.

<( La procession fut telle. Ledit docteur Roze, quittant sa capeu luche rectorale , prit sa robe de maitre ès-arts avec le camail et u le rocbet, et un bausse-col dessus, la barbe et la tôte rasées u tout de frais , l'épée au côté et une pertuisane sur l'épaule. Les <( curés Hamilton, Boucher et Lincestre, un petit plus bizarre* « ment armés, foisoient le premier rang, et devant euxmar- « choient trois moynetons et novices , leurs rob^ troussées , ayant H chacun le casque en tête dessous leur capuchon, une rondàche « pendue au col , où ctoient peintes les armoiries et devises des- « dits seigneurs. Maitre Julian Pelletier, curé de Saint-Jacques, tt marchoit à côté , tantôt devant , tantôt derrière , habillé de violet, u en gendarme scholastique , la couronne et la barbe faites de frais , K une brigandine sur le dos , avec l'épée et le poignard , et une u hallebarde sur l'épaule gauche, en forme de sergent de bande, <« qui suoit, poussoit et haletoit pour mettre chacun en rang et « ordonnance. Puis suivoient de trois en trois cinquante ou u soixante religieux , tant cordeliers que jacobins, carmes, capu- « cins , minimes , bonshommes , feuillants et autres , tous couu verts avec leurs capuchons et habits agrafés, armés à l'antique « catliolique , sur le aôodële des Épitres de saint Paul ^ entre autres (< il y avoit six capucins , ayant chacun un morion en tête, et au- « dessus une plume de coq , revêtus de cottes de mailles , l'épée u ceinte au côté par-dessus leurs habits \ l'un portant une lance, tt l'autre une croix, L'un un épieu, l'autre une harquebuse et «i l'autre une arbaleste, le tout rouillé par humUité catholique ; les M autres, presque tous, avoient des piques qu'ils branloient sou- (( vent , par faute de meilleur passe-temps , hormis un feuillant u boiteux, qui, armé tout à crud , se faisoit faire place avec une « épée à deux mains et une hache d'armes à sa ceinture , son bré- <( viaire pendu par derrière \ et le faisoit bon voir sur un pied faiu sant le moulinet devant les dames. A la queue il y avoit trois i^ minimes , tous d'une parure , sçavoir est , ayant sur leurs habits « chacun un plastron à corroyés et le derrière découvert, la « salade en tète, l'épée et le pistolet à la ceinture, et chacun une « harquebuse à croc sans fourchette ; derrière étoit le prieur des « jacobins en fort bon point , traînant une hallebarde gauchère , u cl aimé à la légère eu morlepaye , je n'y \i;> ni cbAïUeu^ j m

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M célestins qui s'étoient excusés sur le commerce. Mais tout cela H marchoit en moult belle ordonnance catholique , apostolique et « romaine , et sembloient les anciens cranequiniers de France. Ils « voulurent, en passant, faire- une salve ou escoupeterie ; mais M le légat leur défendit, de peur qu'il ne lui mésadvtnt, ou à u quelqu'un des siens, comme au cardinal Gajetan. Après ces <« beaux pères marchoient les quatre mendiants , qui avoient mul- « tiplié en plusieurs ordres, tant ecclésiastiques que séculiers; « puis les Seize quatre à quatre, réduits au nombre des apôtres, « et babilles de même comme on les joue à la Fête-Dieu. Après M eux marchoient les prévôts des marchands et échevins , bigarrés <« de diverses couleurs; puis la cour de parlement, telle quelle; « les gardes italiennes, espagnoles et wallonnes de M. le lieute- <« nant ; puis les cent gentilshommes de frais gradués par la Sainte- « Union , et après eux quelques vétérinaires de la confrérie de « saint Éloy. Suivoient après M. de Lyon, tout doucement; le « cardinal de Pelleté, tout bassement; et après eux M. le légat, « vrai miroir de parfaite beauté ; et devant lui marchoit le doyen u de Sorbonne , avec la croix , où pendoient les bulles du pouvoir. * « Item venoit madame de Nemours , représentant la reine-mère , « ou grande-mère {in dubio) du roi futur; et lui portoitia queue* « mademoiselle de La Rue, fille de noble et discrète personne «< M. de La Rue, ci-devant tailleur d'habits sur le pont Saint- « Michel, et maintenant un des cent gentilshommes et conseillers (t d'état de l'Union ; et la suivoient madame la douairière de Mont- « pensier, avec son écharpe verte , fort sale d*usage , et madame « la lieutenante de l'état et couronne de France , suivie de mes- « dames de Blin et de Bussy Le Clerc. Alors s'avançoit et faisoit « voir M. le lieutenant , et devant lui deux massiers fourrés d'her- « mines, et à ses flancs deux Wallons portant hoquetons noirs, « tout parsemés de croix de Lorraine rouges. »

Ces burlesques misères aidèrent quelque temps le peuple à supporter la faim, qui bientôt se fit sentir dans toute son horreur. Après s'être nourri de tous les animaux , chats, chiens et autres , et des peaux de ces animaux , après avoir dévoré des enfants, on en vint à moudre des os de morts dont on fit de la poussière et non de la farine : ce pain conservoit sa vertu ; quiconque en mangeoit mouroit. Madame de Montpensier refusa d'échanger, avec des joyaux de la valeur de plus de deux mille écus, un petit chien qu'elle se réservoit comme sa dernière ressource. Trente mille personnes succombèrent; les rues éloient jonchées de cadavres;

les demi-vivanls se traînoient parmi. Des prostitutions impuissantes, payées de quelques aliments vils à des mains décharnées, avoient lieu dans ces cimetières sans fosses. La vie de l'homme rampoit à peine ainsi , avec des couleuvres , sur les corps gisants.

« M. de Nemours , sortant de sa maison pour aller visiter quel- «« ques postes vers les murailles de la ville, rencontra un homme « qui , d'un air effaré , lui dit : Où allez-vous , monsieur le gouver- « neur? n'allez plus outre dans cette rue ; j'en viens, et j'ai trouvé « une femme demi-morte, ayant à son cou un serpent entortillé, « et autour d'elle plusieurs bêtes envenimées. » (L'Estoile.)

Pendant ce temps, Henri IV laissoit ses soldats monter au bout de leurs piques des vivres aux Parisiens; il faisoit relâcher des villageois qui avoient amené des charrettes de pain à une poterne; il leur distribuoit quelque argent , et leur disoit : « Allez en paix; <( le Béarnois est pauvre ; s'il avoit davantage , il vous le donne- " roit. » Et le Béarnois négocioit, attendoit le duc de Parme , oublioit ses soucis avec Tabbesse de Montmartre, commençoit une passion nouvelle avec Gabrielle d'Eslrées , se déguisoit en paysan pour l'aller voir à Cœuvres au milieu de tous les périls.

Le duc de Parme oblige Henri IV d'abandonner le blocus de Paris. Sixte-Quint meurt fatigué de la Ligue. Grégoire XIV, qui le remplace, publie des lettres monitoriales contre Henri. Lechevalier d'Aumale est tué dans Saint-Denis , qu'il avoit youlu surprendre. La Noue est tué pareillement devant le château de Lamballe en combattant pour le roi : « Grand homme de guerre, « disoit Henri , et plus grand homme de bien. » Le duc de Mercœur faisoit la guerre en Bretagne pour son propre compte, et d'accord avec Philippe II. Le jeune duc de Guise, fils du Balafré, s*échappe de sa prison : les Seize lui veulent faire épouser l'infante d'Espagne, et lui livrer la couronne. Brisson, Larcher et Tardrf sont pendus par les ligueurs. Le duc de Mayenne revient à Paris, et fait pendre à son tour qualre des Seize. Là finit l'autorité de ce comité de sûreté de la Ligue : il n'avoit été ni sans audace ni sans génie; mais la multitude des puissances supérieures à la sienne l'empêcha d'agir. Les membres de ce comité , au lieu d'accomplir leurs projets ouvertement, tel qu'un pouvoir reconnu^ furent obligés d'agir en secret comme des conspirateurs , ce qui les rapetissa. Ils ne tendoient point à la liberté; ils visoicnt au changement de dynastie; ils ne firent plus rien après les supplices de leurs compagnons: la potence les déshonora.

Le duc de Parme rentre en France pour faire lever le siège de

Rouen, et il réuâ&it. Le vieux maréchal de Biron est tué à^ la bataille d'Éperaay . Le duc de Parme meurt dans les Pays-Bas : grand capitaine qui fixa l'art moderne de la guerre. Le duc d'Espernon, sentant que les afiKiires du Béarnois s'amélioroient , revient à la cour ou plutôt au eamp , car alors le Louvre de Henri I Y étoit une tente (1590, 15Q1, 1592).

. États de la Ligue convoquées à Paris , ruinés par le ridicule et f»p les prétentions de divers candidats à la couronne. Les Espagnols dëmandoient l'abolition de la loi salique aBn de faire tomber le sceptre à leur infante. Le parlement rend un arrêt en faveur de la loi salique , et remporte la victoire sur les états. Le duc de Mayenne , mécontent des Espagnols , ouvre des conférences i Surône avec les catholiques. Henri abjure dahs l'église de Saint- Denis , le 25 juillet 1593 y et se fait ensuite sacrer à Chartres^ oo y rapiéceta son pourpoint pour une somme de quelques deniers, dont le reçu existe encore : ces lambeaux-là n'alloient pas mal au manteau royal tout neuf du Béarnois.

