‹ Œuvres de M. Le vicomte de Chateaubriand (volume 4)Chapitre 127 sur 201 · iii · texte numérisé non relu

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l'UEFACi:.

tés des Gaules et les ouvrages de Sidoine Apolli uaire , etc. , etc.

Les prêtres de l'Oratoire comptent daus leur ordre Charles Le Coiute, auteur dos Annales ccclcsiaslici Franrorum, continuées par Gérard Dubois et par Julien Loriot, ses confrères. ÎS'ous devons à Jacques Le Long la Bibliothèque historique de la France, corrigée et augmentée par Fevret de Foutette, etc., etc.

La magistrature parlementaire, le chancellera sa tête, étoit elle-même un corps lettré qui commandoit des travaux , et ne dédaignoit pas d'y porter la main. On le verra quand j'indiquerai les manuscrits ;i consulter , et les entreprises arrêtées par l'action révolutionnaire.

L'Académie des Inscriptions travailloit de son côté aux fouilles de nos anciens monuments : je n'ai pas compté dans ses Mémoires moins de deux cent cinquante-sept articles sur tous les points litigieux de notre archéologie. On trouve les membres de cette illustre académie chargés de la direction de plusieurs grands travaux qui s'exécutoient avec le concours des lumières de diverses sociétés, sous le patronage du gouvernement. Plus heureuse que la congrégation de Saint-Maur, lAcadémie des Inscriptions existe encore; elle voit encore à sa tète des chefs vénéribles, les Dacier, les Sacy , les Quafrenière de Quincy, savants de race, comme les Bignon, les Valois, les Sainte-Marthe, et dont les confrères continuent d'être parmi nous les Gdèles interprètes de l'antiquité.

Auprès de ces trois grands corps des Bénédictins , des magistrats et des académiciens , se trouvoient des hommes isolés , comme les Du Gange, les Bergier , les Lebœuf , les Bullet , les Decamps et tant d'autres : leurs dissertations consciencieuses ont jeté la plus vive lumière sur les points obscurs de nos origines. Il est inutile d'indiquer ce qu'il faut choisir dans ces auteurs. Quel puits de science que Du Gange! on en est presque épouvanté.

Je recommande surtout à nos historiens futurs une lecture sérieuse des conciles , des annales particulières des provinces , et des coutumes de ces provinces, tant latines que gauloises: c'est là qu'avec les vies des saints pour les huit premiers siècles de notre monarchie , se trouve la véritable histoire de France.

Et néanmoins , ces matériaux imprimés , dont le nombre écrase l'imagination, ne sont qu'une partie des documents à consulter. Les archives, le cabinet ou le trésor des chartes , les rôles et les registres du parlement, les manusciits de la bibliothèque publique et des autres bibliothèques , doivent appeler l'atteut'ou. Ce n'est pas tout que de chercher les faits dans des éditions conm.odcs, il faut

Toir , de ses propres yeux, ce qu'on peut nommer la physionomie des temps , les diplômes que la main de Charlemagne et celle de saint Louis ont touchés; la forme extérieure des chartes , le papyrus , le parchemin , l'encre , l'écriture , les sceaux , les vignettes; il faut enfin manier les siècles et respirer leur poussière. Alors, comme un voyageur à des régions inconnues, on revient avec son journal écrit sur les lieux , et un portefeuille rempli d(; dessins d'après nature.

Dans une note substantielle M. Ghampollion- Figeac a donné des renseignements que je me fais un devoir de reproduire.

« On se proposa , il y a déjà longtemps , de réu- " nir en une seule collection générale tous les docu- « ments authentiques relatifs à l'histoire de France. « Golbert et d'Aguesseau jetèrent les premiers fon- « déments de cette collection. L'établissement, n en 1759, du Dépôt de législation, as emblage » méthodique de toutes les lois du royaume, qui « fut porté à plus de trois cent mille pièces , et qui « doit exister encore, soit à la chancellerie, soit » aux archives royales, amenoit, comme une de « ses dépendances naturelles, la réunion de tous les « monuments historiques qu'il étoit possible de « découvrir , et Louis XV ordonna cette réunion « en 1762, sous le ministère de M. Berlin. Des « arrêts du conseil, 8 octobre 1765 et 18 janvier » llG'i , réglèrent l'ordre du travail, celui des dé- « penses , appelèrent le zèle et le concours de tous « les savants vers ce grand but d'utilité publique ; « établirent, en 1779, des conférences très-propres « à régulariser tant d'honorables efforts, les exci- « tèrent de plus en plus par de nouvelles dispositions « ajoutées aux précédentes, en 178! , sous le mi- '< nistère de M. de Maurepas, et augmentèrent, « en 1785, par l'influence de M. d'Ormesson, les « fonds destinés aux dépenses du cabinet. M. de « Calonne proposa, en 1785, de nouveaux moyens <i d'émulation qui furent généralement utiles, et le " clergé s'y associa en 1786, en ajoutant aux fonds " accordés par le roi un supplément pris sur les » dépenses qu'il affectoit à l'histoire de l'Église. Les « états des provinces imitèrent ce généreux exem- « pie; les ordres de M. de Calonne procurèrent, « en 1787 , le concours de tous les intendants ; et » l'organisation du tra\ail, sagement centralisée « dans les mains de l'historiographe de France, " Moreau, sous l'autorité du ministère, rendit tous « ces efforts propices et fructueux. Les hommes « mstruits de tous les pays rechcrchoient l'honneur « d'y concourir; le roi honoroit leur empressement, « et récompensoit leurs plus notables services par « des grâces de tout genre. La congrégation de « Saint-Maur et celle de Saint- Vannes avoient

PREFAGl'.

« échelonné leurs plus habiles ouvriers sur tous les « points de la France où quelque recherche éloit à " faire. Les documents arrivoient eu abondance , '< tout sembloit assurer la prochaine publication du * Ryiner François , mieux conçu , plus utile que «celui d'Angleterre; un arrêt du conseil, du « 10 octobre 1788, assuroit de plus en plus ce pré- « deux résultat à l'histoire de France, et l'irapres- " sion du premier volume , contenant les iustru- " ments de la première race, avançoit rapidement, « quand la révolution survint. Un décret du 14 « août 1 790 ordonna le transport de tous les docu- « ments historiques à la Bibliothèque royale ; bien- « tôt on querella , et on supprima ensuite les fonds « spéciaux qui leur étoient affectés , et il fallut ou- " blier, durant trente-six ans , ces vénérables ar- « chives de la monarchie françoise.

« Les travaux des Baluze , Du Cange, Dupuy, « d'Achéry, Martène et Mabillon, avoient assez « prouvé qu'il existoit, hors du trésor des chartes « de la couroime , une foule de documents d'un « gi'and intérêt , quelquefois d'une grande impor- «' tance , pour l'histoire et le droit public du royau- « me. On comprit dès lors l'insuffisance relative des « deux grands ouvrages entrepris par ordre du " roi , le recueil des ordonnances et celui des his- « toriens de France. Ce dernier , d'après son plan « sagement conçu, étoit purement historique, n'ad- « mettoit pas les actes d'administration générale I' émanés de l'autorité royale , et le premier n'em- <« brassoit que les ordonnances des rois de la troi- " sième race. 11 y avoit donc , malgré les Capitu- ' laires de Baluze , des lacunes immenses pour les « temps écoulés depuis l'origine de la monarchie '< jusqu'à l'avènement des Capétiens. Elles ne pou- « vo'ent être comblées que par cette foule de '■ chartes et d'actes de toute espèce déposés , ou " plus généralement oubliés , dans les nombreux « chartriers des viUes, des églises, des monastères, « des compagnies judiciaires et des grandes maisons. " Il s'agissoit de reconstruire par leur témoignage « les annales véridiques et complètes de la France, « et par leur réunion en un dépôt conunun , de « créer un centre perpétuel pour toutes les recher- « ches ordonnées par le gouvernement ou entrepri- <' ses par des particuliers.

« Ce plan n'effraya point, par son étendue, ceux " qui l'avoicnt conçu , ni l'autorité qui devoit en as- « surer l'accomplissement. Mais le travail sur les >■ chartes et diplômes de l'histoire de France com- <■ prenoit deux parties distinctes, quoique étroile- « raent liées entre elles: ! «la table générale des char- « tes imprimées ; M. de Bréquigny fut chargé de la « rédiger, et il en publia trois volumes in-folio , " commençant par une lettre du pape Pie 1er à l'évé-

que de Vienne, qu'on croit de l'anhée U2 ou bien 166, et finissant avec le règne de Louis VU en 1 179 : l'impression du quatrième volume fut interrompue à la page 568, arrivant à l'année 1215; quelques recueils des bonnes feuilles ont été conservés. 2" La réunion la plus nombreuse possible, soit de chartes originales, publiées ou inédites, soit de copies fidèles de toutes les chartes et autres instruments historiques et non publiés ; on y joignit les inventaires d'un grand nombre de chartriers ou d'archives , plusieurs cartulaircs et le dépouillcuient de ceux de la Bibliothèque du roi , des terriers , des collections de pièces formées par des particuliers , des portefeuilles laissés par des savants , dont les travaux étoient analogues à la nature du dépôt; enfin quelques ouvrages manuscrits intéressant l'histoire de France , et qu'on ne négligea jamais de sauver delà dispersion : tel est le magniiique manuscrit sur vélin , contenant le procès de Jeanne d'Arc, et connu sous le nom de Manuscrit de d'Urfé.

" Le but final de l'entreprise étoit arrêté , dès son origine même , dans la pensée de ceux qui la dirigeoient ; mais, pour atteindre ce but , outre tout leur zèle et toutes leurs lumières , il leur falloii ■■ le secours du temps, et ce secours leur manqua. On avoit fait pressentir que la collection générale i de ces diplômes pourroit un jour être publiée en 1 entier; le roi en avoit donné l'espérance au I monde savant en 1782, et quelques années après, 1 le premier volume de la collection des chartes et 1 les deux volumes des lettres du pape Innocent III 1 (le plus habile jurisconsulte de sou siècle, et qui 1 n'eut pas moins d'infiucnce sur les affaires de la 1 France que sur celles des autres états de la chré- 1 tieuté ) étoient déjà sous presse , le premier par 1 les soins de M. de Bréquigny, et les deux autres 1 par ceux de M. Du l'heil , qui en avoit recueilli à i Rome tous les matériaux. Le dépôt lui-même

< prenoit une consistance qui accroissoit sou utilité; c il devenoit le centre de ces grands travaux histo ■ 1 riqucs qui seront un éternel honneur pour les ' lettres françoises , et de précieux modèles pour c tous les peuples jaloux de leur propre renom-

< niée. On y venoit puiser à la fois pour le recueil 1 des ordonnances, le recueil des historiens de I France , l'art de vérifier les dates, et la nouvelle I collection des conciles ; époque à jamais mémora-

< ble de notre histoire littéraire , où , sous la même

< protection , et par le seul effet de la munifi- ( cence royale , les presses françoises produisoient . à la fois ces quatre grandes collections , dont le

< uiériteégaloit l'étendue, et en même temps la Gal- . lia christiana, la collection des chartes, leî « lettres historiqiies des papes , la table chronolo-

PKKFACr.

-'» gique des chartes imprimées , l'histoire litté- « raire de la France et les histoires particuUères des « provinces par les Bénédictins, le glossaire frau- « cois de Saiute-Palaye et Mouchet , le Froissard « complet de M. Dacier, les notices et extraits des « manuscrits, et les mén^oires de l'Académie des i. Belles-Lettres, qui ont fondé et propagé dans le « monde savant le^ plus solides principes de l'é- « ruditioa classique. Ces prospérités littéraires n étoient dans tout leur éclat en 1789 , et en 1791 il 1. ne restoit que le douloureus souvenir de tant de « glorieuses entreprises. «

M. Champollion parle de l'interruption de ces travaux , mais il ne dit pas quelle en fut la cause innnédiate ; je le vais dire :

Le 19 juin 1792, Condoreet monta à la tribune de l'Asseraliléc nationale , et prononça ce discours :

« C'est aujourd'hui l'anniversaire de ce jour mé- <' niorable où l'Assemblée constituante, en détrui- " sant la noblesse, a mis la dernière main à l'édifice " de l'égalité politique. Attentifs à imiter ,un si bel « exemple , vous l'avez poursuivie jusque dans les « dépôts qui servent de refuge à son incorrigible « vanité. C'est aujourd'hui que, dans la capitale, <■ la Raison brûle au pied de la statue de Louis XIV ■I ces immenses volumes qui attestoient la vanité de « cette caste. D'autres vestiges en subsistent encore « dans les bibliothèques publiques , dans les cham- « bres des comptes , dans les chapitres à preuve et « dans les maisons des généalogistes. Il faut enve- « lopper ces dépôts dans une destruction commune. ■ Vous ne ferez point garder aux dépens delà nation « ce ridicule espoir qui semble menacer l'égalité. ' D s'agit de combattre la plus ridicule , mais la plus « incurable de toutes les passions. En ce moment « même elle médite encore le projet de deux chani- « bres ou d'une distinction de grands propriétaires, « si favorable à ces hommes qui ne cachent plus « combien l'égalité pèse à leur nullité personnelle.

11 Je propose , en conséquence , de décréter que « tous les départements sont autorisés à brûler les ' titres qui se trouvent dans les divers dépôts. »

L'Assemblée , après avoir décrété l'urgeuce , adopte à l'unanimité le projet de Condoreet, qui venot de dire, dans les dernières phrases de son discours tout ce qu'on répète aujourd'hui ; nous en sommes à la parodie.

Le 22 février 1795, il fut ordonné de brûler sur la place des l'iqnes trois centquarante-septvolumes et trente-neiifboHes.

Condoreet , malgré tous ses soins , ne se tint pas si fort assuré de l'égalité qu'il ne s'en précautionnàt d'une bonne dose dans le poison qu'il portoit habituellement sur lui.

En 1795, le ministre Rolland écrivit aux conser-

vateurs de la Bibliothèque pour leur enjoindre de livrer les manuscrits : ils répondirent qu'ils étoient prêts à obéir, mais ils prirent la liberté de faire oi)server humblement qu'il falloit aussi détruire VArt de vérifier les dates, et ]e Dictionnaire de Moréri, comme empoisonnés d'un grand nombre d'articles pareils à ceux dont on vouloit , avec tant de raison , purger la terre. Plus tard , le comité de salut public décréta que les armes de France seroient enlevées de dessus les livres de la Bibliothèque; on passa un marché avec un vandale pour cette entreprise , qui devoit coûter un million cinq cent trente mille francs. L'écu de France étoit taillé à l'aide d'un emportepièce, et remplacé par un morceau de maroquin. Quand les armes se trouvoient appliquées sur une feuille du volume, on coupoit cettefeuille. ISe pourroit-on pas aujourd'hui reprendre cette belle opération ?

