BATAILLE DE POITIERS
ES fautes du roi sont frappantes : sa colère l'aveugle et passe plus Ivite que sa bonté , qui ^revint trop toi pour V'pargner le seul coupable qu'ileût fallu punir; il se croit sûr de sa justice, et il est aiVêlé au milieu de l'exécution par sa miséricorde ; il viole assez les lois pour faire haïr la couronne , pas assez pour la sauver ; il prouva qu'un honnête liommenepeut devenir un mauvais roi , et qu'après tout il n'est pas si aisé d'être un tyran. Les erreurs qui, comme celles de Jean, sont sensibles, donnent aux esprits vulgaires l'occasion d'étaler des lieux communs de morale, et aux méchants un sujet de triomphe : les clameurs furent universelles; Philippe de Navarre, frère de Charles, et Geoffroy d'Harcourt, le fameux traître pardonné, oncle du comte décapité, soulèvent la Normandie ; ils se livrent au roi d'Angleterre, le reconnoissent pour roi de France , jurent de le seconder dans la conquête de ce royaume , et lui font hommage de leurs domaines. Edouard , de son côté , agit comme il avoit fait autrefois à la mort des seigneurs bretons; il envoie à toutes les cours de la chrétienté un manifeste, déclarant : « Que les gentilshommes décapités ou emprisonnés par Jean, se disant roi de France, avoient été
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IraUreusemeul fiappés ; qu'ils n'a voient fait aucun traité avec lui, et qu'au contralie lui , ICdouard, avoit toujours re,2;artlé le roi de Navarre et ses amis comme les ennemis de rAngletene.» Geoffroy d'Harcourtétoit-il l'ennemi d'Edouard ?
Pour appuyer ce manifeste , le duc de Lancastre descendit en Normandie ; les Anglois , réunis aux Navarrois , formèrent une armée de quarante mille honunes d'armes , sans compter les gens de pied. Jean s'avanra contre les alliés , (]ui venoient de prendre et de raser Verneuil au Perche; les Anglois se retirèrent dans les forêts de l'Aii^le , et Jean mit le siège devant Breteuil, qui n'ouvrit ses portes qu'après deux mois de résistance.
Jean , de retour à Paris , apprend q;:e le prince de Galles , après avoir ravagé l'Auveri;ne, le Limousin et le Berry, s'approclioit de la Touraine : il fait aussitôt le serment de marcher à lui , et de le com!)attre partout où il le rencontrera. 11 convoque î)arons, grands vassaux, seigneurs , gentilshommes et chevaliers de son royaume, ordonnant qu'aucun d'eux ne se dispense de se trouver au rendez-vous sur les marches de Blois et de Tours.
On s'assemble dans les plaines de Chartres : Craon , Boucicault et l'Ermite de Chaumont se portent en avant avec trois cents hommes d'armes pour reconnoître et harceler l'ennemi. Le ])rinc3 Noir avoit eu d'abord le dessein de rejoindre dans le Perclie l'armée du duc de Lancastre; mais trouvant les passages de la Loire gardés, et apprenant que Jean réunissoit des forces considérables , il reprit le chemin de Bordeaux par la Touraine et le Poitou : il perdit quelque temps au château de ilomoranlia, dans lequel Boucicault, Craon et l'Ermite de Chaumont s'étoient renfermés, à la suite d'une affaire d'avant-posle : c'est le premier siège , comme Crécy fut la première l)ataille, où l'on se soit servi de canon. Le prince de Galles avoit donc du canon dans son armée? 11 ne l'employa pourtant pas à la bataille de Poitiers ; nos grands barons dédaignèrent aussi d'en faire usage à la bataille d'Azincourt, quoiqu'ils eussent avec eux une artillerie formidable pour le temps. La valeur chevaleresque méprisoit les armes qui pouvoient être également celles du lâche et du brave.
Le prince de Galles, en s'arrètant devant Romorantin, avoit commis une faute (jui le devoit perdre : ce fut cette faute cpii le couvrit de gloii e et la France de ileuil ; elle laissa à Jean le temps d'atteindre l'armée angloise, qui (n'eût été ce siège imprudent) fût rentrée en Guienne sans coup férir.
Les François franchirent la Loire sur différents points.
Le prince Noir commenroit à manquer de vivres; il avoit fait un détour pour éviter Poitiers , resté fidèle à la France. Ce mouvement permit au roi , qui suivoit la ligne la plus courte, de se porter en avant des Anglois.
Or, ceux-ci envoyèrent à la découverte deux cents armures de fer « tous montfKs sur jJenr de coursiers ^ » et commandés par le captai de Buch. Elles tombèrent dans les troupes du roi, et virent la campagne couverte d'hommes d'armes : elles fondirent sur les trahieurs. Le bruit de l'attaque parvint à Jean au moment même où il alloit entrer dans Poitiers : il retourna sur ses pas avec le gros de son armée.
Les coureurs anglois , ayant rejoint le prince de Galles, lui racontèrent ce qu'ils avoient appris , et combien l'armée françoise étoit nombreuse. Il répondit : « Or , il nous faut savoir « à présent comment nous la combattrons à « nostre avantage. i> 11 prit poste sur un terrain de difficile accès; Jean, de son côté, s'arrêta: la nuit vint, et couvrit les deux camps.
Le lentlemain dimanche, 18 septembre, le roi fit chanter une messe dans sa tente, et communia avec ses quatre fils , Charles , Louis , Jean, Philippe , et les seigneurs des fleurs de lis, comme on appeloit alors les princes du sang. Quand cela fut fait , Jean assembla son conseil : il proi)Osa d'attaquer l'ennemi , et le conseil fut de l'avis du roi.