Henri lYse trouva , dès sa naissance, et par les hastyrds de sa vie, à la tête de la réformation et des idées nouvelles ^ mais la réformation étoit en minorité contre l'ancien culte et les vieilles idées. Les François catholiques rejetoient un roi protestant , malgré son litre héréditaire ; ils en avoient le droit, comme les Anglois protestants eurent le droit de repousser un roi catholique. La Ligue, coupable envers le âeniier des Valois, étoit innocente envers le premier des Bourbons, à moins de soutenir que les nations ne sont aptes à maintenir le cul te qu'elles ont choisi et les institutions qui leur conviennent. Le péril étoit imminent : les états illégalement convoqués sans doute , mais redoutables , car tout corps politique dans un njoment de crise a une force prodigieuse; VEspagneai^uyée delà courde Rome et des pré- |agés populaires, étoient prêts, en s'alliant au prince lorrain, à disposer du trône. L'héritier légitime ne se pouvoit défendre qu'avec des soldats étrangers , triste ressource pour un roi natioiual^ tes protestants qui l'appuyoient étûient en petit nombre et plutôt inclinés à l'aristocratie qu'à la monarchie ; les catholiques attachés à sa personne ne le suivoient que parcequ'il avoit promis de se foire instruire dans leur religion. Il ne restoit donc évidemment à Henri IV qu'un seul parti à prendre , celui d'abjurer : ce fut une afiaire entre lui et sa conscience \ s'il vit la vérité du côté où il voyoitla couronne, il eut raison de changer d'autel. Il est fâcheux seulement qu'il écrive à Gabrielle à propos de son abjuration ; u C'est dimanche que je ferai le saut périlleux. »

Une fois réuni au clergé eC aux grandes masses populaires , il n'eut plus qu'à marchander un à un Les capitaines qui comman-^ doieut dans les villes. Les gentilshommes s*étoicnt emparés des forteresses et des cités, ainsi qu'au commencement de la race capétienne^ on auroit vu renaître les seigneuries, si tes mœurs avoient été les mêmes , et si le temps n'eût marché. Henri lY reprit plusieurs châteaux , comme Louis le Gros , et acheta les autres. L'esprit aristocratique expiroit. Paris ouvrit ses portés à Bourbon le 22 mars 1594. Le pouvoir absolu, qui commeaçoit, supprima tous les écrits du temps, et en défendit, sous peine de la vie, l'impression et la vente. François P' avoit senti le premier instinct contre la liberté de la presse ; Henri lY en conçut la première raison.

En 1594, Jean Chàtel blesse Henri 11^ d'un coup de couteau à la lèvre, et les jésuites sont bannis de France. En 1595, rencontre de Fontaine-Françoise, une des plus furieuses qui fut jamais. Henri combattit tète nue avec toute laverve d'un jeune soldat. Il écrivit à sa sœur : u Peu s'en faut que vous n'ayez été mon bériu tière. »

Le roi est absous par le pape. Le duc de Mayenne se soumet (1596). Lorsque Henri entra dans Paris, la seule vengeance qu'il exerça contre madame de Moutpensier fut de jouer aux car-: tes avec elle ^ la seule vengeance qu'il tira de son frère le duc de. Mayenne, replet et lourd, fut de le faire marcher vite dans un jardin.

Edit de Nantes. Traité de Yervins (1598). Mariage de Hem-i avec Marie de Médicis , la première année du dix-septième siècle. Comment n'étoit-on pas las des Médicis?

Conspiration du maréchal de Biron. Mort d'Elisabeth , reine d'Angleterre. Le premier Sluart, Jacques le^, arrive à la couronne de la Grande-Bretagne à l'époque où le premier Bourbon venoit de s'asseoir sur le trône de France. Etablissement des manufiac turcs de soie, de tapisserie , de feience , de verrerie. Gotoaisation du Canada. On ne croyoit faire que du commerce, et l'on Caisoitdela politique ^ la propriété industrielle vit de liberté, et, en accroiST sant l'aisance , elle accroît les lumières. Henri lY, qui tentoit partout des passions, qui ne fut écouté ni de madame de Guercheville, ni de Catherine de Rohan , ni de la duchesse de Mantoue, ni de Marguerite de Montmorency , vit le prince de Condé, mari de la dernière , se retirer avec elle à Bruxelles. Ce prince de Condé étoit-il Qls de Henri lY, par Charlotte de la Trémoille, accusée d'avoir empoisonné son mari pour cacher une grossesse? On pré-

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tend que Marguerite de Montmorency, pressée par Henri IV, lui avoit dit : «Méchant, vous voulez séduire» la femme de votre fils, « car vous savez bien que vous m'avez dit qu'il l'étoit. » {Mémoires pour servir à l'Histoire de France, )

Henri IV, ou dans le dessein de poursuivre l'objet de sa nouvelle passion , ou pour réaliser un projet de république chrétienne, ailoi t porter la guerre dans les Pays-Bas , sous le prétexte de la succession deClèves et de Juliers, lorsqu'il fut arrêté par un de ces envoyés secrets de la mort qui mettent la main sur les rois (14 mai 1610). Ces hommes surgissent soudainement et s'abtment aussitôt dans les supplices : rien ne les précède , rien ne les suit-, isolés de tout , ils ne sont suspendus dans ce monde que par leur poignard; ils ont l'existence même et la propriété d'un glaive; on ne les entrevoit un mométit qu'à la lueur du coup qu'ils frappent. Ravaillac étoit bien près de Jacques Clément : c'est .un fait unique dans l'histoire, que le dernier roi d'une race et le premier roi d'une autre aient été assassinés de la même façon , chacun d*eux par un seul homme , au milieu de leurs gardes et de leur cour , dans l'espace de moins de vingt et un ans. Le même fanatisme anima les deux assassins; mais l'un immola un prince catholique, l'autre un prince qu'il croyoit protestant. Clément fut l'instrument d'une ambition personnelle; Ravaillac , comme Louvel , l'aveugle mandataire d'une opinion.

J'ai fait observer plusieurs fois que la seconde aristocratie vint finir à Arques, à Ivry , à Fontaine-Françoise, comme la première à Crécy , à Poitiers et à Azincourt. Elle disparut de fait et de droit , car Henri IV publia un édit en vertu duquel la profession militaire n'anoblissoit plus. Tout homme d'armes, sous Louis XII, étoit gentilhomme , ainsi que tout bourgeois qui avoit acquis un fief noble et le desservoit militairement. Le 258* article de l'ordonnance de Blois , de 1579, avoit détruit la noblesse résultant du fief. Louis XV, en 1750, rétablit la noblesse acquise au prix du sang; mais le coup étoit porté. Henri IV, ce soldat, avoit voulu que les armes restassent en roture : l'armée, devenue plébéienne, laissa à la gloire le soin de l'anoblir.

On s'est fait une fausse idée de la manière dont les Bourbons parvinrent au trône. D'un côté , on n'a vu que les massacres de la Saint-Barlhélemy , que les fureurs de la Ligue, que les intrigues de Catherine de Médicis, que les débauches de Henri III, que l'ambition des princes de Lorraine; de l'autre côté, on n'a aperçu

* Ce n*e8l pas la franchise du texte.

que la bravoure, l'esprit et la loyauté de Henri IV ; on a cru que tous les partis avoient été Tidèles à leurs doctrines, qu'ils avoient constamment suivi leurs drapeaux respectifs , que les services avoient été récompensés , les injures punies, qu'enfin chacun avoit été rétribué selon ses œuvres : telle n'est point la vérité historique. Tout se passa comme de nos jours ; on céda à des nécessités, à des intérêts créés par le temps; le vainqueur d'Ivry ne monta point sur le trône , botté et éperonné , en sortant de la bataille : il capitula avec ses ennemis , et ses amis n'eurent souvent pour toute récompense que l'honneur d'avoir partagé sa mauvaise fortune.

Brissac , La Chaire et Bois-Dauphin , maréchaux de la Ligue , furent confirmés dans leur dignité ; ils avoient tous vendu quelque chose. Laverdin , Yillars, Balagni , Yilleroi , jouirent de la faveur de Henri IV. Par l'article 10 de l'édi t de Folembrài, les dettes môme du duc de Mayenne sont payées et déclarées dettes de la couronne. Le Béarnois étoit ingrat et gascon , Aibliant beaucoup et tenant peu. « Montex , dit la duchesse de Rohan dans son ingénieuse «( satire apologétique, montez les degrés, entrez jusque dans son » antichambre : vousoyrez les gentilshommes qui diront: J'ai mis « mA vie tant de fois pour son service, je l'ai tant de temps suivi , « j'ai été blessé, j'ai été prisonnier; j'y ai perdu mon iils, mon « frère ou mon parent : au partir de là il ne me connoît.plus; il

«« me rabroue si je lui demande la moindre récompense

« Ses ciïets parlent et disent en bon langage : Mes amis , offensez- « moi , je vous aimerai ; servez-moi , je vous haïrai. >>

Henri laissa mourir de faim le fidèle bourgeois qui avoit favorisé sa fuite , lorsque lui Henri étoit a Paris prisonnier de Charles IX. A la mort de Henri III, Henri lY avoitdit à ArmanddeGontaud, baron de Biron : C'est à celle heure qu'il faut que vous mettiez la main droite à ma couronne; venez-moi servir de pbre et d*ami contre ces gens qui n aiment ni vous ni'moi. Henri auroit dû garder la mémoire de ces paroles ; il auroit dû se souvenir que Charles de Gontaud , fils d'Armand , avoit été son compagnon d'armes ; que la tète de celui qui avoit mis la main droite à sa couronne avoit été emportée d'un boulet de canon : ce n'étoit pas au Béarnois à joindre la tôle du fils à la tôle du père. Le grand-maître des échafauds, Richelieu, désapprouvoit celui de Biron comme inutile.