Le cabinet des médailles fut dénoncé : les médailles d'or et d'argent dévoient être portées à la jNIonnoie pour y être fondues. L'abbé Barthélémy s'adressa à Aumont, ami de Danton, qui fit casser le décret. Danton ne faisoit fondre que les hommes. Un comédien ambulant , ensuite garde-magasin , sollicita la place de conservateur des manuscrits; interrogé s'il pourroit les lire , il répondit : « Sans 11 doute; j'en ai fait.» De précieux manuscrits furent vendus à la livre aux épiciers ; d'autres , envoyés h Metz , servirent à faire des gargousses. On chargea nos canons avec notre vieille gloire : tous les coups portèrent , et elle fit éclater notre gloire nouvelle.

La république aristocratique du Directoire procéda d'une autre manière que la république démocratique de la Convention; elle ordonna de corriger dans Racine, Bossuet et Masillon , tout ce qui sentoit la religion et la royauté. Des hommes de mérite se consacrèrent à ces élucubrations philosophiques : le travail sur Racine fut achevé, je ne sais par qui.

Il se peut que nous n'ayons pas aujourd'hui la stupide fureur d'un sage de la Convention , ni la naïve animosité d'un citoyen du Directoire; mais aimons- nous mieux ce qui fut? Irions-nous même jusqu'à prendre la peine de corriger ce pauvre Racine, qui auroit pu faire quelque chose, si Boileau ne lui eût gâté le goût, et s'il fût né de notre temps ? Il avoit des dispositions.

Et pourtant, puisque nous ne sommes plus touchés que des seuls faits, nous devrions reconnoitre que le passé est un fait, un fait que rien ne peut détruire, tandis que l'avenir, à nous si cher, n'existe pas. D est pour un peuple des millions de raillions d'avenirs possibles; de tous ces avenirs un seul sera , et peut-être le moins prévu. Si le passé n'est rien , qu'est-ce que l'avenir, sinon une ombre au

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l)ord du Léthé, qui n'apparoitra peut-être jamais dans ce monde ? Nous vivons entre un néant et une chimère.

De l'édition commencée des catalogues des chartes et de l'impression de ces chartes , épîtres et documents , il n'est échappé , comme on vient de le lire dans la notice de 51. ChampoUion, que quelques exemplaires ; le reste a été mis au pilon. Les volumes imprimés , publiés par Bréquigny et de La Porte du Theil , D'uilomata , CharUc , Epistolœct alla Documenta ad resfrancicas speclantia, sont précédés de prolégomènes où l'histoire de l'entreprise est racontée , et où l'on trouve ce qu'il est nécessaire de savoir sur les documents contenus dans ces volumes.

Les preuves matérielles de la fausseté d'un acte sont assez faciles à distinguer, quand on a un peu étudié la calligraphie; les Bénédictins ont donné sur cela de bonnes règles ; mais il y a des évidences internes d'après lesquelles les jeunes annalistes te doivent aussi décider. Par exemple, il ne nous reste que six diplômes royaux de Khlovigh ; et , sur ces six diplômes, un seul est intégralement authentique. Comparez le stjle et la manière dont ces pièces sont souscrites : vous Usez au bas de l'acte de la fondation du monastère de Saint-Pierre-le-Yif, à Sens: Ego Chlodoveus, in Dei nomine , rex Francornm, manu propria signavi etsubscripsi ; comme si Khlovigh parloit latin , écrivoit en latin , signoit en latin , en défigurant son nom par l'orthographe latine ! Après cette prétendue signature , viennent les signatures aussi incroyables de Chlotilde , des quatre fils du roi, de sa fille, de l'archevêque de Reims , etc.

Le diplôme authentique est une lettre dictée, adressée à Euspice et à Maximin : Khlovigh leur donne le lieu appelé Micy, et tout ce qui est du domaine royal entre la Loire et le Loiret. Cette lettre commence ainsi : Chlodoveus , Franrorum rex, rix inluster, et finit par ces mots .: ifa fiât ut ego Chlodoveus volu'i. Au-dessous on lit seulement : Eusebius episcopus con/irmavi. Voilà le maître; un évéque truchement traduit ses ordres. Voilà le Frank dans toute la simplicité salique : (iat : ego volu>.

Le Glossaire de Sainte-Palaye et Bréquigny, continué par Mouchet , re compose de cinquantesix volumes in-folio, dont deux seuls sont imprimés; on n'a sauvé de l'édition que trois exemplaires; le reste est en manuscrit. Chaque volume confient de quatre à cinq cents colonnes , et depuis quatre cents jusqu'à huit cents articles : c'est un répertoire composé sur le plan du Glossaire latin de Du Cange, et du Glossaire du Droit français de De hauritres; il traduit souvent les ariicles du premier, en y

ajoutant. Le moyen âge tout entier est par ordre alphabétique dans cet immense recueil.

Ces rois de France , qui nous niainteuoient dans une ignorance crasse afin de nous mieux opprin;er, ces rois qui aurolcnt dû naître tous à la fois de nos jours, pour apprendre à mépriser eux et leurs siècles , avoient cependant la manie de favoriser les lettres. L'idée de ces grandes collections de diplômes leur étoit venue de bonne heure, on ne sait trop pourquoi. Montagu, secrétaire et trésorier des chartes sous Charles V, avoit commencé, ou plutôt continué le catalogue général des documents historiques ; il nous apprend que ses prédécesseurs avoient été obligés d'abandonner leurs investigations, faute d'argent pour les suivre. Henri II ordonna d'ouvrir le trésor des chartes à Jean Du Tillet. Ce greffier du parlement , l'homme le plus versé dans nos antiquités qui ait jamais paru , avoit conçu dans presque toutes ses parties le vaste plan accompli sous les rois Louis XIV, Louis XV et Louis XVI, avec l'appui du gouvernement, l'encouragement du clergé , et les veilles des grands corps lettrés de la France.

•' Ayant à très grand labeur et dépense , dit Du " Tillet au roi, compulsé l'infinité des registres » de votre parlement, recherché les librairies et « titres de plusieurs églises, i'enfreprins dresser par « forme d'histoires et ordre des règnes , toutes les " querelles de cette troisième lignée régnante avec " ses voisins, les domaines de la couronne par pro- " vinces, les lois et ordonnances depuis la salique , " par volumes et règnes et par recueils séparés, ce !■ qui concerne les personnes et maisons royales et " la forme ancienncdugouvernement des troisétats, 1' et ordre de justice dudit royaume , avec les chan- « gcaieuts y survenus. »

Du Tillet met à la suite de ses recueils des inventaires des chartes , comme preuves et éclaircissements. Un exemple montrera son exactitude : » Promesse de Éléouor, royne d'Angleterre , de faire ' hommage au roy Philippe des duchés de Guyenne « et comté de Poitou, en juillet 1 154. Au trésor , ' layette anglia C , et sac nou coté. »

Ces inventaires de Du Tillet sont le modèle des catalogues modernes des chartes.

Après Du Tillet, Pierre Pithou et Marquard Freher formèrent le plan d'une collection des historiens de France, plan que commença à exécuter André Duchesne, justement surnommé le jt'cre de notre histoire ; son fils François continua sou ouvrage, qui devoit avoir quatorze volumes, et dont cinq sont imprimés. Colbert confia à une assemblée de savants le soin de poursuivre celte entreprise.. Ces savants n'éloient rien moins que Lccointe, [>u Cange, \A ion d'ilcrouval , Adrien de Valois,

F 11 El' A

Jean Gallois et Baluzc. Du Gange proposa une «nutre distribution que celle de Duchesne , avec l'insertion des pièces nouvellement découvertes.

L'archevêque de Reims, Charles-Maurice Le Tellier, reprit le projet sous le patronage de Louvois, son frère, et voulut charger dom Mabillon de la direction des travaux. Le chancelier d'Aguesseau , en 1717, forma deux sociétés de gens de lettres, pour s'occuper du recueil de Duchesne. On a un plan de Du Cange , des remarques de l'abbé Gallois , un mémoire de l'abbé des Thuileries , des observations de l'abbé Grand : lesquels plan , remarques, mémoires et ob:-.erva lions, ont puissamment contribué à la confection des Renim gallicaritm et francicarum Scriptores de dom Bouquet. Lancelot, Leboeuf, Secousse, Gilbert, Foncemagne, Sainte-Palaye , conféroient de ces recherches chez M. d'Argenson, chez le chancelier de Lamoignon, ou chez M. de ^lalesherbes , son fils ; suite de noms, /i compter depuis André Duchesne, que nous pouvons opposer aux noms les plus illustres de l'Europe.

Désirons qu'un temps vienne, et que ce temps soit prochain, où ces grands desseins, étouffés par la barbarie révolutionnaire , seront repris , où l'on achèvera de cataloguer ces manuscrits de la Bibliothèque (je ne sais plus si je dois dire royale ou nationale) , qui gisent misérablement inconnus. On y pourroit rencontrer non-seulement des documents de l'antiquité franke , mais des ouvrages de l'antiquité grecque et latine. Des auteurs que nous n'avons plus, ou que nous avons mutilés , se voyoient encore aux dixième , onzième et douzième siècles: un Tacite, un Tite-Live, un Ménandre, un Sophocle , ont peut-être échappé aux Condorcet du moyen âge. Désirons qu'on améliore le sort des hommes honorables qui veillent aux dépôts de la science , qui succombent sous le poids d'un travail qu'accroissent chaque jour , en se multipliant , et les livres et les lecteurs. Désirons qu'on augmente le nombre des élevés de l'École des Chartes. Quand les Dacier et les Vaupraët , quand les autres vénérables savants qui nous restent auront passé de ces tombeaux des temps appelés bibliothèques , à leur propre tombeau , qui déchiffrera nos annales'!' La patrie des Mabillou subira-t-elle la honte d'aller chercher en Allemagne des interprètes de nos diplômes ? Faudra-t-il qu'un Champollion germanique vienne lire sur uos monuments la langue de nos pères , morte pour nous ? Désirons enfin qu'on ne s'obstine pas à agrandir le bâtiment de la Bibliothèque sur le terrain où elle existe aujourd'hui, et qu'où adopte le beau plan d'un habile architecte pour réunir le temple de la science au palais du Louvre ; ce sont là les derniers vœux d'un François.

Écrivains de l'iiistoire générale et de l'histoire critique de France , avaat la révolution.

Ks jugements sont trop dus aujourd'hui à l'égard des écrivains qui ont îravaillé à nos Annales avant la Révolution. Supposons que uotrehistoire générale fût à composer; qu'il la fallût tirer des manuscrits oumêu:e des docuir.euts iniprimés; qu'il en fallût débrouiller la chronologie, discuter les faits, établir les règnes; je soutiens que, malgré notre science innée et tout notre savoir acquis, uous n'en mettrions pas trois volumes debout. Combien d'entre nous pourroient déchiffrer une ligne des chartes originales , combien les poiuroient lire, même à l'aide des alphabets , des S2)ecimen et des fac-s'tmile insérés dans la Rediplomatica de Mabillou et ailleurs ? jSous sommes trop impatients d'étaler nos pensées ; uous dédaignons trop nos devanciers pour nous abaisser au modeste rôle de bouquineurs de cartulaires. Si uous lisions, nous aurions moins de temps pour écrire , et quel larcin fait à la postérité ! Quel que soit notre juste orgueil , oserai-je supphcr notre supériorité de ne pas briser trop vite les béquilles sur lesquelles elle se traîue les ailes ployées ? Quand avec des dates bien correctes , des faits bien exacts , imprimés en beau françois dans un caractère bien lisible , nous composons à notre aise des histoires nouvelles, sachons quelque gré à ces esprits obscurs, aux travaux desquels il nous suffit de coudre les lambeaux de notre génie , pour ébahir l'admirant univers. Du Haillan , Belleforest , de Serres et Dupleix ont travaillé sur l'histoire générale de France. Du Jlaillant sait beaucoup et des choses curieuses; il a de la fougue; son indépendance nobiliaire est amusante. Dans sa dédicace à Henri IV il dit : « Je n'ai I point voulu faire le ûaîteur ni le courtisan, mais " l'historieu véritable; j'ai voulu peindre les traits « les plus difformes ainsi que les plus beaux , et

" parler hardiment et librement de tout

' J'ai impugné plusieurs points qui sont de la com- • mune opinion des hommes , comme la venue de « Pharamond es Gaules , l'institution de la loi sa- >' lique , etc. »

Belleforest est diffus , mais sa compilation des anciennes chroniques met sur la voie de plusieurs raretés. Du Ilaillan le critiqua dans une de ses pré-

l'REFACK.

faces. I' Je ne suis pas de ces hardis et ignorants '< écrivains qui enfantent tous les jours des livres et « qui en font de grosses forets.» (Allusion au nom de Belleforest.)

Jean de Serres étoit protcstant.il est infidèle dans ses citations , fautif dans sa chronologie ; son style est chargé de figures outrées et de métaphores. De Serres étoit savant néanmoins : Pasquier et d'Aubigné l'ont repris avec aigreur.

Dupleix procède avec méthode : c'est le premier historien françois , avec Viguier , qui ait coté en marge ses autorités. Avant le chef-d'œuvre d'Adrien (!e Valois , Dupleix n'avoit été surpassé dans l'histoire des deux premières races que par Fauchet.

Je ne parle pas de d'Aubigné , bieu qu'il en valût la peine , parce qu'il s'est renfermé , ainsi que de Thou , dans uue période particulière : la même raison me fait omeltre Jean Le Laboureur : personne n'a élevé plus haut le style historique que ce dernier écrivain.

Après ces quatre premiers auteurs de notre histoire générale , nous trouvons Mézeray , Varillas, Cordemoy , Le Gendre , Daniel , Velly , Villaret et Garnier.

On n'écrira jamais mieux quelques parties de notre histoire que !Mézeray n'en a écrit quelques règnes. Son abrégé est supérieur à sa grande histoire , quoiqu'on n'y retrouve pas quelques-uns de ses discours débités à la manière de Corneille. Les vies des reines sont quelquefois des modèles de simplicité. Quant au défaut de lecture reproché à l\Iézeray , la plupart de ses erreurs ont été redressées par l'abbé Le Laboureur , Launoy , Dirois et le père Griffet. IMézcray avoit été frondeur; lien de plus libre que ses jugements : c'est dommage que son exécuteur testamentaire ait jeté au feu son Histoire de la Mal tôt e. Amelot de La Houssaye dit que ^lézeray a laissé dans ses écrits une assez vive image de l'ancienne liberté. ^lénage reproche à cet auteur den'aroicj^as de phrases. C'est Jlézeray qui a dit : Sous la fin de la deuxième race le roijaume étoit tenu selon les lois des fiefs , se gouvernant comme un grand fief plutôt que comme une monarchie. Tout ce qu'on a rabâché depuis sur les temps féodaux n'est que le commentaire de cet aperçu de génie.

