‹ Œuvres de M. Le vicomte de Chateaubriand (volume 4)Chapitre 132 sur 201 · EXPOSITION · texte numérisé non relu

EXPOSITION

ROIS vérités forment la base de rétlifice social :

la vérité religieuse, la vérité philosophique , la vérité politique.

La vérité religieuse est la connoissauce l'un Dieu unique , manifestée par un culte.

La vérité philosophique est la triple science des choses intellectuelles , morales et naturelles.

La vérité politique est l'ordre et la liberté ;

l'ordre est la souveraineté exercée par le pouvoir ; la liberté est le droit des peuples.

Moins la cité est développée, plus ces vérités sont confuses ; elles se combattent dans la cité imparfaite , mais elles ne se détruisent jamais : c'est de leur combinaison avec les esprits , les passions, les erreurs, les événements , que naissent les faits de l'histoire. A travers le bruit ou le silence des nations, dans la profondeur des âges , dans les égarements de la ci\ ilisation ou dans les ténèbres de la barbarie, on entend toujours quelque voix solitaire qui proclame les trois vérités fondamentales dont l'usage constant et la connoissance complète produiront le perfectionnement de la société.

Cette société, tout en ayant l'air de rétrograder quelcjuefois , ne cesse de marcher en avant. La civilisation ne décrit point un cercle

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parfait et ne se meut pas en ligne droite ; elle est sur la terre comme un vaisseau sur la mer : ce vaisseau, battu de la tempête , louvoie , revient sur sa trace , tombe au-dessous du point d'où il est parti; mais enfin, à force de -temps, il rencontre des vents favorables, gagne chaque jour quelque chose dans son véritable chemin, et surgit au port vers lequel il avoit déployé ses voiles.

En examinant les trois vérités sociales dans Tordre inverse, et commençant par la vérité politique , écartons les vieilles notions du passé.

La liberté n'existe point exclusivement dans la république , où les publicistes des deux derniers siècles l'avoient reléguée d'après les publicistes anciens. Les trois divisions du gouvernement, monarcbie, aristocratie, démocratie, sont des puérilités de l'école, en ce qui implique la jouissance de la liberté : la liberté se peut trouver dans une de ces formes, comme elle en peut être exclue. Il n'y a qu'une constitution réelle pour tout état : liberté , n'importe le mode.

La liberté est de droit naturel et non de droit politique, ainsi qu'on l'a dit fort mal à propos : chaque homme l'a reçue en naissant sous le nom d'indépendance individuelle. Conséquemment, et par dérivation de ces principes, cette liberté existe en portions égales dans les trois formes de gouvernement. Aucun prince, aucune assemblée ne sauroit vous donner ce qui ne lui appartient pas , ni vous ravir ce qui est à vous.

D'où il suit encore que la souveraineté n'est ni de droit divin ni de droit populaire : la souveraineté est l'ordre établi par la force , c'està-dire par le pouvoir admis dans l'état. Le roi est le souverain dans la monarchie , le corps aristocratique dans l'aristocratie, le peuple dans la démocratie. Ces pouvoirs sont inhabiles à communiquer la souveraineté à quelque chose qui n'est pas eux : il n'y a ni roi , ni aristocrate, ni peuple à détrôner.

Ces bases posées , l'historien n'a plus à se passionner pour la forme monarchique ou pour la forme républicaine : dégagé de tout système politique , il n'a ni haine ni amour ou pour les peuples ou pour les rois; il les juge selon les siècles où ils ont vécu , n'appliquant

de force à leurs mœurs aucune théorie, ne leur prêtant pas des idées qu'ils n'avoient et ne pouvoient avoir lorsqu'ils étoient tous et ensemble dans un égal état d'enfance , de simplicité et d'ignorance.

La liberté est un principe qui ne se perd jamais ; s'il se perdoit , la société politique seroit dissoute : mais la liberté , bien commun , est souvent usurpée. A Rome eUe fut d'abord possédée par les rois ; les patriciens en héritèrent ; des patriciens elle descendit aux plébéiens ; quand elle quhta ceux-ci , elle s'enrôla dans l'armée ; lorscjue les légions corrompues et battues l'abandonnèrent , elle se réfugia dans les tribunaux et jusque dans le palais du prince , parmi les eunuques ; de là elle passa au clergé chrétien.

Les révolutions n'ont qu'un motif et qu'un but : la jouissance de la liberté, ou pour un individu, ou pour quelques individus, ou pour tous.

Quand la liberté est conquise au profit d'un homme, elle devient le despotisme , lequel est la servitude de tous et la liberté d'un seul ; quand elle est conquise pour plusieurs, elle devient l'aristocratie; quand elle est conquise pour tous , elle devient la démocratie , qui est l'oppression de tous par tous ; car alors il y a confusion du pouvoir et de la liberté, du gouvernant et du gouverné.

