JEAN II
De 13oG à lô(i1.
A France paroît perdue; ses finances sonlépuisées;ses arméesse changent en troupes de l)rigands qui la déchirent ; ses peuples se soulèvent ; ses états attaquent le trône, laissé vide par la captivité du roi; un prince du sang, échappé de ^prison, vient mêler aux violences de l'étranger les discordes domestiques ; il donne du poison à l'héritier de la couronne captive : des traîtres dans l'Eglise et dans la nohlesse, des factieux
tm batailles de Crëcy, de Poitiers et d'Azincoiirt. l'ai dans
¥^ mon lécit corrigé les noms ])rop!Cs misérableniPiit
15 estropiés par nos liistoriens (|iii ont suivi Froissakd et
les chroniiiui's de Flandre. I/éililion de Froissahd. p ir
^j. M. BuciioN, m'a beaucoup servi pour ces corrections .
K bien (pie je n'adopte pas entièrement toutes les lectures.
;^ J'ai reru aussi de Poitiers, sur la bataille de ce nom,
des plans et des documents.
dans le tiers-état; au dedans les séditions et les crimes du tribunat , au dehors les horreurs de fanarchie civile et militaire ; et pour seul remède à tant de maux, un prince à peine âgé de dix-huit ans, que son projet de fuite avec le roi de Navarre et sa conduite à la bataille de Poitiers n'avoient fait estimer ni des François ni des ennemis. Quiauroit pu croire que cet enfant étoit Ciiarles-le-Sage, sauveur de son peuple, et fun des plus utiles rois qui aient gouverné les hommes ?
Mais Charles V n'éloit que la tète ; il lui falloit un bras, et Dieuavoit en même temps formé ce bras. Tandis que le dauphin se retiroit obscurément de Poitiers , méprise des vainqueurs, un pauvre gentilhomme, aussi inconnu que lui, combattoit pour Charles de Elois dans les bruyères delà Bretagne. Sans beauté, sans grâces, sans fortune, d'un esprit si peu ouvert qu'on ne lui avoit jamais pu apprendre à lire, ce gentilliomme, demi-paysan, n'avoit rien en apparence de ce qui annonce les héros, hors la valeur. Nos chroniques, qui en parlent pour la première fois à cette époque, l'appellent un certain jeune bachelier. C'étoit pourtant là Du Guesclin, le premier grand capitaine que l'Europe eût vu depuis les jours de Rome , et que nos aïeux nommoient le bon Connct ible : tant ce sol de France est fécond ! tant notre patrie a de ressources dans le malheurl
Charles et Du Guesclin viennent ensemble et l'un pour l'autre, et tous les deux pour la nation, d'autant plus illustres que tout est entraves à leurs victoires. Lorsque Dieu envoie les exécuteurs de sa vengeance, le monde est aplani devant eux ; ils ont des succès extraordinaires avec des talents médiocres; aucun adversaire habile ne leur dispute le triomphe , tout s'arrange pour que leurs fautes mêmes servent à augmenter leur puissance. Le Ciel, afin de les seconder, assied sur tous les trônes la folie et la stupidité ; pas un général dans les camps, pas un ministre dans les conseils. Ces exterminateurs obtiennent la soumission du peuple, au nom des calamités dont ils sont sortis, et de la terreur que ces calamités ont inspirée. Traînant après eux un troupeau d'esclaves armés , déshonorés par cent victoires , la torche à la main, les pieds dans le sang, ils vont au bout de la terre comme des hommes
G.'iS
ivres, poussés par Dieu qui fait leur force, et qu'ils renient.
