‹ Œuvres de M. Le vicomte de Chateaubriand (volume 4)Chapitre 184 sur 201 · DU ROI DE ^AVÂRRE · texte numérisé non relu

DU ROI DE ^AVÂRRE

déjà

E troisième fléau de sa patrie, Charles-le-Mauvais , monte sur la scène après Robert d'Artois , déjà disparu , et Geoffroy d'Harcourt , (jui va disparoître. H étoit , comme on l'a dit, fils de Jeanne , fille de Louisle-Hu-

])E FRANCli.

Giè

tin , reine de >^avarre, et de Philippe , comte d'Evieux , prince du sang : par l'héritage maternel , il posscdoit nn ctat important vers les Pyrénées ; par l'hérilage paternel , des terres , des villes, des cliàteaux en Normandie. Sa puissance s'accrut encore : il devint gendre du roi , ([ui lui donna pour accordée , en attendant mariage, sa fille Jeanne, âgée de huit ans. Plus Charles s'approchoit du trône, plus il sembloit l'envier et le haïr. Si la loi salique avoit été rejetée, le roi de Navarre eût eu à ce trône des prétentions mieux fondées que celles d'Edouard, puis(iu'il étoit fils d'une (ille de Louis-le-Hutin, et qu'Edouard ne descendoit que d'une fille de Piiihppe-le-Bel. C'est ce qui fit (prÉdouard ne secourut Charles qu'autant qu'il le fallut pour désoler la France , pas assez pour le faire triompher.

Charles-!e-Mauvais mérita son nom : esprit inquiet , âme noire , iinpuissant dans les forfaits comme dans les débauches , ses qualités ( toient avortées comme ses vices. L'histoire parle de .'■a beauté, de sa liliéraUlé, de son éloquence , de sa bravoure , et cela ne le conduisit à rien : les monstres adorés au bor du Nil portoient aussi une parure.

Son caractère est tout à part au milieu des caractères de son siècle : Charles étoit moins un chevalier qu'un de ces petits tyrans alors oppresseurs des républiques d'Italie. 11 na- (|uit , comme IMarcel , pour ces troubles civils (|ui aîloient annoncer l'apparition de la nation dans ses propres affaires , et une révolution dans les mœurs.

La charge de connétable de France avoit été donnée , après l'exécution du comte d'Eu , à Charles d'Espagne , frère de Louis d'Espagne. Ce jeune étranger , connu sous le nom de La Cerda, est le premier de cette race de favoris qui s'attacha aux Valois comme une branche bâtarde de leur famille. On accusa La Cerda d'avoir poussé Jean à un acte de rigueur , afin de's'emparer des dépouilles de la victime. Que cette accusation fût fondée ou non , Charles d'Espagne devint odieux aussitôt qu'il eut pris l'épée de connétable. On pardonne queUpiefois à celui qui verse le sang, jamais à celui qui en reçoit le prix.

SOMMAIRE

Cliarlos-lo-Mauvais, jaloux de la Cerda. le fait assassiner. —Il passe de l'assassinat à la trahison, se lie avec i'An- Sleterrc, et entraine dans ses projets le comte d'IIarcourt et Louis son frère.- Traité liontenx pour le roi Jean, conclu k Mantes, et pardon sdrnnel accordé an roi (le -Navarre. — Celui-ci se brouille de nouveau.— Autre traité conclu à Val'igncs presque aussi honteux que celui de Mantfs. — La trêve avec l'Ani^leterre expire.—Edouard aborde à Calais, et entre pour la première lois en France par la porte dont il tenoit les clefs. — Il retourne en Angleterre, rappelé par une invasion des Écossois. — CharIcs-le-Mauvais séduit Cha:les-Ie-l)aupliiu, àgéde dix-sept ans, et qui devint Cliarics-le-Sag.. — li l'engage à fuir de la cour sous prétexte que le roi Jean lui pi éféroit ses autres nis.— Le dauphin, saisi de remords, révèle le secret à son père. —Jean, bien qu'il eût accordé de nouvelle . lettres de grâce au roi de Navarre , se détermine à se venger de lui. — Convocation des états.