Chez les anciens , la liberté étoit une religion; elle avoit ses autels et ses sacrifices. Brutus lui immola ses fils; Codrus lui sacrifia sa vie et son sceptre : elle étoit austère, rude, intolérante , capable des plus grandes vertus , comme toutes les fortes croyances , comme la foi.

Chez les modernes, la liberté est la raison ; elle est sans enthousiasme : on la veut parce qu'elle convient à tous, aux rois, dont elle assure la couronne en réglant le pouvoir , aux peuples , qui n'ont plus besoin de se précipiter dans les révolutions pour trouver ce qu'ils possèdent.

Venons à la vérité philosopliique.

La vérité philosophique, que la liberté politique protège , lui apporte une nouvelle force ; elle fait monter les idées théoriques à la sommité des rangs sociaux et descendre les idées pratiques dans la classe laborieuse.

illSTOUIQLES.

La vérité philosophique n'est autre chose que rimlcpeiidance de l'esprit de l'homme : elle tend à découvrir, à perfectionner dans les trois sciences de sa compétence, la science intellectuelle, la science morale , la science naturelle; celle-ci consiste dans la recherche de la constitution de la nature , depuis l'étude des lois qui régissent les mondes jusqu'à celles qui font végéter le brin d'herbe ou mouvoir l'insecte.

Mais la vérité philosophique, se portant vers l'avenir, s'est trouvée en contradiction avec la vérité religieuse, qui s'attache au passé parce qu'elle participe de l'immobilité de son principe éternel. Je parle ici de la vérité religieuse mal comprise, car je montrerai tout à l'heure que la vérité religieuse du christianisme rendu à sa sincérité n'est point ennemie de la vérité philosophi(jue.

De l'ancienne lutte de la vérité philosophique avec la vérité politicpie et la vérité religieuse naît une immense série de faits. Chez les Grecs et les Romains, la vérité philosophique mina le culte national, et échoua contre l'ordre moral et l'ordre politi(iue : dans les républiques elle combattit en vaincelteUberté servie par des esclaves , liberté privilégiée , égoïste, exclusive, qui ne voyoit que des ennemis hors de la patrie; dans les empires, la vérité philosophique se laissa corrompre au pouvoir , et elle ignora les premières notions de la morale universelle.

Cette vérité a produit dans le monde moderne des événements et des catastrophes de toutes les espèces : l'indépendance de l'esprit de l'homme, tantôt manifestée par le soulèvement des peuples , tantôt par des hérésies , irrita la vérité religieuse qu'obscurcissoit l'ignorance. De là les guerres civiles , les proscriptions, l'accroissement du pouvoir temporel des prêtres et du despotisme des rois. La vérité religieuse s'endornioit-elle , la vérité philosophique profitoit de ce sommeil : elle racontoit l'histoire, se glissoit dans les lois civiles, intervenoit dans les lois politiques; elle attaquoit indirectement la vérité religieuse, en reprochant au clergé son avidité, son ambition et ses mœurs; elle combattoit directement l'ordre établi , en faisant , même à l'ombre des cloîtres, ces découvertes qui dévoient produire une révolu-

lion générale. L'imprimerie devint l'agent principal des idées , justiu'alors dépourvues d'organes intelligibles à la foule. Alors la vérité philosophique, se trouvant pour la première fois puissance populaire , se jela sur la vérité religieuse , qu'elle fut au moment d'étouffer.

Aujourd'hui la vérité philosophique n'est plus en guerre avec la vérité religieuse et la vérité politique : la liberté moderne sans esclaves , sans intolérance , est une liberté qui coïncide à la vérité philosophique ; de sorte que l'indépendance de l'esprit de l'homme, hostile dans les vieux tenips à la société religieuse et polili(jue, l'aide et la soutient aujourd'hui. Les lumières propagées composent maintenant , des annales particulières des peuples , les annales générales des hommes ; l'écrivain doit désormais faire marcher de front l'histoire de l'espèce et l'histoire de l'individu.

Passons à la vérité religieuse, à savoir, la connoissance d'un Dieu unique, manifestée par un culte.

Cette vérité a fait jusqu'ici le principal mouvenient de l'espèce humaine; elle se trouve au commencement de toutes les sociétés ; elle en fut la première loi ; elle renferma dans son sein la vérité philosophique et la vérité politique : les hommes l'allérèrent promptement.

