‹ Œuvres de M. Le vicomte de Chateaubriand (volume 4)Chapitre 144 sur 201 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

^DE VALENTIMEN I^r ET. VALENS, A GRATIEN ET A THÉODOSE 1".

sp ofR éviter la confusion ydes sujets , vous aimerez niieux voir séparément 'ce qui se passoit aux ■ empires d'Orient et d'Occident, sans toutefois perdre de vue leur ** connexité et ce qu'il y avoit de conmuin dans les événements , les mœurs et les lois des deux grandes divisions du monde romain.

* L'Occident, dévolu à Yalentinien, comprenoit rillyrie, l'Italie, les Gaules, la Grande- Bretagne , l'Espagne et l'Afrique ; l'Orient , laissé àValens, enibrassoit l'Asie, l'Egypte, la Tlirace et la Grèce.

La résidence particulière de Valentinien étoit à Milau ; celle de Valens à Constantinople ; mais les deux empereurs se transporloient là où leur présence étoit nécessaire. Dans l'Occident , Yalentinien eut à com-

• v.ileiilinien , Valens, enip. Ft'liic , Damas . papes. An de J. -G. 334-376.

battre' les Allamaus qui se jetèrent sur la Gaule , et il fortifia de nouveau la ligne du Rliin. On voit parollre les Bourguignons issus des Vandales (jui habitoient les bords de l'Elbe. Leur roi étoit connu sous le nom générique d'Hendinos, et leur grand-prêtre sous celui de Sinistus '. Ennemis des Allamans, les Bourguignons s'allièrent avec Yalentinien , et s'engagèrent à lui fournir une armée de quatrevingt mille hommes.

Les Saxons et les Franks reparurent sur les côtes de la Gaule et de la Grande-Bretagne ; les Pietés et les Scots désolèrent cette dernière province. Théodose , général de Yalentinien , les refoula au fond de la Calédonie.

Les peuples de la Gétulie , de la Numidie et de la Mauritanie ravagèrent l'Afrique : Théodose fut envoyé pour les repousser , et punir l'avidité de Romanus , commandant militaire de celte province : il réussit dans la première partie de sa mission.

Yalens et Yalentinien poursuivirent avec toute la rigueur des lois rouiaines leurs sujets accusés de magie. Les victimes furent nombreuses à Rome et à Antioche. Maxime , si fameux sous Julien , et d'autres philosophes succombèrent: Jamblique s'empoisonna; Libanius échappa avec peine à l'accusation '^.

Yalens étoit tyran par foiblesse, Yalentinien par colère. Deux ourses, l'histoire en dit le nom, Inoffensive ei Paillette dorée, avoient leurs lo„^es auprès de la chambre à coucher de Yalentinien ; il les uourrissoit de chair humaine. Innoffensive^ bien méritante, fut rendue à ses forêts ^.

L'empereur d'Occident gâtoit de grandes

* Apud liosgeneralinomineicxappelliturHendinos... Sacerdos omnium maïinius vocaïur Sinistus. t Amm. Makcell , lib. XXVIII , cap. v, pag. o39; 1671.)

2 Piiinus ex nobilibus ijliiloiophis interfeclus est Maximus ; et post iilum oriundiis ex rlirygia Hilarius qui anibiguuni iiuoddam orat iiluin clarius fuisset iiiterpretatus. SecnndiimbuncSimunides, et patriciusLydu» etAndronicuseCaiia. rZosiM., //(^toc.lib.IV.pag 63. Basileae.)

' Micam anream et Innocentiam s cultu itacnrabat enixo , ut earum caveasprope cubiculiim suuni locaret.. . Innocentiam dcaique, post nuiltas ipias ejns ianiiitu cadavenim vidcrat sepulturas . ut bene meiitam in sylva» abiie dimisit. (AMM. Mabcell., lib. XM.\ , cap. ni.)

KilDKS

(liialilés par un lempéiatnenl cruel : il ordonnoit le feu pour les moindres fautes. IMilan eut des victimes qui prirent de leur injuste condamnation le nom d'Innocents. Tout débiteur insolvable étoit mis à mort. Le prévenu récusoit-il un juge , c'étoit à ce juge qu'on le renvoyoit ' .

Vous êtes frappés de cet arbitraire de supplices , qui souille les annales de Rome ; le genre de peines à appli(iuer semble abandonné au caprice des magistrats et des particuliers : la loi criminelle , chez les Romains , étoit fort inférieure à la loi civile. Kous ne faisons pas assez d'attention aux améliorations évidemment apportées dans les lois par la mansuétude du Christ. Accoutumés que nous sommes à lire des faits atroces , quand nous voyons des hommes déchirés avec des ongles de fer, exposés nus et frottés de miel à la piqûre des mouches, torturés comme les prisonniers de guerre des Iroquoispar l'ordre dun juge ou la vengeance d'un simple créancier , nous ne nous demandons pas comment cela arrivoit chez les nations civilisées de l'ancien monde , et comment cela n'arrive plus chez les nations civilisées du monde moderne. Le progrès si lent de la société ne suffit pas pour rendre compte de ces changements; il y faut reconnoîlre une cause plus prompte, plus efficace, plus générale : cette cause est l'esprit du christianisme.

Le sang des empereurs païens se retrouve dans les cruautés de Valentinien ; le caractère des empereurs chrétiens dans les lois qui ordonnent des médecins pour les pauvres, et qui défendent l'exposition des enfants - : honneur a la bénignité évangélique à qui l'on doit l'abolition d'une coutume qu'autorisoient les législations les plus fameuses de l'antiquité !

Parmi les lois de Valens et de Valentinien , je dois vous signaler encore l'institution des écoles, modèles de nos universités : l'éducation publique expira avec la liberté publique ; les collèges modernes eurent leur origine lointaine dans les siècles de décadence et d'esclavage de l'empire romain.

Valentinien donna aux villes des défenseurs

' Amm. Mahcell., 1. XXVII, c. vu ; 1. XXIX , c. m . li)>. XXX,c. vru.

^ Cod. Tlieud., tom. llj , lih. viii. pas ô't.

officieux ', sorte de magistrats élus par le peuple ^ ; d'où il arriva que les Eglises , devenues des espèces de municipes , eurent à leur tour des défenseurs qui se transformèrent en champions dans le moyen âge. La liberté politique s'étoit changée en privilèges de bourgeoisie : on voit partout les empereurs adresser des lettres et des rescrits aux communes des diverses provinces de l'Europe , de l'Afrique et de l'Asie.

En suivant la série des institutions , le Code à la main , on remarque , avec une admiration reconnoissante , que le travail des princes chrétiens tend surtout à l'adoucissement des inflictions criminelles et à la réforme des mœurs : les enfants des suppliciés retrouvent les biens paternels ; des règlements améliorent le sort des pauvres et des esclaves , multiplient les cas de libertés ; les vices abominables chantés par les poètes , et protégés des magistrats , sont punis. En un mot , c'est dans le recueil des lois romaines qu'il faut chercher la véritable histoire du christianisme , bien plus que dans les fastes de l'Empire.

Valentinien accorda le libre exercice du culte à ses sujets , et ne prit aucun parti dans les querelles religieuses-^: il se crut d'autant plus autorisé à cette tolérance, qu'il s'étoit montré chrétien indépendant sous Julien. Cependant il défendit aux païens les sacrifices et les assemblées aux manichéens et aux donatistes. Il mit aussi des bornes à l'accroissement des richesses de l'Église et à la multiplication des ordres monastiques : il fut défendu au clergé d'admettre à la cléricature les propriétaires hommes du peuple, et les décurions des villes , à moins que ceux-ci n'abandonnassent leurs biens ou à la municipalité dont ils étoient membres, ou à quelques-uns de leurs parents''. Il fut également défendu au même clergé d'accepter des legs testamentaires. Déjà le pouvoir et la fortune avoient amené la corruption : Damas disputa le siège de Rome à Ursin ; on en vint aux maias ' ; cent trente-sept morts

' Cod. Theod., tom. IX , lib. i . pag. 197.

- Coi.Jiist.. tom. LV, lib. i etn ,pag. (66.

' Biiy.. ann. 371 ; Symm.. lib. X , epi'^t. cà.

* Cod. Theod-, tom. I , lib. Lit . pag. '(03.

" Damasius et L'rsinus , supra huuiauum mothiin ad

IIISTORIQDES.

furent trouvés le matin dans la basilique de Sicinius , aujourd'hui Sainte-Marie-Majeure.

Valentinien avoit eu de sa première femme, Sévéra , un lils nommé Gralien , qu'il éleva à Amiens , le 24 août 367 , au rang d'auguste , sans le créer d'abord césar , selon l'usage. On a cherché la raison de cette innovation ; elle est évidente. Il y avoit maintenant deux empires : Gratien , âgé de huit ans , n'étoit plus un césar ou un général nonuné pour dofentire une partie de l'état : c'étoit un héritier (|ui devoit succéder à la souveraineté de son père.

Valentinien répudia Sévéra , et épousa Justine , Sicilienne d'origine ; elle auroit , selon Zosinie , été mariée d'abord au tyran Magnence. Justine étoit arienne , mais elle ne déclara son hérésie qu'après la mort de Valentinien. Elle donna à l'empereur un lils , qui fut Valentinien II , et trois filles, Justa , Grata et Galla : celle-ci devint la seconde femme de ïlîéodose-le- Grand .

Les Quades et les Sarmates , justement irrités de la trahison des Romains qui , après avoir attiré leur roi Gabinus à une entrevue, l'avoient massacré , ravageoient l'IUyrie ; Valentinien accourt avec les forces de la Gaule ; il meurt subitement à Bergetion ', d'un accès de colère , dans une audience qu'il donnoit aux députés des Quades suppliants.

Mallobaud ou SIellobaud , chef d'une tribu de Franks , avoit obtenu un commandement sous Valentinien , et s'étoit distingué par ses gestes militaires : à la mort de l'empereur il entreprit avec Équitius , comte d'Illyrie , de faire prévaloir les droits de Valentinien , fils de Justine , sur ceux de Gratien , fils de Sévéra. Valentinien U *fut en effet proclamé empereur ; mais son frère Gratien , déjà auguste, au lieu de s'en offenser , reconnut l'élection.

rapiendam episcopatus sedem ardentes , scissis studiis aspeniine coiidictabaiilur, adiisi[ue morlis vulneriini- ([ue discrimina adjuinentis utrinsciue processis... Uiio die centum triginta scpteiii rcperta cadavora poreinptoriiin. ( Amm. Maucell., lib A.WII, cap. m , pag. 481. Parisiis , {677.)

