PU L FA CE
Voilà d'abord la grande l)aso sur laquelle il nous faut asseoir notre admiration: honneur à l'équité révolutionnaire ! honneur à la justice de la caverne ! ^Maintenant , compulsons les actes émanés de cette justice. Le républicain Pruclho]nnie , qui ne haïssoit pas la révolution , et qui a écrit lorsque le sang étoit tout chaud , nous a laissé six volumes de détails. Deux de ces .six volumes sont consacrés à un dictionnaire où chaque cri mi ne/ se trouve inscrit à i-A lettre alphabétique, avec ses nom , prénoms, dge, lieu de naissance , qitolitc, dominle , profession, date et motif de la condamnation, jour ctlieHdel'exéculion.Onytvomc parmi les gudlotinés dis-huit mille six cent treize victimes ain i réparties :
Cî-devant nobles 1.278
Femmes idem ^ÔO
Femmes de laboureurs et d'arlisaiis. . . . Ij^fi"
«eligieuses 350
Prêlres ^'3ô
Hommes non nobles de divers états. . . . <5,653
Total 18,CI3
Femmes mortes par suites de couclii s prématurées 3,400
Femmes enceintes et en couches „■''**'
Fenunes tuées dans la Vendée 13.000
Enf.tnts id. id 22.000
Morts dans la Vendée 900,000
yiclimes sous le proconsulat de Carrier, à
NanUs 52,000
I Enfants fusillés f'OO
Jd. noyés 1.500
Femmes fusillées 26 i
Id. noyées 500
', Prêtres fusillés •'.OO
Id. noyés ''"0
Nobles noyés. ....... 1/<00
, Artisans ?a!€m. ....... 3.300
Victimes à Lyon 31,000
Dans ces nombres ne sont point compris les massacrés à Versailles , aux Carmes, à l'Abbaye , à la glacière d'Avignon , les fusillés de Toulon et de Marseille après les sièges de ces deux villes , et les égorgés de la petite ville provençale de Bédoin , dont la population périt tout entière.
Pom- l'exécution de la loi des suspects ,du2l septembre 1793, plus de cinquante mille comités révolutionnaires furent installés sur la surface de la France. D'après les calculs du conventionnel Cambon, ils coiitoient annuellement cinq cent qiiatreving-onze millions (as.siguats). Chaque membre de ces comités recevoit trois francs par jour, et il; «■toient cinq cent quarante mille ; c'étoient cinq cent quarante mille accusateurs ayant droit de dési-
gner il la mort. A Paris .«seulement, on comptoit soixante comités révolutionnaires ; chacun d'eux avoit sa prison pour la détention des suspects.
Vous remarquerez que ce ne sont pas seulement des nobles, àes prêtres , des religieux, qui figurent ici dans le registre mortuaire; s'il ne s'agissoit que de ces gens-là , la terreur seroit véritablement la vertu: canaille l sotte espèce! Jlais voilà dix-huit mille neuf cent vingt-trois hommes non nobles, de divers états, et deux mille deux cent trente et une femmes de laboureurs ou d'arti.^ans , deux mille enfants guillotinés, noyés et fusillés : à Bordeaux, on exéculoit pour crime de négociantisme. Des femmes! mais savcz-vous que dans aucun pays, dans aucun temps , chez aucune naiioa de la terre , dans aucune proscription politique les femmes n'ont été livrées au bourreau, si ce n'est quelques tètes isolées à Home sous les empereurs, en Angleterre sous Henri VIII, la reine Marie et Jacques II? La terreur a seule donné au monde le lâche et impitoyable spectacle de l'assassinat juridique des femmes et des enfants en masse.
Le Girondin Riouffe , prisonnier avec Vergniaux, madame Roland et leurs amis à la Conciergerie, rapporte ce qui suit dans ses Mémoires d'un détenu : « Les femmes les plus belles , les plus jeunes, " les plus intéressantes , tomboicnt pèle-méle dans « ce gouffre (l'Abbaye), dont elles sortoient pour « aller par douzaines inonder l'échafaud de leur « sai]g.
« On eût dit que le gouvernement étoit dans les « mains de ces hommes dépravés qui , non contents (i d'insulter au sexe par des goûts monstrueux , lui « vouent encore une haine implacable. De jeunes <i femmes enceintes , d'autres qui venoient d'accou- « cher et qui étoient encore dans cet état de foiblesse « et de pâleur qui suit ce grand travail de la nature " qui seroit respecté par les peuples les plus sau- " vages ; d'autres dont le lait s'étoit arrêté tout « a coup, ou par frayeur, ou parce qu'on avoit ar- « raché leurs enfants de leur sein , étoient jour et « nuit précipitées dans cet abime. Elles arrivoient « !r,:înées de cachots en cachots , leurs foibles mains « comprimées dans d'indignes fers : on en a vu qui « avoient un collier au cou. Elles entroient, les « unes évanouies et portées dans les bras des gui- « chetiers qui en rioient , d'autres en état de stupé- « faction qui les rendoit comme imbéciles : vers les « derniers mois surtout (avant le 9 thermidor), c'é- " toit l'activité des enfers : jour et nuit les verrous " s'agitoient; soixante per.onnes arrivoient le soir " pour aller à l'échafaud le lendemain; elles étoient « remplacées par cent autres, que le même sort » attcndoit le jour suivant.
« Quatorze jeunes filles de Verdun , d'une can-
PREFASli.
deur sans exemple , et qui avoienl l'air de jeunes vierges préparées pour une fête publique , furent menées ensemble à l'échafaud. Elles disparurent tout à coup et furent moissonnées dans leur printemps : la cour des femmes avoit l'air, le lendemain de leur mort , d'un parterre dégarni de ses fleurs par un orage. Je n'ai jamais vu parmi nous de désespoir pareil à celui qu'escit;» cette barbarie.
« Vingt femmes du Poitou, pauvres paysannes pour la plupart, furent également assassi née •: ensemble. Je les vois encore , ces malheureuses victimes, je les voir étendues dans la cour de la Conciergerie, accablées de la fatigue d'une longue route et dormant sur le pavé... Au moment d'aller au supplice, ou arracha du sein d'une de ces infortunées un enfant qu'elle nourrissoit , et qui , au luoment même , s'abreuvoit d'un lait dont le bourreau alloit tarir la source : o cris de la douleur maternelle, que vous fûtes aigus, mais sans effet Quelques femmes sont mortes dans la charrette , et on a guillotiné leurs cadavres. TV'ai-je pas vu, peu de jours avant le 9 thermidor, d'autres femmes traînées à la mort? elles s'étoient déclarées enceintes.... Et ce sont des hommes, des François , à qui leurs philosophes les plus éloquents prêchent depuis soixante années l'humanité et la tolérance
. . . Déjà un aqueduc immense qui devoit voitu- 1 rer du sang avoit été creusé à la place Saint- Antoine. Disons-le, quelque horrible qu'il soit ' de le dire , tous les jours le sang humain se pui- 1 soit par seaux , et quatre hommes étoient occu- I pés , au moment de l'exécution , à les vider dans I cet aqueduc.
u C'étoit vers trois heures après midi que ces
> longues processions de victimes desceudoient au ' tribunal, et traversoient lentement sous de lon- ■ gués voûtes , au milieu des prisonniers qui se ran- I geoient en haie pour les voir passer avec une ' avidité sans pareille. J'ai vu quarante-cinq ma-
> gistrats du parlement de Paris, trente-trois du • parlement de Toulouse , allant à la mort du
< même air qu'ils œarchoient autrefois aux céré-
< nionies public[ues ; j'ai vu trente fermiers géué- ' raux passer d'un pas calme et ferme; les vingt- « cinq premiers négociants de Sedan plaignant eu » allant à la mort dix mille ouvriers qu'ils lais- » soient sans pain. J'ai vu ce Baijsser, l'pffroi des ' rebelles de la f'emice, et le plus bel homme de ' guerre qu'eut la France ; j'ai vu tous ces géné- « raux que la victoire venoitde couvrir de lauriers » qu'on changeoit soudain en cyprès; euiin tous « ces jeunes militaires si forts, si vigoureux
« ils marchoient silencieusenaent ils ne sa-
« voient que mourir. »
Prudhomme va compléter ce tableau :
« La mission de Le Bon dans les départements « frontières du nord peut ctre comparée ii l'appari- " tion de ces noires furies si redoutées daus les « temps du paganisme
Dans les jours de fêtes l'orchestre étoit placé à côté de l'échafaud ; Le Bon disoit aux jeunes filles qui s'y trouvoient : « Suivez la voix de la nature , « livrez-vous, abandonnez-vous dans les bras de " vos amants. . . »
" Des enfants qu'il avoit corrompus lui formoient " mie garde et étoient les espions de leurs parents. " Quelques-uns avoieut de petites guillotines avec « lesquelles ils s'amusoient à donner la mort à des " oiseaux et à des souris. » On sait que Le Bon, a])rcs avoir abusé d'une femme qui s'étoit livrée à lui pour sauver son mari , lit mourir cet hoiurae sous les yeux de cette femme , à laquelle il ne resta que l'horreur de son sacrifice; genre d'atrocités si répétées d'ailleurs , que Prudhomme dit qu'on ne les sauroit compter.