La vérité philosophique maintint, par la voie des initiations , des lumières religieuses qu'elle brouilloit par ses doctrines spéculatives. Les platoniciens et les stoïciens créèrent quelques hommes de contemplation , d'intelligence, de morale et de vertu , mais les écoles furent livrées à la dérision ; on se moqua des péripatéticiens , (jui s'adonnoient aux sciences naturelles ; on ne se proposa point d'aller habiter la ville demandée à Gallien pour être gouvernée d'après les lois de Platon. Les philosophes , ou supportant le culte de leur siècle , ou voulant conduire les peuples par des idées abstraites , tomboient dans les erreurs connnunes, ou n'avoienl aucune prise sur la foule. Ils ignoroient ce qui rend compte de tout , le christianisme. Ceci nous amène à parler de la vérité religieu.se selon les peuples modernes civilisés , de cette vérité qui a engendré la plupart des événements depuis la naissance du

ETUDES

Christ , jusqu'au jour où nous sommes parvenus.

Le christianisme, dont l'ère ne commence qu'au milieu des temps , est né dans le berceau du monde. L'homme nouvellement créé pèche par orgueil , et il est puni ; il a abusé des lumières de la science, et il est condannié aux ténèbres du tombeau. Dieu avoit fait la vie ; l'homme a fait la mort , et la mort devient la seule nécessité de l'homme .

Mais toute faute peut être expiée : un holocauste divin s'offrira en sacrifice ; riionime racheté retournera à ses fins IniiDortelles.

Tel est le fondement du cliristianisme. A la clarté de ce système, les mystères de l'homme se dévoilent ; le mal moral et le mai physi([ue s'expliquent ; on n'est plus oblij^é de nier l'existence de Dieu et celle de l'âme, afin d'éclaircir les difficultés par les lois de la matière , qui n'éclaircissent rien , et qui sont plus incompréhensibles que celles de l'intelligence.

La solidarité de l'espèce pour la faute de l'individu tient à de hautes raisons qui en détruisent l'apparente injustice. C'est une des grandeurs de l'homme d'être enchaîné au bien en punition d'une première rébellion : les fils d'Adam , travaillant ensemble à devenir meilleurs pour échapper à la faute du commun père, ne produiroienl-ils pas la réhabilitation delà race? Sans la solidarité de la famille , d'où naltroient notre sympathie et notre antipathie pour les résolutions généreuses ou contre les mauvaises actions ? Que nous importeroient le vice ou la vertu placés à trois mille ans ou trois mille lieues de nous? Et toutefois, y sommes-nous indifférents? ne sentons-nous pas (|u'ils nous intéressent , nous touchent , nous affectent en (juelque chose de personnel et d'intime ?

La postérité d'Adam se divisa en deux brandies : la branche cadette , celle d'Abel , conseiTa l'histoire de la chute et de la rédenqjtion promise ; le reste , avec le premier meurtrier, en perdit le souvenir, et garda néanmoins des usages qui consacroient une vérité oubliée. Le sacrifice humain se rencontre chez tous les peuples , comme s'ils avoient tous senti qu'ils se dévoient rédimer ; mais ils étoient eux-mêmes insuffisants à leur rançon. Il s'établit une libation de sang perpétuelle ; la guerre le répandit ainsi que la loi ; l'homme s'arrogea sur la vie

de l'homme un droit qu'il n'avoit pas, droit qui prit sa source dans l'idée confuse de l'expiation et du rachat religieux. La rédeuiption s'élant accomplie dans l'immolation du Christ, la peine de mort auroit dû être abolie ; elle ne s'est perpétuée (pie par une sorte de crime légal. Le Christ avoit dit dans un sens absolu : l'OM.ç ne tuerez pns.

Eossuet a fait de la vérité religieuse le fondement de tout ; il a groupé les faits autour de cette vérité unique avec une incomparable majesté. Rien ne s'est passé dar.s l'univers que pour l'accomplissement de la parole de Dieu ; l'histoire des hommes n'est à l'évèque de Meaux que l'histoire d'un homme, le premierné des générations, pétri de la main, animé par le soufile du Créateur, homme tombé , homme racheté avec sa race , et capable désormais de remonter à la hauteur du rang dont il est descendu. Bossuel dédaigne les documents de la terre : c'est dans le ciel (pi'il va chercher ses Chartres. Que lui fait cet empire du monde, préseut de nul prix , comme il le dit lui-même? S'il est partial , c'est pour le monde éternel : en écrivant au pied de la croix , il écrase les peuples sous le signe du salut , comme il asservit les événements à la domination de son génie.

Entre Adam et le Christ , entre le berceau du n:onde placé sur la montagne du paradis terrestre et la croix élevée sur le Golgotba, fourmillent des nations abîiiiées dans l'idolâtrie, frappées de la déchéance du père delà famille. Elles sont peintes en quelques traits avec leurs vices et leurs vertus, leurs arts et leur barbarie , de manière à ce que ces naticjus mortes deviennent vivantes : le nouvel Ézéchiel souffle sur des ossements arides et ils ressuscitent. Mais au milieu de ces nations est un petit peuple qui perpétue la tradition sacrée, et fait entendre de temps en temps des paroles prophétiques. Le Messie vient; la race vendue finit , la race rachetée commence ; Pierre porte à Rome les pouvoirs du Christ ; il y a rénovation de l'univers.