Mais lorsque la Providence , au contraire , veut relever un royaume et non l'abattre; lorsqu'elle emploie des serviteurs et non des ennemis ; lorsqu'elle destine à ses serviteurs une VI aie gloire et non une épouvantable renommée , loin de leur rendre la route facile, elle leur oppose des obstacles dignes de leurs vertus. C'est ainsi que Ion peut toujours distinguer le fléau du Sauveur, l'homme envoyé pour détruire et riiommc venu pour réparer. Le premier paroît dans l'absence des talents et du génie; le second rencontre à chaque pas d'habiles adversaires capables de balancer ses succès ; l'un n'a rien contre lui, est maître de tout, se sert pour réussir de moyens immenses ; l'autre a tout contre lui , n'est maître de rien, n'a entre les mains que les plus folbles ressources. Le dauphin se mesure avec Edouard, monarque puissant , heureux guerrier, souverain d'un royaume florissant et de la moitié de la France ; il lutte contre Cliarles-le-Mauvais , prince qui donnoit par ses crimes de l'importance à ses artitices, contre Marcel, Le Coq et Pecquigny, triumvirat redoutable par la triple alliance du pouvoir populaire, aristocratique et religieux. Du Guesclin combat le prince de Galles, Chandos, le captai de Buch, rivaux qui le surpassoient en renommée et l'égaloient en mérite. Sans argent, sans crédit, c'est en vendant les joyaux de sa femme qu'il fait vivre ses compagnons d'armes. Tantôt il n"a pour soldats que des chevaliers braves, mais indociles, et des paysans indisciplinés ; tantôt son armée est composée d'un ramas de brigands qui ne le suivent que par le miracle de sa gloire. Et cependant le prince et le sujet viennent à bout de leur œuvre; ils battent l'étranger, rétablissent l'ordre , font refleurir les lois , les lettres , le commerce et l'agriculture. Tous deux, après avoir brillé ensemble sur la scène du monde, en sortent tous deux presque en même temps : le bon Connétable va dormir à Saint-Denis, aux pieds de Charles-le-Sage. Réveillés de nosjours dans leurs tombeaux, toujoursliés par la même destinée, ils sesont revus après, une nuit de quatre siècles : les cendres du roi qui avoit arraché aux Anglois notre terre natale ont été jetées au vent, et des mains françoises ont brisé le cer-
cueil de Du Guesclin : arche sainte devant qui tomboient les remparts ennemis.
Paris , après la bataille de Poitiers , reçut le jeune Cliarles avec des lionneurs et des respects; soit que les hommes ne se puissent d'abord empêcher de saluer le mallieur comme leur maître, soit qu'ils cherchent à s'acquitter vite envers lui, afin de s'en éloigner ensuite sans remords, et de mettre à l'aise leur ingratitude. Le dauphin avoit été nommé par son père lieutenant-général du royaume, quelque temps avant la bataille de Poitiers. Ce fut en cette qualité qu'il gouverna la France jusqu'à sa majorité, époque à laquelle il prit le titre de régent , que personne ne lui contesta. Le premier soin de Charles fut de convoquer les états, qui, dans leur dernière session, séloient ajournés au mois de novemlire. Ils se réunirent dans la chambre du parlement.
Huit cents députés composoient toute l'assendjlée de la langue d'Oyl : la noblesse étoit présidée par le duc d'Orléans , frère du roi ; le clergé, par Jean de Craon, archevêque de Reims; et le tiers-état, par Etienne Marcel, prévôt des marchands. Le chancelier prononça le discours d'ouverture: il engagea les députés à s'occuper des besoins de la France et de la délivrance du roi. Les ordres s'assemblèrent séparément, nommèrent une commission composée de cinquante membres pris dans les trois ordres, et choisis parmi les députés les plus opposés au prince. Celte commission devoit travailler à un projet de réforme générale.
Les bases de ce plan arrêtées, on pria le dauphin de se rendre aux Cordeliers, où les étals s'étoient transportés. Ils voulurent obliger le jeune prince de tenir secret ce qu'ils avoient à lui dire; il s'y refusa.