' 17 novembre 37j.

' Valens, Gratien, cnip. Danns, pape. An de J.-C. 576-378.

A^'alerilinien eut dans son partage ritalie, 111lyrie et l'Afrique ; Gratien garda les Gaules, l'Espagne et l'Angleterre, peut-être même n'y eut-il pas de véritable i»arlage. Ce qu'il y a de certain , c'est que Gralien gouverna seul l'Occident jus(iu"à sa mort, A aîentinien n'étant encore qu'un enfant sous la tutelle de sa mère.

Valens n'approuvoit pas ces arrangements paisibles entre ses jeunes neveux ; mais les mouvements des Gollis arrêtèrent son intervention dans des affaires d'une moindre importance.

Mis en possession de l'empire d'Orient par Valentinien !«■■, Valens avoit eu , dès les premiers jours de son règne, des épreuves à subir. Procope , commandant de l'armée de IMésopotamie , prit la pourpre dans Constanlinople même , par l'autorité de deux cohortes gauloises. Voulant légitimer son usurpation , il épousa Faustine , veuve de l'empereur Constance ; elle avoit une fille âgée de cinq ans , dans laquelle les légions voyoient le dernier rejeton de la race de Constantin. La révolte de Procope dura peu ; ses soldats l'abandonnèrent à la voix de leurs capitaines , qui gardèrent leur foi. Procope , tralii , fut traîné au camp de l'empereur d'Orient et décapité.

Valens soutint foiblement contre Sapor les roisd'Arménie et d'Ibérie. On remarque dans cette guerre les aventures de Para , roi d'Arménie , monarque fugitif comme tant d'autres, protégé d'abord des Romains , ensuite égorgé par eux dans un repas.

Les Goths , restés fidèles à la famille de Constantin , s'étoient déclarés contre Valens en faveur de Procope , mari de la veuve de Constance. Valens remporta quelques avantages, sur ces barbares. Une paix fut le résultat de ces avantages, et six ans après les Huns précipitèrent les Goths sur l'Empire.

L'arianisme étoit la religion de Valens : il persécuta les catholiques qu'il appeloit les athanasiens • saint Basile étoit devenu leur chef après la mort de saint Athanase. A ce grand hommo de solitude et de charité est due la fondation du premier de ces monuments élevés aux misères humaines ; monuments qui font la gloire éternelle du christianisme. Les moines, presque tous catholiques, s'étoient accrus par l'esprit et le malheur de leur temps.

ETCDKS

Yalens les lit enlever à main armée , on les força de s'enrôler dans les légions, et quand ils résistèrent on les massacra.

Nous arrivons au fameux événement qui hâta la chute de l'ancien monde.

Depuis leurs expéditions maritimes, les Golhs , en paix avec les Romains , s'étoient multipliés dans les forêts : ils avoient assujetti autour d'eux les autres peuplades barbares, lïermaiiric ,'roi des Ostrojoths et de la noble race des Amali , devint conquérant à l'âge de quatre-vingts ans ; à cent dix ans il alloit encore au combat, et rest oit le seul contemporain de sa gloire ' . 11 conquit les Hérules et les Yenèdes. Sa puissance s'étendoit dans les bois et sur les hordes des bois , du Pont-Euxin à la Baltique, derrière les tribus saxonnes, allamanes , frankes , bourguignonnes et lombardes, plus rapprochées des rives du Rhin : le Danube séparoit l'empire sauvage des Gotlis de l'empire civilisé des Romains. Les Yisigoths , réunis aux Oslrogoths , leur avoient cédé la prééminence ; leurs chefs , parmi lesquels se distinguoient Athanaric, Fritigern et Alavius , avoient] quitté le nom de rois pour descendre ou pour monter à celui de juges -.

Telles étoient devenues les nations gothiques aux frontières de l'empire d'Orient , lorsque tout à coup un bruit se répand : on raconte qu'une race inconnue a traversé les Palus- Méolides. La présence des Huns fut annoncée par un tremblement de terre qui secoua pres- (pie tout le sol du monde romain , et fit penclier sur la tête d'Hermanric sa couronne séculaire. Les Huns étoient la dernière grande nation mandée à la destruction de Rome ; les autres nations avoient fait une halte pour les attendre ; ils venoientde loin. A peine avoientils paru , qu'on entendit parler des Lombards, dernier flot de cet océan.

Un nouveau système historique fait descendre les Huns des peuples ouralo-finnois. Dans cesystème fondé sur une meilleure critique, une connoissance plus avancée des peuples et des langues de l'Asie et de l'Europe septentrionale , on suit cependant avec moins de facilité

* Jorii , cap. WII.

2 Jd., Ibid.

la marche et les progrès des soldats futurs d'Attila.

Dans l'ancien système que Gibbon a adopté, il est plus aisé de se reconnoître. En rejetant de la primitive monarchie des Huns la partie confuse et romanesque , laissant de côté ce (pi'ont pu faire ou ne pas faire les Huns au nord delà muraille de la Chine, 1210 ans avant l'ère vulgaire , négligeant leur invasion de la Chine , leur défaite par l'empereur Youlé de la dynastie des Huns , on trouve qu'au temps de la mission du Christ deux divisions des Huns s'avancèrent dans l'Occident, l'une vers l'Oxus, l'autre a ers le Yolga : celle-ci se fixa au bord oriental de la mer Caspienne , et fut connue sous le nom des Huns blancs ; ils eurent de fréquents démêlés avec les Perses.

L'autre division des Huns pénétra avec difficulté au Yolga, conserva ses mœurs en augmentant sa force par des alliances volontaires, des adjonctions de peuples conquis, et par l'habitude des combats : cette division subjugua les Alains : la plus grande partie des vaincus entra dans les rangs des vainqueurs, tandis qu'une colonie indépendante des premiers alla se mêler aux races germaniques et s'associer à leur guerre contre l'Empire ' .

Les Huns parurent effroyables aux Barbares eux-mêmes : quand ils eurent franchi les Palus- JMéotides , ils se trouvèrent en présence des tributaires de la puissance d'Hermanric. Les deux monarchies des Huns et des Golhs, l'une composée de sauvages à cheval , l'autre de sauvages à pied, c'est-à-dire les deux races scythe et tartare, se heurtèrent. Les Goths étoient divisés ; Hermanric, abusant du pouvoir, avoit fait écarteler la femme d'un chef roxolan qui s'étoit retiré de lui ^. Les frères de cette femme la vengèrent en poignardant Hermanric, vainement cuirassé d'un siècle , et à qui cent dix

' DEGlin>ES, GiBBO, JOR^MNDÈS, AjnilEn !M\R- CELLIN, etc.

- Diim enini quamdam mulieiem Sanielli nomine pro inaiiti fiaudulento discessu , rex furore coinmotus , equis ferocibus illigatam, incitatisque cursibusper diversa divelli piaccepisset : fratres ejus Sarus et Ammius, germanœ obitum vindicantes , Ermanarici latus lerro pelieiunt. (Jobnand., de Reb. Gelicis, cap. XXIV, pag. 70-7t. I.ugduni Balavorum.)

lUSTOtUQLLS.

années avoient encore laissé du sang clans le cœur: il ne resta pas sous le coup. Balamir, roi des Huns , profila de cet événement : il attacpia les Ostrogollis qui furent abandonnés des Visi;iOths ; Ilermanric , impatient de la douleur que lui causoitsa blessure, et encore plus tourmenté de la ruine de son empire , mit fin à des jours que la mort avoit oubliés * . Withimer , cliargé après lui du gouvernement , en vint avec les Huns et les Alains à une bataille dans laquelle il fut tué '-. Saphrax et Alatliffius sauvèrent le jeune roi des Ostrogotlis , Witheric , et conduisirent les débris indépendants de leurs compatriotes sur les bords du INiester.

Cependant les Yisigoths , séparés des Ostrogotlis, s'étoient retirés chez les Gépides leurs alliés; ils y furent [loursuivis par les Huns. Un corps de cavalerie tartare passa le Niester à gué pendant la nuit, au clair de la lune : Athanaric , juge des Yisigoths , qui défendoit les bords de la rivière , parvint à gagner des hauteurs avec son armée; il s'y vouloit fortifier , mais les Yisigoths se précipitent vers le Danube, envoient des ambassadeurs à Yalens, et le conjurent de leur accorder la Mœsie inférieure pour asile : ils offroient d'embrasser la religion chrétienne. " Yalens , « dit Jornandès , dépêcha des évèques liéré- <c siarques aux Yisigoths , et fit de ses sup- <i pliants des sectateurs d'Arius au lieu de « disciples de Jé^us-Christ. Les Yisigoths « communiquèrent le venin aux Gépides leurs <i hôtes, aux Ostrogotlis leurs frères; ils se " répandirent dans la Dacie, la Thrace, la Mœ- « sie supérieure , et tous les Goths se trou- « vèrent ariens^. "

* Iiiter haec Ennanarcus tam vulneris dolorem, quaiu etiamincursionesHunnorum non ferens, grantlaîviis et plenusdierum , centesimodecimoanno vitœ suae defunc- Uis est. f J()ii>., cap. ^XIV.^

' AMM. Marcei.l.. lit) XXXI, cap. m.

' Et ut fides uberior illis tiabeielur promittunt se , si

doctoreslingua; sua; donaveiit,(ieri ctiristianos

Sic quoque Vese^otliï a Valente inipc-

ratore ariani potins qiiain Christian! effccli. De cyL'tcro , tam Ostrogotlils i|uani G<'pldis pareiitiLus suis , per affectionisgratiam evangeli/antes, liujus perlidia; ciilturam edocentes , omnein ul)ii|iie lingua; liujusnationem ad culturain hujus sectx' invitavere. Ipsi (luocpic ( ut dic-

L'hîstorien se trompe : tous les Goths sans doute n'étoient pas encore chrétiens en 570 , mais ils avoient déjà ret;u les semences de la foi. Théophile, au concile de Nicée, est appelé l'évèque des Goths ' ; ceux-ci avoient un petit sanctuaire catholique à Constantinople. Yers Tan 52o, Audius , chef d'un scliisme, fut banni par Constantin en Scythie ; il pénétra chez les Gotlis, y prêcha l'Évangile, et étabUt' dans leur pays des vierges, des ascètes et des monastères-. Les Goths mêmes avoient exercé de grandes cruautés dans la persécution arienne de 572, et ce fut le célèbre é\ êque Ul philas (]ue ce peuple fugitif députa , en 37C, à Constantinople''.