On peut adopter le système historiiiue de ce grand homme , mais avec une notable rectification : Eossuet a renfermé les événements dans un cercle rigoureux comme son génie ; tout se trouve emprisonné dans un christia-

HISTORIQUES

iiÏMiie indcxible. L'exisieiioe île ce cerceau tctioulable, où le g:eiire humain tourneroit ilans une sorte d'éternité sans progrès et sans perfectionnement, n'est heureusement qu'une imposante erreur.

I>a société est un dessein de Dieu : c'est par le (Christ , selon Bossuet , que Dieu accomplit ce dessein ; mais le christianisme n'est point un cercle inexlensiWe, c'est au contraire un cercle qui s'élargit à mesure (jue la civilisation s'étend; il ne comprime, il n'étouffe aucune science , aucune liljerté.

Le dogme qui nous apprend que l'homme dégradé retrouvera ses fins glorieuses présente un sens spirituel et un sms temporel: parle premier, l'âme paroîtra devant Dieu lavée de la tache originelle ; par le second , l'hoiume est réintégré dans les lumières qu'il avoit perdues en se livrant à ses passions , cause de sa chute. Rien ainsi ne se [ilie de force à mon système, ou plutôt au système de Bossuet reclilié; c'est ce système qui se plie aux événements et qui enveloppe la société en lui laissant la liberté d'action.

Le christianisme sépare l'hisloire du genre humain en deux portions distinctes : depuis la naissance du monde jusqu'à Jésus-Christ, c'est la société avec des esclaves , avec linégalitédts honuîies entre eux, l'inégalité sociale de l'homme et de la femme, depuis Jésus- Christ jusqu'à nous ; c'est la société avec l'égalité des hommes entre eux , l'égalité sociale de l'hoiimie et de la femme, c'est la société sans esclaves ou du moins sans le principe de l'esclavage.

L'histoire de la société moderne commence donc véritablement de ce côté-ci de la croix. Pour la bien connoître , il faut voir en quoi cette société différa , dès l'origine , de la société païenne , comment elle la décompoi;a , quels peuples nouveaux se mêlèrent aux chrétiens pour précipher la puissance romaine, pour renverser l'ordre religieux et politique de l'ancien monde.

Si l'on envisage le christianisme dans toute la rigueur de l'orthodoxie , en faisant de la religion catholique l'achèvement de toute société, quel plus grand spectacle que le commencement et l'établissement de cette religion ?

Voici tout d'abord ce que l'on aperçoit.

A mesure que le polythéisme tombe , et qne la révélation se propage, les devoirs de la famille et les droits de l'iiomme sont mieux connus ; mais décidément l'empire des Césars est condamné , et il ne reçoit les semences de la vraie religion qu'afin que tout ne périsse pas dans son naufrage. Les disciples du (Christ , qui préparent à la société un moyen de salut intérieur, lui en ménagent un autre à l'extérieur : ils vont chercher au loin, pour les désarmer, les héritiers du monde romain.

Ce monde étoit trop corrompu , trop rempli de vices, de cruautés , d'injustices, trop enchanté de ses faux dieux et de ses spectacles , pour qu'il put être entièrement régénéré par le christianisme. Une religion nouvelle avoit besoin de peuples nouveaux ; il falloit à l'innocence de l'Évangile l'innocence des hommes sauvages ; à une foi simple, des cœurs simples comme cette foi.

Dieu ayant arrêté ses conseils, les exécute. Rome, qui n'aperçoit à ses frontières que des solitudes, croit n'avoir rien à craindre ; et nonobstant , c'est dansées camps vides que le Tout- Puissant rassemble l'armée des nations. Plus de quatre cents ans sont nécessaires pour réunir cette innombrable armée , bien que les Barbares , pressés comme les Ilots de la mer, se précipitent au pas de course. Un instinct miraculeux les conduit ; s'ils manquent de guides , les bêles des forêts leur en servent : ils ont entendu (juehpie chose d'en haut qui les appelle du septentrion et du midi, du couchant et de l'aurore. Qui sont-ils? Dieu seul sait leurs véritables noms. Aussi inconnus que les déserts dont ils sortent, ils ignorent d'où ils viennent, mais ils savent où ils vont : ils marchent au Cajjitole, convoqués ([u'ils se disent à la destruction de l'empire romain , comme à un banquet.