Alors l'évêque de Laon , Robert le Coq , se leva, et prit la parole : il rejeta les malheurs pu blics sur les flatteurs et les conseillers dont le roi Jean s'étoit entouré; il présenta une liste de proscription de vingt-deux personnes , requérant que leur procès leur fût fait ; il proposa la formation d'une commission tirée du sein des états , pour surveiller les différentes branches de l'administration ; enfin , il demanda que Charles ne pût prendre aucune mesure sans l'avis d'un conseil également choisi parmi les députés : l'évêque termina son discours en sol.
DE I/IIISTOIRI-: DE Fr.A>îct:.
licitant la liberté du roi de Navarre. A ce prix, les états offroient la levée de trente mille liumiiies d'armes , une imposition d'un dixième et ilemi , ou de trois vingtièmes , sur les biens de la noblesse et du clergé. Le tiers-état s'engai^eoit à équiper et à payer par chaque dix feux un homme d'armes.
On est étonné de voir un corps qui u'avoil encore aucune expérience marcher si directement à son but, et suivre d'un pas ferme les routes que l'on a depuis suivies.
Ces états de l3oG (o février), et ceux de 1537 (7 octobre) , se trouvèrent à peu près dans la même position ([ue l'assemblée législative en \'92. La France, à ces deux époques, avoit à résister à une guerre étrangère , tandis (pi'elle s'occupoit intérieurement de la réfonne de ses lois, et qu'une grande révolution politique s'opéroit. La même cause donnée amena quelques-uns des mêmes effets : les -états de iôSii , par cet instinct naturel qui pousse les agrégations d'hommes comme les individus à profiter des circonstances , se constituèrent : déjà ils avoient fait un grand pas depuis les précédentes sessions; ils en firent un bien plus considérable après la bataille de Poitiers.
iMais la pression des armes étrangères , les résistances locales , les divisions intérieures , corrompirent ces éléments , et produisirent quelque chose des crimes dont nous avons été témoins en 1793. Des tribuns s'élevèrent : Marcel, Robert le Coq et Pecquigny exaltèrent les passions de la multitude. Marcel, devenu le maître, disposoit à son gré de ces rois deminus , abrutis par la misère , vrais Sauvages au milieu de la civilisation, mais Sauvages dégradés de la noblesse des bois, et n'ayant que l'orgueil des baillons.
Le roi de Navarre, délivré de sa prison d' Arleux en Pailleul par Jean de Pecquigny , gouverneur d'Artois (1557;, accourut à Paris et vint augmenter la discorde. 11 harangua le peuple , convoqué dans le Pré aux Clercs. Tl y eut des espèces d'assemblées du Forum aux Halles et à Saint-Jacques de l'Hôpital, où Marcel, Consac, échevin, Jean de Dormans, chancelier du duché de Normandie , et le dauphin lui-même, prononcèrent des discours devant le peu])le , qui passoit d'une opinion à l'autre , en écoutant tour à tour les orateurs. On n'a pas
même vu cela en 1705; le peuple, qui prit alors une part si active aux événements , ne délibéra jamais en niasse , et ne contraignit point les principaux personnages de l'état à venir plaider leur cause devant lui : la Convention même rejeta l'appel au peuple.
Paris devint un moment, en 1557, une espèce de démocratie ancienne, au milieu de la féodalité. On inventa des couleurs nationales; on prit le cliaperon mi-parti de drap rouge et pers ( bleu verdàtre ) , avec des fei mails d'argent émaillé, portant cette inscription : .1 t)ou-ie fin. On ouvrit les prisons sur la demande du roi de Navarre, qui donna lui-même la liste des criminels que l'on devoit relâcher , à savoir : « Larrons , meurtriers , voleurs de «grands chemins, faux-motuwyeurs , faus- « saiies, coupables de viol, ravisseurs de fem- « mes, perturbateurs du repos 2)vbUc, assas- « sins, sunifrs , sorcières et empoisonneurs. » Tout cela fut suivi de massacres. Le roi ne périt point dans ces troubles , car il étoit prisonnier des Anglois ; mais l'héritier du trône fut exposé au danger le plus imminent.
Et qu'on ne dise pas que mettre un roi en jugement étoit une idée qui ne pouvoit venir alors ; tout au contraire, c'étoit une idée naturelle aux anciens temps.