Les historiens ont blâmé cette résolution ; mais ils n'ont considéré ni les circonstances ni les mœurs. Sans doute il eût été plus sûr d'affamer les Anglois et de les forcer à se rendre ; mais il étoit aussi très-possible et plus héroïque de les vaincre. Si l'on n'eût pas perdu un jour ; si le duc d'Orléans ne se fût pas retiré avec un tiers de l'armée à l'abord de l'engagement , il est probable que le prince de Galles eût succombé. Et quel juste sujet de ressentiment le roi n'a\ oit-il pas contre les
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Anglois! Dans ces temps, cVailleurs , les batailles n'étoieiil plus des calculs ; elles étoienl le IVuit du hasard , ou d'une impulsion guerrière ; elles n'avoient presque jamais de grands resullats ; elles ne cliangeoient pas la face des empires : c'étoient des actions où l'on dccidoit non de l'existence, mais de l'honneur des nations. Aussi les princes s'envoj oient-ils des cartels pour se rencontrer en tel lieu convenu, comme de simples chevaliers s'appeloient en champ clos. Des hérauts d'armes portoienl ces défis. « Vous irez à Troyes , » dit le comte de lîuckingham aux deux hérauts d'armes qu'il envoya au duc de Bourgogne, sous le règne de Charles Y; « vous parlerez aux seigneurs, et !■ leur direz que nous sommes sortis d'Angi:- " terre pour faire faicts d'armes , et là où nous <' les croyons trouver nous les demandons ; et " pour ce que nous savons qu'une partie de la " fleur de lys et de la chevalerie françoise re- " pose là dedans , nous sommes venus à ce clie- <' min , et s'ils veulent rien dire , ils nous trou- " veront sur les champs. »
On poussoit si loin queltpiefois cette délicatesse du point d'honneur entre deux années , ([u'on se refusoit à [)rendre l'avantage du terrain. Souvent les généraux et les rois faisoient serment de combattre leur ennemi partout où ils le trouveroient, comme les dieux d'Homère juroient par eux-mêmes de faire des choses qui u'étoientpas toujours raisonnables, ou plutôt connne les vieux Germains s'engageoient à porter une longue barbe ou un anneau de fer jusqu'à ce qu'ils eussent abattu un Romain. Deux nations ainsi descendues dans la lice ne pouvoient pas plus refuser le combat, qu'un homme de crur ne se peut dispenser de tirer l'épée quand il a reçu un affront.
Il fut donc résolu , dans le conseil du roi , de marcher droit à l'ennemi. Aussitôt les ordres sont donnés : les cors de chasse et les trompettes sonnent haut et clair; les ménestriers jouent lie leurs instruments, les soldats s'apprêtent; les seigneurs déploient leurs bannières ; les chevaliers montent à cheval et viennent se ranger à l'endroit où l'étendard des lis et l'orii'amme (lottoient au vent. On voyoit courir les chevaucheurs, les poursuivants, les hérauts d'armes, les pages, les varlets, avec la casaque , le blason et la devise de leurs maîtres. Partout
brilloient belles cuirasses, riches armoiries, lances, écus, heaumes et pennons; là se Irouvoit toute la ileur delà France, car nul chevalier ni écuyer n'avoit osé demeurer au manoir. On entendoit , au milieu des fanfares , de la voix des chefs , du hennissement des chevaux , retentir les cris d'armes des différents seigneurs : M ont more ne ij au premier chrétien, Chastiîlon au noble duc, Mon'.joije au liane epcriier , Mo^itjOije Bounjwine , Bourbon Notre-Dan^.e. Tous ces cris étoient dominés par le cris de France, ^:ontjolJe Sainl-Deuys, par des complaintes en l'honneur t!e la Vierge, et par la chanson de Roland.
Des vassaux, tête nue, sous la bannière de leur paroisse, et portant des colobeseldes tabards ( espèce de chemise sans manches et de manteau court); des barons en chaperons , en robes longues et fourrées , marchant sous les couleurs de leurs dames; une infanterie en pelicon ou jaquette, armée d'arcs, d" arbalètes , de bâtons ferrés et de fauchards; une cavalerie couverte de fer, et portant le bassinet et la lance ; des évêques en cottes de mailles et en mitre; des aumôniers, des confesseurs; des croix, des images de saints, de nouvelles et d'anciennes machines de guerre; toute cette armée , enfin , présentoit aux feux du soleil un spectacle aussi extraordinaire <[ue brillant et varié.
Les troupes réunies formoient plus de soixante mille combattants : on y voyoit le frère et les quatre fils du roi, la plupart des seigneurs des fleurs de lis , dillustres commandants étrangers, trois mille chevaliers portant bannières. Tous ces guerriers avoientâ leur tète le roi, qui, s'il n'étoit pas le plus grand capitaine de son royaume, en étoit du moins le plus brave soldat et le premier chevalier.
L'armée fut divisée en trois corps ou trois batailles , comme on parloit alors , par l'avis du connétable Jean de Brienne et des deux maréchaux d'Audeneham et de Clermont. Leduc d'Orléans , frère du roi, ayant sous lui trentesix bannières et deux cents pennons, commandoit la première bataille ; la seconde avoit pour chef le dauphin Charles , duc de Normandie , qui fut Charles-le-Sage ; ses deux frères Louis et Jean marchoient avec lui : les trois princes étoient sous la garde des sires de Saint- Venant,
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de Laiulas , de VonJeiiay et de Cervelles , dit r Archiprèlre , depuis célèbre aventurier. Le roi inenoit la troisième bataille avec Philippe, le plus jeune de ses fils , lige de la seconde maison de Bourgogne.