Louis de Cordemoy publia, en l'achevant, l'Histoire de France qu'avoit écrite Géraud de Coi-demoy , sou père. Cordemoy étoit , comme Bossuet , grand cartésien; sou travail exact est le premier où l'on sente la présence de méthode philosophique.

L'abbé Le Gendre fit entrer dans l'histoire générale la peinture des ma-urs et des coutumes; heureuse innovation qui ouvroit une nouvelle route

à l'histoire. Le Gendre, flatteur de Louis-le-Grand dans ses Essais sur le règne de ce roi , juge franchement tout le reste.

Varillas est fort décrié pour son romanesque ; il n'est pas cependant aussi menteur qu'on l'a dit. Versé dans la lecture des originaux , il avoit même perdu la vue à cette lecture ; mais il a la plus singulière manie qu'on puisse imaginer : il transporte les actes d'un personnage à un autre , quand ce personnage a des homonymes dans des siècles différents; j'en pourrois citer des exemples curieux.

Après le père Daniel, l'histoire militaire de la France n'est plus à faire. Enfin , sans parler de V Abrégé chronologique trop vanté du président Ilénault, et des Essais historiques trop décriés de Voltaire, le long travail de Velly , de Villaret et Garnier est d'un grand prix. Ce n'étoit pas sans doute des hommes de génie que ces trois derniers écrivains ; mais le génie , qui en a ? si ce n'est dans notre siècle oii il court les rues en sortant du maillot , conmie un poussin qui brise sa coquille. Au défaut de ce premier don du ciel , qui nous étoit exclusivement réservé , on trouve dans les historiens que je ^ieus de nommer une consciencieuse lecture , de> pages nettement écrites, des jugements sains. Ces historiens se trompent , il est vrai , sur la physiononùe des siècles, encore pas toujours.

Quant aux deux premières races, il le faut avouer, Velly est quelquefois ridicule : mais il peignoit à la manière de son temps. Khlovigh , dans nos annales anté-révolulionnaires, ressejiibleà Louis>iI\', et Louis XIV à Hugues Capet. On avoit dans la tête le type d'une grave monarchie, toujours la même , marchant carrément avec trois ordres et un parlement en robe longue ; de là cette monotonie de récits , cette uniformité de mœurs qui rend la lecture de notre histoire générale insipide. Les historiens étoient alors des hommes decabinet , qui n'avoient jamais vu et manié les affaires.

Mais si nous apercevons les faits sous un aulre jour, ne nous figurons pas que cela tienne à la seule force de noire intelligence. Nous venons après la monarchie tombée ; nous toisons à terre le colosse brisé , nous lui trouvons des proportions différentes de celles qu'il paroissoit avoir lorsqu'il étoit debout. Placés à un autre point de la perspective , nous prenons pour un progrès de l'esprit humain le simple résultat des événements, le dérangement ou la disparition des objets. Le voyageur qui fouie aux pieds les ruines de Thèbes est-il l'Égyptien qui dei::euroit sous une des cent portes de la cilé de Pharaon?

Ce qui nous blesse aujourd'hui surtout , en lisant notre histoire passée , c'est de ne pas nous y rencontrer. La France est devenue républicaiuc

PREFACE

et plébéienne , de royale et aristocratique qu'elle étoit. Avec l'esprit d'égalité qui nous maîtrise , la présence exclusive de quelques nobles dans nos fastes nous irrite; nous nous demandons si nous ne valons pas mieux que ces gens-là , si nos pères n'ont point compté dans les destinées de notre patrie. Une réflexion devroit nous calmer. Qui d'entre nous survivra à son temps ? Savons-nous comment s'appeloient ces milliers de soldats qui ont gagné les grandes batailles de l'armée populaire ? Ils sont tombés aux yeux de leurs caniarades , morts un moment après à leur côté. Des généraux , qui peutêtre n'eurent aucune part au succès , sont devenus les illégitimes héritiers de ces obscurs enfants de l'bonneur et de la gloire. Une nation n'a qu'un nom ; les individus , plébéiens ou patriciens , ne sont eux-mêmes connus que par quelques-uns d'entre eux , jouets ou favoris de la fortune.

Sous le rapport des libertés, une observation analogue se présente. Les historiens du dix-septième siècle ne les pouvoient pas comprendre comme nous ; ils ne manquoient ni d'impartialité , ni d'indépendance , ni de courage , mais ils n'avoient pas ces notions générales des choses que le temps et la révolution ont développées. L'histoire fait des progrès dont sont privées quelques autres parties de l'intelligence lettrée. La langue , quand elle a atteint sa maturité , demeure en cet état , ou se gâte. On peut faire des vers autrement que Racine , jamais mieux : la poésie a ses bornes dans les limites de l'idiome où elle est écrite et chantée. Mais l'histoire, sans se corrompre, change de caractère avec les âges , parce qu'elle se compose des faits acquis et des vérités trouvées , parce qu'elle réforme ses jugements par ses expériences, parce qu'étant le reflet des mœurs et des opinions de l'homme , elle est susceptible du perfectionnement même de l'espèce humaine. Au physique, la société, avec les découvertes modernes , n'est plus la société sans ses découvertes : au moral , cette société , avec les idées agrandies telles qu'elles le sont de nos jours , n'est plus la société sans ces idées : le INil à sa source n'est pas le ]Nil à son embouchure. En un mot , les historiens du dix-neuvième siècle n'ont rien créé; seulement ils ont un monde nouveau sous les yeux, et ce monde nouveau leur sert d'échelle rectifiée pour mesurer l'ancien monde.

Toute justice ainsi rendue aux hommes de mérite qui ont traité de notre histoire générale avant la révolution, je dirai avec la même impartialité qu'il ne les faut pas prendre pour guides. On ne se peut dispenser de recourir aux originaux , car nés écrivains les hsoient autrement que nous et dans un autre esprit : ils n'y cherchoient pas les choses que nous y cherchons , ils ne les voyoient même

pas; ils rejetoient précisémentcc que nous recueil- Ions. Ils ne choisissoient , par exemple, dans les ouvrages des Pères de l'Église que ce qui concerne le dogme et la doctrine du christianisme : les mœurs , les usages , les idées ne leur paroissoient d'aucune importance. Une histoire nouvelle tout entière est cachée dans les écrits des Pères ; ces Étiides en indiqueront la route. INous ne savons rien sur la civilisation grecque et romaine des cinquième, sixième et septième siècles , ni sur la barbarie des destructeurs du monde romain, que par les écrivains ecclésiastiques de cette époque.

A l'égard de nos propres monuments , des découvertes de même nature sont à faire. Avant la révolution , on n'interrogeoit les manuscrits que relativement aux prêtres, aux nobles et aux rois. INous , nous ne nous enquérons que de ce qui regarde les peuples et les transformations sociales ; or ceci est resté enseveli dans les chartes.

Les écrivains anté-révolutionnaires de l'histoire critique de France sont si nombreux qu'il est impossible de les indiquer tous ; quelques-uns seulement doivent être signalés comme chefs d'école.

L'//i*toirc de l'établissement de la Monarchie française datis les Gaules est un ouvrage solide, souvent attaqué , jamais renversé , pas même par Montesquieu , qui d'ailleurs a su peu de choses sur les Franks. On vole l'abbé Dubos sans avouer le larcin : il seroit plus loyal d'en convenir.

Il en arrive de même à l'abbé de Gourcy : sa petite Bissertation sur l'état des personnes en France sons la premilre et la seconde race, dissertation couronnc'e par l'Académie des Inscriptions, est d'une méthode , d'une clarté et d'un savoir rares. Ce qu'on écrit aujourd'hui sur le même sujet est en partie dérobé à l'excellent travail de Gourcy : on a raison de ne pas refaire une besogne si bien faite , mais il faudroit en avertir, pour laisser la louange à qui de droit. Il y a des hommes qui sont ainsi en possession de servir de moniteurs aux autres : Pagi sera l'éternel Ilambeau des fastes consulaires ; TiUemont est le guide le plus sûr des faits et des dates pour l'histoire des empereurs; Gibbon se colle à lui; il se fourvoie et tombe quand l'ouvrage de Tillemont finit; Saint-Marc a débrouillé le chaos des affaires italiennes du cinquième au douzième siècle. On ne mentionne point son Abrégé chronologique quand on s'occupe de cette période de l'histoire : ce seroit justice cependant; d'autant mieux que l'on commet beaucoup de fautes lorsqu'on ne suit plus Saint-Marc, qui luimême a suivi Sigonius et Muratori.

Les Observations de l'abbé de Mably sont écrites d'un ton d'arrogance et de fatuité qui les feroit prendre pour l'ouvrage de quelques capa-

PUE FACE

cités du jour, si la maigreur n'y remplaçoit l'enflure. Sous cette superbe , on ne trouve pourtant dans Mably que des idées écourtées , une grande prétention à la force de tête , le désir de dire des choses immenses en quelques mots brefs : il y a peu de mots en effet et encore moins de choses. Lisez dans cet auteur gourmé quelques passages sur la transfusion des propriétés; ils sont bons.

Boulainvillicrs a bien senti la nature aristocratique de l'ancienne constitution françoise ; mais il est absurde sur la noblesse : il n'a pas d'ailleurs assez de lecture pour que son instruction dédommage du vice de son système.

De ces détails , il résulte que deux écoles historiques sont à distinguer avant l'époque de la révolution , l'école du dix-septième siècle et l'école du dix-huitième siècle; l'une érudite et religieuse, l'autre critique et philosophique : dans la première , les Bénédictins rassembloient les faits et Bossuet les proclaraoit à la terre; dans la seconde , les encylopédistes critiquoient les faits, et Voltaire les livroit aux disputes du monde. L'Angleterre foudoit auprès de nous son école exacte , plus dégagée que la nôtre des préjugés anti-religieux. Notre école moderne du dix-neuvième siècle peut être appelée l'école politique; elle est philosophique aussi, mais autrement que celle du dix-huitième siècle : parlons-en.

L'École historique moderne de la France.

'ÉcoLB moderne se divise en deux systèmes principaux : dans le premier, l'histoire doit être écrite sans réilexions; elle doit consister dans le simple t narré des événements, et dans la peinture des mœurs ; elle doit préseoun tableau na'if , varié , rempli d'épisodes , laissant chaque lecteur , selon la nature de son esprit, libre de tirer les conséquences des principes , et de dégager les vérités générales des vérités particulières. C'est ce qu'on appelle l'histoire dcscriplive , par opposition à l'histoire^jliiiosojj/iigîje du dernier siècle.

Dans le second système , il faut raconter les faits généraux , en supprimant une partie des dé-

tails, substituer l'histoire de l'espèce à celle de l'individu, rester impassible devant le vice et la vertu comme devant les catastrophes les plus tragiques. C'est l'histoire fataliste ou le fatalisme appliqué à l'histoire.

Je vais exposer mes doutes sur ces deux systèmes.

L'histoire descriptive , poussée à ses dernières limites , ne rentre-t-elle pas trop dans la nature du mémoire? La pensée philosophique, employée avec sobriété , n'est-elle pas nécessaire pour donner à l'histoire sa gravité , pour lui faire prononcer les arrêts qui sont du ressort de son dernier et suprême tribunal? Au degré de civilisation où nous sommes arrivés , l'iiistoire de Vesifere peut-elle disparoître entièrement de l'histoire de l'indiridit ? Les vérités éternelles, bases de la société humaine , doivent-elles se perdre dans des tableaux qui ne représentent ^ue des mœurs privées ?

Il y a dans l'homme deux hommes ; l'homme de son siècle, l'homme de tous les siècles : le grand peintre doit surtout s'attacher à la ressemblance de ce dernier. Peut-être aujourd'hui met-on trop de prix à la ressemblance et, pour ainsi dire, à la calque de la physionomie de chaque époque. Il est possible que, dans l'histoire comme dans les arts , nous représentions njieux qu'on ne le faisoit jadis les costumes , les intérieurs , tout le matériel de la société; mais une figure de Raphaël, avec des fonds négligés et de flagrants anachronismes , n'efface-t-elle pas ces perfections du second ordre ? Lorsqu'on jouoit les personnages de Racine avec des perruques à la Louis XIV, les spectateurs n'étoient ni moins ravis ni moins touchés. Pourquoi ? parce qu'on voyoit l'homme au lieu des hommes.

Jamais Iphigénie, en Aulide immolée.

N'a coûté tant de pleurs à la Grèce assemblée, Que , dans l'heureux spectacle à nos yeux étalé , N'en a fait sous son nom verser la Champmeslé,

M. de Barante s'est élevé au-dessus de ces difficultés par la supériorité de son talent, et parce qu'il n'a pas tout à fait caché l'espèce ; mais je crains qu'il n'ait égaré ses imitateurs.

Voici ce qui me semble vrai dans le système de l'histob-e descriptive : l'histoire n'est point un ouvrage de philosophie , c'est un tableau ; il faut joindre à la narration la représentation de l'objet , c'est-à-dire qu'il faut à la fois dessiner et peindre; il faut donner aux personnages le langage et les sentiments de leur temps, ne pas les regarder à travers nos propres opinions , principale cause de l'altération des faits. Si, prenant pour règle ce que nous croyons de la liberté , de l'égalité , de la religion ,

TREFACE.

de tous les principes politiques , nous appliquons cette règle à l'ancien ordre de choses , nous faussons la vérité, nous exigeons des hommes vivant dans cet ordre de choses, ce dont ils n'avoient pas même l'idée. Rien n'étoit si mal que nous le pensons; le prêtre, le noble, le bourgeois , le vassal avoicut d'autres notions du juste et de l'injuste que les nôtres : c'étoit un autre monde , un monde sans doute moins rapproché des principes généraux naturels que le monde présent , mais quinemanquoit ni de grandeur ni de force, témoin ses actes et sa durée. Ne nous hîîtons pas de prononcer trop dédaigneusement sur le passé : qui sait si la société de ce moment, qui nous semble supérieure (et qui l'est en effet sur beaucoup de points) à l'ancienne société , ne paroîtra pas à nos neveux , dans deux ou trois siècles , ce que nous paroît la société deux ou trois siècles avant nous ? INous réjouirions-nous dans le tombeau d'être jugés par les générations futures avec la même rigueur que nous jugeons nos aïeux ? Ce qu'il y a de bon , de sincère dans l'histoire descriptive, c'est qu'elle dit les temps tels qu'ils sont.