La Scandinavie , surnommée la fabrique des nations , fut d'abord appelée à fournir ses peuples ; les Cimbres traversèrent les premiers la lîaltique ; ils parurent dans les Gaules et dans l'Ilalie , comme l'avant-garde de l'armée d'extermination.

Un peuple qui a donné son nom à la Barbarie elle-même, et qui pourtant fut prompt à se civiliser, les Goths sortirent de la Scandinavie après les Cimbres qu'ils en avoient peut-être cliassés. Ces intrépides Barbares s'accrurent en

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ÉTIDKS

marchant; ilsréimirent par alliance ou par conquête les Basiarnes, les Yenèdes, les Sariges, les Roxalans , les Slaves et les Alains : les Slaves s'ctendoient deirièreles Goths dans les plaines de la Pologne et de la Moscovie , les Alains occupoient les terres vagues entre le Volga et le Tanaïs.

En se rapprochant des fi ontières romaines , les AUamans ( Allemands ) , qui sont peut-être une partie des Suèves de Tacite , ou une confédération de toutes sortes d'hommes, se pla- «joient devant les Goths et touchoient aux Germains proprement dits, qui bordoient les rives dii Rhin. Parmi ceux-ci se trouvoient sur le Haut-Rhin des nations d'origine gauloise , et sur le Rhin inférieur des tribus germaines , lesquelles , associées pour maintenir leur indépendance , se donnoient le nom de Franks. Or donc cette grande division des soldats du Dieu vivant , formée des quatre lignes des Slaves , des Goths , des AUamans , des Germains avec tous leurs mélanges de noms et de races , appuyoit son aile gauche à la mer Noire , son aile droite à la mer Baltique , et avoit sur son front le Rhin et le Danube , foilîles barrières de l'empire romain.

Le même bras qui soulevoit les nations du pôle chassoit des frontières de la Chine les hordes de ïartares appelées au rendez-vous'. Tandis que Néron versoit le premier sang chrétien à Rome , les ancêtres d'Attila cheminoient silencieusement dans les bois ; ils venoient prendre poste à l'orient de l'Empire, n'étant , d'un côté , séparés des Goths que par les Palus-Méotides , et joignant , de l'autre , les Perses qu'ils avoient à demi subjugués. Les Perses continuoient la chaîne avec les Arabes ou les Sarrasins en Asie : ceux-ci donnoient en Afrique la main aux tribus errantes du Bargah et du Sahara, et celles-là aux Maures de l'Atlas , achevant d'enfermer dans un cercle lie peuples vengeurs, et ces dieux qui avoient envahi le ciel , et ces Romains qui avoient opprimé la terre.

* Selon le système de De Guignes , daprcs 1rs rcclicrclies modernes , les Huns seroient d'origine tinnoise Voyez Klaphoth . Tableaux historiques de l'/lsie , et M. SAiJiT-MABTi?( , dans ses savantes notes à V Histoire du Bas-Empire . par Lebeau.

Ainsi se présente le christianisme dans les quatre premiers siècles de notre ère, en le contemplant avec la persuasion de sa divine origine; mais si, secouant le joug de la foi, vous vous placez à un autre point de vue , vous changez la perspective sans lui rien ôter de sa grandeur.

Que ce soit un certain produit de la civilisation et de la maturité des temps, un certain travail des siècles, une certaine élaboration de la morale et de l'intelligence, un certain composé de diverses doctrines, de divers systèmes métaphysiques et astronomicpies, le tout enveloppé dans un symbole afin de le rendre sensible au vulgaire ; que ce soit l'idée religieuse innée , laquelle , après avoir erré d'autels en autels, de prêtres en prêtres , s'est enfin incarnée; mythe le |j1us pur, éclectisme des grandes civilisations pliilosophiques de l'Inde, de la Perse, de la Judée, de l'Egypte, de l'Ethiopie, de la Grèce, et des Gaules ; sorte de christianisme universel existant avant le christianisme judaïque, et au-delà duquel il n'y a rien que l'essence même de la philosophie ; que ce sait ce que Ton voudra pour s'élever au-<lessiis de la simple foi (apparemment par supériorité de science , de raison et de génie) , il n'en est pas moins vrai que le christianisme ainsi dénaturé, interprété, allégorisé, est encore la plus grande révolution advenue chez les hommes.

Le livre de l'histoire moderne vous restera fermé, si vous ne considérez le christianisme ou comme une révélation , laquelle a opéré une transformation sociale , ou comme un progrès naturel de l'esprit humain vers la grande civilisation : systètne théocratique, système philosophique, ou l'un et l'autre à la fois, lui seul vous peut initier au secret de la société nouvelle.

