‹ Œuvres de M. Le vicomte de Chateaubriand (volume 4)Chapitre 134 sur 201 · I-TCDES · texte numérisé non relu

I-TCDES

" vaincu cVèlre chrétien, et que i acciisateur <i soit poursuivi '.» Mais il étoit difficile à la loi (le lutter contre la superstition et la philosophie entrées dans une alliance contre nature pour détruire un ennemi commun.

Les Marcionites, les Montanistes, les IMarcosiens jetèrent une nouvelle confusion dans la foi.

Avec Marc-Aurèle finit l'ère du bonheur des Romains sous l'autorité impériale, et recommencèrent des temps effroyables , d'où l'on ne sort plus que par la transformation de la société. Un seul fait de cette histoire la peindra. Commode et ses successeurs jusqu'à Constantin périrent presque tous de mort violente. Quand Marc-Aurèle eut disparu, les Romains se replongèrent d'une telle ardeur dans l'abjection , qu'on les eût pris pour des hommes rendus nouvellement à la liberté : ils n'étoient affranchis que des vertus de leurs derniers maîtres.

Deux effets de la puissance absolue sur le cœur humain sont à remarquer.

Il ne vint pas même à la pensée des bons princes qui gouvernèrent le monde romain, de douter de la légalité de leur pouvoir et de restituer au peuple des droits usurpés sur lui.

La même puissance absolue altéra la raison des mauvais princes ; les Néron, les Caligula, les Domitien, les Commode, furent de véritables insensés : afin de ne pas trop épouvanter la terre, le Ciel donna la folie à leurs crimes comme une sorte d'innocence.

* Commode, rencontrant un homme d'une corpulence extraordinaire , le coupa en deux pour prouver sa force et jouir du plaisir de voir se répandre les entrailles de la victime'. Il se disoit Hercule ; il voulut que Rome changeât de nom et prit le sien ; de honteuses médailles ont perpétué le souvenir de ce caprice. Commode périt par Tindiscrétion d'un enfant, par le poison que lui donna une de ses concubines, et par la main d'un atlilète qui acheva

' Chron. Alex.; Euseb., Hist., IV, cap. xiii.

' Commode, emp. Éleullière, pape. An de J.-C. 181- «92.

^ Obtunsi onerispinguem liominem medio ventre dissecuit.utejiis intestina subito fundcrentur.(/^ii/.^«gr., pag. 128.)

en l'élrangiaiiL ce (jne le poison avoit commencé '.

Sous le règne de Commode paroît une nouvelle race de destructeurs, les Sarrasins, si funestes à l'empii'e d'Orient.

* Pertinax succède à Commode; il se montra digne du pouvoir : son ambition étoit de celles qu'inspire la conscience des talents qu'on a, et non l'envie des talents qu'on ne peut atteindre. Le nouvel empereur (it redemander à des Barbares le tribut qu'on leur accordoit, et ils le rendirent : démarche vigoureuse ; mais les devanciers de Pertinax, en immolant à leurs foiblesses ou à leurs vices la dignité et l'indépendance romaines , avoient fait un mal irréparable. Pouvoit-on racheter l'honneur d'un état cpii alloit être vendu à la criée?

Pertinax étoit un soldat rigide; les prétoriens le massacrèrent. L'Empire est proposé au plus offrant : il se trouva deux fripiers de tyrannie pour se disputer les haillons de Tibère. Didius Julianus l'emporte sur son compétiteur par une surenchère de douze cents drachmes"-. Les prétoriens livrent la marchandise de cent vingt millions d'hommes h Didius. Celui-ci ne peut fournir le prix de l'adjudication'', et il fut menacé d'être exécuté pour dettes. Jadis le sénat avoit proclamé la vente d'un morceau de territoire de la répu-

' Erat autem Commodo piisio quidam... suinpto in raanus, qui supra lectulum jacebat. libello, foras proccssit... incidit in Marciam... quae libellum pueri manu aufert... Agnita Commodi manu... ubi se primam peti intel.cxit... electum accersit... placitum rem veneno agi .. cum evomisset... veriti iUi... Narcisse cuidam, audaci strenuoque adolescenti, persuaserunt ut Commodum in cubiculo strangularet. (.Hebodian., Fil. Commodi.\\h. I, pag. 91-92.)

Pertinax , Julianus, empereurs. Victor, pape. An de J.-C. 193.

- Sed simul ad superiora vicenasestertia, altéra quina adjecisset , eamque summam magno edito clamore in manibus ostendisset. (Dion., Hist. roni., iib. LXXIII,

Sane cum vicena quina milita militibus promisisset , tricena dédit. [Hist. Aug., pag. 61)

Prœterea militibus singulis , plus multo argcnti daturumquam peterc auderent, autaccepturossperaverant, neque in dando moram futuram. (Herodian., Iib. II, pag. 130 et 131.)

' Sed spes militum fefellerat, nec implere fidem promissorum poterat. (HEBOD.,lib. II, pag. 134.)

IIISTOIUQLLS

bliqiie : c'éluil celle du champ où campoit Aniiibal.

Le sénat de Didius fut pourtant honteux ; il eut peur surtout quand il apprit le soulèvement des légions; elles avoient élu trois empereurs. On se liâta de réparer une bassesse par une cruauté ; au bout de soixante-six jours Didius déposé fut condamné à mort ; « Quel (I crime ai-je commis ^? » disoit-il en pleurant. Le malheureux n avoit pas eu le temps d'apprendre la tyrannie ; il ignoroit qu'avoir acheté l'Empire , et n'avoir ôlé la v ie à personne , étoit une contradiction qui rendoit son règne impossible : homme commun , il éloit au-dessous de son crime.

On ne sait pourquoi Rome rougit de l'élévation de Didius Julianus, si ce n'est par un de ces mouvements de dignité naturelle qui revient quelquefois au milieu de lalyection. DenySjà Corinthe, disoit à ceux qui linsultoient : (I J'ai pourtant été roi ! <> Un peuple dégénéré qui ne songeoit jamais à se passer de maîtres quand il avoit le pouvoir de s'en donner un , appela à l'empire Pescennius Niger, commandant en Orient ; mais Septime Sévère avoit été choisi par les légions d'Illyrie , et Clodius Albinus, par les légions britanni- (|ues. Alors recommencèrent les guerres civiles : Sévère, demeuré vainqueur de Niger, en trois combats en Asie, fut éii^alement heureux contre Albinus à la bataille de Lyon'-. Sous prétexte de punir les partisans de ce dernier, il fit mourir un grand nombre de sénateurs. Les fortunes des familles sénatoriales étoient énormes; on ne les pouvoil atteindre avec l'impôt mal entendu : le crime de lèsemajesté fut inventé comme une loi de finances ; il entraînoit la confiscation des biens. On voit des princes, en parvenant à l'Empire, annoncer qu'ils ne feront mourir aucun sénateur : c'étoit déclarer qu'ils ne lèveroient aucune nouvelle taxe.

' Is imbellemmiserumque seneni... inter fœdissimas complorationes trncidavit. (IIebod., lit). II. pag. KO.)

Nitiili|uc dixit perçu ssori bus , iiisiiQuid crgo pec- <;avi? Quera interfeci ? Dios., lib. LXMV, pag. W9.)

Missi tamen a senatu quorum cura per niilitcm gregarium ia palatio idem Julianus occisus est . lidem Caisarls implorans, lioc est Scveri. (//j.^^ Auy.. pag. fia.)

" Dio\.,!. I.XXIV; HFnon..l.vn; Spart., //(«<.. p. 35.

* Sévère étoit né à Leptis sur la côte d'Afrique : il se trouva que le chef des Romains parloit la langue d'Annibal. Il avoit la cruauté et la foi puniques , et ne raanquoit pas toutefois d'une certaine grandeur. A l'imitation de Yitellius , il cassa d'abord les gardes prétoriennes ; ensuite il les rétablit et les augmenta, en les composant des plus braves soldats des légions d'Illyrie : jusqu'alors on n'avoit admis dans ce corps que des hommes tirés de l'Italie, de l'Espagne et de la Noricpie, provinces depuis longtemps réunies à l'Empire. Les Barbares approchoient de plus en plus du trône ; nous les verrons s'élever au rang des favoris et de ministres pour devenir empereurs.

Sé^ère força les sénateurs à mettre Commode au rang des dieux : " 11 leur convient bien, disoit-il, d'être difficiles! valent-iLs mieux que ce tyran? » Il importoit à Sévère de ne pas laisser dégrader Commode, puis- (ju'il vouloil livrer le monde à Caracalla. Les empereurs cherchoient, par le biais de l'association, et parles titres dx\.uguste et de César, à rendre la pourpre b.éréditaire; mais deux corps, l'année et le sénat , leur opposoient des obstacles : dans l'un de ces corps étoit le fait , dans l'autre le droit; et le fait et le droit, qui souvent se combattent, s'entendoient pour jouir de ce qu'ils s'étoient approprié en dépouillant le peuple romain.

Après avoir triomphé des Parthes, Sévère, sur la fin de sa vie, passa dans la Grande-Bretagne, battit les Calédoniens et éleva, pour les contenir, la muraille <iui porte son nom: c'est l'époque de la fiction de Fingal.

L'empereur avoit épousé Julie Domna , née à Émèse en Syrie, femme de beauté, de grâce, d'instruction et de courage : il en eut deux fils, Caracalla et Géta, qui furent ennemis dès l'enfance. Caracalla , pressé de régner , voulut se débarraser de son père, lorsque celui-ci étoit engagé dans la guerre de Calédonie. Sévère, rentré dans sa tente, se couche, met une épce à côté de lui et fait appeler son fils : « Si tu Il veux me tuer, lui dit-il , prends celte épée , « ou ordonne à Papinien ici présent de m'c-

*Scptimc-Sévére. empereur. Victor 1*"^, Zépliirin . papes. Au de S.-C. iS." 212.

car je te fais eiiipe-

<i gorger; il l'obéira Il reur *. »

Peu de temps après, Sévère, malade à York, et sentant sa fin venir, dit : » J'ai été I' tout, et rien ne vaut ■-. » L'officier de garde s'étant approché de sa couche, il lui donna pour mot d'ordre, « Travaillons^; » et il tomba dans le repos éternel.

Les règnes de Commode , de Pertinax , de Julianus et de Sévère virent éclater l'éloquence des premiers Pères de l'Église : parmi les Pères grecs, on trouve saint Clément d'Alexandrie ( le Maître et les Stromaies sont des ouvrages remplis de faits curieux ) ; parmi les Pères latins , Tertullien est le Bossuet africain. Saint Irénée, bien quil écrivît en grec, déclare dans son traité contre les hérésies , qu'habitant parmi les Celtes , obligé de parler et d'entendre une langue barbare , on ne doit point lui demander l'agrément et l'artifice du style. Il nous apprend que l'Évangile étoit déjà répandu par tout le monde; il cite les Églises de Germanie , de Gaule , d'Espagne , d'Orient, d'Egypte , de Libye, éclairées, ditil , de la même foi comme du même soleil ^. 11 nomme lesdouzeévèques quisesuccédèrentà Rome depuis Pierre jusqu'à Éleuthère. Il affirme qu'il avoit connu lui-même Poly carpe établi évèque de Smyrne par les apôtres , le- (juel Polycarpe avoit conversé avec plusieurs disciples qui avoient vu Jésus-Christ ^. C'est un des témoignages les plus formels de la tradition.

^ Si me cupis, inquit Severus, interfîcere, liic me intcrfice. Quod si id récusas aut times tua manu facere , adest tibi Papinianiis prœfectus, oui jubere potes ut me interlieiat : nain is tibi quidquid prœceperis, propler ea quod sis iuiperator, efficiet. (Uio.'v. , Ilist. rom., lib. LXXVI, pag. 868.)

- Onmia fui, et nihil expedit. (AunEL. ViCT.)

' Laboremus. Hist. Aug., pag. 364.)