Ces trois corps , qui auroient pu envelopper l'ennemi en tournant la position <Ui prince de Galles, furent disposés sur une ligne obli- (pie, un peu en arrière les uns des autres. L'aile gauche , la plus avancée vers Tennemi , et sous les ordres du duc d'Orléans , n'étoil séparée des Anglois que par un monticule, dont on négligea de s'emparer ; le dauphin commandoit au centre, et le roi, à l'aile droite, la réserve. On jugera de la science militaire de ce temps, quand on saura que ces dispositions se îaisoient avant d'avoir reconnu le terrain occupé par le prince de Galles.
Tandis que l'armée françoise se mettoit en bataille, le roi envoya Eustache de Ribauniont , Jean de î.andas et Richard de Beaujeu examiner le camp du chevalier qui avoit gagné ses éperons à Crécy. Cependant Jean, monté sur un cheval blanc , parcouroit les lignes et disoit : « Quand vous estes dans vos « bonnes villes, vous menacez les Anglois, et " desirez avoir le bassinet en la testedevant eux. " Or, y estes-vous. Je vous les montre : si leur » veuillez remontrer leurs maltalents, etcontre- " venger lesdonmiages qu'ilsvousont faicts. » L'armée répondit d'une commune voix : « Sire, Il Dieu y ait part ! >>
Les trois ciievaliers envoyés à la découverte revinrent , et rendirent compte au roi de ce qu'ils avoient observé.
L'ennemi s'étoil retranché au milieu d'une vigne, sur une petite hauteur, auprès d'un village appelé Maupeituis ; pour aller à lui, il n'y avoit qu'un chemin creux bordé de deux haies épaisses , et si étroit, qu'à peine trois ca- \ aliers y pouvoient passer de front. Le prince lie Galles avoit embusqué des archers derrière ces haies. Parvenu aubout dudélilé, ontrouvoit l'armée angloise, composée en tout de deux mille hommes d'armes , de quatre mille archers et de quinze cents aventuriers. Il n'y avoit guère sur ces sept à huit mille hommes (pie trois mille Anglois : le reste étoit François et Gascons.
Le prince avoit fait mettre pied à terre à sa
cavalerie, qui ne pouvoit agir dans le lieu où elle se trouvoit : le tout formoit , sur la pente de la colline , un corps d'infanterie pesamment armé , retranché parmi des buissons et des vignes , couvert sur son front par des archers rangés en forme de herse. Cette disposition étoit l'ouvrage de James d'Audelay , chevalier d'une grande expérience.
Si le roi Jean avoit avec lui la fleur de la chevalerie de France, le prince Noir avoit pour compagnons les plus vaillants guerriers de l'xVnglelerre et de la Guienne: entre les premiers, on remarquoit Jean lordChandos, les comtes de VVarwick et deSuffolck, Richard Stanford, James d'Audeley, et Pierre, son frère , sir Basset et plusieurs autres ; entre les seconds on coniptoit le captai de Buch , Jean de Chaumont , les sires de Lesparre , de Rozeni , de Montferrand , de Landuras, de Prumes , de Bourguenze, d'Aubrecicourt et de Ghistelles : c'est toujours nommer des François.
Ribaumont ayant peint au roi la position des ennemis, Jean lui demanda comment on les devoit attaquer. « Tous à pied, répondit Il Ribaumont , excepté trois cents armures « de fer choisies entre les plus habiles et les 'I plus clievalereuses; elles entreront dans le Il chemin creux pour rompre les archers. El- II les seront suivies du reste des hommes d'ar- II mes à pied pour donner sur les hommes " d'armes anglois qui sont en bataille sur la Il hauteur au bout du défilé , et pour les com- II battre de la main à la main. »
Jean suivit cet avis , qui lui plaisoit par sa hardiesse : mieux conseillé , il auroit fait attaquer les archers à dos , et les eût chassés des deux baies avant de s'engager dans le défilé. Les maréchaux , d'après le plan adopté , désignèrent les trois cents cavaliers qui dévoient ouvrir le chemin. Le reste des hommes d'armes fut démonté ; on leur ordonna d'ôter leurs éperons , de tailler leurs piques , et de les réduire à cinq pieds de long , pour s'en servir avec plus de facilité dans la mêlée. Un corps d'Allemands, commandé par les comtes de Nidau , de Nassau et de Saarbruck , demeura à cheval afin de soutenir, en cas de besoin , les trois cents hommes d'armes à l'attaque du défilé. Le roi, accompagné de vingt chevaliers , se mit au milieu deces Allemands pour voir de
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plus près le commencement de raclion. Tout étant ainsi disposé , on donne le signal du combat.
Déjà les trois cents hommes d'armes avoient embrassé lenrs targes, quand voici venir un cavalier qui demande à parler au roi : on reconnut le cardinal de Périgord. Le pape ne cessoit de travailler à la réconciliation de la France et de l'Angleterre : les deux cardinaux d'Urgel et de Périgord avoient été envoyés vers les deux armées pour les engager à la paix, et traiter de la liberté du roi de Navarre. Le cardinal de i érigord ne s'étoit point rebuté du mauvais succès de ses premières tentatives , et , s'attachant aux pas des princes rivaux , il étoit arrivé à l'instant même où ils alloient vider leur querelle.
