GH
HISTOIRK
une rivalité naliomile, el ceite rivaiité divisa le monde : commencée sur la terre , elle s'y perpétua pendant deux siècles pour se prolong^er ensuite sur la mer : la terre manqua aux Anglois , et non la haine ; ils continuèrent à gronder avec rOcéan contre ces rivages dont nous les avions rejetés.
Les deux peuples se séparèrent sans retour ; les liens de parenté et de famille se brisèrent ; l'Angleterrecessa d'être normande. Edouard HT bannit des tribunaux la langue françoise ; l'idiome dédaigné du Saxon vaincu fut adopté par les vainqueurs, en inimitié de leur ancienne patrie. Le caractère commerçant des insulaires se développa : leurs laines seconvertissoienten trésors aux marchés tie la Flandre : elles s'améliorèrent encore par les troupeaux que le duc de Lancaster tira de l'Espagne et du Portugal : elles devinrent l'aliment des subsides dont Edouard III avoit besoin dans la guerre ([u'il entretint contre nous. Heureusement la France n'est pas marchandise que l'on troque pour, des sacs de laine : à tous les traités de partage du royaume de saint Louis, que le prince anglois fil avec son compère Artevelle , le brasseur de bière, il ne manqua que la signature de Du Guesclin.
Le mal que fait un injuste ennemi profite à la nation opprimée, et c'est une belle loi de la Providence; les premiers symptômes de l'émancipation nationale éclatèrent dans les étals réunis à Paris pendant la captivité du roi Jean ; les Grandes Compagnies et la Jacquerie furent des Héaux qui ajoutèrent néanmoins force au droit. Partout où les hommes ressaisissent leur indépendance naturelle , cette indépendance, en reprenant ensuite le frein des lois , fait faire un pas à la liberté politique. Quand la pensée a été élargie de prison , ne fùl-ce que pour un moment, elle en garde le souvenir ; les idées une fois nées ne s'anéantissent plus ; elles peuvent être accablées sous les chaînes , mais , prisonnières immortelles , elles usent les liens de leur captivité.
A mesure ([ue la liberté commune cro'ssoit, le pouvoir régulier croissoit. La justice royale pénétroit dans les injustices particulières ; les empiétements de la loi ecclésiastique s'arrêtèrent , et il lui fallut subir l'appel comme d'abus. La guerre nationale détruisit, par la com-
position des grandes armées , les guerres particulières : on pourroit presf|ue dire que la poudre, en changeant la nature des armes , fit sauter en l'air le vieil édilice de la féodalité.
Maistousces progrès de la civilisation, toutes ces révolutions dans les esprits, dans les mœurs dans les lois , ne s'opérèrent que graduellementau milieu de tous les désastres. Il fallut que les François reçussent les trois leçons de Crécy , de Poitiers et d'Azincourt, pour apprendre à délivrer leur patrie. Le règne de Philippe YI, dit de Valois, ouvre cette scène de notre histoire .
SOM.MAIRE
La veuve de Ch.uics-lc-Bil accouclic d'une fille. — Un^ assemlilée de prél.its et de fcigncurs adjuge la couronne à Philippe de Valois. —Examen des prétentions d'Edouard lIl à la couronne de France. —Premiers actrsde l'administrai iou de Pliilippc.—Recherelies (les financiers. — Jeanne de France, qui avoit épousé Philippe, comte d'Evrcux , est proclamée reine de IS'avai re. — La Cliampagne et la Brie sont abandonnées à Phili[)pe en échange des comtés d'AngouIème et de Mortain , avec deux rentes assignées sur le trésor du roi et sur les domaines de la couronne. — Sacre du roi. — Philippe est surnouuné le Fortuné. — Lou'^, comte de Flandre, vient rendre foi et lionmiage à P.iilippe, et implorerson secours contre les communes de Flandre — Guerre de Flandre. — Philippe va prendre l'oriflamme à Saint-Denis. — Couleurs nationales: qu'elles n'ont pas tonjoiu's été les méHies;leur histoire ; que le blanc étoit la couleur des Anglois, et le rouge celle des François jusqu'au règne de Philippe de Valois : à cette époque Edouard 111, prétendant à la couronne de France, prit les C(ju!eurs françoises, et les François abandonnèrent ces coi:leurslors{prils les virent portées par les Anglois — L'oriflamme n'étoit dans l'origine que la bannière de saint Denis : elle disparut sous Charles VIT, et fut remiilacée par la cornette blinche. — Victoire de Cassel. — Edouard e t sommé de rendre liommage à Philippe conune duc de Guienne et comte de Ponthieu. — Il vient a Amiens , et prête solennellement cet hommage. — Conflit entre les juriiiiclions seigneiu'iales et eccii- .siasti(]ues. — Discours de Pierre de Cugnières. — Edouard confirme l'hommage qu'il avoit rendu au roi à Ami( ns. — Projet de croisades. — Le pape songe à passer en Italie -. le saint-s-iége à Avignon étoit un bien pour la France, un mal pour lachréticnté. — Le duc de Normandie, fils du roi , âgé de quatorze ans, épouse Bonne de Luxembourg, fille de Jean, roi de Bohême, — Le projet de croisade échoue — IJistoirc du procès de Robert d'Artois, troisième du nom, et de Maliaud , comtesse d'Artois , sa tante. — Uobert , convaincu d'avoir fait forger de faux titres et de s'en être servi, se retire auprès du duc de Brab.iut. —
DE rUANGE.