■• Etenim Ecclesia... per universum orbem ustiue ad extrêmes terne Unes dispersa... Ac neque hae quae in Germaniis sitae sunt Ecciesiee , aliter credunt aut aliter tradunt, nec quœ inHispaniisaut Galliis, aut in Oriente, aut in .tgypto , aut in Africa , aut in Mediterraneis orbis regionibus sedein babent. Verum ut sol hic a Deo Cimditus. in univcrso mundo unus atque idem est. (S. lii^N., lib. 1, cap. X, conira hœreses, pag. 49.1

' Et Polycarpus autem, non solum ab apostolis edoctus et conversatus cum mullis, ex iisqiii Dominum

En ce temps-là Pantenus, chef de l'école chrétienne d'Alexandrie, prêcha la foi aux nations orientales : il pénétra dans les Tndes ; il y trouva des chrétiens en possession de l'Évan;;ile de saint Matthieu , écrit en langue hébraïque, et que cette Église tenoit de l'apôtre Bartliélemi *.

Ou voit par les deux livres de Tertullien à sa femme , que les alliances entre les chrétiens et les païens commençoient à devenir fréquentes ; mais, selon l'orateur, c'étoient les plus méchants des païens qui épousoient des chrétiennes, et les plus foibles des chrétiennes qui se marioient à des pa'iens -. Ce traité répand de grandes hmiières sur la vie domestique des familles des deux religions.

Le nombre des disciples de l'Évangile s'augmenta beaucoup à Rome sous le règne de Commode , surtout parmi les familles nobles et riches. Apollonius, sénateur instruit dans les lettres et dans la philosophie , avoit embrassé le culte nouveau : dénoncé \)ar un de ses esclaves , l'esclave subit le supplice de la croix , d'après l'édit de Marc-Aurèle qui défendoit d'accuser les chrétiens comme chrétiens^. Mais Apollonius fut condamné à son tour à perdre la tête, parce que tout chrétien qui avoit comparu devant les tribunaux , et qui ne rétractoit pas sa croyance, étoit puni de mort. Apollonius prononça en plein sénat une apologie complète de la religion.

Le Pape Éleuthère mourut , et eut pour successeur Victor, qui gouverna l'Église de Rome pendant douze ans.

L'empereur Sévère aima d'abord les chrétieas , et confia l'éducation de son fils aîné à

nostrum viderunt , sed etiam ab apostolis in Asia , etc. (S. IRÏN., contra hœreses, lib. IM, cap. m, n» i.)

* Pantenus ille, quera ad Indos dnvexisse diximus, ubi (ut fertur) Evangelium Mattba;i , quod ante ejus adventum ibi fucrat receptum , in manibus quorumdara qui in illis locis Cbristum profitebantur, reperit : quibus Bartholomium uniim ex apostolis prœdicasse , jUisque jMattbœi Evangelium, litteris hebraicis scriptura, reliquisse. {Evseb., Hist. eccles.. lib. V, pag. 93.)

' Igitur cum ((uasdam istis diebus nuptias de Ecclesia tolleret... (Tebt. lib. II, cap. ii, pag. 167.)

Solis pejoribus placet nomen cbristianum .. Pleraeque génère nobiles... cum mediocribus... ad liceutiam conjunguntur. Id.. ihid., cap. viil, pag. 171.)

' EiJSEB.,m Chron.,au. 191.

lUSTOIlIQUES

l'un d'eux, nommé Proculus ; il protégea les membres du sénat convertis à la foi, mais il changea de conseil dans la suite et provoqua une persécution générale : elle emporta Perpétue, Félicité , et saint Irénée avec une multitude de son peuple. TertuUien écrivit l'élo- (|uente et célèbre apologie où il disoit : « Nous « ne sommes que diiier, et nous remplissons " vos cités , vos colonies , l'armée , le palais , le " sénat, le forum : nous ne vous laissons que " vos temples *. » Il publia son Exhortation aux martyrs, ses traités des Spectacles, de l'Idolâtrie, des Ornements des femmes, et son livre des Prescriptions: admiraljle ouvrage qui servit de modèle à Bossuet pour son chef-d'œuvre des ]'uriaiions. TertuUien tomba dans l'hérésie des Montanistes qui convenoit à la sévérité de son génie. Origène commençoil à paroitre.

Sous la persécution de Sévère , les chrétiens ciierclièrent à se mettre à l'abri à prix d'argent : cet usage fut continué.

Sévère mort, Caracalla* régna avec son frère Géta; bientôt il le fit massacrer dans les bras de sa mère. Un mot de Papinien est resté : invité par l'empereur à faire l'apologie du meurtre de Géta, le jurisconsulte, moins complaisant que le philosophe Sénèque, répondit : '' Il est plus facile de commettre un parricide " que de le justifier^. »

Avec Caracalla reparurent sur le trône la dépravation et la cruauté : des massacres eurent lieu à Rome , dans les Gaules , à Alexandrie. Cet empereur s'appela d'abord Bassianus , du nom de son aïeul , prêtre du Soleil en Phénicie. 11 quitta ce nom , par ordre de Sévère, pour celui de Marc-Aurèle-Antonin. Les vices de Caracalla, en contraste avec les ver tus sous le patronage desquelles on le vouloit mettre, ne servirent (pi'à le rendre plus odieux. Le mépris du peuple fit évanouir des surnoms glorieux dans ce nom de Caracalla , emprunté d'un vêtement gaulois que le fils de Sévère affectoit.

Sévère avoit ébranlé l'état par lintroduc-

• Sola relinquimus lempla. (Tert., Àfol.) ' Caracalla, einp. Zéphirin, pape. An de J.-C. 212-217. 2 Non tam facile parricidiuniexcusari quara posse fieri. {Hùt. Aug., pag. 88.)

tion des Barbares dans les gardes prétoriennes ; Caracalla acheva le mal en étendant le droit de citoyen à tous ses sujets : le sanu^ romain fut dégradé de noblesse , et par une sorte d'égalité démocratique , tout sujet , Barbare ou Romain, fut admis à concourir à la tyrannie. Peu à peu les distinctions de villes libres , de colonies , de droit latin ou droit italique , s'effacèrent. En théorie c'étoit un bien, en pratique un mal : il n'étoit pas question de liberté, mais d'argent; il s'agissoit, non d'affranchir les masses , mais de faire payer aux individus comme citoyens le vingtième sur les legs et héritages dont ils étoient exempts comme sujets. Les vieilles habitudes et l'homogénéité de la race se perdirent ; on troqua la force des mœurs contre l'uniformité de l'administration'.

Caracalla eut, comme tant d'autres, la passion d'imiter Alexandre : ces copistes d'un liéros oubfioient que la pique du Macédonien fit éclore plus de cités qu'elle n'en renversa. Sur les bords du Rhin et du Danube , Caracalla rencontra par hasard deux peuples nouveaux , les Gof/jsetles ^Ihnnans. llaimoit les Barbares; on prétend même que, dans des conférences particulières , il leur dévoiloit le secret de la foiljlesse de l'Empire, secret que leur épée leur avoit déjà révélé.

Passé en Asie , Caracalla visita les ruines de Troie. Pour honorer et rappeler la mémoire d'Achille , dont il se prétendoit la vraie ressemblance , il voulut pleurer la mort d'un ami; en conséquence , un poison fut donné à Festus , affranchi qu'il airaoit tendrement ; après quoi il lui éleva un bûcher funèbre. Et conmie Achille, le plus beau des Grecs, coupa sa chevelure blonde sur le bûcher de Patrocle , Caracalla , laid, petit et difforme, arracha deux ou trois cheveux que la débauche lui avoit laissés, excitant la risée des soldats qui le voyoienl chercher et trouver à peine sur son front la matière du sacrifice à l'ami qu il avoit fait empoisonner ■-.

* L'édit de Caracalla, ou un édit seniblaLle est attribué par (luelijucs glossaleurs à Marc-Auréle. J'ai sui^i l'opinion pour laquelle il y a un plus grand nombre d'autorités.

- Qnum(|ue esset raro capillo, et crincm qua;rerct ut

LTUDES

Caracalla étoit malade de ses excès; son âme souffroit autant que son corps ; ses crimes lui apparoissoient ; il se croyoit poursuivi par les ombres de son père et de son frère ^ Il consulta Esculape, Apollon, Sérapis, Jupiter Olympien : il ne fut point soulagé : on ne guérit point des remords.

*Macrin, préfet du prétoire, menacé par Caracalla, le lit assassiner -. On croit que l'impératrice, accusée d'inceste avec Caracalla son fils, mourut d'une mort douloureuse, volontaire ou involontaire^. Il ne resta rien delà famille de Sévère, dont les malheurs , malgré le dire des historiens, frappèrent peu les hommes. Dans les vieilles races, c'est la chute qui étonne; dans les races nouvelles , c'est l'élévation : les premières , en tombant , sortent de leur position naturelle, les secondes y rentrent.

Caracalla eut des temples et des prêtres. Macrin demanda des autels pour son assassiné. Les Romains débarrassés de leurs tyrans, ils en faisoient des dieux. Ces tyrans jouissoient ainsi de deux immortalités : celle de la haine publique , et celle de la loi religieuse qui consacroit cette haine.

Macrin revèloit d'un extérieur grave et d'une apparence de courage un caractère frivole et timide : il désira l'empire, l'obtint, et s'en trouva embarrassé. Jl avoit l'instinct du mal , il n'en avoit pas le génie ; impuissant à féconder ce mal , quand il avoit coniuiis un crime il ne savoit plus qu'en faire : c'est ce

iinponerct ignibus, deridiculo erat omnibus : cacterum i|uos habuit capillos tamen totondit. (HERODiiN., lib. IV, pag. 3t0-3ll.)

* Fuit œgra corporis vaictudine... Sed mente impvimis insana qiiibiisdani visis sa?penuraero agitari a pâtre fratreipie gladios gestantibus, videbatur. (Dionis., Hist. rom., lib. LXXVII, pag. 877.)

Pater ei cum gladio astitit in somnis , et : UH\i, in- (luit, fratrem tuuin interfecisti , ita ego te interficiam. (.Dion., Nist., lib. LXXVIII, pag. 883.)

• Macrin. cmp. Zéphirin . pape. An de J.-C. 2i7-2(8. ^Macrinus Antoiiium occidit. {Ilisl. Ji«j , pag. 88.)

' Jidia, cognita filii cxùe, ita affecta est ut se percnleret, ac, mortem sibi consciscere conarctur... Incdia consumpta moritur. Acceleravit ei mortcni cancer, ciuem cum jam niulto tempore in manima liabuisset i|ui('scentem, percusso pectore irritavit. ( Dion. , lib. I-XXVIII, pag. 886.)

qui arrive lorsque l'ambition dépasse la capacité , qu'une haute fortune se trouve resserrée dans un esprit étroit et dans une âme petite , au lieu de s'étendre à l'aise dans une large tète et dans un grand cœur. Après quatorze mois de règne , l'armée ôta l'empire à Macrin aussi facilement qu'elle le lui avoit prêté.

Julie , fenmie de Septime Sévère et fille de Bassianus , avoit une sœur, Julia M<esa ; celleci, mariée à Julius Avitus, en eut deux filles : Sœmis et la célèbre Maniée. Mamée mit au jour Alexandre Sévère, et Sœmis fut mère d'Élagabale, plus connu sous le nom altéré d'Héliogabale. Sœmis avoit épousé Yarius Marcelhis ; mais on ne sait si elle n'eut point un commerce secret avec Caracalla , et si Élagabale ne fut point le fruit de ce commerce.

Après la mort de Caracalla , Mœsa , sœur de l'impératrice Julie , se retira à Émèse avec ses deux filles Sœmis et Mamée , toutes deux veuves , et chacune ayant un fils : Élagabale avoit treize ans , Alexandre neuf. Ma^sa fit donner à Elagabale la charge de grand-prêtre du Soleil. Dans ses habits sacerdotaux il étoit d'une rare beauté ; on le comparoit aux plus parfaites sta ■ tues de Bacchus. Une légion le vit , en fut charmée, et , parles intrigues de Rlœsa, le proclama empereur. Qu'on juge du caractère de l'armée : elle choisit Élagabale parce qu'il étoit beau , parce qu'elle le crut fils de Caracalla et de Sœmis , c'est-à-dire bâtard d'un monstre et d'une femme adultère !

Macrin dépêcha contre la légion un corps de troupes que commandoit Ulpius Julianus. Celui-ci , abandonné de ses troupes , périt par un assassinat. Un soldat lui coupa la tète, l'enveloppa , en fit un paquet qu'il cacheta avec le sceau de Julianus , et la présenta à Macrin comme la tête d'Élagabale : Macrin déroula le paquet sanglant , et reconnut que cette tête demandoit la sienne. Après avoir perdu une bataille contre son rival qui déploya de la valeur, il s'enfuit , fut arrêté et massacré. Son fils, qu'il envoyoitau roi des Parthes, éprouva le même sort.