Fritigern et Alavivus commandoient les Yisigoths qui tendoient les mains à ^ alens : Athanaric, suivi de quelques compagnons, ne voulut point paroitre sur les terres île l'Empire en qualité de parjure ou de suppliant, et se retira dans les forêts de la Transylvanie.

Yalens, bigot sectaiie, se croyoit un profond politique ; il acquiesça à la demande des Yisigoths ; il se félicitoit de cantonner sur les frontières de ses états des guerriers qui promeltoient de le défendre et de se faire ariens. 11 les voulut tous, même ceux qui pouvoient être attaqués d'une maladie mortelle ^; mais il attacha deux conditions à son bienfait : les Yisigoths eurent ordre de livrer leurs enfants et leurs armes ; leurs enfants comme otages , et leurs armes comme vaincus. Et Yalens prétendoit que ces bras désarmés se lèveroient pour protéger sa tête ! Les \ isigoths se soumirent.

Le Danube étoit enflé par des pluies. On assembla une multitude de barques , de radeaux, de troncs d'arbres creusés, et l'on vit , par la permission de Dieu , les Romains occu-

tura est) Danuljiuni traiisnieantes Daciam , ripensein Mcesiam , Thraciasc|ue peniiissu priucipis insciiere. (John., cap. XXV. i

' SocB.. lit). H, cap. xri.

= .SuiP. Sev., lili. X\l, n. 42; Ep;i>n.. Ilœr., LXX., n.'J.li.

^ SozoM., lib. VI, cap. xxxvii.

•* Et navabatur opéra di.igcns , ne qui ronianam rem eversiirus dereliniiueretur vel (juassatus niorbo Ictliali

AMM. MiliCELL., idj XXXI, C.ip IV.)

t il DES

pés nuit et jour à transporter clans l'Empire les destructeurs de l'Empire. Des commissaires désignés à cet effet essayèrent de compter les Barbares à leur passage d'une rive du Danube à l'autre ; mais ils furent obligés de renoncer au dénombrement'. Ammien Marcellin, citant deux vers de Virgile , prétend qu'on auroit plutôt compté les sables (pie le vent du midi soulève sur les rivages de la Libye. Une évaluation moins poéticpie porte l'émigration des Visigoths à un million d'individus.

Les enfants mâles des familles les plus distinguées furent séparés de leurs pères; on les distribua dans différentes provinces : les habitants de ces provinces étoient étonnés des brillantes parures et de la beauté martiale des jeunes exilés.

Quant aux armes , elles ne furent point livrées ; les Visigoths arrivoient avec les tributs qu'ils avoient jadis reçus , et les anciennes richesses qu'ils avoient enlevées aux Romains ; on les crut opulents parce qu'ils étoient chargés de dépouilles ; pour garder du fer, ils soûlèrent la cupidité des ofiiciers de Valens avec des tapis, des tissus précieux, des esclaves et des troupeaux. A ceux qui jH-éférèrent un autre lucre , ils prostituèrent leurs filles-; ils vendirent leur l:onneur pour acheter un empire , sûrs qu'avec leurs épées ils feroient bientôt passer les filles des Césars dans le lit des Gotlis.

Les Ostrogoths , conduits par Saphrax et Alath.Tus qui avoient sauvé Witheric, se présentèrent à leur tour sur la rive septentrionale du Danube, et sollicitèrent inutilement la faveur obtenue par leurs compatriotes : la peur comraençoit chez les Romains.

Les Visigoths s'avancèrent dans les Thraces. On s'étoit chargé de les nourrir; on ne les nourrit point : on leur fournit de la chair in-

* Proindc pennissu imperatoiis transeundi Danubiiim copiai!] colcndique alepti Tliracioc partes, transfretabantiir in (li'sct iioctes , navibiis ratibust[ue et cavatis arl)oriim alveis agmiiialiin imp isiti. . . Itaturbidoinstanliiiin studio orbis romani periiiciesducebatur. Illudsane neque olisciirum est iieque incirtuiii , infaustos traiisvehendi barbaram plebcin ininistros numeriuu ejiiscoinpreliendere calculo sxpe tentantes , oontinievisse frustrâtes. (Amîi. M*ucELî,.. lib. XXXI., cap. iv.)

- ZOSIM.

fecle de chien , et d'autres animaux morts de maladie; un pain coûtoit un esclave, un agneau six livres d'argent. Après leurs esclaves ils n'eurent plus à livrer que le reste de leurs enfants'. On fit (parce qu'enfin Rome devoit périr) d'un million d'alliés un million d'opprimés : la reconnoissance finit où l'injustice commence.

Les Ostrogoths, cessant de prier, passèrent le Danube, et se trouvèrent ennemis et indépendants sur le territoire romain. Fritigern, chef des Visigoths, forma des liaisons secrètes avec les nouveaux émigrants, et s'efforça de réunir les Goths dans le même intérêt.

Maxime et Lupicinus , généraux de Valens, avoient alors le commandement dans les Thraces : ils étoient , par leur avarice et leur foiblesse , la première cause de tous ces malheurs. La discorde éclata à IMarcianopolis , capitale de la Basse-Mœsie, à soixante-dix milles du Danube : Lupicinus avoit invité les chefs des Goths à un repas , dans le dessein de les faire assassiner ; les gardes de ces chefs, restés aux portes de la \ ille, se prirent de querelle avec les soldats romains; leurs clameurs pénétrèrent jusqu'à 1h salle du festin. Fritigern et ses amis tirent leurs épées, s'ouvrent un passage à traiers la foule, sortent de la ville, et ont le bonheur- d'échapper. « Ce jour-là , dit Il Jornandès , ôta la faim aux Goths et la sû- " relé aux Romains : les premiers ne se regar- " dèrent plus comme des vagabonds et des (I étrangers , mais comme des citoyens et Il comme les seigneurs de l'Empire ^. »

Lupicinus, se fiant à la discipline des légions et là a supériorité de leurs armes, attaqua les Goths : ceux-ci, déployant leur bannière, firent entendre le lamentable son de cette corne cé-

' Cœperunt duces (avaritia compellente) non solum oviuni , bûumque carnes, vcrum etiam canum, et inimundorum aninialium. morticina eis pro magno contradere : adeo ut quodlibet nianeipiuni in ununi paneni aut decem libras in unani caraeiu mercarentur. (John.. cap. XXVI.)

s Amm. JUr.CELi.., lib. XXXI; John., cap. XXVI.

5 (lia namcpiedies Gothorum famein , Romanorumque securitatem adeniit : cœperuntque Gothi jamnon utadvena' et peicgrini . sed ut cives et domini possessoribus imperare. (Joia., cap. XXVI.)

IIISTOKIQLES.

lèbre dans le récit de leurs combats , et à la ronflèe de laquelle devoit s'écrouler le Capitole '; les Romains furent vaincus.

Une troupe de Gollis, avant la migration générale de ces peuples, étoit entrée au ser\ ice de Yalens , sous la conduit e de Suérid et de Colias; attaquée par les habitants nuitinés d'Andrinople , elle les repoussa, et alla rejointlre le giand corps de ses compatriotes. Frili2:ern franchit l'Hémus, el mil le siéi,^e devant Andrinople, quil ne put prendre. Les ouvriers employés aux mines du llhodope se révoltent . se réfugient chez les Barbares , et leur servent ensuite de guides aux réduits les [tins secrets des Romains. Les Goths délivrent leurs enfants captifs - , qui leur racontent ce (ju'ils ont eu à souffrir de la lubricité et de la cruauté de leurs maîtres. Une partie des II uns et des Alains font alliance avec les Goths.

Alors Valens songe à porter reiuède au mal (|u'il avoit fait ; il retire les léj;ions d'Arménie , et deiuande des secours au jeune empereur Gratien qui venoit de succéder à Valentinien , son père : Richomer, comte des domestiques, est dépêché à Valens avec les légions gauloises. Une première armée romaine , sous les ordres de Trajan et Profuturus , s'approcha des Msigotlis campés vers l'embouchure méridionale du Danube, à soixante milles au nord de Tome , exil d'un poëte : Fritigern fait élever des feux pour rappeler ses bandes répandues dans le plat pays. Les Visigoths se lient d'un serment terrible , et entonnent les chants à la gloire de leurs aïeux ; les Romains y répijndirent par le barritus , cri militaire commencé presque à voix basse , allant toujours grossissant , et finissant par une explosion effroyable ^. La bataille de Salices , qui a pris son nom des arbres paisibles sous lesquels elle fut don-

'Rauca cornua. (Chidian., in /luf. ) Auditisque triste soiiantibus. (AMM. Maiicell., lib. XXXI.

^ Eo maxime adjumento pra?ter genuinam crecti fniuciam, quod conflucbat ad eus in di<'S ex eadcm gentc muljitudo, duduma mcrcatoribus veniimdati , adjectis plurimis quos primo transgressu necati iiiedia, vino txili vel panis frustis mutavtre vilissimis. (AMM. Mak- CELL., lib. XXXI , cap. M.)

' Et Romani quidem voci imdinuc martia concinentcs, a minore solita admajorem protolli , ([uam gentililate

née, (hira la journée entière, et la victoire resta indécise. Les Vi>igoths rentrèrent dans leur camp. Les Romains n'osèrent renouveler le combat , et résolurent d'enfermer les Barbares dans ce coin de terre entre le Danube, la mer Isoire et le mont llémus. Les Ostrogoths et le parti des Huns et des Alains , avec lequel Fritigern s'éloit ménagé une alliance , les dégagèrent.

Yalens, suspendant sa guerre contre les moines , partit enfin d'Antioche avec une seconde armée. Arrivé à Constantinople , il maltraita lé général Trajan , ami de saint Basile. Au bout de quelques jours , il sortit de la capitale de l'Orient, chassé par le mépris populaire et les clameurs de la foule qui le pressoit de marcher à d'autres ennemis '.

