LIT DES
couverte du mystérieux boisseau, touclioit de ses deux bras aux parois de la Celle, et à un certain jour le rayon du soleil venoit reposer sur les lèvres du dieu'.
Les païens ne consentirent pas facilement à abandonner un pareil édifice : ils y soutinrent un véritable sié^, animes à la défense par le philosophe Olympius-, homme d'une beauté admirable et d'une élotiaence divine. Il étoit plein de Dieu, et avoit quelque chose du prophète ■'. Deux gi-ammairiens , Hellade et Ammone , combattoient sous ses ordres : le premier avoit été pontife de Jupiter, et le second d'un singe^. Tliéophile, archevêque d'Alexaniirie, armé des édits de Théodose et appuyé tlu préfet d'Egypte, remporta la victoire. Hellade se vantoit d'avoir tué neuf chrétiens de sa main ^. Olympius s'évada après avoir entendu une voix qui chantoit uUehiia au milieu de la nuit dans le silence du temple *^. L'édifice fut pillé et démoli. « Nous vhiies , dit Orose, <i malgré son zèle apostolique . les armoires « vides des livres ; dévastations ([ui ])ortent <i mémoire des hommes et du temps". » La statue de Sérapis, frappée d'abord à la joue par la hache d'un soldat, ensuite jetée à bas et rompue vive, fut brûlée pièce à pièce, dans les rues et dans l'ampliithéàtre. Une nichée de
'RCP.jlib. X.\I[, pag. 192;SocB.,lib. VII, pag. 27G , cap. XX; Exfiositio tollus mwndi ; Geogk. niinor., tom. III, pag. 8.
•' Ad postremum grassantes in sanguine civium duccin sceleris et audaciae &nx deligunt Olympium queindam, noraine et habitu philosophiini , (|U0 aniesignano arcem defenderent , et tyrannidem tenerent. ( RuF. , lib. X.\-XX1I.)
' Ovfti) ai Y)V O'iu/i;i05 wAvI/J/jç ToC dioû wars. Olympus
autem adeo pleniis erat Deo Ut , etc. (Suidas, in voce 0'Av/x;roç.)
■* E'XXàâcoi /A£v oirj is^oîuç roj Ai»; sTvai èXèysro A'/x/xoi-
vioç £k mSrrxoxt. Helladius qiiidein Jovis, Âinnionius vero siiniae sacerdos esse dicebatur. (. Soca., lib. V, cap. xvi, p. 275.)
^Helladius vero apud qiiosdani gloriatus est quod novem homines sua manu in conflictu interemisset. (SOCR., lib. V, cap. XVI.)
' Olympius vero, sicut à qiiibusdam accepi, nocte intempesta qua; illuin diem pi-œoesserat, quenidam in Serapioa//e/?/Ja canentemandivit.(Zos., p. 388, c. d.)
■ Nos vidimus armaria librorum, qiiibiis direptis, exinanita ca a nostris hominibus, nostris tcniporibus memorant (Ohos., lib. VI, cap. xv, pag. 421. \
souris ' s'étoit échappée de la tête du dieu . T) la grande moquerie des spectateurs.
Les autres monuments païens d'Alexandrie furent également renversés , les statues de l)ronze fondues -. ïhéodose avoit ordonné d'en distribuer la valeur en aumônes ; Théophile s'en enrichit lui et les siens''.
On mit rez-pied, rez-terre, le temple de Canope , fameuse école des lettres sacerdotales où se voyoit une idole symbolique dont la tète reposoit sur les jambes : peu auparavant, Antonin le philosophe y avoit enseigné avec éclat la théurgie , et prédit la chute du paganisme : Sosipalre, sa mère , passoit pour une grande magicienne. Des religieuses et des moines prirent à Canope la place des dieux et des prêtres égyptiens ''.
Ainsi périt encore , sur les confins de la Perse, un temple immense qui servoit de forteresse à une ville. « Sérapis s'élant fait chré- « tien , dit saint Jérôme , le dieu Marmas « pleura enfermé dans son temple à Gaza : il (I trembloit , attendant qu'on le vînt abat- » tre '•^. I)
Le sang chrétien (|ue répandirent les mains philosophiques d'Hellade fut trop expié plusieurs années après par celui d'Hypathia •*. Fille de Théon le géomètre, d'un génie supérieur à son père, elle étoit née , avoit été nourrie et élevée à Alexandrie. Savante en astronomie, au-dessus des convenances de son sexe, elle fréquentoit les écoles et enscignoit elle-même la doctrine d'Arislote et de Platon : on l'appeloit le Pliilosophe. Les magistrats lui rendoienl
* Ubi capnt ti-uncatum est, murinin agmen ex inteinis eiupit. (Theodob., Hist. ecil., lib. V, pag. 229. Parisiis, 1673.)