<iM
11 icfiisc lie c amparoître en cour do juslice. — Le pji leincnt le coiidaniiic à mort ; le roi commue la peine eu «n bannissement perpétuel. — Robert, désuisé eu marcliaud, se réfugie en Angleterre. — David Jtruce, roi d'Ecosse, cberchc un asile auprès de Pliilippe. — Communes de Flandre. — Jac.|ucs d'Artevelle. — Edouard , (lui cherclioit des torts à Pbilippe et i|ui méditoit la gu(;rre, intj igue avec Artevelle. — Lis deux monarques cberclient des alliés de part et d'autre. — Vœu du héron.
FRArxME>TS.
voeu DU UCRON.
uoiQL'E Edouartl nourrît depuis loni^teiiips le"desseiti d'attaquer la France , la grandeur de l'entreprise, les em- Larras intérieurs de son gouverneiiient l'effrayoient et larrètoient. Peut-être nicine ne se fût-il jamais déterminé à prendre les armes, sans les sollicitalions de Robert d'Artois, qui, retiré depuis deux ans en Angleterre , souffloit au cœur de l'ambitieux Edouard la haine dont lui, Robert, Otoit dévoré : le banni se servit, pour déterminer son bote, d'un moyen extraordinaire.
A cette épotpie de nos annales le roman est tellement mêlé à l'iiistoire, et l'bistoire au roman , qu'on les peut à peine séparer : de jeunes bacbeliers anglois paroissent à la cour ilii comte Hainaut , mi œil couvert de drap , (iijant voué entre dames de leur puijs que jamais lie verroient que a'un ced , jusqu'il ce que ils uuroient fuit aucuxes prouesses de lev,' corps au royaume de France. Messire Gauthier de Maunyavoit dit à aucuns de ses plus privés, (juil avoit promis en y4u(jlelerre, devant darnes et seigneurs., ([u'il seroit le premier qui entreroit en France , et qu'il y prcndroil chustel ou forte ville, et y fcroitaucunesapertiries d'armes. ^Souvent les barons et les chevaliers juroient par un saint ou par une dame , au pied d'un rempart ennemi , d'emporter ce rempart dans un certain nombre de jours, dût leur serment leur être funeste ou à leur patrie. Ces faits, attestés par toutes les chroniques , ne diffèrent
point de ceux qu'on lit dans les romans ; ils rappellent aussi les serments que faisoienl les Barbares du ÏXoril, lorstpi'ils se condamnoient à porter mie longue barbe ou un anneau de fer, jusqu'à ce qu'ils eussent tué un liomain. La querelle de l'Angleterre et de la France dans le quatorzième siècle ranima l'esprit chevaleresque ; les deux nations descendirent au champ clos dont elles ne sont plus sorties. Conune les imaginations étoient remplies des chansons des troubadours et des aventures des croisades , les mœurs se teignirent de ces couleurs , et les reflétèrent. On sent partout, avec la chevalerie historique , l'imitation de la chevalerie romanes(iue à laquelle la vie de cliàleau , les chasses, les tournois, les croyances religieuses et les entreprises d'amour étoient d'ailleurs extrêmement favorables. Il y a tout à la fois(iuel(iue chose de vrai et de faux, dénature! et d'artificiel dans les mœurs de ces temps, que l'on doit, si l'on i>eut , saisir et peindre.
