LOUIS VL
De nos à n.57.
OUÏS VI, dit le Gros, successeur de son père Philippe , avoit pour tout royaume le duché de France et une trentaine de seigneuries. 11 se battoit contre ses vassaux à Corbeil, à Mantes, à Montlhéry , à Montfort, au Puysaye dont le château lui coûta trois années de siège : cétoit plus qu'il n'en avoit fallu aux François pour ravager l'Asie et prendre Jérusalem.
C'est ici l'occasion de remarquer que les noms les plus répétés dans notre histoire n'ont pas pour cela une origine plus ancienne que les autres noms. Les nobles dont les terres se trouvoient dans le duché de Paris étoient par cette raison même mentionnés aux chroniques du petit domaine royal; ces chroniques racontèrent les guerres que ces vassaux avoient eues avec la couronne , ou les honneurs qu'ils avoient obtenus du monarque. Les autres nobles , cantonnés au loin dans leurs châteaux , restèrent ignorés; on ne parla d'eux qu'à l'occasion de quelques batailles où ils avoient été appelés en vertu des services du fief. Il est arrivé de là qu'une centaine de noms ont rempli les fastes nationaux dans la monarchie féodale ; au lieu des annales de France , vous ne lisez réellement que celles du duché de France , et pour ainsi dire des voisins du roi.
Sous la monarchie absolue , Versailles et la cour envahirent à leur tour notre histoire , comme le duché de France l'avoit jadis usurpée : c'est toujours une centaine d'hommes de la banlieue de Paris qui, tantôt chevaliers, tantôt valets décorés , deviennent les personnages de la nation ; héros domestiques dont la gloire avoit le vol du chapon autour des antichambres de leur seigneur. Si l'on veut con-
DE LIIISTOIRE DE FRANCE
noUre enfin notre ancienne patrie , il en faut recomposer le tableau général avec les tableaux particuliers des provinces : seul moyen de rétablir le caractère aristocratique que notre histoire doit avoir , au lieu du caractère monarchique qu'on lui a mensongèrement donné.
Au temps de Louis-le-Gros, les quatre frères Guerlande et l'abbé Suger firent faire un pas à la puissance royale, en diminuant l'autorité des justices particulières , en affranchissant les serfs , en établissant les communes : cet établissement , dont on a fait tant de bruit , doit être entendu avec restriction .
La France, au commencement du onzième siècle, loin d'être homogène, étoit composée de trois ou quatre peuples différents de mœurs, de lois, de langage ; il ne faut pas prendre ce qui se passoit dans le duché de Paris , en Picardie , en Champagne , le long du cours de la Marne et de l'Oise, de la Seine et de l'Yonne, pour ce qui se passoit au-delà de la Loire et du Rhône , au-delà de l'Orne , de la Sarthe et de la Vilaine. Nos rois n'ont pas pu affranchir ce qui n'étoit pas de leur dépendance.
Mais l'histoire, qui n'ailmet que les faits prouvés , en refusant à Louis-le-Gros l'honneur d'avoir fait naître la classe intermédiaire et libre de la bourgeoisie , ne peut pas non plus recevoir comme une vérité incontestable cet esprit général de liberté dont on pense que les villes furent simultanément saisies au douzième siècle : cette coïncidence n'existe pas. Presque toutes les communes du midi de la France étoient libres et demeurées libres depuis l'administration romaine et visigolhe ; quelques privilèges, ajoutés à leur liberté primitive, ne constituent pas des chartes communales de la daie du douzième siècle.
D'une autre part , on ne peut dire que Louisle-Gros , en donnant des chartes à sept ou huit communes, n'ait fait que suivre l'impulsion d'un mouvement qu'il n'auroit pu arrêter. Nous voyons les rois étouffer avec la plus grande facilité les libertés municipales renais- .santes, tirer tour à tour de l'argent de la commune qui a voit secoué le joug de .son seigneur, et du seigneur qui, à l'aide de la force royale, avoit remis sa commune sous le joug.
Je ne puis me refuser au plaisir de citer un passage de la dix -neuvième lettre sur
VHistoirc de France. L'auteur (M. A. Thierry) , après avoir cité les noms des treize bourgeois bannis de la commune de Laon , termine son récit par ces i aroles d'une gravité pathétique : (' Je ne sais si vous partagerez l'impres- « sion que j'éprouve en transcrivant ici les << noms obscurs de ces proscrits du douzième « siècle. Je ne puis m'empêcher de les relire et « de les prononcer plusieurs fois , comme s'ils <i dévoient me révéler le secret de ce qu'ont n senti et voulu les hommes qui les portoient i< il y a sept cents ans. Une passion ardente " pour la justice, et la conviction qu'ilsvaloient <i mieux que leur fortune , avoieut arraché « ces hommes à leurs métiers , à leur comf1 raerce , à la vie paisible , mais sans dignité , « que des serfs dociles pouvolent mener sous « la protection de leurs seigneurs. Jetés , sans « lumières et sans expérience , au milieu des « troubles politiques, ils y portèrent cet in- (I stinct d'énergie qui est le même dans tous « les temps , généreux dans son principe , mais «irritable à l'excès, et sujet à pousser les « hommes hors des voies de l'humanité. Peut- « être ces treize bannis , exclus à jamais de « leur ville natale , au moment où elle deve- " noit libre , s'étoient-ils signalés , entre tous « les bourgeois de Laon, par leur opposition « contre le pouvoir seigneurial : peut-être " avoienl-ils souillé par des violences cette op- « position patriotique ; peut-être enfin furent- « ils pris au hasard pour être seuls chargés du « crimede leurs concitoyens. Quoiqu'ilensoit, " je ne puis regarder avec indifférence ce peu « de noms et cette courte histoire , seul monu- " ment d'une révolution qui est loin de nous ^ " il est vrai , mais qui fil battre de nobles cœurs « et excita de grandes émotions que nous « avons tous , depuis quarante ans , ressenties « ou partagées. »
Le bourgeois du moyen âge, qui reconstruisit la moyenne propriété dans les cités , n'étoit pas du tout le bourgeois de la monarchie absolue ; c'étoit un personnage important , souvent appelé à délibérer sur les plus graves affaires de la patrie. Il y avoit de grands, de petits et de francs bourgeois : le bourgeois pouvoit posséder certains liefs. Le nom de bourgeois signifioit quehiuefois homme de (juerre : il ne dérogeoit point à la noblesse. Nohle homme , da-
ANALYSE UAISOxN?ib;E
moiseun et bourgeois , sont des qualités données à une même personne dans des titres du (luinzième siècle. Les nobles qui étoient hour- (jeois de certaines villes se trouvoient dispensés de l'arrière-ban. Les bourgeois de Paris s'appeloient les Bourgeois du Roi. « Au regard " des non-nobles , ils sont en deux manières : « dont les aucuns sont franches personnes , « bourgeois du roi ou des seigneuries sur les- <i quelles ils demeurent, et les autres sont <i serfs et de serve condition. » {Coutuui. gén.) Cette classe intermédiaire entre le noble et le serf a donné naissance à une portion du peuple. Charles V accorda des lettres de noblesse à tous les bourgeois de Paris ; Charles VI , Louis XI , François P"^ et Henri II confirmèrent ces lettres de noblesse. Paris ne fut jamais une commune, parce qu'il étoit franc par la seule présence du roi.