‹ Œuvres de M. Le vicomte de Chateaubriand (volume 4)Chapitre 182 sur 201 · CI · texte numérisé non relu

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HISTOIRE

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est blessé dans la ville de Vannes qu'il avoit piise, et vient mourir à Londres. — Descente dEdouard sur les côtes du Morbihan. — Suspension d'armes convertie eu trêve.— Trêve prolongée pour trois ans, et rompue presque aussitôt. — Tournoi à l'occasion du mariage du second fils de Philippe de Valois. — Clisson et dix autres chevaliers bretons sont arrêtés sur soupçon de trahison, et mis à mort.

FRAGMENTS

AJIODliS D EDOL'AHD (.1 RT DIÎ L\ COMTE-Sii I)!i SAMS ni «Y.

N n' avoit point encore vu le sang de la no- Messe couler sur l'échafaud , sang que Louis XI et le cardinal de Richelieu répandirent depuis largement. Les gentilshommes qui composoient alors comme cavaliers la force de rarniée, ressentirent pour Philippe un éloignement que son adversité seule put vaincre : à Crécy ils oublièrent Taffront fait à leur corps, ne virent que riionneur et leur roi malheureux : s'ils ne vainquirent pas, ils moururent. Philippe, appliquant la loi comme grand-juge sans expliquer ses motifs, parut un tyran, tandis qu'il n'étoit, dans la législation du temps, qu'un prince sévère. Aujourd'hui les tribunaux peuvent seuls ôter la vie aux coupables , et dans les causes criminelles un roi de France ne s'est réservé que le droit de pardonner.

Un mari outragé fut, comme autrefois dans Rome, l'occasion d'un événement tragique. Le roi d'Angleterre avoit marié Guillaume de Montagu, qui fut depuis comte de Salisbury, à Catherine, ou Alix, fille de lord Granfton, une des plus belles femmes de son siècle. Il paroît qu'Edouard fut dès lors frappé de la beauté d'Alix, si l'on en juge parle début du porme du Vœu du héro». Edouard ne peusoit {.oint aux combals, mais enpensers d'amouril tenoUle chef enclin. Les soins de la guerre occupèrent bientôt Edouard : sa passion naissante s'éloit

pres(iue éteinte, lorsqu'un événement la réveilla.

Les Écossoisavoient envahi le nord de l'Angleterre Des chevaliers de Suède et de Norwége, les petits princes des Hébrides et des Orcades, les Highlanders conduits par le roi David Bruce, avoient ravagé le pays plat, insulté Newcastle, et emporté Durham d'assaut.

Edouard, averti de ces dévastations par Jean de Neville, qui s'éioit échappé de Newcastle, ordonne à tous ses vassaux , depuis l'âge de quinze ans jusqu'à celui de soixante, de prendre les armes , et de venir le trouver sur les frontières du Yorkshire. Après le sac de Durham, David avoit marché le long delà rivière de Thyn, vers le pays de Galles, et s'étoitavoisiné du château de Salisbury. Ce château avoit été donné à Montagu, alors prisonnier en France, en récompense de ses seruces. La châtelaine sa femme se trouvoit enfermée dans le manoir, où conimandoit Guillaume de Montagu, son neveu.

Les Ecossois, ayant passé une nuit au pied du donjon, décampèrent le lendemain sans l'attaquer , mais le jeune Montagu sortit avec quarante cavaliers, tomba sur l'arrière-garde des ennemis, tua et blessa plus de deux cents hommes, se saisit de six-vingts chevaux, chargés du butin fait à Durham, et les conduisit dans ses tours dont il referma les portes. L'armée d'Ecosse revient sur ses pas; le château est escaladé, les assiégés repoussent les assiégeants. La nuit approchant, David ordonne de suspendre l'assaut jusqu'au retour du soleil, et de se loger aux environs. Lors pouvait on voir appareiller et frémir et quérir pièce de terre pour locjer, les assaillants letraire, les navrés rapporter et r appareiller, et les morts rassembler, n Le lendemain, nouvelle attaque plus furieuse que celle de la veille. « Là estoit la comtesse de Salisbury, qu'on teitoit pour la plus belle dame et la plus sage du royaume d'An- (jleierre. Icelle comtesse recoufortoit moult ceux du dedans, et, par le regard d'une telle dame et deson doux admonestement, un homme dvit bien valoir deux au besoin. » Le second assaut n'eut pas plus de succès que le premier. Les Ecossois se retirèrent au tomber du jour, résolus de faire un nouvel effort au lever de l'aube.

DE FRANCE

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Cependant les assiégés, dans les plus vives alarmes, accablés de fatigues et de blessures, craignoient d'être emportés au dernier assaut. Montagu assemble ses chevaliers pour prendre conseil ; il savoit , par la déclaration de quelques prisonniers, qu'Édoucirdétoit à \Yar\vick; il auroit désiré l'instruire de l'extrémité où il étoit réduit ; mais comment sortir du château ? Les passages étoient soigneusement gardés. D'ailleurs tous les chevaliers vouloient rester pour défendre Alix, et, quand ilslaregardoient baignée de larmes, aucun d'eux ne se pouvoit résoudre à l'abandonner.

Le jeune châtelain dit à ses compagnons : Il SeUjneurs^ je vois bien votre loyauté et bonne volonté. Je veux, pour l'amour de madame et de vous, mettre mon corps en aventure, et faire moi-même le message. De cette parole furent madame la comtesse et les compagnons moult joyeux. 1)

Montagu, ayant fait ses préparatifs, sortit seul au milieu de la nuit dans le plus grand silence ; une pluie abondante qui survint le favorisa, il passa au travers des gardes ennemies sans être aperçu. Il étoit déjà assez loin, lorsqu'au jour naissant il rencontra deux Ecossois qui conduisoient deux bœufs et une vache ; il ■ tna les bœufs et blessa les deux soldats : « Allez, dit-il, apprendre à votre roi que Guillaume de Montagu a traveséson camp, et qu'il va chercher à Warwick le roi d'Angleterre. » Bruce, ne jugeant pas à propos d'attendre Edouard, leva le siège et se relira.

Edouard arriva à midi à l'endroit même d'où les Ecossois étoient partis quelques heures auparavant : pressé peut-être par une passion mal éteinte, il avoit fait une extrême diligence, afin de secourir la noble dame, qu'il n'avoit jias vue depuis qu'elle s'étoit mariée au comte (leSalisbury.

Sitôt qu'Alix ouït la venue du roi, elle fit (.uvrir toutes les portes du château, et s'avança hors tant richement vestue , que chacun s'eiifSmerveiUoit. Et ne se pouvoiton lasser de la regarder, et remirer sa grande noblesse, avec la grande beauté et le gracieux parler et maintien quelle avoit. Quand elle fut venue au roi, eVe s'inclina jusqu'à terre en le regraciant de son secours, et l'emmena aa chaste! pour le festoyer et Vhonorer. Le ni ne se pouvoit tenir

de la regarder, et bien hii estait avis qxConcques n'avoit vu si noble, si frisque, ni si belle dame. Si le blessa tantost une étincelle de fine amour 011 cccur, qui lui dura par longtemps. Rentrèrent eu chdteaxi main à main , et le mena la dame premièrement en la salle, et puis en sa chambre, qui estoit si noblement parée qu'il appartenait à telle dame. Et toujours regardait le roi la gentille dame si fart, qu'elle en devenait toute honteuse. Quand il l'eut grande pièce regardée, il s'en alla à wiie fenestre pour s^appuyer et commença fart à penser.

La comtesse , ayant tout ordonné pour une fête revint auprès du roi, qu'elle trouva plongé dans la même rêverie ; elle attribua cette tristesse au déplaisir qu'il sentoit d'avoir manqué l'ennemi , et chercha à le consoler. « Ah ! chère dame , dit Edouard, autre chose me touche et me gist au cceur. Le doux maintien , le parfait sens, la grâce , la grande noblesse, et la beauté que y ai trouvées en vous, m'ont si fort surpris, qu'il convient que je .<iois de vous aimé. » Lors dit la dame : n llaa! cher sire, ne me veuillez mie moquer, ni tenter. Je ne poxirrois croire que si noble et gentil prince comme vous estes eust pensé à déshonorer moi et mon mari, qui est si vaillant chevalier, qui tant vous a servi, ei gist pour vous en prison.»

Le banquet servi , le roi , après avoir lavé , s'assit à table entre ses chevaliers , dina peu , et demeura toujours pensif. Après le repas il se retira à l'appartement qu'on lui avoit préparé. Il demeura toute la nuit en grand trouble : tantôt il lui sembloit odieux de chercher à tromper un gentilhomme qui l'avoit servi avec tant de fidéUté ; tantôt amour le contraignait si fort, qu'il surmontait honneur et loyauté. Le lendemain il dit adieu à la comtesse , la conjurant de ne pas prendre de résolution contre lui ; elle , le suppliant d'abandonner ses desseins.

Peu de temps après , le comte de Salisbury, échangé contre le comte de Moray, Ecossois, revint en Angleterre. Il étoit tranquille , car il ignoroit la passion du roi qui n'avoit pas encore éclaté. De retour à Londres , Edouard fit publier un tournoi dans l'esjtoir d'y attirer la comtesse. Il commanda au comte d'amener sa femme à la cour, et le comte promit d'obéir. « Si avez bien eidendu , dit Ihistorien qui nous

HISTOIRE

raconte si agréablement cette aventure , comment le roi d'Angleterre avoit si ardemment aimé et par amour la belle et noble dame , vmdame Alix, comtesse de Salisbury. Amour l'admonestoit nuit et jour, et tellement lui representoit la beauté et le frisque arroi d'elle^ qu'il ne s'en savoit conseiller et n'y faisoit que penser tousjours. » La châtelaine , invitée à se rendre au tournoi, n'osa refuser, dans la crainte de donner à son mari quelque soupçons des desseins du roi. Les fêtes durèrent quinze jours : on y vit briller le roi d'Angleterre lui même , Guillaume II , comte de Hainaut , Jean de Hainaut son oncle , Robert d'Artois , les comtes Derby, de Salisbury, de Glocester, de Warwick , de Cornouailles et de Suffolck , et un grand nombre de chevaliers. Joutes, castilles , pas d'armes , danses de toute espèce , surpassèrent ce qu'on avoit vu jusqu'alors. Malheureusement Jean, fils aîné du comte de Beaumont, fut tué dans un dernier combat à la barrière. Alix parut vêtue d'une simple robe au milieu des dames chargées d'atours ; elle n'en étoit que plus belle ; et , en voulant éteindre, par cette modestie, l'amour du monarque, elle l'enflamma.

On croit que ce fut à l'une des danses de ces fêles qu'Alix laissa tomber le ruban bleu qui rattachoit une espèce d'élégant bas-de-chausse qu'on portoit alors. Edouard le releva avec vivacité ; les courtisans sourirent ; le roi se retourna vers eux en disant : Honni soit qui mal y pense. Quelques années après le roi fit réparer le château de Windsor, que le roi Arthus fit jadis faire et fonder, là où premièrement fut commencée lanoble table ronde dont tantdevaillantshommesetchevalierssorlirent, et travaillèrent en armes et en prouesses partout le monde. L'esprit romanesque et l'ignorance des temps donnant crédit à ces fables , Windsor sembla propre à devenir le chef lieu de l'établissement de l'ordre qu'Edouard vouloit créer en témoignage de sa passion ; il fit bâtir une chapelle dédiée à saint Georges, et institua Yordre de la Jarretière, qui parut aux chevaliers ime chose moult honorable, et où tout amour se nourriroit : il est resté un des cinq grands ordres de l'Europe. Le monument fragile de la galanterie d'un roi d'Angleterre a résisté à toutes les tempêtes qui ont ébranlé le trône britannique :

Cromwcll fut un moment tenté de vendre ce qu'il est aujourd'hui pour l'honneur de porter un cordon emprunté au genou d'une femme. Qu'est-ce donc que les choses les plus graves de l'histoire , foi des autels , sainteté des mœurs , dignité de l'homme, indépendance, civilisation même , si elles doivent passer plus promptement que les statuts de la vanité et les Chartres d'un caprice? L'antiquité ignora les femmes dans les fastes des nations , si ce n'est comme épouses, mères et filles ; elle mêla peu la société à des foiblesses que le christianisme s'efforçoit d'avertir de ses leçons; l'antiquité ignora de même ces domesticités décorées de l'aristocratie du moyen âge , et nous les voyons expirer par le retour des peuples à la liberté.

Edouard a été accusé de n'avoir vaincu Alix que par la violence : quoi qu'il en soit, le comte de Salisbury crut Alix coupable. Clisson et les seigneurs bretons décapités avoient pris des engagemens secrets avec la comtesse de Montfort et le roi d'Angleterre. En témoignage de leur foi , ils avoient envoyés leurs sceaux à Edouard, qui les donna en garde au comte de Salisbury. Le comte , profitant de l'occasion pour se venger du séducteur ou du ravisseur de sa femme , montra les sceaux à Philippe , et Philippe fit trancher la tête aux traîtres.