Sainte-Palaye regarde donc le vœu du héron comme un fait réel rimé ; alors on chantoit encore l'histoire , comme jadis dans la Grèce : nous avons en vers le Coiubat des Trente et la première Histoire de Du Gués lin. An commencement de l'automne de l'année 1558, et, comme le dit le poëte historien, lorsque l'été va à desrli'i , que l'oiseau gui a perdu la voix , que les vifjnes seclient, que meurent les roses, que les ai bresse dcspàu illent, que les chemins se jonchent de feuilles, Edouard éioit à Londres en son palais, environné de ducs., de comtes, de pafjei , de dnmes ., de jeunes filles et de jeunes hommes; il tcnoit la teste inclinée en psnsers d'amours. Robert d'Artois, retiré en Angleterre , étoit allé à la chasse, parce qu'il se souvenoit du tres-gentil pays de France dont il estoit banni. Il portoit un petit faucon qu'il avoit nourri , et tant vola le faucon par riv'ieres, qu'il prit un héron. Robert retourne à Londres, fait rôtir le héron, le met entre deux plats d'argent , s'introduit dans la salle du festin du roi, suivi de deux maîtres de vielle , d'un qii-treneus ("joueur de guitare), et de deux pucelles , filles de deux marquis: elles chadoient accompagnées du son des vielles et de la gudare. Robert s'écrie : Ouvrez les rangs; laisser passer les preux que l'amour a surpris .- Voici viande à preux,à ceux qui sont soumisà
GJ;
HISTOIRE
(lames amoureuses qui tant oiitwi beau visacje. . . Le héron e^t Je plus couard des oiseaux; il a peur de son ombre. Je donnerai le héron à celui d'entre t'ou« qui est Je pJus l'oJtrjn ; à mon avis c'est Esdouard, déshérité du riobJe pays deJaFrance^ dont iJ esloit l'héritier Jegitime ; mais Je cœur Jui a faiJli, et pour sa laschelè il mourra privé de son roijaume. Edouard rougit de colère et de mal talent, le cœur lui frémit ; il jure par le Dieu du paradis et par sa douce mère , qu'avant que six mois soient passés il défiera le roi de Saint Deuys (Philippe).
Robert jeita un rire, et dit tnut en basset : A présent y ai mon avis (désir), et par mon héron commencera (jrant guerre.
Robert reprend le héron toujours entre les deux plats d'argent ; il traverse la salle du banquet , suivi des deux ménestriers qui viel loient doucement , du joueur de guitare et des deux damoiselles qui chantoient ces paroles : « Je vais à la verdure , car Amour me " rapprend. » Robert présente le héron au comte de Salysbury, qui étoit assis de le zmmje (|ui fut gentille et courtoise et de beau maintien ; elle étoit fille du comte Derby, et Salisl)ury l'aimoit loyalement. Robert prie le comte de Salisbury de jurer sur le héron. Salisbury répondit : » Pourrai-je tenir un vœu parfaite- (' ment? Je sers la dame la plus belle qui soit « au firmament; et si la vierge Marie estoit ici, " mettant à part sa divinité, je ne saurois la " distinguer de celle que j'aime. Je l'ai requise « d'amour; mais elle se défend : elle me donne " pourtant un gracieux espoir que j'aurai " merci. Je la prie qu'elle me preste un doigt de « sa main , et qu'elle le melte sur nwn œil <« droit. « Par ma foi , s'écria la dame, j'en " preslerai deux. » Et lui ferma l'œil droit '< avec deux doigts. « Est-il bien clos, belle ? » « dit le chevalier très-gracieusement. — " Oui,i) " respond-elle. — «A donc,» s'escria de bouche « et de cœur Salisbury, « je veux et promets à « Dieu tout-puissant , et à sa douce mère qui « resplendit de beauté , que jamais cet œil ne « sera ouvert ou par longueur de temps, ou par <i vent , douleur ou martyre , avant que je ne " sois entré en France , que je n'y aie porté la <i flamme et combattu les gens de Philijjpe en " aidant Edouard. A présent advienne qu'ad-
(I vienne! » Et quand liquens
« Salebrin ( le comte de Salisbury ) eut fait « son vœn, il demoura l'œil clos en la guerre. »
SDMMAUIE.
Eilouard déclare (ju'il va prendre les armes pour se faire rendre les terres saisies autrefois en Giiienrie. — Philippe emploie les forces destinées pour la croisade à la défense de son royaume. — Premières hostilités d'une guerre (jui devoit durer cent vingt-six ans.— Trêve. — Edouard, pressé par Artcvelle , semharque à Douvres , arrive à Anvers , où les princes de sa confédération étoient assemhlés. — 11 achète de Louis de Bavière le titre de vicaire de l'empire. — Déclaration solennelle de guerre. — Exploits de Gauthier de Mauny. — Invasion de la Picardie.— Les deux armées sereuconirent à Vironfosseet se séparent sans combattre. — Chevaliers du Lièvre. —Artevelle presse le roi d'Angleterre de prendre le titre de roi de France pour dég.iger la foi des Flauiands.— Seconde campagne dans 11 Guienne et dans le Hainaut. — Combat naval de l'Écluse. —La flotte francoise est détruite.