L'autre système historique moderue , le système fataliste , a, selou moi , de bien plus graves inconvénients , parce qu'il sépare la morale de l'action humaine : sous ce rapport , j'aurai dans un moment l'occasion de le combattre , eu parlant des écrivains de talent qui l'ont adopté. Je dirai seulement ici que le système qui bannit Vindlrklu pour ne s'occuper que de l'espèce, tombe dans l'excès opposé au système de l'histoire descriptive. Annuler totalement ['individu, ne lui donner que la position d'un chiffre , lequel vient dans la série d'un nombre , c'est lui contester la valeur absolue qu'il poskède , indépendamment de sa valeur relative. De même qu'un siècle influe sur un homme , un honime inllue sur un siècle ; si un homme est le représentant des idées du temps , plus souvent aussi le temps est le représentant des idées d'un homme.

Le second système de l'histoire moderne a son côté vrai comme le premier. Il est certain qu'on ne peut omettre aujourd'hui l'histoire de l'espèce ; qu'il y a réellement des révolutions inévitables parce qu'elles sont accomplies dans les esprits avant d'être réalisées au dehors; que l'histoire de l'haïuanifé , de la société (jénérale , de la civilisation universelle , ne doit pas être masquée par l'histoire del'jjidJiiditaidé sociale, par les événements particuliers à un siècle et un pays. La perfection seroit de marier les trois systèmes : l'histoire philosophique, l'histoire particulière, l'histoire générale; d'admettre les réflexions, les tableaux, les grands résultats de la civilisation, en rejetant des trois systèmes ce qu'ils ont d'exclusif et de sophistique.

Au surplus, s'il est bon d'avoir quelques princi-

pes arrêtés en prenant la plume , c'est, selon moi, une question oiseuse de demander comment l'histoire doit être écrite : chaque historien l'écrit d'après sou propre génie; l'un raconte bien, l'autre peint mieux; celui-ci est sentencieux, celui-là indifférent ou pathétique, incrédule ou religieux : toute manière est bonne , pourvu qu'elle soit vraie. Réunir la gravité de l'histoire à l'intérêt du mémoire, être à la fois Thucydide et Plutarque, Tacite et Suétone , Rossuet et Froissard , et asseoir les fondements de sou travail sur les principes généraux de l'école moderne, quelle merveille! Mais à qui le ciel a-t-il jamais départi cet ensemble de talents dont un seul sufiiroit à la gloire de plusieurs hommes? Chacun écrira donc comme il voit , connue il seul ; vous ne pouvez exiger de l'historien que la connoissancedes faits , l'impartialité des jugements et le style, s'il peut.

École liistoiique t'e l'Allemagne. Philosophie de riiisloiie. L'histoire en Angleterre et eu Italie.

L'PRÈs de nous, tandis que nous fondions notre écoule politique , l'Allemagne •tablissoit ses nouvelles [doctrines et nous devançoit dans les hautes régions de l'intelligence :

ellefaisoit entrer la philosophie dans l'histoire, non cette philosophie du dix-huitième siècle, qui consistoit à rendre des arrêts moraux ou anti-religieux, mais cette philosophie qui tient à l'essence des êtres, qui , pénétrant l'enveloppe du monde sensible , cherche s'il n'y a pointsous cette enveloppe quelque chose de plus réel , de plus vivant , cause des phénomènes sociaux.

Découvrir les lois qui régissent l'espèce humaine ; prendre pour base d'opérations les trois ou quatre grandes traditions répandues chez tous les peuples de la terre : reconstruire la société sur ces traditions , de la même manière qu'on restaure un monument d'après ses ruines; suivre le développement des idées et des institutions chez cette société; signaler ses transformations ; s'enquérir de l'histoire s'il n'existe pas dans l'humanité quelque mouvement naturel , lequel , se manifestant à des époques fixes , dans des positions données , peut faire

PaKFACE.

prédire le retour de telle ou telle révolution , coranic on annonce la réapparition des comètes dont les courbes ont été calculées : ce sont là d'immenses intérêts. Qu'est-ce que l'homme? d'où vient-il? où va-t-il? qu'est-il venu faire ici-bas? quelles sont ses destinées ? Les archives du monde fom-nissent-elles des réponses à ces questions? Trouvet-on ù chaque origine nationale un âge religieux;' de cet âge passe-t-on à un âge héroïque ? de cet âge héroïque à un âge social ? de cet âge social à un âge proprement dit humain ? de cet âge humain à un âge philosophique ? Y a-t-il un Homère qui chante en tous pays , dans différentes langues , au berceau de tous les peuples ? L'Allemagne se divise sur ces questions en deux partis : le parti philosophique-historique , et le parti historique.

Le parti philosophique-historique , à la tête duquel se trouve M. Hegel, prétend que l'âme universelle se manifeste dans l'humanité par quatre modes : l'un substantiel , identique , iimnobile ; on le trouve dans l'Orient : l'autre individuel , varié , actif; on le voit dans la Grèce : le troisième se composant des deux premiers dans une lutte perpétuelle; il étoit à Rome : le quatrième sortant de la lutte du troisième pour harmonier ce qui étoit divers ; il existe dans les nations d'origine germanique.

Ainsi l'Orient , la Grèce , Rome , la Germanie , offrent les quatre formes et les quatre principes historiques de la société. Chaque grande masse de peuples, placée dans ces catégories géograpliiques , tire de ses positions diverses la nature de son génie , le caractère de ses lois , le genre des événements de sa vie sociale.

Le parti historique s'en tient aux seuls faits et rejette toute formule philosophique. iM. Psiebuhr, son illustre chef , dont le monde lettre déplore la perte récente , a composé l'histoire romaine qui précéda Rome ; mais il n'a point reconstruit son monument cyclopéen autour d'une idée. M. de Saviguy , qui suit l'histoire du droit romain depuis son âge poétique jusqu'à l'âge philosophique où nous sommes parvenus , ne recherche point le principe abstrait qui semble avoir donné à ce droit une sorte d'éternité.

L'école philosophique-historique de nos voisins procède, comme on le voit , par la synthcse, et l'école purement historique par l'analyse. Ce sont les deux méthodes naturellement applicable^ à Vidée et à la forme. L'école philosophique soutient que l'esprit humain crée le fait : l'école historique dit que le fait met en mouvement l'esprit humain : cette dernière école reconnoit encore un enchaînement providentiel dans l'ordre des événements. Ces deux écoles prennent en Allemagne le nom de

système rationnel et de système supernaturel.

De concert avec les deux écoles historiques , marchent deux écoles théologiques qui s'unissent aux deux premières selon leurs diverses afiinités. Ces écoles Ihéologiqucs sont chrétiennes; mais Tune fait sortir le christianisme de la raison pure , l'autre de la révélation. Daus ce pays où les hautes études sont poussées si loin, il ne vient à la pensée de personne que l'absence de l'idée chrétienne dans la société soit une preuve des progrès de la civilisation.

Les Idées sur la philosophie de l'histoire de l'humanité, parllerder, sont trop célèbres pour ne les pas rappeler ici. Un passage de l'introduction de M. Quinet suffira pom* les faire connoitre.

« L'histoire , dans sou commeucoment comme Il dans sa tin, est le spectacle de la liberté, la protes- II talion du genre humain contre le monde qui Ten- II chaîne, le triomphe de l'infini sur le fini, l'af- II franchissement de l'esprit, le règne de l'âme : le Il jour où la liberté manqueroit au monde seroit » celui où l'histoire s'arrcteroit. Poussé par une Il main invisible , non-seulement le genre humain a " brisé le sceau de l'univers et tenté une carrière j inconnue jusque-là , mais il triojnphe de lui- II même , se dcnobe à ses propres voies , et , chan- II géant incessamment de fornses et d'idoles, chau que effort atteste que l'univers l'embarrasse et le Il gène. En vain l'Orient , qui s'endort sur la loi de <i ses symboles, croit-il lavoir enchaîné de tant de Il mystérieuses entraves; sur le rivage opposé s'é- II lève un peu|)le enfant qui se fera un jouet de ses Il énigmes et l'étouffera à son réveil. En vain la Il personnalité romaine a-t-elle tout absorbé pour Il tout dévorer: au milieu de ce silence de l'empire, Il est-ce une illusion décevante, un leurre poétique, « que ce bruit sorti des forêts du ÎNord, et qui Il n'est ni le frémissement des feuilles, ni le cri de Il l'aigle, ni le mugissement des bêtes sauvages? Il Ainsi, captif daus les bornes du nîonde, linlini Il s'agite pour en sortir; et l'humanité qui la re- II cueilli, saisie comme d'un vertige, s'en va, eu Il présence de l'univers muet, cheminant de ruines <i en ruines sans trouver oii s'arrêter. C'est un Il voyageur pressé , plein d'ennui , loin de ses Il foyers; parti de l'Inde avant le jour, à peine a Il t-il reposé dans l'enceinte de Babylone, qu'il Il brise Babylone; et, resté sans abri, il s'en- II fuit chez les Perses , chez les Mèdcs , dans la terre Il d'Égjpte. Un siècle, une heure, et il brise Pal- <i myre, Ecbatane et IMemphis, et, toujours ren- II versant l'enceinte qui l'a recueilli , il quitte les Il Lydiens pour les Hellènes , les Hellènes pour les Il Étrusques, les Étrusques pour les Romains, les

« Romains pour les Gètes, les Gètes Mais que

Il sais-je qui va suivre! Quelle aveugle précipi-

l' K LFACl..

I tation! Qui le presse? Comment ne craint-il pas . de défaillir avant l'arrivée? Ah! si dans l'antique i épopée nous suivons de mers eu mers les destinées errantes d'Ulysse jusqu'à son île chérie, qui nous dira quand finiront les aventures de cet étrange voyageur , et quand il verra de loin fumer les toits de son Ithaque ?

« Ainsi , nous touchons aux premières limites de l'histoire. INous quittons les phénomènes physiques pour entrer dans le dédale des révolutions qui marquent la vie de l'humanité. Adieu ces douces et paisibles retraites, ce repos immuable, cette fraîcheur et cette innocence dans les tableaux; l'air que nous allons respirer est dévorant, le terrain que nous foulons aux pieds est souillé de sang, les objets y vacillent dans une éternelle instabilité : où reposer mes yeux? Le moindre grain de sable battu des vents a en lui plus d'éléments de durée que la fortune de Rome ou de Sparte. Dans tel réduit solitaire je connois tel petit ruisseau dont le doux murmure, le cours sinueux et les vivantes harmonies surpassent en antiquité les souvenirs de Nestor et les annales de Babylone. Aujourd'hui, comme au jour de Pline et de Columelle , la jacinthe se plaît dans les Gaules, la pervenche en Illyrie, la marguerite sur les ruines de Numance, et pendant qu'autour d'elles les villes ont changé de maîtres et de nom, que plusieurs sont rentrées dans le néant, que les civilisations se sont choquées et brisées, leurs paisibles générations ont traversé les âges, et se sont succédé l'une à l'autre jusqu'à nous, fraîches et riantes comme aux jours des batailles. « Cette permanence du monde matériel ne doitelle donc ici qu'exciter de vains regrets , et cette masse imjwsante n'est-elle là que pour mieux faire sentir ce qu'il y a d'éphémère et de tumultueux daus la succession des civilisations I A Dieu ne plaise ! Tout au contraire , elle se réfléchit dans le système entier des actions humaines, et les marques d'un profond caractère de paix et de sérénité. Quand il a été établi que les vicissitudes de l'histoire ne naissent pas d'un vain caprice des volontés, mais qu'elles ont leurs fondements dans les entrailles mêmes de l'univers, qu'elles en sont le résultat le plus élevé , et que c'étoit une condition du monde que nous voyons de faire naitre à telle époque telle forme de civilisation , tel mouvement de progression; que ces divers phénomènes entrent en rapport avec le domaine entier de la nature et participent de son caractère, ainsi que toute autre espèce de production terrestre; les actions humaines se présentent alors comme un nouveau règne , qui a ses harmonies , ses contrastes et sa sphère déterminée. »

Ainsi s'exprime Herder par la voix de son éloquent interprète.

Au surplus , ces nobles systèmes appliqués à l'histoire ne sont pas aussi nouveaux qu'ils le paroissent. Un homme, patiemment endormi pendant un siècle et demi dans sa poussière, vient de ressusciter pour réclamer sa gloire ajournée; il avoit devancé son temps; quand l'ère des idées qu'il représentoit est arrivée , elles ont été frapper à sa tombe et le réveiller: je veux parler de Yico.

Dans son ouvrage de la Science nomelle, Vico, laissant de côté l'histoire particulière des peuples, posa les fondements de l'histoire générale de l'espèce humaine.

« Tracer 1 histoire universelle éternelle , » dit M. Michelet dans sa traduction abrégée et son analyse précise et bien sentie du système de Vico , « tracer l'histoire universelle éternelle qui se produit " dans le temps sous la forme des Iiistoires parti- " culières; décrire le cercle idéal dans lequel tourne " le monde réel , voilà l'objet de la Science nou- « relie, elle e4 tout à la fois la philosophie et « l'histoire de l'humanité.

« Elle tire son unité de la rehgion , principe pro- « ducteur et conservateur de la société. Jusqu'ici « on n'a parlé que de théologie naturelle, la Science » nomelle est une théologie sociale , une démons- « tration historique delà Providence, une histoire << des décrets par lesquels , à l'insu des hommes et Il souvent malgré eux , elle a gouverné la grande cité <i du genre humain. Qui ne ressentira un divin I' plaisir en ce corps mortel , lorsque nous contem- « plerons ce monde des nations , si varié de carac- " tères, de temps et de lieux, dans luniformité des " idées divines? »

Selon Vico , les fondateurs de la société furent les géants ou les cyclopes. Les géants étoient sans lois et sans Dieu : le tonnerre gronda ; ils s'effrayèrent; ils reconnurent une puissance supérieure à la leur, origine de l'idolâtrie née de la crédulité et non de l'imposture. L'idolâtrie fut nécessaire au monde , dit \ ico , elle dompta , par les terreurs de la religion , l'orgueil de la force; elle prépara , par la religion des sens, la religion de la raison et ensuite celle de la foi. Ce fut là le premier âge, âge poétique de la société; à cette époque toutes les lois étoient religieuses. Vico, pour se débarrasser des questions théologiques , met à part le peuple de Dieu comme seul dépositaire de la vraie tradition, et raisonne librement sur tout le reste.

Avec la religion commence la société; les premiers pères de famille deviennent les premiers prêtres, les premiers rois, les 2)atnarches (pères et princes.)

Ce gouvernement de famille est cruel , absolu ;

PREFACE

le père a le droit de vie et de mort sur ses enfants , de même que sa vie et sa mort sont soumises au rsieu qui l'a rréé, et qu'il a entendu dans le bruit de la foudre. De là les sacrifices humains , les rites , les cérémonies religieuses ; loi primitive de l'espèce humaine, loi qui se prolongea jusque dans le droit civil, successeur de cette première loi.

Bientôt des Sauvages , qui étoient restés dans la promiscuité des biens et des femmes et dans l'anarchie qui en étoit la suite, se réfugièrent aus autels des forts , sur les hauteurs où les premières familles s'étoient rassemblées sous le gouvernement des pères de famille ou des ïiéros.