Le moine Isaac sort de sa cellule , voisine des chemins où passoit l'empereur ; il s'avance au-devant de lui et lui crie : " Où vas-tu ? Tu " as fait la guerre à Dieu , il n'est plus pour " toi. Cesse ton impiété , ou ni toi ni ion ar- " mée ne reviendront. » L'empereur dit : " Qu'on le mette en prison. Faux prophète , <' je reviendrai et je te ferai mourir. » Isaac répondit : « Fais-moi mourir si tu me trouves en << mensonge. » Le moine ^ chrétien remplaçoit le pliilosophe cynique : il n'en différoit que par les mœurs.

Les Goths , après avoir encore une fois saccagé la Thrace et franchi riJémus , inondoient les environs d'Andrinople. Frigerid , général de Gratien, avoit défait quelques alliés des Goths , entre autres les 'Jaïfales, barbares débauchés dont les prisonniers furent transportés

appellantbarritum, \ires validas erigebant. CAmm. .Mae- CELL., lib. XXXI , cap. VII.)

* Veiiit Constantiuopolim , ubi moratus paucissimos dies, seditione popularium pukatus, etc. ^Amm., lib. XXXI, pag. 689. Parisiis , «677.)

= Quo pergis, imperator, qui Deo bclliim intulisti , nec eum lial)es adjulorem ? Desine ergo iiellum iiiferre

ci Xamneqiic revcrteris, et cxLTcitum pia'terea

amittes

Ad liiPC imperator ira percitiis :

Revertar, inquit, tcque intcrficiam , et falsi valicinii pœnasa te exigam.

Tum ille minas nculiquam rcfonnidans : Iiiterdce , inquit, si in vcrbis nieismendacium fueritdcprchcnsuui. (TiîEODOn., I:i)i.iciip.; C\u.,i:ccles. Iiiit..l\h. IV, pag. 19j. Parisiis, ilJ7r>.)

LlLDl'S

sur les terres abandonnées de Parme ei de Modène '. Sébastien , niaîlre général de l'infanterie de Yalens , s'étoil occupé à rétablir la discipline dans un corps particulier ; ce corps avoit eu Tavantage sur un nombreux parti d'ennemis. Enivré de ces succès , Valens s'apprête à triompher des peuples gothiques, et s'élablit dans un camp fortifié sous les murs d'Andrinople.

Richomer , accouru de l'Occident , vient annoncer à Valens que son neveu , vainqueur des Allamans , s'avance pour le soutenir.

En même temps un évèque envoyé par Fritigern , politique aussi rusé que général habile, se présente chargé d'humbles paroles et de soumissions. 11 proteste publiquement de la fidélité des Golhs , qui, selon lui, ne demandent qu'à paître leurs troupeaux dans la Thrace déserte ; mais , par des lettres secrètes , Fritigern presse Tenipereur de marcher-, l'assurant que la seule terreur de son nom obligera les Goths à se soumettre. Valens , jaloux de la renommée de Gratien, ne veut point attendre un jeune prince qui pourroit ravir ou partager l'honneur de la victoire : il lève son camp le 9^ d'août , l'an 5T8. Le trésor militaire et les ornements impériaux furent laissés dans Andrinople.

A huit milles de cette ville on découvrit rangés en cercle les chariots des Barbares. Les Romains firent tristement leurs dispositions militaires , aux lugubres clameurs des Goths'' : les Goths , pareillement étonnés du bruit des armes et du retentissement des boucliers que frappoient les légionnaires , envoyèrent proposer la paix ; leur cavalerie , sous la conduite d'Alatiiffus et de Saphrax , n'étoit point encore arrivée. Valens s'obstine à ne vouloir entendre que des négociateurs d'un rang élevé : le soldat romain s'épuise sous la chaleur du jour qu'augnientoit un vaste embrasement : le feu avoit été mis aux herbes et aux bois desséchés des campagnes *. Fritigern demande à son tour

* Ciim... tiucidasset omnes ad unum... vivos omnes circaMutinam, Reginmque et Parmam, italica oppida^ ruraculluros exterininavit.(AMM. Maucell., lib.XXXI, cap. IX.)

= AMM. Mabcell., lib. XXXI , cap. xii.

» Atqiie ut mos est , ululante barbara plèbe , ferura et triste, romani duces aciein stnixere ' Id , iliid.)

* Miles fervore calefactus ïstivo , siccis faucibus com-

pour traiter un homme de distinction ; Richomer s'offre , et part du consentement de Valens à qui le cœur commençoit à faillir. A peine approchoit-ildfis retranchements ennemis, que les sagittaires et les scutaires engagent le combat. La cavalerie des Goths revenoit alors renforcée d'un corps d'Alains : sans laisser le temps à Richomer de remplir sa mission , elle se précipite sur les troupes impériales.

Les deux armées se clioquèrent ainsi que des proues de vaisseaux, dit Ammien '. L'aile gauche des légions poussa juscju'aux chariots ; mais , abandonnée de sa cavalerie , elle fut accablée sous le nombre des Barbares qui tombèrent sur elle comme un énorme éboulement de terre -. Les soldats romains s'arrêtent; serrés les uns contre les autres, ils manquent d'espace pour tirer l'épée ; jamais plus grand danger ne menaça leur tête sous un ciel où la splendeur du jour étoit éteinte ^.

Dans ce chaos , Valens , saisi de frayeur , saule par-dessus des monceaux de morts , et se réfugie dans les rangs des lanciers et des matiaires qui se défendoient encore. Les généraux Trajanet Victor cherchent vainement la réserve formée des soldats bataves : les chemins étoient obstrués des cadavres des chevaux et des hommes. L'empereur, à l'approche de la nuit, fut tué d'une llèche ; d'autres disent qu'il fut porté blessé avec quelques eunuques dans la maison d'un paysan. Les Goths survinrent; trouvant cette maison barricadée , et ignorant qui elle lenfermoit, ils l'incendièrent'. Valens périt au milieu des flammes. « Il fut brûlé avec une pompe royale , dit Jornandès , par ceux qui lui

marceret . relucente amplitudine campornm incendiis , (pios lignisnutrinientisque aridissubditis.ut hoc (îeret, iidem hostes urebant. (AMM. Marcell., lib. XXXI, cap. xn.)

' Deinde collisa; in raodum rostrorum navium acies. {Id.. c. xm.

a Sicut ruina aggeris magni oppréssura atque dejeclum est. {Id. ih.)

' Diremit hœc nunquam pensabilia dauHia Cquae magno rebns stetere romanisj nullo splendore lunari nox fuigens. {Id., ibid.)

* Unde qiiidan» de candidatis per fenestram lapsus, captusque a Barbaris, prodidit factum, et eos mœrore afilixit, magna gloria de framlatos quod romanae rei rectoreni non cepere superstitem. {Id., ib.)

IIISTORIQIES.

avoient demandé la vraie foi , et qu'il avoit trompés , leur donnant le feu de la géhenne au lieu du feu de la charité '. »

Les deux généraux ïrajan et Sébastien; Yalérien, grand-écuyer ; Equitius, maire du palais ; Potentius , tribun des Promus ; trentecinq autres tribuns et les deux tiers de Tannée romaine restèrent sur la place. Selon l'auteur déjà cité , l'histoire n'offre point de bataille où le carnage ait été aussi grand , excepté celle de Cannes -.

Les Gotbs livrèrent l'assaut à Andrinople , qu'ils manquèrent : descendus jusqu'à Constantinople , ils admirèrent les édifices pyramidant au-dessus des murailles qui meltoient la ville à l'abri : leur destin fut de voir Constantinople et de prendre Rome ; entre ces deux bornes , le monde civilisé étoit la lice ouverte à leurs courses. Epouvantés de l'action d'un Sarrasin'^, ils rebroussèrent vers l'Hémus , forcèrent le pas de Suques , et se répandirent sur un pays fertile jusqu'au pied des Alpes Juliennes. Les lieux d'où s'étoit écoulée cette multitude n'offrirent plus que l'aspect d'une grève déserte et ravagée, quand le flux, qui avoit apporté des tempêtes et des vaisseaux , s'est retiré.

Libanius composa l'oraison funèbre de Valens et de son armée : « Les pluies du ciel ont effacé " le sang de nos soldats , mais leurs ossements « blanchis sont restés , témoins plus durables « de leur courage. L'empereur lui-même tom- « ba à la tête des Romains. N'imputons pas la Il victoire aux Barbares ; la colère des dieux est Il la seule cause de nos malheurs. » Libanius se souvenoit de Julien.

Ammien, qui termine son ouvrage à la mort de Valens , cherche à rassurer les Romains sur les succès des Goths : il rappelle les différentes invasions des Barbares depuis celle des Cimbres , afin de prouver qu'elles n'ont jamais réussi : cette digression de l'historien montre mieux que tout ce que je pourrois dire la

* Cum refait pompa crematus est , haud secus qnam Dei prorsus jurlicio, ut ab ipsis igné combiireretur, quos ipse veram fidera petentes in perfidiam declinasset. et ignem charitatis, ad gehennae ignera detorsisset. (JOB>.. cap. XXVI.)

- AMM. Marcell., lib. XXXI, cap. xiii.

3 J'en parlerai ailleurs.

frayeur des peuples , et les pressentiments de l'avenir.

Ce même Ammien raconte (et ce sont presque les dernières lignes de ce soldat grec de la ville d'Antioche, qui écrivoit en latin ses souvenirs dans la ville de Piome; , ce même Ammien raconte que le duc Julien , commandant au-delà du Taurus , ordonna , par lettres secrètes , de massacrer à jour fixe et heure marquée les Goths dispersés dans les provinces de l'Asie. Il Par ce prudent artifice , l'Orient fut Il déliATé sans bruit et sans combat d'un grand Il danger'... LaleçonvenoitdeMilhridate: elle ne profita ni au royaume de Pont ni à rem[»ire romain. Gralien vengea mieux Valens , en élevant à la pourpre Théodose.

SECONDE PARTIE

A famille de Théodose étoit espagnole comme celle de Trajan et d'Adrien. " Théodose ne '^sollicita point la puis- Ijsance : il n'eut pour intrigue que sa renommée , pour protecteurs que la nécessité. Il étoit exilé, et fils d'un {lère , grand général, injustement décapité à Cartilage ' ; il désiroit paix et peu , et il eut guerre et richesse : un empereur qui n'avoit pas dixneuf ans le fit son collègue.