Élagabale * régna donc. Il falloitque toutes les

'Elagibale. emp. Zcpbiriii , Calixte, papes. An de J.-C. 218-222.

IIISTOIUQLM-:S.

passions et tous les vices passassent sur le trône, afin que les hommes consentissent à y placer la religion qui condamnoit tous les vices et toutes les passions.

Rome vit arriver un jeune Syrien, prêtre «lu Soleil : le tour des yeux peint, les joues colorées de vermillon , portant une tiare , un collier, des bracelets, une tunique d'étoffe d'or, une robe de soie à la phénicienne, des sandales ornées de pierres gravées : ce jeune Syrien , entouré d'eunuques, de courtisanes, de bouffons , de chanteurs , de nains et de naines dansant et marchant à reculons devant une pierre triangulaire. Élagabale vint régner aux foyers du vieil Horace, rallumer le feu chaste de Vesta, prendre le bouclier sacré de Nunia , et toucher les vénérables emblèmes de la sainteté romaine * .

Au milieu de tant de règnes exécrables , celui d'EIagabale se distingue par quelque chose de particulier. Ce que l'imagination des Arabes a produit de plus merveilleux en fêtes, en pompes, en richesses, ne semble qu'une tradition confuse du règne du prêtre du Soleil : vous verrez ces détails à l'article des mœurs des Romains. Le vice qui gouverna plus particulièrement le monde sous Élagabale fut l'impudicité : ce prince choisissoit les agents du pouvoir d'après les qualités qui les rendoient l»ropres à la débauche 2 ; dédaignant les dis-

* Fuit autem Heliogabali, vel Jovis, vel Solis sacerdos.

atque Antonini sibi nonien asciverat Vultiim prœte-

rea eodem quo Venus pingitur, schemate tîgurabat..... Heliogabalum in Palatino monte, juxta œdes imperatorias,consecravit,ei(|ue teniplum fecit... et Vesta; ignem, et palladium, et ancilia, et omnia Romanis veneranda in iilud transfert. [Hist. Aticj.. lib. Cil.)

In penum Vestse, quod solœ virgines solique pontifices adeunt, irrupit, pollutus ipse omni contagione mo« rum, cum iis qui se poUueraiit. (/6., pag. 103.) Magorum genus aderat. (/i.)

At vero Antoninus, e Syria profectus... cultum patrii numinis celebrare supervacuis saltationibus , vestitum usurpans luxuriosura, purpura intextum atque auro, monilibusque et armillis redimitus , coronas sustinens ad thiarae modum. (Herodian., lib. V, pag. 376-577.)

Amphoras plurimas ante aras profundebat... chorosque circum aras agitabat , nuUis non organis consanantibus, unaque mulieribus phœnissis cursitantibus in orbera, cymbalaqiie inter nianus habentibus aut lympana, omni circumstante senatu et equcstri ordine. (Hebo- Du^.,lib. V, pag. 181.)

= Ad honores reliques promovit comtnendatos sibi pu-

tinctiohs sociales ou les avantages du génie, il plaooit la souveraineté politique dans la puissance qui tient le plus de l'instinct de la brute.

îl arriva qu'ayant pris plusieurs maris , il se donna pour maître tantôt un cocher du cirque , tantôt le fils d'un cuisinier '. Il se faisoit saluer du titre de domina et iV impératrice ; il s'habilloit en femme , travailloit à des ouvrages en laine. Homme et femme , prostitué et prostituée, il n'auroit pas été plus pur quand il se fût consacré au culte de Cybèle , connue il en eut la pensée -. 11 donna un siège à sa mère dans le sénat auprès des consuls, et créa un sénat de femmes ([ui délibéroient sur la préséance , les honneurs de cour et la forme des vêtements.

Elagabale n'étoit pas cependant dépourvu de courage. Le pressentiment d'une courte vie le poursuivoit : il avoit préparé pour se tuer , à tout événement , des cordons de soie , un poignard d'or , des poisons renfermés dans des vases de cristal et de porphyre, une cour intérieure pavée de pierres précieuses sur lesquelles il comptoit se précipiter du haut d'une tour. Ces ressources lui man(|uèrent; il vécut dans des lieux infâmes , et fut tué dans des latrines ^ avec sa mère. On lui coupa la tèle ; son cadavre, traîné jusqu'à un égout, ne put entrer dans l'ouverture trop étroite ^ ; ce hasard valut à Élagabale les iionneurs du Tibre , doii il re«;ut le surnom de Tiherimis , équivoque qui signifioit le noy^ dans le Tibre ou le ])eUt Tibère : ainsi les Romains jouoient avec leur infamie. Quand le despotisme descend si bas que sa dégradation luiôte sa force, les esclaves respirent un moment : dans les temps d'opprobre , le mépris tient quelquefois lien de liberté. N'oublions pas , afin d'être juste.

dibllium enormitate membrorum. (ffist. Avg., p. 47 ■4.)

* Nupsit et coit ut et pronulnim haberct clamaretquc concide , mariire , et eo quidem tempore quo Zoticus a-giotabat. ( A/wf. Jug.,pas. 472; Div. ,lib. LXXIX; HEnoDi\N.,lib. V.)

^ Jactavit autem caput inter prajcisos fanaticos et genitaliasilii devinxit.

' Atque in latrina.ad quara confugerat, occisus. Hist. Aug., pag. '<78.)

■• Dion., lib. LXXIX; Hebodun., lib. V; Hht. Aug., pag. ''.78.

ETUDES

qii'Élagabale étoit un enfant ; il n'avoit guère (jue vingt-deux ans quand il fut massacré , et il avoit déjà régné trois ans neuf mois et quatre jours : sa mère . son siècle et la nature du gouvernement dont il devint le clief , le perdirent.

Les mêmes femmes dont l'ambition s'étoit trouvée mêlée au règne de Caracalla , de Macrin et dÉlagabale , contribuèrent à la chute de ce dernier prince, et amenèrent l'inauguration de son successeur. Sœuiis avoit déterminé son fils à créer auguste son cousin Alexandre. Élngabale , jaloux de la verlu d Alexandre , essaya d'abord de le corrompre ; n'y pouvant réussir, il le voulut tuer; Maniée, pour le sauver , le conduisit au camp des prétoriens. Une réconciliation eut lieu , et dura peu. Élagabale massacré, son cousin reçut la pourpre.

Chaque empereur , en passant au trône , y laissoit quelque chose pour la destruction de l'Empire : le luxe qu' Élagabale avoit exagéré dans les ameublements , les vêtements et les repas , resta. A dater de ce règne , la profusion de la soie et de l'or , les largesses aux légions, allèrent croissant. Le prince syrien avoit fait frapper des pièces d'or, les unes doubles et quadruples des anciennes , les autres ayant dix , cinquante , cent fois celte valeur : il distribuoit cette monnoie aux soldats, à l'exemple de ses prédécesseurs ; mais comme il coraptoit par le nombre et non par le poids des pièces, il centuploit quelquefois le prix du présent : or , pour changer les mœurs d'un état, il suffit d'en changer les fortunes.

V empereur Élagabale n'étant plus, on renvoya en Syrie le dieu Élagabale , introduit à Rome avec son grand-prêtre. Un décret interdit à jamais l'entrée du sénat aux femmes. Les essais du despote d'Asie n'en avilirent pas moins les antiques institutions : Jupiter Capitolin avoit ctdé sa place au Soleil , et une femme avoit siégé dans des sénatus-consultes. La religion est si nécessaire à la durée des états que, même lorsqu'elle est fausse, elle entraîne en s'écroulant l'édifice politique. L'ancienne .société périt avec le polythéisme ; mais dans son sein s'est élevé un autre culte prêt à remplacer le premier , et à devenir le fondement d'une société nouvelle.

Alexandre Sévère*, prince économe et de bon sens , consacra presque tout son règne à des réformes : dans les vieux gouvernements , l'administration se perfectionne à mesure que les mœurs se détériorent : la civilisation passe de l'âme au corps. Malheureusement Alexandre ne put détruire le mal que le temps avoit fait : les légions, séditieuses et avides, ne pouvoient plus être réformées que par le fer des Barbares. Sous la quatrième année du règne de ce prince on place une révolution en Orient.

Après qu'Alexandre-le-Grand eut passé, et que les Romains , sans les couvrir , se furent répandus sur ses traces , la monarchie des Parthes se forma. Artaban, dernier rejeton de la dynastie des Arsacides , étoit encore sur le trône lorsque Alexandre Sévère fut mis à la tête du monde romain. Artaban avoit été ingrat envers un de ses sujets , qui ne fut pas assez généreux pour pardonner l'ingratitude : il se révolte contre son maître, le renverse, et s'assied dans sa place '. Il se nommoit Artaxerxès. Fils adultérin de la femme d'un tanneur et d'un soldat , il prétendit descendre des souverains de Babylone : on ne conteste point la noblesse des vainqueurs ; il fut ce qu'il voulut être. Proclamé l'héritier et le vengeur de Darius , il fil quitter à sa nation le nom des Parthes pour reprencb'e celui des Perses , établit un empire fatal à Rome, lequel, après avoir duré quatre cent vingt-cinq ans, fut renversé par les Sarrasins.

Non content d'avoir affranchi sa patrie, Artaxerxès redemanda aux Romains les provinces qu'ils occupoient dans l'Orient : voulohil se faire légitimer pai* la gloire? On ne sait si Alexandre Sévère vainquit Artaxerxès , mais il revint à Rome , et triompha -. De là il se rendit dans les Gaules. Les mouvements des Goths et des Perses , aux deux extrémités de l'Empire , avoient obligé les Romains à porter

'Alex. Sévère, cmp. Urbain F"', Ponlien, papes. An de J.-C. 222-233.

* DiO\., lib. LXXX ; Hebodian., lib. VII.

- Hixt. Aug , pag. 133; Heropux. , lib. VI. M. fie Saint-Martin, dans ses notes sur l'Histoire du Bas Em- ■ph-f , de Lebeau, a jeté nn nouveau jour sur fhistoire confuse des rois de Perse et d'Arménie.

UiSTOaiQLES.

leurs principales forces sur le Danube et sur

I Euphrate , et à retirer cinq des liuit légions qui gardoient les bords du Rhin.

L'invasion des chrétiens suivoit parallèlement celle des Barbares. Marnée, mère d'Alexandre , professoit peut-être la religion nouvelle : du moins inspira-t-elle à son lils un grand respect pour cette religion. Il adoroit , dans une chapelle domestique , l'image de Jésus-Christ entre celle d'Apollonius de Tyane, d'Abraham et dOrphée '. A l'exemple de la communauté chrétienne qui publioil les noms des prêtres et des évêques avant leur ordination , il promulgnoit les noms des gouverneurs de provinces - , afin que le peuple pût blâmer ou ap[)rouver le choix impérial. Il prenoit pour règle de conduite la maxime : « Ne fais pas à autrui ce que tu ne veux pas qu'on te fasse. »

II avoit ordonné qu'elle fût gravée dans son palais et sur les murs des édifices publics. Quand lecrieur chàtioit un coupable, il lui répétoit la sentence favorite d'Alexandre ^ : une seule parole de rÉvangilecréoit un prince juste au milieu de tant de princes iniques.

Mais les jurisconsultes placés dans les con-

* Primum ut si facultas esset , id est si non cum uxore ciibuisset, niatutinis horis in larario suo, in quo et divos princii)es, sed optiraos, electos, et aniinus sancliores, in ([ueis Apollonium, et quantum scriptor siiorum temponnn dicit Cliristum, Ahrahamum et Orpheum, et hujusmodi caeteros liabebat. (Lamprid., in Fit. Alex. Seveii, pa?î. 328.)

' Denique cura inter militares aliquid ageretur. multorum dicebat et nomina. — De promovendis etiam gibi annotabat, et perlegebatcuncta pittacia, et sic faciebat, diebus etiam pariter annotatis,et quis et qualis esset, et quo insinuante promotus. (Lampbid., Hi.sl. Âug., pag. 320.)

