‹ Œuvres de M. Le vicomte de Chateaubriand (volume 4)Chapitre 169 sur 201 · ROBERT · texte numérisé non relu

ROBERT

De 996 à «051.

OBERT, liéritier du trône de Hugues, étoit un prince pieux et savant pour son siècle ; il étoit poëte : l'Église chante encore des répons et des séquences composés par ce fils aîné de 'l'Eglise : 0 coiistaniia martyrum! Veui , Saucte Spiritus! Il craignoit beaucoup sa femme, et 'selaissoit voler par les pauvres. Son règne fut long ; c'est ce qu'il falloit alors pour un monde au berceau.

HEïNRi ^e^

De lOôl à 1060.

N règne de Henri , qui ; vint après celui de Ro- ; bert , fut encore un rè- ■gne nourricier et tout ; rempli de petites guer- ;res féodales.

Robert Guiscard pa- M'oissoit eu Italie lors- , que Guillaume-le-Bàtard occupoit la seigneurie de son père, Robert-le-Diable. Ces deux Normands dévoient jouer un rôle important à Toccident et à l'orient de l'Europe, et lorsque Henri mourut , Grégoire YII nétoit plus qu'à quelques années de distance.

Le petit -fils de Hugues Capet fut un homme d'une valeur héroïque : il porta le premier un nom peu répété sur le trône de France , et funeste à tous les rois marqués de ce nom.

PHILIPPE 1er

De 1060 à 1108.

ES quatre-vingt-une années qui s'écoulèrent de Hugues Capet à Philippe F"" furent des années de conception , de travail , d'éducation première ; mais au règne de Philippe I*"", la nuit qui couvroit une enfance sociale laborieuse , se dissipe : le moyen âge paroît dans l'énergie de sa jeunesse, l'âme toute religieuse, le corps tout barbare, et l'esprit aussi vigoureux que le bras.

Guillaume-le-Bàtard convoque les aventuriers de l'Europe pour aller subjuguer l'Angleterre ; il trio.Tophe à la bataille d'Hastings , et le roi de France se trouve avoir un vassalroi plus puissant que lui.

Cet événement, qui fut bientôt suivi des croisades , donne un nouveau mouvement aux populations. On avoit vu des invasions fortuites , des peuples mafchant en avant et au hasard , sans savoir où ils s'arrêteroient , allant plutôt à des découvertes qu'à des conquêtes , comme ces navigateurs qui cherchent des terres inconnues ; il en est tout autrement de Guillaume et de ses bandes. Pour la première fois un peuple est méthodiquement subjugué : le sol envahi reçoit de nouvelles forêts ; les anciennes propriétés sont cadastrées afin d'être imposées ou prises ; la langue et les lois des vaincus sont changées par système ; des espèces de moines armés bâtissent de toutes parts des châteaux moitié forteresses, moitié églises, et chaque soir le peuple conquis se couche au son d'une cloche, comme dans un couvent: grand tableau qui n'est plus à faire depuis qu'il a été peint de la main de M. Thierry. Gildas avoit dit que les Angles (Anglois) n'étoient ni puissants dans la guerre , ni fidèles dans la paix : AucjU nec in bello fortes, nec in pace fidèles ; les historiens des Siciliens et des Normands font observer que la Grande-Bretagne

DE L'HISTOIRE DE FRANCE

et la Sicile changèrent de face et devinrent des pays renommés aussitôt qu'ils eurent reçu la race normande : Jam itide yinfjïia non minus helli (jloria quam humanitatis ciiltu inter jhrentixsimns orbis christiam (jentes in primis Ihruit. (Malmesb.) Siculi quod in patiio solo suht, quod iibeii sunt, quod omnes hodie chrisiianisvnt hnjenio yormannis acceptum feruni. (Prosp. Fasel., de Reb. sic).

En Italie, un mauvais petit garçon de chétive mine devient d'abord moine de Cluny, ensuite cardinal , et enfin pape, sous le nom de Grégoire VIT. Hildibrand dépose Boleslas , roi de Pologne , enlève le titre de royaume à la Pologne même , ordonne à l'empereur victorieux de Constant inople d'abdiquer, rend les aventuriers normands de la Pouille feudataires du saint-siége , écrit à l'archevêque de Reims que le roi de France est un tyran indigne du sceptre , mande aux princes chrétiens de l'Espagne que saint Pierre est seigneur suzerain de leurs petits états , et que la Hongrie est un domaine de l'Église de Rome. Dans une lettre au roi Démétrius , Grégoire Vil lui dit : (I Votre fils nous a déclaré qu'il vouloit rece- <i voir la couronne de nos mains ; cette de- II mande nous a paru juste , et nous lui avons « donné votre royaume de la part de saint « Pierre. »