Le dix-huitième article du testament de Charlemagne contient cette disposition remarquable : <i Si quelques-uns de nos petiis- (I fils nés ou à naître sont accusés, ordonnons Il qu'on ne leur rase pas la tète , qu'on ne leur " crève pas les yeux, et qu'on leur coupe pas " un membre , ou qu'on ne les condamne pas « à mort, sans bonne discussion et sans exa- » men '. « C'est Charlemagne qui parle ainsi , et dont les petits-fils nés oii à naître dévoient être des rois !
Sous son fils, Louis-le-Débonnaire , une assemblée nationale jugea et condamna Bernard, roi d'Italie ; une autre assemblée força ce mênie
* De ncp tibus vcro noslris, scilicet filiis proedictoruni filiorum nostronim, qui ex cis vel jam iiali suiit velaijlmc nascitnrisunt, plaçait nobis pni'cipereutnuU luseoruin per (|uasllbet occasiones, qiiemlibet ex iliis apiul se accusatum sine justa discussionc atqiie exaimnalione aut occidere , aut inenil)ris mancare , aut exc;ecare, aut invitnm tondere facial. (C^o/iiVw/. , Baluz. , toni. I, pag. i'id )
ANALYSt HAISU.N.\ÉE
enipereur, Louis, à descendre du trône, comme une autre asseniblée l'y fit remonter. Peu de temps avant l'événement de la branche des Valois à la couronne, le parlement d'Angleterre avoit ôté la couronnée Edouard îf, père d'Edouard m. L'esprit des deux premiers ordres des états du moyen âge tendoit à étal)lir un droit de suprématie sur l'autorité royale : l'Église romaine délioitles sujets du serment de fidélité, et les conciles généraux privoient les papes de la tiare ; les grands vassaux regardoient les rois comme leurs pairs; ce principe d'égalité n'avoit J)esoin que de la force et du mallieur pour pro- «luire sa conséquence naturelle. Croit-on, par exemple, que Charles-le-Mauvais, qui avoit empoisonné le dauphin, qui avoit formé le dessein d'enlever le roi Jean, de l'enfermer dans une tour et de l'y tuer, se fût fait scrupule de juger ce même monarque ? Les diètes d'Allemagne conservoient le principe de l'élection à l'empire , et ces diètes déposoient les empereurs. Une assemblée de notables adjugea en France la régence d'abord , ensuite la couronne, à Piiilippe de Valois : on est liien près de retirer le sceptre lorsqu'on le donne.
Quant aux communes, celles de Flandre tenoient leurs princes en tutelle ; les communes d'Angleterre avoienl eu voix dans l'arrêt qui condamna Edouard II ; elles eurent voix encore dans la déposition de Richard îf. Les communes de France , en 1355, 1556 et 1357 , constituèrent les états sans s'embarrasser des privilèges de la royauté , sans demander la sanction du prince pour rétablir l'indépendance.
Le droit divin n'éloit point encore passé en principe : les rois disoienl bien qu'ils ne tenoient leur pouvoir que de Dieu et deleurépée; mais c'étoit toujours en repoussant les prétentions de (pielque puissance étrangère , non en combattant une autorité nationale. Jean Petit, sous (Charles VI, soutint publiquement, à propos du meurtre du duc d'Orléans , la doctrine du régicide. A. la fin du seizième siècle , le parlement de Paris commença le procès criminel de Henri III. Mariana ressuscita la doctrine de Jean Petit avant que Millon l'établît dans la cause de Charles ^^ Il faut donc reconnoître (pie le i»rincipe abstrait de rinviolal)ilité de la ])ersonne du souverain , principe si sacré , si
salutaire, appartient à cette monarchie constitutionnelle que l'ignorance passionnée se figure être contraire au pouvoir comme à la sûreté des rois ; il faut reconnoître que l'aristocratie et la théocratie avoient jugé, déposé, tué des souverains avant que la démocratie imitât cet exemple.