Ces réfugiés devinrent les esclaves de leurs défenseurs; ils ne jouirent d'aucune prérogative des héros , et particulièrement du mariage religieux ou solennel qui fonda la société domestique; mais les réfugiés se multiplièrent, et voulurent une part des terres qu'ils cultivoient. Partout où les héros ne furent pas assez puissants pour conserver la totalité des biens, ils cédèrent, à certaines conditions, des terres à leurs anciens esclaves. Telle fut la première loi agraire , l'origine des clientèles et des fiefs.

Alors commença la cité. Les pères de famille devinrent la classe des nobles, des patriciens, les réfugiés composèrent la classe des plébéiens , compagnons, clients, vassaux: ils n'avoient aucuns droits politiques , ils ne possédoient que la jouissance des terres concédées par les nobles.

Les cités héroïques furent toutes gouvernées aristocratiquement ; elles étoient guerrières dans leur essence. Les habitants de ces cités , brigands ou pirates au dehors, étoient éternellement divisés au dedans.

Peu à peu ces sociétés aristocratiques se transforment, par l'accroissement de la partie démocratique, en républiques populaires. Les états populaires se corrompent; le peuple, qui d'abord n'avoit réclamé que l'égalité, veut dominer à son tour. L'anarchie survient, et force le peuple à s'abriter dans la domination d'un seul. Le besoin de l'ordre fonde la monarchie comme le besoin de liberté avoit fondé l'aristocratie et le besoin d'égalité la démocratie.

" Si la monarchie n'arrête pas la corruption du " peuple , ce peuple , dit Vico , devient esclave » d'une nation meilleure qui le soumet par les ar- « mes et le sauve en le soumettant, car ce sont <• deux lois naturelles : Qui ne peut se gouverner " obéira, et aux meilleurs l'empire du monde. « Maxime contestable.

La partie vraiment neuve du système de Vico est celle où il fait entrer l'histoire du droit civil dans l'histoire du droit politique. D avoit dirigé ses

études -de ce côté; ses premiers essais de jurisprudence et d'étymologie latine sont, à tout prendre, ses meilleurs ouvrages. Il démontre que la jurisprudence vai"ie selon la forme des gouvernements, lesquels eux-mêmes sont nés des mœurs; il observe que la première loi de la société , loi d'abord toute religieuse , pénétra et se prolongea dans l'ordre civil à travers les révolutions et les transformations politiques. >'ul n'avoit vu avant lui que si la jurisprudence des Romains étoit entourée de solennités et de mystères, c'est qu'elle découloit de l'antique droit religieux, et que ces mystères n'étoient point une imposture, un moyen de pouvoir inventé par les prêtres et par les nobles. A Rome , les actes appelés par excellence actes légitimes étoient accompagnés de rites sacrés : pour que les mariages et les testaments fussent dits justes, c'est-à-dire supposant les droits de l'ordre politique le plus élevé, il falloit qu'ils eussent été légalisés par des cérémonies saintes.

Celte belle remarque de Vico se peut appliquer à notre société même : le christianisme qui la fonda à part , au milieu de la société païenne de Rome et de la Grèce ou chez les peuples barbares , la soumit à la loi religieuse. Le mariage et la sépulture ne furent solennels et légitimes parmi les fidèles , qu'autant qu'ils furent chrétiennement autorises; le baptême fit de plus une chose solennelle et légitime de la naissance, comme l'extréme-onction consacra la mort. Les sept sacrements de l'Église furent des actes civils de la première société chrétienne.

Tel est le systèmede Vico, système où il faut reconnoitre un homme d'un grand entendement, mais un homme dominé par l'imagination , et qui mêle à des vérités nouvelles des jeux d'esprit que ne peuvent approuver l'histoire , la raison et la saine logique. Ses idées sur l'idolâtrie , utile selon lui aux hommes, sont insoutenables: quand il fait d'Hercule, d'Hermès, d'Homère, d'Ésope, de Romulus , non des individus, mais un type idéal des mœurs et des idées d'une époque, il raisonne visiblement contre les opérations naturelles de l'esprit humain. Le Sauvage personnifie les arbres , les fleurs, les rochers , mais il n'allégorise pas le temps. Lorsque Vico dit que les hommes reprirent la taille anté-diluvienne en redevenant sauvages après le déluge , il va contre la bonne physique : l'homme dans l'état bestial , comme tous les animaux , est chétif ; c'est la société pour les hommes , et la domesticité pour les animaux capables d'éducation qui développe la plus grande nature.

Vico tranche encore trop légèrement la question sur la parole humaine; il suppose qu'elle se perdit après le déluge, et qu'il y eut une époque de mu-

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l' H LIA Cl:,.

tisme pour le peine hnmain , qui, ce cas arrivé, n'auroit plus été qu'une espèce de famille de singes. Le verbe a-t-il été douué à l'homnie avec la pensée? Est-il né d'elle comme le fruit sort de la fleur? La parole, au contraire, est-elle révélée? Immense question que Vico a résolue d'un trait de plume, et que la rigueur de l'histoire ne permet pas d'adopter comme un fait incontestable.

De nos jours un écrivain françois a renouvelé , en l'améliorant , une partie du système de Vico. La philosophie de ^L Ballanche est une théosophie chrétienne. Selon celte philosophie, une loi providentielle générale gouverne l'ensemble des destinées humaines , depuis le conmiencenient jusqu'à la fin. Cette loi générale n'est autre chose que le développement de deu\ dogmes générateurs, la déchéance et la réhabilitation, dogmes qui se retrouvent dans tontes les traditions générales de l'humanité , et qui sont le chriiitianisme même. Le vif sentiment de ces deux dogmes produit une psychologie qui explique les facultés humaines en rendant compte de la nature intime de l'homme , et qui se révèle dans la contexture des langues anciennes. L'homnie, durant sa laborieuse carrière, cherche sans repos sa route de la déchéance à la réhabilitation, pour arriver à l'unité perdue.

M. Ballanche a voulu faire pénétrer le génie historique dans la région qui a précédé l'histoire. Son Orphée résume les quinze siècles de l'humanité antérieurs aux temps historiques.

n a réduit ensuite les cinq premiers siècles de l'histoire romaine à une synthèse , laquelle est en même temps une trilogie poétique et une psychologie de l'humanité.

Je ne puis mieux achever de faire counoître la Pallnijcnésie sociale qu'en empruntant ce passage d'un excellent extrait de M. Desmousseaux de Givré, homme dont l'esprit est marqué d'un de ces caractères distincts qui se font recounoître à l'instant dans l'ordre littéraire ou politique *.

' Cet extrait a paru flans le Journal des Débats, du 27 juin 1?30. M. Desmousseaux de Givré, attaché à mon ambassade à Londres, étoit mon second secrétaire d'ambassade à Rome. De tons les jeunes diplomates , c'est le seul qui ait donné sa démission lorsque M. de Polignac l'ut chargé du portefeuille des affaires étrangères; il se retira avec moi et malgré moi. Il désiroit reprendre du service après les journées de juillet ; on lui a préféré des honmies lout-à-fait nouveaux dans la carrière , ou qui n'avoient d'autre mérite que d'avoir «té placés auprès des ambassadeurs les plus opposés aux libertés constitutionnelles de la France. Notre corps diplomali(iiie n'étoit vraiment pas assez riche (et je le connoisk fond) pour se passer des services d'un homme couune M. de Givré, quand il vouloit bien faire

" Interrogeant tour à tourtes livres saints, les poésies primitives , l'histoire, M. Ballanche a déduit de leurs réponses concordantes une annlogie parfaite entre le principe révébi et le principe rationnel; et c'est là toute la pensée ;)a/i)i(/f»iésiquc. Il croit que la loi qui préside aux progrès de l'humanité, soit qu'on la contemple dans la sphère religieuse, soit qu'on l'étudic dans la sphère philosophique, est une. Le titre à inscrire sur le frontispice de ses Œuvres complètes pour en annoncer l'idée fondamentale, pourroit donc être celui-ci : 7df )i(ifé du dogme de la déchéance et de la rèhabilHation du genre humain avec la loi philosophique de la perfectibilité.

Il Les Écritures nous montrent un homme succombant dans l'épreuve de l'obéissance, puis initié, par sa chute même, à la connoissance du bien et du mal, et, plus tard, rachetant sa faute par le sang d'une victime iunocente et volontaire. Cet homme des Écritures, c'est à la fois Adam, le peuple juif et le genre humain. Le Fils de Dieu, venant sur la terre pour y mourir, offre une triple expiation. Par Marie, sa mère, il est le fils d'Adam, le fils de David, le Fils de l'Homme , c'est-à-dire l'enfant du premier pécheur, l'enfant du peuple choisi , l'enfant du genre humain. Il y a donc , en un sens mystique , identité entre un homme, une nation , et l'humanité tout entière. Pour ces trois unités vivantes , d'une nature semblable, quoique d'un ordre différent, il y a trois degrés nécessaires avant d'arriver à la perfection dont le salut dépend , à savoir : l'épreuve, l'initiation , l'expiation.

« Eh bien ! partout dans les croyances des peuples, partout dans les chants des poètes, partout dans les souvenirs de l'histoire le mythe chrétien se reproduit.

(I Aux temps fabuleux, Prométhée ravit la flamme du ciel : initié au secret des dieux , il expie sa témérité dans les tourments. Aux temps héroïques, Orphée, initiateur des peuples, perd une seconde fois Eurydice, parce qu'il a voulu surprendre le secret des enfers. Aux temps histori- (lues , Brutus , après avoir consulté l'oracle, affranchit le patriciat de l'autorité des rois, et le sang généreux de Lucrèce coule pour l'expiation. Plus tard, c'est Virginie sacrifiée par sou père, pure victime, dont la mort consacre l'émancipation de la plèbe, c'est-à-dire l'initiation d'un peuple à la liberté. Dans ces faits, choisis au hasard entre mille autres faits analogues, l'épreuve à subir, l'énigme à deviner, et le sacrifice d'une vie

le sacrifice de s'attacher à un ministère aussi déplorable.

PUKFACE.

" innocente, ces trois grands traits du mxjthe chré- " tien sont partout reconnoissables.

« Rechoi'clier , restaurer, rapproclier ces lara- " beaux défigurés d'uue idée à la fois une et tri- " pie, n'a été que la partie matérielle d'un grand " travail , la tâche de l'érudition et de la science ; " mais avoir appliqué aux phénomènes de la vie " des nations le dogme chrétien, avoir retrouvé " dans chaque peuple l'homme dout parle l'Écri- " ture , voilà l'inspiration religieuse, et en même <■ temps la pensée philosophique. »

L'histoire vue de si haut ne convient peut-être pas à toutes les intelligences; mais celles mêmes qui se plaisent aux lectures faciles trouveront un charme particuHer dans la Palingénésic sociale de M. Ballanche. Un style élégant et harmonieux revêt des pensées consolantes et pures : il semble que l'on voie tous les secrets de la conscience calme et sereine de l'auteur, comme à la tranquille et mystérieuse luniiire de son imagination. Ce géirie théotophique ne nous laisse rien à enviera l'Allemagne et à l'Italie. Je ne sais si Vico, Ilerder et M. Ballanche, en appliquant leurs formules à l'histoire, ne confondent pas un peu des sujets et des genres divers; mais certainement ils agrandissent l'homme: il est bon que l'iiistorien ait une haute idée de l'esl)èce humaine , afin d'écrire avec plus de noblesse de ses droits et de ses libertés.

Tandis que le mouvement dt-s esprits dans la France et l'Allemagne s'accroissoit , la Grande- Bretagne demeuroit stationnaire. L'école d'Edinbourg a fait avancer les études philosophiques : les Esquisses de philosophie morale deDugald Stewart ont été traduites par M. Jouffroy, jeune professeur qui commence à battre en ruine avec une logique claire et puissante des systèmes dont l'esprit du jour est infatué. Mais sous les rapports h'storiques , comme l'Angleterre jouit depuis longtemps de franchisas considérables; comme elle s'est bien trouvée de ces franchises pour sa prospérité , sa l)aix et sa gloire, ses écrivains n'ont point été conduits à considérer les faits dans le but d'un meilleur avenir. La liberté aristocratique, qui jusqu'ici a dominé les libertés royales et populaires n Westminster, a jeté les idées dans un moule uniforme dont elles n'ont point cherché à se dégager; cela se remarque jusque dans les écrivains écononistes de la Grande-Bretagne ; ils envisagent l'impôt , le crédit , la propriété , de tous genres , dans k sens des instiUiiions actuelles de leur pays.

Jlais , par rinîluence croissante de l'industrie, par l'impoi'talion des principes du continent , il se fvtrn;e aetiKlIement dans les trois royaumes-unis une classe d'Iioiumes dont les idées ne sont jilus (UHjloises : ou les distingue très-bien, ces idées.

à leur coMfc!(r, dans les livres , dans les discours à la chambre des lords , à la chambre des communes , tôt ou tard elles renverseront la constitution de 1688. Le premier pas dans cette loute a été l'émancipation de l'Irlande catholique, le second sera la réforme parlementaire : alors la vieille Angleterre aura ses révolutions et son histoire se renouvellera.

En ces derniers temps l'Histoire d'Angleterre par le docteur Lingard s'est fait remarquer; elle ne dispense point délire les historien, des deux anciennes écoles wigh et tory. Il y a eu grand scandale lorsqu'on a vu un prêtre catholique anglois trouver Charles le f coupable, et ne blâmer que la forme dans l'exécution de ce prince.

L'Angleterre u'étoit pas riche en mémoires ; ils conmienccnt à s'y multiplier. M. Hallam me semble avoir mieux réussi dans son Histoire constitittionnelle d'Angleterre que dans son Europe au moyen âge.

Le génie de l'Iialie étoit sorti de son vieux temple au bruit de la commotion européenne. Maintenant ce génie est retourné à ses ruines ; lieux de franchise poiu^ k'S grandeurs tombées , la gljire persécutée et les talents malheureux. L'Histoire des États-Unis par Boita ne peut être répudiée par la patrie des Villani , des Bcntivoglio, des Giannone , des Bavila, de Guicciardini et des ISlachiaveL Pour 1 histoire ancienne, les Italiens seront toujours nos maîtres , parce qu'ils en sont eux-mêmes la tuile, et qu'ils sont familiarisés avec sa langue et ses mouumeuts.

J'écrivois que le génie de l'Italie étoit retourné à ses ruines; il me saisit la iiiaiu et me force à me rétracter.

Auteurs fianeois qui ont écrit Ihistoire depuis la rtWoIiition. Méaidircs , Iradiictlons et publications. Théâtre. Uoin.ui liislorique. Poésie. Écrivains l'ond.ileiu-s de notre nouvelle école historique.