Il court vers le roi de France ; aussitôt qu'il l'aperçoit , il descend de cheval , s'incline et s'écrie en joignant les mains : "Tres-chier sire. <i vous avez ici toute la tieur de la chevalerie Il de vostre royaume , reunie contre un petit Il nombre d'ennemis. Si vous pouvez en obte- II nir ce que vous desirez sans combattre , vous Il espargnerez le sang chrestienet la vie de vos (I sujets. Vous savez que Dieu tient dans sa Il main le sort des armes ; je vous conjure, au Il nom de ce Dieu et de la charité , de me per- •I mettre d'aller vers le prince de Galles lui " représenter son péril et l'avantage de la Il paix. »
Le roi répondit : « Il nous plaist que cela soit 'I ainsi; mais retournez viste.»
Le cardinal chevauche au camp anglois : au nom de la religion , les barrières des deux armées s'abaissent et laissent passer son ministre: il trouva le fils d'Edouard au milieu de ses chevaliers , couvert de son armure noire , et portant la devise des princes de Galles , prise de l'écusson du vieux roi de Boliéme; présage qui promeltoit à Poitiers le destin de Crécy. Il Certes, beau fils, lui dit l'envoyé du pape, « si vous aviez examiné l'armée du roi de Il France, vous me permettriez d'essayer de « conclure avec lui un traité. » Le prince répondit : Il J'entendrai à tout , fors à la perte Il de mon honneur et de celui de mes cheva- " liers. » Le cardinal répli(|ua : n Beau fils , Il vous dites bien. » Et il retourna en toute hâte au camp françois.
Il supplia le roi de suspendre l'attaque jusqu'au lendemain. « Vos ennemis, disoit-il , Il ne peuvent eschapper ; accordez-leur quel- II ques instants pour appercevoir leur péril. » Jean s'y refusa d'abord, sur l'avis de la plus grande partie de son conseil ; mais , par respect pour le saint-siége, il consentit enlin à ce délai; qui donna le temps aux Anglois de se retrancher, ralentit l'ardeur du soldat , et fut la principale cause de la perte de la bataille.
Le roi fit dresser une hcUe tente de coiilevr vermelUe dans l'endroit même où il se trouvoit. Les troupes déposèrent leurs armes, à l'exception du corps commandé par le connétable et par les deux maréchaux.
Le cardinal, retourné au camp anglois, et revenu ensuite au camp françois, rapporta au roi les propositions du prince de Galles. Celui-ci offroit de rendre les prisonniers qu'il avoit faits , les villes et les châteaux qu'il avoit pris depuis trois années ; il s'engageoit , pendant sept ans , à ne point porter les armes contre la France : Villani ajoute qu'il consenloit à payer deux cent mille nobles ou écus dor pour les dégâts commis par son armée. Le prince demandoit en mariage une fille du roi , et , pour dot de cette princesse , le seul duché d'Angoulème ; enfin , il réclamoit la liberté de Charlesle-iMauvais , et s'engageoit à faire consentir Edouard aux conditions du traité.
Jean , que les historiens représentent comme un téméraire , n'avoit été que trop modéré en accordant aux Anglois une suspension d'armes ; il alloit donner une nouvelle preuve de son esprit conciliant en acceptant l'offre du prince Noir, lorsque Renaud de Chauveau, évèque de Chàlons , se leva dans le conseil :
Il Sire, dit-il , s'il m'en souvient bien, le roi I' d'Angleterre , son fils , et son frère le duc de Il Lancastre, vous ont, à plusieurs reprises, Il insulté , et ont remjjli votre royaume de Il meurtres et de ruines. Sur terre , ils ont hn- « milié votre père Philippe et massacré votre Il noblesse; sur mer, ils ont assailli vos vais- « seaux et brûlé vos ports comme des pirates. Il Quelle vengeance en avez-vous tirée? Quoi ! Il pour prix de ces brigandages , vous donne- (I riez votre fille à des mains teintes du sang Il françois ! Dieu vous livre votre principal en- II nemi , ces orgueilleux Anglois , ces Gascons
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» infidèles, ces làc'.;es qui viennent d'égorger <i les paires et les laboureurs , ces incendiaires « qui ont porté la flamme dans les hameaux " qui fument encore, et vous les laisseriez (( échapper ! Et croyez-vous qu'ils soient de « bonne foi dans ce qu'ils vous proposent? Ne <( connoissez-vous pas leur perfidie? Sous le <■ prétexte de faire ratifier les conditions parle « monarque anglois , ils gagneront thi temps ; « Edouard refusera de confirmer le traité con- » clu. Cependant le duc de Lancastre , qui ra- <i vage le Perche avec son armée , aura rejoint (( le prince de Galles; alors la victoire passera <( peut-cire à vos ennemis. Dieu vous préserve « de plus grands mallienrs ! Je demande qu'au- « cun délai ne soit accordé, et (jue voire ven- " geance cesse d'être suspendi'.e par des pro- <( positions insidieuses , et par les lenteurs de <i votre conseil. »
Ce discours, dont le prélat soutint la vigueur la pique à la main, tit bouillonner dans le sein du roi l'ardeur guerrière; les barons crièrent : Aux armes ! « x\llez , dit Jean au car- <i dinal , allez signifier au prince de Galles <i qu'il ait à se rendre prisonnier, lui et cent « de ses principaux chevaliers : à celle con- '■ dition je laisserai passer son armée. » Le prince, au ouïr de ces paroles, qui lui furent rapportées par le cardinal, répondit : <i Mes <i chevaliers ne seront pris que les armes à la « main; quant à moi, quelque chose quilar- « rive , l'Angleterre n'aura pas à payer ma ran- « çon. »
Ces pourparlers occupèrent toute la journée du dimanche. Pendant la tenue du conseil , divers chevaliers des deux armées chevauchèrent le long des batailles. Dans une de ces courses, le maréchal de Clermont rencontra Jean Ciiandos : ils portoient tous les deux dans leurs armes le même emblème; c'étoit une dame vêtue d'une robe bleue , au milieu des rayons d'un soleil. « Chandos, dit le maréchal, « depuis ([uand avez-vous pris ma devise? » — Il Et vous la mienne? » répliqua Ciiandos. « — Si nos gens, reprit Clermont, n'estoient au « moment de jouer des mains , je vous prou- (1 verois tout à l'heure que vous ne devez pas « porter cette devise. » — « Eh! s'écria Chan- (1 dos , demain nous nous retrouverons , et je « vous prouverai que la dame bleue est plutost
(' mienne (pie vostre.» Cette querelle de chevalerie coûta la vie au marécl^al, qui fut tué par Chandos.