Dbi alic[uos voluisset rectores provinciis dare, vel prop'Sitos facere, vel procuratores , id est rationales ordinare, nomina eorum proponeliat, hortans populum, ut si quis quid haberet criminis, probaret manifi stis rébus : sinon proba-set , subiret pœnam capitis : dicebatque grave esse , cum id cinistiani et judœi facerent in prœdicandis sacerdotibus qui ordinandi sunt , non fieri in pvovinciarum rectoribus , quibus et fortunœ hominum committcrentur et cayila. (Lampbid., Hlst. Aug., pag. 343.)

5 clamabatque sœpius quod a quibusdam sive judaeis sive christianis , audierat et tenebat ; idque per prœconem. ciimaliquem eraendaret, dici jubebat : Quod tibi fieri non vis, alteri ne feceris : quara sententiam usque adeo dileitit , ut et in palatio et in publicis operibus prœscribi juberet. (Lampbid., Hist. Aug., pag. 350.)

seils et dans les charges de l'étal, Sabin, Ulpien, Paul, Modestin, étoient ennemis des disciples de la croix; leur culte paroissoit à ces magistrats , amateurs et gartliens du passé , une nouveauté destructive des anciennes lois ' et des vieux autels. Llpien avoit formé le septième livre d'un traité sur le devoir (Cun consul, des édits statuant les délits à punir , et les peines à inJliger aux chrétiens.

Llpien, préfet du prétoire, égorgé de la main de ses soldats , avoit été disciple de Papinien. On compte ensuite Paul et Modestin : à ce dernier s'éteint le flambeau de cette jurisprudence dont les oracles furent recueillis par Théodose-le-Jeune , et par Justinien. Au surplus , si les belles lois attestent le génie d'un peuple, elles accusent aussi ses mœurs , comme le remède dénonce le mal. Au commencement les Romains n'eurent point de lois écrites : sous leurs trois derniers rois , une quarantaine de décisions furent recueillies sous le nom de code Papirien -. Les douze Tables composant en tout cent cinquante textes ( soit qu'elles aient été ou non empruntées à la Grèce etex-

' At enim puiiiendi sunt qui destraunt religiones.... Lact., Dir. Inst., lib. V, pag. 4)7.)

- C'est le plus ancien monument de la jurisprudence romaine. Sous Tarquin-le-Superbe, Sextus Papirius rassembla dans un seul volume les lois des rois, qui leyes reçiins in unuin contutit, dit Pomponius au sujet de la seconde loi du Digeste. Ces lois royales étoient écrites dans la vieille langue latine ou la langue osque, conservée dans 1 inscription de la colonne de Duilius, sur la taille de Scipion , fds de Baibatus, et dans le sénatusconsulte pour l'abolition des Bacchanales. Les voyelles a, e. i, o, u, prenoient un d à la fin d'un mot, quand ce mot surtout étoit à l'ablatif. L'e et Vi se mettoient souvent ensemble, ou l'un pour l'autre. Vo remplaçoit l'e,- Vu séciivoit ou , ou simplement o , ou encore uo ; ou , enfin, oi. Lerf se prononcoit du et s'écrivoit rf«. La consonne î/n'existoit pas, et étoit remplacée parle c ; fociuni ou fouriont, ou foiciaint, pour fugiunt , montre ces transformations. La consonne m s? retrancboit souvent quand elle se trouvoit à la fin d'un mot, ou prenoit une voyelle : urbe pour urbem, lama pour tam. L'r se changeoit souvent en «. ou plutôt elle ne s'employoit qu'à la lin ou au commencement des mots. On a toujours dit roma et non pas somn; mais au milieu des mots l'r. que l'on surnonmioit cnnina , pour exprimer sa rudesse , se prononcoit et s'écrivoit s : asa pour ara ; x, y.z, étoient des consonnes inconnues dans la langue osque. Les consonnes ne se redouMoicnt point. A l'exemple de Joseph Scaliger, Antoine lerrasson , dans son Histoire

ETUDES

pliqiiées par l'exilé Hennodore ') , suffirent à la républi(iue tant qu'elle conserva la vertu. Vinrent ensuite, toujours sous la république , le droit flavien etledroita4ien. Avec Auguste, commença, sous l'empire, la loi liegia qu'on a niée, et successivement s'entassèrent les diverses constitutions des empereurs jusqu'aux codes grégorien ethermogénien. Alors les Romains corrompus n'eurent plus assez des sénains-consiiïtes , des pJébicistes, des èdits des princes , des édits des préteurs , des décisions des jurisconsultes et du rfroif coutumier. La famille en vieillissant multiplioit les cas de jurisprudence : l'esprit des tril)unaux se subtilisoit à mesure que s'enchevètroient les rapjjorts des choses et des individus. Deux mille volumes, compilés par Tribonien , forment le corps du droit romain sous le nom de Code , de Diijeste ou Pandectes , d'Institutes et de NoveUes , sans parler du droit grec-romain , ou de la

de la Jurisprudence romaine, a restitué quinze textes du droit papirien. Voici l'exemple du premier.

Jeu' papeisianom.

Mensa, Deïcatam, Asai. veice. peasestase. jons. estod. ulei. endo Templod Jonnonei". Poploniai. Aucousta. mensa. est.

Lisez :

Jus papirianiim.

Mensam dedicatam arae vicem praistare jus esto, ut in temple Junonis Populoniae augnsta mensa est.

* Les anciens glossateurs du droit romain racontent sérieusement que les Grecs, avant de Tiire part de leurs lois auic députés rom lins , envoyèrent à Rome un philosophe poursuvoir ce qs-.ec'étdit que Rome. Ce philosophe , arrivé dans cette ville inconnue . fut mis en rapport avec un fou qui , |iar de certains signes des doigts, lui indiqua la Trinité. Le philosophe rendit compte de sa mission aux Grecs . et les Grecs trouvèrent que les Romains étoient dignes d'ohtenir les lois qui ont fait le fond des douze Tdbles. Quemdam stultum ad disputandum cum Grœco posuerunt ; ut si perderet, tantum derisio essct. Grœcus sapiens nutu disputare cœpit, et elevavit unum digitum, unum Deum signilicans. Stulius, credens quod vellet eumuno oculo excaecare, elevavit duos, et cum ciselevavit etiam poUicem, gicut naturaliter evenit, quasi cœcare eum vellet utroque. Grœcus autem creJidit qu ;d Trinitatem ostenderet.

paraphrase de Théophile , et des sept volumes in-folio des Basiliques , ouvrage des empereurs Basile, Léon-le-Philosophe et Constantin Porphyrogénète ; solide masse qui a survécu à Rome , mais qui n'a pu l'arc-bouter assez pour l'empêcher de crouler. La société vit plus par les mœurs que par les lois , et les nations qui se sauvent avec leur innocence périssent souvent avec leur sagesse.

Pendant les règnes de Sévère, de Caracalla, de Macrin , d'Élagabale et d'Alexandre , le pape Zéphirin succéda à Victor martyr, Calixte à Zéphirin , Urbain à Calixte, et Pontien à Urbain. Minutius Félix écrivit son dialogue pour la défense du christianisme. Minutius se promène un matin au i)ord de la mer à Ostie avec Octavius chrétien, et Cécilius attaché au paganisme : les trois interlocuteurs regardent d'abord des enfants qui s'amusoient à faire glisser des cailloux aplatis sur la surface de l'eau ; ensuite Minutius s'assied entre ses deux amis. Cécilius , qui avoit salué une idole de Sérapis , demande pourquoi les chrétiens se cachent, pourquoi ils n'ont ni temples, ni autels , ni images ? Quel est leur Dieu ? d'oîi vient-il? où est-il , ce Dieu unique . solitaire , abandonné, qu'aucune nation libre ne connoît. Dieu de si peu de puissance qu'il est captif des Romains avec ses adorateurs ? I-es Romains , sans ce Dieu , régnent et jouissent de l'empire du monde. Vous, chrétiens, vous n'usez d'aucuns parfums ; vous ne vous couronnez point de fleurs ; vous êtes pâles et tremblants ; vous ne ressusciterez point comme vous le croyez , et vous ne vivez pas en attendant cette résurrection vaine.

Octavius répond que le monde est le temple de Dieu, qu'une vie pure et les bonnes œuvres sont le véritable sacrifice. Il réfute l'objection tirée de la grandeur romaine , et tourne à leur avantage le reproche de pauvreté adressé aux disciples de l'Évangile : Cécilius se convertit. Peu de dialogues de Platon offrent une plus belle scène et de plus nobles discours '.

Origène , fils d'un père martyr , ouvrit à Alexandrie son école clirétienne ; il y enseignoit toutes sortes de sciences. Mamée , mère

* MiNUT., in. Octav.

IIISTORIQLES.

de l'empereur, le voulut voir; les païens et les pliilosophes assistoient à ses cours , lui dédioient des oh\ rages, et le vantoienl dans leurs écrits. Il avoit appris l'hcbreu ; il étudioit encore l'Ecriture dans la version des Septante , et dans les trois versions grec(iues d'Aquila, de Théodotion , et de Symmaque. Il composa un si grand nombre d'ouvrages , que sept sténographes étoient occupés à écrire chaque jour sous sa dictée ' : on connoît sa faute et sa condamnation. Tl eut le génie , rélocpience et le malheur d'Abailard , sans le devoir à une passion humaine ; il n'eut de foihlesse que pour la science et la vertu. C'est dans Origène que s'opéra la transformation du philosophe païen dans le philosophe chrétien : sa méthode étoit d'une clarté infinie, sa parole d'un grand charme. D'autres écrivains ecclésiastiques se firent aussi remarquer alors , en particulier Hippolyte , martyr , et peut-être évèque d"Ostie : il inventa , à l'effet de trouver le jour de Pâques , un cycle de seize ans qui nous est parvenu -.

Vous avez vu Alexandre partir pour les Gaules, où trois légions seulement étoient restées. Le désordre s'étoit mis dans ces légions ; l'empereur s'efforça d'y rétablir la discipline ; elles se soulevèrent à l'instigation de Maximin. Le fUs de Maniée avoit déjà régné treize ans, et promettoit de vivre ; c'étoit trop : les largesses que les gens de la pourpre faisoient au soldat à leur élection devinrent pour eux une nouvelle cause de ruine. L'empire étoit une ferme que le prince prenoit à bail, moyennant une somme convenue, mais avec une clause tacite, en vertu de laquelle il s'engageoit à mourir promptement.

Des assassins, suscités par Maximin , tuèrent Alexandre avec sa mère dans le bourg de Sécila , près de Mayence.

L'empire perdit le reste d'ordre dans lequel nous l'avons vu se survivre jusqu'ici : guerres civiles, invasion générale des Barbares , territoire démembré, provinces saccagées, plus de cinquante p; inces élevés et précipités , tel est le spectacle qu'on a sous les yeux yiendant un demi-siècle, jusqu'au règne de Dioclétien, où

'EiSEB., lib. VI, cap. 21 , 23 et seq. = m r. Script.

le monde se reposa dans d'autres malheurs. Un état qui renferme dans son sein le germe de sa destruction marche encore si personne n'y porte la main : mais au moindre clioc il se brise : la science consiste à le laisser aller sans le toucher.

Maximin * remplaça Alexandre.

Voici un premier Barbare sur le trône, et de cette race même (pii produisit le premier vainqueur de Rome. Il étoit né en Thrace ; son père se nommoit Micca, et étoit Goth ; sa mère s'appeloit Ababa , et descendoit des Alains. PiUre d'abord , il devint soldat sous Septime Sévère, centurion sous Caracalla , tribun sous Elagabale qu'il fut au moment de quitter par pudeur \ et enfin commandant des nouvelles troupes levées par Alexandre : cet ambitieux Barbare sacrifia son bienfaiteur.

Il avoit huit pieds et demi de haut; il traînoit seul un chariot chargé , brisoit d'un coup de poing les dents ou la jambe d'un cheval, réduisoit des pierres en poudre entre ses doigts, fendoit des aibres , terrassoit seize , vingt et trente lutteurs sans prendre haleine , couroit de toute la vitesse d'un cheval au galop , remplissoit plusieurs cou[)es de ses sueurs , mangeoit quarante livres de viande, et buvoit une amphore de vin dans un jour ^. Grossier, et

' Maximin, etnp. Antlièie, Fabien, pnpes. An de J -C. 25o — 238,

• Tum ille. ubi vidit iiifamem principem sic exor suin , a militia discessit... Fuit igitiir Maxiiiiiniis, sub bomine impiirissiino, tantuiii bonore tribunatus, sed niin(|iiain ad manum ejus accessit ; niini[iiam illuni

sdutavit ut de eo in senatu verba faceiet Severus

AUxander talia : Maxi»iinus , poires conucripli , tribunvs , cui ego latum clacum addidi , ad me confvgil qui sub impurn illa bellua militare non poluit . {Ilist. Aug , pag. Sro.)