La preuve la plus frappante de l'infidélité des seigneur bretons, c'est le ressentiment qu'Edouard témoigna de leur supplice. Si Clisson avoit toujours été ferme dans le parti du comte de Blois et de la France , pourquoi Edouard auroit-il été tant ému de sa mort.^ Il écrivit au pape pour s'en plaindre , qualifiant les condamnés de ISobles attachés à sa personne. Il prétendit punir par une guerre inique une sentence arbitraire ; il se déclara le vengeur de ceux dont il n'étoit pas le roi , le réparateur d'un tort dont il n'étoit pas le juge-

SOMMAIRE

Geoffroy d'Harcourt , après une querelle avecle maréclial de Briquebec , passe en Angleterre et fait hommage à Edouard, comme roi de France, des terres que

DE FRANCE

lui, Geoffroy possédoit en Norinamlif. — Poitraitcle Geoffroy d'Harcoiirt, lioinine iiK-iliocrc dans nue liante fortnne. — Pliilippe Irahi de toutes parts devient sombre et cnicl. — Il fait alliance avec le roi de Caslille. — Jean de Hainaut, comte de Bcainnont, lui revient. — Nouveaux impôts ; gabelli'. — Finances sous la troisième race , depuis Iluguis Capet jnstpi'à Philippe de Valois. — iNoms des cliefs de la maltnte conservés par l'histoire avec les noms les plus illustres lie la chevalerie, pour montrer les larmes des peuples derrière la gloire des armes.— Edouard demande des secoin-s pécuniaires à son parlement , ([lii l>'s lui accorde , moyennant (piehiucs concessions; subsides propices à l'Angleterre, et funesles à la France, ipii contribuoient à la liberté d'un [leuple et à l'asservissement de l'autre. — Hostilités en Guicnne. — Prise d'Aiguillon par les Aiiglois. — Gauthier tie Mauny retrouve le tombeau de son père à La Uéole.— Prouesses d'Agos dans le château de cette ville. — Heprise des hostilités en Bretagne. — Quimper est emporté d'assaut.— Le carnage ne cesse (|ue lorsqu'on eut trouvé un enfant à la mamelle qvi Ictoii encore i,a pauore mère morte. — Mort du comte de Montfort. — Portrait de ce seigneur.— Monifort ne mamiua point à la fortune, mais la fortune lui maïupia et sa femme lui ravit la gloire. — Événements de la Flaiidrr.

FRAGMENTS

CHUTE D ARTEVCLLI'.

RTEVELLE, iisédaiisles troubles populaires, las peut-être de ses orgies démocratiques, (}ui n'avoient plus pour lui l'attrait de la nouveauté, n'ayant point agi par la conviction d'une opinion forte , mais par l'entraînement d'une petite jalousie pkbéienne contre linégalilc des rangs, Artevelle ne pensoit plus qu'à mettre à l'abri ses trésors; il auroit pu dire à ses fds ; (I Cet or sent-il le sang ? » comme Yespasien demandoit à ïitus si la pièce de monnoie qu'il lui présentoit senloit l'impôt dont elle étoit provenue. Mais, pour rire en paix des victimes (ju'il avoit faites et du peuple qu'il avoit trompé, il falloit qu'Artevelle cliangeàl de position. Il lui restoit deux partis à prendre : s'emparer du pouvoir suprême , ou descendre de sa puissance tribuuitienne et se perdre dans la foule.

S'emparer du suprême pouvoir demandoit xm génie qu'Artevelle n'avoit pas; se démettre de la puissance tribunitienne, Artevelle ne l'osoit. 11 n'y a pas sûreté à abdiquer le crime ; cette couronne-lù laisse des marques sur le front qui l'a portée ; il en faut subir la terrible légitimité.

Artevelle, ne s'arrètant ni à l'un ni à l'autre parti , eut recours à un expédient qui montroil ce qu'il y avoit de vulgaire dans la nature de cet bomme : après avoir décbaîné la foule , il songea à lui donner un maître , mais non l'ancien prince du pays, qu'il baïssoit et qu'il croyoit avoir trop outragé. Il arrive souvent qu'un despote populaire, après s'être livré aux débauches de la liberté , se retire à l'abri sous le joug d un autre tyran , pourvu que ce tyran soit de son choix , et qu'il ait participé à ses excès : Artevelle jeta les yeux sur Edouard qui avoit trempé tlans tous ses complots , servi et approuvé toutes ses fureurs. Plus il étoit ignoble pour un monarque , selon les idées du temps , d'avoir été l'allié et le courtisan d'un marcliandde bière, plus le monarque devoit entrer dans les projets de ce marcliand. Artevelle machina de faire le jeune prince de Galles duc des Flamands, comme il avoit fait Edouard roi des François.

Pour négocier cette affaire , Edouard débarqua au port de rÉcluse vers le milieu du mois de juin de l'année 1345 ; il menoit avec lui son fils et (jfande foison de barons et de chevaliers. Les députés de Flandres se rendirent de leur côté à l'Écluse avec Artevelle; ils ignoroient ce qu'on devoit traiter dans cette entrevue. On tint conseil à bord du grand vaisseau que montoit le roi d'Angleterre , et qui s'appeloit Catherine. Là Artevelle proposa de déshériter le comte Louis de Flandre et son jeune lils Louis, et de donner le comlé de Flandre sous le nom de duché au prince de Galles, fils d'E. douard.

Il y a dans le cœur de l'homme un fonds de justice qui reparoît toutes les fois que les passions ne sont j)as émues. Dans ce moment les députés de Flandre étoient de sang-froid ; ils s'indignèrent à cette proposition qui blcssoit l'esprit de bonté des uns et le caractère de loyauté des autres. Ils répondirent qu'ils ne pouvoient prendre sur eux une chose ous.si pe-

HISTOIIU:

sciiiie qui , au tentas à venir, pourivii iouilicr à leur pays, et qu'il falloit prendre l'avis des Communes de Flandres; et ils se retirèrent.

Artevelle , se laissant devancer à Gand par les députés , commit une de ces fautes qui décident du sort d'un homme : s'il ei'it parlé le premier, peut-être eût-il entraîné les bourgeois; mais son crédit commençoit à s'affoiblir. Un rival dangereux , Gérard Denis, chef des tisserands , s'élevoit sur les débris de sa fortune. Soit que ce nouveau tribun fût gagné par l'argent de la France , soit qu'il emlirassàt un parti généreux par son pro[)re penchant , soit (ju'il agît par esprit d'opposition à Artevelle , il ne ne manquoit jamais de repousser les propositions de ce dernier. Artevelle sentoit si bien ce que Gérard Denis avoit pour lui de fatal , qu'il éloit résolu de s'en défaire.

Les députés , arrivés à Gand , convoquent le peuple à la place du marché ; ils rendent compte des conférences de l'Écluse. Le peuple , aussi ardent dans le bien que dans le mal , manifeste son mécontentement par ses murmures , alors Gérard Denis prend la j)arole :

« Bonnes gens, nous avons jusqu'ici com- 0 battu pour nos franchises : Artevelle, qui (I s'en disoit le défenseur , vous propose au- II jourd'hui de les trahir. Mais , si nous ne ces- « sons d'estre libres , à l'instant toiU nous ac- <i CHse. Comment nous justifierons-nous? Que " nous reste-l-il de nos sanglantes rebellions ? <i des crimes et des chaisnes ! Cet homme qui <i vous a entraisnés veut vous livrer à l'Angle- <' terre. Prince pour prince , n'en avons-nous Il pas un né de nostre sang, élevé parmi nous , Il que nous connoissons, qui nous connoist, qui Il parle notre langue , pour lequel nous avons Il prié , dont nos enfants savent le nom comme Il celui de leurs voisins , dont les pères vecu- II rent et moururent avec les nostres? Parce Il que nous avons resduil nos anciens comtes à Il estre voyageurs, noslre |)ays sera-t-il une pro- <i priété forfaite , et doit-il demeurer à l'An- <i glois par droit d'aubaine? Ah ! pour Dieu , (I si nous voulons unmaistre , ne soyons pas Il trouvés en telle déloyauté de déshériter nos- <i tre naturel seigneur , pour donner son lit au (I premier compagnon qui le demande. »

A de semblables discours , Denis et ses partisans ajoutent ce qui devoit agir plus immé

diatement sur la foule : de[)uis neuf ans passés qu'Ârtevelle gouvernoit la Flandre , il avoit amassé un trésor , tant des forfaitures et des amendes , que des revenus du domaine ; cet amour de l'argent , passion des âmes commu' nés , le perdit.

Artevelle , en quittant Edouard à l'Ecluse , s'éloit rendu à Bruges , et ensuite à Ypres , qu'il fit entrer dans ses desseins. De là il revint à Gand. En chevauchant par les rues , accompagné tie ses amis et de la garde étrangère qu'Edouard lui avoit donnée , il s'aperçut qu'il se tramoit contre lui quelque chose ; car ceux qui avoient coutume de le saluer lui tournoient le dos et rentroient dans leurs maisons. Le peuj)le murnuu-oit et disoit : « Voyez celui « qui est trop grand maistre , et qui veut or- II donner de la comté de Flandre. » Arrivé à son liôlel, il en fit barricader les portes et les fenêtres ; car l'habitude qu'il avoit du peuple lui fit , aux premiers signes , prévoir la tempête. A peine s'étoit-il renfermé , que tout le quartier se souleva ; la maison du brasseur est entourée et assaillie. Les serviteurs d' Artevelle lui demeurèrent fidèles , ce qui arrive rarement aux malheureux ; ils se défendirent bien , tuèrent et blessèrent plusieurs hommes; mais enfin les portes sont brisées , et la foule se répand dans l'intérieur de l'hôtel , en poussant des hurleuients. Alors Artevelle paroît à une fenêtre , la tête nue , et en posture de suppliant : I' Bonnes gens , (jue vous faut-il? Qui <i vous meut? Pourquoi estes-vous si troublés «sur moi? En quoi puis-je vous avoir cour- (I roucés? 1) — « Où est le trésor de Flandre?» s'écrienl les attroupés. — c Je n'en ai rien pris , (I dit Artevelle. Revenez demain, jevoussatis- (I ferai. » — « Non , non , vous ne nousechap- II perez pas ainsi : vous avez envoyé le trésor <i en Angleterre, et pour cela il vous faut mouci rir. I)

A cette menace , Artevelle joignit les mains et commença à pleurer. « Seigneurs , dit-il , (I je suis ce que vous m'avez fait. Vous me ju- (I rasles jadis que vous me défendriez contre (I tout homme, et maintenant vous prétendez <i me tuer sans raison. Rappelez-vousie temps (I passé ; considérez mes courtoisies. Je vous (I ai gouvernés en si grande paix que vous avez (I eu toutes choses à souhait, bled . avoine , et

Dli FKANGi:.

« toutes autres marchamlises. Vous voulez me « rendre petit guerdon des grands biens que « je vous ai faits. »

Il ne toucha point le peuple par des larmes; c'ttoit le cerf pleurant aux veneurs. La foule cria tout d'une voix : « Descendez , et ne nous <i sermonnez pas de si haut. » Dans ces paroles, Arlevelle ouït son arrêt. 11 ferme la fenêtre et se veut sauver par une porte de derrière pour se réfugier dans une église voisine ; il espéroit trouver un asile aux pieds de celui dont la miséricorde ne se lasse pas comme la pitié des hommes. Mais déjà plus de (pialre cents forcenés remplissoient la maison : Artevelle , tombé au milieu d'eux , est déchiré. Il reçut la mort de la main de Gérard Denis , qui paroissoit agir pour une cause meilleure , et qui ne valoit peut-être pas mieux que lui. Dans une république , le peuple étant législateur , juge et souverain , peut faire la loi, prononcer l'arrêt , et l'exécuter ; le massacre par la démocratie est inique, mais légal : Artevelle avoit consenti à un pareil gouvernement.

Edouard apprit à l'Écluse la fin de celui qui ctoit, selon Froissard , .son grand nmi et i-on rher compère. Il fit voile pour l'Angleterre, menaçant la Flandre , et se déclarant toujours le vengeur de la mort des traîtres. Il n'avoit pas plus d'envie de se brouiller avec les Flamands que les Flamands avec lui. Ils allèrent en députation le trouver à Londres. » Chier sire, lui dirent-ils, vous avez de beonx enfft'/ts, fils et filles. Le prince de Galles ne pevt manquer d'eslre encore un (jrai dseigneur, sans l'héritage de Flandre. Et vous avez une damoiselle à fille moins aisnée, et r.ous un jeune damoisel qne nous nourrissons et gardons, et qui est héritier de Flaidre; si se pourrait encore bien faire nn mariage d'eux deux. » Ces paroles adoucirent la feinte douleur d'Edouard , et Artevelle fut oublié , comme tous ceux dont la renommée n'est fondée ni sur le génie ni sur la vertu.