- Ac tempia quidem disturbata snnt. Statuae vero iit lebetes et alios alexaiidrinic ecclesiuL! usus conflatï'- (SocR., p. 273.)
' Cultiis numinis et Serapidis delubinm Aiexandri.T disturbata dissipataqiie fuerc... Ini|ieraiito luncTheodosio prictorii pr;cfecto , piacu ari biiniinc,<t Euryinedonte ijuopiaui... templi qui doua vix !uanus bostiliter injccenuit. iEdkap., p. 83. Antuerpia-, 1558.)
' Monacos Canopi quoque coUocarunt. ( Eijnap. pag. -3.)
5 Hier., epist. VII, pag. 3-1, d.
« La ruine du temple de St'riqiis rst de l'année 391 , et la mort d'Hypatia est de l'année 413.
IliSTORIQLES.
des honneurs ; on voyoit tous les jours à sa porte une foule de gens à pied et à cheval ijui s'empressoient de la voir et de l'entendre ' . Elle ctoit mariée, et cependant elle ctoit a ierge : il arrivoit assez souvent alors que deux époux vivoient libres dans le lien conjugal -, unis de sentiments , de goûts, de destinée, de fortune, séparés de corps. L'admiration qu'inspiroit Hypathia n'excluoit point un sentiment plus tendre : un de ses disciples se mouroit d'amour pour elle ; la jeune platonicienne employa la musique à la guérison du malade, et fit rentrer la paix par l'harmonie dans l'âme qu'elle avoit troublée ^. L'évêque d'Alexandrie, Cyrille, devint jaloux de la gloire d'Hypathia''. La populace chrétienne, ayant à sa tête un lecteur, nommé Pierre '', se jeta sur la fille de Théon , lorsqu'elle entroit un jour dans la maison de son père : ces forcenés la traînèrent à l'église Césarium, la mirent toute nue , et la déchiquetèrent avec des coquilles tranchantes; ils brûlèrent ensuite sur la place Cinaron ^ les membres de la créature céleste qui vivoit dans la société des astres qu'elle égaloit en beauté, et dont elle avoit ressenti les influences les plus sublimes.
Le combat des idées anciennes contre les idées nouvelles à cette époque offre un spectacle que rend plus instructif celui auquel nous assistons ''. Ce n'étoit plus, comme au temps de Julien, un mouvement rétrograde ; c'étoit , au contraire, une course sur la pente du siècle; mais de vieilles mœurs, de vieux souve-
* Suidas , voce r'r.aOïa.
Msidori philosophi conjux, sed ita ut conjiigii usu abstineret. Fabric, B'M. gr.. lib. v, cap. xxii.) ' Hypatiam ope musicae illum a morbo isto libérasse.
* Sdidas , V. Y'-zrj.eiv., p. 583.
5 Quorum dus erat Petrus quidam lector. ( SocB , IJht. eccL, lib. VII, cap. xv. Parisiis, 1678.)
' Eamque e sella detractam ad ecdesiam quae Caesareum cognominatur, rapiunt -. et vestibus exutam testis iiiteremerunt. Cumque membratim eam disceipsissent, inembra in locum quem Ciiiaronem vocant compoitata incendio consunipserunt. (SOCB., Hixt. eccL, lib. VII, cap. XV. pag. 332.1
' Nous n'y assistons plus ; il est fini Je corrige , le 15août \ 830, ces épreuves tirées avant le 27 juillet. Insensés (jui êtes placés à la tète des états, profiterez-vous de cette rapide et tcrrilile leçon?
nirs, de vieilles habitudes, de vieux préjugés , disputoient pied à pied le terrain : en abandonnant le culte des aïeux , on croyoit tralnr les foyers, les tombeaux, l'honneur, la patrie. La violence , exercée en opposition avec l'esprit de la loi, rendoit le conflit plus opiniâtre : on reprochoit aux chrétiens d'oublier dans la fortune les préceptes de charité qu'ils recommandoient dans le malheur.