' Erat prarterea ut refert Codrus) magnitiidine tanta, ut octo pedes digito videretui- cgressiis : poliice , ita vasto, ut uxoris dcxtrocherio uleretur pro annul... Jam ilti prope in aure mibi sunt posita , quod hamax;a nianibus attraiieret , rhodam onustam solus moveret : e(|uo si pugniim dedisset , dentés solveret , si calcem , ciura fiangtrct : lapides topbicios fiiaret , arbores teneriores sciudi'ret : alii denitjue euin Ciotoniatem Milonem , alii Hcrcnlem , Antseum alii vocarunt... Cuni niililibus ipse luctam exercebat , quinos , senos, et septenos ad terrani prosternens... Sexdecim lixas uno sudore devicit .. Volens Severus explorare quantus in currendo esset , equum ailmisit mullis circnitionibus, et cuin ne.iue Maxiniinus. accurrendoperinulta spalia

5oG

sans lettres , parlant à peine la langue latine , méprisant les hommes , il étoit dur , hautain , féroce , rusé , mais chaste et amateur de la justice ; il étoit brave aussi, bien qu'il ne fût pas, comme Alaric , de ces soldats dont Tépée est assez large pour faire une plaie qui marque dans le genre humain. On sent ici une nouvelle race d'hommes, laquelle avoit trop de ce que l'ancienne n'avoit plus assez. Dieu prenoit par la main l'enrôlé dans ses milices pour le montrer à la terre, et annoncer la transmission des empires. Il n'y avoit que treize années entre le règne d'Éla;^abale et celui de Maximin : l'un étoit la fin , l'autre le commencement d'un monde.

Ainsi une même génération de Romains eut pour maîtres , en moins d'un quart de siècle , un Africain , un Assyrien et un Goth : vous allez bientôt voir passer un Arabe. De ces divers aventuriers, candidats au despotisme, qui aftluoient à Rome, aucun ne vint de la Grèce ; cette terre de l'indépendance se refusoit à produire des tyrans. En vain les Goths firent périr ses chefs-d'œuvre ; la dévastation et l'esclavage ne lui purent ravir ni son génie, ni son nom. On abattoit ses monuments , et leurs ruines n'en devenoient que plus sacrées ; on dispersoit ces ruines , et l'on trouvoit au-dessous les tombeaux des grands hommes ; on brisoit ces tombeaux , et il en sortoit une mémoire immortelle ! Patrie commune de toutes les renommées ! pays qui ne manqua plus d'habitants ! car partout oii naissoit un étranger illustre, là naissoit un enfant adoptif de la Grèce , en attendant la résurrection de ces indigènes de la liberté et de la gloire, qui dévoient un jour repeupler les cliamps de Platée et de Marathon.

Les Romains , revenus de leur surprise , se soulevèrent; ils ne supportèrent pas l'idée d'être gouvernés par un Goth devenu citoyen en vertu du décret général de Caracalla : comme s'il étoit séant à ces esclaves de montier quelque fierté !

desisset , ait ei... Bibisse illum sappe in flic vini cnpitolinnni amphoram constat : comedisse et (luadragiiita lieras carnis; ut aiitem Codrusdi it . etiam sexaginta... '■«dores snepc sucs cxcipiebat , et iii calices vol in vasculii'n iiiittel)at ; ita lit duDS vel très sextarios sui sudoris oslcnderet. {flist. Aug., pag. 36S , 3' 9 , 3;2.)

Des conspirations éclatèrent, et furent punies : Maximin prétendoit réformer l'empire de la même façon qu'il avoit rétabli la discipline des légions, par des supplices. A la moindre faute , il faisoit jeter aux bêtes , attacher en croix , coudre dans les carcasses d'animaux nouvellement tués , les principaux citoyens. II détestoit le sénat, et ces patriciens, les plus vils et les plus insolents des hommes ; il avoit la foiblesse de rougir de sa naissance devant ces nobles qui oublioient trop lâchement leur origine, pour avoir le droit de se remémorer la sienne. Des amis qui l'avoient secouru lorsqu'il étoit pauvre furent massacrés ; il ne leur put pardonner leur souvenir * : ce n'étoit pas les témoins de sa misère qu'il devoit tuer , c'étoit ceux de sa fortune. 11 inspira une telle frayeur aux sénateurs, qu'on fit des prières publiques afin qu'il plût aux dieux de l'empêcher d'entrer dans Rome.

On l'avoit appelé Hercule, Achille, Ajax, Milon le Crotoniate ; on le nomma Cyclope , Piialaris , Busiris , Sciron , Typhon et Gygès ; peuple retombé par la corruption dans les fables , comme on retourne à l'enfance par la vieillesse.

Maximin battit les Sarmates et les Germains. Il mandoit au sénat : « Nous ne saurions vous n dire ce que nous avons fait, pères conscrits ; « mais nous avons briilé les bourgs des Ger- « mains , enlevé leurs troiqjeaux , amassé des <c prisonniers, et exterminé ceux qui nous ré- « sistoient. « Une autre fois : « J'ai terminé « plus de guerres qu'aucun capitaine de l'anti- « quité, transporté dans l'empire romain dim- (I menses dépouilles , et fait tant de captifs qu'à (I peine les terres de la république pourroient (' les contenir -. »

Mais l'Afrique se soulevoit, et proclamoit augustes les deux Gordien, le père et le fils.

Gordien le vieux, proconsul d'Afritjue, descendoit des Gracques par sa mère , de l'rajan par son père , de ce que Rome libre et esclave eut de plus illustre. Son père , son aïenl , son bisaïeul et lui-même avoient été consuls ; ses richesses ne se pouvoient compter ; on citoit ses jeux , ses palais , ses bains , ses portiques ;

* flut. Àvg.,p3g. iH ; Herodixn-, lib. VII, pag. 237. » Hehodun., lib. VII , Hist. Aug.

HisroiuoLi:s.

c'éloit bien des prospéiitcs pour mourir : il esl vrai que l'empire l'ai teignit malgré lui.

Ln receveur du fisc ayant élé massacré ù Thysdrus en Afrique, les auteurs du meurtre, pour échapper à la vengeance de Maxlmiu, revêtirent Gordien le vieux des insignes de la puissance. Il les repoussa , se roula par terre en pleurant ; résistance inutile ; on le condamna à la pourpre. Gordien le jeune fut salué auguste : ami des lettres, il déploroit les malheurs de sa patrie entre les femmes et les muses.

Le sénat confirma l'élection des deux Gordien , et déclara Maximin ennemi de la république. L'empereur, à cette nouvelle, se iieurta la tète contre les murs, déchira ses habits, saisit son épée , voulut arracher les yeux à son fils, but, et oublia tout. Le lendemain, il assemble ses troupes : «Camarades, les Africains ont « trahi leurs serments : c'est leur coutume. Ils « ont élu pour maître un vieillard à qui le « tombeau conviendroit mieux que l'empire. («Le très- vertueux sénat, qui jadis assas- « sina Romulus et César, m'a déclaré enne- « mi de la patrie tandis que je comhaltois et « trioraphois pour lui. Marchons contre le sc- '< nat et les Africains ; tous leurs biens sont à

<( vous *. 1)

Lorsque Maximin tenoit ce discours , il n'avoit déjà plus rien à craindre des Gordien - : Capellien, gouverneur de la Numidie , fidèle à Maximin , gagna une bataille où le jeune Gordien perdit la vie. Le vieux Gordien s'étrangla avec sa ceinture pour ne pas survivre à son fils, et pour sortir librement des grandeurs où il étoit entré de force.

Le sénat désigna deux nouveaux empereurs, Maxime Papien, brave soldat, et Claude Balbin , orateur et poëte ; il les choisit parmi les vingt commissaires qu'il avoit chargés de la défense de l' Italie. Petit-lilsdu vieux Gor dien, et neveu ou fils du jeune, un troisième Gordien, âgé de treize ans, fut en même temps proclamé césar. Des messagers coururent de toutes parts , ordonnant aux habitants des campagnes de détruire les blés, de chasser les

HEnoDUji.. lil». vu, rii.'.t. Auj.

Le vieux Gordien avoit régné trente-six joui's.

troupeaux, de se retirer dans les \illes, et d'en fermer les portes à Maximin.

Cependant un accident avoit fait éclater à Rome la guerre civile; il y eut des assauts, des combats , des incendies. La présence de l'enfant Gordien apaisa le tumulte : les deux partis se calmèrent à la vue de la pourpre ornée de l'innocence et de la jeunesse ' .

L'empereur n'avoit point communiqué son ardeur à ses soldats ; sa rigueur à maintenir la discipline lui avoit enlevé l'amour des légions. Il mit le siège devant Aquilée : les habitants se défendirent; les femmes coupèrent leurs cheveux pour en faire des cordes aux machines de guerre. En mémoire de ce sacrifice, un temple fut élevé à Vénus -la- Chauve-. La fortune se retira de Maximin: on le massacra lui et son fils.

Le courrier qui transmit à Rome le message de l'armée trouva le peuple au théâtre ; c'étoit là qu'on étoit toujours sûr de le rencontrer. Ce peuple , tourmenté de grandeur et de misère , nourri dans les fêtes et les proscriptions, devina la nouvelle avant de l'avoir entendue. 11 s'écria : «Maximin est mort ! » Les jeux finissent, on court aux temples remercier les dieux: tradition et moquerie des grands hommes et des hauts faits delà liberté républicaine. La tête de l'auguste et celle du césar furent déiièchées au sénat. Le fils du géant Maximin avoit été instruit dans les lettres; ses goûts, ses manières , sa parure , étoient élégants et recherchés; beaucoup de femmes l'av oient aimé. Au lieu de l'armure de fer de son père , il portoit une cuirasse d'or, un bouclier d'or, une lance dorée , un casque enrichi de pierreries ^. Après

^ riEnoDiAJi.. lib. VII, IHst. Airj.

- Tanta fide Aquileienscs contra Maximlnum pro senatu fuerunt, ut funes de capillis mulierum faccrent, cum deessent nervi ad sagittas eniittendas : quod ali(|uando Romœ dicitur factum. L'nde in lioiioreni niatronarinn , templuin Veneri Calvae senatus dicavit. {hist. Aug ,

Lactance raconte la même chose des femmes romaines.

Urbe a Gallis occupata , obsessi in Capitolio Romani cum ex mulierum capillis tormenta fecissent , xdem Veneri Calva; consecrarunt. (Lact., DU: Jimt., pag, g8,in-4".)

5 U6US fst auteni idem adolescens (Maximin. junior) et aurea lorica, cxeniplo Ptolemajorum; usus est argen-

ini OKS

sa mort son visage meurlri , soiiilk' de sang et de poussière , offroit encore des traits admirables. On avoit jadis appliciuc au jeune césar les vers où Virgile compare la beauté du fils d'Évandre à l'étoile du matin, sortant tout bumide du sein de l'Océan '. Son sort attendrit un moment la populace , (pu brvMa dans le C!iamp-de-Mars , avec mille outrages , la tète cliarmanle sur kuiuelle elle venoit de pleurer. Ainsi finirent ces deux Gotlis souverains à Rome avant Alaric , mais par la pourpre et non par l'épée.

11 faut fixer au règne de Maximin le commencement de cette succession d'empereurs militaires nés des circonstances , (pii, demi-Barbares, soutinrent l'Empire contre les efforts des Barbares. C'est aussi à cette époque (pi'éclata la rivalité du sénat et de l'armée pour l'élecliondu prince : nouvelle cause de destruction ajoutée à toutes celles qui fermentoient dans l'état.

Cesénat, d'ailleurs si abject, avoit jusque-là conservé par ses traditions de gloire , par son nom , par la richesse de ses membres et les dignités dont ils étoient revêtus , une sorte de puissance inexplicable : c'étoit au sénat (|ne les empereurs rendoient compte de leurs victoires; c'étoit le sénat qui gouvernoit dans les interrègnes. Les années se mar- ([uoient par consulats; la religion et l'histoire se rattachoient à l'existence sénatoriale. On lisoit partout S. P. Q.R., lorsqu'il n'y avoit plus ni sénat ni peuple : Rome parloit encore de liberté , comme ces rois modernes qui ins-

tpa, iisus et clypeo gemmatninaiirato.et liastn imurata. Fecit et spalbas argeiiteas, fecit etiain aiueas .. fecit et galeas gemniatas , fecit et bucculas. Qua;dam parens sua librns liomericos omties pur|iiireos cleiliL. aureis lit eris scriptos. (/Vi.s'. Jug-. l>ag. 306.)