La nuit étoit venue : les François, abondamment pourvus de vivres, se liant dans leur nombre et leur valeur , la passèrent à dormir ; les Anglois , manquant de tout, veillèrent et se retranchèrent : autour de leur camp et devant leurs archers , ils creusèrent des fossés profonds , (lu'ils revêtirent de palissades ; dans la partie la plus foible de leur poste , ils se couvrirent avec leurs bagages et leurs chailots. Le prince de Galles commanda d'apporter le butin enlevé; il en fit faire trois monceaux entre son camp et celui des François, et l'on y mit le feu. Ce sacrifice ne laissa plus rien à regretter aux Anglois; tandis que les tourbillons de l'.ammes et de fumée qui s'élevoient , la veille d'ime bataille, dans les ténèbres , servirent à masquer les travaux de l'ennemi et à étonner nos soldats.
Le soleil qui devoit éclairer un jour si funeste à notre })atrie se leva , et trouva les cœurs bercés de fausses espérances (19 septembre 1 350 . Les François se rangèrent dans le même ordre que le jour précédent; les Anglois changèrent quelque chose à leurs dispositions ; instruits , on ne sait comment , de la manière dont ils seroient attaqués , ils placèrent au front de leur ligne un certain nombre de cavaliers pour soutenir le choc des marécliaux ; ils cachèrent, en outre, trois cents hommes d'armes et trois cents archers à clieval derrière une petite colline , au revers de laquelle s'étendoit le corps commandé par le dauphin et ses deux frères. Ces six cents hommes avoient ordre, aussitôt qu'ils verroient l'action engagée , de tourner le mamelon et de prendre en flanc les troupes du daupliin. Le cardinal de Péri:ord reparut, mais on lui fit dire de la part des François de se retirer. 11 passa alors chez le prince de Galles , dont il étoit sujet , comme natif de Guienne. « Beau fils , lui dit-il , faites ce que vous pource rez;il vous faut co;iibatlre. » Le prince répondit : « J'y compte, ainsi (pie mes cheva- « liers ; Dieu veuille aider au droit ! » Le cardinal alla rejoindre l'autre légat au haut d'une colline , d'où ils élevèrent leurs mains vers le Dieu de paix , tandis que dans la plaine on invoquoit celui des armées.
DK FHAMCE.
Au milieu de ses compagnons d'armes , le prince Noir leur tint ce discours :
« Seigneurs , si nous ne sommes (lu'un petit « nombre contre l'armée puissante de nos en- « nemis, il ne faut pas laisser s'affoiblir nostre « courage. Ce n'est pas le soldai, c'est Dieu « qui donne la victoire. Si nous sommes vaince queurs , nostre triomplie en sera plus ecla- « tant; si nous devons mourir, j'ai un père " et deux frères; vous, vous avez des amis qui « nous vengeront ; ainsi ne songez qu'à bien « combattre. S'il plaist à Dieu, vous me verrez (' aujourd'hui bon chevalier. »
Le prince de Galles garda auprès de lui Chandos , qui cependant courut au choc des maréchaux de France : il désiroit aussi retenir d'Audeley ; mais celui-ci avoit fait vœu de combattre au premier rang dans toute affaire où le roi d'Angleterre, ou l'un de ses fils, se trouveroit en personne. Le prince de Galles lui permit donc d'accomplir son vœu , et il s'alla placer au front de la ligne , parmi les hommes d'armes qui soutenoient les archers.
Les François élèvent le cri d'armes : à ce signal , les deux maréchaux de France , les comtes d'Audeneham et de Clermont, entrent dans le défilé à la tête de trois cents cavaliers commandés pour frayer le chemin. A peine sont-ils engagés entre les deux haies qui bordent le chemin, que les archers retranchés derrière font pleuvoir sur eux une grêle de flèches. Ces flèches , longues , barbues , dentelées, lancées à bout portant par un ennemi invisible, frappent dans l'épais bataillon. Les chevaux, percés d'outre en outre, effrayés et rendus furieux par la douleur, hennissent, ronflent, se cabrent, refusent d'avancer, se tournent de côté, trébuchent et tombent sous leurs maîtres. Les derniers rangs essaient de passer sur les premiers rangs abattus , se renversent, et augmentent le péril et la confusion. Cependant les deux maréchaux , avec quelques chevaliers, surmontent les obstacles et parviennent au front de l'armée angloise : là ils trouvent une nouvelle ligne d'archers et sire James d'Audeley à la tt' te de ses hommes d'armes. Ces braves maréchaux , sortis presque seuls du défilé , ne peuvent soutenir un combat trop inégal : Clermont meurt de la main de Chandos ; d'Aude-
neham , porté à terre par d'Audeley, est forcé de se rendre.