FRAGMENTS
PERTE DES FRANÇOIS AU COVBiT NAVAL OE L'ÉCLUSE. CODEMAR DU FAÏ. CAU>E3 DES aiÉPRlSES DA\S CES GUERRES OU QUATORZIÈME SIÈCLE.
OTRE perte en hommes fut évaluée à trente mille matelots et soldats : les Génois seuls au nombrededixmille^ demandèrent et obtinrent la vie. Des trois amiraux qui commancloieul la lloiie , deux moururent glorieusement .
Cette action navale sembla nous prédire l'avenir. Que de sang françois a coidé sur les flots depuis cette bataille à l'embouchure de la Meuse jusqu'au combat livré dans les parages du Nil! L'Aralie, du milieu de ses sables, le Flamand du bord de ses marais , ont contemplé nos derniers et nos premiers désastres , nos
Dl£ F II AN CI'.
Cl 5
marins emportés dans des tourbi'lons de feu ou abîmés dans les eaux. Le caractère des peuples est quelquefois indépendant de leur sol et de leur position géographique; la France, flanquée de deux mers , n'a jamais su régner longtemps sur ces mers. Rome aussi, fille de la mer, ne dut point l'empire à Neptune. Nous n'avons eu de flottes redoutables qu'à de longs intervalles et pour un moment, sous Charlemagne , Louis XIV et Louis XVL Vainqueurs dans les actions particulières où nos capitaines se battent comme dans une affaire d'honneur, nous succombons dans les actions générales où il faut obéissance et discipline : cet esprit d'insubordination et de jalousie qui semble attaché à notre pavillon , éclate dès notre premier combat naval entre les amiraux chargés de s'opposer au passage d'Edouard. Nous n'avons point ou presque point participé à ces grandes découvertes qui ont changé la face du globe et les rapports des nations. Dans nos colonies , nous sommes devenus chasseurs, aventuriers, planteurs, jamais marins. Nous n'avons guère paru sur les flots qu'en chevaliers pour conquérir l'Angleterre et la Palestine, pour donner un monarque à Londres , un roi à Jérusalem , un empereur à Constantinople , un duc à Athènes , et un prince à cette Lacédémone que notre dernier triomphe maritime devoit délivrer à Navarin. Si la Méditerranée paroît nous être plus soumise que l'Océan , c'est que cette mer qui baigne des rivages immortels semble nous être dévolue par le droit de notre gloire.
Personne , dans le premier moment , n'avoit osé appi'endre à Philippe la destruction de sa flotte ; il n'en fut instruit que par un de ces misérables qui représentoient alors au pied du trône la liberté sous le travestissement de l'esclave ; hommes qui se sauvoient du mépris par l'insolence, et à qui l'on permettoit de tout dire , parce qu'ils pouvoient tout souffrir : le fou du roi apprit donc par une bouffonnerie la mort de trente mille François. Philipi)e ne s'emporta point contre la mémoire de sujets aussi fidèles, et, remettant sa vie entre les mains de Dieu , il songea à la défense du royaume.
11 prévit qu'Edouard attaqueroit Tournay.
Cette place avoit pour commandant Godemar
Du Fay , écuyer de ïournaisis ou gentilhomme de Bourgogne , que Philippe avoit nommé souverain cajntuine et régent de tout le pays dépendant de Douay , de Lille et de Tournay. C'éloit un officier brave et expérimenté, qui sauva alors la France pour la perdre au passage de Blanclie-Taque ; soit qu'il y ait un terme à la fidélité et à l'honneur, soit que les talents s'épuisent, soit que le héros devienne semblable au vulgaire des hommes quand il ne meurt pas au jour de sa renommée. Philippe augmenta la garnison de Tournay ; il y envoya droite fleur de chevalerie; lui-même rassembla sous les murs d'Arras une brillante armée ; il y eut beaucoup de petits faits d'armes et d'aventures. Des méprises déplorables advenoient souvent dans ces rencontres , entre des combattants dont les familles avoientdes branches établies en France, dans la Grande- Bretagne et dans les Pays-Bas : tous ces ennemis étoienl des François. Les Anglois du quatorzième siècle parloient notre langue , avoienl les mêmes mœurs et la même religion que nous ;. ils n'étoient pas encore assez éloignés du temps de la conquête pour avoir oublié leur origine; ils se faisoient gloire d'être Normands, de retrouver sur notre sol leurs aînés. Les provinces quelacouronned'Édouard (lui-même fils d'une princesse de France ) possédoit en Guienne et en Picardie , multiplioient ces liens des deux peuples ; la haine que nos voisins insulaires ont conçue contre nous n'a commencé qu'avec ces guerres , véritables guerres civiles.