Jean, duc tic Normandie, fils aîré ilii roi , marclic m Giiienne, et. apri s avoir pris .\ngoulème, vient mettre Iesl(''ge (levant Aiguillon avec plus de cent mille hommes. — R(^'sistaiice des assiégés commandés par le comte Derby.

FRAGMEINTS.

INVASION DE L\ FRANCE PAB EBOLAIID.

j E siège fut fatal ; il déermiua Edouard à passer en France , et priva Piiilippe de cent mille lonunes qui auroient pu se trouver à la bataille de Crécy. Tout se préparoit alors dans les conseils de Dieu. «Mais, dit le grave hislo- " rien qui a le mieux connu nos antiquités , (I les adversités advenues à la France et les " grandes victoires du roi Edouard ne doivent <i persuader la justice de sa (juerelle, mais estre H estimées cbastiment des vices des François. <i La restitution des pertes et conservation de « Testât jusqu'à présent manifestent que ce n'a (I esté ruine. »

Le duc de Normandie avoit fait serment de ne point abandonner le siège d'Aiguillon que la ville ne fût prise, à moins que son père ne le ra])[telàl. 11 lit partir le connétable d'Eu et Tancarviile, pour rendre compte à Philippe de la résistance qu'il éprouvoit. Philippe retint auprès de lui ces deux seigneurs , et fit dire à son fils de continuer le siège jusqu'à ce qu'il obligeât la ville à se rendre par la famine , puisqu'il ne la pouvoit emporter de force.

Cependant le roi d'Angleterre , instruit de ce qui se passoit en Guienne , se préparoit à secourir en personne le comte Derby. Il assembla , dans le port de Soulbampton , mille vaisseaux, quatre mille hommes d'armes, dix mille archers , seize mille hommes d'infanterie

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HISTOIRE

légère , dont dix mille étoient Gallois et six mille Irlandois. Il laissa le gouvernement de l'Angleterre aux archevêques de Cantorbéry et d'York , aux évèques de Lincoln et de Durbam , et aux seigneurs de Percy et de Neville ; il donna la garde particulière de la reine au comte de Kent , son cousin. Le vent étant devenu favorable , Edouard , vers la fin du mois de juin de l'an 1346 , fit voile , avec toute son escadre , pour les côtes de Gascogne.

11 avoit auprès de lui , sur son vaisseau , Geoffroy d'Harcourt et le jeune prince de Galles , qui enlroit dans sa quinzième année. Les autres seigneurs embarqués étoient les comtes d'Hereford , de Nortbampton , d'Arundel, de Cornouailles , de Warwick , de Iluntingdon , de Suffolck et d'Oxford. Parmi les ])arons et chevaliers , on comptoit Jean Lou's et Roger de Beauchamp , Renauld et Cobham , les sires de Mortimer , de Mowbray , de Roos , de Lucy , de Felton , de Bradestan , de Moullon , de Man , de Basset , de Berkley et de Wiliougbby. D'autres combattants , qui devinrent dans la suite célèbres , Jean Chandos , Fitz-Warren , Pierre et James d'Audelay , Roger de Wettevalle , Barthélémy de Burgherst , Richard de Pembridge , étoient aussi à bord de la l\'avée , au simple rang de bacheliers. Il faut encore compter quelques étrangers , Oulphart de Gliistelle du pays de Hainaut , et cinq ou six chevaliers d'Allemagne.

Pendant deux jours , les vaisseaux firent bonne route vers le port qu'ils cherchoient : s'ils eussent entré dans la Gironde , la France étoit sauvée , et la France devoit être perdue. Celui qui commande à la mer fit cesser le vent, par (pii la flotte sembloit être favorisée ; il en envoya un autre qui la refoula violemment sur la Cornouailles ; on jeta l'ancre. Edouard attendit , implora le retour de la première brise . ne se doutant pas que la tempête qui soulevoil alors son pavillon le menoit à la victoire.

Nous avons dit que Geoffroy d'Harcourt étoit embarqué sur la nef royile ; il n'avoit jamais été d'avis d'attaquer la France du côté de la Guienne, trop éloignée du centre de notre empire , et défendue , comme province frontière , par une multitude de châteaux ; quelque chose sembloit avoir fait à ce traître la révélation de la colère du Ciel : rien de plus intelli-

gent que la vengeance et la haine. Quand Harcourt vit la flotte repoussée aux côtes d'Angleterre , il profita de cet accident pour ébranler la résolution d'Edouard. « Sire , lui dit-il , je <i vous ai toujours conseillé et je vous conseille " encore de prendre terre en Normandie. Per- " sonne ne s'opposera à vostre descente. Depuis « longtemps les peuples de ce canton sont sans " armes , et ils n'ont jamais vu la guerre. Toute Il la noblesse de la province est au siège devant (. Aiguillon. Vous trouverez un pays ouvert , (I rempli de grosses a illes non fermées, oii vos « soldats s'enrichiront pour vingt ans. Je vous <i supplie de m'escouter, et je réponds du succès Il sur ma teste. »

L'oreille du roi s'inclina àce conseil. Edouard ordonne de lever l'ancre; lui-même veut servir de pilote; il passe avec son vaisseau à la tête de la flotte , et fait tourner la proue vers les côtes delà Normandie. Des calamités de cent années furent le finit de l'inspiration d'un moment et du changement des vents dans le ciel.

Les François , qui tant de fois portèrent le ravage dans les contrées étrangères , alloient à leur tour sentir l'abomination de la conquête. Depuis l'invasion des Normands , ils n'avoient point vu les ennemis dans le cœur de leur pays ; et voilà qu'après quatre siècles un Normand leur ramenoit la désolation. Les mille vaisseaux aiiglois parurent devant La llogue- Saint-Wast en Cotentin. Couvert de ses armes, entouré de ses chevaliers , Edouard , monté sur son grand vaisseau , qui précédoit tous les autres , déployoit au vent les couleurs de l'Angleterre ; elles étoient blanches alors , et nous portions le rouge. 11 aborde sans obstacle , comme Geoffroy d'Harcourt le lui avoit prédit, au port de La Ilogue, le 12 juillet 1346. Près du cap de ce nom , les François , sous le règne de Louis XIV' , versèrent leur sang pour remettre un monarque anglois sur le trône de ses pères.

La terre de Saint-Sauveur , qui appartenoit à Geoffroy d'Harcourt , s'étendoit jusqu'à La Ilogue. Du bord des vaisseaux anglois , Harcourt découvroit le lieu même de sa naissance , et les rivages remplis des souvenirs de sa jeunesse. En montrant à Edouard le pays qu'il alloit ravager , il pouvoit lui dire : » Voilà la (I tour de l'église où j'ai été baptisé ; voilà le

Dl- FHANCK

« donjon du château où j'ai été nourri : là vos « soldats pourront déshonorer le lit de ma « mère; ici, déterrer les os de mes aïeux. «

Quand Geoffroymit le pied sur la grève, comment put-il voir sans être ému les paysans fuir devant lui dans ces mêmes champs où il avoil passé son enfance, par ces mêmes chemins qui le conduisoient au toit paternel? Un historien représente Rome disant à ManliusCapitolinus: « Manlius, je t'ai regardé conmie le plus cher « de mes lils quand tu renversas les ennemis « du haut du Capitole; mais puisque tu dé- « chires mon sein, va, malheureux, etsoispré- « cipité connue ces Gaulois que lu as vain- « eus ! 1)

La France , percée de coups , les yeux en pleurs, enveloppée dans son manteau déchiré , auroit pu crier à Geoffroy d'Harcourt : « Faux « et traître clievalier, je t attends à Crécy sur le « corps sanglant de ton frère, fidèle à sa patrie ! « En vain tu te repentiras; ton repentir ne " durera pas plus que ton innocence. Traître i( de nouveau , tu mourras foi-mentie, dou- « blement flétri par ton crime et par le pardon « de ton roi. »

La flotte ayant jeté l'ancre, le débarquement se fit sur un rivagedésert, image de ce qu'alloit devenir le sol de notre patrie sous les pas des Anglois. Edouard tomba, dit-on, en mettant le pied sur la grève, comme César en Afrique , comme Guillaume-le-Bàtard en Angleterre.

Le sang lui sortit du nez. Les clievaliers , effrayés du présage , dirent au roi : « Chier " sire, retrayez-vous en vostre nef, et ne venez « mes huy à terre, carvoicy un petit signe pour " vous. » Edouard répondit joyeusement:

« C'est un très-bon signe ; ceste terre me de- « sire. )) Il y a des paroles et des aventures qui sont de tous les conquérants : le même instinct et les mêmes mœurs distinguent les animaux de proie.

A l'endroit du débarquement, le roi d'Angleterre arma chevalier son jeune fils le prince de Gafles : cette terre de France a la propriété de faire des héros, même parmi ses ennemis. Edouard nomma connétable le comte d'Arundel, et maréchaux Geoffroy d'Harcourt et le comte de'Warwick.

Le Cotentin forme une presqu'île : Edouard rangea ses soldats selon la nature du terrain

qu'il avoit à parcourir : divisés en trois corps , deux de ces corps , c'est-à-dire les deux ailes de l'armée commandées par les deux maréchaux, marchoient l'un à droite, l'autre à gauche, au bord de la mer , en balayant les deux rivages de la presqu'île , tandis que le corps de bataille où se trouvoient Edouard , le prince de Galles et le connétable, s'avançoit au centre par le milieu des terres. Chaque soir les deux ailes se replioient et venoient camper sur les flancs de la chevauchée du roi. Le comte d'Huntingdon, demeuré sur la flotte avec six vingts hommes d'armes et quatrecents archers, avoit ordre de suivre rez les côles le mouvement des troupes. Par cette belle disposition militaire, l'armée d'Edouard, se mouvant sur une seule et longue ligne , et embrasant tout devant elle , se dérouloit lentement sur la France comme une mer de feu.

Rien n'échappa, par mer et par terre, aux ravages de ce monarque, qui se disoit roi des François, et qui venoit pour régner sur des François ; par mer, tous les vaisseaux , depuis le plus grand navire jusqu'à la plus petite barque, furent pris et réunis à la flotte angloise ; par terre, toutes les villes et les villages furent saccagés et bridés. Barfleur succomba la première ; et, quoiqu'elle se fût rendue sans coup férir, elle n'en fut pas moins pillée ; elle perdit or, argent et rhers joyaux. Il se trouva si grande foison de richesses, que compagnons n'avoient cure de draps fourré.-; de voir. Les habitants, enlevés de la ville, furent entassés sur la flotte angloise. Cherbourg fut incendié ; le château se défendit; Montebourg, Yalogne, Carentan, furent renversés de fond en comble.

Le corps de bataifle ne faisoil pas moins de mal au milieu du pays. Geoffroy d'Harcourt aUoit en ava>it de la bataille du roi avec cinq cents armures de fer et deux mille archers : et comme il connoissoit bien sa patrie, c'étoit lui qui traçoitle chemin. 11 trouva lepays gras et pluhtureux de toutes choses, les granges pleines de bleds et d'avoines, les maisons pleines de toutes riche ses, riches bourgeois, chars, charrettes , chevaux , pourcea^ix , moutons, bceufs, qu'onnourrissoit dansée pays-lù, et les plus beaux biens du monde. Ceux du payx fuyaient devant les Anglois de tant loin qu'ils en oyaient parler, et laissaient leurs maisons

HISTOIRE

et leurs (jranges (ovles pleines. Ainsi par les Anrjlois esloit arse (brûlé), rohé, (faste et pillé le bon pays de Normandie. Saint-Lô, où il y avoit alors (les manufactures de drap considérables, périt ; et les trois corps de l'armée angloise s'étant réunis, s'avancèrent dans la plaine de Caen. C'est par le récit des malheurs de la France que nous apprenons le curieux détail de sa culture et de son industrie intérieure à cette époque.

On n'avoit point ignoré à Paris l'armement des Auglois, mais on n'avoit pu deviner sur quel point tomberoit l'orage ; on n'eut pas plus tôt appris qu'il éclatoit au cœur du royaume, (|ue Philippe se hâta d'envoyer à Caen le comie <iEu, connétable de France, et le comte de 'J'ancarville , nouvellement arrivés du siège d'Aiguillon. Ils se jetèrent dans la ville accompagnés de quelques hommes d'armes ; ils y trouvèrent Guillaume B rtrand , évèque de Bayeux, qui s'y étoit renfermé avec la noblesse restée au pays. Caen étoii une ville maixhantle et peuplée^ pleine de richesbourgeois, de nobles dames et de belles e(//jses; mais ses murailles étoient ouvertes en plusieurs endroits, et son château , assez fort , ne défendoit la ville que d'un côté. Trois cents Génois, commandés par le seigneur de Wargny, en foi moient toute la garnison. C'étoit déjà un grand progrès en administration que de pouvoir entretenir . comme Philippe le faisoit alors, cent mille hommes en Gascogne ; mais le système des troupes soldées n'étant pas encore établi, le demeurant du royaume se trouvoit sans défense régulière. Le moyen âge, qui n'eut point d'armée permanente, étoit dans l'état le plus favorable à la liberté , et , par le défaut de lumières, ce fut un temps de servitude : quand les lumières s'étenJirent, les soldats arrivèrent.