Bientôt le bruit de cette défaite se répand . Les cavaliers arrêtés au milieu du défilé, entre leurs premiers rangs abattus et les hommes d'armes à pied qui les suivent , ne pouvant ni avancer ni reculer, restent immobiles, exposés aux flèches qui les transpercent et les clouent à leurs chevaux ; des cris et des rugissements sortent de l'horrible mêlée. Les hommes d'armes , qui déjà pénétroient dans le chemin , se replient sur le corps commandé par le dauphin Charles. Au même moment les six cents cavaliers anglois cachés au revers de la colline sortent de leur embuscade, et viennent prendre à dos ce même corps. La terreur s'empare des soudoyers; les hommes d'armes démontés se dispersent. Les seigneurs de Landas, de Vondenay, de Saint- Venant , (pii avoient la garde des trois fils du roi, jugeant trop vite la bataille perdue , les forcent de s'éloigner. Landas et Vondenay, après avoir laissé les jeunes princes entre les mains de Saint-Venant , revinrent avec de l'Angle , Saintré et CervoUes, se ranger auprès du roi.
Les troupes du dauphin s'étant débandées, celles du duc d'Orléans prirent lâchement la fuite avec leur chef ; il ne resta sur le champ de bataille que l'escadron de cavalerie allemande et la division conduite par le roi , à laquelle se joignirent plusieurs chevaliers qui n'avoient pu se résoudre à abandonner leur maître.
Instruit de la déroute des deux premiers corps françois , le prince de Galles ordonne à ses hommes d'armes de remonter à cheval. Jean Chandos dit au prince : <' Sire , chevau- <i chons avant; la journée est voslre; Dieuseraau- 'I jourd'hui dansvostre main ; marchons au roi Il de France. Je sçais bien que par vaillance il (( ne fuira point , ainsi il nous demeurera. » Le prince répondit : <i Allons , Jehan ! vous ne me « verrez d'aujourd'hui retourner en arrière. » 11 crie aussitôt à sa bannière : « Bannière , che- « vauchez avant ! au nom de Dieu et de saint (I Georges ! » et il descend de la colline avec toute son armée.
Le roi , faisant serrer les rangs , marche aux Anglois, qui sortoient du défilé pour l'attaquer : il se faisoit remarquer au milieu des siens par sa haute taille , son air martial , et
HISTOIRE
par les fleurs de lis cf or semées sur sa coUe d armes ; il étoit à pied , comnie le reste de ses chevaliers , et tenoit à la main une hache à den.v tranchants, arme des vieux Franks. Â ses côtés étoit son fils , le jenne Philippe , à peine âgé de quatorze ans , comme le lionceau auprès du lion. Tous les historiens conviennent que si la quatrième partie de notre armée avoit combattu comnie son roi, elle auroit remporté la victoire. Le choc fut rude : d'un côté c'étoit le prince Noir environné de Ciiandos, du captai de Buch, fameux rival de Du Guesclin , de d'Âudeley, d'Aubrecicourt , des comtes deWarwicketdeSuffolck, maréchaux d'Angleterre ; de l'autre , le roi Jean , accompagné de Jacques de Bourbon et de Pierre de Bourbon, père de ce Louis II de Bourbon, dont les \ ertus annoncèrent celles de Henri IV; des deux princes d'Artois, fils d'un traître, et tous deux fidèles; des comtes de Saarbruck, de ]\idau et de Nassau , tous trois allemands , et dignes d'être françois ; de Guichard de Beaujeu, de Guillaume de Nesle, de Guillaume de Montagu , de Richard de l'Angle, des sires de Ciiambly, de la Heuse, de Pons , de Tancarville, de Laval, de Damp- Marie, de La Tour, d'Humières, d'Urfé, de Duras, de Gaucher de Brienne, connétable de France et duc d'Athènes , double titre qui lui imposoit l'obligation de tomber avec gloire ; de l'évêque de Chàlons , qui mourut le casque en tèle comme Adlîémar sur les murs de Jérusalem , de Geoffroy de Charny , le vaillant porte-oritlamme ; d'Eustaclie de Ribaumont , si célèbre par la couronne de perles qu'Edouard lui donna devant Calais ; de La Fayette et de La Rochefoucauld, noms que les armes ont cédés aux lettres ; enfin , de Jean de Saintré , réputé le plus brave chevalier de son temps , et dont les romans gaulois ont consacre le nom.
La cavalerie allemande soutint bien la première charge ; mais elle lâcha pied après avoir perdu les comtes de Saarbruck , de Nidau et de Nassau , qui la commandoient. Les chevaliers françois des diverses provinces , rangés , avec leurs écuyers , autour des bannières de leurs suzerains , combattoient tantôt par pelotons séparés , tantôt mêlés et confondus. Le prince de Galles , avec Chandos , attaqua la division du connétable , et le captai de Buch ,
avec les maréchaux d'Angleterre , se trouva en face du roi.
Jean les vit approcher avec une joie intrépide : abandonné des deux tiers de ses soldats , il ne lui vint pas même un moment la pensée de reculer, résolu qu'il étoit de sauver l'honneur françois , s'il ne pouvoit sauver la France. Nos hommes d'armes ayant raccourci leurs piques, le roi ne put les faire remonter à cheval comme le prince de Galles avoit fait remonter les siens. Les Anglois étoient , en outre , accompagnés d'archers cpii décidèrent de la victoire, en perçant de loin des fantassins pesants , qui ne pouvoient joindre leurs légers ennemis. L'armée angloise , toute à cheval , se ruoit avec de grands cris sur l'armée françoise toute à pied. Les Hots des combattants étoient poussés vers Poitiers , et ce fut près de cette ville que se fit le plus grand carnage. Les habitants, craignant que les vainqueurs n'entrassent pêlemêle avec les vaincus , refusèrent d'ouvrir leurs portes.