E rexamen des principes de l'école moderne historique considérée dans ses systèmes , en France , en Allemagne , en Angleterre, en Italie, je passe à l'examen des historiens de cette école jiarmi nous.

Les écrivains françois qui se sont occupés de l'histoire depuis la révolu-

IMiLFAGl::.

tion out pris des routes opposées ; les uns sout restés fidèles au\ traditions de l'ancienne école, les autres se sont attachés à l'école nouvelle descriptive et fataliste.

M. Villemain , qui tient par le bon goût du style à l'ancienne école et par les idées à la nouvelle , nous a donné une histoire complète de Croniwell. Se cachant derrière les événements et les laissant parler, il a su avec beaucoup d'art les mettre à l'aise et dans la place convenable à leur plus grand effet. Un sujet d'un immense intérêt occupe maintenant l'auteur. A en juger par les fragments de la lie de Grégoire VU, dont j'ai eu le bonheur d'entendre la lecture, le public peut espérer un des meilleurs ouvrages historiques qui aient paru depuis longtemps. Au surplus je cite souvent les travaux de M. Villemain dans ces Études , et, pour ne point me répéter, j'abrège ici des éloges que l'on trouvera ailleurs.

M. Daunou appartenoit à cette congi'égation religieuse d'où sont sortis les Lccointe et les Lelong ; il n'a point démenti sa docte origine : c'est un des plus savants continuateurs de YHistoire littéraire de la France. Dans ses divers mémoires on trouve à s'instruire. Il faut être en garde contre ce qu'il dit des souverains pontifes , lorsqu'il juge un pape du dixième siècle d'après les idées du dixhuitième. ÎM. Daunou paroit peu favorable à la moderne école.

M. de Saint-Martin , qui suit aussi les vieilles traces , a jeté par sa connoissance de la langue arménienne une vive lumière sur l'histoire des Perses.

Dans la Théorie du pouvoir civil et religieux , de M. de Bonald, il y a eu du génie; mais c'est une chose qui fait peine de reconnoître combien les idées de cette théorie sont déjà loin de nous. Avec quelle rapidité le temps nous entraîne ! L'ouvrage de M. de Bonald est comme ces pwamides, palais de la mort , qui ne servent au navigateur sur le Nil qu'à mesurer le chemin qu'il a fait avec les flots. Je ne sais comment classer M. Dulaure; il fut connu avant , pendant et après la révolution. Ses Descriptions des curiosités et des environs de Paris, .ses Singularités historiques , son Histoire critique de la noblesse , sont remplis de faits curieusement choisis.

Toutefois c'est de la satire historique et non de l'histoire : ou peut toujoiu-s montrer l'envers d'une société. 11 faut lire de IM. Dulaure son Supp'ément aux crimes de l'ancien comité du gouvernement, imprimé en 17^)5.

Malte-Brun , dans sa Géographie , a touché avec une grande sagacité et beaucoup d'instruction quelques origines barbares.

Le travail de M. Montlosier sur la féodalité est rempli d'idées neuves , exprimées dans un style indépendant qui sent son moyen âge. Si les anciens seigneurs des donjons avoient su faire avec une plume autre chose qu'une croix , ils auroient écrit comme cela , mais ils n'auroient pas vu si loin.

M. Lacrctelle a tracé l'histoire de nos jours avec raison , clarté , énergie. Il a pris le noble parti de la vertu contre le crime ; il déteste de la révolution tout ce qui n'est pas la liberté. Lui-même , acteur dans les scènes révolutionnaires , il a In-avé dans les rues de Paris les mitraillades d'un pouvoir plus heureux que celui qui vient d'expirer. On trouve aujourd'hui beaucoup d hommes qui savent écrire une cinquantaine de pages , et quelquefois un tome (pas trop gros), d'une manière fort distinguée ; mais des hommes capables de composer et de coordonner un ouvrage étendu, d'embrasser un système , de le soutenir avec art et intérêt pendant le cours de plusieurs volumes , il y en a très-peu: cela demande une force de judiciaire, une longueur d'haleine, une abondance de diction , une faculté d'application , qui diminuent tous les jours. La brochure et l'article du journal semblent être devenus la mesure et la borne de notre esprit.

L'ouvrage de M. Le;i;ontey sur Louis XIV présente le règne de ce prince sous un jour tout nouveau. Je crois cependant avoir fait à propos de cet ouvrage une observation nécessaire eu parlant du règne du grand roi.

M. Mazure a laissé une histoire écrite avec né gligeuce, mais elle a changé sous plusieurs rapports , ce que nous savions de Jacques II, et du rôle que joua Louis XIV daus la catastrophe du prince anglois. On n'a pas rendu assez de justice à M. Mazure. On puise dans son travail des reuseignemcnts qu'on ne trouve que là , et dont on cache ou l'on tait la source.

Une fenmie qui n'a point de rivale nous a donné, dans les Considérations sur les jirincipaux événements de la rerolution françoise , une idée de ce qu'elle auroit pu faire si elle eût appliqué son esprit à l'hiitoire. Les Considérations sont enipreinles d'un vif sentiment de gloire et de liberté. Quand l'auteur, parlant de l'abaissement du tiersétat sous l'ancienne monarchie , le montre au moment de l'ouverture des états-généraux , et s'écrie avec Corneille : « TS'ons nous levons alors ! « jamais citation ne fut plus éloquente. Mais Minn de Staël abhorre les tjrans, et tout oppresseur de li liberté , si grand qu'il soit, ne trouve en elle aucune sympathie.

Il faut lire dans les Considérations ce qu'elle raconte de Mirabeau: <i Tribun par calcul, ariston crate par goût , qui , en parlant de Coligny ,

PREFACE

" ajoutoit : Qui, par parenthèse étoit mon cousin, • tant il eherchoit l'occasion de rappeler qu'il étoit ■< bon gentilhoinnic. -^ Apres ma mort, disoit-il « encore , les factieux se partageront les lambeaux « de la monarchie. » Mme de Staèl termine de la sorte ces intéressants récits de ^Mirabeau : « Je « me reproche d'exprimer ainsi des regrets pour « un caractère peu digne d'estime; mais tant '< d'esprit est si rare, et il est malheureusement si « probable qu'on ne verra rien de pareil dans « le cours de sa vie , qu'on ne peut s'empêcher « de soupirer lorsque la mort ferme ses portes « d'airain sur un homme naguère si éloquent , si « animé , enfin si fortement en possession de la <i vie. »

Ces réflexions s'appliquent à Mme de Staël elle-même en changeant les premiers mots , ce qui les rend encore plus douloureuses. On ne se reprochera jamais d'e.xprimer des regrets pour le caraetlre de cette femme illustie ; il n'y eut rien de plus digne que ce caractère. La noble indc'pendance de M^ne de Staël lui valut l'exil et les persécutions qui ont avancé sa mort. Buonsparte apprit , et Buonaparte auroit dû le savoir, que le génie est le seul roi qu'on n'enchaine pasit un char de triomphe.

Je ne puis me refuser, comme dernière preuve du talent émincnt de M^o de Staël , à transcrire ce paragraphe sur la catastrophe de Robespierre : 11 On vit cet homme , qui avoit signé pendant plus « d'une année un nombre inouï d'arrêts de mort , «1 couché tout sanglant sur la table même où il ap- II posoit son nom à ses sentence; funestes. Sa mà- 11 choire étoit brisée d'un coup de pistolet; il ne Il pouvoit pas même parler pour se défendre , lui Il qui avoit tant parlé pour proscrire I »

On ne sauroit trop déplorer la fin prématurée de M""' de Staël: montaient croissoit; son style s'épuroit; à mesure que sa jeunesse pesoit moins sur sa vie , sa pensée se dégageoit de son enveloppe et prcuoit plus d'immortalité.

Sous le titre modeste: Dit Sacre des rois de France et des rapports de cette cérémonie arec la constitution de l'étal, aux différents âges de la monarchie , M. Clausel de Coussergues a écrit un \olurae qui restera: les amateurs de la clarté et des faits bien cla-sés sans prétention et sans verbiage y trouveront à se satisfaire.

M. Fiévéc a renfermé dans le cadre étroit de sa brochure intitulée : Des Ojnnions et des Intérêts, beaucoup d'idées neuves et d'aperçus ingénieux sur notre histoire.

J'ai parlé ailleurs de l'Histoire des Croisades; je me contenterai de dire ici que les traductions et les extraits des annalistes des Croisades , tant orientaux qu'occidentaux , ajoutés comme preuves aux

nouvelles éditions, sont un recueil extrêmement recommandable. M. ^iichaud s'est plac« dans son Histoire; il est allé, dernier croisé, à ce tombeau où je croyois avoir déposé pour toujours mon bâton de pèlerin.

L'Histoire de Pologne , arant et sous le roi Jean Sobieshi, de M. Salvandy, est un ouvrage grave bien composé. « Ce fut Sobieski, dit l'historien , Il dont le bras redoutable posa la borne que la Il domination des Osmanlis ne devoit plus franchir. Il Ce fut devant ses victoires que cette dernière in- II vasiou des Barbares , jusque-là toujours indomp- II table et menaçante , vint briser sa furie : elle n'a

11 fait depuis lors que retirer ses flots

Il Soldat et prince , tous ses jours s'écoulèrent dans Il le perpétuel sacrifice de ses penchants , de ses Il affections , de sa fortune , de sa vie , aux intérêts 11 de la Pologne. Lui seul sembloit , champion infa- II tigable, occupé à la défendre; ses efforts pour lui 11 conserver des lois et des frontières tiennent du « prodige. Cette passion domina le cours entier de Il son existence. Il réussit à dompter les ennemis « qui tenoient la république des Jagellons pressée Il et envahie de toutes parts , plus facilement qu'à Il vaincre ceux qu'elle portoit dans son sein. Ensuite Il il expira ; et , ce puissant soutien abattu , la Po- 11 logne mit en quelque sorte aussi le pied dans la Il tombe. Elle ne devoit plus , sous les successeurs Il de Jean III, qu'achever de mourir. »

Ce noble style se soutient pendant tout l'ouvrage; l'auteur a soin de remarquer l'influence que la France du dix-septième siècle exerçoit sur les destinées de l'Europe : comme si tous les grands hommes dévoient alors venir de la cour du grand roi , Sobieski avoit été mousquetaire de la maison militaire de Louis XIV. L' Histoire de l'Anarchie de Pologne, par Rulhières, fait pour ainsi dire suite à l'histoire de M. Salvandy : il ne faut ajouter à ces deux monuments ni l'appendice de M. Ferrand , ni celui que M. Daunou a substitué au travail de M. Ferrand , mais il faut y joindre de curieuses et piquantes brochures de M. de Pradt.

L'Histoire des François des dirers états , par ]\I. iNIonteil, suppose de grandes recherches. M. Monteil est , avec M. Capefigue , du petit nombre de ces jeune; savants qui n'écrivent aujouid'hui qu'après avoir lu : ils eussent été de dignes disciples de l'école bénédictine. Mais M. Montcil a été égaré par le goût du siècle, et par le funeste exemple qu'a donné l'abbé Barthélémy : la forme romanesque dans laquelle lauteur de YHistoirc des François a enveloppé ses études leur porte dommage : on dort l'engager , au nom de son propre savoir et de son véritable mérite , à la faire disparoitre dans les futures éditions de son ouvrage.

PRLFACE.

Le succès qu'a obtenu Yllistoire de la campagne de Kussie est uue preuve que l'on n'a pas besoin , pour intéresser le lecteur , de se placer dans un système. Des récits animés , un coloris brillant , des scènes mises îous les yeux dans tout leur mouvement et dans toute leur vie , voilii ce qui est de toutes les écoles , et ce qui fera vivre l'ouvrage de l^r. de Ségur.

Les ries des capitaines françois au moyen âge, par M. Mazas, ne peuvent être passées sous silence L'auteur n'a voulu raconter que l'exacte vérité; il a visité le théâtre où brillèrent les guerriers dont il peint les exploits : il a cherché sur les bruyères de ma pauvre patrie les traces de Du Guesclin. Je me souviens avoir commencé mes premières études dans le collège obscur de l'obscure petite ville où reposoit le cœur du bon connétable; j'étudiois un peu de latin, de grec et d'hébreu auprès de ce cœur qui n'avoit jamais parlé que françois : c'est une langue que le mien n'a pas oubliée. !\L Mazas croit avoirretrouvéle point du passage d'Edouard m à Blanque-Taque sur la Somme. J'aurois désiré qu'il eût dit si le gué est encore praticable , ou s'il se trouve perdu dans la mer, vis-à-vis le Crotoy, comme on le pense généralement.

J'oublie sans doute, et à mon grand déplaisir, beaucoup d'écrivains qui mériteroicnt que je rappelasse leurs ouvrages; mais les bornes d'une préface ne me permettent pas de m'étendre. Le public reproduira les noms qui échappent à ma mémoire et à la justice que je désirerois leur rendre.

Le temps où nous vivons a dû nécessairement fournir de nombreux matériaux aux mémoires. 11 n'y a personne qui ne soit devenu, au moins pendant vingt-quatre heures, un personnage, et qui ne se croie obligé de rendre compte au monde de l'influence qu'il a exercée sur l'univers. Tous ceux qui ont sauté de la loge du portier dans l'antichambre, qui se sont glissés de l'antichambre dans le salon , qui ont rampé du salon dans le cabinet du minisire ; tous ceux qui ont écouté aux portes , ont à dire comment ils ont reçu dans l'estomac l'outrage qui avoit un autre but. Les admirations à la suite, les mendicités dorées, les vertueuses trahisons, les égalités portant plaque, ordre ou couleurs de laquais, les libertés attachées au cordon de la sonnette, ont à faire resplendir leur loyauté, leur honneur, leur indépendance. Celui-ci se croit obligé de raconter comment , tout pénétré des dernières marques de la confiance de son maître, tout chaud de res embrassements , il a jure obéissance ù un autre maître; il vous fera entendre qu'il n'a trahi que pour trahir mieux; celui-là vous expliquera comment il approuvoit tout haut ce qu'il détestoit tout bas, ou comment il poussoit

aux ruines sous lesquelles il n'a pas eu le courage de se faire écraser. A ces mémoires tristement véritables viennent se joindre les mémoires plus tristement faux; fabri(iue où la vie d'un homme est vendue à l'aune, où l'ouvrier, pour prix d'un dîner frugal , jette de la bone au visage de la renommée qu'on a livrée à sa faim.

On se console pourtant en trouvant dans ce chaos de bassesse et d ignominie quelques écrits consciencieux, dont les auteurs s'attachent à reproduire sincèrement ce qu'ils ont vu et ce qu'ils ont éprouvé. Le travail de ces auteurs doit être considéré comme de précieux renseignements historiques; MM. de Las Cases et Gourgaud doivent être crus quand ils parlent du prisonnier de Sainte-Hélène.