Hommes de guerre et hommes d'état , sénateurs et ministres, prêtres chrétiens et prêtres païens, historiens, orateurs, panégyristes, philosophes , poètes , accouroient à l'attaque ou à la défense des anciens et des modernes autels.
Théodose est un empereur violent et foible, livré au plaisir de la table, selon Zosime ^ : c'est un saint qui règne dans le ciel avec Jésus-Christ aux yeux de saint Ambroise-.
Les temples s'écroulent à la voix et sous les mains des moines et des évêques ; ils tombent aux chants de victoire de Prudence : le vieux Libanius ranime sa piété philosopliique pour attendrir Théodose en faveur de ces mêmes temples.
« Celui, dit-il à l'empereur, celui qui , lors- " que j'étois encore enfant (Constantin) , abat- " tit à ses pieds le prince qui l'avoit traité avec " outrage (Maxence) , croyant qu'il lui conve- " noit d'adopter un autre Dieu , se servit des « trésors et des revenus des temples pour bâtir « Constantinople ; mais il ne changea rien au » culte solennel : si les maisons des dieux fu- " rent pauvres, les cérémonies demeurèrent (I riches. Son fils (Constance) s'abandonna aux « mauvais conseils de faire cesser les sacrifices. " Le cousin de ce fils (Julien) , prince orné de « toutes les vertus, les rétablit. Après sa mort, " l'usage des sacrifices subsista quelque temps : " il fut aboli, il est vrai, par deux frères (Va- " lentinien et Valens), à cause de quelques no- " vateurs; mais on conserva la coutume de " brûler des parfums. Vous avez vous-même " toléré cette coutume, en sorte que nous avons " autant à vous remercier de ce que vous nous
Zos , lil>. IV.
■ AMBB., tom. V, Servi) ck dircrsis. p. 122, f.
ETUDES
I' avez accordé qu'à nous plaindre de ce dont « on nous prive. Vous avez permis que le feu « sacré demeurât sur les autels, qu'on y brûlât « de l'encens et d'autres aromates.
« Et voilà pourtant (|u'on renverse nos teni- « pies ! Les uns travaillent à cette œuvre avec " le bois, la pierre, le fer; les autres enii)loient « leurs mains et leurs pieds : proie de Misyène « (proverbe grec qui nl^nlRe conquéie facile ) . i< On enfonce les toits ; on sape les murailles ; « on enlève les statues; on renverse les autels. « Pour les prêtres, il n'y a que deux partis à H prendre : se taire ou mourir. D'une pre- " mière expédition on court à une seconde, à » une troisième ; on ne se lasse pas d'ériger « des trophées injurieux à vos lois.
« Voilà pour les villes : dans les campagnes c'est bien pis encore ! Là se rendent les ennemis des temples ; ils se dispersent , se réunissent ensuite , et se racontent leurs exploits ; celui-là rougit qui n'est pas le plus criminel. Ils vont comme des torrents sillonnant la contrée et bondissant contre la maison des dieux. La campagne pri\ ée de temples est sans dieux ; elle est ruinée , détruite , morte ; les temples , ô empereur ! sont la vie des champs ; ce sont les premiers édifices qu'on y ait vus , les premiers monuments qui soient parvenus jusqu'à nous à travers les âges ; c'est aux temples que le laboureur confie sa femme , ses enfants , ses
bœufs , ses moissons
<i Voilà la conduite des chrétiens : ils protestent qu'ils ne fout la fjuerre qu'aux temples : mais celte guerre est le profit de ces oppresseurs; ils ravissent aux maliieureux les fruits de la terre , et s'en vont avec les dépouilles, comme s'ils les avoient conquises et non volées.