Sous Tliéodose, successeur de Valens en Orient , les Goths se divisèrent et se soumirent. Les Yisigoths furent établis dans la Thrace ,

' Quo consilio prudenti sine strepitu vel mora completo, orientales piovinciœ discriniinibns ereptae siiiit magnis. (Amm. Marcell., lib. AXXI, cap. xvi.;

' Gratien, Valentinien II, Tliéodose P"^, empereurs. Damas V, Siricius, [lapes. An de .F. -C. 379-393.

- Orosb, p. 2t9.

KTLDES

les Ostrogolhs dans la Pl.rygie et dans la Lydie : introduits dans l'Empire, ils n'en sortirent plus. Un parti , celui de Fravitta , païen de religion , vouloit rester fidèle aux Romains ; un autre parti , celui de Priulphe ou d'Ériulphe, soutenoit qu'on n'étoit pas obligé de garder la foi à des maîtres lâches et perlides. L'inimitié des deux chefs éclata dans un festin où Théodose les avoit invités : Fravitta suivit Priulphe qui quittoit la table , et lui plongea son épée dans le ventre'.

Gratien gouvernoit l'Occident , tandis que son frère, V alentinien II , encore enfant , résidoiten Italie. Lepoëte Ausone , qui professoit l'hellénisme, avoit eu part à l'éducation de Gratien - , et saint Ambroise avoit composé pour ce prince, qu'il appelle Trés-Chrciicn •' , une instruction sur la Trinité. Gratien refusa de prendre la robe pontificale des idoles '' , publia , ensuite rappela un édit de tolérance ■' ; et exempta les femmes chrétiennes de monter sur le théâtre". Le christianisme étoit un droit futurà la lil)erté et un privilège actuel de vertu.

Gratien , préférant la chasse à tout autre plaisir , donnoit sa confiance aux Alains de sa garde , particulièrement distingués comme chasseurs : les autres Barbares à son service en conçurent une profonde jalousie. Mellobaudes , roi d'une tribu des Franks (ce Mellobaudes qui avoit voulu faire reconnoître Valentinien II pour régner sous le nom d'un enfant) , étoit devenu, à force de souplesse , le favori de Gratien. Alors Maxime , soldat ambitieux , se laissa proclamer auguste dans la Grande-Bretagne. Il fondit sur les Gaules , accompagné de trente mille soldats et suivi d'une [lopulation nombreuse qui se fixa en partie dans l'Armorique. Gratien , qui séjournoit à Paris , [)rend la fuite, est arrêté par le gouverneur du Lyonnois, livré à Andragathius , général de la cavalerie de Maxime, et tué. Mellobaudes parlagea le sort

' EDNiPE.p. 21, c. d ; Zos., p. 73jet 777. ' Ausone. p. 4;i3.

' Christianissime. fAMBB., de fuie, t. IV, pag. HO.) 'ZoS.,lib.lV, p. 77l,d.

^ Loi du 17 octobre :>78 , datée de Constanlinople loi du 3 d'août 379 , datée de Milan. (Cud. Theod.) « Cod. Thcod., XV, lit. vu, lit), iv, p. 363.

du maître qu'il avoit peut-être trahi '. L'empereur d'Orient toléra l'usurpation de Maxime.

Thcodose rendit en faveur de la religion catholique un édit fameux : cet édit ordonne de suivre la religion enseignée par saint Pierre aux Romains , de croire à la divinité du Père , du Fils et du Saint-Esprit, autorisant ceux qui professoient cette doctrine à se nommer catholiques '.

Cependant l'arianisme triomphoit aux rives mêmes du Bosphore : Rome et Alexandrie repoussoient depuis quarante ans la communion des évêques et des princes de Conslantinople ; la controverse occupoit cette ville entière. Il Priez un homme de vous changer une pièce d'argent : il vous apprendra en quoi le fils diffère du père ; demandez à un autre le prix d'un pain , il vous répondra que le fils est inférieur au père : informez-vous si le bain est prêt , on vous dira que le fils a été créé de rien •'. »

Saint Grégoire de Nazianze essaya de fonder à Conslantinople une église catholique : il y fut attaqué et la discorde divisa son troupeau.

Théodose , après avoir reçu le baptême et publié son édit, enjoignit à Démophile , évêque arien , de reconnoître le symbole de Nicée , on décéder Sainte-Sophie et les autres églises à des prêtres de la foi orthodoxe. Grégoire fut installé dans la chaire épiscopale par Tliéodose en personne , au milieu de ses gardes. Mais les sanctuaires étoient vides , et la population arienne poussoit des cris ^. Cette résistance amena la proscription de l'arianisme dans tout l'Orient, et un synode couvoqué à Conslantinople, l'an 382, confirma le dogme de la consubstantialité. L'intervention du pouvoir politique n'empêcha point saint Grégoire, fatigué , d'abdiquer son siège , et d'aller mourir dans la retraite ^.

Maxime , usurpateur des Gaules , aussi orthodoxe que Théodose , fut le premier prince

* SocB., lib. V; Zos., lib VII; Patat., Panegyr. ail Theod.

2 Loi du 28 février "80, datée de Thessaloniiiuc. {Cod. Theod., \\l, tit. i, lib. ii, p. 4 et 5.)

' JouTiiv , remarques l'ur l'histoire ecdcsiasiiqiie , I. IV. p. 71 (3 vol. in-8", 1673): et Gidbon.

'' Grec. Naz., de Fila sua, pag. 21.

s Id.. ibid.

HISTORIQUES

il,';

calUolique qui répandit le sang de ses sujets pour des opinions religieuses. Priscillien , évèque d' Avila en Espagne , fondateur de la secte de son nom , fut exécuté à Trêves avec deux prêtres et deux diacres '. Le poëte Latronien , et Euchrocia , veuve de l'orateur Delphidius , subirent le même sort. Les priscilliens étoient accusés de magie , de débauche et d'impiété. Saint Anibroise et saint Martin de Tours condamnèrent ses cruautés.

Je vous ai dit que l'impératrice Justine , seconde femme de Yalentinien T ' , et mère de Valentinien II , étoit arienne. Elle entreprit d'ouvrir à Milan une église de sa confession ; Ambroise s'y opposa; des troubles s'ensuivirent. Le saint qui les avoit excités par son zèle , les calma par son autorité. Néanmoins , condamné à l'exil , il refusa d'obéir , et le peuple prit sa défense. La liberté individuelle comniençoit à renaître sous la protection de la liberté religieuse. Saint Augustin se trouvoit parmi les disciples de saint Ambroise.

Maxime , qui avoit enlevé à Gratien les Gaules , la Grande-Bretagne et les Espagnes , entreprend de dépouiller Valentinien des pro- \ inces de l'Italie ; il trompe la cour de ]\lilan, malgré la clairvoyance de saint Ambroise, et francbit les Alpes avant que Justine se doutât de ses projets ; elle n'eut que le temps de se sauver avec son fils. La population de Milan étoit catholique ; elle renonça facilement à la fidélité jurée à une princesse et à un enfant ariens. Saint Ambroise refusa toute communication avec Maxime 2.

Justine, arrivée à Thessalonique, implore le secours de Théodose , il le lui promet , en lui faisant observer que le ciel lui infligeoit le châtiment dû à son hérésie^. Valentinien avoit une sœur appelée Galla ; celte sœur confirma dans le cœur de Théodose la résolution que lui inspiroit la reconnoissance envers la famille de Gratien P^ Tiiéodose épouse Galla , et marche à la tête d'une armée de Romains, de Iluns , d'Alains et de Goths , contre une armée de Ro-

' SuLP. Sev., Ub. Il; Onos., lib. VII, cap. xxxiv. ' Zos., lil). IV. pag. 707; Theodor., lib. V, cap. xiv , pag. TU.

' TiiEODOB., lib. V, cap. XV, pag. 724.

mains , de Germains , de Maures et de Gaulois. Maxime , vaincu sur les bords de la Save , ne montra ni courage ni talent. Use réfugia dans Aquilée , y fut pris , dépouillé des ornements impériaux, conduit au camp de Théodose, où sa tête tomba peu d'inslanls après sa couronne ' . Un an avant la victoire de Tiiéodose sur Maxime, la sédition d'Anlioche avoit eu lieu ; Libanius et saint Clirysostome nous en ont conservé le double récit. Théodose , bien qu'il eût prononcé une sentence terrible, se laissa toucher , et pardonna : trois ans i»lus tard il ne montra pas la même indulgence pour Thessalonique. A Antioche on avoit renversé les statues de l'empereur , de son père Théodose , de sa première femme Flacilla , de ses deux fils Arcadius et Ilonorius ; à Thessalonique le peuple avoit égorgé Botheric , commandant de la garnison, en vindicte de l'emprisonnement d'un infâme cocher du cirque, épris de la beauté d'un jeune esclave de Botheric. 1 héodose donna l'ordre d'exterminer ce peuple ; ordre qu'il révoqua quand il étoit exécuté. La foule, appelée aux jeux du cirque, fut assaillie par des troupes cachées dans les édifices environnants. La marchand avoit conduit ses deux fils au spectacle ; entouré de meurtriers , il leur ofi're sa vie et sa fortune pour la rançon de ses fils : les soldats répondent qu'ils sont obligés de fournir un cerlaui nombre de têtes , mais ils consentent à épargner une des deux victimes , et pressent le marchand de désigner celle qu'il veut sauver. Tandis que le père regarde en pleurant ses deux fils , et (pi'il hésite , les impatients barbares épargnent à sa tendresse l'horreur du choix : ils égorgent les deux enfants -.

* Pacat., Panegyr. ad Tlicod., pag. 280, hiter veteres Pdiiegijiicus du .diciniiis.