ÎSon seulement M. Carrel a publié Y Histoire de la contre-révolution en Angleterre sous Charles il. et Jacques U , histoire écrite avec cette raàle simplicité qui plaît avant tout; mais, eu rendant compte de divers ouvrages sur l'Espagne , il a donné lui-même une notice hors de pair. On y trouve une manière ferme, uue allure décidée, quelque chose de franc et de courageux dans le stjle, des observations écrites à la lueur du feu du bivouac, et des étoiles d'un ciel ennemi , entre le combat du soir et celui qui reconmencera à la diane. « La narration d'un brave exjyérimcnté , dit Gaspar de « Tavannes, est différente des contes de celui (pu « 7i'a jamais eu les mains ensanglantées de ses <■' fiers ennemis sur les plaines armées. « On sent dans M. Carrel une opinion fixe qui ne l'empêche pas de comprendre l'opinion qu'il n'a pas, et d'être juste envers tous. Si le simple soldat, sans instruction , sans moyen de fixer ses pensées , est intéressant dans les récits des assauts qu'ilaUvrés, des pays qu'il a battus , l'homme d'éducation et de mérite, devenu soldat volontaire pour une cause dont il s'est passionné, a bien d'autres moyens de faire passer ses sentiments dans les âmes auxquelles il s'adresse. Qu'où se figure un François errant sur les montagnes d'Espagne, allant demander aux pasteurs dont il croit défendre la liberté une hospitalité guerrière; dans cette intimité d'une vie d'aventures et de périls, il surprendra le secret des mœurs, et mettra sous vos yenx une société qu'aucun autre historien ne vous auroit pu montrer. J'ai traversé l'Espagne, j'ai rencontré ces Arabes chrétiens, auxquels la liberté politique est si indifférente, parce qu'ils jouissent de lindépendance individuelle, et je n'ai retrouvé le peuple que j'ai vu que dans le récit de M. Carrel.

L'auteur trace rapidement le tableau de la guerre de Catalogne en 1821; il représente le courage de Mina , et la marche de cet habile chef dans les montagnes, rs'ous tous qui, dispersés par les orages de

PREFACK.

notre patrie , avons porté le havresac et le mousquet en défense de uotre propre opinion pour des causes étrangères , nous éprouvons un attendrissement de soldat et de malheur à la lecture de cette histoire si bien contée , et qui semble être la nôtre.

« Les passions qui ont fait la guerre dT.spagne , «dit M. Carrel, sont maintenant assez effacées « pour qu'on puisse se promettre dinspirer quelque « intérêt en montrant, au milieu des montagnes de u la Catalogne, sous l'ancien uniforme françois, « des soldats de toutes les nations ralliés à l'ascen- " dant d'un grand caractère, marchant où il les <i menoit, souffrant et se battant sans espoir d'être « loués ni de rien changer , quoi qu'ils fissent , à « l'état désespéré de leur cause, n'a\ant d'autre « perspective qu'une fin misérable, au milieu d'un <' pavs soulevé contre eux, ou la mort des espla- « nades s'ils échappoient à celle du champ de ba- V taille. Telle fut pendant de longs jours la situation « de ceux qui, partis de Barcelone peu de temps i' avant la capitulation de cette place, allèi-ent suc- « comber avec Pachiarotti devant Figuièros, après <' quarante-huit heures d'un combat dont lachar- " uement prouva que c'étoient des François qui « combattoient de part et d'autre. Ce combat devoit «' finir par l'extermination du dernier de ceux qui, « au milieu de l'Europe de l82.3,avoient Oié mettre " la flamme tricolore au bout de leur lance , et rat- " tacher à leur schako la cocarde de Fleurus et de

" Zurich Ce n'est rien que la destinée de quel-

« ques hommes dans de tels événements ; mais I' combien d'autres événements il avoit fallu pour « que ces hommes de toutes les parties de l'Eui-ope « se rencontrassent, anciens soldats du même ca- " pitaine, venus dans un pays qu'ils ne connois- " soient pas, défendre une cause qui se trouvoit •' être la leur !.... Les choses, rions leurs conti- " miellés et fatales transfonnaiions, n'eulraincnt « point avec elles toutes les intelligences ; elles ne u domptent point tous les caractères aveciine égale " facilité, elles ne prennent pas même soin de « tous les intérêts : c'est ce qu'il faut comprendre , " et pardonner quelque chose aux protestations qui « s'elhent en faveur du passé. Quand une époque <• est finie , le moule est brisé . et il suffit à la Pro- « ridence qu'il ne se puisse refaire; mais des débris " restés à terre , il en est quelquefois de beaux à 0 contempler. »

J'ai souligné ces dernières lignes : l'honmie qui a pu les écrire a de quoi sympathiser avec ceux qui ont foi en la Providence, qui respectent la religion du passé, et qui ont aussi les veux attachés sur des débris.

Au surplus les temps où nous vivons sont si fort

des temps historiques, qu'ils impriment leur sceau sur tous les genres de travail. On traduit les anciennes chroniques , on publie les vieux manuscrits. On doit à M. Guizot la Collection des mémoires relatifs à l'histoire de France , depuis la fondalion de la monarchie française jusqu'au treizième siècle. Je ne sais si des traductions de nos anualci latines, tout en favorisant l'histoire , ne nuiront pas à l'historien; il est à craindre qu'en ouvrant le sanctuaire des faits aux ignorants et aux incapables nous ne l'.ous trouvions inondés de Tite-Lives et de Thucydides aux gages de quelque libraire. 11 u'en est pas ainsi de la mise en lumière des originaux ; on ne sauroit trop louer M. le marquis de Fortia de nous avoir donné le texte des Annales du Hainaut, par Jacques de Guise. Il faut remercier M. Buchon de l'édition de son Froissard et de celles de ses autres chroniques. M. Crapelet, M. Pluquet, M. Meon, AL Barrière, ont montré leur dévouement .'i la science : le pi-eniier a publié Y Histoire du châtelain de Coucy, le second le roman de Rou , le troisième le romau de Henart. le quatrième les Mémoires de Loménie. Ces mémoires contiennent des anecdotes sur les derniers moments de Mazarin; ils achèvent de faire connoitre les personnages que M. le marquis de Sainte-Aulaire a remis en scène avec tant de bonheur dans son Histoire de la Fronde.

Tout prend aujourd'hui la formo de l'histoire polémique, théâtre , roman , poésie. Si nous avons le liichelieu de M. Victor Hugo, nous saurons ce qu'uu génie à part peut trouver dans une route inconnue aux Corneille et aux Racine. L'Ecosse voit renaître le moyen âge dans les célèbres inventions de Walter Scott. Le l\'ouveau-Monde,qui n'a d'autres antiqtùtés que ses forêts, ses Sauvages, et sa liberté vieille comme la terre, a trouvé dans M. Cooper le peintre de ces antiquités. >'ous n'avons point failli eu ce nouveau genre de littérature : une foule d'hommes de talent nous ont donné des tableaux empreints des couleurs de l'histoire. Je ne puis rappeler tous ces tal)l aux, mais deux s'offrent ence uioment même à ma mémoire : l'un , de M. Mérimée, représente les mœurs à l'époque de la Saint- Barihélcray; l'autre, de M. Latouche, met sous nos yeux une des réactions sanglantes de la contre-révolution napolitaine. Ces vives peintures rendront de plus en plus difficile la tache de l'historien. Au treizième siècle la chevalerie historique produisit la chevalerie romanesque, qui marcha de pair ave(! elle; de notre temps la véritable histoire aura sou histoire fictive, qui la fera disparoitre dans son éclat, ou la suivra comme son ombie.

Sous le simple titre de chansonnier , un homme est devenu un des plus grands poètes que la France ait produits: avec un génie qui tient de La For-

l'Uia>AC!i.

laine et (rilorncc, il a chanto, lorsciu'il l'a voulu , coiiimo Tacite écrivoit:

Vous avp/. vil tomber la gloire

D'un llioii trop insnll»^ ,

Qui prit l'autel (1<^ la Victoire

P(jiir l'aiild de la Liberté.

Vingt nations ont poussé de Tho.-silc .Tnsi|n'en nos murs l(Mliar injnri'nx.

Ah I sins regrets , mon àiiie , partez vite En souriant , remontez dans les cieiu.

Cherchez an-dessns des orages Tant de François morts à propos Qui , se dérobant aux outrages , Ont au ciel porté leurs drapeaux.

Pour conjurer la foudre ipi'on irrite.

Unissez-vous à tous ces demi-dieux :

Ah ; sans regrets , mon âuic, partez vite , elc

Un conquérant , dans sa fortune allière , Se lit un jeu des sceptres et des lois , Et de ses pieds on [leut voir la (loiissière Empreinte encor sur le bandeau des rois.

Le poëte n'est peut-être pas tout à fait aushi heureux quand il chante les rois sur leur trône , à moins que ce 'ne soit le roi d'Yvetot. Eu général M. de Béranger a pour démon familier nue de ces muscs qui pleurent en riant, et dont le malheur lait grandir les ailes.

Les fondateurs de notre école moderne historique réclament à présent toute notre attention.

J'ai déjà dit que M. de Barante avoit créé l'école descriptive. J'ai rendu coinptc au public de VHistnlre des Durs de. Bourgogne; on trouvera mon opinion consignée dans le dix-huitième volunse de ces OEtivres complètes. Aujourd'hui, en parcourant sa carrière nouvelle , peu importent sans doute à M. de Barante des éloges littéraires : qu'il me soit permis de regretter cette Histoire du Parlement qu'il nous promettoit. Peut-être la continuera-t-il, si jamais il est enlevé aux affaires : les lettres sout l'espérance pour entrer dans la vie, le repos pour en sortir.

MM. Thiers et Mignet soat les chefs de l'école fataliste, MM. Thierry , Guizot et Sismondi, les grands réformateurs de notre histoire générale : je m'arrête d'abord à ces derniers.

Enjoignant, pour les faits, l'histoire d'Adrien de Valois aux observations de MM. Thierry, Guizot et Sismondi , il n'y a presque plus rien à dire touchant la première et la seconde race de nos rois.

Les Lettres de M. Thiarry sur l'Histoire de France, ouvrage excellent, rendent à un temps défiguré par notre ancienne école son véritable calaclére. jM. Thierry, comme tous les honnnes doués de conscience, d'un talent vrai et progressif, a corrige ce qui lui a paru douteux dans les premières éditions de sa belle et savante Histoire delà ronqvcle (IrrAvghierre , et dans ses Lettres sur l'Histoire de France. Quelques-unes de ses opinions se sont modifiées, l'expérience est venue réviser des jugements un peu absolus. Ou ne sauroit trop déplorer l'excès de travail qui a privé M. Thierry de la vue. Espérons qu'il dictera longtemps à ses amis, pour ses admirateurs (au nombre desquels je demande la première place) , les pages de nos annales : l'histoire aura son flomère comme la poésie. Je retrouverai encore l'occasion de parler de M. Thierry dans cette préface , de même que j'ai été heureux de le citer et de m'appuyer de son autorité dans ces Etudes historiques.

Le cours d'histoire de M. Guizot, en ce qui concerne la seconde race, est d'un haut mérite. Ou peut ne pas convenir, avec le docte professeur, de quelques détails; mais il a aperçu 3 avec une raisoii éclairée, les causes générales de la décomposition e* de la recomposition de l'ordre social aux huitiènie et neuvième siècles. Il a aussi de curieuses leçons sui'la littérature civile et religieuse, et une foule de choses justes , bien observées , et écrites avec impartialité. M. Guizot est remplacé dans sa ch ire par un des jeunes écrivains de notre époque, qui s'annonce avec le plus d'éclat à la France, M. Saiut- IMarc (iirardin : tant cette France est inépuisahle eu talents !

M. Sismondi, connu par son Histoire des rèpnbUqucs italiennes , est un étranger de mérite qiû s'est consacré avec un dévouement honorable pour nous à notre histoire. Trop préoccupé , peut-être , des idées modernes, il a trop jugé le passé d'après le présent: un peu d'huîueur philosophique, bien naturelle sans doute, lui a fait traiter sévèrement quelques honnnes et quelques règnes; mais il a vu , un des premiers, le parti que les peuples po:ivoicnt tir.r même de leurs crhnes. Les élucubrations de ce savant aunali)-te doivent êtres lues avec précaution , mais étudiées avec fruit.

D'accord avec les écrivuins que je viens de nommer, sur presque tous les faits qu ils ont redressés dans nos historiens de l'ancienne école, tels que la ressemblance que ces historiens ctabhssoient enlro l3s Franlis et les François , le prétendu affranchissement des communes par Louis-le-Gros, etc., il y a pourtant quelques poiuts où je suis Ibrcé de différer de ces n)aîtres.

L'inexorable histoire repousse les systèmes les

rRiîFAGE.

plus ingénieux , lorsqu'ils ne sont pas appuyés sur des documents authentiques.

On parle comme de la plus grande découverte de l'école moderne d'une seconde inrasion des Franhs, c'est-à-dire d'une invasion des Franks d'Austrasie <Ians le loyaumc des Franks de Neustric; invasion (jui seroit devenue la cause de l'élévation de la seconde race.

Pour avancer une pareille nouvenuté, il faut, ce me semble, autre chose que des conjectures. Produit-on des passages inédits , des chartes , des diplômes inconnus jusqu'ici ? ÎNon; rien de positif n'est cité au soutien d'une assertion dont les preuves changeroicnt les trois premiers siècles de notre histoire. On est réduit à chercher sur quelle apj)arence de vérité est appuyé un fait dont foutes les chroniques devroient retentir. Quoi ! une seconde invasion des Franks auroit'été tout à coup découverte au dix-neuvième siècle , sans que persoiine en eût entendu parler auparavant? Psi les Bénédictins, ni les savants de l'Académie des Inscriptions, ui des hommes comme DuTillet , Duchesne, Baluze , Bignon , Adrien de Valois , ni tous les historiens rie France, quelle qu'ait été la diversité de leurs opinions et de leurs doctrines , ni des critiques tels que Scaliger, Du Plessis, BuUet, Bayle, Secousse, Gibert, Fréret, Lebœuf, ni des publicistes tels queBodin, IMably , ]\Iontesquieu , n'auroieut rien vu? Cela seul mi feroit douter , moi qui ne puis avoir aucune as- .surance en mes lumières. 11 y a cependant trente ans que je lis, la plume à la maiu, les documents de uolre histoire, et je n'ai aperçu aucune trace de l'événement qui auroit produit une si grande révolution.

Toujours prêt à reconnoitre la supériorité des autres et ma propre foiblesse, cédant peut-èire trop vite aux conseils et aux critiques, je me suis débattu contre moi-même, afin de me convaincre d'une chose que les faits me dénioient. Peppin de Iléristal , duc d'Austrasie, conduisant l'armée austrasienne, défait Thierry III, roi de ÎNeusirie, et s'empare de toute l'autorité sous le nom de llaire du Palais , vers l'an (i9U. Est-ce cela qu'on auroit qualifié de seconde invasion des Franks?