La flotte angloise étoit parvenue à l'embouchure de l'Orne, petite rivièrequi passe à Caen. Edouard, logé à deux lieues de la ville, s'attendoità trouver quelque résistance. Le comte de Tancarville vouloit, avec raison , qu'on stcontentât de défendre le pont sur l'Orne, le château , le corps de la ville, et qu'on abandonnât les faubourgs ; les bourgeois dirent qu'ils se senioient assez forts pour combattre le roi d'Angleterre en rase campagne. Le

connétable appuya cette bravade ; et , par tout ce qui suivit , il se fit accuser d'incapacité, de lâcheté ou de trahison. Il avoit jadis reçu des grâces et des présents d'Edouard ; pendant sa captivité en Angleterre , les caresses de ce prince achevèrent de le rendre suspect . Il faut des succès sur le trône, et Philippe ne connoissoit que des revers : le malheur délie les hommes du serment de fidélité.

Edouard, au soleil levant, prêt à exterminer une cité , entendit la messe ; peu de temps après, en violant les tombeaux et en massacrant les peuples, il fit faire un magnifique service aux gentilshommes normands décapités pour la félonie de Geoffroy d'Harcourt.

Cependant les bourgeois de Caen , rangés en bataille , ne tinrent pas ce qu'ils avoient prorais. Aussitôt qu'ils virent approcher les bannières des Anglois, et qu'ils entendirent siffler les flèches , ils fuirent. Les ennemis entrèrent pèle-mèle avec eux dans la ville; car la rivière étoit si basse, qu'on la passoit partout à gué. Le connétable se retira à saureté avec le comte de Tancarville, sous une porte à l'entrée du pont, devant l'église Saint-Pierre. Quelques chevaliers et écuyers se réfugièrent dans le château. Le connétable , monté aux créneaux, aperçut, en regardant le long de la grande rue, les archers anglois tuant les habitants et n'eu recevant aucun à merci. Parmi ces soldats il reconnut un chevalier borgne , Thomas Holland, avec lequel il avoit autrefoiscontracté amitié dans les guerres de Prusse et de Grenade. Il l'appela , et se rendit à lui avec le comte de Tancarville et une vingtaine de chevaliers.

Les habitants, voyant qu'on ne leur faisoit aucun quartier , se barricadèrent et commencèrent à se défendre ; ils jetoient par les fenêtres et du haut des toits, sur les Anglois, des meubles, des briques et des pierres. Les Anglois enfonçoient les portes , se frayoient un chemin avec le fer et le feu , violoient les femmes au milieu des flammes , et massacroient tout, sans distinction d'âge, de sexe et de condition. Chaque maison étoit l'occasion d'un siège où se répétoient les horreurs accomplies dans une ville prise d'assaut. Plus de cinq cents Anglois avoient péri dans ce tumulte. Edouard, devenu furieux, ordonne qu'on passe tous les François

DE FRANCE

au fil de Tépée, el qu'un vaste incendie couronne l'œuvre. Geoffroy d'Harcourt se trouvoil présent lorsque cet ordre fut donné ; pour la première fois, il sentit quelque remords : il représenta au monarque étranger qu'il lui re>toit encore un grand pays à traverser , et Philippe à combattre; qu'il lui importoit de ménager ses soldats; que les bourgeois de Caen, poussés au désespoir, vendroient chèrement leur vie; que si , au contraire , on usoit de miséricorde , ilsechargeoit, lui, d'Harcourt, de réduire la ville en peu d'heures.

Ce conseil , auquel Edouard obtempéra , en épargnant quelques maux particuliers , fit un mal général à la France. Au commencement d'ime invasion, un exemple de dévouement enflamme les cœurs, les fait palpiter de vertu et de gloire, inspire cet enthousiasme qui rend ime nation invincible : les trois cents Spartiates sauvèrent la Grèce aux Thermopyles. Harcourt chevaucha de rue en rue , commandant, de par le roi d'Angleterre, que nul, sous peine de la hurt , ne fût assez hardi pour mettre le feu aux maisons , violer les femmes , tuer les hommes qui ne feroient pas de résistance. Les Ijourgeois cessèrent aussitôt le combat et ouvrirent leurs portes. Alors commença une espèce de pillage régulier qui dura trois jours. Edouard .«;e réserva sur la part du butin les joyaux , la vaisselle d'argent , la soie , les toiles et les draps. 11 acheta de Thomas de Holland , j)our la somme de vingt mille nobles , le connétable et le comte de Tancarville. Ces deux seigneurs furent embarqués sur le grand vaisseau de la flotte angloise avec soixante chevaliers prisonniers et trois cents bourgeois , dont on espéroit tirer rançon quoiqu'ils eussent déjà tout perdu. Le vaisseau porta à Londres les captifs et les dépouilles les plus précieuses. C'étoit une amorce au reste des Anglois pour accourir au sac de la France.

Caen reiifermoit le tombeau de Guillaumele-Bàtard ; le sol où ce tombeau se trouvoil piacéavoit été jadis disputé aux os de ce prince par un bourgeois nommé Ascelin, leijuel disoit (lue ce sol, propriété de son père, lui avoitété ravi, contre toute jiistce, par Guillaume vivant. Les enfants des compagnons que Guillaume avoit menés à la conquête de l'Angleterre revenoient conquérir el profaner ses cendres.

Deux cardinaux légats, qu'Edouard ne voulut point écouter, furent témoins de la ruine de Caen. On a déjà remarqué, et l'on fera remarquer encore, les efforts du saint-siégepour arrêter l'effusion du sang dans ces guerres cruelles. Rien n'éloit plus touchant de voir des iiommes de miséricorde suivant partout des liommes de sang , essayant de faire tomber les armes de leurs mains, suppliant avant le combat, pleurant après la victoire, toujours rebutés, jamais las, colombes de paix errant de champ de bataille en champ de bataille avec le» vautours.

Philippe rassembloil à Saint -Denis une armée. Les princes ses vassaux, ses alliés ou ses amis, se hàtoient de se réunir à lui. Le comtedeBeaumont, Jean de Hainaut, depuis peu réconcilié à la France , accourut avec un grand nombre de chevaliers ; le duc de Lorraine amena trois cents lances ; les comtes de Savoie, de Salbruges, de Flandre, deNamur, de Blois, toute la noblesse qui ne se trouvoil pas au siège d'Aigui'lon, se rendirent à Saint-Denis. Jean, roi de Bohême, étoit alors dans ses états : soii fils Charles venoit d'être élu empereur ; l'ancien empereur excommunié, Louis de Bavière, inquiétoit le nouvel empereur ; le roi de Bohème avoit perdu la vue ; tant de raisons paroissoienl le devoir retenir en Allemagne; mais quand il reçut les courriers de Philippe, ses ministres le voulurent en vain arrêter. Ce vieux monarque, qui e>t devenu le modèle de la loyauté, dit à se> barons : » Ah, ah .' quoi- (' que aveugle , je n'ay mie oublié les chemins « de France. Je veux aller défendre mes chiers « amis el les enfants de ma fille , que les An- « gleches veuillent rober. » Jean partit en effet avec son fils Charles, el vint trouver Philippe.

Edouard avoit quitté Caen. Les seuls titres des chapitres de nos chroniques donnent une idée de sa marche, des maux que les Anglais firent en yormandie, comment telle ville fut pillée, comment toutlepays fut arse, exilé et robe. Il prit d'abord la route d'Évreux ; mais cette ville étant fermée , il ne l'attaqua pas. Il em. porta et incendia Louviers, déjà connue par ses manufactures de draps ; de là il s'avança vers Rouen ; les comtes d'Évreux el d'Harcourt y commandoient : Geoffroy d'Harcourt

HISTOIRE

put voir floller sur les inurs de Rouen la bannière de son frère.

Philippe avoit fait rompre tous les ponts de la Seine depuis Paris jusqu'à R.ouen; lui-même, descen<iu de Paris avec son armée , se trouvoit à Rouen à Tinstant où les Anglois se présentèrent de l'autre côté de la Seine. Edouard passa sans insulter la ville dont la rivière le séparoit ; il épioit l'occasion d'entrer en Picardie pour se retirer dans le Ponthieu, qui hiiappartenoit. Il remonta la Seine, continuant ses ravages; Philippe marchoit sur le bord opposé, réglant ses mouvements sur ceux des ennemis : onlessuivoit à li trace du sang et à la clarté des embrasements. Ils brûlèrent Pontde-l' Arche, Vernon , Mantes et le faubourg de iMeulan ; des fourra^eurs pénétrèrent dans le pays chartrain. L'armée angloise parvint ainsi jusqu'ù Poissy, dont le pont avoit été détruit ; malheureusement il en rest oit encore les piles et les attaches , ce qui facilita son rétablissement : Philippe arriva à Paris en même temps (ju'Édouard à Poissy. La civilisation des temps modernes a fait cesser ces désastres à plaisir de l'ancienne guerre ; mais les Barbares euxmêmes avoient rarement mené une invasion avec une aussi complète absence d'humanité que cette course sanglante d'Edouard.

Des partis anglois se répandirent dans les environs de Poi^^sy. Le château de Saint- Germain-en-Laye , Nanterre , Ruel , Saint-Cloud, Neuilly, furent réduits en cendres. La nuit, à Paris, on apercevoit dans le ciel la réverbération des flammes ; et le jour, du haut des tours de Notre-Dame , on découvroit les villages aux grosses fumées qui s'en élevoient. Depuis la descente des premiers Normands , un tel péril n'avoit point approché des Parisiens; comme les citoyens de Lacédémone avant le temps d'Épaminondas, leurs femmes n'avoient jiointvu les feux d'un camp ennemi. Aujourd'hui Paris a reçu l'étranger, et Sparte sort de ses ruines.

Philippe voulut s'aller mettre à la tête de son armée à Saint-Denis. La foule se jeta à ses pieds. " Haa! sire et nolle roi , que voulez-vous faire ? " Vous voulez laisser la noble ciiè de Paris. « Les ennemis sont à deux lieues près : tantost « seront en cette ville. Quand vous en serez " parti , nous n'aurons personne qiii nous de-

<i fende contre eux. » Le roi répondit : « Bonues « ge/is, ne craignez pas les Anglois : ils ne « vous approcheront pas de plus près. Je vais « à Saint-Denys devers mes gensdarmes , car Il je veux chevaucher contre les Anglois et les (I combattre. »

Ces paroles calmèrent peu les esprits : les frayeurs du peuple sont presque toujours mêlées de sédition et de folie; d'un côté on ne vouloit pas que le roi s'éloignât, parce que Paris étoit sans défense ; de l'autre , on se refusoit aux mesures nécessaires pour mettre la ville à l'abri d'un coup de main. Paris n'étoit point encore entouré de remparts , ou ceux qu'avoit élevés Philippe-Auguste n'existoient plus : le roi ordonna de faire des retranchements. Il falloit abattre quelques maisons ; les propriétaires s'y opposèrent : remarquez cette force de la liberté civile, dans un temps où la liberté politique n'étoit rien. Le peuple prend le parti des propriétaires -, le roi de Bohême accourt avec cinq cents chevaux pour calmer la sédition : on n'y parvient qu'en abandonnant l'ouvrage.

A ces émeutes , aux mutineries des hommes qui , n'ayant rien à perdre , se réjouissent des calamités publiques , se mêloient d'autres troubles et d'autres confusions : tout étoit plein de traîtres payés du prix des rapines d'Edouard ; ces traîtres s'augmentoient du troupeau des foibles , de ces gens sans cœur et sans caractère , alliés naturels des méchants , sorte de traîtres que font la peur et l'adversité. Plusieurs commençoient à croire f[ue le roi d'Angleterre avoit des droits au trône de France , puisqu'il étoit victorieux.

L'intérêt étoit puissant, et grand le spectacle : Edouard à Poissy , au berceau de saint Louis ; Philippe à Saint-Denis , au tombeau du même roi; tous deux prêts à s'élancer de ces barrières pour se disputer le sceptre du monarque qui avoit emporté sa couronne dans le ciel.