La trêve qui suivit la bataille dePoitiers, au lieu d'être favorable à la France et aux travaux des états, augmenta la confusion.
Les troupes nationales et étrangères dont on n'avoit plus besoin, et que l'on ne pou voit solder, se débandèrent ; elles élurent des chefs, et formèrent ces grandes compagnies qui désolèrent la France. Une de ces compagnies , qui se surnomma sorieià d'eW acquisio, ravagea la Provence , et fit trembler le pape dans Avignon. Après ces premières compagnies parurent les routiers ei les tards-vemts qui battirent Jacques de Bourbon à Brignais (1561) , lequel mourut de ses blessures, ainsi que son fils Pierre : le jeune comte de Forez fut tué dans l'action. Arnaud de Cervolles, surnommé l'Archiprêtre , le chevalier V^ert , le petit Meschin , Aymerigot Tête-Noire , et plusieurs autres rappeloient , par leurs faits d'armes dans les gorges des vallées qu'ils occupoient, dans les châteaux dont ils s'étoient emparés , tout ce que les romans nous racontent des mécréants et des enchanteurs.
Un autre fléau avoit éclaté, la Jacquerie. Les paysans se révoltèrent contre les gentilshommes auxquels ils avoient rendu le nom de Jacques Bonhomme , que les gentilshommes leur avoient d'abord donné : ils accusoient , ce qui étoit vrai, une partie de la noblesse d'avoir fui à Poitiers ; de sorte que leur insurrection venoit à la fois du sentiment de l'oppression qu'ils avoient sul)ie , de la soif d'indépendance qu'ils ressentoient, du désir de venger le roi, et d'un mouvement patriotique contre l'invasion étrangère. Ils combattirent les bandes angloises avec un courage qui eût plus tôt délivré la France s'ils eussent été imités. Le soulèvement des paysans du Beauvoisis, du Soissonnois et de la Picardie , signale la naissance de la monarchie des états, comme le soulèvement des laboureurs de la Vendée marque la fin de cette monarchie. Au milieu des épouvantables cruautés de la Jacquerie , Guillaume Caillel y
1)1-: i/iiisToir. K Di: i-iiVNCK
Gnillaume Lalouette et le valet de fennede celuici, le Grand- Ferré, furent pourtant des héros. Les paysans, tant ceux qui s'étoient soulevés que ceux qui étoient restés chez eux avoient fortilié leurs villages et placé des sentinelles dans les clochers de leni's paroisses : à l'approche de l'ennemi, ces sentinelles tintoient la canipane ou donnoient l'alarme avec un cornet : aussitôt leslahoureurs répandus sur les champs se réfiigioient dans l'église. Les riverains de la Loire se retiroient la nuit dans des bateaux qu'ils arrètoient au milieu du Ileuve. A Paris , on défendit de sonner les cloches, excepté celle du couvre-feu (l3o8) depuis les vespres chantées jusqu^au grand jour du lendemain , alîn que les bourgeois en faction ne fussent distraits par aucun bruit. Les chemins se couvrirent d'herbe , les monastères furent abandonnés , les sillons laissés en friche ne servirent plus que de camps aux différentes troupes de brigands , de Jacques , de soudoyers anglois , navarrois, françois, qui s'y succédoient comme des hordes d'Arabes passant dans le désert : on ne reconnoissoit l'existence des hommes dans ces solitudes qu'à la fumée des incendies qui s'élevoit des hameaux. Nous avons encore les complaintes latines que l'on chantoit sur les malheurs de ces temps , et ce couplet pour les Bonshommes :
Jacques Bonshommes , Cessez, cessez, gens d'armes et piétons. De piller et manger le bonhomme , Qni de longtemps Jacques Bonhomme Se nomme.
Voilà ce que firent les Jac(,ues, les compagnons , les bourgeois de Paris ; la France leur fut redevable du commencement d'une infanterie nationale qui remplaça l'infanterie féodale des communes, joint à ce sentiment d'indépendance naturel à la force armée ; force tyrannique quand elle triomphe régulièrement , libératrice quand elle naît spontanément dans le sein d'un peuple opprimé.