Mais depuis rétal)lissement des Franks dans les Gaules, depuis Khlovigh jusqu'à Peppin, chef de la seconde race, les royaumes des Franks a\ oient été sans cesse en hostilité les uns contre les autres; effet inévitable du partage de la succession royale, qui se reproduisit soiis les descendants de Charlemagne. Ainsi s'étoient formés et avoient disparu tour à tour les royaumes de ^letz, de Soissons, d"f:rléans de Paris, de Bourgogne, d'Aquitaine, .l'ai bien peur qu'on n'ait pris pour une nouvelles invasion des Franks une guerre civile de plus entre les tribus frankes.

11 ne me paroit pas démontré davantage que les Franks d'Austrasie fussent plus nombreux , et eussent mieux conservé le caractère salique que les Franks neustriens. Les Franks de la INcustrie ne s'étendoient guère outre-Loire; le pays au-delà de ce fleuve reconnoissoit à peine leur autorité , et ils étoient obligés d'y porter leurs armes: M. Thierry lui-même cite un exemple des ravages passagers qu'ils y commettoient. Qu'avoient, pour le courage et les mœurs des Franks, les cités gallo-romaines situées entre la Somme, la Seine et la Loire, de plus amollissant que celles qui couvroient les rives de la Meuse, de la Moselle et du K.hin? Paris étoit un misérable village, tandis que Cologne, Trêves, Mayence , Spire , Strasbourg , Worms , étoient des cités fameuses par les monuments dont leurs anciens maîtres les avoient ornées. D'après M. Guizot, les Franks devinrent propriétaires plus promptement dans l'Austrasie que dans la TSeustrie : c'est là que l'on trouve , selon lui , les plus considérables de ces habitations qui devinrent des châteaux. La remarque est juste; mais ces châteaux n'étoient pas l'ouvrage des Franks. Les derniers empereurs avoient permis aux sujets et aux citoyens romains <!e fortifier leurs demeures particulières; les habitations fortifiées de l'Austrasie n'étoient que des propriétés anciennement données aux vétérans légionnaires chargés de la défense des rives du Rhin, de la Meuse et de la Moselle, d'ofi leur étoit venu le nom de Hijyuaires. Les Franks neustriens n'étoient ni plus énervés ni moins braves que leurs compatriotes; oa n'aperçoit en histoire aucune différence entre un Frank de Soissons , de Paris et d'Orléans , et un Frank de Metz , de Mayence et de Cologne. Ce furent des Franks neustriens comme des Franks austrasieus qui vainquirent les Arabes à Tours et les Saxons en Germanie, sous les Peppin et sous Charles-le-Martel. Les rois ou chefs de la jN'eustrie parloient le langage germanique, comme les rois ou chefs de l'Austrasie; leurs peuples seuls différoient de langage.

Remarquez enfin que Charles , duc de la Basse- Lorraine , oncle de Louis V , ayant fait hommage il l'empereur Othon de son duché, fut déclaré indigne do régner sur les Franks; et Charles étoit de la race de Charleniagne. Ce seroit donc les Franks austrasieus qui auroient renié la race qu'ils avoient élevée sur le pavois; ils auroient choisi un roi parmi les Franks neustriens vaincus , pour le mettre à la place d'un chef sorti des Frauks austi-asiens vainqueurs.

Tels sont mes doutes; ils expliqueront pourquoi , en admettant, relativement aux deux premières races, la plupart des opinions de l'école moderne, j'ai rejeté la seconde invasion des Franks. Je suis

PKEFACE.

persuadé que les hommes habiles , dont je Départage pas sur ce poiut le sentiment, examineront eux-mêmes de plus près un fait d'une nature si grave. Peut-être à leur tour me reprocheront-ils mes hardiesses quand ils me verront hésiter sur la signification que l'on donne au mot frank , ne me tenir pas bien assuré qu'il y ait eu jamais une ligue de peuples germaniques connue sous le nom de franhs , à cause même de leur ronféûcration.

Passons aux écrivains de l'école moderne du système fataliste.

Deuxdecesécrivans attirent particulièrementl'attention : unis entre eux du triple ben de l'amitié, de l'opinion et du talent, ils se sont partagé le récit des fastes révolutionnaires. M. ^iignet a resserré dans un ouvrage court et substantiel le récit que ^l. Thiers a étendu dans de plus larges limites. On trouve dans le premier une foule de traits tels que ceuxci ; « Les révolutions qui emploient beaucoup de « chefs ne se donnent qu'à un seul. « — « En ré- " volution tout dépend d'un premier refus et d'une " première lutte. Pour qu'une innovation soit paci- « fique, il faut qu'elle ne soit pas contestée; car « alors, au lieu de réformateurs sages et modérés, « on n'a plus que des réformateurs extrêmes et inu flexibles... D'une main ils combattent pour défen- « dre leur domination; de l'autre ils fondent leur « système pour la consoHder. »

Le portrait de Danton est supérieurement tracé :

• Danton, dit l'auteur, étoit uu révolutionnaire gi- " gantesque... Danton, qu'on a nommé le Mira- « beau de la populace, avoit de la ressemblance « avec ce tribun des hautes classes... Ce puissant <■ démagogue offroit un mélange de vices et de quali- « tés contraires. Quoiqu'il se fût vendu à la cour, » iln'étoit pourtant pas vil, car il est des caractc- " res qui relèvent jusqu'à la bassesse... Une révo- " lution à ses yeux étoit un jeu où le vainqueur, " s'il en avoit besoin, gagnoit la vie du vaincu, n La lutte de Robespierrecontre Camille Desmoulins et Danton est représentée avec un grand intérêt, et l'historien entremêle son récit des discours et des paroles de ces hon)mes de sang. Danton , au moment de périr, pesoit ainsi ses destins: «J'aime « mieux être guillotiné que guillotiueur; ma vie « n'en vaut pas la peine, et l'humanité m'ennuie. » On lui conseilloitde partir: "Partir! est-ce qu'on

• emporte sa patrie à la semelle de sonsouber?» Enfermé dans le cachot qu'avoit occupé Hébert, il disoit : <i C'est à pareille époque que j'ai fait insti- •• tuer le tribunal révolutionnaire; j'en demande « pardon à Dieu et aux hommes; mais ce n'étoit pas « pour qu'il fût le fléau de l'humanité. « Interrogé par le président Dumas, il répondit : « Je suis

• Danton; j'ai trente-cinq ans; ma demeure sera

>' bientôt le néant. » Condamné, il s'écria : « J'en- " traîne Robespierre; Robespierre me suit. » Ici la terreur n passé dans le récit de l'historien.

L'auteur, parlant de la mort de Robespierre, dit : « Il faut , homme de faction, qu'on périsse par Il les échafauds, comme les conquérants par la t' guerre. >i C'est l'éloquence appliquée à la raison.

-M. ]\Iiguet a tracé une esquisse vigoureuse; M. Thiers a peint le tableau. Je mettrai particuhèrement sous les yeux de mes lecteurs la mort de Mirabeau et celle de Louis XVI, d'autant plus que l'auteur, n'ayant pas à représenter des personnages plébéiens, objets de ses prédilections, admire pourtant : la vérité de sa conscience et de son talent l'emporte en lui sur la séduction de son système. Je seus moi-même que , si j'avois à parler comme historien de Mirabeau et de Louis XVI, je Scrois plus sévère que M. Thiers : jedemanderoissi tous les vices du premier étoieut ceux d'un grand politique, si toutes les vertus du second étoieut celles d'un grand roi. « Mirabeau, dit l'auteur, et l'on ne " sauroit mieux dire, Mirabeau, dans cette occasion, ■< fra|)pa surtout par son audace; jamais peut-être il « n'a voit plus imp(Tieusement subjugué l'assemblée. " Mais sa fin approchoit , et c'étoient là ses derniers " triomphes

" La philosophie et la gaieté se partagèrent ses « derniers instants. Pâle , et les yeux profondément « creusés, il paroissoit tout différent à la tribune, « et souvent il étoit saisi de défaillances subites. « Les excès de plaisir et de travail, les émotions de ' la tribune, avoient usé en peu de temps cette exi- " stenec si forte... Une dernière fois il prit la parole •t à cinq reprises différentes, il sortit épuisé, et ne " reparut plus. Le lit de mort le reçut et ne le rendit « qu'au Panthéon. Il avoit exigé de Cabanis qu'on « n'appelât pas de médecins; néanmoins on lui dés- « obéit; ils trouvèrent la mort qui s'approchoit , < et qui déjà s'étoit emparée des pieds : la tête fut la « dernière atteinte, comme si la nature avoit voulu " laisser briller son génie jusqu'au dernier instant. ■' Un peuple immense se pressoit autour de sa de- « meure, et encombroit toutes les issues dans le

" plus profond silence

■> Mirabeau fit ouvrir ses fc'nêtres : Mon ami , dit-il * à Cabanis , je niourrai aujourd'hui : il ne reste « plus qu'à s'envelopper de parfums , qu'à se cou- " ronner de fleurs , qu'à s'environner de musique , " afin d'entrer paisiblement dans le sommeil éter- " nel. Des douleurs poignantes interronipoient de « temps en temps ces discours si nobles et si ail- « mes. Vous aviez promis, dit-il à ses amis, de m'é- « pargner des souffrances inutiles. En di.-ant cela il " demande de l'opium avec instance. Couune on le « lui refusoit , il l'exige avec sa violence accoutu-

PUtFACi:.

mée. Pour le satisfaire, oa le trompe, et on lai présente une coupe, eu lui persuadant qu'elle contient de l'opium. Il la saisit, avale le breuvage qu'il croit mortel, et piiroît satisfait. Un instant après il expire. C'étoit le 20 avril 1791. L'Asscmblt-e interrompt ses travaux, un deuil général est ordonné, des funérailles magnifiques sont préparées. On demande quelques députés. Nous irons tous, s'éeriérent-ils. L'église de Saiute-Genevicve et érigée en Panthéon, avec cette inscription qui n'est plus à l'instant où je raconte ces faits :

AIX r.RAXDS IIOMIISS LA PATRIE ll^C0^^0IS.SA^TE.

L'inscription est replacée : y restera-t-elle ? Qui sait ce que renferme l'avenir? Qui connoit les grands hommes et qui les juge? Je ne veux rien poursuivre sous le couvercle d'un cercueil ; quand la mort a appliqué sa main sur le visage d'un homme, il ne reste plus d'espace à l'insulte; mais les passions politiques sont moins scrupuleuses, et pourvu qu'une révolution dure quelques années, il est peu de gloires qui soient en sûreté dans la tombe. En comparant le récit de M. Thiers à celui de Mme (Je Staël, on pourra taisir quelques-uns des secrets du talent.

Passons à la mort de Louis XVL L'innocence de la victime s'emparant du génie de l'auteur, le subjugue et se reproduit tout entière dans ces élo- <|nentes paroles :

<i Dans Paris régnoit une stupeur profonde; " l'audace du nouveau gouvernement avoit pro- < duit l'effet ordinaire que la force produit sur les " masses; elle les avoit paralysées et réduites au ' silence. Le conseil exécutif étoit chargé de la dou- " loureuse mission de faire exécuter la sentence. " Tous les ministres éloient réunis dans la salle de « leur séance et comme frappés de consternation.

• Le tambour battoit dans la capitale; tous ceux " qu'aucune obligation n'appeloit à figurer dans

• cette terrible journée se cachoient chez eux. Les ' portes et les fenêtres étoient fermées , et chacun « attendoit chez soi le triste événement. A huit •■ heures, le roi partit du Temple. Des officiers de ■' gendarmerie étoient placés sur le devant de la " voiture. Ils étoient confondus de la piété et de " la résignation de la victime. Une multitude ar- " mée formoit la haie. La voiture s'avançoit lente- <■ ment au milieu du silence universel. Ou avoit " laissé un espace vide autour de l'échafaud. Besca- ■ nons environnoient cet espace, et la vile populace, « toujours prête à outrager le génie , la vertu , et

• le malheur, se pressoit dcrrici-e les rangs des fc-

" dérés, et dounoit seule quelques signes estérieurs « de satisfaction. »

Les campagnes d'Italie forment dans l'ouvrage de M. Thiers uu épisode à part, qui suffiroit seul pour assigner à l'auteur un rang élevé parmi les historiens.

Après cet hommage sans réserve rend a aux chefs de Técole politique fataliste, il me sera peutêtre loisible de hasarder des réflexions sur leur système , parce qu'on en a étrangement abusé.

Les écoliers, comme il arrive toujours, n'ayant point le talent des maîtres , croient les surpasser en exagérant leurs principes. Il s'est formé une petite secte de théoristes de terreur, qui n'a d'autre but que la justification des excès révolutionnaires ; espèces d'architectes en ossements et en tètes de morts, comm.e ceux qu'on trouve à Rome dans les catacombes. Tantôt les égorgements sont des conceptions pleines de génie, tantôt des drames terribles dont la grandeur couvre la sanglante turpitude. On transforme les événements en personnages; on ne vous dit pas: « Admirez Marat, « mais, " admirez ses œuvres ; « le meurtrier n'est pas beau , c'est le meurtre qui est divin. Les membres des comités révolutionnaires pouvoient être des assassins publics, mais leurs assassinats sont sublimes, car voyez les grandes choses qu'ils ont produites. Les hommes ne sont rien; les choses sont tout, et les choses ne sont point coupables. On disoit autrefois : " Détestez le crime et pardonnez au criminel; » si l'on en croyoit les parodistes de MM. Thiers et Mignct, la maxime seroit renversée, et il faudroit dire : « Détestez le criminel et pardonnez.... que « dis-je, pardonnez! aimez , révérez le crime ! »

D faut que l'historien dans ce système raconte les plus grandes atrocités sans indignation, et parle des plus hautes vertus sans amour; que d'un œil glacé il regarde li société comme soumise à certaines lois irrésistibles, de manière quechaque chose arrive comme elle devoit inévitablement arriver. L'innocent ou l'homme de génie doit mourir, non pas parce qu'il est innocent ou homme de génie , mais parce que sa mort est nécessaire et que si vie mettroit ob tacle à un fait général placé daus la série des évéuements. La mort ici n'est rien; c'est l'accident plus ou moins pathétique : besoin (toit que tel individu disparût pour lavancenieut de telle chose, pour l'accomplissement dételle vérité.

n y a mille erreurs détestables dans ce système.

La fatalité, introduite dans les aflaires humaines , n'auroit pas même l'avantage de transporter à Ihistoire l'intérêt de la fatalité tragique. Qu'un personnage sur la scène soit victime de l'inexorable destin; que, malgré ses vertus, il périsse : quelque chose de terrible résulte de ce ressort mis en mo:i-

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