A en juger par les apparences , le bon droit alloit triompher. Tant qu'Edouard n'avoit trouvé aucun obstacle , il s'étoit avancé en abîmant le pays ; mais il lui fallut songer à la retraite aussitôt que Philippe parut ; de même que le loup , dit Mézeray , après avoir fait un grand carnage dans une bergerie , entendant aboyer les mâtins , ne tâche qu'à se retirer dans

DE FIIA^JGK

le bois. La relraile n'éloil pas facile. Edouard n'auroit osé se jeter sur une ville comme Paris, appuyée d'une armée de cent mille hommes, lletourner en arrière? il eût été aussitôt poursuivi sur un sol mis à nu. Tenir au premier projet de se cantonner dans le Ponthieu ? la Seine , dont les ponts éloient rompus , barroit le chemin au prince anglois; et même, ([uand il Tauroit passée , il se trouveroit renfermé entre les eaux de cette rivière , celles de l'Oise , le cours de la Somme et l'armée françoise à Saint-Denis. C'étoit pourtant le seul plan qui présentât quelque chance de succès

Il y avoit quatre jours qu'Edouard préparoit en secret les matériaux nécessaires au rétablissement du Pont de Poissy ; il répandoitle bruit que , ne pouvant traverser la Seine dans l'endroit où il cantonnoit , il tenteroit le passage au-dessus de Paris. Le jour de l'Assomption , il chôma , à l'abbaye des Dames , la fête de la Vierge ; il affecta de donner un grand repas ; il y présida vêtu d'un habit sans manches , de drap d'écai'late fourré d'hermine , comme auroit pu faire saint Louis tranquille au sein de son royaume et au lieu de sa naissance : ses troupes avoient reçu l'ordre de se mettre en mouvement pour tourner Paris. Trompé par cette disposition et ces faux rapports , Philippe étoit venu camper au pont d'Antony , afin de couper le chemin aux ennemis. Il n'eut pas plus tôt quitté Saint-Denis, qu'Edouard, exécutant une contre-marche , revint passer la Seine à Poissy, sur le pont qui avoit été rétabli avec une diligence merveilleuse. L'avant-garde des Anglois, sous le commandement de Geoffroy d'Harcourt , étoit à peine de l'autre côté de la Seine qu'elle rencontra les milices d'Amiens , conduites par quatre chevaliers de Picardie : Ilarcourt attaqua ces communes qui se défendirent vaillamment ; mais elles furent défaites , et leurs bagages pris ; douze cents bonnes gens demeurèrent sur la place après avoir affronté les premiers les destructeurs de leur pays. Telles étoient ces communes qui formoient le fond de la véritable nation françoise , et dont notre ancienne histoire , à sa honte éternelle , ne parla jamais que pour les traiter de ribaudaiUesei de pèdailles... Ces nobles si hautains étoient-ils plus braves sous leurs corsets et leurs casques de fer , à l'épreuve de la flèche et de la

lance , que ces paysans armés d'un bâton ou d'un fauchar , exposés demi-nus à la charge de ces centaures de bronze? Le moment n'étoit pas loin où la poudre allumée à Crécy alloit égaliser les périls, niveler les rangs sur le champ de bataille, et permettre enfin à la gloire d'inscrire le peuple françois dans ses propres fastes.

Philippe n'apprit qu'au bout de deux jours la levée des tentes angloises : bien qu'il eût en tète un général plus habile que lui , il avoit un grand courage et ne manquoit point de capacité dans la guerre; on ne peut attribuer une partie de ses incroyables fautes et du succès de ses ennemis qu'à ce vertige d'infidélité qui avoit saisi une partie de ses sujets : tant il est vrai que la loi salique n'étoit pas encore évidente à tous les esprits. Il reconnut alors , dit un historien , qu'il étoit environné de traîtres , lesquels le trompoient par de faux rapports , et donnoient avis aux Anglois de toutes ses démarches. Désespéré d'avoir laissé échapper sa proie , il se mit à sa poursuite. Il envoya offrir la bataille à Edouard ou dans la plaine de Vaugirard , s'il y vouloit venir , ou entre Pontoise et Franconville , s'il se vouloit arrêter et l'attendre. Edouard fit répondre qu'il n'avoit point de conseil à prendre d'un ennemi : il continua sa route.

Arrivé aux champs de Beauvais , il les faucha comme le reste , passa sous les murs de Beauvais , dont il brûla et pilla les faubourgs ; la ville fut courageusement défendue par l'évèque. L'abbaye de Saint-Lucien, fondée par Khildéric , étoit , après Saint- Germain-des- Prés, le plus ancien édifice religieux de la France ; Edouard y prit ses quartiers : comme il s'en éloignoit le lendemain , il vit , en regardant derrière lui , les flammes s'élever des tourelles de ses hôtes ; il fit pendre quelques-uns des incendiaires. Il s'étoit ravisé par politique , et avoit commandé de respecter les églises ; ordres dérisoires (pii ne trompèrent point le ciel , et ((ue n'écouta point le soldat.

Ainsi périssoient la patrie , ses cités , ses hameaux , les temples de sa religion , les monuments de ses rois. Crécy alloit couronner tant de désastres , et terminer la marche triomphale d'Edouard au travers des ruines.

De l'abbaye de Saint-Lucien il vint loger à

HISTOIRE

Milly , de Milly à Grand- Villiers ; il défila devant Dargies, brûla le château et fourragea le pays d'alentour. La ville de Poix fut trouvée sans défense ; il n'étoit demeuré dans ses deux châteaux que deux belles damoiselleSy filles du seigneur de Poix : elles auroient été déshonorées sans le sire de Basset et Jean Chandos , qui les menèrent au roi d'Angleterre. Les bourgeois de Poix se rachetèrent du pillage pour une somme considérable ; mais le lendemain il s'éleva des contestations qui furent suivies du massacre général des habitants. Enfin Edouard vint canijter à Airaines , et il envoya ses maréchaux chercher un passage sur la Somme.

Là auroient dû finir ses succès et commencer ses expiations : Philippe, accouru àmarches forcées , étoit prêt à paroitre à la tète de cent mille honunes , animés , comme leur roi, de la plus juste vengeance.

Les Anglois n'avoient guère plus de trente mille combattants ; ils étoient fatigués d'une longue route , et embarrassés de leur butin : traqués entre la mer , l'armée francoise et la rivière de Somme, dont les ponts étoient rompus ou gardés , ils croyoient toucher au moment de leur perte. Les maréchaux anglois avoient en vain tenté de forcer le pont de Remy, celui de Long en Ponthieu , et celui de Péquigny. rs 'ayant pu découvrir aucun passage sur la Somme, ils vinrent rendre compte à Edouard de leurs inutiles recherches. Philippe dans ce moment entroit ù Amiens.

Le roi d'Angleterre , se repentant de ses triomphes, envoya proposer une suspension d'armes ; il offroit de rendre ce qu'il avoit pris ; mais pouvoit-il rendre la vie aux laboureurs , aux bourgeois paisibles , aux familles innocentes immolées à son ambition? Tant de calamités devoient-elles être regardées comme jeux de rois, qui ne laissent plus de traces quand il plaît à ces rois de les interrompre? Chef et père de la patrie , le monarque , plein de douleur et de ressentiment , refusa tout. Un historien dit que Philippe , en n'acceptant pas les propositions d'Edouard, devint injuste, et se rendit coupable des malheurs de la France : c'est abuser de l'esprit philosophique , et juger de l'événement par le succès. Philippe devoit obtenir pour ses peuples une réparation

solennelle; il de voit essayer de donner aux étrangers une leçon durable , en leur apprenant quel seroit leur sort s'il leur prenoit jamais envie de renouveler ces incursions de brigands. Ln ennemi d'aussi mauvaise foi qu'Edouard n'auroit pas plus tôt échappé au péril , qu'il eut recommencé ses ravages. Mais la bataille de Crécy fut malheureuse. La fortune ne suit pas toujours la justice; les droits de la seconde ne sont pas moins réels , quoique abandonnée de la première.

Or, le roi d'Angleterre , dit Frois'iarà, estait moult pensif à Airaines. Si ouist messe avant le soleil levant, h.irs fit sonner ses trompettes de delogement. Il traversa le pays de Yimeu, et s'approcha d'Abbeville. Il brûla un gros village aux environs, et vint gîter à l'hôpital d'Oisemont. Philippe, parti d'Amiens, étoil à une heure de l'après-midi , à Airaines. Il y trouva des pourveances de chair en hastées , pain et pastes en foi(r, vin en tonneaux et en barils , et moult de tables mises que les Anglois avoient laissées. Les deux maréchaux d'Edouard, descendus le long de la Somme jusqu'à Saint- Valéry , toujours pour s'enquérir d'un passage, revinrent le soir dire à leur maître qu'ils n'avoient pas été plus heureux qu'auparavant. Si Philippe avoit eu seulement l'avance de quelques heures , ou si le gué de Blanque-Tafjue eût été mieux gardé , c'en étoit fait des Anglois.

Ce monarque et cette armée, qui avoient causé tant d'épouvante, ressentoient à leur tour la terreur ([u'ils avoient inspirée. Perdu de réputation comme général, méprisé comme roi , abhorré comme homme , Edouard alloit finir de la fin d'un aventurier et d'un incendiaire. La défaite en faisoit un chef sans mérite , sans prévoyance, sans courage ; le triomphe en fit un capitaine illustre : le succès semble être le génie ; un moment sépare la honte de la gloire.

Tl étoit nuit; personne, dans le camp anglois, ne dormoit : ceux-ci regrettoient le butin qu'ils aUoient perdre; ceux-là pleuroient leurs femmes , leurs enfants, leur patrie. Les soldats qui avoient explore ^ rivière en faisoient des récits effrayants ; d'autres croyoient entendre déjà les clameurs de l'armée francoise , laquelle s'étoil promis de ne faire aucun

DE FRA^CE

quarlier à l'emieini ; serment que Philippe avoil prononcé dans la colère, et qu'il eût rétracté dans la victoire.

Les cliefs n'étoieni pas en de moindres alarmes : acculé à la mer , et retiré sous sa tente comme une bête noire dans sa baui^e, Edouard rouloit en silence autour de lui des regards sombres qui s'attendrissoienl en tombant sur son fils : ce prince adolescent, destiné à devenir le modèle de la chevalerie, étoit, sans le savoir, à la veille de sa renommée, et déjà comme tout brillant de l'aurore de cette gloire qui s'alloit lever pour lui. Son armure noire, donnant une bonne grâce particulière à sa haute taille et à sa jeunesse , relevoit encore la blancheur de son teint ; car il étoit grand et |)âle, tel qu'on a représenté depuis le capitaine iJayard ; mais il fut plus beau .

Edouard , pour prendre une dernière résolution , assemble aux tlambeaux son conseil : inspiré par la mauvaise fortune de la France , il fait amener devant lui les prisonniers du pays de Vimeu et de Ponthieu ; il s'informe s'ils ne connoîlroient point un gué au-dessous d'Abbeville, promettant à quiconque indiqueroit ce gué la liberté et celle des vingt autres captifs. Parmi ces malheureux se trouvoit un valet appelé Gobin Agace ; Thistoire a retenu son nom ignoble, comme celui d'un de ces hommes de perdition que la Providence emploie lors- (ju'elle veut châtier les empires.

Ce valet déclara qu'il existoit un gué où douze soudoyers pouvoient passer de front à plusieurs endroits, deux fois par jour, amer basse. Le fond de ce gué éloit composé d'un gravier blanc et dur, d'où lui était venu le nom de Blanque-Taque , ou de Blanche-Tache, ou de Blanche-Cayeux. Le valet ajouta qu'on le pouvoit traverser avec des chariots, et que les hommes n'y avoient de l'eau que jusqu'au genou. I' Compains! s'écria Edouard trans- « porté de joie, si je treuve vrai ce que tu di.ç, H je te quitterai ta prison à toi et à tous tes Il compngnous, et je te baillerai cent escus no- « blés, n Et Gobin-Agace lui répondit : « .Sire, « oijle en péril de ma teste, n

Aussitôt Edouard ordonne à ses capitaines lie se tenir prêts. A minuit la trompette sonne ; sommiers sont troussés^ diars chnKjés; on prend les armes. Au point du jour les Anglois

quittent Oisemont et commencent à défiler : Gobin-Agace servoil de guide ; llarcourt étoit à l'avant-garde : deux François marclioient à la tête de la fuite de nos ennemis. Le soleil se levoit lorsqu'on atteignit le gué. Si la joie des Anglois avoil été grande quand ils s'étoient llattés de franchir la Somme, ils retombèrent dans le désespoir en arrivant sur ses bords : la mer étoit haute; le flux couloit à pleines rives. De l'autre côté du lleuve on apercevoit douze mille François rangés en bataille, et commandés par ce brave Godemar du Fay qui avoit si vaillamment défendu Tournay. Pliilippe , prévoyant que l'ennemi découvriroit le gué de Blanche- Taque , avoit détaché de son armée mille hommes d'armes et six mille archers génois. Ce corps, auquel se réunii-ent les communes d'Abbeville, passa la Somme à Saint-Seigneur, et descendit à Blanclie-ïache.