Carrier se distingua à Nantes : « Environ quatre- 11 vingts femmes extraites de l'entreiJÔt, traduites à « ce champ de carnage, y furent fusillées; ensuite « on les dépouilla et leurs corps restèrent ainsi « épars pendant trois jours.
« Cinq cents enfants des deux sexes, dont les « plus âgés avoieut quatorze ans , sont conduits au « même endroit pour y être fusillés. Jamais spec- « tacle ne fut plus attendrissant et plus effroyable , « la petitesse de leur taille eu mit plusieurs à l'abri « des coups de feu; ils délient leurs liens , s'éparpil- « lent jusque dans les bataillons de leurs bourreaux , « cherchent un refuge entre leurs jambes , qu'ils « embrassent fortement , en levant vers eux leur ■1 visage où se peignent à la fois l'innocence et l'ef- « froi. Rien ne fait impression sur ces extermina- " teurs , ils les égorgent à leurs pieds. »
Noyades à Nantes :
« Une quantité de femmes, la plupart encein- « tes, et d'autres pressant leur nounùssou sur « leur sein , sont menées à bord des gabares. . . « Les innocentes caresses, le sourire de ces tendre > « victimes versent dans l'àme de ces mères éplo- " rées un sentiment qui achève de déchirer leurs « entrailles; elles répondent avec vivacité à leurs « tendres caresses , eu songeant que c'est pour la « dernière fois I ! 1 Une d'elles venoit d'accoucher « sur la grève, les bourreaux lui donnent à peine " le temps de terminer ce grand travail; ils avan- « cent; toutes sont amoncelées dans la gabare, e:, « après les avoir dépouillées à nu, on leur attache « les mains derrière le dos. Les cris les plus aigus.
PUEFACli.
« les reproches les plus amers de ces inallicureuses <' mères se fout entendrL> de toutes parts coutre k's ' bourreaux ; Fouquct , Robiu et Laiiiberty y ré- " pondoieut à coups de sabre , et la timide l)eauté , « déjà assez, occupée à cacher sa nudité aux mons- « très qui l'outrageut , détourne en frémissant ses « regards de sa compagne défigurée par le sang, " et qui déjà chancelante vient rendre le dernier " soupir à «^^es pieds. Mais le signal est donné; les " charpentiers d'un coup de hache lèvent les sabords, « et l'oude les ensevelit pour jamais. »
Et voilà l'objet de vos hymnes! Des milliers d'exécutions en moins de trois années , en vertu d'une loi qui privoit les accusés de témoins , de défenseurset d'appel ! Songez-vous que le souvenir d'une seule condamnation inique, celle de Socrate, a traversé vingt siècles pour flétrir les juges et les bourreaux ? Pour entonner le chant de triomphe , il faudroit du moins attendre que les pères et les mères , les femiiies et les enfants , les frères et les s eurs des victimes fussent morts , et ils couvrent encore la France. Femmes , bourgeois , négociants, magistrats , paysans , soldats , généraux , immense majorité plébéienne, sur laquelle est tombée la terreur, vous plait-il de fournir de nouveaux aliments à ce merveilleux spectacle ?
On dit : Une révolution est une bataille; comparaison défectueuse. Sur un champ de bataille si on reçoit la mort on la donne; les deux partis ont les armes à la main. L'exécuteur des hautes œuvres combat sans péril; lui seul tient la corde ou le glaive; on lui amène l'ennemi garrotté. Je ne sache pas qu'on ait jamais appelé duel ce qui se passoit entre Louis XVL la jeune fille de Verdun , Bailly , André Chénier, le vieillard ^lale^herbes et le bourreau. Le voleur qui m'attend au coin d'un bois joue du moins sa vie contre la mienne; mais le révolutionnaire qui, du tein de la débauche, après s'être vendu tantôt à la cour , tantôt au parti républicain, envoyoit à la place du supplice des tombereaux remplis de fenmies , quels risques couroit-il avec ces foibles adversaires ?
Les prodiges de nos soldats ne furent point l'œuvre de la terreur; ils tinrent à l'esprit militaire des François , qui se réveillera toujours au son de la trompette. Ce ne furent point les commissaires de la Convention et les guillotines à la suite des victoires, qui rétablirent la discipline dans les armées, ce furent les armées qui rapportèrent l'ordre dans la France.
La preuve que ce temps mauvais n'avoit rien de supérieur propre à être reproduit , c'est qu'il seroit impossible de le faire renaître. Les émeutes, les liiassacres populaires sont de tous les siècles, de tous les pays ? mais une organisation complète de
nieurtres appelés légaux , des tribunaux jugeant à mort dans toutes les villes, des assassins aftiliés dépouillant leurs victimes elles conduisant presque sans gardes au supplice, c'e t ce qu'on n'a vu qu'une fois, c'est ce qu'on ne revci-ra jamais. Aujourd'hui les individus résisteroient un à un; chacun se défeudroit dans sa maison , sur sou champ , dans la prison , au supplice même. La terreur ne fut point une invention de quelques géants ; ce fut tout simplement une maladie morale, une pesle. Un médecin, dans son amour de l'art, s'écrioit plein de joie .- « On a retrouvé la lèpre. « On ne retrouvera pas la terreur. iN'apprenons point au peuple à choyer les crimes ; ne nous donnons point pour une nation d'ogres, qui lèche comme le lion avec délices ses mâchoires eusanglanîées. Le système de la terreur, poussé à l'extrénie , n'est autre que la conquête accomplie par l'extermination; or, on ne peut jamais consumer assez vite tous les holocaustes, pour que l'horreur qu'ils inspirent ne soulève pas jusqu'aux allumeurs de bûchers.
La même admiration que l'on accorde à la terreur, on la prodigue aux terroristes avec aussi peu de raison : ceux qui les ont vus de près savent que la plupart d'entre eux n'étoient que des misérables dont la capacité ne s'élcvoit pas au-dessus de l'esprit le plus vulgaire ; héros de la peur , ils tuoieut dans la crainte d'être tués. Loin d'avoir ces de-seins profonds qu'on leur suppose aujourd'hui, ils marchoient sans savoir où ils alloient , jouets de leur ivresse et des événements. On a prêté de l'inteUigenceà des instincts matériels; on a forgé la théorie d'après la pratique; on a tiré la poétique du poérae. Si même quelques-uns de ces stupides démons ont par hasard mêlé quelques qualités à leurs vices, ces dons stériles ressembloient aux fruits qui se détachent de la branche et pourrissent au pied de l'arbre qui les a portés. Un vrai terroriste n'est qu'un homme iiriitilé , privé comme l'eunuque de la faculté d'aimer et de renaître : c'est sou impuissance dont on a voulu faire du génie.