Admettre, selon l'opinion du dernier siècle, que la religion évangélique est une superstition juive qui se vint mêler aux calamités de l'invasion des Barbares ; que cette superstition détruisit le culte poétique, les arts, les vertus de l'antiquité; qu'elle précipita les hommes dans les ténèbres de l'ignorance ; qu'elle s'opposa au retour des lumières , et causa tous les maux des nations : c'est appliquer la plus courte échelle à des dimensions colossales,

IIISTOIUQLLS.

c'est fermer les yeux au fait dominaleur de toute cette époque. Le siècle sérieux où nous sommes parvenus a peine à concevoir cette légèreté de jugement, ces vues superlicielles de l'âge qui nous a précédés. Une religion qui a couvert le monde de ses institutions et de ses monuments ; une religion qui fut le sein et le moule dans lequel s'est formée et façonnée notre société tout entière, n'auroit-elle eu d'autres fins, d'autres moyens d'action, que la prospérité d'un couvent , les richesses d'un clergé, les cartulaires d'une abbaye , les canons d'un concile, ou l'ambition d'un pape?

Les résultats du christianisme sont tout aussi extraordinaires philosophiquement, que Ihéologiquement parlant. Décidez-vous entre le choix des merveilles.

Et d'abord le christianisme philosophique est la religion intellectuelle substituée à la religion matérielle, le culte de l'idée remplaçant celui de la forme : de là un différent ordre dans le monde des pensées, une différente manière de déduire et d'exercer la vérité religieuse. Aussi, remarquez-le : partout où le christianisme a rencontré une religion matérielle , il en a triomphé promptement : tandis qu'il n'a pénétré qu'avec lenteur dans les pays où régnoient des religions d'une nature spirituelle comme lui : aux Indes il livre de longs combats métaphysiques, pareils à ceux qu'il rendit contre les hérésies ou contre les écoles de la Grèce.

Tout change avec le christianisme (à ne le considérer toujours que comme un fait humain) ; l'esclavage cesse d'être le droit commun ; la femme reprend son rang dans la vie civile et sociale ; l'égalité, principe inconnu des Anciens, est proclamée. La prostitution légale, l'exposition des enfants, le meurtre autorisé dans les jeux publics et dans la famille, l'arbitraire dans le supplice des condamnés, sont successivement extirpés des codes et des mœurs. On sort de la civilisation puérile, corruptrice, fausse et privée de la société antique, pour entrer daas la route de la civilisation raisonnable, morale, vraie et générale delà société moderne : on est allé des dieux à Dieu.

Il n'y a qu'un seul exemple dans l'histoire, d'une transformation complète Ule la religion d'un peuple dominateur et civilisé : cet

exemple unique se trouve dans l'établissement du christianisme sur les débris des idolâtries dont l'empire romain étoit infecté. Sous ce seul rapport, quel esprit un peu grave ne s'enquerroit de ce phénomène? Le christianisme ne vint point pour la société , ainsi que Jésus-Christ vient pour les âmes, comme un voleur ; il vint en plein jour, au milieu de toutes les lumières, au plus haut période de la grandeur latine. Ce n'est point une horde des bois qu'il va d'abord attaquer (là, il ira aussi quand il le faudra ) ; c'est aux vainqueurs du monde, c'est à la vieille civilisation de la Judée , de l'Egypte , de la Grèce et de l'Italie , qu'il porte ses coups. En moins de trois siècles la conquête s'achève, et le christianisme dépasse les limites de l'empire romain. La cause efliciente de son succès rapide et général est celle-ci : le christianisme se compose de la plus haute et de la plus abstraite philosophie par rapport à la nature divine, et de la plus parfaite morale relativement à la nature humaine; or ces deux choses ne s'étoient jamais trouvées réunies dans une même religion ; de sorte que cette religion convint aux écoles spéculatives et contemplatives dont elle remplaçoit les initiations , à la foule policée dont elle corrigeoit les mœurs, à la population barbare dont elle charmoit la simplicité et tempéroit la fougue.

Si le dogme de l'unité d'un Dieu a pu remplacer les absurdités du polythéisme, c'est-àdire si une vérité a pris la place d'un mensonge, qui ne voit que, la pierre angulaire de l'édilice social étant changée, les lois, matériaux élevés sur cette pierre, ont dû s'assimiler à la substance élémentaire de leur nouveau fondement ?

Conmient cela s'est-il opéré? quelle a été la lutte des deux religions? que se sont-elles prêté, que se sont-elles enlevé ? comment le christianisme passé tle son âge héroïque à son âge d'intelligence, du tem[)s de ses intrépides martyrs au temps de ses grands génies , comment a-t-il vaincu les bourreaux et les philosophes? comment a-t-il pénétré à la fois tous les entendements, tous les usages, toutes les mœurs, tous les arts, toutes les .sciences, toutes les lois criminelles , civiles et politiques?

