‹ Œuvres de M. Le vicomte de Chateaubriand (volume 4)Chapitre 143 sur 201 · SOI · texte numérisé non relu

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Le philosophe Libanius eût désiré sahier la dépouille mortelle de Julien auprès de celle du divin Platon dans les jardins de l'Académie * .

Le soldat Ammien IMarceliin souhaitoit que les cendres de son général fussent baignées non par le Cydnus, mais par le Tibre qui traverse la ville éternelle et embrasse les monuments des anciens Césars-. Toutefois la tombe de Julien aux l)ords du Cydnus , si renommé par la fraîcheur de ses ondes , devint une espèce de temple; une main amie y grava cette épitaphe : Jri repose Julien, iiiè uu-deUi du Tvjre. Excellent empereur, vaillant guerrier^. Le polythéisme en étoit à son tour réduit aux reliques, et à pleurer dans ses sanctuaires abandonnés.

En dédaignant le faste de la cour de Constance, en recevant d'une armée nnitinée le titre d'auguste, Julien avoit rendu momentanément le droit d'élection aux seuls soldats : ils s'assemblèrent après sa mort ; pressés de se donner un chef, ils offrirent la pourpre au préfet Salluste qui rejeta cet honneur. ^ ous avez pu remarquer que l'on commençoit à refuser assez fréquemment l'autorité suprême : jusqu'au règne de Commode, l'empire étoit la possession de tous les plaisirs dans le repos; mais, après ce règne, le césar ne fut plus qu'un soldat courant les armes à la main du Rhin à l'Euphrate, et du Nil au Danube, combattant ou repoussant l'ennemi, domeslicjue ou étranger. Le pouvoir , qui cessoit d'être une jouissance, devint un fardeau : la médiocrité étoit toujours prompte à le mettre sur ses épaules, le mérite à le secouer.

Au défaut de Salluste , les légions élurent

sumptum , sed a terra qiiae ipsiiis causa turbata fuerat exciissum, aestuque vehimenii projeclum. ( S. Gheg., Tlieolog.. orat. XXI , pag. 408.)

' Alque euiii qiiidem Tarsi in Ciliciareccpit snburbanuni : at poliori jure in Acatleinia, proximo Platonis sepulcliro, fuis-set tumulatus. (Liban., Orat. Parental., cap CLVl ,pag. 377.)

= Cujus suprenia et cineres , si quis tuuc juste consuleret, non Cydnus viderc deberet . quamvis gratissiiiius amniset li(|uidiis : sed ad perpeluandam gloiiam recte f.ictoruin prœteiiambere Tiberis, intcisecans , iiiiieui a'iernam, divoium(|ue veterura nioimnicnta pra-striiigens. (A.MM., lil). XXV , cap. x.)

• AMM., lib. XXV, cap. x , pag. 2'jO, n. z. Voyez aussi A'je de Julien . par La Blelterie , ad fin.

empereur Jovien , primicère des gardes, dont le nom avoit été prononcé par hasard. Il étoit chrétien et catholique comme Yalentinien ; il avoit préféré comme lui sa foi à son épée; mais Julien , qui le redoutoit peu , consentit à lui laisser l'une et l'autre. Jovien s'étoit trouvé chargé de conduire à Constantinople le corps de Constance, mort à IMopsucrène : assis dans le char funèbre, il avoit partagé les honneurs impériaux rendus à la poussière de son maître ; on en augura sa grandeur future : on y auroit pu trouver le présage de son second et prochain voyage sur le même char.

* Jovien signa une paix de vingt-neuf ou de trente ans , et conclut un traité honteux avec Sapor : il céda aux Perses cinq provinces transtigritaines ' , la colonie romaine de Singare et la ville de ÎNisibe , malgré ses larmes , malgré son dernier siège , retracé éloquemment par Julien dans l'un de ses deux panégyriques de Constance. Obligés de livrer à Sapor les murs qu'ils avoient si vaillamment défendus contre lui avec Jacques leur évèque , les ÎNisibiens, chassés de leurs foyers, dépouillés de leurs biens , offrirent encore à l'auteur de leur exil !a couronne d'or que chaque ville étoit dans l'usage de présenter aux nouveaux empereurs: exemple touchant d'une fidélité qui ne se croyoit pas affranchie de ses devoii's par l'ingratitude 2.

Jovien rendit la paix à l'Église , et rappela saint Athanase.

Ainsi s'évanouirent tous les projets de Julien : il entreprit d'abattre la croix , et il fut le dernier empereur païen.

L'hellénisme retomba de tout le poids des âges dans la poudre d'où l'avoit soulevé à peine une main mal guidée. Les philosophes se rasèrent , jetèrent leur robe , et se contentèrent d'enseigner en silence ou de gémir sur les générations qui leur échappoient ; on craignoit tellement d'être pris pour l'un d'eux , que les citoyens qui portoient des manteaux à franges les quittèrent.