Déjà les plus braves avoient été tués; le bruit diminuoit sur le champ de bataille ; les rangs s'éclaircissoieut à vue d'oeil ; les chevaliers tomboientles uns après les autres , comme une forêt dont on coupe les grands arbres. Charny, haussant l'oriflamme , luttoit encore contre une foule d'ennemis qui la lui vouloient arracher. Jean, la tête nue (son casque étoit tombé dans le mouvement du combat), blessé deux fois au visage , présentoit son front sanglant à l'ennemi. Inca[)able de crainte pour lui-même , il s'attendrit sur son jeune fils , déjà blessé en parant les coups qu'on portoit à son père; il voulut éloigner l'enfant royal, et le confia à quelques seigneurs ; mais Philippe échappa aux mains de ses gardes , et revint auprès de Jean , malgré ses ordres. N'ayant pas assez de force pour frapper, il veilloit aux jours du monarque en lui criant : « Mon père ! « prenez garde ! à droite , à gauche , derrière " vous, » à mesure qu'il voyoit approcher un ennemi.
Les cris avoient cessé. Charny, étendu aux pied du roi , serroit dans ses bras roidis par la mort l'oriflamme qu'il n'avoit pas abandonnée; il n'y avoit plus qucles fleurs de lis debout sur le champ de bataille : la France tout entière n'étoit plus que dans son roi. Jean , tenant sa
DE FRANCE
GâS
liaclie des deux mains, défendant sa patrie, son fils , sa couronne et roriflamnie, immoloit quiconque l'osoit approcher. Il n'avoit autour de lui que quelques chevaliers abattus et percés de coups , qui se raninioient dans la poussière à la voix de leur souverain , faisoient un dernier effort , et retomhoient pour ne plus se relever. Mille ennemis essay oient de saisir le roi vivant, et lui disoient : « Sire, rendez- (I vous ! » Jean , épuisé de fatigue , et perdant son sang , n'écoutoit rien et vouloit mourir.
Un chevalier fend la foule , écarte les soldats , s'approche respectueusement du roi , et lui parlant en françois : c Sire , au nom de (I Dieu , rendez-vous ! » Le roi , frappé du son de cette voix , baisse sa hache , et dit : « A <t qui me rendrai-je ? à qui? Où est mon cou- « sin le prince de Galles? Si je levoyois, je (I parlerois. » — « Il n'est pas ici, répondit le (( chevalier ; mais rendez-vous à moi , et je « vous mesnerai vers lui. » — » Qui etes- " vous? » repart le roi. « Sire, je suis Denys (I de Morbec , chevalier d'Artois ; je sers le <' roi d'Angleterre, parce que j'ai esté obligé de (I quitter mon pays pour avoir tué un homme. »
Jean ôta son gant de la main droite et le jeta au chevalier en lui disant : « Je me rends (I àAous. » Du moins le roi de France ne remit son épée qu'à un François.
On ne voyoit plus ni bannières, ni pennons de notre armée dans les champs de Poitiers. Le prince de Galles ignoroit encore toute sa gloire : Chandos lui conseilla de planter sa bannière sur un buisson , pour rallier ses troupes et se reposer. On dressa une petite tente rouge : le prince y entra. Les officiers de sa chambre lui détachèrent son casque et lui présentèrent à boire ; les trompettes sonnèrent le rappel. Les chevaliers anglois et gascons accourent , amenant avec eux un nombre prodigieux de prisonniers ; il y avoit tel soldat qui à lui seul en avoit jusqu'à dix : on les traita avec une générosité extraordinaire : la plupart furent renvoyés sur parole , et sur la simple promesse d'une rançon (pi'on eut soin de ne pas rendre assez forte pour les ruiner.
Les deux maréchaux d'Angleterre arrivèrent auprès du fils d'Edouard , qui leur demanda des nouvelles du roi de France. « Sire, ré- « pondirent-ils , nous ne savons ce qu'il est
(I devenu, mais il fautcpi'il soit mort ou prins , (I car il n"a pas quitté l'ost. » Cliandos avoit déjà jugé que Jean , par t«j//a»ice, ne fuiroit point ; Warwick déclare qu'il est mort ou pris , car il n'a pas cessé de condiattre ; nous allons voir le prince de Galles proclamer Jean le plus brave gentilhomme de son armée : un monarque françois dont la valeur est si hautement reconnue même de ses ennemis , peut être vaincu sans cesser de régner; les rois ciievelus ne perdirent que sur la pourpre la couronne qu'ils avoient reçue sur un bouclier.
Le prince Noir dit à Warwick et à Cobliam : (I Allez , je vous prie , et chevauchez si loin , « que vous me puissiez apprendre nouvelle « du roy de France. » Warwick et Cobham partirent , et tout en chevauchant montèrent sur un tertre , afin de regarder autour d'eux. Ils découvrirent une troupe d'hommes qui marchoient lentement et s'arrêtoient à chaque pas. Les deux barons descendirent aussitôt de la colline et piquèrent de ce côté. Il s'écrièrent en approchant de la troupe : <i Qu'est-ce cy ! » On leur répondit : «C'est le roy de France qui « est prins : il y a plus de dix chevaliers et Il escuyers qui se le disputent. »
Jean , au milieu de ces soldats , menant son fils par la main , étoit exposé au plus grand péril : les Anglois et les Gascons s'arraclioient tour à tour la proie ; ils l'avoient enlevée à Denis de Morbec. Chacun crioit en parlant du roi : « Je l'ai prins , je l'ai prins. » Jean disoit : (I Menez-moi courtoisement , et mon fils aussi, « devant le prince de Galles , mon cousin. JXe (' vous querellez point pour ma prise; car je (I suis assez grand seigneur pour vous faire « tous riches. » Ces paroles apaisoient un moment les hommes d'armes ; mais ils n'avoient pas fait un pas qu'ils recommençoient leur contention. Warwick et Cobham ' se jettent dans la foule , écartent les soldats , leur défendent sous peine dévie d'approcher du roi , descendent de cheval , saluent le monarque et son fils , et les mènent à la tente du prince de Galles.