On sait comment l'empereur Henri IV fut déposé par Hildibrand, comment il fut obligé, pour obtenir son pardon , de se présenter au bas des murailles de la forteresse de Canosse , sans gardes, dépouillé des habits impériaux, nu-pieds et couvert d'un cilice. Après trois jours de jeûne et de larmes, il fut admis à baiser humblement la mule du pontife : un retour de fortune rendit l'empire à Henri IV. Après diverses entreprises guerrières ou l'on voit paroîlre Godefroi de Bouillon et un saccagement de Rome, Hildibrand va mourir fugitif, non vaincu , à Salerne , laissant après lui un grand nom mêlé à ceux de la comtesse Mathilde et de l'aventurier Guiscard. Une plume habile ' nous prépare l'histoire de ce fameux pontificat. La querelle des Investitures ne finit pas avec Henri IV et Grégoire VII; l'esprit de domination

* M. Villemain.

populaire et religieuse se perpétua dans les successeurs d'Hildibrand. Mathilde légua ses états au saint-siége.

Philippe I" , peu de chose par lui-même , étoit un de ces hommes qui vivent seulement afin que tout s'arrange autour d'eux : il aimoit les femmes , et répudia la reine Rerthe sous prétexte de parenté. Il enleva Rertrade de Montfort, femme de Fouhiue le Rechein, comte d'Anjou. De là des excommunications et des guerres dont Philippe triompha par sa fermeté dans le mal. Destiné aux grands spectacles sans y prendre part , Philippe vit la première croisade délibérée et résolue dans son royaume . au concile de Clermont , (pie présida Urbain Il (IO08). En ce même concile le nom de pape fut attribué exclusivement au souverain pontife.

Les flots des Barbares s'étoient calmés dans le bassin de la France où Dieu les avoit versés, et où la main de Karle-le-Martel et celle de son fils les avoient contenus; mais après deux siècles de stagnation , gonflés par des générations nouvelles, ils se débordèrent. Les croisades furent comme un souvenir ou comme une prolongation de cette invasion générale qui avoit ravagé le monde; elles furent en outre des guerres de représailles. Les Sarrasins avoient menacé l'Europe de leur joug trois siècles avant que l'Europe eût pris les armes contre eux : leur migration , sortant de l'Arabie , conquit la Syrie et l'Egypte, s'avança le loi:^, de l'Afrique d'Orient en Occident jusiju'au détroit de Gade , passa ce détroit , inonda lEspagne , surmonta les Pyrénées , et ne s'arrêla (|u'au milieu des Gaules contre l'épée de Karle-le- Martel.

Trop occupées alors, les populations chrétiennes remirentà un autretemps la vengeance; mais , (piand ce temps fut venu , elles s'ébranlèrent à leur tour , se portèrent d'Occident en Orient par l'Europe , traversèrent le Bosphore, allèrent attaquer les enfants du prophète aux lieux mêmes d'où ils étoient partis. Je ne sache pas de plus grand spectacle (pie ces invasions des peuples de l'Asie et des peuples de l'Europe marchant en sens opposé , les uns sous l'élendard de Mahomet, les autres sous l'étendard du Ciirist , autour de celte mer qu'avoit bordée la civilisation grec(pie et romaine. Les

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A^A^YSE RAISONNI'E

Portugais et les Espagnols ont seuls reproduit ces merveilles , lorsque les premiers à travers les mers de l'Orient , les seconds à travers les mers de l'Occident , retrouvoient un monde perdu et découvroient un monde nouveau.

Des mœurs pleines de splendeur et de naïveté , des crimes et des vertus , des croyances ardentes , des faits héroïques , des souvenirs merveilleux , d'immenses résultats matériels et moraux, scientifiques et politiques, voilà ce que présentent les croisades. Les rudes et simples expressions des chroniqueurs relèvent l'éclat des actions; les ermites sont les historiens des chevaliers ; des moines racontent , avec l'humilité de la religion et la simplicité du langage , l'orgueil de la conquête et la grandeur des exploits guerriers , ces pèlerinages commencés avec le bourdon et continués avec l'épée. On doit aux croisades la recomposition des armées nationales , décomposées par les petits cantonnements militaires de la féodalité : tant de cheftains éparpillés sur le sol, et étrangers les uns aux autres , apprirent à se connoître à la tête de leurs vassaux ; les serfs recommencèrent le peuple f rançois dans les camps , comme les bourgeois dans les villes. La chrétienté parut aussi pour la première fois sous la forme d'une immense nation, agissant par l'impulsion d'un seul chef. Et qu'alloit-elle conquérir ? un tombeau.

Les derniers croisés, embarqués dans le dessein de reprendre Jérusalem sur un Soudan ismaélite , prirent Constantinople sur un empereur chrétien ; fin extraordinaire d'uneaventure de quatre siècles, d'une chevalerie romanesque ranimée à Rhodes devant Mahomet , évanouie à Malle devant l'homme historique qui devoit lui-même aller toucher la cité sainte, pour y puiser une autre sorte de merveilleux.

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