Mais la bravoiHe de Henri lY, son esprit, ses mots heureux, et quelquefois magnanimes, son talent oratoire, ses lettres pleines d'originalité , de vivacité et de feu ; ses malheurs, ses aventures ,

ses amours, le feront éternellement vivre. Sa fin tragique n'a paâ peu contribué à sa ï'enommée -, disparottre à propos de la vie , est «ne condition de la gloire. Henri IV éteit encore un fort bon administrateur : H montra son habileté à faire vivre en paix des faomnvés qui se détestoient , particulièrement ses ministres , hommes de capacité, mais antipathiques les uns aux autres, et sortis de partis divers. Les Bourbons n*ont compté que cinq rois dans leur courte monarchie absolue ; sur ces cinq rois , ils ont eu deul grands princes et un martyr. Ce sang n'étoit pas stérile.

Au surplus , tout le siècle de Louis XIV se tut sur l'aïeul des Bourbons. Le grand roi ne permettoit d'autre bruit que le sien. A peine retrouve-t-on le nom de Henri IV dans un pamphlet de la fVonde qui établit un dialogue entre le Roi de Bronze et îa Sarfian" nàme; l'ouvrage de Péréfixe étoit oublié. Un poète qui a tant fait , de renommées avec la sienne , Voltaire, a ressuscité le vainqueur dTVry : le génie a le beau privilège de distribuer la gloire.

Depuis le commencemenfde la troisième race jusqu'aux Valois, il n'y avoit point eu en France de guerre civile piDprement dite. Les guerres féodales étoient des guerres de souverain à souve- Itiin , car les seigneurs étoient de véritables princes indépendants. Si la moitié de la France prit les sfrmes contre l'autre sous Char^ les V, Charles VI et Chartes VII, c'est que la France étoit partagée entre deux souverains, le roi de France et le roi d'Angleterre. Une guerre civile s'alluma sous Louis XI et sous Charles VIII, mais ne dura qu'un moment. Malheureusement ce fut la religion qui donna naissance aux longues guerres civiles de la Ligue. Toutefois ces espèces de guerres qui causent de grands maux à l'espèce sont favorables à l'individu 5 elles mettent en valeur les qualités personrtelles; jamais il n'apparoît à la fois autant d'homihes remarquables que pendant les discordes intestines des peuples. Presque toujours les temps qui suivent ces discordes sont des temps d'éclat , de prospérité , de progrès , comme de riches moissons s'élèvent sur des champs engraissés.

Quelques faits principaux constituent la révolution de l'époque que nous venons de parcourir.

La seconde aristocratie perd le reste de sa puissance ; les gentilshommes ne vont plus être que les officiers de l'armée démocratique prête à se former sous Louis XIII et Louis XIV.

La monarchie des états finit avec les Valois; elle -ne se montre un moment sous Louis XÏII que pour rendre le dernier soupir.

La monarchie parlementaire atteint le plus haut degré de son

pouvoir, et vient expirer , par abus de sa force, dans les démêlés de la Fronde.

La monarchie absolue monte donc en eflfet sur le trône avec le premier Bourbon ; il ne restoit plus à cette monarchie qu'à reverser quelques obstacles que balaya Richelieu.

Les états, pendant les guerres civiles, ne répondirent pointa ce qu'on dovoit attendre d'un aussi grand corps , soit qu'il repoussftt, soit qu'il adoptât les nouvelles opinions; ce qui proave qu'ils n'étoient point entrés dans les mœurs ou dans les libertés du pays. Ces états firent des actes remarquables de législation civile et administrative, mais ils ne montrèrent aucun génie politique*, ils furent maîtrisés par les caractères individuels. Quand l'ordre reparut sous Henri IV, l'esprit humain , après avoir remué tant d'idées, après avoir passé à travers tant de crimes , s'étoit agrandi , mais le gouvernement s'étoit resserré. Le parlement, rival victorieux de la représentation nationale , rendoit des arrêts politiques , disposoit de la régence , refusoit ou ordonnoit l'impôt ; il y avoit deux pouvoirs législatife. Les savants , les gens de lettres, les écrivains attachés de préférence à la robe , faisoient opposition à l'autorité des trois ordres. Les états de la Ligue achevèrent de déconsidérer des assemblées qui , luttant sans cesse contre les abus de la féodalité, de la couronne , du parlement et du peuple, tfavoient jamais pu contenir le despotisme royal , refréner les injustices aristocratiques, arrêter les empiétements de la magistrature, enchaîner les violences populaires.

L'édit de Nantes constitua l'état civil et religieux des protestants*, ils obtinrent un culte public, des consistoires, des écoles, des revenus ^ et jusqu'à des forces militaires pour protéger leurs établissements. Les quatre-vingt-douze articles généraux de l'édit, et les cinquante-six articles particuliers , reproduisoîent à peu près les dispositions de l'édit de Poitiers , et des conventions de Flex et de Bergerac. Un codicille secret permettoit aux calvinistes de garder quelques places de sûreté pendant huit ans.

Ces concessions n'étoient malheureusement qu'octroyées; HenrilV les respecta, mais Richelieu et Louis XIV pensèrent que ce qui étoit accordé se pouvoit reprendre. Les protestants soutinrent trois guerres contre Louis XIII. Le duc de Rohan , leur chef, appela les Anglois à leur secours ^ ils furent battus; La Rochelle tomba , et Louis XIV , après une longue série de séductions et de persécutions, révoqua l'édit de Nantes en 1668.

A compter depuis la conjuration d'Amboise, 1560, jusqu'à la

publication de l'édit de Nantes , en 1599 , s'écoulèrent trente-neuf années de massacres , de guerres civiles et étrangères , entremêlées de quelques moments de paix ; c'est à peu près la période qu'a parcourue notre dernière révolution. Ce temps de la Saint-Barthélémy et de la Ligue est le temps de la terreur religieuse, d'où sortit la monarchie absolue , comme le despotisme militaire sortit de la terreur politique de 1793. Il ne coula guère moins de sang françois dans les guerres et les massacres du seizième siècle que dans les massacres et les guerres de la révolution. «< Durant ces guerres (de « la Ligue) sont morts prématurément , et avant le temps , plus de « deux millions de personnes , tant de mort violente que de néces- « .srté et pauvreté , par famine et autrement. » {La vie ei déportemenls de Henri le Béarnois, )

Un capital immense fut dissipé ; les dettes de l'État se trouvèrent monter, sous Henri lY , à trois cent trente millions de la monnoie de ce temps , sans parler de toutes les autres sommes absorbées et non constituées en dettes publiques, comme on le va voir par les autorités suivantes : « Le pauvre peuple avoit été tellement pillé, « vexé, saccagé, rançonné et subsidié sans aucune relâche, ni « moyen de respirer, qu'il ne lui resloit plus aucune facilité de « vivre, étant comme désespéré et résolu de quitter le pays de sa « naissance pour aller vivre en terre étrangère; car, depuis ledit « temps, la ville de Paris et pays circonvoisins avoient fourni « trente-six millions de livres, outre autre somme de soixante « millions de livres ou environ , qui avoient été fournis par le « clergé de France , sans les dons , emprunts et subsides levés ex- « traordinairement , tant sur ladite ville que sur les autres pays « et provinces du royaume ; somme suflisante non-seulement pour « conserver l'état de la France , mais aussi , avec la terreur de « l'ancien nom des François, en rendre le nom formidable à tous « les autres princes , potentats et nations. » ( Vie et mort de Henri de Valois,)

Dans les pays qu'ils occupoient, les huguenots détruisirent les monuments catholiques et s'emi:>arèrent des "biens du clergé. Beaucoup de prêtres se marièrent , et restèrent néanmoins catholiques ^ leurs mariages furent sanctionnés par la cour de Rome, et leurs enfants légitimés. La cour, de son côté , ne se fit faute des biens ecclésiastiques.

« Son règne (de Charles IX ) a aussi esté taché d'avoir esté soubs « lui les ecclésiastiques fort vexez , tant de lui que des huguenots : « les huguenots les avoient persécutez de meurtres, massacres,

DE L'mSTOIRE DE FRANCE. 785

a et cxpolié leurs églises de leurs sainctes reliques ; et lui avoit u exigé de grandes décimes , et aliéné et vendu le fonds et tem- « pore! de l'Église , de laquelle vendition il tira grand argent. » (Brantôme.)

Les députés du clergé de France , assemblés à Melun , représentèrent à Henri III , « qu'en plusieurs archevêchés et évéchés il « n'y avoit aucun pasteur ^ et quant aux autres abbayes et aux « autres grands bénéfices étant aussi sans pasteurs, le nombre en «( étoit quasi inGni , mômement que de cent trente-cinq diocèses » qu'il y a en Languedoc et en Guienne, par non-résidence d'é- « véques et par maladie des autres , et principalement par faute u d'évôques pourvus en titre , on avoit été quelques années sails « y faire le Saint-Chrême, tellement qu'il étoit tous les jours be- « soin de l'aller mendier delà les monts en Espagne. Au surplus , « nul roi par avant lui (Henri III) n'avoit été cause de tant d'œco- «( nomats , constitutions de pensions pour les femmes (voire la plus u grande partie courtisanes) ^ et autres personnes laïques, sur les « biens de l'Eglise ^ et, qui pis est , il souflroil trafiquer des béné- " flces , vendre , engager et hypothéquer le domaine de Dieu. Faiu sant autoriser et justifier ces choses par jugement et lois publi- «« ques en son grand conseil , où de l'argent provenu de la vente « d'un évôché ont été acquittées les dettes du vendeur, et en son H conseil même une abbaye y auroit été adjugée à une dame, «( comme lui ayant été baillée en don , avec déclaration qu'après « son décès ses héritiers en jouiroient par égale portion. » ( Vie et mort de Henri de Valois, )

Ces choses que les catholiques reprochoient amèrement à Henri HI, ils les approuvoient dans Charles IX.