Que , dans la fièvre révolutionnaire , il se soit trouvé d'atroces sycophantes engraissés de sang comme ces vermines immondes qui puUuleut dans les voiries; que des sorcières plus sales que celles de Macbeth aient dansé en rond autour du chaudron où l'on faisoit bouillir les membres déchirés do la France, soit ; mais que l'on rencontre aujourd'hui des hommes qui , dans une société paisible et bien ordonnée , se constituent les mielleux apologistes de ces brutales orgies ; des hommes qui parfument et couronnent de Heurs le baquet où toraboicnt les têtes à couronne ou à bonnet rouge ; des hommes qui en eignent la logique du meurtre, qui se font maîtres ès-arts de massacre , comme il
PRLFACE.
y a des professeurs d'escrime, \o\\n ce qui ue se comprend pas.
Défions-nous de ce mouvemeut d'amour-propre qui nous fait croire à la supériorité de notre esprit, à la fortitude de notre ànie , parce que nous envisageons de sang- froid les plus épouvantal)les catastrophes : le bourreau manie des troncs palpitants sans en être ému : cela prouve-t-il la fermeté (le son caractère et la grandeur de son intelligence? Quand le plus vil des peuples, quand les Romains du temps de l'empire conroient au spectacle des gladiateurs; quand vingt mille prisonniers s'égorgeoient pour amu-er un Néron entouré de prostituées toutes nues, n'étoit-ce pas In de la terreur sur une grande échelle? Le mot chaugera-t-il le fait? Faudra-t-il trouver horrible , au nom de la tyrannie, ce qu'on Irouveroit admirable au nom de I.i liberté?
Placer la fatalité dans l'histoire, c'est se débarrasser de la peine de penser, s'épargner l'embarras de rechercher la cause des événements. 11 y a bien autrement de puissance à montrer comment la déviation des principes de la morale et de la justice a produit des malheurs, comment ces malheurs ont enfanté des libertés par le retour à la morale et à la justice ; il y a certes en cela bien plus de puissance qu'à mettre la société sous de gros pilons qui réduisent en pâte ou en poudre les choses et les hommes: il ne faut que lâcher l'écluse des passions, et les pilons vont se levant et retombant. Quant à moi , je ne me sens aucun enthousiasme pour une hache. J'ai vu porter des tètes au bout d'une pique , et j'affirme que c'étoit fort laid. J'ai rencontré quelques-unes de ces vastes capacités qui faisoieut promener ces tètes; je déclare qu'il n'y avoit rien de moins vaste : le monde les menoit, et elles croyoient mener le monde. Un des plus fameux révolutionnaires , à moi connu , étoit un homme léger , bavard , d'un esprit court , et qui , privé de cœur de toute façon , en inanquoit dans le péril. Les équariisseurs de chair humaine ue m'imjiosent point : en vain ils me diront que, dans leurs fabriques de pourritures et de sang , ils tirent d'excellents ingrédients des carcasses industriellement pilées: manufacturiers de cadavres, vous aurez beau broyer la mort , vous n'en ferez jamais sortir un germe de liberté , un grain de vertu , une étincelle de génie.
Que le> théoriciens de terreur gardent donc s'ils le veulent leur fanatisme à la glace , lequel leur fournit deux ou trois phrases inexplicables de nécessHé , de mouvement . de force progressive , sous lesquelles ils cachent le vide de leurs pensées , je ne les lirai plus ; mais je relirai les deux historiens qu'ils ont pris si mal à propos pour guides , et dont
le talent me fera oublier leurs infirmes et sauvage; imitateurs.
Au surplus , un auteur à qui la liberté doit beaucoup , le dernier orateur de ces générations constitutionnelles qui finissent , un homme dont la tombe récente doit augmenter l'autorité, M. Benjamin Constant , a combattu avant moi ces dogmatiques de terreur. Il faut lire tout entier , dans ses Mélanges de lUiératnre et de politique , l'article dont Je ne citerai que ce passage : « La terreur n'a produit « aucun bien. A côté d'elle a existé ce qui étoit indis- « pensable à tout gouvernement, mais ce qui auroit » existé sans elle, et ce qu'elle a corrompu et empoi- « sonné en s'y mêlant
Il Ce régime abominable n'a point , comme on l'a Il dit , préparé le peuple à la liberté , il l'a préparé Il à subir un joug quelconque ; il a courbé les tètes , Il mais en dégradant les esprits , en flétrissant les Il coeurs ; il a servi pendant sa durée les amis de l'an- « archie , et son souvenir sert maintenant les amis u de l'esclavage et de l'avilissement de l'espèce hu- II maine
Il Je n'aurois pas rappelé de tristes souvenirs , « si je n'avois pensé qu'il iraportoit à la France, quel- II les que soient désormais ses destinées , de ne pas Il voir confondre ce qui est digue d'admiration et Il cequin'estdignequed'horreur. Justifier le régime Il de 1795 , peindre des forfaits et du délire comme Il une nécessité qui pèse sur les peuples , toutes les Il fois qu'ils es aient d'être libres , c est nuire à une Il cause sacrée , plus que ne lui nuiroient les atta- II ques de ses ennemis les plus déclarés. . . .
Il Séparez donc soigneusement les époques et les Il actes; flétrissez ce qui est éternellement coupable; Il ne recourez pas à une métaphysique abstraite et Il subtile pour prêter à des attentats l'excuse d'une Il fatalité irrésistible qui n'existe pas , n'ôtez pas à Il vos jugements toute autorité , à vos hommages Il toute valeur. «
Une pensée doit nous consoler , c'est que le régime de la terreur ne peut renaître, non-seulement, comme je l'ai dit , parce que personne ne s'y soumettroit , mais encore parce que les causes et les circonstances qui l'ont produite ont disparu. En 1795, il y avoit à jeter à terre l'immense édifice du passé, à faire la conquête des idées, des institutions, des propriétés. On conçoit comment un système de meurtre, appliqué ainsi qu'un levier à la démolition d'un monument colossal, pouvoit sembler une force nécessaire à des eprits pervers; mais tout est renversé aujourd'hui , tout est conquis, idées , institutions , propriétés. De quoi s'agit-il maintenant ? D'une forme politique un peu plus ou un peu moius
PREFACE
rppiiblicaiuc, de quelques lois à abolir ou à publier, <le quelques boiumes à reinplacer par quelques ;iutres. Or , pour d'aussi miuces résultats qui ne rencoutreut aucune résistance collective, qui ne blessent aucune classe particulière de la société , il n'est pas beoiu de mettre une nation eu coupe refilée. On ne fait point de la terreur à jn-'wri : la terreur ne fut point un plan combiné et annoncé d'avance ; elle viut peu à peu avec les événements ; elle commença par les assassinats privés et désordonnés de 17St), 1790, 1791 , 1792, pour arriver aux assassinats publics et réfjuliersde 1790. Les terroristes ne savoieut pas d'a\ance qu'ils étoient des terroristes. >os terroristes de théorie nous crient: " Oyez , nous sommes des terroristes l;arbus ou « imberbes , nous ! Nous allons étalilir une superbe " terreur. Venez, que nous vous coupions le cou. u iVous somme» des hommes énergiques , nous ! Le n génie est notre fort. » Ces parodistes de terreur, ces terroristes de mélodrame , bien capables sans doute de vous tuer , si vous les en défiez , pour la preuve et l'honneur de la chose, seroieut incapables de maintenir trois jours en permanence l'instrument de mort qui retomberoit sur eux.
De ces Etudes historiques.
est temps de rendre 1?^ compte de mes propres ^Études. J'ai déduit dans M^^~^ mon Aiant-Propoi, les rai- (-^^^Q sons pour lesquelles on ne i^'^^l^meUra point, les causes ^'J/Tih? P*^"'' 'L'squelles je perds le ■iYi^.x dernier grand travail de "^^y ma vie ; mais enlin si dans quel(|iie moment dôrobé à l'importance des catastrophes du jour, si dans ces courts intervalles de repos qui séparent les événements dans les révolutions, quelques hommes singuliers s'enqnéroient de mes recherches, je leur vais épargner la peine daller plus avant. Quand on aura jeté un coup d'œil sur cette fin de préface, on sera à même dédire, si l'on veut, qu'on a lu mon ouvrage, de l'approuver et de le combattre sans l'avoir lu, si par hasard on avoit le loisir ou la fantaisie de s'occuper d'une controverse littéraire.