- Mei'cator quidam, pro diiobiis filiis (ini comprehensi fuerant seinetlpsumoffeiens, rogabat ut ipse quidem necaretiir, fdii vero abirent incoluniPS : et pro bujus beneficii mercede quiilquid babehat auri mililibus pollicebatur. Illi calamitatcin honiinis miserati , pro altero ex filiis quem vellct , supplicationeni cjus admiscrunt. Utruinque vero diniiUerc haudiiuaqu.un sibi tutuni fore dixerunt , eo ([uod numerns defici'rct. Veruui pater cuni ambos aspiceret flens et geniens, ncutruni ex duobtis exiinere valiiit. Sed diiliius ance|isqne aniini qnoad inlcrficerentur pcrmansit , utriusipie ainore ex

i:tudi:s

Saint Ambroise apprend à Milan le massacre de Thessalonique ; il se retire à la campagne , et refuse de venir à la cour. Il écrit à Tenipereur : « Je n'oserois ofnir le sacrilice , si vous » prétendez y assister. Ce qui me seroit inter- » dit pour le sang répandu d'un seul homme , » me seroit-il permis par le meurtre d'une 'I foule d'innocents * ? »

Tliéodose n'est point retenu par celle lettre ; il veut entrer dans l'église ; il trouve sous le portique un homme qui l'arrête : c'est Ambroise : « Tu as imité David dans son crime , i> s'écrie le saint, imite-le dans son repen- » tir 2, „

Huit mois s'écoulèrent; l'empereur n'obtenoit point la permission de pénétrer dans le saint lieu. « Le temple de Dieu, répétoil-d, I» est ouvert aux esclaves et aux mendiants , •> et il m'est fermé ! » Ambroise demeuroit inexorable ; il répondoit à Rufin , qui le pressoit : <i Si Théodose veut changer sa puissance 1) en tyrannie, je lui livrerai ma vie avec joie '*. » Enfin , touclié du repentir de l'empereur , l'évèque lui accorda l'expiation publique ; mais, en échange de cette faveur , il obtint une loi suspensive des exécutions à mort pendant trente jours , depuis le prononcé de l'arrêt : belle et admirable loi qui donnoit le temps à la colère de mourir et à la pitié de naître ! sublime leçon qui tournoit au profit de l'humanité et de la justice ! Si trente jours s'étoient écoulés entre la sentence de ïhéodose et l'accomplissement de cette sentence , le peuple de Thessalonique eût été sauvé ''.

Dépouillé des marques du pouvoir suprême,

œquo flagrans. [SozoJiiEm., Hi!it.eccles.,lib.\ll, p. 747. Paiisiis, 1ti78.)

* Offerre non andeo sacrificium, si volueiis assistere; an quod in unius iiinocintis sanguine non licet, in niultoiuni licet? iAmbb., epist. Ll. n. H )

^ Seculus es erranten» , s 'queie conigentem. (Paul., in Vita Ambrosii, in 1. 1 operuin, pag. 62. )

» Quod si iinperiiim mutarit in tyr.innideni , cœdem quiilcm lul)ens excipiam . (Theod. lilj. V, cap xviii.)

■•Ambu., de ob. Theod., cap. XXXIV; AlC, de Civil. Dei, lil). V, cap. xsvi. Il y a dans le code théodosien (lil). XIII , de pœn.) une loi semblable qui porte le nom de Gratien, datée du consulat d'Antoine et de Syagrius, 18 août 382. Ce ne peut être celle rendue en 390 par Tliéodose, sur la demande de saint Ambroise. Apparemment ([ue la loi de Gratien n'étoit point exécutée.

l'empereur fit pénitence au milieu de la cathédrale de Milan. Prosterné sur le pavé , il implora la merci du Ciel avec sanglots et prières ' . Saint Ambroise , lui prêtant le secours de ses larmes , sembloil être pécheur et tombé avec lui 2. Cet exemple , à jamais fameux , apprenoit au peuple que les crimes font descendre au dernier rang ce qu'il y a de plus élevé ; que la cité de Dieu ne connoît ni grand ni petit ; que la religion nivelle tout et rétablit l'égalité parmi les hommes. C'est un de ces faits com. plets , rares dans l'histoire , où les trois vérités, religieuse , philosophique et politique , ont agi de concert. A quelle immense distance le paganisme est ici laissé ! L'action de saint Ambroise est une action féconde qui renferme déjà les actions analogues d'un monde à venir : c'est la révélation d'une puissance engendrée dans la décomposition de toutes les autres.

Théodose rétablit Valentinien III dans la possession de l'empire d'Occident, et retourna à Constantino[(le. Justine mourut.

Arbogaste , élevé aux grandes charges militaires , s'empara de la maison du jeune prince : on a pu voir , à propos de Mellobaudes , que les Franks s'introduisirent dans toutes les affaires du palais et de l'état. Retenu quasi prisonnier à Vienne dans les Gaules, par son hautain sujet, Valentinien fit connoîlre sa position à saint Ambroise et à Théodose ; mais il n'eut pas la patience d'attendre. Il mande Arbogaste, le reçoit assis sur son trône, et lui remet l'ordre qui le destitue de ses emplois. « Tu ne » m'as pas donné le pouvoir , tu ne me le peux » ôter , » dit le Frank en jetant le papier A terre ^. Valentinien saisit l'épée d'un de ses gardes pour s'en frapper , ou pour en percer

' In templum ingressus, non stans, Dominum precatus est, nec genibus flcxis, sed pronus humiqne abjectus, versum illinn Davidis lecitavit: « Adbaesit pavimento anima mea , ^iviflca me secundum verbuni tunm. » (TUEOD., lib. V, Hist., cap. xiv.)

' Si quidem quotiescunqne illi aliquis ad percipiendam pœnitentiam lapsus suos confessus esset , ita flebat ut illinn flere compelieret ; vidcbatur enim sibi cuni jacente jacere. (PaLL., in nta Ambrosii. pag. 65.)

= Nec imperium mihi dedisti , ait, nec auferie poteris; disceptoque libello, et in terrain abjccto, discedebat. (Zos., pag. 83. Basilca;.)

HISTORIQUES

Arbogaste '. On le désarma : quekiues jours après il fut trouvé étouffé dans son lit-.

Arbogasle dédaigna de revêtir la pourpre ; il en emmaillota un Romain , jadis son secrétaire, Eugène, professeur de rhétorique latine, et devenu garde-sac, place du Palais ^. Théodose se prépare deux années entières à venger Valentinien ; il envoie consulter Jean, solitaire de la Thébaïde, qui lui promet la victoire^. Stilicon rassemble les légions avec Timasius ; les Barbares auxiliaires joignent l'armée ; Alaric , le destructeur de Rome , se irouvoit parmi les recrues de Théodose : la plupart des personnages qui dévoient voir tomber la ville éternelle étoient maintenant sur la scène.

Le soldat frank Arbogaste attendit sur les confins de Tltalie , avec son empereur Eugène, le soldat goth Alaric qui venoit avec son empereur Théodose. Premier choc sous les murs d'Aquilée , dix mille Goths périssent avec Bacurius , général des Ibères. Théodose passa la nuit retranché sur les montagnes ; au lever du jour, il s'aperçut que sa retraite étoit coupée : il eut recours à un expédient souvent employé auprès des Barbares , peu soucieux et de la cause et des maîtres pour lesquels ils versoient leur sang ; il entama des négociations avec Arbilrion , chef des troupes qui lui barroient le chemin. Un traité fut conclu et écrit à la hâte ( le papier et l'encre manquant ) sur les tablettes^ impériales.

Théodose mène aussitôt ses récents alliés à l'attaque du camp d'Eugène. Il marclie en avant des bataillons , fait le signe de la croix ,

' Gladio ducem confodere voluit , et sibi ipsi mamis iiifeire Valeiilinianus finxit. (Puilost., lib. M , cap. i , pag. 144etU3.)

^ Imperatori dormienti gniam frcgermit. ( SOCR. , 1 b. V, cap. XXV ; pag. 294 ; Zos. , lib. VII , cap. xxii , pag. 739.)

» Graminaticus quidam , qui , cura litteras latinas docnisset, tandem in palatio luilitavit, et magister sciiniorum iniperatoris factus est. — Ce n'est pas le scrinii maghter de la cliaucellerie. (Socn., lib. V, pag. 2'<0.)

* RtF., pag. <91 ; TiiEODOB., pag. 738.

<■ Tum vcro iinperalor, cum chartam et atramentum qucesitum non reperisset , acceptis tabulls quas quidam ex astaniibus forte gerebat , lionorata; et convenientis ipsis niilitiae prosciipsit giadum. (Soz. , pag. 742, a, b, c.

et s'écrie : « Où est le dieu de Théodose ' ? » Une tempête s'élève et jette la terreur parmi les Gaulois : Eugène trahi est saisi , lié , garrotté , conduit à Théodose , tué prosterné à ses pieds.

Arbogaste erra deux jours parmi les rochers, se donna de son coutelas dans le cœur : la vie et la mort d'un Frank n'appartenoient qu'à lui. Saint Ambroise n'avoit point voulu reconnoître Eugène ; il eut le plaisir d'embrasser vainqueur son illustre pénitent. L'évêque de Milan -, Rufin •^, Orose '*, et saint Augustin , qui semblent autorisés par Claudien mème^, disent que les apôtres Jean et Philippe combaitiroit à la tête des chrétiens dans un tourbillon. Théodose avoit tant pleuré la veille de la bataille , afin d'obtenir l'assistance du ciel , que l'on susjjendit à un arbre , pour les sécher , ses habits trempés de larmes ^ ; trophée de l'humilité , qui devint celui de la victoire. Jean , le solitaire de la Thébaïde , fut instruit de cette victoire à l'heure même oii elle s'accomplit ''. Un possédé , à Constanlinople , ravi en l'air au moment du combat , s'écria , en apostrophant le tronc décollé de saint Jean-Baptiste : « C'est » donc par toi que je suis vaincu ; c'est donc » toi qui ruines mon armée ^ ! » Voilà les temps comme ils sont .

Théodose fit abattre les statues de Jupiter placées sur la pente des Alpes ; les foudres en étoient d'or : les soldats disoient qu'ils ^vou-

* Ubi est Theodosii Deus? (Amdb., In obilu Theodosii iinp. Serm., tom. IV, pag. H7.)

- AMBR., de Sphitu Sancio, 36, pag. 692.

' Fracto adversariorum anime , seu poliiis divinitus expulso. (Ri'F., lib. II, cap. xxxiu, pag. 192.)

■• Obos., pag. 220, b.

5 A Theodosii partibus in adversarios vehemcns ventus ibat. Unde poeta (Claudiauus) :

0 nimium dilecte Deo, cul TundU ab aniris Ëolus armatas byenies, cul lullllat eetber, Et conjurall venlunl ad classlca ventl.