* Usus est magistro graco litteiatore Fabilio, cnjiH epigrammata iimlla pxlant, maxime in imMginibus ilbu^ pncri , qui versus gi-a-cos fecit ex illis latiiiis Viigilii . ouin ipsum puerum dcscriberet :

nunlls uhl Oceanl perfusus r.ucifer unda Exiullt os sacrum cœlo, tenebrasque resolvlt; Tallseratjuveois primo sub nomine clanis '.

[Disl. Aufj., pag. 302.1

• Dans «e passnge (Iii luiillénie livre de Vliiéiilc. Il y a un \tTS n-lriincliL- d un vers liilerliolù.

crivent au protocole de leurs titres les souverainetés qu'ils ont perdues.

Jus(|u'au règne de Maximin, il y avoit eu sinon intelligence, du moins accord forcé entre les légions et le sénat; mais pendant les troubles de ce règne , les sénateurs ayant élu seuls trois maîtres , furent si satisfaits de ce retour d'autorité qu'ils ne se purent empêclier de témoigner l'envie de la garder. Les légions s'en aperçurent et ne se laissèrent pas dominer. Les empereurs j»roclamés dans les provinces par les armées s'habUuèrent à considérer le sénat comme un ennemi de leur pouvoir , et dont le suffrage ne leur étoit pas nécessaire ; ils s'éloignèrent de Rome , où ils ne résidèrent plus que rarement , et malgré eux. La ville éternelle s'isola peu à peu au milieu de l'Empire ; et tandis qu'on se battoit autourd'elie, elle s'assit à l'ombre de son nom , en attendant sa ruine. Maximin persécuta la religion. On trouve dans cette persécution la première mention certaine de basiliques chrétiennes : toutefois , il est question d'un lieu consacré au culte du Clirist , sous le règne d'Alexandre-Sévère.

Quelques auteurs ont cru que la persécution avoit eu pour but principal en Orient d'atteindre Origène : le peuple et les philosophes auroient regardé comme un grand triomphe l'apostasie de ce défenseur de TÉglise ', qui, par l'ascendant de son génie , avoit opéré une multitude de conversions.

D'autres écrivains ont pensé que la persécution prit naissance à l'occasion du soldat en faveur duquel Tertullien écrivit le livre de la Couroime. Je vous ai souvent dit qu'à l'élection d'un empereur l'usage étoit de faire des largesses aux soldats : ceux-ci, pour les recevoir, se couronnoient de lauriers. Lors de l'avénement de Maximin , un légionnaire s'avança , tenant sa couronne à la main ; le tribun lui demanda pourquoi il ne la portoit pas sur la tête commeses compagnons :« Je ne le puis, répon- « dit-il , je suis clirétien. »

Tertullien approuve le légionnaire ^, le couronnement de lauriers lui paroissant entaché d'idolâtrie.

1 OliiiS., lii). VII , cap. XIX.

2 iKiiTLI... (/'' Cor.

IIISTUUKJLKS.

Auprès des élections par le glaive se conliniioienl les t'iecl ions paisibles de ces autres souverains qui régnoient par le roseau. Le pape Urbain étant mort avoit eu pour successeur Ponlien, lequel, exilé dans lile de Sardaiune, abdiijua. Auteros, (|ui le remplaça, ne vécut (lu'unmois, et Fabien fut proclamé évèipie de Rome*.

La science , au milieu des guerres civiles et étrangères , brilloit dans les hautes intelligences clirétiennes. Théodore ou Grégoire de Pons, surnommé le Tlummutvnje , paroissoit; Africain écrivoit son Histoire iuiiveiselle, (jui , commençant à la création du monde , s"arrètoità l'an 221 de notre ère'. L'histoire y étoit traitée d'ime manière jus(pralors inconnue ; un chrétien obscur veuoil dire à l'Empire éclatant des Césars , (ju'il étoit nouveau , que ses faits et ses fables n'avoient qu'un jour, comparés à l'antiquité du peuple de FJieu et de la religion de Moïse. A celte échelle devoil se mesurer désormais la vie des nations. La Chronique d'Africain ne se retrouve plus que dans celle d'Eusèbe.

Origène publia l'ouvrage qui lui avoit coûté vingt-huit ans de recherches - : c'étoit une édition de l'Ecriture à plusieurs colonnes , et qui prit le nom d' H exaple^ tYOcinple, et de Tetraple^ selon le nombre de colonnes. Dans les Hexaples, la première colonne contenoit le texte hébreu en lettres hébraïques; la seconde, le même texte en lettres grecques ; la troisième, la version grecque d'Aquila ; la quatrième, celle de Symmaque ; la cinquième , celle des Septante; la sixième, le texte hébreu de Théodolion.

Les Octaplesavoient deux colonnes de plus, composées de deux versions grec([ues, l'une trouvée à Jéricho par Origène lui-même, l'autre à Nicopoli en Epire. L'idiome des maîtres du monde n'étoit pas employé dans cet immense travail. Quehpies versions latines, faites sur la version des Septante, sufRsoient aux besoins de l'Église de Rome et des autres Eglises d'Occident. Les Grecs s'obstinoieut à regarder la

■ Il janvier 236.

* EusEB., lil). VI, //w^, cap. XXXII : l'iiOT., Jliht., cod. XXXIV.

' EusEn., lib. vi, //iA^, cap. xvi; Epipii.. de Mens.. 1). «8, 19.

langue de Ciceron connne une langue barbare.

Les conciles se'multiplioient, soit pour les besoins de la conununauté chrétienne, soit pour régler la discipline et les mœurs, soit pour combattre Ihérésie. Cyprien , jeune encore, faisoit entendre sa voix à Cartliage : homme dont l'éloquence fleurie devoit inspirer rélof|uence de Fénelon , comme la parole de Tertullien animoit la parole de Bossuet.

Tout s'agitoit parmi les Rarbares : les uns s'assembloientsurles frontières, les autres s'in- Iroduisoient dans l'Empire, ou comme vainqueurs , ou comme prisonniers , ou connne auxiliaires. Les chrétiens augmentoient également en nombre, et étendoienlleurs conquêtes parmi les conquérants.

Maxime et Balbin*se trouvèrent empereurs après la mort de Maximin ; le premier étoit environné d'un corps de Germains qui lui étoient attachés comme les Suisses et les gardes écossoises à nos rois. Les prétoriens en prirent ombrage ; ils n'approuvoient point une élection uni(iuement due au sénat. Rs coururent aux armes dans le temps que la ville étoit occupée des jeux capitolins: les empereurs, arrachés de leurs palais , furent égorgés avec les outrages jadis prodigués à Vitellius. 11 y avoit dairs les archives de l'état des précédents pour toutes les espèces de meurtres et de vices. Maxime, fils d'un serrurier ou d'un charron, étoit un homme brave , habile dans la guerre, modéré, et si sérieux qu'on l'avoit surnommé \eiriste. Balbin , d'une famille (|ui passoit pour noble, sans être ancienne , étoit doux et affable : on disoitdu premier (ju'il faisoit accorder ce qui étoit dû, et du second, qu'il donnoit au-delà. Le troisième Gordien, petit-lils de Gordien le vieux , avoit déjà été nommé césar ; les prétoriens le saluèrent auguste : le sénat et le peuple le reconnurent.

Ce prince régna trop peu : il eut pour beaupère son maître de rhétorique , Mysithée , (jui î'arraclia aux mains des eunucpies '. Gordien fit de Mysithée son préfet du prétoire et son ministre. Mysithée avoit été un homme obscur

• Maxime et Balbin , cnip. Fabien, pape. An itc J -C.

* f/ist. Jvg-, pas IGI.

i:tij)i:s

avant de prendre les rênes de l'ôlal ; condition nécessaire pour parvenir lorsciuon est né avec des talents. Dans la carrière politique on ne monte point au pouvoir avec une réputation faite.

La jnierre, sous Gordien ITI, ne fut pas considérable; mais elle offrit de ijrands noms. Sapor , fils d' Artaxerxès , attaqua l'empire en Orient , et les Franks se montrèrent dans les Gaules. Aurélien , depuis empereur, conmiandoit alors une légion ; il battit les Franks près de Mayence , en tua sept cents , et en fit trois cents prisonniers. Cela passa pour une victoire si importante , que les soldats improvisèrent deux méchants vers qui sont restés :

Mille Francos, mille Sarniatas seincl occidiinus; Mille, mille, mille Peisas (luœiimus *.

Ainsi le nom de nos pères se trouve pour la première fois dans une chanson de soldats, qui exprime à la fois leur valeur et la frayeur des Romains.

Gordien ITI se prépare à repousser Sapor ; avant de sortir de Rome il ouvre le temple de Janus : c'est la dernière fois ([u'il est question de cette cérémonie dans l'histoire. On présume que le temple ne se ferma plus : ce fut comme un présaj^e des destinées de l'empire. Gordien, passant par la Mœsie et par la Thrace, défit les Goths , et fut moins heureux contre les Alains. 11 remporta quelques avantages sur Sapor. 11 dut son succès à Mysithée, que le sénat lionora du nom de tuteur de la république. Gordien eut la candeur d'en convenir en rendant compte de ses victoires au sénat- : c'est être digne de la gloire que de la rendre à celui qui nous la donne.

Rome caduque ne portoit qu'en souffrant un grand citoyen : quand par hasard elle en produisoit un, comme ime mère épuisée, elle n'avoit plus la force de le nourrir. Mysithée mourut , peul-èlre empoisonné par Philippe , qui lui succéda dans la charge de préfet du prétoire. Dès ce moment le bonheur abandonna Gordien : il y a des esprits faits pour pa-

' VoPlSC, iacil. Auvdùt».; Hists.Ii(j.

■ Hht. -tiig.. AliiEl-. ViCT.

loilre ensemble, et qui sMitleur complément mutuel. Les sociétés, à leur naissance, répai-ent facilement la perte d'un honmie habile; mais ([uand elles touclienl à leur terme, si des gens de mérite qui leur restent viennent à manquer, tout tombe.

Le nouveau préfet du prétoire étoit Arabe et fils d'un chef de brigands. Philippe , d'abord associé à Gordien , finit par l'immoler. Gordien s'abaissa à demander successivement le partage égal du pouvoir, le rang de césar, la ciiarge de préfet du prétoire, le titre de duc ou de gouverneur de province, enfin la vie : le meur» trier lui refusa tout , excepté de petites funérailles. Le dernier descendant des Gracques comptoit à peine vingt-trois années : l'humble tombeau du jeune empereur romain s'éleva loin du Tibre, au coniluent du Chaboras et de l'Euphrate, à quelque distance des ruines de celte Babylone qui vit pleurer Israël auprès des sépulcres des grands rois.

Philippe *, proclamé auguste, et son iils césar, conclurent la \m\ avec Sapor, et vinrent à Rome. Jugez de l'état où Rome étoit parvenue : on ne sait si l'on ne doit point placer à l'époque de l'avènement de Philippe l'existence de deux empereurs, un Marcus, piiilosophe de métier, et un Severus Hostilianus. On neconnoît que les noms de ces deux titulaires du monde ; on ignore même s'ils ont régné.

C'est aussi ù compter de cette époque qu'on nomme lyrans, pour les distinguer des empeirurs. les prétendants à l'empire, lesquels, élus par les légions, n'étoient pas avoués du sénat. 11 n'y avoit poiu'tant entre ces hommes également oppresseurs que l'inégalité de la fortune : on donnoit au succès le litre que l'on refusoit au mallieur.

On est encore dans le doute sur la vérité d'un fait grave : Philippe et oit-il chrétien? Les preuves sont foibles , et nous aurons dans la suite d'assez méchants princes de la foi, sans revendiquer celui-ci. Mais c'est une marche historique à signaler ([ue la coïncidence de l'élévation à l'empire d'un Goth dans Maximin, et peutêtre d'un chrétien dans Philippe.

Philippe célébra les jeux séculaires (248 an.

