‹ Œuvres de M. Le vicomte de Chateaubriand (volume 4)Chapitre 187 sur 201 · CHARLES V · texte numérisé non relu

CHARLES V

De 1564 à 1580.

jSE seule qualité doit être relevée dans Charles Y, parmicelles qu'il possédoit : la connoissance des honnnes et l'intelligence nécessaire pour les apprécier.

Il se servit de ce qu'il y avoit de supérieur autour de lui , sans être obligé d'atteindre lui-même à une grande sujiériorité. A n'en citer que deux exemples, il choisit pour ses armées Bertrand Du Guesclin et Bureau de Larivière pour ses conseils. Les défauts mêmes de Charles V lui furent utiles; la foiblesse de son corps , le condamnant à la retraite, favorisa le développement de son esprit. Du G uesclin délivra la France des grandescompagnies en les menant en Espagne. Les guerres du prince de ïranstamare et dePierrele-Cruel se mêlèrent aux guerres de la France et amenèrent des révolutions où le prince Noir et Du Guesclin augmentèrent leur renommée. En Bretagne , Clisson avoit paru ; Charles de Blois avoit été tué à la bataille d' Aurai.

Les grands barons de la Gascogne se soulevèrent contre les Anglois, qui les av oient opprimés. Charles V fit sommer le prince Noir de se rendre à Paris pour ouyr droict sxir les dictes complaintes et griefs esmeus de par vous à faire sur rostre peuple, qui clame à avoir et à oxnjr ressort en nostre cour; et à ceny estes point de fnu'te. Un valet de l'hôtel du roi porta à Londres une lettre de Charles V, quidénonçoit la guerre à Edouard : celui-ci ne pouvoit en croire ses yeux : lui et ses ministres examinèrent à diverses reprises les sceaux attachés à celte déclaration inattendue. Edouard, endormi sur les lauriers de la victoire, ne s'étoit

aperçu ni de la fuite des ans , ni des changements survenus autour de lui, ni de ce renouvellement de la race humaine au milieu de laquelle restent quehpies hommes du passé que l'on ne comprend plus, et qui ne conq>rennenl rien. L'astre du vaimpieur de Crécy pàlissoit : sa gloire d'un autre siècle ne touchoit plus une jeunesse qui , avec d'autres passions , découvroit un autre avenir. Le lecteur de l'histoire est comme l'iiomme (pii a\ ance dans la vie , et qui voit tomber un à un ses contemporams et ses amis ; à mesure qu'il tourne les pages , les personnages disparoissent ; un feuillet sépare les siècles, comme une pelletée de terre les générations.

Chandos n'étoit plus ; le prince de Galles éloit mourant. Edouard lit une tentative pour aliorder en France , dans le dessein de secourir Thouars , la dernière place (pii lui restât en Poitou : cette fois la mer méconnut sa tête blanchie, et le repoussa ; le vent de la fortune euiloit d'autres voiles. Le prince de Galles , transporté à Londres, expira, âgé de (piarantesix ans, au palais de Westminster. Il laissoit un fils, le malheureux Richard II, à qui l'on disputa jusqu'à la légitimité de sa naissance. Edouard 1I( ne tarda pas à suivre le prince Noir dans la tombe : ce n'étoit plus le brillant chevalier de la comtesse de Salisbury ; c'étoil l'esclave d'une courtisane qui le vola sur son lit de mort , et lui arracha l'anneau qu'il portoit au doigt (1377).

On peut remarquer , en 1571 , la naissance de Jean de Bourgogne et de Louis , duc d'Orléans : ainsi se forme la chaîne des prospérités et des calamités des empires. Le grand schisme d'Occident éclata en 1379 par la mort de Grégoire XI, et la double élection d'Urbain VI et de Clément VII. Charles V adhéra à ce dernier pape, et r université suivit le même parti. Des troubles commencèrent en Flandre : le duc de Bretagne , tenant ferme à l'alliance angloise, vit la noblesse de son duché se soulever contre lui. Enfin Du Guesclin, après avoir éprouvé une disgrâce de cour , et remis peutêtre l'épée de connétable à Charles V, ce qui n'est pas [irouvé , alla mourir devant Caslel- IN^'d/'de Randan. On sait que les clefs de la ville furent remises à son cercueil ; il respiroit encore cependant lorsqu'elles furent apportées

A.\ \l\ SI' liAISONM:!'

Dans le leslaineiU de Du Guesclin, et dans le codicile de ce testament , daté du 9 et du 1 0 juillet 1380, il prend le litre de connétable de France. Bertrand dit à Olivier de Clisson, son compagnon : « Messire Olivier , je sens que la <" mort m'approche de près , et ne vous puis " dire beaucoup de choses. Vous direz au roi « que je suis bien marry que je ne lui aye fait " plus long-temps service, deplnsfidelen'eussé- " je pu : et, si Dieu m'en eust donné le temps, <' i'avois bon espoir de lui vuider son royaume <( de ses ennemis d'Angleterre. Il a de bons " serviteurs qui s'y employeront de mesmes ef- II fets que moi ; et vous, messire Olivier , pour <i le premier. Je vous prie de reprendre l'espée « (|u'il me commit, quand il me donna l'espée « de connestable, et la lui rendre ; il sçaurabien « en disposer et faire eslection de personne " digne. Je lui recommande ma femme et mon " frère; et adieu, je n'en puis plus.» Du Guesclin n'écrivoit pas , mais il savoit signer. J'ai vu sa signature, Bertrand, au bas de quel- (|Hes dispositions de famille.

Charles V ne survécut à Du Guesclin que de deux mois et quatre jours; il mourut au chà- (oau de Beauté-sur-Marne , le 16 septembre, à midi, de l'an 1380. Ce prince disoit des rois : Il Je ne les trouve heureux que parce qu'ils peu- II vent fairedubien:i)motquipeint toutesavie.

J^e règne de Charles V fut un rè.ine de réparation, et de recomposition de la inonarchie. L'art militaire fit des progrès considérables sous le bon Connétable, Bayard dans sa jeunesse, Turenne dans son âge mûr. Une sagesse obstinée renferma Charles V dans son palais; il se souvenoit de Crécy et de Poitiers; il vouloit confier le sort de la France, non à l'impétuosité , mais à la patience du courage IVançois. Il laissa le royaume ouvert à toutes les courses d'Edouard, qui promena ses troupes de Bordeaux à Calais et de Calais à Bordeaux, tant qu'il voulut. Nos soldats voyoient avec dépit, du haut des remparts où on les tenoit confinés, ces courses; mais les Anglois perdoient toujours quelques places ; les provinces cédées se fatiguoient du joug étranger ; les anciens grands vassaux de la couronne portoient leurs plaintes aux pieds de Charles V, qui, la main appuyée sur le cœur de la France, et sentant la vie revenir, parloit en maître.

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