La vente , saisie et jouissance des biens de l'Eglise par les laïques, étoient accompagnées de la saisie, jouissance et vente des biens des particuliers, comme dans la révolution. Plusieurs édits et déclarations ordonnent la confiscation des biens des huguenots. Le parlement, en 1589, rendit un arrêt pour faire procéder à la

vente des biens de ceux de la nouvelle opinion afin qu'on ne soit

pas privé du fruit et secours espéré des saisies et ventes des biens et héritages de ceux de la nouvelle opinion.

Un règlement du duc de Mayenne, de la même année, exige le serment à l'union catholique par le clergé, la noblesse, le tiersétat , les habitants des villes et des campagnes , etc. Ce serment ■doit être prêté dans la quinzaine du jour de la publication du règlement. L'article IX porte : « Après ladite quinzaine passée, sera

«< procédé à la saisie des biens meubles et immeubles de tous ceux qui c se trouveront refusant ou délaiant faire ledit serment ^ soit ecclésias- « tique, noble, ou du tiers-état ^ et si , dans un mois après ladite « saisie, ils ne le voudroient faire, ou n'auroient proposé excuse «< valable de leur absence et légitime empêchement , seront tenus « et réputés pour ennemis d^ Dieu et de l'État , et passé outre à la a vente desdpts meubles ^ etc. »

On voit que les massacres, les injustices, \es spoliations, ne sont pas , comme on Ta cru , particuliers à nos temps révolutionnaires. Les terroristes de la Saint-Barthélémy et de la Ligue étoient des aristocrates nobles , des rois , des princes , des gentilshommes, Charles IX, Henri III, le duc de Guise, Tavannes, Clermont, Coconas, La Mole, Bussy d'Amboise, Saint-Mesgrin et tant d'autres : non-seulement ils lâchèrent' les bourgeois de Paris sur les huguenots , mais ils trempèrent eux-mêmes leurs mains dans le sang, ^ics septembriseurs et les terroristes de 1792 et de 1793 étoieqt des démocrates plébéiens : au delà des meurtres individuel^ qu'ils commirent, ils inventèrent le meurtre légal, efiroyable crimje qui fit désespérer de Dieu -, car si la justice de la terre peut jamais êti*e armée du fer de l'assassin , où est la justice du ciel? Que reste-t-il aux honmies ?

La terreur de la Saint-Barthélémy et de la Ligue fut approuvée par lagrandemajorité de lanation.Onregardaaussi cette terreur comme nécessaire. On ne trouve pas contre Charles IX, qui nous fait tant d'horreur aujourd'hui , un seul écrit de ses contemporains catholiques \ il est loué , au contraire , de presque tous les hommes de mérite de cette époque , Du Tillet , Brantôme , Ronsard , tapdis que Henri III est accablé d'outrages.

J'ai souvent cité les pamphlets de la Ligue , parcequ'on y suit mieux le mouvement des gpinions. C'est la première fois que Ifi presse a joué un rôle important dans, les troubles politiques; par son moyen , la pensée étoit devenue , ainsi que de nos jours , un élément social , un fait qui se mêloit aux autres faits , et leur donnoit une nouvelle vie. La plume étoit aussi active que l'épéc. Gomme chacun avoit la liberté entière dans son parti , et q'étoit proscrit que dans l'autre, il y avoit réellement liberté de la presse. I^es imaginations audacieuses de Rabelais, le Traité de la Servitude vobntaire de La Boëtie , les Essais de Montaigne , la Sagesse de Charron, la République de Bodin , les écrits polémiques, le Traité où Mariana va jusqu'à défendre le régicide, prouvent qu'on osa fout examiner. Comme la succession à la couronne étoit con*

testée , les catholiques , en se divisant à ce sajet , examinèrent hardiment les principes de la monarchie , et les protestants rêvèrent la république aristocratique. La liberté politique et la liberté religieuse eurent un moment pleine licence, en s'appuyant à la liberté de la presse, leur compagne , ou plutôt leur mère. Mais cet horizon, qui s'ouvrit un moment dans l'esprit humain, se referma tout à coup. La réaction qui suit l'action , qiiand Taction n'est pas consommée, précipita la France sous le joug.

En résumé, les guerres civiles religieuses du seizième siècle, qui ont duré trente-neuf ans, ont engendré les massacres de la Saint-Barthélémy , ont versé le sang de plus de deux millions de François, ont dévoré près de trois milliards de notre monnoie actuelle, ont produit la saisie et la vente des biens de l'Église et des particuliers, ont fait périr deux rois de mort violente, Henri III et Henri IV, et commencé le procès criminel du premier de ces rois. La vérité religieuse, quand elle est faussée , ne se livre pas à moins d'excès que la vérité politique lorsqu'elle a dépassé le but.

Maintenant je vais cesser de raconter les faits et les mœurs, qui n'ont plus rien de caractéristique et de pittoresque. Les mœurs du dix-septième siècle, non les opinions, étoient à peu près celles qui précédèrent immédiatement .l'époque révolutionnaire. Les François qui parlèrent la langue de Louis XIH , de Louis XIV et de Louis XV, sont si près de nous , qu'il semble que nous les ayons vus vivants. Il n'y a pas longtemps que sont morts des vieillards qui avoient connu Fontenelle. Fontenelle étoit né en 1657, et d'Espernon étoit mort en 1642. La veuve du duc d'Angoulémc , fils naturel de Charles IX , ne trépassa que le 10 août 1715. Quelques réflexions générales sur les quatre règnes de la monarchie absolue termineront cette analyse raisonnée de notre histoire.

LOUIS Xin, LOUIS XIV, LOUIS XV ET LOUIS XVI.

De 45fO à 1799.

Le parlement conféra la régence et la tutelle de Louis XIII à Marie de Médicis. Sully (161 1) se retire de la cour : il avoit payé deux cents millions de dettes sur trente-cinq millions de revenu , et il laissa trente millions dans la Bastille. On ne sait pas que ce rigide et fastueux protestant, ministre habile d'ailleurs, qui vivoit dans sa retraite comme un dernier grand baron de l'aristocratie , déridoit ses graves loisirs en écrivant sur l'ancienne cour des Mémoires aussi orduriers que ceux de Brantôme.

Le duc de Mayenne meurt : il n'entra jamais bien dans la Ligue et dans les complots de son frère \ mais il avoit plus de bon sens que le Balafré , et cet esprit commun qui convient aux affaires.

Ck)ncini , marquis d'Ancre, et sa femme, gouvernent Marie de Médicis. Brouilleries de cour ; retraite des princes ; petites guerres civiles mêlées de protestantisme (1614). Derniers états généraux du 17 octobre 1614. Le premier vote des communes de France, lorsqu'elles furent appelées aux états par Philippe le Bel , pour s'opposer aux empiétements de Boniface Yll, fut ainsi conçu : « Qu'il plaise au seigneur roi de garder là souveraine franchise u de son royaume, qui est telle que, dans le temporel, le roi ne « reconnoit souverain en terre , fors que Dieu. » Le dernier vote des communes aux états de 1614 fut celui-ci :

u Le roi est supplié d'ordonner que les seigneurs soient tenus <t d'affranchir dans leurs fiefs tous les serfs. ».

Le premier vote du tiers-état sortant de la longue servitude de la monarchie féodale , est une réclamation pour la liberté du roi ; son dernier vote, au moment où il rentre dans. l'esclavage de la monarchie absolue , est une réclamation en faveur de la liberté du peuple : c'est bien naître et bien mourir. J'ai dit pourquoi la monarchie des états ne se put établir en France.

Richelieu, dont le génie (heureusement pour lui) n^étoit deviné de personne, est fait secrétaire d'état par la protection du maréchal d'Ancre.

Ce maréchal (1617) est arrêté par Vitry, et massacré par le peuple. Sa femme , qui eut la tête tranchée , dit le mot fameux que Voltaire a un peu arrangé. Les biens du maréchal d'Ancre sont donnés à Luynes , favori de Louis XIII. Luynes avoit fait son chemin auprès du roi en élevant des pies-grièches. Mésintelligence entre Louis XIII et sa mère.

( 1621 , ) Guerre religieuse renouvelée par Rohan et Soubise. Les idées politiques s'étoient débrouillées dans la tête des protestants; ils vouloient faire de la France une république divisée en huit cercles.

Richelieu , devenu cardinal , entre au conseil (1624). Le maréchal de Luynes l'avoit protégé après le maréchal d'Ancre. Sa souplesse fit sa fortune, son orgueil sa gloire. Henriette de France, sœur de Louis XIII, épouse Charles I", roi d'Angleterre (1625).

L'an 1626 voit commencer les cabales contre le cardinal de Richelieu, encouragées par Gaston, frère du roi, qui perdoit ses amis , et fuyoit toujours. Richelieu abaisse à la fois les grands ^

los huguenots et la maison d'Autriche. Tragique histoire du duc de Montmorency et de Cinq-Mars.

Toutes les libertés meurent à la fois, la liberté politique dans les états congédiés, la liberté religieuse par la prise de La Rochelle ; car la force huguenote demeura anéantie , et Tédit de Nantes ne fut que la conséquence de la disparition du pouvoir matériel des protestants. La liberté littéraire périt à son tour : on avoit passé de récole naïve , simple, originale d'Amyot, de Rabelais , de Marot , de Montaigne , à l'école artificielle et boursouflée de Ronsard. Malherbe rentra dans la première route : les sujets étrangers à nos mœurs et à nos croyances furent choisis de préférence. Alors s'éleva l'Académie françoise, haute cour du classique, qui fit comparoUre devant elle, comme premier accusé , le génie de Corneille. Racine vint ensuite imposer aux lettres le despotisme de ses chefs-d'œuvre, comme Louis XIV le joug de sa grandeur à la politique. Sous l'oppression de l'admiration , Chapelain , Coras, Leclerc, Saint-Amand, maintenoient en vain, dans leurs ouvrages persécutés, l'indépendance de la langue et de la pensée : ils expiroient pour la liberté de mal dire sous les vers de Boileau , en appelant de la servitude de leur siècle à la postérité délivrée. Ils eurent raison de réclamer contre la règle étroite et la proscription des sujets nationaux ; ils eurent tort d'être de méchants poètes.