J'ai donné à la première partie de mon travail le
titre d'Étiirfes historiques, en lui laissant toutefois celui de Discours que j'avois d'abord choisi. J'ai pensé que ce titre d'Études convenoit mieux à la modestie de mon travail, qu'il me donnoit plus de liberté pour parler des diverses choses convergentes à mou sujet, et ne m'obligcoit pas de tenir iuces.-arament mon style à la hauteur du discours.
Dans l'introduction, j'expose mon système; je définis les trois vérités qui sont le fondement de l'ordre social; la vérité religieuse, la vérité philosophique ou l'indépendance de l'esprit de l'homme , la vérité politique ou la liberté. Je dis que tous les faits historiques naissent du choc, de la division ou de l'alliance de ces trois vérités. J'adopte pour vérité religieuse la vérité chrétienne, non pas comme Bossuct en faisant du christianisme un cercle inflexible, mais un cercle qui s'étend à mesure que les lumières et la liberté se développent. Le christianisme a eu plusieurs ères .-son ère morale ou évangélique, son ère des martyrs, son ère métaphysique ou théologique , son ère politique : il est arrivé à son ère ou à son âge philosophique.
Le monde moderne prend naissance an pied de la croix. Les nations modernes sont composées des trois peuples , païen, chrétien et barbare; de là la nécessité, pour les bien connoitre, de remonter n leurs origines; de là l'obhgation pour l'historien de reprendre les faits au temps d'Auguste , où commencent à la fois l'empire romain, le christianisme elles premiers mouvements des Barbares.
Ainsi : l'hi.toire de l'empire romain mêlée à l'histoire du christianisme, lequel attaque au dedans la société païenne, tandis que les Barbares l'assaillent au dehors : histoire de> invasions successives des Barbares; il en faut distinguer deux principales; l'une quand les Barbares n'avoieut point encore reçu la foi, l'autre lorsqu'ils étoient devenus chrétiens.
Principaux vices de l'ancienne société; elle étoit fondée sur deux abominations : le polythéisme et l'esclavage. Le polythéisme, en faussant la vérité religieuse, l'unité d'un Dieu, fanssoit toutes les vérités morales; l'esclavage corrompoit toutes les vérités politiques.
Philosophie des païens : ce qu'elle donna au chris tianisme et ce que le christianisme reçut d'elle. Les philosophes grecs firent sortir la philosophie des temples et la renfermèrent dans les écoles; les prêtres chrétiens iirent sortir la philosophie des écoles et la livrèrent à tons les hommes.
Le polythéisme se trouva sons Julien dans la position où le christianisme se trouve de nos jours , avec cette différence qu'il n'y auroit rien aujourd'hui à substituer au christianisme, et que sous Julien le christianisme éloitlà, tout prêta remplacer
PREFACF.
l'ancienne relifiion. Inutiles effort; de Julien pour faire rétrograder son siècle : le temps ne recule point , et le plus fier champion ne pourroit le faire rompre d'une semelle. Co.iversioa de Constantin , destruction des temples. La vérité politique commence à rentrer dans la société par la morale chrétienne et par les institutions des Barhares. Entre les {ji'ands changements opérés dans l'ordre social par le christianisme, il faut remarquer principalement V émancipation des fcmmrs, qui néanmoins n'est pas encore complète par la loi , et le principe de l'égalité humaine, inconnu de l'antiquité polythéiste.
Toutes les origines de notre société ont été placées deux siècles trop bas : Constantin, qui remplaça le grand patriciat par une noblesse titrée , et qui changea avec d'autres instiîutions la nature de la société latine , est le véritable fondateur de la royauté moderne, dans ce qu'elle conserva de romain.
Entre les monarchies barbares et l'empire purement latin-romain , il y a eu un empire romainbarbare qui a duré près d'un siècle avant la déposition d'Augustule. C'est ce qu'on n'a pas remarqué, et ce qui explique pourquoi, au moment de la fondation des royaumes barbares, rien ne pnrut changé dans le monde : aux malheurs près, c'étoieut toujours les mêmes hommes et les mêmes mœurs.
Arrivé à travers les faits jusqu'à l'érection du royaume d'Italie par Odoacre, et à celle du royaume des Franks par Clovigh , je m'arrête , et je présente séparémentles trois grands tableaux des mœurs, des lois, de la religion des païens, des chrétiens et des Earbares.
Concentration de toutes les philosophies et de toutes les religions dans l'Asie hébraïque , persane et grecque. Grande école des prophètes. Systèmes philosophiques. Hérésies juives et grecques : aflinités des systèmes philosophiques et des hérésies. L'hérésie maintint l'indépendance de l'esprit humain, et fut favorable à la vérité philosophique.
Là se terminent les /vf((rifs/ustorifyi(ei',et j'y substitue un nouveau titre pour continuer ma marche.
On sait que mon premier plan avoit été de faire des Discours Historiques depuis l'étabhssement du christianisme (en passant par l'empire romain , les races mérovingienne et carlovingienne , et la race capétienne) jusqu'au règne de Philippe YI dit de Valois. A ce règne, je me proposois d'écrire l'histoire de France proprement dite, et de la conduire jusqu'à la révolution. Je ne m'étois engagé à publier, dans la collection de mes OEiirres , que les Discours historiques. La vie qui m'échappe, ne me permettant pas d'accomplir mes projets, je me suis déterminé à satisfaire ceux de mes lecteurs qui
témoignoient le désir de connoitre mon système entier sur l'histoire de notre patrie. Enconséqueuce, je trace une Anahjse raisonnes de cette histoire sous les deux premières races et sous une partie de la troisième. Quand j'arrive à l'époque où devoit commencer mon histoire proprement dite, je donne des fragments des règnes de Philippe de Valois et du roi Jean, notamment les batailles de Créci et de Poitiers, ayant soin de remplir les lacunes par des sommaires. Après ces deux règnes , je reprends l'onahjse raisonnée , et je la continue jusqu'à la mort de Louis XVI.
Les Études ou Discours historiques très-étendus, qui vont d'Auguste à Augustule, montrent par la profondeur des fondements l'intention où j'étois d'élever un grand édifice : le temps m'a manqué; je n'ai pu bâtir sur les masses que j'avois enfoncées dans la terre qu'une espèce de baraque en planches , ou en toile, peinte à la grosse brosse , représentant tant bien que mal le monument projeté, et entremêlée de quelques membres d'architecture sculptés à part sur mes premiers dessins. Quoi qu'il en soit, voici ce que l'on trouve dans le tracé de mon plan , autrement dans mon Anahjse raisonnée.
Pour les deux premières races , j'adopte généralement les idées de l'École moderne ; je ne transforme point les Franks en François ; je vois la société romaine subsister presque tout entière, dominée par quelques Barbares , jusque vers la fin de la seconde race. Je suis le système de M.Thierry quant aux noms propres de la première et de la seconde race. Rien en effet ne fixe mieux le moment de la métamorphose des Franks en François que les altérations survenues dans les noms. Mais je n'ai pas tout à fait orthographié les noms franks comme l'auteur des Lettres sur l'Histoire de France, je n'écris pas Khlodouig ou Chlodouig pour Cloris ; j'écris Khlodorigh; je blesse moins ainsi , ce me semble, les habitudes de notre œil et de notre oreille. La première syllabe de Clovis reste Klo ; en l'écrivant Chlo , la prononciation françoise obligeroit à dire Chelo ; j'ajoute un h au g , comme dans l'allemand, ce qui, adoucissant ou mouillant le 5, fait comprendre comment le gh a pu se changer en s. Je n'insiste pas sur l'orthographe des autres noms, on la verra.