La France ne fut point délivrée de la conquête, sous Charles V, par l'énergie des masses populaires comme dans la dernière révolution, mais par la sagesse de la couronne : aussi la délivrance fut-elle plus lente. Il ne resta de l'insurrection parisienne (pie les fossés creusés
et les remparts élevés en moins de deux ans par les bourgeois, dans un moment de terreur panique excitée par Marcel.
La révolution politique produite par les états de \ô3G et !3S7 ne passa point les murs de Paris. Paris ne donnoit pas alors le mouvement au royaume ; Paris n'étoit point la capitale de la France ; c'étoit celle des domaines du roi : grande commune qui agissoit spontanément, que les autres communes n'imitoieni pas , et dont elles savoient à peine le nom : Saint-Denis en France , en raison de sa célébrité reUgieuse, étoit beaucoup plus connu que Paris. Dans le pays de la langue d'Oc , et même delà langue d'Oyl, il y avoit des villes qui égaloient en richesses et surpassoient en beauté cette boueuse Lutèce dont Philippe-Auguste avoit à peine fait paver quelques rues.
Des germes de liberté politique se trouvèrent donc perdus au milieu de la monarchie féodale, qui, bien qu'ébranlée dans ses institutions, étoit encore toute-puissante par ses mœurs : aussi, après les états de 1336 et 4337, voit-on le pouvoir à peine né de ces états décroître. La couronne, qui les avoit convoqués pour se défendre, en eut peur : leur retour dans des temps de calamités ne parut plus qu'un signal de détresse , et leur souvenir se lia à celui des malheurs qu'ils n'avoient pas faits , et qu'on ne leur laissoit pas le temps de réparer. Le parlement, dans leur absence, usurpa le pouvoir politique qui leur échappoit, particulièrement le droit de doléance et de sanction de l'impôt. Quoi qu'il en soit, c'est cette monarchie des trois états, substituée à la monarchie féodale , qui nous a transmis la monarchie constitutionnelle, après la courte apparition de la monarchie absolue de Louis XIV et de Louis XV.
La paix fut conclue entre le régent et le roi de Navarre, en 133 >. La même année, la trêve avec l'Angleterre expira. On se battit, on négocia pour la délivrance du roi Jean. Un projet honteux de traité fut proposé, et rejeté par les trois ordres des états. Guillamne de Dormans, avocat-général, du haut du perron de marbre de la cour, lut le traité au peuple assem blé; le peuple s'écria que ledit traiié n'estai: point passable ni faisable , et que toutela nation esloit résolue de fnirehonne guerre au roi anaU /'.s.
AS MA SE k.\is().n,m;i:
Advint enfin le traité de paix de Brctigi.y , signé à Brétigny-lez-Cliartres , le 8 mai I5G0. Une observation qui me semble avoir échappé aux historiens doit être faite : Jean , en cédant tant de provinces à Edouard , ne cédoit pourtant prescpie rien des domaines de son royaume proprement dit. C'étoient des seigneurs indépendants , les La Marche , les Cominges , les Périg'ord, les Chàtillon, les Foix , les Armagnac, les Albret, qui changeoient seulement de seigneur , (jui ne reconnoissant jamais que la couronne de France eût eu le droit de leur donner un autre suzerain , en appelèrent sous Charles V à cette couronne, et secouèrent le joug étranger. Ainsi ce démembrement de la monarchie féodale ne se poinroit comparer en aucune manière au démembrement de la monarchie compacte et constitutionnelle d'aujourd'hui.
Le roi Jean revint en France , après quatre ans un mois et six jours de captivité, le 23 octobre 1560; il assista à un tournoi à Saint- Omer, vint prier à Saint-Denis , ce qui valoit •iiieux, et fît son entrée dans Paris le 13 décembre. Il marchoit sous un drap d'or soutenu par quatre lances ; des fontaines de vin couioient dans les rues tapissées. Le peuple frauçois admire le malheur comme la gloire.