Le premier ministre mourut détesté et admiré , la même année que la veuve de Henri IV mourut à Cologne dans la dernière misère. Pendant le règne du cardinal de Richelieu , on voit se traîner quelques hommes du passé et s'avancer quelques hommes de l'avenir : Guise et d'Espernon, Turenne, le jeune Villars et le jeune Condé. D'Espernon est le seul favori qui soit jamais devenu un personnage par une imperturbable morgue de médiocrité. A force de vivre et d'insulter, ce bourgeois avoit fini par faire croire qu'il étoit un grand seigneur. Il ne paroit pas tout à fait innocent de l'assassinat de Henri IV. Les sujets, comme le chef suprême, inclinoient au despotisme ; on arrivoit peu à peu à l'admiration du pouvoir.

Louis XIII, mort en 1643, fut placé entre Henri IV et Louis XIV, comme Louis le Jeune entre Philippe Auguste et saint Louis, n fut aussi intrépide que son père , et n'eut rien de la grandeur de son fils. Il n'y a qu'une seule chose et qu'un seul homme dans le règnede Louis XIII, Richelieu. Il apparoit comme la monarchie ab. solue personnifiée, venant mettre à mort la vieille monarchie aristo-

790 ANALYSE RAISONNEE

cratique. Ce génie da despotisme s'évanouit, et laisse en sa place Louis XIV chargé de ses pleins-pouvoirs.

Le parlement de Paris donna la régence et la tutelle à Anne d'Autriche, comme il Tavoit donnée à Marie de Médicis en 1610 : il achevoit son usurpation législative.

La monarchie parlementaire, survivant à la monarchie des états, atteignit , sous la minorité de Louis XIY, le faîte de sa puissance : elle démena ses guerres ^ on se battit en son honneur ; ses arrêts servoient de bourre à ses canons. Dans son règne d'un mo* inent, elle eut pour magistrat Mathieu Mole; pour prélat, le cardinal de Retz ^ pour héroïne , la duchesse de Longueville ; pour héros populaire, le fils d'un bâtard de Henri lY ; et pour généraux , Gondé et Turenne. Mais cette monarchie neutre , qui n'é* loit ni la monarchie absolue ni la monarchie tempérée des états, cette monarchie qui paroissoit entre Tune et l'autre, qui ne vouloit ni la servitude ni la liberté, qui n'aspiroit qu'au renversement d'un ministre Gn et habile , cette monarchie à la suite de quelques princes brouillons et factieux, passa vite. Louis XIY, devenu majeur, entra au parlement avec un fouet, sceptre et symbole de la monarchie absolue, et les François furent mis à l'attache pour cent cinquante ans.

Auprès de la comédie de Mazarin se jouoit la tragédie de Char^' lesF"^, et Mazarin reconnut humblement le protecteur. La monarchie des états avoit commencé en France et en Angleterre presque au même moment dans les siècles barbares : elle aboutit presque au même moment dans le dix-septième siècle , en Angleterre , à la monarchie r^résentative ; en France , à la monarchie absolue. La réforme religieuse que tenta Henri YIII réussit , et la réforme religieuse qu'essayèrent les huguenots avorta : de cette différence de fortune dans la vérité rehgieuse naquit peut-être la différence de position dans la vérité politique. Les guerres parlementaires de la Grande-Bretagne furent les dernières convulsions de l'arbitraire anglois expirant; les guerres de la Fronde , les derniers efforts de l'indépendance françoise mourante : l'Angleterre passa à la liberté avec un front sévère, la France , au despotisme en riant.

Le traité des Pyrénées met fin à la guerre entre la France et l'Espagne, et stipule le mariage de Louis XIV et de l'infante Marie-Thérèse (1659). Restauration de Charles II , en 1660. Mariage de Louis XÏY dans la môme année. Mort de Mazarin, en 1661 : homme habile, patient, insensible à l'injure, et qui regretta la vie. Arrestation de Foiiquet. Commencement de l'élévation de Coi-

DE L'HISTOIRE DE FRANCE: Wl

bert. touis XIY sort de l'ombre à la mort de Mazarin. Conquête de la Flandre : Louvois étoit ministre de la guerre ; Turenne , Condé, Créqui, Grammont, Luxembourg, étoient généraux et capitaines (1667).

Conquête de la Franche-Comté. Triple alliance entre l'Angleterre, la Suède et la Hollande. Paix entre la France et l'Espagne. La France garde les conquêtes de la Flandre et rend la Franche- Comté. Conversion de Turenne, qui cède à YExposUiondelafoi de Bossuet ; grands noms (1668) !

Suppression des chambres mi-parties dans les parlements établis pjar redit de Nantes. Troubles au sujet de l'affaire de Jansénius. Prise de Candie par les Turcs. Le duc de Beaufort, roi des halles ou de la Fronde , est tué dans une sortie. Édit qui permet le commerce à la noblesse (1669).

Mort de madame Henriette, immortalisée par Bossuet. La France s'allie secrètement à l'Angleterre. Louis XIV se vouloit venger de« HoUandois , qui avoient interrompu ses succès contre les Espagnols. Il étoit, en outre , choqué de la liberté des gazetiers républicains , acharnés contre son gouvernement et sa personne. Il entre en Hollande et en fait la conquête. Guillaume m devient stathouder , et commence à balancer la fortune du grand roi.

Les guerres continuèrent pendant tout le règne de Louis XIV; et la dernière , celle de 1701, la plus juste dans son principe et la plus malheureuse dans ses résultats , laissa pourtant à la maiscm de France la succession de la maison d'Espagne : le royaume y gagna de n'avoir plus besoin de se défendre du côté des Pyrénées , et de pouvoir porter toutes ses forces sur les frontières de Test et du nord.

Louis XIV a rendu fameux le premier règne de la monarchie absolue , par sa protection des lettres et des arts , par ses conque-* tes , son administration , ses fêtes , ses galanteries ; car , dans l'histoire du despotisme j la magnificence et les foiblesses du prince deviennent des affaires d'étal. Voltaire n'a rien laissé à dire à la gloire du siècle de Louis XIV. Un auteur moderne, sévère sur tout le reste , a rendu justice à l'administration de Louis le Grand : seulement il reproche à ce roi ce qu'il felloit reprocher à tous les rois ses prédécesseurs , et ce qui découloit de là législation romaine. Nous n'entendons plus aujourd'hui Fesclavage , nous ne concevons plus comment un homme pouvoit être la propriété d'un autre homme; et néanmoins les sages, les philosophes, les hom mes les plus libres et les plus éclairés de l'antiquité , le concevoien

et le trouvoient juste. Nous ne comprenons plus comment un juge pouvoit accepter les biens de l'accusé qu'il avoit jugé et condamné 5 et pourtant , sous Louis XIY , les magistrats les plus intègres le comprenoient et le trouvoient naturel. Aujourd'hui même en Angleterre , où la confiscation existe , les biens confisqués pour crime de haute trahison seroient encore distribués entre Iqs délateurs et les favoris de la cour. Nous nous demandons comment un prince pouvoit avoir une maîtresse en titre que venoient idolâtrer l'honneur , le génie et la vertu : on entroit dans cette idée au dix-septième siècle \ Bossuet se chargeoit de réconcilier Louis XI Y et madame de Montespan. Le grand roi, dans la démence de son orgueil , osa imposer en pensée à la France , comme monarques légitimes , ses bâtards adultérins légitimés. Sous certains rapports généraux nous valons mieux , hommes de notre siècle , ou plutôt notre temps vaut mieux que les hommes et le temps qui nous ont précédés , et cela tout naturellement par le progrès de la raison et de la civilisation; mais nous sommes injustes quand nous jugeons nos devanciers par des lumières qu'ils ne pouvoient avoir, et par des idées qui n'étoient pas encore nées.

Tout devint individuel sous Louis XIV. Le peuple disparut comme aux temps féodaux : on eût dit d'une nouvelle conquête , d'une nouvelle irruption des Barbares , et ce n'étoit que l'invasion d'un seul homme. Observons néanmoins une difTérence : le nom. du peuple ne se rencontre nulle part dans la monarchie de Hugues Capet, parceque le peuple n'existoit pas; il n'y avoit que des serfs; la nation, militaire et religieuse, consistoit dans la noblesse et le clergé. Sous Louis XIV le peuple étoit créé ; il se perdoit seulement dans l'arbitraire, ce qui fait qu'il se retrouva au moment où ses chaînes se rompirent.

Quand la lutte de l'aristocratie avec la couronne finit, la lutte de la démocratie avec cette même couronne commença. La royauté, qui avoit favorisé le peuple afin de se débarrasser des grands , s'aperçut qu'elle avoit élevé un autre rival moins tracassier, mais plus formidable. Le combat s'établit sur le terrain de l'égalité. Il y eut monarchie absolue sous Louis XIV, parceque la liberté aristocratique étoit morte , et que l'égalité démocratique vivoit à peine : dans l'absence de la liberté et de l'égalité , l'une moissonnée , l'autre encore en germe , il y eut despotisme , et il ne pouvoit y avoir que cela.