Julien s'étoit porté à la conquête des Perses,

• Jovien , emp. Damas I'"^, pape. An de J.-C. 3C3. ' Par rapport aux Perses.

= AMM., lib. XXV.

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afin de revenir dompter les chrétiens : celte guerre , qui devoit renverser le trône du grand roi, amena le premier démembrement de l'empire des Césars.

Il a fallu vous rappeler en détail cette dernière épreuve de rÉglise , parce qu'elle fait époque et qu'elle se disiin<i:ue des antres : elle tient dune civilisation plus avancée : elle a un air de famille avec l'impiété littéraire et moqueuse qu'un esprit rare répandit au dix-luiilième siècle. Mais l'impiété de l'empereur , qui pouvoit ordonner des supplices , ne laissa aux chrétiens que des couronnes , et l'impiété du poëte , qui n'avoit pas la puissance du glaive , leur légua des échafauds.

La persécution de Julien ne sortit point du paganisme populaire ; elle vint du paganisme philosophique demeuré seul sur le champ de bataille , ayant pour cl'.ef un cynicine à manteau de pourpre , qui portoit le vieux monde dans sa tèle et l'empire dans sa besace. Mais , dans la lice où les deux partis cherclioient à s'enlever des champions, les hommes de talent passèrent successivement avec leur génie et leur vertu an christianisme , comme les soldats qui désertent avec armes et bagages à l'ennemi : l'autre camp ne voyoit arriver personne.

Constantin étoit un prince inférieur à Julien , et pourtant il a attaché son nom à l'une des plus mémorables révolutions de l'ordre social : c'est qu'abstraction faite de ce qu'il peut y avoir de surnaturel dans l'établissement de ia religion chrétienne , il se mit à la tête des idées de son temps , marcha dans le sens où l'espèce humaine marchoit , et grandit a ec les mœurs croissantes qui le poussoient.

Julien au contraire se fit écraser par les générations qu'il prélendoit retenir ; elles le jetèrent par terre malgré sa force , et lui passèrent sur la poitrine. Eût-il vécu , il auroit ralenti le mouvement ; il ne l'eût pas airêté : le calvaire nu , par où l'esprit de l'homme alloit maintenant chercher la vérité de Dieu , devoit dominer tous les temples. Les soins inutiles que se donna une vaste intelligence, un monarcjue absolu , un guerrier redoutable, pour rétal)lir l'ancien culte, prouvent qu'il n'est pas [ilus possible de ressusciter les siècles que les morts. Cent cin(iuante ans auparavant,

Pline le jeune avoit aussi pensé qu'on pouvoit extirper le christianisme. La tentative rétrograde de Julien , événement unique dans l'histoire ancienne \ n'est pas sans exemple dans l'histoire moderne : toutes les fois qu'ils ont voulu rebrousser le cours du temps , ces navigateurs en amont , bientôt submergés , n'ont fait que hâter leur naufrage.

Jovien ramena du désert des soldats sans vêtements , mendiant leur pain : le légionnaire qui avoit conservé un morceau de sa pique ou de son bouclier , ou qui rapportoit un de ses brodequins sur son épaule, magnifioit son courage : ainsi auroient été les Perses si Julien avoit vécu , dit Libanius. La fin de la retraite de l'armée fut le terme de la vie de Jovien : sa femme venoit au-devant de lui pour partager sa pourpre ; elle rencontra son convoi. Les officiers civils et militaires , les eunuques et l'armée voulurent décerner le diadème à Salluste, qui le refusa une seconde fois. L'élection, après la proposition de divers candidats, s'arrêta sur Valentinien , confesseur de la foi sous Julien : il étoit sans lettres, mais il avoit une naturelle éloquence. Trente jours après son élévation, il associa son frère Valens à l'empire ; nom fatal qui rappelle la dernière et définitive invasion des Barbares.

Alors eut lieu , et pour toujours , la division de l'empire d'Orient et de l'empire d'Occident. Valentinien établit sa cour à Milan , Valens à Constantinople. Les deux frères quittèrent le château de Médiana , à trois milles de Naisse, où s'étoit accompli le partage du monde romain ; ils allèrent ensemble à Sirmium : là, ils s'embrassèrent, se séparèrent, et ne se revirent plus ^.

*Léonidas à Sparte, sur un plus petit tliéàtre, se trompa et se perdit comme Julien.

- AMM., lit). XXVI ; Vhilostokg., pag. \ii. Tliéodose I^' ne fui un moment maître de tout l'Empire que pour le partager entre ses deux lils.

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