SOMMAIRE
Cartel envoyé par Edouard à Philip'pe de Falois, et daté de lan premier de noire régne de France. — Philippe le refuse comme roi , par écrit , et l'accepte verbalement comme clievalier. — Jeanne de Valois, sœur du roi de France, négocie une trêve; elle est prolongée pendant deux ans. — Affaire de Bretagne.
— Histoire de cette province. — Le comte de Montfort fait hommage du duché de Bretagne à Edouard.
— La cour des pairs adjuge ce duché à Charles de Blois.
crî
UISTOIIIE
FIlAGMEiSTS.
Gl'ERRF. rc BRETAGNE. LES BBKTONS.
'EXÉcuTioNdecet arrêt enveloppa le royaume clans les destinée d'une de ses provinces , ouvrit la France aux Aniîlois , et lui donna dans la personne de Du Guesclin un libérateur.
La Bretagne, jusqu'alors peu connue dans notre liistoire , forinoit , à l'extrémité occidentale de la France , un état différent du reste du royaume par le génie , les mœurs et la langue d'une partie de ses habitants. Cette longue presqu'île, d'un aspect sauvage, a quelque j)eliose de singulier : dans ses étroites vallées , des rivières non navigables baignent des donjons en ruines , de vieilles abbayes , des huttes ^couvertes de chaume où les troupeaux vivent pêle-mêle avec les pâtres. Ces vallées sont séparées entre elles, ou par des forêts remplies de houx grands comme des chênes , ou par des bruyères semées de pierres druidiques autour desquelles plane l'oiseau marin , et paissent des vaciies maigres avec de petites brebis. Un voyageur à pied peut cheminer plusieurs jours sans apercevoir autre chose que des landes , des grèves , et une mer qui blanchit contre une multitude d'écueils : région solitaire , triste , orageuse , enveloppée de brouillards , couverte de nuages , où le bruit des vents et des flots est éternel.
Il faut que ce pays et ses habitants aient frappé de tous temps l'imagination des hommes. Les Grecs et les Romains y placèrent les restes du culte des Druides, l'île de Sayne et ses vierges , la barque qui passoit en Albion les âmes des morts au milieu des tempêtes et des tourbillons de feu ; les Franks y trouvèrent Murman , et mirent Roland à la garde de ses marches ; enfin , les romanciers du moyen âge en firent le pays des aventures , la patrie d'Artus , d'Yseult aux mains blanclies , et de Tris-
tan le Léonais. Sur les bruyères et dans les vallées de la Bretagne , vous rencontrez quelques laboureurs couverts de peaux de chèvre , les cheveux longs , épars et hérissés ; ou vous voyez danser au pied d'une croix , au son d'une cornemuse, d'autres paysans portant l'habit gaulois , le sayon , la casaque bigarrée , les larges braies , et parlant la langue celtique. D'une imagination vive , et néanmoins mélancolique, d'une humeur aussi mobile que leur caractère est obstiné , les Bretons se distinguent par leur bravoure, leur franchise, leur fidélité , leur esprit d'indépendance , leur attachement pour la religion , leur amour pour leur pays. Fiers et susceptibles, sans ambition, et peu faits pour les cours , ils ne sont avides ni d'honneurs ni de places. Ils aiment la gloire, pourvu qu'elle ne gêne en rien la simplicité de leurs habitudes ; ils ne la recherchent qu'autant qu'elle consent à vivre à leur foyer comme un hôte obscur et complaisant qui partage les goûts de la famille. Dans les lettres , les Bretons ont montré de l'instruction , de l'esprit , de l'originalité , de la grâce , de la finesse , témoin Hardouin , Sévigné , Sainte-Foix , Duclos. Ils ont donné à la France le plus grand peintre de mœurs après Molière , Le Sage ; ils ont aujourd'hui l'abbé de LaMennais; dans les sciences , ils revendiquent Descaries ; dans les armes , leurs guerriers ont quelque chose d'à part qui les distingue au premier coup d'œil des autres guerriers : sous Charles V, Du Guesclin et ses compagnons , Clisson , Beaumanoir, Tinteniac; sous Charles VII, Tanneguy-Duchastel ; sous Henri III , Lanoue , également respecté des ligueurs et des huguenots ; sous Louis XIV , Duguay-Trouin ; sous Louis XVI, Lamotte-Piquet et Du Coëdic; pendant la révolution , Charette , d'Elbée , La Rochejacquelein et Moreau. Tous ces soldats eurent des traits de ressemblance ; et , par un genre d'illustration peu commun, ils furent peut-être encore plus estimés de l'ennemi qu'admirés de leur patrie.
])E F KANCE.