Quatre longues heures s'écoulèrent avant (jue le gué devînt praticable. Le monarque anglois donne alors le signal, commande aux deux maréchaux Warwick et d'Harcourt de traverser la Somme, hauiiiere au vent, au num de Dieu tt de saint Georges , les plus bachelereux et les mieux montes devant. Edouard , suivi du prince de Galles , se jette dans l'eau l'épée à la main. Les chevaliers françois , au bord opposé , baissent la lance , viennent à la rencontre, et reçoivent chaudement l'ennemi. Un combat s'engage dans le lit même de la rivière. Le péril des Anglois étoit imminent : ils n'avoient plus que deux heures pour accomplir le passage de leurs troupes , chariots et bagages ; le flux revenant les eût engloutis. Sur la rive qu'ils quittoient, on comniençoit à apercevoir les coureurs de l'armée de Philippe. La nécessité double les forces et le coiu'age des ennemis ; leurs archers chassent à coups de flèches les archers génois qui longeoient la rive droite de la Somme, llarcourt et Warwick atteignent le bord avec quekpies escadrons, chargent les François , les culbutent, gagnent un terrain où se forme derrière eux l'armée d'Edouard à mesure qu'elle sort de l'eau. Alors les mihces commandées par du Fay prennent la fuite , et lui-même est obligé de se retirer.

A peine l'ennemi éloit-il passé, que l'avantgarde de notre armée entra au campement abandonné des Anglois; elle s'empara des

IIISTOIRI':

chariots, et prit trois ou quatre cents traînards. On auroit pu exercer des représailles sur ces brûleurs de chaumières, on leur accorda la vie. Piiilippe arrive, voit Edouard de l'autre côté de la Somme et le veut suivre ; mais , déjà montante , la marée noyoit le gué ; il fallut perdre un jour pour rétrograder et traverser la rivière à Abbeville. Edouard effectua le passage le 24 d'août 1346, jour de Saint-Barthélémy.

Tel est le récit que Froissard , et plusieurs auteurs après lui , font de la rencontre de Blanche-Tache ; mais le continuateur de Nangis et l'auteur anonyme de la chronique de Flandre afiirment que Godemar du Fay se relira sans combattre. Mézeray ajoute qu'il étoit parent de Geoffroy d'Harcourt, et qu'il se vendit à Edouard ; il est certain que Philippe voulut dans la suite le faire pendre comme traître. Mais la colère du roi, excitée par le malheur, et le témoignage de deux historiens qui adoptent tous les bruits populaires, ne suffisent pas pour détruire le récit circonstancié de Froissard , pour déshonorer la mémoire d'un vieux capitaine qui avoit donné tant de preuves de courage et de fidélité. Phili(ipe avoit cent mille combattants ; si , au lieu de douze mille hommes , il en eût envoyé trente mille au gué de Blanche-Taque , nombre égal à celui de l'armée d'Edouard, il est probable que les Anglois étoient perdus.

Edouard, ayant passé le gué, rendit grâces à Dieu, fit appeler Gobin-Agace, le délivra avec tous ses compagnons, lui donna les cent nobles promis et un roussin.

L'ennemi alloit entrer dans des plaines ouvertes où les François ne manqueroient pas de latteindre ; il ne pouvoit vivre que de pillage, et ce pillage retardoit sa marche. Si Edouard pressoit sa retraite avec une armée harassée , devant des troupes fraîches et supérieures en nombre, cette retraite ne tarderoit pas à devenir une fuite ; il savoit que les communes de Flandre lui envoyoient un secours de trente mille hommes. Ces diverses considérations le déterminèrent à ne rien précipiter , à choisir seulement de fortes positions pour se mettre à l'abri de Philippe, ou le combattre avec avantage.

Dans cette résolution, qui annonroit les

vues et les talents d'un capitaine, il désigna à son premier campement une hauteur qui domine Crécy, village à jamais fameux, au bord de la petite rivière de Maye. Le comté de Pontliieu avoit été donné en dot à Isabelle, lille de Philippe-le-Bel et mère d'Edouard. Le roi d'Angleterre prit à bon augure de se défendre, s'il étoit attaqué, sur une terre maternelle qui sembloit devoir l'aimer. Les hommes se trouvent plus forts quand ils peuvent s'autoriser de quelque chose qui ressemble à la justice.

Philippe, quicraignoitdevoir encore échapper l'ennemi , ne fit prendre aucun repos à ses troupes ; elles défilèrent sur le pont d' Abbeville. Logé à l'abbaye de Saint-Pierre de cette ville , le roi donna à souper aux princes , dont la plupart firent alors ce que les martyres chrétiens appeloient le repas libre, le dernier repas avant d'aller mourir. Le 23 août i34G , au lever de l'aurore , l'armée françoise tout entière avoit passé la Somme. A sa tète étoient quatre rois, Philippe-le-Fortuné, roi de France; Jean-l'Aveugle, roi de Bohème ; Charles , son fils, élu empereur , dit roi des Romains , et le roi détrôné de Majorque. On y voyoit encore le comte d'Alençon, frère du roi, qui fut cause de la perte de la bataille ; le comte de Blois , son neveu ; Louis , comte de Flandre , et son jeune fils ; les comtes de Sancerre, d'Auxerre ; Jean de Hainaut , comte de Beaumont ; les ducs de Lorraine et de Savoie , toute la noblesse qui n'étoit pas au siège d'Aiguillon, et parmi les écuyers et chevaliers , Har court , frère aîné de Geoffroy d'Harcourt.

Trompé par un faux rapport en sortant d' Abbeville , Philippe crut que les Anglois avoient abandonné Crécy : il avoit déjà fait deux lieues sur une route opposée , lorsqu'il apprit qu'Edouard gardoit ses premières positions. Il fallut faire halte , changer de chemin, et renvoyer reconnoître l'ennemi. Miles Desnoyers , porte oritlainme , les seigneurs de Beaujeu, d'Aubigny et de Basèle, dit le Moine, furent chargés de cette mission.

L'armée angloise , divisée en trois corps , couvroit la colline de Crécy ; au sommet de cette colline étoit un bois ([u'Édouard avoit fait environner d'un fossé, et dans lequel on avoit enfermé les bagages et les chevaux ; Edouard avoit mis à pied les hommes d'armes , excepté

DE FRANCE

quelque douzecentschevaliersjetés sur lesdeux ailes de l'infanterie. Le bois formoit un dernier retranchement, lequel n'eût pourtant servi que d'abattoir , et non d'abri , aux soudoyers qui s'y seroient retirés , en cas de défaite. La gauche des Anglois étoit couverte par la forêt de Crécy, la droite par le villa 'J:e de ce nom , des ouvrages de terre et des arbres gisants : leur front demeuroit libre , mais étroit , de sorte (lue l'armée assaillante y devoit perdre l'avantage du nombre.

Les trois corps échelonnés dessinoient trois croissants parallèles sur la colline ; chacun de ces corps étoit subdivisé en trois lignes : la première , d'archers ; la seconde, d'infanterie galloise et irlandoise ; la troisième , d'hoimnes d'armes ou de cavalerie à pied.

Le premier corps , servant d'avant-garde presque au bas de la colline , comptoit huit cents hommes d'armes, un tiers d'infanterie et deux mille archers ; il étoit commandé par le f»rince de Galles , ayant auprès de lui Geoffroy d'Harcourt, les comtes de Warwick et de Kenfort, Chandos, le sire de Man, et toute la fleur de la chevalerie.

Le deuxième corps , placé au-dessus du premier , étoit fort de huit cents hommes d'armes et de douze cents archers : il avoit pour chefs les comtes de Northampton et d'A.rundel.

Le troisième corps couronnoit la colline, sous le commandement immédiat d'Edouard ; il se composoit de sept cents hommes d'armes et deux raille archers. C'étoit peut-être au centre de ce corps qu'étoient cachées des machines inconnues.

Ainsi , pour remporter la victoire , Philippe se voyoit forcé de percer , en gravissant une pente, neuf lignes formidables.

Le soir, veille de la bataille , Edouard donna un grand souper à ses comtes et barons : lors- (jue ceux-ci se furent retirés, il entra dans son oratoire dressé sous une tente, et resta seul à genoux devant l'autel jusqu'à minuit. Sa prière faite, il se jeta sur une peau de brebis , et se releva le 2G à la pointe du jour : il entendit la messe et communia avec le prince de Galles. Ea plupart de ses gens se confessèrent et se mirent en état de paroître devant Dieu : Philippe en avoit fait autant à l'abbaye de Saint-Pierre,

à Abbeville. En ce temps-là, la prière prononcée sous le casque n'étoit point réputée foiblesse , car le chevalier qui élevoit son épée vers le ciel demandoit la victoire et non la vie.

Oraison faite et messe ouïe , les trois corps reprirent leurs places les uns au-dessus des autres, ainsi qu'il a été dit, chaque chevalier sous sa bannière , formant sur la colline un spectacle magnifique. Edouard, monté sur un petit palefroi , un bâton blanc à la main , adexiré de ses maréchaux, alla tout le pas de rang en rang, admonestant comtes, barons , chevaliers, es<xiyers^ soudoyers, à garder leur honneur et à bien faire la hesocjne, et disait ces langages en riant si doucement de si liée (joyeuse) chère , que les plus timides étoient rassurés en le regardant. Quand il eut ainsi visité les trois batailles, il se retira à l'iieure de haute tierce (environ midi) à celle qu'il commandoit en personne, et d'où il pourroit voir tous les événements du combat. L'armée but et mangea par ordre des maréchaux, après quoi les soldats s'assirent à terre sans quitter leurs rangs, bacinets et arcs devant eux, attendant l'ennemi.

Le porte-oritlamme , Miles Desnoyers , les seigneurs de Beau jeu, d'Aubigny et deBasèle, envoyés par Philippe à la découverte , trouvèrent les ennemis assis de la sorte, comme des moissonneurs prêts à couper un champ de blé sur une colline ; les Anglois aperçurent les chevaliers françois , et les laissèrent tout examiner à loisir : cette supériorité de sang-froid et de confiance annonçoit déjà de quel côté passeroit la fortune. Edouard avoit surtout défendu, sous quelque prétexte que ce fût, de rompre les files. Il comptoit avec raison sur la bouillante ardeur de nos soldats; on avoit déjà appris à nous vaincre par l'excès de notre courage.

Le tumulte et la confusion de notre armée formoient un triste contraste avec le calme et la régularité de l'armée ennemie; nous avions mille intrépides capitaines, pas un général. Dès les premiers mouvements on n'avoit point été d'accord sur l'ordre à tenir. Les arbalétriers génois étoient derrière la cavalerie , à la (pieue de la colonne : le roi de Bohême représenta qu'on faisoit trop peu de cas de ces étrangers ; qu'il connoissoit leur valeur, et qu'eux

cr,î

HISTOIRE

:>eiil.s dévoient être opposés aux archers anglois. La majesté de ce vieux roi et son expérience dans la guerre persuadèrent Philippe; il ht passer les Génois à la tête des troupes : mais l'impétueux comte d'Alençon murmura de cette disposition qui Tempêchoit de se trouver le premier sur l'ennemi.

L'armée françoise , lorsqu'elle avança vers Crécy, se trouvoit divisée de la sorte : quinze mille arbalétriers, presque tous Génois , commandés par Charles Grimaldi et AntoineDoria, formoient l'avant-garde; Charles , comte d'Alençon et frère du roi, suivoit avec quatre mille hommes d'armes ; le roi venoit ensuite conduisant le corps de bataille , également composé de cavalerie , où se trouvoient les rois étrangers et la haute noblesse. Le duc de Savoie , nouvellement arrivé avec mille chevaux , menoit l'arrière-garde conjointement avec le roi de Bohême. Une infanterie innombrable erroit au hasard dans la campagne , obstruant les chemins et gênant les troupes régulières. Chaque homme à cheval étoit accompagné de trois ou (juatre fantassins pour le servir, conune de nos jours dans les corps de Mameloucks : nous devions aux guerres des croisades cette organisation de la cavalerie , l'usage de l'arbalète et de l'habit long.

On vit revenir les quatre chevaliers envoyés à la découverte. Philippe leur cria : « Quelles «nouvelles?» Us se regardèrent les uns les autres sans répondre ; aucun n'osoit prendre la parole. Philippe ordonnaau moine de Basèle de s'expliquer. Ce chevalier, suisse ou champenois , étoit au service du roi de Bohême , et passoit pour un des capitaines les plus expérimentés de l'armée. Sire , dit-il , nous avons chevauché; si nous avons vu et considéré le convenant des Anglois. Si conseille ma partie, et saxif toujours le meilleur conseil, querous laissiez toutes vos gens ici arr ester sur les champs et loger pour cette journée . Car ainçois (avant) que les derniers puissent venir, et vos batailles soyent ordonnées, il sera tard: si seront vos gens lassés et travaillés et sans arroy, et trouveriez vos ennemis frais et nouveaux. Si pouvez le matin vos batailles ordonner plus meurement et mieux , et par plus grand loisir adviser vos ennemis, et par quel costé on les pouna combattre; car soyez sevr qu'ils vous attendront.