Déjà averti de l'approciie du roi , le fils d'Edouard sortit pour recevoir legrand prisonnier, s'inclina devant lui jusqu'à terre, l'accueillit de paroles courtoises , le pria d'entrer dans sa tente , commanda d'apporter le vin et les épiées,
IlIST
» et les présenta Uii-niesme à Jean et à son fils , Il disent les Chroniques , en signe de fort grant Il amour. » Ainsi sont écrites au ciel les défaites et les victoires; ainsi s'élèvent et tombent les empires ! Huit siècles auparavant , le premier roi frank triompha des Visigoths presque au même instant où Jean devint prisonnier des Ânglois ; et Charny succomba en défendant l'oriflamme dans les champs où , quatre cents ans après lui, La Rochejaquelein devoit mourir pour le drapeau blanc.
La nuit venue , le prince Noir fit dresser dans sa tente une table abondamment servie , où s'assirent , avec le roi et son fils , les plus illustres prisonniers , Jacques de Bourbon , Jean d'Artois , les comtes de TancarviUe , d'Estampes , de Damp-Marie , de Graville , et le seigneur de Parthenay. Les autres barons et chevaliers françois , compagnons des périls et des malheurs de leur maître , étoient placés à d'autres tables. Le prince de Galles servoit luimême ses hôtes ; il refusa constamment de partager le repas du roi , disant qu'il n'étoit pas assez présomptueux pour s'asseoir à la table d'un si grand prince etd'un si vaillant homme. <i Chier sire , disoit-il à Jean , ne vous laissez Il abattre, si Dieu n'a pas voulu faire aujour- II d'hui ce que vous desiriez. Monseigneur Il mon père vous traitera avec tous les honneurs Il que vous méritez , et traitera avec vous à des Il conditions si raisonnables , que vous en de- II meurerez pour tousiours amis. Vous devez Il certainement vous resjouir, quoique la jour- II née n'ait pas esté vostre, car vous avez acquis Il le haut renom de prouesse ; vous avez sur- II passé tous ceux de vostre costé. Je ne dis mie Il cela, chier sire, pour vous consoler, cartons <i mes chevaliers qui ont veu le combat s'ac- « cordent à vous en donner le prix et la cou- <i ronne. »
Jusque-là , Jean avoit supporté son malheur avec magnanimité ; aucune plainte n'étoit sortie de sa l)ouche , aucune marque de foiblesse n'avoit trahi l'homme : mais quand il se vit traiter avec cette générosité ; quand il vit ces mômes ennemis qui lui refusoient sur le trône le titre de roi de France le reconnoître pour roi dans les fers , alors il se sentit réellement vaincu. Des larmes s'échappèrent de ses yeux, et lavèrent les traces de sang qui restoient sur
son visage. Au banquet de la captivité, le roi très-chrétien put dire comme le saint roi : Mes pleurs se sont mêlés au vin dema coupe.
Le reste des prisonniers se prit à pleurer en voyant pleurer le roi : le festin fut un moment suspendu. Les guerriers françois , si bons juges en nobles actions , regardoient avec un murmure d'admiration leur vainqueur, à peine âgé de vingt-six ans. « Quel monarque il pro- « met à sa patrie , disoient-ils , s'il peut vivre « et persévérer dans sa fortune ! »
Les paroles des malheureux sont prophétiques : si le prince de Galles entendit celles de ses prisonniers , il put avoir, à la vue des inconstances du sort , un pressentiment de ses propres destinées. Ce prince vécut peu de jours. Son fils , qui monta sur le trône d'Angleterre, trahi par ces mêmes nobles qui avoient combattu à Poitiers , obligé de recourir à la protection de l'héritier du roi Jean , déposé par un parlement ingrat , enfermé dans une tour ; son fils , dis-je , condamné à mourir de faim , lutta plusieurs jours contre la mort , désirant en vainà son dernier soupir les miettes de ce repas que son père , victorieux , servit à un monarque infortuné. La gloire même du vainqueur de Poitiers a péri dans les champs où elle jeta une si vive lumière.
Au-dessus de l'ancienne abbaye de Nouille et du village de Beauvoir en Poitou , sur le haut d'une colline couverte de joncs marins , on croit trouver les vestiges d'un vieux camp. Vers le milieu de ce camp , on remarque l'ouverture d'un puits à demi comblé : c'est tout ce qui atteste le passage d'un héros. Le village de Maupertuis a disparu ; personne dans le pays ne se souvient qu'il ait existé. Par une autre bizarrerie du sort , le lieu où l'on voit les traces du camp anglois s'appelle aujourd'hui Cartilage ; comme si la fortune , pour se jouer des hommes , s'étoit plu à effacer un nom fameux par un nom plus fameux encore , une ruine par une ruine , une vanité par une vanité*.
* Voyez, sur ce mot de Carthage, l'Essai de dissertation sur le Campus VocLADENSis, dans les Dissertations deLt.BOtVF. Voyez encore les Fies des capitaines illustres au moyen âge, par M. Mazas. On trouve dans ce consciencieux ouvrage des renseignements sur les
DE FRANGE