‹ Œuvres de M. Le vicomte de Chateaubriand (volume 4)Chapitre 110 sur 201 · CHAPITRE XXXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXII

Décadenc« du poljthôisme chez les Grecs , occasionnée par les sectes philosophiques et plusieurs autres causes.

VIS tandis cpie le polyihéisme voyoil se multiplier ses temples, une jause de destruction dvoit germé dans son sein. Les écoles de Thaïes et de Pythagore

voyoient chaque jour

s'augmenter leurs ilisciples. Les ravages de la , peste, les malheurs de la guerre du Péloponnèse, 'la corruption des mœurs, toujours croissante, avoient relâché graduellement les liens sociaux. , Bientôt la philosophie , qui s'étoit longtemps I traînée dans l'ombre, se montra à découvert. Platon, Aristote, Zenon, Épicure et mille au-

* IIOM., Iliiid.; Hesiod., Theocj. Poes.; V.wu., etc. ' Bi0\., aimd Puct., Minor. Gricc.

' TllLCïn., rHJT.jllEliOD., etc.

très, lr)vèrent l'étendard contre la religion de leur pays, et érigèrent l'autel du matérialisme du théisme, de l'athéisme. Le lecteur se rappelle leurs systèmes. Qu'y avoit-il de plus opposé aux opinions reçues sur la nature des dieux ? N'ébranloient-ils pas les idées religieuses de la Grèce jusqu'à la base? Et pourquoi ce d 'chaînement contre le culte national? Des atomes, des mondes d'idées, des chaînes d'êtres, valoient-ils mieux qu'un Jupiter vengeur du crime et protecteur de l'innocence? il y avoit bien peu de philosophie dans cette philosophie-là.

Les poètes , imitant les sophistes de leur âge , osèrent mettre sur le théâtre des principes métaphysiques '. Les prêtres et les magistrats firent quelques efforts pour arrêter le torrent : ou obligea les dramatistes à se rétracter; plusieurs philosophes furent condamnés à l'exil , d'autres mêmes à la mort-. Mais ils trouvèrent le moyen d'échapper, et bientôt ils devinrent trop nombreux pour avoir rien à craindre. La même chose est exactement arrivée parmi nous, et dans les deux cas une grande révolution a eu lieu : toutes les fois que la religion d'un état change , la constitution politique s'altère de nécessité ^ Nous voyons , par l'exemple de la Grèce , à quel point l'esprit systématique peut nuire aux hommes : les sectaires ne pouvoient pas , comme les nôtres , avoir le prétexte des mauvaises institutions de leur pays , puisqu'ils vivoient sous les lois des Solon et des Lycurgue, et cependant ils ne purent s'empêcher d'en saper les fondements. C'est qu'il faut que les hommes fassent du bruit , à quelque prix que ce soit. Peu importe le danger d'une opinion ,

* Elrip:d., An:sTOPU.

= Xe:nopii. , Hist. Grœr.; Plut., Mor.;VLkr., in Phœd.; Laert., Plut., etc.

■' Cela est vrai, et j'énonçois cela, comme on le voit longtemps avant les écrivains qui ont clierclié à faire de ia liaison de la religion et de la politique un argument pour attaquer ce que nous avons. Ces écrivains ont interverti l'axiome . et ils ont dit : Lorsque la couslitution d'un état change, la religion de cet état change nécessairement; ainsi nous deviendrons protestants, |)arce que nous avons une monarchie constitulionnclle : piinciiie aussi absurde en logique que faux en histoire. (N. Éd.)

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si elle rend son auteur célèbre ; et l'on aime mieux passer pour un fripon que pour un sot \ Les changements moraux et politiques des états vinrent à leur tour attaquer les principes du polythéisme. Les peuples, désormais soumis à des maîtres, n'avoient plus les grands intérêts de la patrie à consulter à Delphes. Que leur faisoit d'apprendre de l'oracle si ce seroit Alexandre , Antipater , Dcmétrius ou d'autres tyrans qui les gouverneroient? Ceux-ci, de leur coté , siîrs de leur puissance, en voyant la corruption des nations , s'emharrassoient peu d'envoyer de riches présents à la pythie; et, la supei-stition ne leur étant plus nécessaire , ils se firent eux-mêmes philosophes. Ainsi l'ancien culte tomboit de jour en jour ; il ne se sontenoit désormais que par la machine extérieure des fêtes. Plus on devenoil tiède en matière de religion , plus on en apercevoil l'absurdité. Le double sens de l'oracle n'étoit plus la majesté d'un dieu , mais la fourberie d'un prêtre ; on s'amusoit à le surprendre en défaut ; les phénomènes de la nature , expliqués par la physi- <pie , perdirent leur divinité, et les lumières arrachèrent du Pauthéonlesdieux que l'ignorance y avoit placés. Telle étoit la décadence du polythéisme en Grèce, lorsque les Romains soumirent la terre à leur joug. Les religions naissent de nos craintes et de nos foiblesses , s'agrandissent dans le fanatisme, et meurent dans l'indifférence .

' Rien n'est plus étrange que la disposition de mon esprit dans tout cela. .le partage en partie les opinions de ces mêmes philosophes contre les([uels je m'élève; j'adopte intérieuremciit leurs principes, et je repousse extérieurement l'application qu'ils en ont faite. Que voulois-je donc ? que les philosophes joignissent l'hypocrisie à l'impiété? Non, sans doute; et pourtant telle seroit la conclusion qu'il faudroit nrcessairement tirer de mon amour pour leurs doctrines et de ma iiaine pour leurs personnes. Le fait est que je n'étois (in'un bl^ncbec de sophiste, dont les idées et les sentiments en opposition produisoicnt ces misérables incohérences.

(N. ÉD

*• Toute cette page est bonne , appliquée au polythéisme. (N. Éd.)

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