La monarchie absolue naquit le jour ou l'hérédité royale dans la famille capétienne s'établit ; cette monarchie mit sept siècles à

croître au travers des transformations sociales : comme toute institution qui ne tombe pas fortuitement dans sa marche, elle monta , degré à degré , à son apogée. Le despotisme de Louis XIV fut un fait progressif naturel , venu à point , dans son temps , dans son lieu, un résultat inévitable des opinions et des mœurs à cette époque , un anneau de la chaîne qui servoit à joindre le principe répudié de la liberté au principe non encore adopté de l'égalité. Il falloit enfin que la royauté s'usât comme l'aristocratie; que l'on sentît les abus du gouvernement d'un seul comme on avoit senti l'oppression du gouvernement de plusieurs. Du moins ce fut une chance heureuse pour la France d'avoir produit , dans ce moment môme , un roi capable de remplir avec éclat cette période obligée d'asservissement : l'héritier de Richelieu et l'élève de Mazarin fut en rapport de caractère avec l'autorité absolue qui lui cchéoit; l'homme et le temps se corroborèrent. Le siècle de Louis XIV fut le superbe catafalque de nos libertés, éclairé par mille flambeaux de la gloire , que tenoit à l'entour un cortège de grands hommes.

Les troubles de la minorité de Louis XIV, mêlés à des victoires sur l'étranger, achevèrent de former des généraux et de créer une armée régulière, élément indispensabledu despotisme civilisé : ainsi les troubles , les victoires et les habiles capitaines de la république préparèrent tout pour la domination de Buonaparte. Aux deux époques on étoit las de révolution , et l'on avoit des moyens de conquêtes. Louis XIV comme Napoléon , chacun avec la différence de son temps et de son génie , substituèrent l'ordre à la liberté.

L'homme d'une époque ou d'un siècle eut pourtant un avantage sur l'homme fastique ou de tous les siècles.

La féodalité ou la monarchie militaire noble perdit ses principales batailles -, mais les étrangers ne purent garder les- provinces qu'ils avoient occupées dans notre patrie, et ils en furent successivement chassés : l'empire ou la monarchie militaire plébéienne fit des conquêtes immenses , mais elle fut forcée de les abandonner, et nos soldats, en se retirant, entraînèrent deux fois avec eux les étrangers à Paris : la monarchie royale absolue n'alla pas loin chercher ses combats, mais le fruit de ses victoires nous est resté ; notre indépendance vit encore à l'abri dans le cercle de remparts qu'elle a tracé autour de nous. A quoi cela a-t-il tenu? à l'esprit positif du grand roi et à la longueur du règne de ce prince* Louis chercha à donner à notre territoire ses bornes naturelles;

on a trouvé dans les papiers de son administration des projets pour reculer la frontière de la France jusqu'au Rhin , et pour d'emparer de l'Egypte ; on a même un mémoire de Leibnitz à ce sujet. Si Louis XIV eût complètement réussi , il ne nous resteroit plus aujourd'hui aucune cause de guerre étrangère.

Mais si les conquêtes de la monarchie militaire plébéienne n'ont point été anneiées à notre sol comme les conquêtes de la monarchie royale absolue , elles ont eu un effet moral que n'ont pas eu les profils tout matériels des envahissements de Louis XIV. Nos armées, comme telles d'Alexandre, ont semé les lumières chez les peujples où notre drapeau s'est promené : l'Europe est devenue françoise sous les pas de Napoléon , comme l'Asie devint grecque dans la course d'Alexandre.

Louis XIV eut quelque chose de Dioclétien , sans en avoir les mœurs et la philosophie ; il établit comme lui le faste de l'Orient à sa cour, éleva comme lui des monuments , et fut comme lut grand administrateur. L'attention qu'il donnoit à l'agriculture s'étendoit sur les autres parties de l'État : il chercha jusque dans les pays étrangers les hommes qui pouvoient faire fleurir le commercé et les manufactures. Magnifiquement occupé de ses plaisirs, 11 travailloit néanmoins avec ses ministres *, laborieux , il entroit jusque dans les moindres détails. Le plus petit bourgeois lui pouvoit soumettre des plans et obtenir audience de lui : de la même main dont il protégeoit les arts et faisoit céder l'Europe à nos armes, il corrîgeoifles lois, et introduîsoît l'unité dans les coutumes.

La monarchie absolue n'étoit pas un état de privilège pour les individus : on se figure que la classe mitoyenne étoit éloignée de tout , que les emplois rt'apï)arfènoient qu'aux nobles ; rien de plus faux que cette idée. Toutes les carrières étoient ouvertes aux François : l'église , la hfiagistrature et le commerce étoient presque exclusivement le partage des plébéiens. La plus haute dignité civile, celle du chancelier, étoit roturière. Les bourgeois parvenoient aux premières places militantes et administratives. Louis XIV surtout ne fit aucune distinction dans ses choix : Fabert, Gassion, Vauban môme et Catinat, furent maréchaux de FraYice; Colbert et Louvois étoient ce que plus tard on appela impertinemment des hommes de peu. En général , dans toute l'ancienne monarchie, les familles nobles ne fournissoient pas les ministres. « Le chancelier Voisin , dit Saint-Simon , avoit essentiel- « lement la plus parfaite qualité , sans laquelle nul ne pouvoit

DE L'fflSTOIRE DE FRANCE. 795

« entrer et n'est jamais entre dans le conseil de Lonu XIV, ett w tout son règne , qui esl la pleine et parfaite roture, si Ton en ex- « cepte le seul duc de Beauvilliers. » Les ambassadeurs du grand roi n'étoient pas tous choisis parmi les grands seigneurs. La plupart des évéques (et quels évoques, Bossuet et Massillon!) sortoient des rangs médiocres ou tout à fait populaires.

Mais cette jalousie de la bourgeoisie contre la noblesse, qui a éclaté avec tant de violence au moment de la révolution , ne venolt pas de l'inégalité des emplois-, elle venoit de l'inégalité de la considération. 11 n'y a voit si mince hobereau qui n'eût le privilège d'insulte ou de mépris envers le bourgeois , jusqu'à ce point de lui refuser de croiser l'épée : ce nom de gentilhomme dominoit tout. Il étoit impossible qu'à mesure que les lunflëres descendoient dans les classes mitoyennes, on ne se révoltât pas contre des prétentions d'une supériorité devenue sans droits. Ce ne sont point les nobles que l'on a persécutés dans la révolution; ce ne sont point leurs immunités d'eui-mémes abandonnées que l'on a voulu détruire en eux : c'est une opinion que l'on a immolée dans leur personne ; opinion contre laquelle la France entière se soulèveroH encore, si l'on essayoit de la faire renaître.

Louis XIV révéla à la France le secret de sa Ibrce; il prouva qu'elle se pouvoit rire des ligues de l'Europe jalouse. Ce prince eut une fois huit cent mille hommes sous les armes, onze mille soldats de marine, cent soixante mille matelots, mille élèves de marine, cent quatre-vingt-dix-huit vaisseaux de soixante canons et trente galères armées. Les étrangers, qui cherchoient à rabaisser notre gloire, dévoient ce qu'ils étoient à notre génie. En Angleterre, en Allemagne, en Italie, en Espagne, partout on reconnott qu'on a suivi les étiits de Louis XIV pour la justice, seê règlements pour la marine et le commerce , ses ordonnances pour l'armée, ses institutions pour la police des chemins et des villes, tout, jusqu'à nos mœurs et à nos habits, fut servilement copié. Tel pays qui se vantoit ^e ses établissements publics en avoH emprunté l'idée à notre nation ; on ne pouvoit faire un pas chez les étrangers sans retrouver la France mutilée.

A ce beau côté de Louis XIV, il y a un vilain revers. Ce prinée , qui fit notre patrie pour l'administration , la force extérieure , les lettres et les arts , à peu près ce qu'elle est demeurée , écrasa le reste des libertés publiques , viola les privilèges des provinces et des cités, posa sa volonté pour règle, enrichit ses courtisans de confiscations odieuses. Il ne lui vint pas môme en pensée que la li-

berté, la propriété , la vie d'un de ses sujets , ne fussent pas à lui.

Dans les idées du temps, ou plutôt dans les idées formées par Louis Xiy, cela ne choquoit point. Les esprits les plus frondeurs, comme Saint-Simon, qui n'aimoit pas son maître et qui met à nu ses foibiesses , ne songeoient guère plus au peuple que le souverain.

Mais ce que l'on ne sentoit point alors , les générations suivantes le sentirent ; l'impression du despotisme resta , et quand Louis XIY eut cessé de vivre , on en voulut à ce roi d'avoir usurpé à son proGt la dignité de la nation.

Ce prince fit encore un mal irréparable à sa famille : l'éducation orientale qu'il établit pour ses enfants , cette séparation complète de l'enfant du trône dAs enfants de la patrie, rendirent étranger à Tesprit du siècle, aux peuples sur lesquels il devoit régner, l'héritier de la couronne. Henri IV couroit pieds nus et tête nue avec les petits paysans sur les montagnes du Béarn. Le gouverneur qui montroit au jeune Louis XY la foule assemblée sous les fenêtres de son palais, lui disoit : a Sire, tout ce peuple est à vous. » Cela explique les temps , les hommes et les destinées.

Cependant , comme la pensée sociale ne rétrograde point, bien que les faits rebroussent souvent vers le passé, un contre-poids s'étoit formé par les lumières de rintelligence, aux principes de l'absolu de Louis XIV. Au moment où l'ancien droit politique intérieur de la France s'anéantit , le droit public extérieur des nations se fonda : les publicistes parurent , Grotius à leur tète. Le cardinal de Richelieu, en abaissant la maison d'Autriche, donna naissance au système de la balance européenne , système maintenu par Mazarin. Les relations diplomatiques se régularisèrent, et des traités confirmèrent l'existence des gouvernements populaires qui s'étoient affranchis les armes à la main. Locke et Descartes âvoieot appris à raisonner; Corneille avoit exhumé les vertus républicaines.