Gl^
S03IMAIRE.
Prise lie Rennes par Charles deBlois.
FRAGMENTS
SlÉf.E DE IIE\NEBO\-. JEA^^E, COMTESSE DE MO.^TFORT. , AVEJiTl'BE DE GAUTHIER DE SIAOY ET DE LA CERHA.
HARLES de Blois , dans l'espoir de terminer promptenienl la guerre, après la reddition de Rennes , se hâta d'investir Ilennebon , la jdiis forte [tlace de la Bretagne, et où Jeanne, comme on la dit, s'étoit renfermée. Les assiégeants poussèrent vivement les attaques. La comtesse de 3Iontfort , armée de pied en cap , f..c chevauchoit de rue en rue, animoit , prioil, ^^ gourmandoit les soudoyers, ordonnoit aux femmes de dépa\ er les cours et les passages , de porter les pierres aux créneaux , avec des pots de chaux vive , pour les jeter sur l'ennemi . Cependant le beffroi sonne. Guillaume Cadou- ^ dal , qui s'étoit retiré à Hennebon après la prise '-^ de Pvcnnes, Yves de Tréziguidy , le sire de Landremans , le châtelain de Guingamp , les deux frères de Guerich , Henri et Olivier de Spinefort, soutiennent les efforts des assaillants. La comtesse monte au haut d'un donjon pour surveiller le combat : elle s'aperçoit que le camp de Charles est désert ; que seigneurs, chevaliers, communiers,étoienttousà l'assaut. Elle descend de la tour, s'élance sur son palefroi , sort par une poterne éloignée avec trois cents lances, et vient mettre le feu aux tentes des ennemis. Ceux-ci, apercevant derrière eux les tourbillons de flammes et de fumée , abandonnent l'escalade et accourent pour éteindre les flammes. La nouvelle Clorinde veut regagner la forteresse ; mais la voie, au retour, lui est fermée ; elle pousse son cheval sur le che-
min d'Aurai , tenant à la main l'épée et le flambeau , instruments de sa victoire ; Louis d'Espagne la poursuit sans pouvoir l'atteindre. Recueillie dans les murs d'Aurai, Jeanne rassemble cinq ou six cents aventuriers : on la croyoit perdue à Hennebon , quand le cinquième jour, au soleil levant, elle reparoîl sous les remparts. Elle heurte avec son escadronà la porte d'une des tours, qu'onlui ouvre; elle rentre dans la ville assiégée , bannières au vent, trompettes sonnantes, à la confusion des soldats émerveillés.
Charles de Blois divise alors son armée : avec le duc de Bourbon et Robert Bertrand , maréchal de France , il court assiéger Aurai , laissant Louis d'Espagne avec le vicomte de Rolian devant Hennebon.
Louis, de la maison de La Cerda, brave Espagnol qui combattit pour la France sur terre et sur mer, lit venir douze machinesde guerre, et commença à battre les murailles du château . Les habitants et les soudoyers s'épouvantèrent et demandèrent à capituler. L'évèque de J^éon, renfermé dans la ville, appela son neveu, Henri de Léon, qui, après avoir trahi Montfort , servoit dans l'armée du comte de Blois ; ils convinrent de la reddition de la place. En vain la comtesse de Montfort conjuroit les assiégés d'attendre , leur promettant qu'avant trois jours ils recevToient le secours d'Angleterre, espérance qu'elle-même n'avoit pas. Elle passa la nuit dans l'inquiétude et les larmes : elle voyoit perdu le fruit de son courage et de ses sacrifices , son mari prisonnier , son fils dépouillé, errant, fugitif; elle se voyoit ellemême livrée à son ennemi , et recevant des fers des mains de celui à qui elle avoit disputé la souveraineté de la Bretagne. Le lendemain l'évèque de Léon fit dire à Henri , son neveu , de s'approclier des portes. Déjà celui-ci s'avançoit pour recevoir la ville au nom de Charles de Blois , lorsque Jeanne , qui regardoit la mer par une fenêtre grillée du château, s'écria dans un transport de joie : « Voilà le secours!» Deux fois elle jette le même cri. On monte aux créneaux, aux donjons, au beffroi; tous les yeux se tournent vers la mer : elle étoit couverte d une multitude de grands et de petits vaisseaux qui entroient dans le port à pleines voiles. Le miraculeux secours plonge
HISTOIRE
cVabord la foule dans le silence de rétonnemenl puis elle le salue des plus vives clameurs. L'accommodement est rompu ; Tévèque de Léon seul se retire auprès de Charles de Blois ; Mauny débarque avec son armée.