FRAGMENTS

LES TROIS EÏATS.

X moins de cinquante ans, depuis la première •ouvocation régulière les états jusqu'à la conocation de ces états M)us le roi Jean , les {)rincipes politiques se développèrent avec une force et une clarté qu'il auroit été impossible de prévoir. Si le royaume eût été un corps compacte ; si des vassaux n'avoient pas exercé la souveraineté dans les provinces par eux possédées; si une guerre d'invasion n'avoit pas détourné les esprits de la politique , il est probable que les trois états se fussent fondés comme le parlement d'Angleterre. Les états de lôoo et ceux qui les suivirent eurent des idées beaucoup plus nettes des droits d'une nation que le parlement britannique n'en avoit alors. On ne sait où des bourgeois à peine énaancipés , où des prélats et des seigneurs

HAii

HISTOIRE

féodaux avoient pu puiser des nolions si claires du gouvernement représentatif au milieu des préjugés du temps , de Fcbscurité et du chaos des lois : la promptitude de l'esprit françois supplée à Texpérience des siècles.

11 est vrai que des malheurs , ces puissants maîtres de la race humaine , hâtèrent le développement de la vérité politique sous le règne de Jean et pendant la régence de son fils. Un grand fait se présente partout dans l'histoire : jamais les peuples ne sont entrés en jouissance de leurs droits qu'en passant au travers des maux inhérents aux révolutions combattues. Ces révolutions sont en vain accomplies au fond des mœurs ; en vain elles sont devenues inévitables comme les productions naturelles du temps; les chefs des empires refusent de reconnoître que le moment est venu. Les intérêts particuliers font résistance aux intérêts généraux; la lutte commence, et devient plus ou moins sanglante , selon le mouvement des passions , le caractère des individus, les hasards et les accidents de la fortune. Déplorons les calamités que tout changement amène , mais apprenons de l'histoire qu'elles sont des nécessités auxquelles les hommes ne se peuvent soustraire. Quand les révolutions s'accompliront-elles sans efforts et sans injustices ? Quand les lumières seront-elles assez répandues , la civilisation assez complète pour que peuples et rois se cèdent mutuellement ce qu'ils ne doivent se dénier ni se ravir? C'est le secret de Dieu.

Les états de la langue d'Oil , c'est-à-dire du pays coutumier , dans lequel on reconnoissoit pom-tant le Lyonnois , quoique pays de droit écrit, s'assemblèrent dans la grand'chambre du parlement, à Paris , le 2 décembre de l'année 1355. L'archevêque de Rouen , Pierre de Laforest, chancelier de France, ouvrit l'assemblée par un discours qu'il prononça au nom du roi ; il exposa les besoins du royaume ; il déclara que le roi étoit prêt à abandonner l'altération des monnoies, si les états trouvoient le moyen de remplacer cette sorte de taxe par un subside équivalent. Fixez au règne des Valois la naissance de l'impôt.

Jean de Craon , archevêque de Reims , au nom du clergé; Gauthier de Brienne, duc d'Athènes , au nom de la noblesse ; Etienne

Marcel, prévôt des marchands de Paris, an nom du tiers-état , protestèrent de leur dévouement et de leur fidélité au roi. Ils demandèrent la permission de se retirer , afin de tlélibérer entre eux sur les subsides à accorder et sur la réforme des abus.

Leur première déclaration fut ainsi conçue : Aucun règlement n'aura force de loi qu'autant qu'il sera approuvé par les trois ordres ; l'ordre qui aura refusé son consentement ne sera pas lié par le vote des deux autres. Cette déclaration rend tout à coup le tiers-état l'égal du clergé et de la noblesse. La liberté dépasse déjà la limite de la monarchie constitutionnelle ; car la majorité absolue des suffrages est reconnue aujourd'hui bastanle à l'achèvement de la loi : par le décret des états, il suffisoit d'un ordre corrompu ou factieux pour arrêter le mouvement du corps politique.