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Comment les deux sexes se partagèrentils les postes dans l'action générale ? Quelle fut l'influence des femmes dans l'établissement du christianisme? N'est-ce pas aux controverses rel gieuses , à la nécessité on les fidèles se trouvèrent de se défendre , qu'est due la liberté de la parole écrite, l'empire du monde étant le prix offert à la pensée victorieuse ?

Quel fut l'effet sous Constantin de l'avénement de la monarchie de l'Église, bien à distinguer de la république clu-étienne? Que produisit le mouvement réactionnaire du paganisme sous Julien? Qu'arriva-t-il lors de la transposition complète des deux cultes sous Tiiéodose? Quelle analogie les hérésies du christianisme eurentelies avec les diverses sectes de la philosophie '-' A part le mal qu'elles purent faire, les hérésies n'ont-elles pas servi à prévenir la complète barbarie, en tenant éveillée la faculté la jjIus subtile de l'esprit, au milieu des âges les plus grossiers ?

Le principe des institutions modernes ne se rattache-t-il pas au règne de Constantin, cincj siècles plus haut qu'on ne le suppose ordinairement? L'empire d'Occident a-t-il été détruit par une invasion suliite des Barbares , ou n'at-il succombé que sous des Barbares déjà chrétiens et romains ? Quel étoit l'état de la propriété au moment de la chute de l'empire d'Occident? la grande propriété se compose par la conquête et la barbarie, et se décompose par la loi et la civilisation : quel a été ly mouvement de cette propriété , et commen! a-t-elle changé successivement l'état des personnes? Toutes ces clioses et beaucoup d'autres qui se développeront dans le cours de ces Etudes, n'ont point encore été examinées d'assez près.

llya dans l'iiistoire, prise au pied de la croix et conduite jusqu'à nos jours, de grandes erreurs à dissiper, de grandes vérités à établir, de grandes justices à faire. Sous l'empire du christianisme la lutte des intelligences et des légitimités contre les ignorances et les usurpations , cesse par degrés ; les vérités politiques se découvrent et se fixent; le gouvernement représentatif, que Tacite regarde comme une belle ciiimère , devient possible; les sciences, demeurées presf[ue stationnaires, re-

çoivent ime impulsion rapide de cet esprit d'innovation ([ue favorise l'écroulement du vieux monde. Le christianisme lui-même, s'épurant , après avoir passé à travers les siècles de superstition et de force , devient chez les nations nouvelles le perfectionnement même de la société.

Il fut pourtant calomnié ; on le peignit à Marc-Anrèle comme une faction, à ses successeurs comme une école de perversité ; dans la suite l'hypocrisie défigura quekpiefois l'œuvre de vérité; on voulut rendre fanatique, persécuteur , ennemi des lettres et des arts, ennemi de toute liberté, ce qui est la tolérance, la charité, la liberté , le flambeau du génie. Loin de faire rétrograder la science , le christianisme, débrouillant le chaos de notre être, a montré que la race humaine , qu'on supposoit arrivée à sa virilité chez les Anciens, n'étoit encore qu'au berceau. Le christianisme croît et marche avec le temps; lumière quand il se mêle aux facultés de 1 esprit, sentiment quand il s'associe aux mouvements de l'âme ; modérateur des peuples et des rois , il ne combat que les excès du pouvoir, de quehiue part qu'ils viennent ; c'est sur la morale évangélique , raison supérieure , que s'appuie la raison naturelle dans son ascension xevs le sommet élevé qu'elle n'a point encore atteint. Grâce à cette morale, nous avons appris que la civilisation ne dépouille pas l'Iiomme de l'indépendance , et quil y a une liberté née des lumières , comme il y a une liberté fille des mœurs.

Les Barbares avoient à peine paru aux frontières de l'Empire, que le ciiristianisme se montra dans son sein. La coïncidence de ces deux évAiements , la combinaison de la force intellectuelle et de la force matérielle , pour la destruction du monde païen, est un fait où se rattache l'origine d'abord inaperçue de l'his- • toire moderne. Quehpies invasions promptement repoussées, une religion inconnue se répandant parmi des esclaves , pouvoient-elles attirer les regards des maîtres de la terre? Les philosophes pouvoient-ils deviner qu'une révolution générale commençoit? Et cependant ils ébranloient aussi les anciennes idées ; ils altéroient les croyances , ils les détruisoient dans les classes supérieures de la société à l'époque où le christianisme sapoit les fonde-

lîisToiMQi i:s.