La comtesse fait tapisser des chambres et des salles , et préparer un festin à ses hôies. Elle descend du château , s'avance au (}eva)ii d'eux à joyeuse chère, et vient baiser me sire Gauthier de Mauuy et ses compagnons les uns après les autres, deux fois ou trois, comme vaillante dame. Cependant Louis d'Espagne ordonne de redoubler l'attaque : durant toute la miit qui suivit l'arrivée des Anglois, il frappa les murs avec les plus fortes machines, tandis qu'au dedans on n'entendoit que le bruit de la fête. Le surlendemain Mauny fit une sortie, brisa les engins, et incendia une partie du camp françois. L'armée s'ébranla pour le repousser. Quand Mauny vit venir la chevauchée , qtie jamais , s'écria-t-il , je ne sois baise de dame , ni de douce amie , si jamais je rentre en chastel ou fotteresse, jusque tant que j'aie renversé un de ces venants! Embrassant sa targe , il se précipite l'épée au poing sur les hommes d'armes de La Cerda , les charge , les met en fuite, en fait verser phisicars les jambes contre monls, et j'entre dans la forteresse après avoir accompli son vœu de chevalier.
Louis d'Espagne , n'espérant plus pouvoir emporter Hennebon, leva le siège, rejoignit Charles de Blois devant Aurai, et s'empara ensuite de Dinan et de Guérande. Après avoir saccagé cette dernière ville , il monte sur quelques vaisseaux marchands qu'il trouve dans le port , et ravage les côtes de la Basse-Bretagne. Descendu auprès de Quimperlé , il s'avance dans les terres. Mauny accourt , forme trois corps de ses troupes , et marche sur les pas de Louis. Inférieur en forces , Louis veut retourner au rivage, et rencontre le premier corps des Anglois qu'il défait ; mais , environné par les deux autres corps et par des paysans bretons qui l'assaillent à coups de fronde , il est blessé. Il se débarrasse de la foule , laissant sur la place un neveu qu'il aimoit tendrement, et la plupart de ses soldats. Arrivé presque seul au bord de la mer , il trouve sa Hotte entre les mains des archers de Mauny. Il se jette dans une barque avec quelques compagnons. Mauny
Ax^^'^^^SV è'
le suit sur la mer , toujours près de le saisir , ne le pouvant jamais atteindre. Louis s'échoue au port de Rhedon, saute à terre, emprunte depeths chevaux, et fuit de nouveau. A peine est-il débarqué que Mauny survient et se met à sa poursuite. La Cerda se sauve enfin dans les murs de Rennes avec la réputation d'un des meilleurs généraux et un des plus aventureux chevaliers de ce siècle.
Mauny regagna ses vaisseaux pour retourner à Hennebon ; les vents contraires le forcèrent à faire côte aux environs de la Roche-Prion : Seigneurs, dit-il à ses amis, tout travaillé que je suis, j'irois volontiers assaillir ce fort chastel, si j^GVois compagnie. Les chevaliers répondirent : Sire, allez-ij hardiment, et nous vous suivrons jusqu'à la mort. Gérard de Maulain, qui défendoit la place, soutient l'assaut; il blesse grièvement Jean de Bouteiller et Mathieu Dufresnoy qui avoienteu le plus de part à l'affaire de Quimperlé.
Or Gérard de Maulain avoit un frère, René de Maulain, capitaine d'un autre petit fort, appelé Favet, à une lieue de là : René ayant appris ce qui se passoit à la Roche-Prion, se met en campagne avec quarante hommes pour secourir son frère, rencontre les chevaliers, blessés, les enlève , et court les renfermer dans son donjon. Mauny quitte l'assaut pour aller à la recousse ; brûlant de délivrer Bouteiller et Dufresnoy, il essaie d'emporter le fort de Favet : nouveau siège, nouveau comhat. Gérard de Maulain sort à son tour de la Roche-Prion, et vient rendre à son frère le service qu'il en avoit reçu. Mauny craint d'être enveloppé, abandonne Favet, et commence sa retraite. Chemm faisant, il aperçoit un autre castel au milieu d'une forêt. L'infatigable chevalier l'attaque , l'emporte , et va retrouver dans Hennebon la comtesse de Monlfort, qui le festoya, baisa et accola de grand courage.
Cependant Charles de Blois avoit pris Aurai, Vannes et Carhaix : il assiège de nouveau dans Hennebon sa rivale. La place avoit été fortifiée. Les habitants se moquoient des machines qui d'abord leur avoienl fait tant de peur : à chaque pierre qui par toit des balistes, ils essuyoient en gabant sur les créneaux l'endroit où lecoup avoit porté. Us crioient duhaut des murs aux assaillants : Allez chercher vos
DE FlUiNCi:.