Jamais avis plus salutaire n'avoit été donné : depuis plusieurs jours l'armée faisoit des marches forcées ; elle avoit passé la nuit à défiler dans Abbeville , elle venoit de faire six lieues au trot de la cavalerie ; elle étoit hors d'haleine, accablée de fatigue et de chaleur (on étoit dans les jours les plus chauds de l'été ) ; elle n'avoit pris aucune nourriture ; enfin un orage qui grondoit encore avoit trempé hommes et chevaux, mouillé les armes , et rendu les arcs des Génois presque inutiles.

Philippe sentit la sagesse de ce conseil : il ordonna de suspendre la marche de l'armée ; les deux maréchaux de Montmorency et Saint- Venant coururent de toute part, criant : Bannières ^ arrestez ! au nom de Dieu et de saint Denys. Mœurs , usages et langage qui montrent que Djeu étoit dans ce temps le seul souverain maître , et que les maréchaux de France remplissoient des fonctions aujourd'hui laissées aux officiers inférieurs.

Les Génois s'arrêtèrent, déposèrent leurs arbalètes, et commencèrent à préparer leurs étapes ; mais le comte d'Alençon , qui les suivoit avec sa cavalerie , ou n'entendit point l'ordre , ou n'y voulut point obéir .La jeunesse qui l'entouroit se regardoit comme insultée, parce que les Génois dévoient découvrir l'ennemi avant elle : ellejura qu'elle ne feroit halte que quand les pieds de derrière de ses clievaux tomberoient dans les pas des étrangers qui faisoient la têle de la colonne. Le comte d'Alençon trouve les Génois occupé de leur nourriture , les traite de lâches , et les force de continuer leur chemin. Les derniers corps de l'armée ne veulent point rester en demeure ; un mouvement général entraîne le roi et les maréchaux , malgré leurs efforts. Les communiers , dont tous les champs étoient couverts entre Abbeville et Crécy, entendant la voix des chefs , et voyant se bâter la cavalerie , croient que l'on en est venu aux mains : ils brandissent leurs diverses armes et crient tous à la fois : A la mort! à lu mort! Chaque seigneur se précipite avec ses vassaux pour arriver le premier. Cent vingt mille liommes se heurtent , se poussent , se pressent dans un étroit espace ; une éclipse frappe l'imagination ; un orage augmente le désordre , et l'on arrive , au milieu des torrents de pluie ,

DE FRANC

Gô5

au bruit du tonnerre , au cri répété à la mori ! à la mort ! en face de Tennenii.

Les Anglois se lèvent en silence : les archers placés à la première ligne font seuls un pas en avant ; l'infanterie irlandoise et galloise au second rang tire sa large et courte épée , et les liomnies d'armes au troisième rang dressent tous leurs lances si droiies, quelles sembloinit un petit bois.

Si Philippe n'avoit pu arrêter son armée lorsqu'elle n'étoit pas encore sur le champ de bataille , cela lui fut bien moins possible devant les Anglois : la vue de l'ennemi produisit sur lui ce (pi'elle produit sur tous les François , l'ardeur du combat et la fureur guerrière. Les voilà , s'écria-t-il , ces bmjands qui ont occis mes pauvres peuples , gusté, ardé et exilé la France, allons, messeigneurs , barons , chevaliers, escuijers et bonshommes des communes, vengeons nos injures, oublions haines et ranetutes passées, s'il y en a entre nous; et, courtois sans orgueil , portons-nous en ceste bataille conune frères et parents.

Quoiqu'il fût déjà trois heures de l'aprèsmidi (2(j août 134G), le signal est donné aux arbalétriers génois de commencer l'attaque : secrètement offensés des paroles outrageantes du frère du roi , ils demandent un moment de repos; ils représentent qu'ils sont accablés de fatigue et de faim , que la pluie a détendu les cordes de leurs arbalètes , et qu'ils ne sont mie ordonnés pour faire grant exploit de bataille. Ces paroles étant rapportées au comte d'Alençon , il s'écrie : On se doit bien charger de telle ribuudaille qui faille ou besoin! et il marche sur eux. Obligés d'aller au combat, les Génois commencèrent àjuper moult épouvurdablemeiit pour les Anglois esbahir. Trois fois ils recommencèrent à crier, s'arrètant entre cha(iue cri , puis courant vers l'ennemi. Au troisième cri , ils lancent leurs flèches , qui tombent sans effet.

Les archers anglois découvrent leurs arcs , (ju'ils avoient tenus dans leur étui pendant la pluie, courbent ces arcs jusqu'aux empennons des flèches, et en décochent à la fois un si grand nombre , qu'elles ressembloient , disent les historiens , à de la neige ou à une grande ondée descendant sur les Génois. Ces Italiens se renversent sur leshommesd'armes du comte

d'Alençon; Grimaldi et Doria se font tuer en essayant de rallier leurs gens.

Philippe aperçut l'écliauffourée, et , toujours poursuivi de l'idée de trahison, il s'écrie: (I Tuez, tuez. ceste ribauduille qui nous empes- (I che le chemin! n Le comte d'Alençon fait sonner la charge , et passe , avec sa cavalerie , sur le ventre des Génois : percés de flèches angloises, foulés aux pieds par nos hommes d'armes , ils coupent les cordes de leurs arbalètes, et se dispersent dans toutes les directions; les archers ennemis tirent dans le plus épais de cette mêlée, et les cavaliers tombent abattus de loin avec leurs chevaux.

Le comte d'Alençon s'ouvre un passage à travers les archers génois en fuite et les archers anglois avançant , heurte la seconde ligne des troupes coniuiandées par le jeune fils d'Edouard , perce encore cette infanterie , et se trouve en face des chevaliers du prince de Galles, qui le chargent à leur tour. Le comte de Flandre, avec son fils le dauphin Viennois et le duc de Lorraine, se détachant du corps de bataille françois, accourent au partage de la gloire et des périls du comte d'Alençon. Les lances se croisent, les épées remplacent les lances brisées. Tous ces rois, comtes', ducs, barons et chevaliers , au lieu de donner ensemble, combattent les uns après les autres. L'indépendance barbare dominoit encore tous les espiits avec les idées romanesques ; on ne cherchoit qu'à se faire une renommée particulière de vaillance, sans s'inquiéter du succès général ; jamais on ne vit plus de courage et moins d'habileté. La sérénité étoit revenue dans le ciel , mais au désavantage des François , car ils avoient le vent et le soleil au visage. A mesure qu'ils trébuchoient , ils étoient égorgés à terre par les Gallois et les Irlandois.

Philippe, apercevant le comte d'Alençon au plus épais de la seconde division des Anglois , est saisi de crainte pour son frère. Il se tourne vers ses gens et leur dit : Allons! et s'ébranle avec le corps de bataille. Aussitôt la seconde division ennemie descend de la colline , afin de soutenir le prince de Galles et d'arrêter le roi de France. La bataille se ranime.

Le prince de Galles, assailli par le comte d'Alençon , est au moment de succomber ; Warvvicket Geoffroy d'IIarcourt, qui avoient

HISTOIRE

la garde du fils d'Edouard, envoient demander du secours à son père. « Si, dit Edouard au messager, mon pis est-il mort ou à terre , ou btessé qu'il ne puisse s'aider? Le chevalier répondit : Nenny, sire, si Dieuplaist. Le roi dit : Or, retournez devers lui et devers ceux qui voxis ont envoyé, et leur dites de par moi qu'ils ne vi'envoyent meshuy quérir pour adventure qui leur advienne tant que mon fils soit en vie, et leur dites que je leur mande qu'ils laissent à l'enfant gagner ses espérons. Je veux, si Dieu l'a ordonné j que lu journée soit sienne.

Cette réponse , où la naïveté chevaleresque se mêle à la fermeté d'un vieux Romain, ranima le courage des deux maréchaux anglois. Harcourt devoit être puni de la victoire qu'il remporloit sur sa patrie, ainsi qu'il arrive à ceux qui s'obstinent à ces longues vengeances qui n'appartiennent qu'à Dieu. On avoit dit à Geoffroy que la bannière du comte son frère avoit été vue; il le cherchoit pour le sauver; mais le comte n'avoit point voulu survivre à la honte du triomphe de Geoffroy ; il s'étoit fait tner par les ennemis de la France.

Le roi de Bohème étoit à l'arrière-garde avec le duc de Savoie. On lui rendit compte des événements : Et oit est monseigneur Charles , mon fils ? dit-il. On lui répondit qu'il combattoit vaillamment, en criant : Je suis roi de Bohesme! qu'il avoit déjà reçu trois blessures.

Le vieux roi , transporté de paternité et de courage , presse le duc de Savoie de marcher au secours de leurs amis ; le duc part avec l'arrière-garde. On n'alloit pas assez vile au gré du monarque aveugle , qui disoit à ses chevaliers : (I Compagnons , nous sommes nés en une « mesme terre, sous ^^n mesme soleil , eslevés et (1 nourris à mesme destinée; aussi vous proteste « de ne vous laisser aujourd'imi tant que la vie " me durera. » Quand on fut prêt à joindre l'ennemi, il dit à sa suite : « Seigneurs, vous « estes mes amis; je vous requiers que vous me « meniez si avant que je puisse ferir un coup « d'épée. » Les chevaliers répondirent que volontiers ils le feroient. Et adonc , afin qu'ils ne leperdissent dans la presse , ils lièrent son cheval aux freins de leurs chevaux et mirent le roi tout devant, pour mieux accomplir son désir, et ainsi s'en allèrent ensemble sur leurs ennemis-

Le roi de Bohême, conduit par ses chevaliers, péné ra jusqu'au prince de Galles. Ces deux héros, dont l'un commençoit et dont l'aulre finissoit sa cai'rière essayèrent plusieurs passades de lance , pour illustrer à jamais leurs premiers et leurs derniers coups. La foule sépara ces deux champions, si différents d'fige et d'avenir, si ressemblants de noblesse, de générosité et de vaillance. Le roi de Bohême alla si avant qu'il ferit un coup de son espée, voire plusde quatre, et recomhattit moult vigoureusement, et aussi firent ceux de sa compagnie; et si avant s'y boutèrent sur les Anglois , que tous y demeurèrent , et furent le lendemain trouvés sur la place autour de leur seigneur, et tous leurs chevaux liés ensemble : vrai miracle de fidélité et d'honneur. Les Muses , qui sorloient alors du long sommeil de la barbarie , s'empressèrent , à leur réveil , d'immortaliser le vieux roi aveugle ; Pétrarque le chanta , et le jeune Edouard prit sa devise , qui devint celle des princes de Galles ; c'étoient trois plumes d'autruche avec ces mots tudesques écrits à l'entour : In riech , je sers. Il n'appartenoit qu'à la France d'avoir de pareils serviteurs.

Cependant le combat continuoit ; mais le comte d' Alençon et le comte de Flandre ayant été tués , les hommes d'armes de ces princes commencèrent à plier : le frère de Philippe exploit par une fin digne de sa race les malheurs dont il étoit la cause première.

Tout à coup nos soldats croient entendre éclater la foudre , et se sentent frappés d'une mort invisible : Dieu lui-même paroîl se déclarer en faveur de leurs ennemis, et lancer le tonnerre au milieu de la bataille. Pour la première fois le bruit du canon frappoit l'oreille des François ; ils frémirent. Ils eurent l'instinct des victoires nouvelles qu'ils dévoient obtenir un jour par cette arme ; un nuage de fumée, déchiré par des feux rapides , couvroit leur gloire et leur malheur. Cette obscurité guerrière devoit envelopper désormais ces hauts faits, ces grands combats, ce spectacle de sang , qui plaisoient tant au soleil et aux chevaliers.

Edouard avoit placé six pièces de canon sur la colline : la poudre étoit déjà connue , mais on ne l'avoit point encore employée dans une bataille. La guerre antique et la guerre moderne, le génie de Du Guesclin et celui de Tu-

DE FRANCE

renne, se rencontrèrent aux champs de Crccy. La lance, la flèche et le boulet atteignent à la fois le cheval et le cavalier ; Toriflaunne, l'étendard royal, les bannières diverses , hachés par le sabre , sont aussi traversés par ces blocs de fer qui percent ajourd'hui les drapeaux. De si grands monceaux d'armes , de cadavres et de chevaux s'élèvent , que ce qui est encore vivant reste assiégé, bloqué et immobile dans ces barricades mortes.