Au surplus, elle est justifiée par les chroniqueur.; latins, germaniques et vieux françois; DuTillet et surtout Chantereau Lefebvre l'ont essayée dans quelques noms : il me semble utile que cette réforme passe enlin dans notre histoire. J'avoue cependant que j'ai été foible à l'égard deCharlemagne; il m'a été impossible de le changer en Karle-le-Grand , excepté en citant le moine de Saiut-Gall. Que voulez- vous I on ne peut rien contre la gloire ; quand
PREFACE
elle a fait un nom, force est de l'adopter , l'eût-elle mal prononcé. Les Grecs étoient grands corrupteurs de la \érité syllabiqne; leur oreille poétique et dédaigneuse, sans s'embarrasser de la vérité historique, ramenoit de force les noms barbares à l'eu phonic. J'écris aussi Karle-le-^Iartel au lieu deKarle-Marteau : c'est absolumeut la même chose dans la vieille langue, et j'espère que l'habitude du Martel fera pardonner au Karle.
J "a vois commencé des recherches assez considérables sur les Gaulois; l'ouvrage de M. Amédée Thierry a paru, et j'ai abandonné mon travail : il étoit dans la destinée des deux frères de m'instruire et de me décourager.
Mais si je me suis soumis aux heureuses innovations de l'école moderne, je combats aussi quelquesuns de ses sentiments : je ne puis admettre , par exemple, que les Franks fussent des espèces de sauvages tels que ceux chez lesquels j'ai vécu en Amérique; les faits repoussent cette supposition. Je rejette également la seconde invasion des Franks, laquelle auroit mis les Carlovingieas sur le trône ; j'ai dit plus haut les motifs de mon incrédulité. Quant à l'ancienne école, je lui nie sa doctrine de l'hérédité des rois de la première et de la seconde race; je soutiens que l'élection étoit partout ; qu'il ne pouvoit y avoir usurpation là où il y avoit élection. D y a plus: j'avance que r/iém!ité est une chose nouvelle dans les successions souveraines ; que l'antiquité européenne tout entière l'a ignorée; que cette hérédité n'a commencé qu'à Hugues Capet , au dixième siècle, par une raison que j'indiquerai dans un moment.
L'antiquité romaine barbare finit vers la fin de la seconde race, et alors s'opère une des grandes transformations de l'espèce humaine par l'établissement delà féodalité. Le moyen âge fut l'ouvrage du christianisme méléau tempérament des Barbares et aux institutions germaniques.
Avant d'entrer dans l'analijse raisonnée des règnes de la troi>icme race, je montre quelle étoit la communauté chrétienne et quelle étoit la constitution de l'église chrétienne, deux choses différentes l'une de l'autre. Je prouve que l'Église chrétienne étoit une monarchie élective, représentative, républicaine, fondée sur le principe de la plus complète égalité; que l'unraense majorité des biens de l'Église appartenoit à la partie plébéienne des nations; qu'une abbaye n'éloit qu'une maison romaine ; que le pape, souvent tiré des dernières classes sociales, étoit le tribun et le mandataire des libertés des hommes ; que c'étoit en cette qualité d'unique représentant d'une vérité politique opprimée, qu'il avoit mission et qualité de juger et de déposer les rois. Je dis qu'à cette époque où le peuple disparut , le |)euple se fit prêtre et conserva sous ce déguise-
ment l'usage et la souveraineté de ses droits : c'est l'ère politique du christianisme. Le christianisme dut entrer dans l'état et s'emparer du pouvoir temporel, lorsque toutes les lumières furent coucentrées dans le clergé. La liberté est chrétienne.
On voit par cet exposé comment mes idées sur le christianisme diffèrent de celles de M. le comte de Maistre, et de celles de ^I. l'abbé de LaMeunais :1c premier veut réduire les peuples à une commune servitude, elle-même dominée par une théocratie; le second me semble appeler les peuples ( sauf erreur de ma part) à une indépendance générale sous la même domination Ihéocratique. Ainsi que mon illustre compatriote, je demande laffran chisseraent des hommes; je demande encore , ainsi qu'il le fait, l'émancipation du clergé; on le verra dans ces Études; mais je ne crois pas que la papauté doive être une espèce de pouvoir dictatorial planant sur de futures républiques. Selon moi, le christianisme devint politique au moyeu âge par une nécessité rigoureuse : quand les nations eurent perdu leurs droits , la religion , qui seule alors étoit éclairée et puissante , en devint la dépositaire. Aujourd'hui que les peuples les reprennent, ces droits, la papauté abdiquera naturellement les fonctioas temporelles, résignera la tutelle de son grand pupille arrivé à l'âge de majorité. Déposant l'autorité politique dont il fut justement investi dans les jours d'oppression et de barbarie , le clergé rentrera dans le» voies de la primitive Église , alors qu'il avoit à combattre la fausse rehgion , la fausse morale et les fausses doctrines philosophiques. Je pense que l'âge politique du christianisme finit ; que son âge philosophique commence ; que la papauté ne sera plus que la source pure où se conservera le principe de la foi prise dans le sens le plus rationnel et le plus étendu. L'unité cathoUque sera personnifiée dans un chef vénérable représentant lui-même le Christ, c'est-à-dire les vérités de la nature de Dieu et de la nature de l'homme. Que le souverain pontife soit à jamais le conservateur de ces vérités auprès des reliques de saint Pierre et de saint Paul ! Laissons dans la Rome chrétienne tout un peuple ton.ber à genoux sous la main d'un vieillard. Y a-t-il rien qui aille mieux à l'air de tant de ruines ? En quoi cela pourroit-il déplaire a notre philosophie ? Le pape est le seul prince qui béuisso ses sujets.
La vérité religieuse ne s'anéantira point , parce qu'aucune vérité ne se perd ; mais elle peut être défigurée, abandonnée, niée dans certains moments de.'ophismeet d'orgueil par ceux qui, ne croyant plus au Fils de l'homme , sont les enfants ingrats de la uouvelle synagogue. Or , je ne sache rien de plus beau qu'une institution consacrée à la garde
l'REFACi:.
(Je cette vérité d'espérance où les âmes se peuveut venir désaltérer comme à la fontaine d'eau vive dont parle Isaïe. Les anlipalhies entre les diverses communions n'existent plus ; les enfants du Clirist , de quelque lignée qu'ils provieuueut , se sont serrés au pied du Calvaire , souche naturelle de la famille. Les désordres et l'ambition de la cour romaine ont cessé ; il n'est plus resté au Vatican que la vertu des premiers évoques , la protection des arts et la majesté des souvenirs. Tout tend à recomposer l'unité catholique; avec quelques concessions de part et d'autre , l'accord seroit bientôt fait. Je répéterai ce que j'ai déjà dit dans cet ouvrage : pour jeter un nouvel éclat , le christianisme n'attend qu'un génie supérieur venu à ton heure et dans sa place '. La religion chrétienne entre dans une ère nouvelle ; comme les institutions et les mœurs , elle subit la troisième transformation. Elle cesse d'être politique , elle devient philosophique sans cesser d'être divine : son cercle flexible s'étend avec les lumières et les libertés , tandis que la croix marque à jamais son centre immobile.
Avec la troisième race se constitue la féodalité , et souslercgoede Philippe I"paroit le moyen âge dans l'énergie de sa jeunesse , l'àme toute religieuse , le corps tout barbare , re>prit aussi vigoureux que le bras. L'hérédité et le droit de primogéuiture s'établirent dans la personne de Hugues Capet par la cérémonie du sacre. Le sacre , ou l'élection religieuse, a usurpé l'élection politique: j'apporte les preuves de ce fait qu'aucun historien, du moins que je sache, u'avoit jusqu'ici remarqué.
Les Franks deviennent des Franç^ois sous les premiers rois de la troisième race.
11 y a eu quatre monarchies, à compter as Hugues Capet à Louis XVI : la monarchie purement féoJale et de la grande pairie , la monarchie des états (appelés dans la suite états-généraux) , la monarchie parlementaire dans les intermissious des états , la monarchie absolue qui se perd dans la monarchie constitutionnelle.
Incidence de ces diverses monarchies ou grands événements qui s'y rattachent : affranchissement des communes , croisades, etc. , etc.