A cette époque , Du Guescliu s'attacha au service de la France. Il commençoit à devenir fameux. « Vous verrez (lecteur) une ame forte <i nourrie dans le fer, pétrie sous des palmes , " dans laquelle Mars fit eschole long-temps. La V Bretagne en fut l'essai, l'Anglois son boute- « hors, la Castille son chef-d'œuvre ; dont les » actions n'étoient que hérauts de sa gloire , « les défaveurs, theastres eslevés à sa constan- « ce, le cercueil , embasement d'un immortel « trophée. » {Viede Du Guesclin.)
La France avoit perdu des provinces par le t raité de Brétigny ; elle reçut , en compensation de cette perte, un présent qui lui devint funeste : Phili[i[)e de Rouvre , âgé de quinze ans , dernier duc de la première maison de Bourgogne qui avoit subsisté trois cent trente années depuis Robert de France, premier duc, fils du roi Robert, et petit-fils de Hugues Capet, mourut au château de Rouvre vers les fêtes de Pâcjues . en 1362. Le duché et une partie du comté de Bourgogne, et tout cequiprove-
noit de l'héritage direct d'Eudes IV, échut au roi Jean, fils de Jeanne de Bourgogne , so'ur d'Eudes. Jean avoit d'abord réuni cette riche succession à la couronne; s'il eût maintenu cet te réunion, il auroit évité bien des malheurs à sa race; mais il donna l'investiture du duché de Bourgogne à son quatrième filsPhilippe, premier duc de la seconde maison de Bourgogne. « Pour « reconnoistre, disent les lettres datées de Ger- (( miny , le 6 septembre I3C5, le zèle que Phi- « lippe lui avoit tesmoigné à lui Jean, en s'ex- <i posant à la mort et en combattant inlrepide- (I ment à ses costés à la bataille de Poitiers, où « ce fils si cher avoit esté blessé et fait prison - « nier avec lui.» Ces mêmes lettres instituent le duc de Bourgogne premier pair de France. Jean régularisa le guet ou la garde nationale à Paris, et retourna en Angleterre pour mourir.
Se voulut-il donner lui-même en otage au lieu de son fils, le duc d'Anjou, qui avoit faussé sa foi? Celaest bien dans son caractère. Retourna-t-il à Londres afin de satisfaire une passion, causa joci ? dit le continuateur de Nangis. Auroit-il été le rival d'Edouard auprès de la comtesse de Salisbury? Edouard avoit cinquante ans ; la comtesse n'étoit plus jeune ; Jean lui-même étoit âgé de quarante-quatre ans. Les personnages qui avoient figuré sous Philippe de Valois vieillissoient ; un grand noml)re d'entre eux avoient déjà quitté la scène ; un monde nouveau s'élevoit; le prince Noir, qui ne fut jamais populaire en Angleterre , étoit devenu prince souverain d'Aquitaine ; on entrevoyoit déjà dans Charles régent , Charlesle-Sage ; Du Guesclin faisoit oublier le héros de Poitiers. Jean termina-t-il sa tragique histoire par un roman ? On peut tout croire des hommes. Jean mourut le 8 avril de Tannée 1364 : quatre mille torches et quatre mille cierges éclairèrent ses funérailles dans l'église de Saint-Paul à Londres : c'étoit moins de flambeaux que les Anglois n'en avoient allumé pour voir les morts sur le champ de bataille de Crécy. Le corps du roi Jean fut rapporté en France, et enterré auprès du grand autel de l'abbaye de Saint-Denis , le 6 mai de la même année 1364.
En dehors du règne de Jean remarquons la république de Nicolas Rienzi à Rome , et la condamnation de Marin Falieri , doge de Ve-
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nise. De temps en temps les principes populaires se faisoieut jour , comme les volcans à travers les masses qui pèsent sur eux.