ments de ces croyances , de ces idées dans les classes inforienres. La philosophie et le christianisme attaquant le vieil ordre de l'univers par les deux bouts, marchant l'un vers l'autre on dispersant leurs adversaires , se rencontrèrent face à face après leur victoire. Ces «leux contendants avoient pris quelque chose l'un de l'autre dans leur assaut contre l'ennemi commun ; ils s'étoient cédé des lionuiies et des doctrines ; mais quand, vers le milieu du quatrième siècle , il fallut, non partager, mais assumer l'empire de l'opinion , le christianisme, bien qu'arrivé au trône , se trouva en même temps revêtu de la force populaire; la pliilosop'.iie n'étoit armée que du pouvoir des tyrans : .lulien livra le dernier combat et fut vaincu, lirisant de toutes parts les barrières, les hordes des bois accoururent se faire baptiser aux amphithéâtres , naguère arrosés du sang des martyrs. Le christianisme étoit alors démocratique chez la foule romaine, chez les grands esprits éjnancipés , et parmi les tri])us sauvages : le genre humain revenoit à la liberté par la morale et la barbarie.

Voilà ce qu'il faut retracer avant d'entrer dans l'histoire particulière de nos pères ; je vais essayer de vous peindre cestrois mondes coexistants confusément : le monde pa'Ien ou le monde antique, le monde chrétien, le monde I)arbare ; espèce de trinité sociale dont s'est i'ormée la société unique qui couvre aujourd'hui la terre civilisée.

Résumons l'exposition du système qui m'a {)aru le i)lus approprié aux lumières du présent, et qui me semble le mieux concilier nos deux écoles liistoriques. Je pars du principe de l'ancienne école , pour arriver à la conséquence de l'école moderne : comme on ne peut pas plus détruire le passé que l'avenir, je me place entre eux, n'accordant la prééminence ni au fait sur l'idée, ni à l'idée sur le fait.

J'ai cherché les principes générateurs des faits; ces principes sont la vérité religieuse, la vérité pliilosophique avec ses trois branches , la vérité politi([ue.

La vérité polili(pie n'est que l'ordre et la liberté, quelles que soient les formes.

La vérité philosophicjue est l'indépendance de l'esprit de l'homme, elle a combattu autrefois la vé.ité politique et surtout la vérité reli-

gieuse ; principe de destruction dans l'ancienne société, elle est principe de durée dans la société nouvelle, parce qu'elle se trouve d'accord avec la vérité politique et la vérité religieuse perfectionnées.

La vérité religieuse est la connoissance d'un Dieu unique manifestée par un culte. Le vrai culte est celui qui explique le mieux la nature de la Divinité et de l'homme ; par cette seule raison le christianisme est la religion véritable.

Soit qu'on le regarde avec les yeux de la foi ou avec ceux de la pliilosophie , le christianisme a renouvelé la face du monde.

Le christianisme n'est point le cercle inflexible de Bossuet ; c'est un cercle qui s'étend à mesure que la société se développe ; il ne comprime rien ; il n'étouffe rien ; il ne s'oppose à aucune lumière, à aucune liberté.

Tel est le squelette qu'il s'agit de couvrirde chair. Pour vous introduire dans le labyrinthe de l'histoire moderne, je vous ai armé des fils qui doivent vous conduire : la prédication de l'Évangile, ou l'initiation générale des hommes à la vérité intellectuelle et à la vérité morale ; la venue des Barbares.

Deux grandes invasions de ces peuples sont à distinguer :1a première commence sous Dèce et s'arrête sous Aurélien ; à cette époque les Barbares, presque tous païens, se jetèrent en ennemis sur l'Empire : la seconde invasion eut lieu pendant le règne deValentinien et de Valens; alors convertis en partie au christianisme, les Barbares entrèrent dans le monde civilisé comme suppliants, hôles ou alliés des Césars. Appelés pendant trois siècles par la foiblessede l'état et par les factions soutenant les divers prétendants à l'empire , ils se battirent les uns contre les autres au gré des maîtres qui les payoient et qu'ils écrasèrent : tantôt enrôlés dans les légions dont ils devenoient les chefs ou les soldats, tantôt esclaves, tsnîôt dispersées en colonies militaires , ils prenoient possession de la terre avec l'épéeet la char^-ue. Ce n'étoit toutefois (pie rarement et à ccatrecœur qu'ils labouroient : pour engraisser les sillons , ils trouvoient plus court d'y verser le sang d'un Romain que d'y répandre leiu's sueurs.

Or, il convient de savoir où en étoit l'empire lorsque arrivèrent les deux invasions générales

ETUDI'S

de ces peuples, nos ancêtres ; peuples qui n'étoient pas même indiqués dans les géographies : ils habitoient, au-delà des limites du monde connu de Strabon, de Pline, de Ptolémée, un pays ignoré ; force fut de les placer sur la carte, quand Alaric et Genseric eurent écrit leurs noms au Capitole.

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