La monarchie féodale étoit une véri{al)!e république aristocratique fédérative, ou plutôt une démocratie noiiie , car il n'y avoit point de peuple dans cette aristocratie ; il n'y avoit point de sujets;
* Depuis que ces lignes ont été écrites, le cardinal Cajicllari a été nommé pape. C'est uu liomme d'une vaste science, d'une éiiiiiieute vertu, et qui comprend son siècle; mais n'est-il pas arrivé trop tard? .l'avois appelé ce choix de tous mes vœux dans le |)réctdcnt conclave.
il n'y avoit que des serfs. Le nom de peuple ne se trouve point à celte époque dans les chroniques , parce qu'en effet le peuple nexistoit point. Le peuple commence à renaître sous Louis-le-Gros , dans les villes par les bourgeois , dans les campagnes par les serfs affranchis , et par la recomposition successive de la petite et de la moyenne propriété.
Exposé de la féodalité. Quel étoit le fief? Le fief étoit le mélange de la propriété et de la souveraineté. La propriété prit le caractère du propriétaire; elle devint conquérante. Le pouvoir, la justice et la noblesse , furent attachés à la terre, cause principale de la longue durée du règne féodal. Preuves et explication à ce sujet.
Le lief et laleu étoient le combat et la coexistence de la propriété selon l'ancienne société , et la propriété selon la société nouvelle. Le monde féodal ne fut qu'un monde militaire où tout reposa , comme dans un camp entre des chefs et des soldats , sur la subordination et des engagements d'honneur.
Sous la féodalité , la servitude germanique remplaça la servitude romaine. Le servage prit la place de l'esclavage : c'est le premier pas de l'affranchissement de la race himiaine ; et , chose étrange ! on le doit à la féodaUté. Le serf devenu vassal ne fut plus qu'un soldat armé, et les armes délivrent ceux qui les portent. Du servage on a passé au salaire , et le salaire se modifiera encore , parce qu'il n'est pas une entière liberté.
Louis-le-Gros n'a point affranchi les communes, comme l'a si longtemps assuré l'ancienne école historique; mais le mouvement insurrectionnel général des communes dans le onzième siècle , qu'a remarqué l'école moderne , ne doit être admis qu'avec restriction : cette école s'est laissé entraîner sur ce point à l'esprit de système.
Les Croisades ont recomposé les grandes armées modernes , décomposées par les cantonnements de la féodalité.
La chevalerie n'a point son origine dans les Croisades ; les romanciers , qui la reportent au temps de Charlemngne, n'ont point menti à l'histoire comme on l'a cru. La chevalerie a commencé à la fois chez les ?tlaures et chez les chrétiens , sur la •in du huitième siècle. L'auteur du poërae d'Antar et le moine de Saint-Gall ( qui l'un et l'autre écrivoieui les exploits des palatins maures et chrétiens ), Charleiuagne et Aron al Rachild , étoient contemporains. Preuves de cette antiquité de la chevalerie par les mœurs , les combats , les armes , les arts , les monuments et l'architecture.
11 ny a point eu de chevalerie collective , mais une chevalerie individuelle. La chevalerie historique a faitnaître une chevalerie romanesque. Cette chevalerie romanesque, qui marche avec la cheva-
PREFACC.
1 crie historique , donne aux temps moyens un caractère d'imagination et de fiction qu'il est essentiel de distinguer.
La monarchie des états , dont l'origine remonte au règne de saint Louis , quoiqu'on n'en Dse la date qu'à celui de Philippe-le-Bel , n'est jamais bien entrée dans les mœurs de la France ; elle a toujours été foihle, parce que les deux premiers ordres , le clergé et la noblesse , avoient des constitutions particulières, et faisoient peu de cas d'une constitution commune. Le tiers-état, appelé uniquement pour voter des impots , n'étoit attentif qu'à se coller à la couronne , a(iu de se défendre contre les deux autres ordres. La monarchie parlementab'e affjiblissoit encore les états, en usurpnnt leurs fonctions et leurs pouvoirs. Enfin le royaume ne formoit pas alors un corps homogène; il avoit des états de provinces , et l'autorité des états de la langue d'Oyl étoit méconnue à trente lieues de Paris.
Tableau général du moyen âge an moment où la branche des Valois monte sur le trône. Vie pro ligieuse de cet âge : éducation , moeurs privées, arts, etc.; manière indépendante et vigoureuse d'imiter et de s'approprier les classiques. Population et aspect de la France dans le moyen âge. Le sol étoit couvert de plus de dix-huit cent mille monuments.
Admirable architecture gothique; son histoire. FUe a peut-être sa source première dans la Perse. Elle est née du néo-grec asiatique apporté à la fois par deux rehgions et par trois chemins en Europe: en Espagne, par les Maures ; en Italie, par les Grecs ; en France , en Angleterre et eu Allemagne, par les Croisés.
Ici je quitte Yanalijse raisonnée pour Vhisioire même. — Règnes des Valois. Changements sociaux arrivés sous ces règnes. Les peuples se nationalisent. L'Angleterre se sépare de la France, dont elle devient la rivale et l'ennemie ; elle forme sa constitution et établit ses libertés.
Fragments des règnes de Philippe VI et de Jean son fils. Guerre de Bretagne. La France est envahie et désolée. Bataille de Crécy et de Poitiers. La haute et première noblesse perd les trois grandes batailles de Crécy, de Poitiers et d'Aziucourt, et périt presque tout entière. Une seconde noblesse paroit. Cette seconde aristocratie délivre la France des Auglois , et se montre pour la dernière fois à Ivry. L'armée plébéienne ou nationale , commencx-e sous Cbarles VII , s'augmente. La poudre, en changeant la nature des annes, sert à détruire l'importance militaire de la noblesse, qui finit par don-
ner des' officiers à l'armée dont jadis elle coraposoit les soldats. Si le système des gardes nationales se généralise , il détruira l'armée permanente; on retournera aux levées en masse du moyen âge; le ban et l'arrière-ban plébéiens remplaceront le ban et l'arrière-ban nobles.
A l'époque des guerres d'Edouard ni, la couleur nationale françoise étoit le rouge , et la couleur nationale augloise le blanc. Edouard prit le rouge comme roi de France , et nous quittâmes cette couleur devenue ennemie. Le traité deBrétigny ne mutila pas la Frauce , comme on l'a cru. Philippe ne céda presque rien des provinces de la couronne; il n'y eut que des seigneurs particuliers qui changèrent de suzerain. Cela ne se pourroit comparer en aucune sorte au démembrement de la France homogène d'aujourd'hui.
Pourquoi ne trouve-t-on dans notre histoire qu'une centaine de noms historiques ? Parce que les chroniqueurs , sous la monarchie féodale , n'ont fait que l'histoire du duché de Paris , et que les écrivains, sous la monarchie absolue , n'ont donné que l'histoire de la cour.
Après le règne de Philippe de Valois, je quitte l'histoire et je rentre dans Vanaltjse raisonnée.
Tableau des malheiu-s de la France pendant la captivité du roi Jean. Charles V et Duguesclin viennent ensemble et l'un pour l'autre ; intimité de leurs destinées. Paris se transforme, en 1557, en une espèce de démocratie ancienne , au milieu de la féodalité. Fameux états de cette époque. Charles-le -Mauvais , roi de >"avarre ; ses desseins contre le roi Jean. Mettre un souverain en jugement n'est point une idée qui appartienne au temps où nous vivons : preuves historiques que l'aristocratie et la théocratie ont jugé et condamné des rois longtemps avant que la démocratie ait suivi cet exemple. Article remarquable , et généralement ignoré , du testament de Charlemagne , lequel article suppose que les fils et petits-fils de ce grand prince et de ce grand homme, tout rois qu'ils étoient, peuvent être judiciairement tondus, mutilés et condamnés à mort.
Le soulèvement des paysans , les fureurs de la Jacquerie, l'existence des grandes-compagnies, furent des malheurs qui pourtant engendrèrent l'armée nationale. Les mouvements des hommes rustiques dans le moyen âge n'indiquoient que l'indépendance de l'individu , cherchant à se faire jour au défaut de la liberté et de l'espèce.