Pascal osa écrire : « Ce chien est à moi, disoient ces pauvres « enfants; c'est ma place au soleil : voilà le commencement ^t « l'image de l'usurpation de toute la terre. »

Pascal avoit dit encore : « Trois degrés d'élévation du pôle ren- « versent toute la jurisprudence. Un méridien décide de la vérité, M ou de peu d'années de possession. Les lois fondamentales chan* « gent , le droit a ses époques ; plaisante justice qu'une rivière ou « une montagne borne; vérité au deçà des Pyrénées, erreur au « delà! » "

Ajoutez à ces incursions de la pensée dans des régions encore inconnues, les effets de la révolution de l'Angleterre et de l'émancipation de la Hollande, qui avoient mis en circulation des idées directement opposées aux principes du gouvernement de Louis XIV.

EnHu l'esprit même de l'administration et l'instinct de grandeur de ce prince favorisoient la marche progressive de l'esprit humain. Il fut question d'établir l'uniformité des poids et mesures , d'abolir les coutumes provinciales, de réformer le Code civil et criminel , d'arriver à l'égale répartition de l'impôt. Tous les projets pour les embellisseinents de Paris avoient été discutés *, on vouloit achever le Louvre , faire venir des eaux , découvrir les quais de la Cité, etc. La liberté de la chaire, alors la seule inviolable, a voit donné un asile à la liberté politique, et même, sous un certain rapport, a l'indépendance religieuse. Massillon dit tout sur la souveraineté du peuple ;.dans le Télémaque, les leçons ne manquent pas^ Bossuet s'étoit occupé sérieusement de la léunion de l'Église protestante à l'Église romaine : il n'étoit pas éloigné de consentir au mariage des prêtres, ce qui eût amené un changement obligé dans la confession auriculaire et la communion fréquente : tant la société s'avance vers son but , fa liberté , à l'insu même et contre les desseins des hommes qui composent cette société !

Les souvenirs des fureurs de la Ligue et les brouilleries delà Fronde avoient favorisé l'établissement de la monarchie absolue; les souvenirs du despotisme de Louis XIV, quand ce grand prince s'alla réposer à Saint-Dénis, rendirent plus amers les regrets de l'indépendance nationale. La vieille monarchie avoit traversé six siècles et demi avec ses libertés féodales et aristocratiques pour venir tomber ^ux pieds du trentième fils de Hugues Capet. Combien l'état formé par Louis XIV a-t-il duré ? cent quarante années. Après le tombeau de ce monarque , on n'aperçoit plus que deux monuments de la monarchie absolue : l'oreiller des débauches de Louis XV et le billot de Louis XVI.

Le siècle de Louis XV, précédé des grandeurs et des désastres du siècle de Louis XIV, et suivi des destructions et de la gloire du siècle de la Révolution , disparoît écrasé entre ses pères et ses fils. Le peuple n'eut pas plutôt chanté un Te Deum pour la mort de Louis , et insulté le cercueil de ce prince immortel , que le régent, Philippe d'Orléans, prit les rênes de l'empire. Le cardinal Dubois fut son digne ministre : la corruption du règne de Henri m reparut.

A cette vieille corruption de mœurs se mêla cette corruption nouvelle qui s'opère par les révolutions subites des fortunes , et que nous devons au moderne système de finances. La dette de l'état éloil de deux milliards soixante-deux millions, quatre milliards et plus de notre monnoie actuelle. Le duc de Saint-Simon proposa û banqueroute sanctionnée par les états généraux , lesquels seroient appelés à la sanction de ce vol : le Régent ne voulut ni de la banqueroute, ni du retour des états. On refondit les mon* noies ^ on raya trois cent trente-sept millions de créances vicieuses r Law se chargea d'éteindre le reste de la dette au moyen de sa banque, qui ne fut composée d'abord que de douze cents. actions de trois mille francs chacune. Law est parmi nous le fondateur du crédit public et de la ruine publique. Son système ingénieux et savant n'oflroit, en dernier résultat, comme tout capital fictif, qu'un jeu où l'on venoit perdre son or et sa terre contre du papier s

Voltaire et Montesquieu étoient nés et pubiioient leurs premiers ouvrages ^ ainsi tout étoit (g-éparé pour ie changement des mœurs , de la religion et des lois. La bigoterie des dernières années de Louis XIY, la fatigue des querelles théologiques, l'ennui delà vieille cour de Saint-Cyr, enfin celte lassitude du passé et cette avidité de l'avenir, naturelles aux nations légères, précipitèrent les François dans un ordre de choses tout différent de celui qui Qnissoit. Louis XY respira dans son berceau l'air infecté de la Régence; il se trouva chargé, avec un caractère indécis et la plus insurmontable des passions , de l'énorme poids d'une monarchie absolue : son esprit ne lui servoit qu'à voir ses fautes et ses vices , comme un flambeau dans un abîme.

Le parlement avoit cassé le testament de Louis XIV, et l'édit de 1717 ùta aux princes légitimés la qualité de princes du sang.

Après la mort du Régent , le duc de Bourbon , premier ministre, marie Louis XV à la fille de Stanislas Leckzinski , roi détrôné de Pologne , espèce d'augure pour la postérité de cette reine. L'abbé Fleury, précepteur du roi , devient premier ministre après le duc de Bourbon , et reçoit le chapeau de cardinal : ce vieux prêtre rendit des forces à la France épuisée, en la laissant se rétablir d'elle-même à l'aide de son tempérament robuste : chose que tout le monde a dite.

Deux guerres avec l'Autriche ^ le vainqueur de Denain reparut sur les champs de bataille à l'âge de quatre-vingt-trois ans. En apprenant la mort du maréchal de Berwick , tué d'un coup de ca-

« Voyez, sur le syslème de Law, une exceUciitc brochure do M. Tuiers.

non , il s'écria avec humeur : «< Cet homme a toujours été heu- « reux ! >» Frédéric et Marie-Thérèse paroissoient sur la scène.

Le cardinal de Fleury meurt, et le roi gouverne par lui-même. Il tombe malade à Metz ; s'il fût mort , il eût été pleuré : la France le surnommoit le Bien-Aimé. Bataille de Fontenoy. Le prétendant descend en Ecosse , remporte deux victoires , et ne marche pas sur Londres : le temps des Stuarts étoit accompli. Tandis que la France couroit à sa ruiné, l'Angleterre parvenoit au plus haut point de sa puissance. Paix d'Aix-la-Chapelle. Querelles parlementaires et jansénistes. Billets de confession. Conflit de l'archevêque de Paris, Beaumont, et des administrateurs de l'Hôtel-Dieu. Damiens attente à la vie du roi.

La guerre recommence entre la France et l'Angleterre au sujet des limites du Canada. Pour la première foLs on lit le nom de Washington dans le récit d'un obscur combat donné dans les îorèis^ vers le fort Duquesne , entre quelques Sauvages, quelques François et quelques Anglois (1754). Quel est le commis à Versailles, et le pourvoyeur du Parc-aux-Cerfs ; quel est surtout l'homme de cour ou d'académie , qui auroit voulu changer à cette époque son nom contre celui de ce planteur américain? A cette même époque , l'enfant qui devoit un jour tendre sa main secourable à Wadiington venoit de naître. Que d'espérances attachées à ce berceau ! C'étoit celui de Louis XYI.

Le duc de Choiseul fut chargé du département des affaires étrangères , en remplacement de l'abbé de Bernis , né de ses chansons et Gis de ses vers si profondément oubliés. Homme habile , courtisan adroit , quoique hautain et léger, le duc de Choiseul obtint son avancement politique de madamede Pompadour, qui nommoit les ministres, les évoques et les généraux. Cette femme, que Marie- Thérèse affola en l'appelant son amie, précipita la France dans la. guerre honteuse et fatale de 1757.

Le duc de Choiseul est l'auteur du Pacte de famille ; on lui doit la création des corps de l'artillerie et du génie : l'expulsion des jésuites de toute la chrétienté catholique fut en partie son ouvrage. Quand on chassa les jésuites, leur existence n'étoit plus dangereuse à l'état ; on punit le passé dans le présent ^ cela arrive souvent parmi les hommes ; les Lettres provinciales avoient ôté à la Compagnie de Jésus sa force morale. Et pourtant Pascal n'est qu'un calomniateur de génie : il nous a laissé un mensouge immortel.

Après la mort de madame de Pompadour, le duc de Choiseul ne

gOO ANALYSE RAISONNÉE

voulut point accepter la protection de madame du Barry ; il étoit entretenu dans ce scrupule par la duchesse de Grammont , sa sœur, et par madame de Beauvau. Les grandes dames de la cour, qui a voient accepté un tabouret chez madame de Pompadour , se scandalisoient de la môme faveur offerte chez madame Dubarry. Louis XV leur sembloit manquer à ce qu'il devoit à leur naissance, en leur faisant l'injure de ne pas choisir dans leurs rangs ses courtisanes; la nouvelle maltresse du prince parut un outrage aux droits d'un noble sang, précisément parcequ'elle étoit à sa place. Le chancelier de France Maupeou , le duc d'Aiguillon et l'abbé Terray se servirent de madame du Barry pour faire renvoyer le duc de Choiseul. Cette femme dégradée n'étoit pas méchante ; elle avoit la bonté du vice banal ; sans ambition et sans intrigue , elle eût volontiers servi le premier ministre, si celui-ci n'avoit guindé son orgueil. Maupeou venoit d'attaquer la monarchie parlementaire qui s'avisoit de vouloir revivre ; le duc de Ghoiseul fut enveloppé dans la disgrâce des magistrats : relégué àChanteloup (1770), il y languit dans un exil insolent qui accusoit la foiblesse et la rapide décadence de la monarchie absolue. La duchesse de Ghoiseul , la duchesse de Grammont et la comtesse du Barry ont vécu assez , la première pour réclamer son illustre ami , l'abbé Barthélémy, dans les temps révolutionnaires ; la seconde, pour monter intrépidement à l'échafaud ; la troisième , pour porter au mônie échafaud la foiblesse de sa vie , et lutter avec le bourreau en face des Tricoteuses; Parques ivres et basses que pouvoit allécher le sang de Marie-Antoinette , mais qui auroient dû respecter celai de mademoiselle Lange.