Tout expire , rois , princes , chevaliers , hommes d'armes , communiers. Au milieu de ce massacre, Piiilippe ne cherchoit lui-même que le coup qui devoit mettre fin à sa vie. Dès la première cliarge son cheval avoit été tué sous lui : on vit tomber le monarque ; un cri s'éleva : " Sauvez le roi ! » Dernière ressource des François , dernier sentiment qui les animoit (juand ils avoient tout perdu, ce cri d'honneur, (le dévouement, de tendresse et de douleur fut entendu des ennemis : il augmenta chez eux l'espoir de lavictoire. Jean dellainaut, qui étoit auprès de Philippe , parvint à grand'peine à le faire monter sur un autre cheval. 11 l'engagea vainement à se retirer. Philippe, voulant toujours secourir son frère, déjà abattu, s'enfonce, sans rien écouter, dans les bataillons ennemis ; il reçoit deux blessures, l'une à la gorge, l'autre à la cuisse. Déjà le soleil étoit couché : le roi s'obstinoit à mourir pour les François morts pour lui ; Jean de Hainaut fut obligé de lui faire violence. Il saisit le cheval du monarque par le frein , et entraînant Philippe : " Sire , n s'écria-t-il , reiruyez-vous , il est temps; ne n vous perdezmie si simplement. Si vous avez " perdu à ceste fois, vous recouvrerez aune Il autre. »

La nuit , pluvieuse et obscure, favorisa la retraite de Philippe. Ce prince , entré sur le champ de bataille a ec cent vingt mille hommes , en sortoit avec cin(i che\ aliers : Jean de llainaut, Charles de Montmorency , les sires de Beaujeu, d'Aubigny et de Montsault. 11 arriva au château de Broyé ; les portes en et oient fermées. On appela le commandant; celui-ci vint sur les créneaux, et dit : <iQ)ui est-ce là? qui appelle à ceste heure ? » Le roi répondit : « Ouvrez : c'est la fortune de la France. » Parole plus belle que celle de César dans la temitète , confiance magnanime , honorable au sujet

comme au monarque, et qui peint la grandeur de l'un et de l'autre dans cette monarchie de saint Louis. Du château de Broyé , Philippe se rendit à Amiens.

Il y avoit déjà deux heures qu'il faisoil nuit ; les Anglois ne se tenoient pas encore assurés du triomphe ; ils n'apprirent toute leur victoire que par le silence qu'elle répandit sur le champ de bataille. Inquiets de ne plus rien entendre, ils allumèrent des fallots, et entrevirent à cette pâle lueur les immenses funérailles dont ils étoient entourés. Quelques mouvements muets indiquoient des restes d'une vie sans intelligence ; quelques blessés , sans parole et sans cri, élevoient la tête et les bras au-dessus des régions de la mort : scène indéfinie et formidable entre la résurrection et le néant.

Edouard , qui pendant toute cette journée n'avoit pas même mis son casque , descendit alors de la colline vers le prince de Galles , et lui dit en le serrant dans ses bras : « Dieu vous « doins (donne) persévérance ! vous estes mon « fils. I) Le prince s'inclina et s'humilia en honorant son père. Les luminaires éle\és par les soldais éclairoient ces embrassements au milieu de tant déjeunes hommes privés pour jamais des caresses paternelles. Le fils et le petit-fils de la fille de Philippe-le-Bel avoient dans leurs veines de ce sang françois qui souilloit leurs pieds ; ils pouvoient aller raconter à leur mère, qui vivoit encore, ce qu'ils avoient vu dans la vaste chambre ardente où gisoient les corps de ses pai'ents et de ses amis.

Quand vint le jour , il faisoit un brouillard si épais qu'on voyoit à peine à quelques pas devant soi. Les communes de Rouen et de Beauvais , une autre troupe commandée par les délégués de l'archevêque de Rouen et du grandprieur de France, mille lances conduites par le duc de Lorraine, ignorant ce qui s'étoit passé, s'avançoient au secours de Philippe. Les Anglois plantèrent sur un lieu élevé les bannières tombées entre leurs mains : attirés par ces en seignes de la patrie , les François venoient se ranger autour d'elles, et ils étoient égorgés ; le duc de Lorraine , l'archevêque de Rouen et le grand-prieur de France périrent avec leurs gens.

Edouard voulut connoître l'étendue de son succès : Regnault de Cobliam et Riciiard de

HISTOIRE

Stanford furent dépêchés pour compter les morts, avec trois hérauts pour reconnoître les armoiries, et deux clercs pour écrire les noms : ils revinrent le soir apportant le rôle funèbre.

Dans ces fastes de l'honneur , on trouvoit inscrits , selon Froissard , onze cents chefs de princes , quatre-vingts bannerets, douze cents c'ievaliers d'unécu (servant de leur seule personne) , et trente mille hommes d'autres gens. Quelques historiens disent qu'il périt trente mille hommes le jour de la bataille, et soixante mille le lendemain ; exagération visible : on oublie toujours, dans ces calculs des anciennes batailles , le temps matériel qu'il falloit pour tuer quand on n'employoit pas les machines de guerre , et alors surtout qu'on ignoroit cette artillerie des temps modernes qui emporte des liles de soldats à la fois. Trente mille Anglois (car il faut compter presque pour rien l'effet de six pièces de canon tirant un moment vers le soir , et vraisemblablement mal servies) , trente mille Anglois auroient tué quatre-vingt mille François dans cinq ou six lieures à coups de flèches , de lances et d'épées ; et c'est ne pas assez dire, car la division de l'armée ennemie commandée par Edouard en personne ne fut pas même engagée. Une lettre de Michel Northburgh, témoin oculaire, nous a été conservée par Robert d'Avesbury, dans son histoire d'Edouard III '. Cette lettre réduit le nombre tles hommes d'armes tués le jour de la bataille, à quinze cent quarante-deux , sans y comprendre commiiues et pédctiltes (gens de pied), et le lendemain à deux mille et plus. Northburgh nomme , ainsi qu'il suit , les principaux chefs tués dans les diverses actions : « Furent <i morts : le roi de Bohesme, le duc de Lorraine, " le comte d'Alençon , le comte de Flandre , " le comte d'Harcourt et ses deux fils {particu- « Unité remarquable) , le comte d'Aumale , le <' comte de Nevers et son frère le seigneur de " Thouars , l'archevesque de Sens , l'arche- « vesque de Nismes, le haut-prieur de l'hospital « de France, le comte de Savoie, le seigneur de (I Morles, le seigneur de Guyes, le sire de Saint-

* Voyez cette lettre dans l'excellente édition deFnois- >,Miu, par M. Buelion.

« Venant {marérhal) , le sire de Rosingbiu'gh , (I six comtes d'Allemagne , et tout plein d'au- (I très comtes et barons, et autres gens et sei- « gneurs dont on ne peut encore savoir les Il noms. Et Philippe de Valois et le marquis Cl qui est appelé l'éleu des Romains {Charles de Il Luxembourg 1 élu roi des Romains, eschap- II perent navrés (blessés). « Cette lettre est datée devant Calais , le quatrième jour de septembre, neuf jours seulement après la bataille.

A ces illustres morts il faut ajouter le roi de Majorque , le comte de Elois, neveu du roi de France, les comtes de Sancerre et d'Auxerre , le duc de Bourbon et les deux chefs des Génois, Grimaldi et Doria.

Les corps de ces seigneurs ayant été relevés par ordre d'Edouard, il les fit inhumer en terre sainte, au monastère de Mainteney près Crécy. Knighton etW^alsingham assurent que les Anglois ne perdirent qu'un écuyer , trois clievaliers et très-peu de soldats : la victoire ne compte pas ses morts ; qui triomphe n'a rien perdu.

La grande aristocratie françoise a éprouvé trois grandes défaites par les Anglois , Crécy , Poitiers , Azincourt , comme la grande aristocratie romaine perdit contre les Carthaginois les batailles de la Trébie , de Trasimène et de Cannes Ces désastres, qui nous ôtèrent du sang , non de la gloire , tournèrent en dernier résultat au profit de notre civilisation et de nos libertés. 11 fut ouvert au champ de Crécy une blessure dans le sein de la haute nolilesse de France ; blessure qui , élargie à Poitiers , à Azincourt et à Nicopohs, épuisa le corps aristocratique. Bientôt parut , après les déroutes de Philippe de Valois et de Jean son lils , une noblesse dont on n'avoit presque point entendu parler, et qui succéda à la première , de même que la seconde noblesse franke s'étoit montrée après l'échec de Lother à la bataille de Fontenay. On avoit méprisé la pauvreté des gentilshommes de province ; on fut heureux de trouver leur épée : les Charny , les Ribaumont , les Du Guesclin, les La Trémoille , les Boucicault, les Saintré, furent suivis des Pothon et des La Hire , et perpétuèrent cette race héroïque jusqu'à Bayard et au capitaine La Noue. Cette chevalerie seconde , non moins illustre , substituée aux grands barons , forma la transition

DE FRANCE

entre larniée aristocratique et l'armée plél)éienne. Du Guesclin commença l'art militaire motlerne et la discipline ; la Jacquerie et les grandes compagnies apprirent aux paysans qu'ils se pouvoient battre aussi bien que leurs seigneurs. Le ban et l'arrière-ban remplacèrent peu à peu la levée en masse des vassaux : ce ban et cet arrière-ban devinrent inutiles quand les troupes régulières s'établirent sous le règne de Charles VII. La royauté, ainsi que l'armée nationale , accrut sa force de l'affoiblissement même du corps aristocratique militaire : l'ancienne constitution de l'état s'altéra dans sa partie virtuelle , et la société marcha , par ce qui sembloit un malheur, vers ce degré de civilisation où nous la voyons aujourd'hui. On peut dire que la couronne de France et la nation françoise furent trouvées sous les morts du champ de bataille de Crécy.

La dernière apparition des nobles comme soldats eut lieu à la bataille d'Ivry , dans ce corps de deux mille gentilshommes armés à cru depuis la tète jusqu'aux pieds. Vers la fin du règne deHenri IV, la fureur des duels affoiblit ce qui restoit de la seconde aristocratie. Enfin sous Louis XIII et sous Loius XIV les gentilshommes ou servirent dans des corps privilégiés réputés nobles , ou devinrent les officiers de l'armée nationale. Dans cette nouvelle position ils ne manquèrent point à leur renom : les batailles livrées par Condé ou par Turenne attestent que si le gentilhomme avoit changé de fortune, il n'avoit pas dégénéré de valeur. Aux champs de Clostercamp et à ceux de Fontenoy, sous Louis XV , dans la guerre d'Amérique sous Louis XVI , la France n'eut point à rougir des d'Assas et des La Fayette. Quand, au commencement de la révolution, il ne resta plus au pauvre gentilhomme, redevenu Frank, que son épée, il l'alla porter aux pieds de ceux qui, selon ses idées , avoient le droit d'en réquérir le service ; il laissa la victoire pour le malheur. Si ce fut une faute, ce fut celle de l'honneur ; et puisque la noblesse devoit périr, mieux valoit qu'elle trouvât sa fin dans le principe même qui lui avoit donné la vie. Peu après éclatèrent les merveilles de l'armée plébéienne. Aujourd'hui si la France parvient à généraliser le système des gardes nationales , elle détruira celui des armées permanentes ;

elle rétablira les anciennes levées en masse des communes ; les convocations du ban et de l'arrière-ban plébéiens remplaceront les convocations du ban et de l'arrière-ban nobles ; la démocratie fera cequ'avoit fait l'aristocratie. Les hommes tournent dans un cercle, et reproduisent incessamment les mêmes institutions dans un autre esprit, et sous des noms divers.

SOMMAIRE

Philippe, arrivé à Amiens, essaie inutilement de rassembler (le nouveaux soldats pour donner une seconde bataille. — Il veut faire pendre Godemar du Fay, et il

est détourné de ce dessein par Jean de Hainaut

Geoffroyd'Harcourt vient, la tovaille au cou, se jeter aux pieds de Philippe , qui lui pardonne. — Edouard met le siège devant Calais; le duc de Normandie lève celui d'Aiguillon. — Les Anglois de la Guienne emahissent tout le pays jusqu'à la Loire. — Continuation de la guerre en Bretagne. — Héroïsme de Geoffroy de Pontbianc dans Lannion. — Charles de Blois est fait prisonnier au siège de la Roche-de-Rieu. — Mort du vicomte de Rohan, des seigneurs de Chateaubriand et de Roye, des sires de Laval, de Tournemine, de Rieu, de Boisboissel, de Machecou, de Rostemer, de Lohcac et de la Jallle.— Bataille de Neville, où DaN id Bruce, roi d'Ecosse, est fait prisonnier par la reine d'Angleterre. —Accroissement des taxps.— Augmentation et altération des monnoies. — Multitude de pensions assignées sur le trésor en qualité de tiefs. — Aventure de Louis de Maie, comte de Flandre, tils de Louis, tué à la bataille de Crécy. — Gauthier de Mauny obtient un sauf-conduit pour traverser la France et se rendre de la Guienne au camp d'Edouard qui assiégeoit Calais. — Caractère du temps : la foi religieuse se fait sentir dans lafoi politique; ce n'est pas la civilisation intellectuelle de l'espèce, mais la civilisation de l'individu. La jiolitesse du haut rang fait disparoître la barbarie , et le fanatisme de l'honneur chevaleresque tient lieu de la vertu du citoyen.— Philippe marche au secours de Calais, qui ressentoit les horreurs de la famine. — Joie des Calaisiens lorsque, du haut de leurs remparts, ils aperçoivent l'armée de Phihppe marchant la nuit en ordre de bataille au clair de la Inné. — Leur douleur, quand elle s'éloigne sans les avoir pu secourir.

HISTOIRE

FRAGMENTS

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