Char!es-lc-Sage, médecin patient, la main appuyée sur le cœur de la France et sentant la vie revenir, parloit en maitre : il souuuoit le j)i'incc INoir de comparoitrc en son tribunal, euvoyoit un
PREFACE
huissier appréhender au corps le vainqueur de Poitiers et signifier un exploit à la gloire.
Calamités du règne de Charles VI, règne qui s'écoula entre l'apparition d'un fantôme et celle d'une bergère. Quelle fut la Pucelle. Trois grands poètes l'ont chantée , et comment : Shakspeare , Voltaire et Schiller.
Charles VII. La monarchie féodale se décompose sous le règne de ce roi; il n'en reste plus que les habitudes. Changements capitaux : armée permanente et impôt non voté , les deux pivots de la monarchie absolue. Formation du conseil d'état; séparation de ce conseil du parlement et des étatsgénéraux. Du point où la société étoit parvenue sous Charles VII , il étoit loisible d'arriver à la monarchie libre ou à la monarchie absolue : on voit clairement le point d'intersection et d'embranchement des deux routes ; mais la liberté s'arrêta et laissa marcher le pouvoir. La cause en est qu'après la confusion des guerres civiles et étrangères , qu'après les désordres de la féodalité, le penchant des choses étoit vers l'unité du principe gouvernemental. La monarchie en ascension devoit monter au plus haut point de sa puissance; il falloit qu'en écrasant la tyrannie de l'aristocratie , elle eût commencé à faire sortir la sienne , avant que la liberté pût régner à son tour. Ainsi se sont succédé en France , dans un ordre régulier, l'aristocratie , la monarchie et la république : la noblesse , la royauté et le peuple , ayant abusé de la puissance , ont enfin consenti à vivre en paix dans un gouvernement composé de leurs trois éléments.
Louis XI vint faire l'essai de la monarchie absolue sur le cadavre palpitant delà féodalité. Ce personnage, placé sur les confins du moyen âge et des temps modernes , né à une époque sociale oh rien n'étoit achevé et où tout étoit commencé , eut une forme monstrueuse , indéterminée , particulière à hii , et qui tenoit des deux tyrannies entre lesquelles il se montroit. Ses mneurs , ses idées , sa politique : justification de la dernière.
Quand Louis XI disparoît.les ruines de l'Europe féodale achèvent de s'écrouler. Constanlinople est pris; les lettres renaissent ; l'imprimerie est inventée, l'Amérique au moment d'cîre découverte; la grandeur de la maison d'Autriche se fait pressentir par le mariage del'hériîière de Bourgogne dans la famille impériale ; Henri VIII , Léon X , Charles-Quint , Luiher avec la réformatiou , ne sout pas loin ; vous êtes au bord d'un nouvel uuivers.
Le point le plus élevé de la monarchie des trois états se trouve sous le règne de Charles VIII et de Louis XII. Charles VIII épouse Anne , héritière du duché de Bretagne. Guerres d'Italie. Dès que les rois de France eurent brisé le dernier anneau
de la chaîne aristocratique, ils purent marcher hors de leur pays à la tète de la nation.
Louis XII épouse la veuve de Charles VIE. La Bretagne fut le dernier grand fief qui revint à la couronne. La monarchie féodale , commencée par le démembrement successif des provinces du royaume, finit par la réunion successive de ces provinces au royaume , comme les fleuves sortis de la mer retournent à la mer.
Événements du règne de François pr. Ou ne retrouve plus l'original du billet , font est perdu fors l'honneur; mais la France , qui l'auroit écrit , le tient pour authentique. Transformation sociale de l'Europe.
La découverte de l'Amérique, arrivée sous Charles VIII, en 1492, produisit une révolution dans le commerce, la propriété et les finances de l'ancien monde. L'introduction de l'or du Mexique et du Pérou baissa le prix des métaux , éleva celui des denrées et de la main-d'œuvre, fit changer de main la propriété foncière, et créa une propriété inconnue jusqu'alors, celle des capitalistes, dont les Lombards et les Juifs avoient donné la première idée. Avec les capitalistes naquit la population industrielle et la constitution artificielle des fonds publics. Une fois entrée dans cette route, la société se renouvela sous le rapport des finances , comme elle s'étoit renouvelée sous les rapports moraux et politiques.
Aux aventures des Croisades succédèrent des aventures d'outre-mer d'une tout autre importance : le globe s'agrandit , le système des colonies modernes commença , la marine militaire et marchande s'accrut de toule l'étendue d'un océan sans rivages. La petite mer intérieure de l'ancien monde ne resta plus qu'un bassin de peu d'importance , lorsque les richesses des Indes arrivèrent en Europe par le cap des Tempêtes. A quatre années de distance , Charles-Quint triomphoit de Montesumc à Mexico , et de François 1er à Pavie.
Il y a des époques où la société se renouvelle , où des catastrophes imprévues, des hasards heureux ou malhcurcjx, des découvertes inattendues, déterminent un changement préparé de longue main dans le gouvernement , les lois et les meurs.
Les guerres de François V'<', de Charles-Quint et de Henri VIII mêlèrent les peuples , et les idées se multiplièrent.
Quand Bayard acquéroit le haut renom de prouesse, c'étoit au milieu de l'Italie moderne , de l'Italie dans toute la fraîcheur de la civilisation renouvelée; c'étoit au milieu des palais bâtis par Bramante et Michel-Ange , de ces palais doiit les murs étoient couverts des tableaux réceunnent sortis des mains des plus grands maîtres ; c'étoit
l'UliFACK.
à l'époque oii l'on déterroit les statues et les monuments de l'antiquité. Des armées régulières, connues en Europe depuis la (in du règne de Charles VII , firent disparoitre le reste des milices féodales. Les braves de tous les pays se rencontrèrent dans ces troupes disciplinées. Ces infidèles, que les chevaliers alloicnt avec saint Louis chercher au fond de la Palestine , maîtres de Constantinople et devenus nos alliés , intervenoient dans notre politique.
Tout changea dans la France; les vêtements méii;e s'altérèrent; il se fit des anciennes et des nouvelles mœurs un mélange unique. La langue naissante fut écrite avec esprit , finesse et naïveté par la sœur de François I", par François P'' luin;éme , qui faisoit des vers aussi bien que Marot; par Rabelais, Amyot, les deux Marot, elles auteurs de Mémoires. L'étude des classiques, celle des lois romaines, l'érudition générale, furent poussées avec ardeur. Les arts acquirent un degré de perfection qu'ils n'ont jamais surpassé depuis. La peinture, éclatante en Itahe , fut transplantée dans nos forètset dans nos châteaux gothiques : ceux-ci virent leurs tourelles et leurs créneaux se couronner des ordres de la Grèce. Anne de Montmorency , qui disoit ses patenôtres , ornoit Ecouen de chefsd'œuvre; le Primatice embellissoit Fontainebleau; François 1er, qui se faisoit armer chevaher comme au temps de Richard Cœur-de-Lion, assistoità la mort de Léonard de Vinci , et recevoit le dernier soupir de ce grand peintre. Auprès de cela, le connétable de Bourbon , dont les soldats , comme ceux d'Alaric , se préparoient à saccager Rome , ce connétable qui devoit mourir d'un coup de canon tiré peut-être par le graveur Benvenuto Cellini , i-eprésentoit dans ses terres de France la puissance et la vie d'un ancien grand vassal de la couronne.
La réformation est l'événement majeur de cette époque ; elle réveilla les idées de l'antique égalité , porta l'homme à s'enquérir, à chercher, à apprendre. Ce fut , à proprement parler, la vérité philosophique qui, revêtue d'une forme chrétienne, attaqua la vérité religieuse. La réformation servit puissamment à transformer une société toute militaire en une société civile et industrielle : ce bien est immense , mais ce bien a été mclé de beaucoup de mal , et limpartiahté historique ne pera;et pas de le taire.
Le christianisme commença chez les hommes par les classes plébéiennes , pauvres et ignorantes. Jésus-Christ appela les petits , et ils allèrent à leur maître. La foi monta peu à peu dans les hauts rangs, et s'assit enfin sur le trône impérial. Le christianisme étoit alors catholique ou universel ; la religion dite catholique partit d'en bas pour arriver aux sommités sociales: nous avons vu que la pa-
pauté n'étoit que le tribunat des peuples dans l'âge politique du christianisme.