<i Cela ne leur suffit pas : ils attaquent encore les possessions particulières , parce que , au dire de ces brigands, elles sont conscicrées «nx dieux. Sous ce prétexte, un grand nombre de propriétaires sont privés des biens qu'ils tenoient de leurs ancêtres , tandis que leurs spoliateurs, qui , à les entendre, honoreut la Divinité par lexirs jeûnes, s'engraissent aux dépens des victimes. Va-t-on se plaindre au pasteur ( nom qu'on affecte de donner à un homme qui n'a certainement
pas la douceur en partage ) , il chasse les réclamants de sa présence , comme s'ils dévoient s'estimer heureux de n'avoir pas souffert davantage
« On prétend que nous avons violé la loi qui défaid les sacrifices. Nous le nions. On répond que , si aucun sacrifice n'a eu lieu , on a égorgé des bœufs au milieu des festins et des réjouissances : cela est vrai ; mais il n'y avoit pas d'autels pour recevoir le sang ; on n'a brûlé aucune partie de la victime ; on n'a point offert de gâteaux ; on n'a point fait de libation. Or, si un certain nombre de personnes, pour manger un veau ou un mouton , se sont rencontrées dans quelque maison de campagne; si, couchées sur le gazon, elles se sont nourries de la chair de ce veau ou de ce mouton , après l'avoir fait bouillir ou rôtir , je ne vois pas quelles lois ont été transgressées ; car , ô divin empereur ! vous n'avez pas prohibé les réunions domestiques. Ainsi , bien qu'on ait chanté un hymne en l'honneur des dieux , et qu'on les ait invoqués , on n'a point violé votre édit , à moins que vous ne vouliez transformer en crime l'innocence de ces festins.
« Nos persécuteurs se figurent que , par leur violence , ils nous amènent à la pratique de leur religion ; ils se trompent : ceux qui paroissent avoir varié dans leur culte sont restés tels qu'ils étoient. Ils vont avec les chrétiens aux assemblées; mais lorsqu'ils font semblant de prier , ils ne prient point , ou ce sont leurs anciens dieux qu'ils adjurent.
<< En matière de religion , laissez tout à la persuasion, rien à la force. Les chrétiens n'ont-ils pas une loi conçue en ces termes : Pratiquez la doueeiir; tachez d'obtenir tout par elle; ayez horreur de la nécessité ou de la contrainte. Pourquoi donc vous précipitez-vous sur nos temples avec tant de fureur? vous transgressez donc aussi vos lois? . . .
n Mais puisque les chrétiens allèguent l'exemple de celui qui le premier a dépouillé les temples (Constantin), j'en vais parler à mon tour. Je ne dirai rien des sacrifices; il n'y toucha pas : mais qui fut jamais plus rigoureusement puni que le ravisseur des trésors sacrés ? De son vivant , il vengea
IllSlORlQlliS.
« les dieux sur lui-même, sur sa propre famille ; « après sa mort, ses enfants se sont égorgés. <i Les chrétiens s'autorisent encore de l'exem- <i pie du fils de ce prince (Constance); il dé- « molit les temples avec d'aussi grands tra- « vaux qu'il en eût fallu pour les construire « ( tant il étoit difficile de séparer ces pierres « liées ensemble par un fort ciment) ; il distri- <( buoit les édifices aux favoris dont il étoit « entouré de la même manière qu'il leur eût « donné un cheval , un esclave , un chien , un « bijou. Eh bien ! ces présents devinrent fu- « nestes à celui qui les accordoit comme à ceux
« qui les acceptoient
« De ces favoris , les uns moururent dans « l'infortune , sans postérité , sans testameni ; « les autres laissèrent des héritiers; mais " qu'il eût mieux valu pour eux n'en avoir « i)oinl ! Nous les voyons aujourd'luii , ces « enfants qui habitent au milieu des colonnes « arrachées aux temples , nous les voyons cou- « verts d'infamie et se faisant une guerre " cruelle ' . »
Cette citation , trop instructive pour être abrégée , offre un tableau pres(jue complet du <|uatriènie siècle : usage et iniluence des temjjles dans les campagnes ; fin de ces temples ; commencement de la propriété du clergé chrétien par la confiscation de la propriété du clergé païen; cupidité et fanatisme des nouveaux convertis , qui s'autorisent des lois en les dénatulant , pour commettre des rapines et troubler l'intérieur des famiUes ; et , de même que Lactance a raconté la mort funeste des persécuteurs du christianisme , Libanius raconte les <lésastres arrivés aux persécuteurs de l'idoiàtrie. Mais quoi qu'il en soit, Dieu , qui punit l'injustice particulière de l'individu , n'en laisse pas moins s'accomplir les révolutions générales calculées sur les besoins de l'espèce.
Les moines furent les principaux ouvriers de la démolition des temples; aussi les outrages et les éloges leur sont -ils également prodigués.
Sozomène assure que les jières du désert pratiquent une philosopliie divine.
« Les religieux , dit saint Augustin , ne ces-