CHAPITRE XXXI
Histoire du polythéisme, depuis son origine jusqu'à son plus haut point de grandeur.
L est un Dieu. Les herbes de la vallée et les cèdres du Liban le bénissent, l'insecte bruit ses louanges , et l'éléphant le salue au lever du soleil ; les oiseaux le chantent dans le feuille vent le murmure dans les forêts , la foudre tonne sa puissance , et l'Océan déclare son immensité; l'homme seul a dit : Il n'y a point de Dieu.
11 n'a donc jamais , celui-là , dans ses infortunes , levé les yeux vers le ciel ? Ses regards n'ont donc jamais erré dans ces régions étoilées , 011 les mondes furent semés comme des sables? Pour moi, j'ai vu, et c'en est assez, j'ai vu le soleil suspendu aux portes du couchant dans des draperies de pourpre et d'or. La lune, à Ihorizon opposé, montoit comme une lampe d argent dans l'orient d'azur. Les deux astres mêloient au zénith leurs teintes de céruse et de carmin. La mer multiplioit la scène orientale en girandoles de diamants, et rouloit la pompe de l'occident en vagues de roses. Les flots calmés, mollement enchaînés l'un à l'autre, expiroient tour à tour à mes pieds sur la rive, et les premiers silences de la nuit et les derniers murmures du jour luttoient sur les coteaux , au bord des fleuves , dans les bois et dans les vallées \
O Toi , que je ne connois point ! Toi , dont j'ignore et le nom et la demeure, invisible Architecte de cet univers, qui m'as donné un instinct pour le sentir, et refusé une raison pour te comprendre , ne serois-tu qu'un être imagi-
"J'ai repris ces images et ces descriptions pour lo Génie du Chrisiianisme, où on les retrouve (ilus pures et p.lus correctes. (N. Éd.)
REVOLUTIONS ANCIENNES
naire, que le songe doré de rinfortiuie? Mon âme se dissoudra-t-elle avec le reste de ma poussière? Le tombeau est-il un abîme sans issue, ou le portique d'un autre monde? N'est-ce que par une cruelle pitié que la nature a placé dans le cœur de Thomme l'espérance dune meilleure vie à côté des misères humaines? Pardonne à ma foiblesse , Père des miséricordes ! Non, je ne doute point de ton existence ; et soit que tu m'aies destiné une carrière immortelle, soit que je doive seulement passer et mourir, j'adore tes décrets en silence, et ton insecte confesse ta divinité ".
Lorsque l'homme sauvage , errant au milieu des déserts , eut satisfait aux premiers besoins de la vie, il sentit je ne sais quel autre besoin dans son cœur. La chute d'une onde, la susurration du vent solitaire , toute cette musique qui s'exhale de la nature, et qui fait qu'on s'imagine entendie les germes sourdre dans la terre, et les feuilles croître et se développer, lui parut tenir à cette cause cachée. Le hasard lia ces effets locaux à quelques circonstances heureuses ou malheureuses de ses chasses ; des positions relatives d'un objet ou d'une couleur le frappèrent aussi en même temps : de là le manitou du Canadien , et la fétiche du INègre , la première de toutes les religions.
Cet clément du culte , luie fois développé , ouvrit la vaste carrière des superstitions humaines. Les affections du cœur se changèrent bientôt dans les plus aimables des dieux; et le Sauvage en élevant le mont du tombeau à son ami ; la mère , en rendant à la terre son petit enfant, vinrent chaque année, à la chute des feuilles de l'automne , le premier répandre des larmes, la seconde épancher son lait sur le gazon sacré. Tous les deux crurent que ce qu'ils
"Au commencement de ce paragraplie , je doute de l'existence de Dieu ; qiieliiurs lignes plus bas je n'en «loute plus . et j'arrive entin à m'arranger d'avoif une âme ou de n'en point avoir , tout ccl.i par soumis ion aux décrets de la nivinité. Mon respect pour Dieu est si grand que je consens à me faire malérialisle : (piel excellent déiste ! et couune tout est logi(iue et concluant dans cette philosophie de collège !
Ici ma besogne s'alirége , et ma réfutation est faite par moi-même depuis longtemps : c'est s-urtout contre cette dernière partie de VEsxni (jue j'ai écrit le Génie du Chiiïlianume. (N. Éd.)
avoient tant aimé ne pouvoit être insensible à leur souvenir ; ils ne purent concevoir que ces absents si regrettés, toujours vivants dans leurs pensées , eussent entièrement cessé d'être ; qu'ils ne se réuniroient jamais ù cette autre moitié d'eux-mêmes. Ce fut sans doute l'Amitié en pleurs sur un monument qui imagina le dogme de l'immortalité de l'àme et la religion des tombeaux ".
Cependant l'homme, sorti de ses forêts, s'étoit associé à ses semblables. Des citoyens laborieux , secondés par des chances particulières , trouvèrent les premiers rudiments des arts, et la reconnoissance des peuples les plaça au rang des divinités. Leurs noms, prononcés par différentes nations , s'altérèrent dans des idiomes étrangers. De là le Thot des Phœniciens , l'Hermès des Égyptiens , et le Mercure des Grecs '. Des législateu s fameux par leur sagesse , des guerriers redoutés par leur valeur, Jupiter, Minos , Mars , montèrent dans l'Olympe. Les passions des hommes se multipliant avec les arts sociaux, chacun défia sa foiblesse, ses vertus ou ses vices : le voluptueux sacrifia à Vénus, le philosophe à Minerve, le tyran aux déités infernales -. D'une autre part , quelques génies favorisés du ciel , quelques âmes sensibles aux attraits de la nature , un Orphée, un Homère, augmentèrent les habitants de l'immortel séjour. Sous leurs pinceaux , les accidents de la nature se transformèrent en esprits célestes : la Dryade se joua dans le cristal des fontaines, les Heures, au vol rapide, ouvrirent les portes du jour; l'Aurore rougit ses doigts et cueillit ses pleurs sur les feuilles de roses humectées de la fraîcheur du matin ; Apollon monta sur son char de llam-
' Voici à peu près le môme texte purgé du philosophijuie : « Les derniers devoirs (ju'on rendauxhommes » seroient biin tristes s'ils étoient dépouillés des signes » de la religion. La religion a pris naissance aux tom- » beaux; et les touil)eaux ne peuvent se passer d elle : il » est beau (|uc le cri de l'espérance s'élcve du fond du » cercueil, et (jue le prêtre du Dieu vivant escorte au » monument la cendre de l'Iiommo : c'est en quelip.e » sorte l'iumiortalilé qui marche à la tète delà mort. » (Ge'ii. du Chriat., /!■! partie., liv. II, ch.ip. i-".)
(N.Ed.J
* SANCUO?!., apttd ElJSEB.
' Appoll.. etc.