Il n'est pas dit que le roi fût appelé à donner sa sanction à ce décret constituant des états de -loSS; ainsi le principe du pouvoir de la couronne, tel que nous l'admettons maintenant , étoit ignoré ; mais cela est moins étonnant que la force acquise du tiers-état : il n'y a voit pas deux siècles qu'il étoit encore esclave, et il n'y avoit pas deux siècles que le roi n'éloif rien au milieu des grands vassaux. La liberté revient aux sociétés par tous les canaux, comme le sang remonte au cœur par toutes les veines.

Ce point obtenu , on le paya au roi Jean d'un vote qui mit à sa disposition trente mille hommes d'armes , ce qui devoit composer un corps de quatre-vingt-dix mille combattants : on ne comptoit point dans ce nombre les com munes , infanterie de l'armée. Un impôt sur le sel, un autre de huit deniers sur toutes les choses vendues , excepté sur les ventes d'héritages , dévoient, pendant l'espace d'une année , fournir une somme de 50,000 liv. par jour , somme jugée équipollente à l'entretien de trente mille hommes d'armes. Les états se réservoient le choix des personnes commises à la levée et à la régie de l'imposition , dont personne , pas même le roi et la famille royale, ne devoit être exempt.

Le roi rendit, le 28 décembre <355, une ordonnance conforme à la délibération des étais. Il promettoit de ne point toucher à l'ar-

DE FRANCE

fjeiil levé pour la guerre , de le laisser distribuer aux houunes d'armes par une commission des députés des étals , Cf qui livroit le pouvoir exécutif au pouvoir législatif. Le roi s'engageoit en outre à fabriquer des inonnoies fortes et stables, à renoncer dans les voyages , pour lui , sa maison et les grands-ofliciers de bouclie et de guerre, aux réquisitions de blé, de vin, de vivres, de cbarrettes , de chevaux , que les paysans éloient obligés de fournir. Défense à tout créancier de transjiorter sa delte à une personne privilégiée ou plus puissante que lui. Ordre à toute juridiction de ressortir aux juges ordinaires. Nombre des sergents i-estreint comme abusif, et injonction auxdits sergents de rien exiger au-delà de leur salaire. Commerce interdit à tout juge et oflicier judiciaire dans quelque espèce de tribunal que ce fût. Toutes les ordonnances en faveur des laboureurs confirmées.

Quant aux choses militaires , le roi bailloil parole de ne plus convoquer l'arrière-ban sans une nécessité évidente , et d'après l'avis des étals, si faire se pouvoit. Les fausses montres éloient défendues sous des peines rigoureuses : les chevaux dévoient être marques pour être reconnus dans les revues , et afin que la solde ne fût pas payée à un homme d'armes deux (iu trois fois pour le même cheval. Les capitaines éloient rendus responsables des désordres commis par leurs soldats. Les troupes ne pouvoient s'arrêter plus d'un jour dans les villes sur leur passage ; si elles y demeuroient plus longtemps , on seroit libre de leur refuser l'étape, et de les contraindre à passer outre. Le roi s'obligeoit enfin à ne conclure ni paix ni trêve , que d'accord avec une commission des trois ordres des états.

Telle fut celte ordonnance que l'on a comparée, sous certains rapports, à la grande Charte de cet autre roi Jean d'Angleterre, première source de la liberté britannique : par les choses que cette ordonnance défend , on apprend ce qui avoit été permis. Mais les états de 13o5 devançoient en principes politiques et administratifs des lumières de leur siècle; ils changeoienl la nature de la monarchie. Aussi ne resta-t-il rien, pour le moment, de ces essais salutaires; les temps et les malheurs firent avorter, dans un sol encore mal pré-

paré, ces germes d'une civilisation trop hâtive-

SOMMAIRE

Le roi va à Rouen arrêter de sa propre niaia le roi de Navarre dans un banquet. — Il fait exécuter devant lui le comte d'Jlarcourt. le seigneur de Graviilo, Maubuéde Mainant et Olivier Doublet. — Le roi de Navarre, fait prisonnier, est conduit à la tour du Louvre ou au château Gaillard, et de là au Chàtelet.

FRAGMENTS

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