‹ Œuvres de M. Le vicomte de Chateaubriand (volume 4)Chapitre 180 sur 201 · CO · texte numérisé non relu

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lieu dun peuple léger el frivole, la gravité du sénat romain : pour dernière confusion , pour dernier contraste, la vieille société civilisée à la manière des anciens , se perpétuant dans les abbayes ; les étudiants des universités faisant renaître les disputes pliilosopîiiques de la Grèce; le tumulte des écoles d'Athènes et d'Alexandrie se mêlant au bruit des tournois, des carrousels et des pas d'armes. Placez enfin , audessus et en dehors de cette société si agitée , un autre principe de mouvement , un tombeau objet de toutes les tendresses , de tous les regrets, de toutes les espérances, qui attiroit sans cesse au-delà des mers les rois et les sujets , les vaillants et les coupables ; les premiers pour chercher des ennemis, des royaumes, des aventures; les seconds pour accomplir des vœux , expier des crimes, apaiser des remords.

L'Orient, malgré le mauvais succès des croisades , resta longtemps pour les François le pays de la religion et de la gloire ; ils tournoient sans cesse les yeux vers ce beau soleil , vers ces palmes de l'Idumée, vers ces plaines de Rama oii les infidèles se reposoient à l'ombre des oliviers plantés par Baudouin , vers ces champs d'Ascalon qui gardoient encore les traces de Godefroi de Bouillon et de Tancrède, de Philippe-Auguste et de Couci, de saint Louis et de Sargine; vers cette Jérusalem un moment délivrée, puis retombée dans ses fers , et qui se montroit à eux comme à Jérémie, insultée des passants, noyée dans ses pleurs, privée de son peuple, assise dans la soUtude.

Tels furent ces siècles d'imagination et de force qui marchoient avec tout cet attirail au milieu des événements historiques les plus variés, au milieu des hérésies, des schismes, des guerres féodales , civiles et étrangères ; ces siècles doublement favorables au génie ou par la solitude des cloîtres quand on la recherchoit, ou par le monde le plus étrange et le plus di- \ ers (piand on le préléroit à !a solitude. Pas un seul point de !a France où il ne se passât (juel- (|ue fait nouveau ; car chaque seigneurie laûpie ou ecclésiasti(|ue étoit un petit état qui gravitoit dans son orbite et avoit ses phases : à dix lieues de distance les coutumes ne se ressembloient plus. Cet ordre de choses, extrêmement nuisible à la civilisation générale , imprimoit à l'esprit particulier un mouvement extrnordi-

naire : aussi toutes les grandes découvertes appartiennent-elles à ces siècles. Jamais l'individu n'a tant vécu : le roi revoit l'agrandissement de son empire ; le seigneur , la conquête du fief de son voisin ; le bourgeois , l'augmentation de ses privilèges ; le marchand , de nouvelles routes à son commerce. On ne connolssoit le fond de rien ; on n'avoit rien épuisé; on avoit foi à tout ; on étoit à l'entrée et comme au bord de toutes les espérances , de même «lu'un voyageur sur une montagne attend le lever du jour dont il aperçoit l'aurore. On fouilloit le passé ainsi que l'avenir ; on découvroit avec la même joie un vieux manuscrit et un nouveau monde ; on marchoit à grands pas vers (ies destinées ignorées, mais dont on avoit l'instinct, comme on a toute sa vie devant soi dans la jeunesse. L'enfance de ces siècles fut barbare , leur virilité pleine de passion et d'énergie; et ils ont laissé leur riche héritage aux âges civilisés qu'ils portèrent dans leur sein fécond .

i HISTOIRE DE FRANCE.

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