Le règne de Louis XV finit pjar l'exil des parlements, le procès de La Chalotais, la mort du grand dauphin , le mariage de son pis aîné et de l'archiduchesse d'Autriche, et le partage de la Pologne j différentes espèces de calamités. Louis XV trépassa le 10 mai 1774, dans la soixante-cinquième année de son âge.

Le règne de ce prince est l'époque la plus déplorable de notre histoire : quand on en cherche les personnages, on est réduit à fouiller les antichambres du duc de Ghoiseul , les gardes-robes des Pompadour et des du Barry , noms qu'on ne sait comment élever à la dignité de l'histoire. La société entièie se décomposa : les hommes d'état devinrent des hommes de lettres; les gens de lettres, des hommes d'état ; les grands seigneurs, des banquiers-, les fermiers généraux, de grands seigneurs. Les modes étoient aussi ridicules que les arts étoient de mauvais goût; on peignoit des

bergères en paniers dans les salons où les colonels brodoient. Tout étoit dérangé dans les esprits et dans les mœurs, signe certain d'une révolution prochaine. Les magistrats rougissoient de porter la robe, et tournoient en moquerie la gravité de leurs pères; les prêtres en chaire évîtoient le nom de Jésus-Christ, et ne parloient plus que du législateur des chrétiens; les ministres tomboient les uns sur les autres; le pouvoir glissoit de toutes les mains ; le suprême bon ton étoit d'être Anglois à la cour , Prussien à l'armée , tout enfin , excepté François. Ce que l'on disoit , ce que l'on faisoit, n'étoit qu'une suite'd'inconséquences : on prélendoit garder des abbés commendataires , et l'on ne vouloit plus de religion; nul ne pouvoit être officier s'il n'étoit gentilhomme , et l'on déblatéroit contre la noblesse; on introduisoit l'égalité dans les salons, et les coups de bâton dans les camps.

La société avoit quelque chose de puéril comme la société romaine au moment de l'invasion des Barbares : au lieu de faire des vers dans un cloître , on en faisoit dans les boudoirs ; avec un quatrain on étoit illustre. L'intrigue élevoit et renversoit chaque jour les ministres : ces créatures éphémères, qui apportoient dans le gouvernement leur ineptie, y apportoient encore un esprit antipathique à celles qui les avoient précédées; de là ce changement continuel de systèmes, de projets, de vues. Ces nains politiques étoient suivis d'une nuée de commis, de laquais, de flatteurs, de comédiens, de maîtresses. Tous ces êtres d'un moment se hàtoient de sucer le sang du misérable, et s'abîmoient bientôt devant une autre génération d'insectes, aussi fugitive et dévorante que la première.

Tandis que le peuple perdoit à la fois ses mœurs et son ignorance, sourde au bruit d'une vaste monarchie qui rouloit en bas, la cour se plongeoit plus que jamais dans un despotisme qu'elle n'avoit plus la force d'exercer. Au lieu d'élargir ses plans, d'élever ses pensées en progression relative à l'accroissement des lumières, elle rétrécissoit ses préjugés, ne savoit ni se soumettre au mouvement des choses, ni s'y opposer avec vigueur. Cette misérable politique, qui fait qu'un gouvernement se resserre quand l'esprit public s'étend , est remarquable en toutes révolutions : c'est vouloir inscrire un grand cercle dans une petite circonférence ; le résultat est certain. La tolérance s'accroît , et les prêtres font juger et exécuter un jeune homme qui , dans une orgie , avoit insulté un crucifix ; le peuple se montre incliné à la résistance , et tantôt on lui cède mal à propos, tantôt on le contraint imprudem-

ment ; l'esprit de liberté paroit , et on multiplie les lettres de cachet. A voir le monarque endormi dans la volupté, des courtisans corrompus, des ministres méchapts ou imbéciles^ des philosophes, les uns sapant la religion, les autres l'état; des nobles, ou ignorants, ou atteints des vices du jour 3 des ecclésiastiques , à Paris. la honte de leur ordre, dans les provinces, pleins de préjugés; on eût dit une foule de manœuvres empressés à démolir un grand édifice.

Comme pourtant ce peuple françbis ne peut jamais être tout à fait obscur , il gagnoit encore la bataille de Fontenoy. Pour empêcher la prescription contre la gloire, d'Assas, aux champs de Clostercamp , s'écrioit : a A moi , Auvergne, c'est l'ennemi ! » Pour maintenir nos droits au génie, Montesquieu, Voltaire, BufTon et les deux Rousseau écrivoient. Et c'est d'ici qu'il faut prendre la grande vue du dix-huitième siècle , tout pitoyable qu'il paroit au premier coup d'œil. Les diverses classes de la société étoient également corrompues; la cour et la ville, les gens de lettres, les économistes et les encyclopédistes, les grands seigneurs et les gentilshommes , les financiers et les bourgeois se ressembloient , témoin les mémoires qu'ils nous ont laissés. Mais ce seroit assigner de trop petites causes à la révolution , que de les chercher dans cette vie d'hommes à bonnes fortunes , dans cette vie de théâtre , d'intrigues galantes et littéraires, unie aux coups d'état sur le parlement et aux colère d'un despotisme en décrépitude. Cet abâtardissement de la nation contribua sans doute à diminuer les obstacles que devoit rencontrer la Révolution ; mais il n'étoit point la cause elDciente de cette révolution , et il n'en étoit que la cause auxiliaire.

La civilisation avoit marché depuis six siècles; une foule de préjugés étoient détruits , mille institutions oppressives battues en ruine. La France avoit successivement recueilli quelque chose des libertés aristocratiques féodales , du mouvement communal , de l'impulsion des croisades , de l'établissement des états, de la lutte des juridictions ecclésiastiques et seigneuriales, du long schisme, des découvertes du seizième siècle, de la réformation, de rindépendance de la pensée pendant les troubles de la Ligue et les brouilleries de la Fronde , des écrits de quelques génies hardis , de l'émancipation des Pays-Bas et de la révolution d'Angleterre. La presse , bien qu'enchaînée , conserva le dépôt de ces souvenirs sous la monarchie absolue de Louis XIV ; la liberté dormit , mais elle ne dérogea pas, et cette antique liberté, comme l'antique noblesse, a repris ses [droits en reprenant son épée. Les généra-

lions du corps et celles de l'esprit conservent le caractère de leurs origines respectives. Tout ce que produit le corps, meurt comme lui ; tout ce que produit l'esprit, est impérissable comme l'esprit même. Toutes les idées no sont pas encore engendrées; mais quand elles naissent , c'est pour vivre sans fin , et elles deviennent le trésor commun de la race humaine.

On touchoit à l'époque où l'on alloit voir paroître celte liberté nouvelle , fille de la raison , qui devoit remplacer l'ancienne liberté, fille des mœurs. Il arriva que la corruption môme de la Régence et du siècle de Louis XY ne détruisit point les principes de la liberté que nous avons recueillie, parceque cette liberté n'a point sa source dans l'innocence du cœur, mais dans les lumières de l'esprit.

Au dix-huitième siècle, les afiaires firent silence, pour laisser le champ de bataille aux idées. Soixante ans d'un ignoble repos donnèrent à la pensée le loisir de se développer, de monter et de descendre dans les diverses classes de la société, depuis l'homme du palais jusqu'à l'habitant de la chaumière. Les mœurs afibiblies se trouvèrent ainsi calculées (comme je viens de le remarquer) pour ne plus oflrir de résistance à l'esprit, ce qu'elles font souvent quand elles sont jeunes et vigoureuses.

Montesquieu, Rousseau, Raynal môme et Diderot, à travers leurs déclamations , fixoient l'attention de la foule sur les droits de la liberté politique. On commengoit à mieux connoitre l'Angleterre, et l'on comparoit les deux gouvernements. Voltaire accomplissoit une révolution dans les idées religieuses. Si l'irréligion étoit poussée jusqu'à l'outrage , si elle prenoit un caractère sophistique et étroit, elle menoit néanmoins à ce dégagement des préjugés qui devoit faire revenir au véritable christianisme. La grande existence de ce siècle est celle de Voltaire. Tous les souverains écrivoient à cet homme illustre, et étoient flattés de recevoir un mot de sa main : Ferney étoit la cour européenne. Cet hommage universel , rendu au génie qui sapoit à coups redoublés les fondements de la société alors existante , étoit caractéristique de la transformation prochaine de cette société. Et pourtant il est vrai que si Louis XV eût fait la moindre caresse au flatteur de madame de Pompadour, que s'il l'eût traité comme Louis XIV traitoit Racine , Voltaire eût abdiqué le sceptre ; il eût troqué sa puissance contre une distinction d'antichambre, de même queCromwell fut au moment d'échanger ce qu'il est aujourd'hui dans l'histoire, pour la jarretière d'Alix de Salisbury: ce sont là les mystères des vanités humaines.

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