Le protestantisme suivit une route opposée : il s'introduisit par la tète de l'état, par les princes et les nobles , par les prêtres et le; magistrats , par les savants et les gens de lettres , et il descendit lentement dans les conditions inférieures; les deux empreintes de ces deux origines sont restées distinctes dans les deux communions.
La communion réformée n'a jamais été aussi populaire que la communion catholique : de race princière et patricienne , elle ne sympathise pas avec la foule. Équitable et moral, le protestantisme est exact dans ses devoirs , mais sa bonté tient plus de la raison que de la tendresse; il vét celui qui est nu, mais il ne le réchauffe pas dans son sein; il ouvre des asiles à la misère, mais il ne vit pas et ne pleure pas avec elle dans ses réduits les plus abjects ; il soulage l'infortune , mais il n'y compatit pas.
Comparaison du prêtre cathohque et du ministre protestant. La réformation ressuscita le fanatisme qui s'éteignoit. En retranchant l'imagination des facultés de l'homme , elle coupa les ailes au génie et le mit à pied. Goethe et Schiller n'ont paru que quand le protestantisme, abjurant sou esprit sec et chagrin , s'est rapproché des arts et des sujets delà reUgion catholique. Celleci a couvert le monde de ses monuments ; on lui doit cette architecture gothique qui rivalise par les détails et qui efface par la grandeur les monuments de la Grèce. 11 y a trois siècles que le protestantisme est né ; il est puissant en Angleterre , en Allemagne, en Amérique; il est pratiqué par des raillions d'hommes: qu'a-t-il élevé? Il vous montrera les ruines qu'il a faites, parmi lesquelles il a planté quelques jardins , ou établi quelques manufactures.
Rebelle à l'autorité des traditions , à l'expérience des âges , à l'antique sagesse des vieillards , le protestantisme se détacha du passé pour planter une société sans racines. Avouant pour père un moine allemand du seizième siècle, le réformé renonça à la magnifique généalogie qui fait remonter le catholique, par une suite de saints et de grands hommes , jusqu'à Jésus-Christ , de là jusqu'aux patriarche.» et au berceau de l'univers. Le siècle protestant dénia à sa première heure toute parenté avec le siècle de ce Léon protecteur du monde civilisé contre Attila , et avec le siècle de cet autre Léon qui , mettant fin au inonde barbare , ejubellit la société lorsqu'il n'étoit plus nécessaire de la défenJre.
Si la Information rétrécissoit le génie dans l'éloquence , la poésie et les arts , elle comprimoit les grands cxurs à la guerre : l'héroïsme est l'ima-
PHKFACr.
filiation daas l'ordre militaire. Le catholicisme avoit proiluit les chevaliers ; le protestantisme fit (les capitaines braves et vertueux, mais sans élan : il n'auroit pas fait Du Guesclin, La Hue et Bayard. On a dit que le protestantisme avoit été favorable à la liberté politique et avoit émancipé les nations : les faits parlent-ils conmie les personnes ?
Jetez les yeux sur le nord de l'Europe , dans les pays o.'i la réformation est née, où elle s'est maintenue, vous verrez partout l'unique volonté d'un maitre : la Suède , la Prusse , la Saxe , sont restées sous la monarchie absolue ; le Danemarck est devenu un despotisme légal. Le protestantisme échoua dans les pa\ s républicains ; il ne put envahir (lénes, et à peine obtint-il à Venise et à Ferrare une petite église secrète qui to.nba : les arts et le beau soleil du ii.idi lui étoient mortels. Eu Suisse, il ne réussit que dans les cantons aristocratiques analoijues à sa nature , et encore avec une grande effusion de sang. Les cantons populaires ou démocratiques , Schwitz , Ury et Uuterwald , berceau de la lil;erté helvétique , le repoussèrent. En Angleterre, il n'a point été levéhicule de la constitution formée avant le seizième siècle , dans le giron de la foi catholique. Quand la Grande-Bretagne se sépara de la cour de Rome, le parlement avoit déjà jugé et déposé des rois ; les trois pouvoirs étoient distincts ; l'impôt et l'armée ne se levoient que du consentement des lords et des communes ; la monarchie représentative étoit trouvée et marchoit : le tcii'.ps , la civilisation, les lumières croissantes, y auroient ajouté les ressorts qui lui mauquolent encore , tout aussi bien sous l'influence du culte catholique que sous l'empire du culte protestant. Le peuple anglois fut si loin d'obtenir une extension de ses libertés par le renversement de la religion de ses pères , que jamais le séuat de Tibère ne fut plus vil que le parlement de Henri VIII: ce parlement alla jusqu'à décréter que la seule volonté du tyran fondateur de l'F.gUse anglicane avoit force de loi. L'Angleterre fut-elle plus libre sous le sceptre d'Élisabelh que sous celui de Marie? La vérité est que le protestantisme n'a rien changé aux institutions : là où il a rencontré une monarchie représentative ou des républiques aristocratiques, comme en Angleterre et en Suisse , il les a adoptées ; là où il a rencontré des gouvernements militaires , comme dans le nord de l'Europe, il s'en e^t accommodé et les a même rendus plus absolus.
Si les colonies angloises ont formé la république plébéienne des États-Unis , elles n'ont point dû leur émancipation au protestantisme; ce ne sont point des guerres religieuses qui les ont délivrées : elles se sont révoltées contre l'oppression de la mèrepatrie prolestante comme elles. Le Maryland , état
catholique , fit cause commune avec les autres états, et aujourd'hui la plupart des états de l'Ouest sont catholiques : les progrès de la communion romaine dans ce pays de lilîcrté passent toute croyance, tandis que les autres communions y meurent dans une indifférence profonde. Enfin, auprès de cette grande république de colonies angloises protestantes, viennent de s'élever les grandes répubhques des colonies espagnoles catholiques : certes cellesci, pour arriver à l indépendance, ont eu bien d'autres obstacles à surmonter que les colonies anglo-américaines nourries au gouvernement représentatif, avant d'avoir rompu le foible lieu qui les attachoit au sein maternel.
Une icule république et quelques villes libres se sont formées en Europe à l'ai. le du protestautisrae : la république de la Hollande et les villes anséatiques; mais il faut remarquer que la Hollande ap- I)arteuoit à ces communes industrielles des Pays- Bas , qui, pendant plus de quatre siècles, luttèrent pour secouer le joug de leurs princes , et s'administrèrent en forme de républiques municipales, toutes zélées catholiques qu'elles étoient. Philippe II, et les princes de la maison d'Autriche, ne purent étouffer dans la Belgique cet esprit d'indépendance; et ce sont des prélres catholiques qui viennent aujourd hui même de la rendre à l'état républicain.
Preuves et développements de tous ces faits jus- (ju'ici méconnus ou défigurés. Après ces preuves, je fais observer que dans mes investigations je ne parle des protestants qu'au passé : changés à leur avantage, ils ne sont plus ce qu'ils étoient au temps de Luther, d'Henri VIII et de Calvin : ils ont gagné ce que les catholiques ont perdu.
Le règne des seconds Valois, depuis François I" jusqu'à Henri III, la Saint-Barlhélemy, la Ligue, les guerres civiles, sont le temps de terreur aristocratique et religieuse, de laquelle est née la monarchie absolue des Bourbons, comme le despotisme militaire de Buonaparte est sorti du règne de la terreur populaire et politique. La liberté succomba après la Ligue, parce que le passé, qui mit les Guises à sa tète, arrêta l'avenir.
Faits et personnages de celte époque. La Saint- Bar;hélemy. Charles IX. Mort de ce prince. Sou repentir. Charles IX avoit dit à Ronsard , dans des vers dont Ronsard auroit dû imiter le naturel et l'élégance :
Tous deu\ ég.ilcniPnt nous portons des couronnes; Mais , roi , je la reçois ; poêle , tu la donm-s.
Heureux si ce prince n'avoit jamais reçu une cou-
IMIEFACF..