Pliilippe . eiiip. F;ibieii , puipe. An de .I.-C. 244-24»

IllSTORIQLES.

21 avril) : Horace les avoit chantés sous Auguste ; jeux mystérieux solennisés pendant trois nuits à la lueur des flambeaux au bord du Tibre ' , et qu'aucun lionnne ne voyoit deux fois dans sa vie : ils accoraplissoient alors une période de mille ans pour l'ancienne Piome; ils furent interrompus. Plus de mille autres années s'écoulèrent avant qu'un prince de la Rome nouvelle les rétablît sous le nom de jubile , lan iôOO de l'ère vulgaire. Boniface VIII officia avec les ornements impériaux ; deux cent mille pèlerins se trouvèrent réunis à la fête. Clément YI , Urbain VI et Paul II fixèrent successivement le retour du jubilé, le premier à la cinquantième , le second à la trente-troisième , le dernier à la vingt-cin- (juième année ; Clément , en considération de la brièveté de la vie; Urbain, en mémoire du temps que Jésus-Christ a passé sur la terre ; Paul, pour la rémission plus prompte des fautes. Les esclaves et les étrangers n'assistoient point aux jeux séculaires de Rome idolâtre : les infortunés et les voyageurs étoient appelés au jubilé de Rome chrétienne.

Philippe fit la guerre aux Carpiens, peuples habitants des monts Carpatlies, dans le voisinage des Goths. Ces derniers avoient commencé, dès le règne d'Alexandre Sévère, à recevoir un tribut des Romains : les Carpiens voulurent obtenir la même faveur, et furent vaincus -.

Tout à coup s'élèvent deux nouveaux empereurs, Saturnien en Syrie, !\îarinus en Mœsie. Dèce, dont le nom rappelle la première grande invasion des Barbares , étoit né de parents obscurs ; élevé au consulat ou par ses talents ou par les révolutions qui faisoient surgir indistinctement le mérite et la médiocrité, le vice et la vertu , Dèce se trouva cliargé de punir les partisans de Marinus : ils le forcèrent de prendre sa place , de marcher contre Philippe et de lui livrer bataille. Les crimes étoient tombés dans le droit commun , et les guerres civiles formoient le tempérament de l'état. Philippe fut vaincu et tué à Vérone, son fils égorgé à Rome.

< zosni., lil). II.

' ZOSIM., lib. I ; ZONAR., lil). XII.

On raconte de ce jeune homme que depuis l'âge de cinq ans il n'avoit jamais ri ; il ne monta point au trône, et perdit les joies de l'enfance ; il les eût gardées s'il fût resté sous la tente de l'Arabe. Dans ces temps, un prince nepérissoit presque jamais seul; ses enfants étoient massacrés avec lui. Cette leçon répétée ne corrigeoit personne : on trouvoit mille ambitieux , pas un père.

Tel étoit l'état des hommes et des choses à l'avcnement de Dèce : tout hâloil la dissolution de l'état.

Les Barbares n'avoient rien devant eux , sauf le cliristianisme , qui les attendoit pour les rendre capables de fonder une société , en bénissant leur épée.

SECONDE PARTIE

DE DECE, OU UECILS, A COXSTAMIN.

\ vérital)le histoire des Barbares s'ouvre avec le règne de Dèce. On les va maintenant mieux connoltre; ils vont donner un autre mouvement aux affaires ; ils vont mêler les races , multiplier les malheurs, accomplir les destinées du vieux monde, commencer celles du monde nouveau. Aux courses rapides, aux incursions passagères que les (^.alédoniens faisoient dans la Grande-Bretagne, les Germains et les Franks dans les Gaules , les Quades et les Marcomans sur le Danube, les Perses et les Sarrasins en Orient, les Maures en Afrique, succéderont des invasions formidables : les Goths paroitront ; les autres Barbares, campés sur les frontières, les pousseront, les suivront.

" Décius , emp. Fubien , Corneille , J.-C. 2'.9-2jI.

papes. An de

l'TCDKS

Il semble déjà que le bruit des pas et les cris de cette multitude font trembler le Capitole.

Les Goths , peut-être de l'ancienne race des Suèves , et sépares d'elle par Cotualde , les Gotlis, lils des conquérants de la Scandinavie, dont ils avoient peut-être chassé les Cimbres , avoient étendu leur domination sur une partie des autres Barbares, les Bastarnes , les Venèdes, les Saziges, les Roxolans, les Slaves, ou Vandales, ou Esclavons, les Antes et les Alains, originaires du Caucase'. Odin, leur premier législateur, fut aussi leur dieu de la guerre , à

* Consultez, pour celte histoire embrouillée des Barbares , Bayer, Gatteier , Adelung , Selilœzer , Reineggs , M;ilte-Brun, etc., etc. Ces savants hommes ont des systèmes contradictoires : l'un ne voit en Germanie que des Suèves et des nnn Sr.èves; l'autre veut q-ie les Slaves soient les Vandales ; celui-ci fait di s Slaves des Venèdes, et reconuoît des Slaves mêlés et des Slaves proprement dits. Les Suèves deviennent des Allamans , les Allemands d'aujourd'hui, etc., etc. au milieu de tout cela, il faut encore trouver place pour le système parla division des langues , la race finnoise, caucasienne , que sais-je ? J'ai présenté ici au lecteur , et dans Vexposilion de ce discours, ce qui m'a semblé témoins obscur. Je crois avoir été le premier à recueillir les noms et le nombre des hordes (re l'Amérique septentrionale {Foyageen ^nieOj^i/e') .-malgré l'aridité et la confusion des traditions de ces Sauvages , il est moins difficile de s'en faire une idée approximative (|ue de répandre quelque clarté sur l'histoire des peuples germaniiiues. Les Romains, qui ignoroient les langues de ces peuples, ont tout confondu ; et quand ces peuples se sont civilisés, déjà loin de leur origine, ils n'ont plus trouvé ([ue quelques chansons et des traditions orales mélangées de fables et de christianisme. Malheureusement la grande Histoire des Golhs de Cassiodore est perdue, et il ne nous en reste que l'abrégé de Jornandès. Grotius a «lonné une édition des écrivains goths. Agathias, et surtout Procope , offrent une des grandes sources de l'histoire gothique. Jornandès parle de (]nel(|ues chroniques des Golhs, en vers , cités par Ablavius ; et l'on a, dans la traduction des quatre évangiles par riphilas, le plus ancien monument de la langue leutoni<iue. 11 est du quatrième siècle, llphilas avoit été obligé d'inventer des lettres inconnues pour exprimer certains sons de la langue des Goths. Le serment de Charles , en allemand , dans Nithard i8'i2), est postérieur de plus de quatre cent quatre vingts années à la traduclion d'Llpliilas, et de plus de cinq siècles au chant leutonique qui célèbre la victoire de Louis, fds de Louis-le-Bègue, sur les Normands, en 881. La chronitpie de Marins , qui conunence à l'an 4oj et finit à l'an o8l , contient des renseignements sur les Goths et sur les Bourguignons. On a une généalogie des rois goths , publiée d'après un manuscrit du monastère de Moissac.

moins qu'on ne suppose deux Odin : en le plaçant dans le ciel , ils ne firent qu'une seule et même chose de la loi et de la religion. Odin avoit un temple à Upsal, où l'on immoloit tous les neuf ans deux hommes et deux animaux de chaque espèce, si toutefois Odin, Upsal et son temple existoient dans ces temps reculés ', ou si même ils ont jamais existé.

Dans le siècle des Antonin , au moment oii l'empire romain arrivoit au plus liaut point de sa puissance, les Goths firent leur premier pas, et s'établirent à l'embouchure de la Mstule. Les colonies des Vandales , ou sorties de leur sein, ou Slaves enrôlés à leur suite, se répandirent le long des rivages de l'Oder, des côtes du Mecklembourg et de la Poméranie. Les Goths séparés en Ostrogoths et en Visigoths , Goths occidentaux et Goths orientaux, se subdivisèrent encore par bandes ou tribus, sous les noms d'Hérules, de Gépides, de Burgondes ou Bourguignons , de Lond)ards -. Si l'on ne veut pas que ces derniers soient d'origine gotiuque , il faudra du moins admettre qu'ils étoient devenus Goths par la conquête, et qu'ensuite détachés de la confédération gothique, quand celle-ci vint à se briser, ils fondèrent les monarchies des Burgondes et des Lombards.

Les Golhs levèrent leur camp , firent un second pas , se montrèrent sur les confins de la Dacie , et bientôt arrivèrent au Pont-Euxin. Le roi qui gouvernoit alors leur monarchie héréditaire se nommoit Amala : il prétendoit descendre des Anses ^ ou demi-dieux des Goths.

* Adam de Brème, Saxo Gram. Les Eddas, les Sagrjas, X'Hialoive de Suède , etc., etc.

^ On fait descendre les Burgondes on Bourguignons des Vandales , Slaves ou Venèdes conquis par les Goths. Ils étoient ennemis des Allamans. (Ammieiv Marcellin, liv. XXVIII; Pli>e, Hist. val., i'-'.) Une tradition les faisoit venir des soldats romains (|ui gardoient vers les rives de 1 Elbe les forteresses de Drusus, (Ohose. liv. V/I.i Paul Warnefrid fie diacre) place le berceau des Goths et des Lombards dans la Scandinavie. Entre les règnes d'Auguste et de Trajan , on trouve les Lombards établis sur l'Elbe et l'Oder. (Velleics Patehciilds , H.)

' Proceres suos non puros liomines, sed seniideos , id est Anses vocavere. — Horum ergo , ut suis fabulis ferunt, primus fuit Gaapt, qui genuit Halmal , Halmal vero genuit Augis, Angis genuit eum qui dictus est Amala, acpio et origo Amalorum decurrit (Johnand., de Reh. Geiic, pag. 607.)

HISTORIQUES

Trajan , en subjiiguanl les Daces au-delà du Danube, rendit, sans le savoir, l'Empire voisin de ses destructeurs. Les Goths ne furent connus sous leur véritable nom que pendant le règne de Caracalla : (piand Rome leul appris, elle ne l'oublia plus.

Fiers de leurs conquêtes , grossis de toutes les hordes qu'ils s'éloient incorporées, les Goths , comme im torrent entlé par des torrents, se précipitèrent sur l'Empire vers l'épo- <pie de la cliule de Philippe et l'élévation de son successeur.

Conduits par leur roiCniva, ils inondent la Dacie , franchissent le Danube , forcent Mai'tianopolis à se racheter, se retirent, reviennent, assiègent JNicopolis, emportent Phiiippopolis d'assaut, égorgent cent mille habitants et emmènent une foule de prisonniers illustres '. Chemin faisant, ils s'anuisent à donner un maître au monde; sauvages , demi-nus, ils accordent la pourpre à Priscus, fière de Philippe, (jui la leur avoit demandée. Dèce accourt avec son fils pour s'opposer à leurs ravages ; trahi par Gallus , qui veut aussi recevoir l'Empire de la main des Barbares , attiré dans un marais, il y reste avec son fils et son armée -.

Dèce, prince remarquable d'ailleurs, qui vit commencer la grande invasion des Barbares , s'étoit de même armé contre les chrétiens , impuissant à repousser les uns et les autres , il ne put faire face aux deux peuples à qui Dieu avoit livré l'Empire. Cette persécution amena des chutes que saint Cyprien attribue au relâchement des mœurs des lidèles •^. Dons l'amphithéâtre de Carthage, le peuple crioit: « Cyprien aux lions ! » L'éloquent évêque se retira ^. Denis d'Alexandrie fut sauvé; ses disciples le cachèrent. Grégoire le Thaumaturge invita ses néophytes à se mettre en sûreté, et se tint lui-même à l'écart sur une colline déserte. L'exécution du prêtre Pionius à

• Ammun. Marcel., lib. XXXI , cap. v.

''AUREL. VlCT , cap. XXLX ;J0H^A1NDE.S. cnp. XVIII; Zo.<ni. , lib. I; Zoi\aI!. , lib. XII; /liât. Aïig. , l)ag. 2i.5.

' Epist. XI.

^ Epist. X , XX , MX , i.x.