" compagnons qui reposent aux champs de " Quimperlé. »
Ces railleries rendoient furieux La Cerda, qui, non encore guéri de ses blessures , avoit rejoint Charles de Blois. Louis étoit Espagnol; ses ressentiments étoient terribles ; il regrettoit amèrement le neveu qu'il avoit perdu à Quimperlé : résolu de se venger, il prie Charles de Blois, pour seule récompense de ses services, de lui accorder ce qu'il lui demanderoit. Du caractère le plus luunain, d'une vertu si éminente qu'il fut honoré comme un saint après sa mort, Charles n'aimant pas la guerre, quoique né intrépide, poussé seulement aux combats par l'ambition de sa femme, Charles ne pouvoit deviner le guerdon que Louis alloit requérir : il lui donne imprudemment sa parole devant une foule de seigneurs.
Alors Louis d'Espagne lui dit : Je vousprie que vous fassiez ici taniost venir les deux chevaliers qui sont en vosire prison du chastel de Favet; c'est à savoir messire Jean le Bouteil- 1er et messire Hubert Dufresnoy, et me les donniez pour en faire ma volonlé. C'est le don que je vous demande. Us m'ont chassé, déconfit et blessé, llsontoccis monseigneur Alphonse, mon neveu. Si ne m'en sais autrement venger, fors que je leur ferai les têtes couper devant leurs compagnons qui céans sont renfermés.
Messire Charles, qui de ce fut moult esbahy, lui dit ; ft Certes, les prisonniers vous donnerai volontiers , puisque demandez les avez, mais ce serait grand'cruauté et blasme à vous si vous faisiez deux si vaillants hommes mourir, et auroient nos ennemis cause de faire ainsi aux nostres, quand tenir les pourroient ; car nous ne savons ce qui petit nous advenir de jour en jour. Pourquoi, cher sire et beau cousin, je vous prieque vous veuilliezestre mieux adcisé. »
Louis déclara que si Charles ne tenoit pas sa parole il quitteroit à l'instant son service. La parole d'un chevalier étoit inviolable, et Charles désespéré, fut obligé d'envoyer chercher les deux prisonniers. Il se les fit amener dans sa tente , et chercha encore , mais vainement, à détourner Louis de son dessein.
La nouvelle de ce qui se préparoit dans le camp françois parvint aux assiégés : Mauny fut saisi de douleur. 11 assemble aussitôt un conseil ; les chevaliers délibèrent ; ils propo-
sent une chose et puis une autre ; ils ne savent quel parti prendre pour sauver Bouteiller et Dufresnoy. Gauthier parle le dernier : Compagnons, dit-il, ceseroit grand honneur à nous si nous pouvions deliV7-er nos frères d'armes. Si nous tentons l'aventure et que nous y s\iccombions, le roi Edouard nous en louera, et ainsi feront tous pruds hommes qui pourront à l'avenir entendre parler de nous. Faisons donc nosire devoir , chers seigneurs. On peut bien exposer sa vie pour saxiver celle de si vaillants chevaliers. » Alors Mauny explique le projet qu'il a conçu. Tous jurent de l'exécuter. 11 fut résolu qu'une partie de la garnison, commandée par Amaury de Clisson, attaqucroit de front le camp des François, tandis que Mauny, avec une troupe d'hommes choisis, pénétrant par derrière jusqu'aux tentes du duc de Bretagne, enlèveroit Bouteiller et Dufresnoy. On prend les armes. Clisson faitouArirla principale porte de la ville avec grands cris et bruits de trompettes, et fond sur les assiégeants : ceux-ci appellent au secours; les François se pf)rtent au lieu du combat. Cependant Mauny, sorti par une issue secrète, fait le tour du camp et parvient aux pavillons de Charles de Blois ; quelques valets, qui les gardoient, prennent la fuite. Mauny fouille les tentes, et trouve les prisonniers : il les fait monter sur de vigoureux destriers amenés exprès, s'éloigne à toute bride, rentre dans Hennebon après avoir mis à fin une des plus nobles et des plus touchantes aventures dont l'amitié, l'honneur et la chevalerie aient conservé la mémoire. On crut que Charles de Blois avoit prêté les mains à l'enlèvement de Bouteiller et de Dufres|^y ; car on soupçonne la vertu d'avoir corarafé une bonne action, aussi facilement qu'on accuse le vice de s'être rendu coupable d'un crime.
SOMMAIRE
La comtesse de Monlfoit envoie des aniba-sadeiirs solliciter de nouveaux secours en Angleterre. — Us trouvent Edouard occupé de la guerre d'Ecosse. — Caractère et mœurs des Écossois.— Robert d'Artois descend en Bretagne avec la comtesse de Montfort. — Il