(Aoc, de Civ. Dei, lib. IV , cap. xxvi.)

« Ohos., lib. VII, cap. XXXV. pag. 220.

" RCF., de f^iiis palrum, cap I, pag. 437.

* A dœmone in sublime raptum Joanni Baptistoe conviciatum esse cum(|ue quasi capite truncatum probris appetiisse , ita vociferando : « Tu me vincis , et exercitui meo insidiaris ! » (Soz , pag. 7'i3.)

Aid

ETUDRS

droient être frappés de ces foudres ; lempereur leur livra le dieu tonnant '.

Les nombreuses réminiscences d'un autre ordre de choses , qui fourmillent dans ces récits, ne vous auront point échappé. Les fictions de l'hellénisme vivoient au fond des esprits convertis à l'Évangile ; ils s'en accusoient ; ils s'en défendoienl comme du crime de magie , mais ils en éloient obsédés. Les poëmes d'Homère et de Virgile étoient comme des temples défendus par un démon puissant : les évêques, les prêtres , les solitaires ne les osoient brûler ; mais ils déroboient à ces édifices merveilleux tout ce qu'ils pouvoienl convertir à un saint usage. Reine détrônée, régnant encore par ses charmes , la mythologie s'empara nonseulement de la littérature chrétienne , mais de l'histoire : il fallut que les nations Scandinaves et germaniques descendissent des Grecs et des ïroyeus, que YlUade et rÉHéidé" devinssent les premières chroniques des Franks. Les Barbares du Nord se reconnurent enfants d'Homère, comme les Arabes veulent être fils d'Abraham; miraculeux pouvoir du génie, qui donnoit pour père à la vérité le père des fables !

JNous voyons sous Théodose les destructeurs de l'empire établis dans l'empire ; des Huns et des Goths au service des princes qu'ils alloient exterminer ; des Franks, officiers du palais, faisant des empereurs ; des Calédoniens , des Maures , des Sarrasins , des Perses , des Ibériens cantonnés dans les provhices : l'occupation militaire du monde romain précéda de cin- (juante années le partage de ce monde. Les hommes même qui défendoient encore le trône des Césars , craquant sous les pas de tant d'ennemis , ne procédoient pas de la lignée des Sylla et des Marins : Stilicon étoit du sang des Vandales , ^tius du sang des Goths. L'empire latin-romain n'étoit plus que l'empire romainbarbare : il ressembloit à un camp immense que des armées étrangères avoient pris en passant pour une espèce de patrie commune et transitoire. 11 ne manquoit à l'achèvement de la conquête que quelques destructions , le mélange

* Eoriimque fulmina qiiod aurea fuissent... se ab illis fulminari velle dicentibus , hilariter beiiigniterque doiiavit. (Alc, de Civil. Dei, lib. V, cap. xxvi, pag. HO.)

momentané des races , et ensuite leur séparation.

L'invasion morale s'étoit tenue à la hauteur de l'invasion physique ou matérielle ; les clirétiens avoient créé des empereurs comme les Barbares , et ils avoient soumis les Barbares eux-mêmes : « Nous voyons , dit saint Jérôme, i< aftluer sans cesse à Jérusalem des troupes de « religieux qui nous arrivent des Indes , de la « Perse et de l'Ethiopie. Les Arméniens défi posent leurs carquois , les Huns commencent « à chanter les psaumes. La chaleur de la foi « pénètre jusque dans les froides régions de la « Scythie ; l'armée des Goths , où flottent des « chevelures blondes et dorées , porte des « tentes qu'elle transforme en églises *. »

Des règnes de ïhéodose et de Gratien date la grande ruine du paganisme : ces princes frappèrent à la fois l'idolâtrie et Ihérésie.

Gratien s'empara des biens appartenant au collège des prêtres et à la congrégation des Vestales : il fit aussi enle\ er à Rome l'autel de la Victoire , du lieu où les sénateurs avoient coutume de s'assembler; Constance l'avoit déjà abattu et Julien restauré. Le sénat chargea Symmaque de solliciter le rétablissement de cet autel et la T'cstitution des biens saisis. Le préfet de Rome plaida la cause du monde païen, l'évêque de Milan celle du monde chrétien. On est toujours obligé de rappeler le passage si connu du discours de Syiiimat|ue.

Rome, chargée d'années, s'adresse aux empereurs Théodose , Valentinien II et Arcadius: " Très-excellents princes, pères de la patrie, « respectez les ans où ma piété m'a conduite ; " laissez-moi garder la religion de mes ancè- " très; je ne me repens pas de l'avoir suivie. « Queje vive selon mes mœurs, puisque je suis " libre. Mon culte a rangé le monde sous mes (I lois : mes sacrifices ont éloigné Annibal de « mes murailles et les Gaulois du Capitole. <' N'ai-je donc tant vécu que pour être insultée <- au bout de ma longue carrière? J'examine- (I rai ce que l'on prétend régler ; mais la ré- (i forme qui arrive dans la vieillesse est tardive « et outrageuse^. »

* HiEHO.N., cpist. vil, png. 54.

- Roniam hiic piitemiis assisteic, atque bis vobiscuin

niSTORIQUKS.

Synimaque demande oii seront jurées les lois des princes, si l'on détruit l'autel de la Victoire'. Il soutient que la confiscation du revenu des temples , inique en fait , ajoute peu .ni trésor de l'état. Les adversités des empeiL'urs , la famine dont Rome a été affli,!:;ée ' proviennent du délaissement de l'ancienne religion : le sacrilège a séché l'année'-.

Saint Ambroise répond à Symmaque.

Home, s'exprimant par la voix d'un prêtre chrétien , déclare « que ces faux dieux ne sont

• point la cause de sa victoire , puisque ses en-

• nemis vaincus adoroient les mêmes dieux : ' la valeur des légions a tout fait. Les empe- •' reurs qui se livrèrent à l'idolâtrie ne furent ' point exempts des calamités inséparables de ' la nature humaine : si Gratien , qui profes-

soit l'Évangile, a éprouvé des malheurs, ' Julien l'Apostat a-t-il été plus heureux? La

religion du Christ est l'unique source de sa- ■' lut et de vérité. Les païens se plaignent ■ de leurs prêtres, eux qui n'ont jamais été ■■ avares de notre sang ! Ils veulent la liberté » de leur culte, eux qui, sous Julien, nous « ont interdit jusqu'à l'enseignement et la pa- " rôle ! Vous vous regardez comme anéantis " par la privation de vos biens et de vos privi- " léges? C'est dans la misère, les mauvais <■ traitements, les supplices, que nous autres » chrétiens nous trouvons notre accroissement, << notre richesse et notre puissance. Sept ves- >t taies dont la chasteté à terme est payée par " de beaux voiles , des couronnes , des robes <■ de pourpre , par la pompe des litières , par « la multitude des esclaves , et par d'immenses " revenus^, voilà tout ce que Rome païenne

asere sfrinonibiis : Optimi principes, patres palria;. revereiiiini annos meos.inquos nie plus nliis addiixit. l'iar ceriinoniis avilis, neque eiiim nie pœnitet. Vivani more nieo, qui;! libéra suni. Hic cultus in legcs ineas orbetii redegit. Hœc sacia Aiimbaleni a niœnibus, à Capitolio Senoiias repiilerunt. Ad hoc ergo S'Tvala snni, iiti()nga;va reprehendar? ^'idero cpiale sit qnod institnenduin putatur. Sera tanicn et contnnicliusa c^t <'mendatio senectntis. ^ Symm. , lib. X, episl. Liv , pag. 287, etc.; et Ambb., tom.ll, pag. 828.) * Lbi in loges vestras et verba jnrabinnis? (AMon. ,

(. II, p. iiê.) 2 Sacrilegio annus exaruit (/</., ihkl.) ' Quoi tanien illis virgines prœmia proinissa fecernnt.

" peut donner à la vertu chaste! D'innombra- <■ blés vierges évangéliques d'une vie cachée , " humble, austère, consument leurs jours " dans les veilles, les jeûnes et la pauvreté. « Nos églises ont des revenus? s'écrie-t-on. " Pourquoi vos temples n'ont-ils pas fait de " leur opulence l'usage que nos églises font de " leurs riches.ses ? Où sont les captifs que ces

• temples ont rachetés , les pauvres qu'ils ont " nourris, les exilés qu'ils ont secourus? Sacri- « ficateurs ! on a consacré à l'utilité publique

• des trésors qui ne servoient qu'à votre luxe , " et voilà ce que vous appelez des calamités ' ! »

Dix-huit ou vingt ans après saint Ambroise, Prudence se crut obligé de réfuter de nouveau Symmaque : il redit à peu près , dans les deux chants de son [loëme , ce qu'avoit dit l'évêque de Milan ; mais il emploie un argument qui semble emprunté à notre siècle , et qu'on oppose aujourd'hui aux hommes amateurs exclusifs du passé. Synmiaque regretloit les institutions des ancêtres; Prudence répond que si la manière de vivre des anciens jours doit être préférée , il faut renoncer à toutes les choses successivement inventées pour le bien-être de la vie , il faut rejeter les progrès des arts et des sciences, et retourner à la barbarie 2. Quant aux vestales, Prudence nie leur chasteté ei leur bonheur; selon le poète : « La pudeur <■ captive est conduite à l'autel stérile. La vo- <i Inpté ne périt pas dans les infortunées parce « qu'elles la méprisent , mais parce qu'elle est " retranchée de force à leur corps demeurée " intact ; leur âme n'est pas également restée « entière. La vestale ne trouve point de repos

vis septem vestales capiuiitur pnella?. En tutus nunterus, qiieni infula- villalieapitis, puipnratarum ve>tiiini nmrices, pompa li^clicx- ministroruin circunifusa cuniitatu, privilégia niaxima. Incra iiigentia, pr.cscripta denique pudicilia; lempora coegeruiit. Non est virginitas, qu:u pretio emitnr non virtutis studio iiossidelnr. (AMBB., libcl. Il , conir. re.Uit. S'y mm. j

< Je n'ai pu Iradnire littéralement le texte diffus et prolixe des deux lettres de saint Ambroise. Je nie suis contenté d'en donner la substance et den resserrer les arffumenls.