Smyrne', de Maxime en Asie , et de Pierre Lampsaque , est restée dans les fastes de la religion. Le pape Fabien confessa d'âme et de corps le 20 de janvier l'an -250. A compter de son martyre , les années du pontificat romain deviennent certaines, comme l'ère du Christ est fixée à la croix. Alexandre , évêquede Jérusalem; Babylas , évêque d'Antioclie , qui avoit obligé l'empereur Philippe et sa mère à se mettre au rang des pénitents la nuit de Pâques, périrent dans les cachots : l'un , vieillard , étoit éprouvé pour la seconde fois; l'autre voulut être enterré avec ses fers'. Origène, cruellement torturé, résista.

Un jeune homme de la Basse-Thébaïde , nommé Paul , fuyant la persécution ; trouva une grotte ombragée d'un palmier, et dans laquelle couloit une fontaine qui donnoit naissance à un ruisseau. Paul s'enferma dans cette grotte, y vécut quatre-vingt-dix ans, et remporta cette gloire de la solitude qui a fait de lui le premier ermite chrétien -.

Divers évêques fondèrent des églises dans les Gaules : Denis à Paris , Catien à Tours , Stremoine à Clermont en Auvergne, Trophime à Arles , Paul à Narbonne , Martial à Limoges.

Après le martyre de Fabien, trois évêques proclamèrent papeNovatien, premier antipape, chef du premier schisme. Le clergé avoit élu de son côté Corneille, homme d'une grande fermeté. 11 y eut vacance du siège pendant seize mois. On comptoit alors à Rome quarante-six prêtres , sept diacres , sept sous-diacres, quarante-deux acolytes, cinquante-deux exorcistes, lecteurs et portiers, quinze cents veuves et autres pauvres nourris par l'Eglise^.

* vinculis cum quibus suum corpus sepelirl

mandavit. {Mnrlyrol., 24 jnn.)

- Prudent issimiis adolcscens ad montium déserta fugiens taiidem reperitsaxeiim moutem. Ad cujus radicern haud procul crat grandis spelunca (luse lapide claudebatur : (|uo reuioto , avidius explorans , animad\ ertit intus grande veslibulum , quod , aperto dosuper cœlo , patulis dirt'usa ramis vêtus palma contexerat , fontem lucidissinium ostendens : cujus rivurn tantummodo foras erumpentcni statiin modico foramine eadein quoe genucrat aquas terra sorbebat. (IIiebon., in vita Patili Eremilœ, pag. 338. Basileœ.)

5 In qua tanien non ignorabat (Novatus) presbyteros

l^TLDES

Seize évêques avoient concouru à l'ordination de Corneille, confirmée par le peuple. Les soldais de Jupiter faisoient des tyrans, les soldats du Christ des saints; différence des deux empires.

GalUis, proclamé auguste avec Hostilien, second fils de Dèce, s'engage à payer aux Goths un tribut annuel. Ils consentent, à ce prix , à respecter les terres romaines : on tient les conditions qu'on reçoit , non celles qu'on impose; les Goths manquent à leur parole. Une peste efiVoyable se déclare. Gallus fait exécuter Hostilien , fils de Dèce, et le remplace par son propre fils. La persécution continue. Deux papes, Corneille et Lucins l", y succombèrent.

Emilien bat les Goths en Mœsie* et prend la pourpre. Gallus marche contre lui. Les troupes de Gallus se révoltent , le tuent lui et son fils , et passent sous les aigles dÉmilien. Yalérien amenoit au secours de Gallus les légions de la Gaule. Celles-ci , en apprenant la mort de l'empereur, proclament Yalérien ; Emilien est assommé à son tour par ses soldats ' . Yalérien partage la puissance avec son fils Gallien. Un tyran s'étoit élevé sous le règne de Dèce , un autre sous celui de Gallus.

** Eprouvé dans les emplois militaires et civils , député des deux premiers Gordien au sénat, Yalérien se trouva mêlé à toutes les affaires de son temps. La censure lui fut déférée d'une commune voix , lorsque les deux Décius rétablirent cette magistrature, réunie à la dignité impériale, c La vie de Yalérien, disoit-on , censure perpétuelle , retraçoit les mœurs de la vénérable antiquité. » Pourtant Yalérien n'étoit qu'un génie raccourci qui n'avoit pas la taille de sa fortune.

Gallien , que son père avoit fait auguste , alla commander dans les Gaules. Le père et le fils couroient de tous côtés pour s'opposer aux

esse quadraginta sex. diaconos septem, acoliitliosqtiadraginta duos , exorcistas et lectores nna cuin osliariis quinqnaginta duos, vidnas et alios raorbo atque egestate afllictos mille et quingeiitos. (Euseb., Uist., lib. VI, cap. xxw, pag. 178.)

'Gallus, Emilien, onip. Corneille, Lucius F'', papes. An de J.-C. 23l-2,ï3.

' Zo.\*K., Iib. XII; Eltrop., lib. IX , cap. vi.

" Valéricii, Cdlion, emp. Étiemic , Sixte H, Denis , papes. An de J. i . 2j3-260.

Barbares : ils étoient aidés d'habiles capitaines, Posthume , Claude, Aurélien, Probus, qui se formoient à l'école des armes par des crimes et par la nécessité. Les Germains, peutêtre de la ligue des Franks, envahirent la Gaule jusqu'aux Pyrénées, traversèrent ces montagnes, ravagèrent une partie de l'Espagne, et se montrèrent sur les rivages de la Mauritanie, étonnés de celte nouvelle race d'hommes'. Us furent combattus et repoussés par Posthume sous les ordres de Gallien. Les Allanians, autres Germains, au nombre de trois cent mille, s'avancèrent en Italie jusque dans le voisinage de Rome. Gallien les força à la retraite. Les Golhs, les Sarmates et les Quades trouvèrent Yalérien en Ulyrie, qui les contint, assisté de Claude, d" Aurélien et de Probus.

La Scythie vomissoit ses peuples sur l'AsieiMineure et sur la Grèce. Il est probable que ces Scythes Borans , qui se dérobèrent alors , n'éloienl autres qu'une colonne de Goths, vainqueurs du petit royaume du Bosphore. Ils s'embarquent sur le Pont-Euxin , dans des espèces de cabanes flottantes , se confiant à une mer orageuse et à des marins timides. Repoussés en Colchide, ils reviennent à la charge, attaquent le temple de Diane et la ville d'Oéta, qu'immortalisèrent la fable et le génie des poêles, emportent Pythionte , surprennent Trébizonde, ravagent la province du Pont, et, enchaînant les Romains captifs aux rames de leurs vaisseaux, retournent triomphants au désert -.

D'autres Goths ou d'autres Scytlies , qu'encourage cet exemple , font construire une flotte par leurs prisonniers, partent des bouches du Tanaïs , et voguent le long du rivage occidental du Pont-Euxin : une armée de terre marclioit de concert avec la flotte. Us franchissent le Bosphore, abordent en Asie, pillent Chalcédoine , entrent dans Nicomédie , où les appeloille tyran Chrysogonas, saccagent les villes de Lius et de Pouse , et se retirent à la lueur des flammes dont ils embrasent Nicée et Nicomédie ^.

'EUTROP., lil) IX , cap. VI ; Al'relius Victor. 2 ZosiJi., lib. I ; GuF.G. TuAtJi., Ejnst. tip. Ma^c. » ZoyiM., lib. I.

HISTORIQUES

ôî:

Pendant ces malheurs , Valérien étoit allé à Antioclie ; il s'occupoit d'une autre guerre à lui fatale. Sapor, invité par Cyriade aspirant à l'empire, étoit entré en Mésopotamie : Nisihe , Cari les et Antioclie devinrent sa proie. Valérien arrive, rétablit Antioclie, veut secourir Edesse , que pressoient les Perses , perd une bataille, et demande la paix. Sapor lui propose une entrevue ; il l'accepte, et demeure prisonnier d'un ennemi sans foi. La simplicité n'est admirable qu'autant qu'elle est unie à la grandeur, autrement c'est lallure d'un esprit borné. Valérien étoit un homme sincère , de même qu'il étoit un homme nul; ses vertus avoient le caractère de sa médiocrité.

En sa personne furent expiés la honte et le malheur de tant de rois humiliés au Capitule. Enchaîné et revêtu de pourpre , il prèloit sa tète , son cou ou son dos en guise de marchepied à Sapor lorsque celui-ci montoit a cheval ^ Sapor croyoit à tort fouler la puissance : l'empire persan ne s'étoit pas élevé : cétoit l'empire romain qui s'étoit abaissé.

Valérien mort , sa peau empaillée , tannée et teinte en rouge , resta suspendue pendant plusieurs siècles aux vovites du principal temple de la Perse* '^ . Qu'est-ce que la vue de ce trophée lit au monde? Rien. Gallien lui-même, regardant le malheur comme une abdication ,

* RexPersarurn Sapores qui eum ceperat, siqiiando libuerit aiit veliiculmn asceiulere aut eiiuuin , incliiiare sibi Romamim jubebat ac terga praebere, iinposito pede super dorsumejiis. (Lact., de Mort, pcrsecut., cap. y ,

Valerianus scilicet in captivitatem ductiis a Sapore, non gladio sed ludibrio , oninil)iis vita; suae diebus mérita pro factis percepit , ita ut (|uotiescnmque rex Sapores eqnumconscendei-evellet, non manibus , sed inenrvato dorso et in cervice ejus pede posito , equo membra levaret. (Eutbop., in Fita Pulii manuscripla ; apud Lact., pag. 60.)

' Gallien . enip. Denis, pape. An de J.-C. 260-268.

'Tandem a Sapore rege Peisarum jussus excoriari, saleque conditus, insempiternum tui infortunii tropa-nm ante omnium oculos statuisli. (Euseb , Oral. Const., pag. 442.)

Direpta est ci cutis , et eruta visceribus pellis , infecta rubro colore, ut in templo barbarorum deornm ad menioriam triunipbi clarissimi poneretur. Lact., de Morte Pers.. cap. vj, pag. 39.)

Agathias fait entendre que Valérien fut écorcbé vif. Constantin , écrivant à Sapor II en faveur des cinétiens , lui parle de l'horrible trophée ([ue l'on voit cncoro, dit-il, dans son pays. (Euseb., m. Const.

se contenta tle dire : " Je savois que mon père Il étoit mortel '. » 11 prit l'autre moitié de la pourpre que Valérien avoit laissée, comme on dérobe le linceul d'un mort.

Il existe de très-belles médailles de Valérien, représentant une femme couronnant l'empereur avec ces mots : liestUutori Orieutis. La fortune démentit l'effi-onterie de cette adulation. Gallien ne songea ni à racheter ni à venger son père, il en fit un dieu- : cela coùloit moins.

L'Empire présente à celte époque un spectacle affreux , mais singulier : c'étoit comme une scène anticipée du moyen âge. Jamais , depuis les beaux jours de la république , on n' avoit vu ^ à la fois tant d'hommes remarquables : ces honmies, nés des événements qui forcent les talents à reprendre leur souveraineté naturelle, ne possédoient pas les vertus des Caton et des Brutus ; mais , fils d'un autre siècle , ils étoient habiles et aventureux. Rentrés malgré eux sous la tente, ces Romains de l'Empire avoient repris quelque chose de viril par la fré(iuentation des mâles générations des Barbares.

Trente on plus si'irement dix-neuf tyrans parurent pendant les règnes de Valérien et de Gallien : en Orient, Cyriades, Macrien, Baliste, Odénat et Zénobie; en Occident, Posthume, Lokien, Victorin et sa mère Victoria , Marins et Tétricus ; en lilyrie et sur les conhns du Danu])e, Tngennus , Régilien et Auréole; dans le Pont, Saturnin; en Lsaurie, TrébeUien;en Thessalie, Pison; Valens en Grèce; en Egypte, ÉmiUen; Celsus en Afrique. La plupart de ces prétendants qui défendirent lEmpire contre les ennemis du dehors, et qui se le voulurent approprier , auroient été des princes capables.

Macrien , vieillard rusé , politique et bardi , étoit estropié ^ : il faisoit porter les ornements

< Ubi de Valcriano pâtre comperit (juod captus esset , id (jnod philosophoruni optimus d- filio amisso dixisse fertur ; Srie.bnm me genitiise niorlalem , dixit ille , Sriebam yatrem niiuin esse morlalem (Gall., in Hist. Aug.)

' Patrem inultum rcliquit. (Hiit. Aug., pag. 463.) Xec interdeos ipiidem, nisi coactus, retuiit cum morluum aiidisset (/ôid., pag. 468.)

» Ilid. Au(j.,\)wz. MB, Triginta Tijrinu

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