Placet damnare gradatim

ouiiquUl poste. iuii Kucrcbsur npperil usus.

|P:,cu. coiU. Sijmm., Ilb. U, v. 280 et seq.j

^TfT

,Oi

«I dans sa couche; une invisible blessure fait « soupirer celte femme sans noces pour les ■ lorcbes nuptiales ' . "

Prudence se livre ensuite à des moqueries sur la permission accordée aux vestales de se marier après (juaranle ans de virginité : « La -I vieille en vétérance , désertant le feu et le M travail divin auxquels sa jeunesse fut consai- crée, se marie : elle transporte ses rides " émérites à la couche nuptiale , et enseigne à i. attiédir dans un lit glacé un nouvel hymen ' . "

Si les plaidoyers de Symmaque et de saint Ambroise n" étoient que les amplifications de deux avocats jouant au barreau , Fhistoire dédaigneroit de s'y arrêter ; mais c'étoit un procès réel, et le plus grand qui ait jamais été porté au tribunal des hommes: il ne s'agissoit de rien moins que de la chute d'une religion et d'une société et de l'établissement, d'une société etd'une religion. La cause païenne fut perdue aux yeux des empereurs ; elle l'éloit devant les peuples.

Théodose , dans une assemblée du sénat , posa cette question : < Quel dieu les Romains (I adoreront-ils , le Christ , ou Jupiter '' ? » La majorité du sénat condamna Jupiter. Les pères le regrettoienl peut-être , mais les enfants préféroient le Dieu d' Ambroise au dieu de Symmaque. La prospérité de l'empire n'émanoit point de ces simulacres auxquels des mœurs pures ne communiciuoient plus une divinité innocente : l'autel de la Victoire n'avoiteu de puissance que lorsqu'il étoit placé auprès de celui de la vertu.

Prudence nous a laissé le récit de la conversion de Rome :

« Vous eussiez vu les pères conscrits, ces

Captivus pudor Inj^ratis addicilur aris.

Nec contempla périt miseris, sed adempta voluptas

Corporis inlacll; non mens Intacta lenetur.

Nec requies datur ulla toris quibus innuba cœcum

Vuliius et amlssas snsplr.it femina tîPdas.

(PRCD., eonl. Sijmm., lib. 11. v. 280 et seq.) Nubit anns veterana, sacro perfuncla labore, Desertisque focis , quibus est famnlaia juvcnlus , Transfert emeritas ad fulcra Jugalla rugas , Dlsclt et In gelldo nova nuptii tcpi'scere leclo {Vmo. conl. Symm., Ub. Il, v. 1018-1084.)

' Oralionem habuit qui eos liortabatur ul missum f.icei'eiit crrorem (,sic eniiii appcllahat) , i|ueiii liacienus srcnti fuissent et christianoruin lideiii amplectercnlur. (ZosiM., Uistor, lih. IV, Basilea;.)

« brillantes lumières du monde, se livrer à des " transports , ce conseil de vieux Calons tressaillir en revêlant le manteau de la piété plus " éclatant que la toge romaine , et en déposant " les enseignes du pontificat païen. Le sénat en- " lier, à l'exception de quelques-uns de ses Il membres restés sur la roche ïarpéienne , se " précipite dans les temples purs des naza- " réens; la tribu d'Évandre, les descendants " d'Énée accourent aux fontaines sacrées des • apôtres. Le premier qui présenta sa tète

' fut le noble Anitius Ainsi le raconte

" l'auguste cité de Rome. L'héritier du nom " et de la race divine des Olybres saisit , dans ■' son palais orné de trophées , les fastes de sa I maison , les faisceaux de Brutus , pour les " déposer aux portes du temple du glorieux " martyr, pour abaisser devant Jésus la liaclie " d'Ausonie. La foi vive et prompte des Paulus ■' et des Bassus les a livres subitement au ■' Christ. Nommerai-je les Gracques si popu- " laires? Dirai-je les consulaires qui , brisant " les images des dieux, se sont voués avec " leurs licteurs à l'obéissance et au service du ' crucifié tout-puissant? Je pourrois compter '■ plus de six cents maisons de race antique ran- ■' gées sous ses étendards. Jetez les yeux sur « celte enceinte : à peine y trouverez- vous quel- " ques esprits perdus dans les rêveries païen- « nés , attachés à leur culte absurde , se plai- <' sant à demeurer dans les ténèbres , à fermer <' les yeux à la splendeur du jour ' . »

Exult.ire patres videns, pukhcrrima roundi Lumiiiii, conciliuniqui! senum geatire Catonum; Ciindldioie toga nheura pielatls amiclum Sumere et eiuvlas diponere ponliDi aies. Janique ruit, panels larpela In rnpe ieilcli.<. Ad slnier^i vliuni penelralla nuzaicorum Atquc ad aposloUcos Evandria ourla fontes, .ilnladuni toboles...

Frriur eniin ante allos generosus Anlllus urbls lllustras.se caput : sic se Koma Inclyta j irtat. Quin et 01\l>ria(l gentrisque et nuralnis bœ.e., Adjecils fa.stls, pUiuala insipiils ab auli, J.artyils anle foies, lirutl submilerre fasres Aœblt, et Ausoniam Clirislo Inclinare securlm. Non Paulinotuiii, non Bassorum dubiiavll, Prompla Odes dare se Chri.slo...

Jam quid pIcbUolas percurram carminé CruCcbos; Jure poteslatis fullos, et in arcesenatus PrcDiIpuos simulacra Dcum jussiî-se rcvelli? Cumquc suis pai iter llctoi ibus omnipotenli .'îuppilcUer Cbrlsto si- consecrasse regendos? Sex( entas numerare domos de santjuiue prlsco ISohlllum licet, ad Cbristl lignacula versas.

HJSTOUIQUliS.

Ne ci"oiroU-on pas , à ces vers de Prucleuee. que Rome existoit au commencement du cinquième siècle , avec ses grandes familles et ses grands souvenirs? II écrivoit l'an 405! Sept ans après, Alaric remuoit et balayoit cette vieille poussière des Gracques et des Brutus , do;it se couvroit l'orgueil de (luelques nobles dégénérés.

Théodose étendit la proscription du paganisme aux diverses provinces de l'Empire. i ne commission fut nommée pour abolir les privilèges des prêtres, interdire les sacrilices , «■élruireles instruments de l'idolâtrie, et leriiier les temples. Le domaine de ces temples Cul confisqué au profit de l'empereur, de l'Église catholique et de l'armée. « Nous défen- <■ dons , dit le dernier édit de ïhéodose , à nos " sujets , magistrats ou citoyens , depuis la u première classe jusqu'à la dernière, d'immo- ■ 1er aucune victime innocente en l'honneur ■• d'aucune idole inanimée. Nous défendons les « sacrifices de la divination par les entrailles " des victimes. »

Les fils de ïhéodose, Arcade et Honorius, et leurs successeurs, multiplièrent ses édits : on peut voir toutes ces lois dans le Code ' ; mais, plus comminatoires qu'expresses, elles étoient rarement exécutées ; quelquefois même files étoient suspendues ou rappelées selon les besoins et les lluctuations de la politique. Le pape Innocent , à l'occasion du premier siège de Rome par Alaric (408), permit les sacrifices , pourvu qu'ils se fissent en secret. Les princes , agissant conlradictoirement à leurs edits, conservoient des païens dans les hautes charges de l'état , et donnoient des titres aux pontifes des idoles. Aucune loi ne défendoit aux Gentils d'écrire contre les chrétiens et leur religion ; aucune loi n'obligeoit un païen à embrasser le christianisme sous peine d'être

llespicead i.luslrem, lui est ubi imblica, cellaui : vii pauca Invenlesgeiiiilibusobslla nuyls Ingénia , obstrlilos «Etire rellnenliii cullus, Bi quibus eiHCtas plareat scrviire tenebras Sp endeiilemque die rncdlo non cernere solem.

lAittEL. l'ECDENTiis, vir consularis, conlra Symma-

rbum , prœ ec tum urbis, Corpun poetarum, t. IV ,

' Au titre de i a(jnms sacriftriis et lemplis.

recherché dans sa personne ou dans ses biens.

Il y a plus, nombre d'édits de celte époque (j'en ai déjà cité quelques-uns ) s'opposanl aux envahissements du clergé par voie de testament on de donation, retirent des immunités accordées , règlent ce nouveau genre de propriétés de main-morte introduit avec l'Église, interdisent l'entrée des villes aux n;oines , et fixent le sort des religieuses, l'ien que le pouvoir politi(pie fût chrétien, il étoit déjà inquiet de la lutte; il craignoit d'être entraîné : n'ayant plus rien à craindre du paganisme, il commenooit à se mettre en garde contre les entreprises de l'autre culte. Les mœurs brisèrent ces foibles barrières, et le zèle alla plus loin que la loi.

De toutes parts on démolit les temples; perte à jamais déplorable pour les arts; mais le monument matériel succomba, comme toujours, sous la force intellectuelle de l'idée entrée dans la conviction du genre humain.

Saint Martin , évèque de Tours, suivi d'une troupe de moines, abattit dans les Gaules les sanctuaires, les idoles et les arbres consacrés. L'évêcpie Marcel entreprit la destruction des édifices païens dans le diocèse d' A pâmée, capitale de la seconde Syrie. Le temple quadrangulaire de Jupiter présentoit sur ses quatre faces quinze colonnes de seize pieds de circonférence ; il résista : il fallut en produire l'écroulement à l'aide du feu. Plus tard , à Carthage, des chrétiens moins fanatiques sauvèrent le temple devenu céleste, en le convertissant en église, comme , depuis , Boniface 111 sauva le Panthéon à Rome.

Le renversement du temple de Sérapis à Alexandrie est demeuré célèbre. Ce temple , où l'on déposoit le Nilomètre, étoit bâti sur un tertre artificiel; on y montoit par cent degrés ; une multitude de voûtes éclairées de lampes le soutenoient : il y avoit plusieurs cours carrées environnées de bâtiments destinés à la bibliothèque , au collège des élèves , au logement des desservants et des gardiens. Quatre rangs de galeries , avec des portiques et des statues, offroient de longs promenoirs. De riches colonnes ornoient le temple proprement dit : il étoit tout de marbre; trois lames de cuivre , d'argent et d'or, en revêtoient les murs. La statue colossale de Sérapis , la tête

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