‹ Œuvres de M. Le vicomte de Chateaubriand (volume 4)Chapitre 189 sur 201 · CHARLES VII · texte numérisé non relu

CHARLES VII

De 1422 à <4GI.

E dauphin se trouvoit à Espally, château situé en Yelay (d'autres disent à Mehun-sur-Yèvres enBerry), lorsqu'il apprit la mort de son père. Proclamé roi par le petit nombre de fidèles qui l'environnoient , il s'habille de noir et entend la messe dans la chapelle du château ; puis on déploie la bannière aux fleurs de lis Ul'or. Une douzaine de serviteurs crient iN'of/.' /et voilà un roi de France.

Richemont , Dunois, Xaintrailles , La Hire, soutiennent l'honneur François sans pouvoir ^ arracher la France aux étrangers : Jeanne paloii , et la patrie est sauvée '.

Quelque chose de miraculeux dans le malheur comme dans la prospérité se mêle à l'histoire de ces temps. Une vision exlraordi-

' Voir les détails sur Jeanne d'Arc et sa mission, (iVx- Mc'langes litléraires.

naire avoil ôté la raison à Charles VI ; des révélations mystérieuses arment le bras de la Pucelle; le royaume de France est enlevé à la race de saint Louis par une cause surnaturelle ; il lui est rendu par un prodige.

On trouve dans le caractère de Jeanne d'Arc la naïveté de la paysanne, la foiblesse de la femme , l'inspiration de la sainte , le courage de l'héroïne.

Lorsqu'elle eut conduit Charles YII à Reims et l'eut faitf sacrer, elle voulut retourner garder les troupeaux de son père; on la retint. Elle tomba aux mains des Bourguignons dans une sortie vigoureuse qu'elle fit à la tête de la garnison de Compiègne. Le duc de Bedfort ordonna de chanter un Te Deiim , et crut que laTrance entière ctoit à lui. Les Bourguignons vendirent la Pucelle aux Anglois pour une somme de 10, (KM) francs. Elle fut transportée à Rouen dans une cage de fer, et emprisonnée dans la grosse tour du château. Son procès commença : l'évéque de Beauvais et un chanoine de 'Beauvais conduisirent la procédure. « Ceste fiUe si simple, disent les historiens, que tout au plus savoit-elle son Pater et son Ave , ne se troubla pas un instant , et fit souvent des responses sublimes. " Condamnée à être brûlée vive conmie sorcière , la sentence fut exécutée le 50 mai 1431 .

Un bûcher avoil été élevé sur la place du vieux Marché , à Pvouen , en face de deuxéchafauds où se tenoient des juges séculiers et ecclésiastiques , ou plutôt les assassins dans les deux lois. Jeanne étoit vêtue d'un habit de femme, coiffée d'une mitre, où étoient écrits ces mots : apostate, relapse, idolâtre, liérélique. Jeanne n'avoit pourtant servi que les autels de son pays. Deux dominicains la soutenoient; elle étoit garrottée. Les Anglois avoient fait lier par leurs bourreaux ces mains que n'avoientpu enchaîner leurs soldats.

Jeanne prononça à genoux une courte prière, se recommanda à Dieu , à la pitié des assistants, et parla généreusement de son roi , qui l'oublioit. Les juges, le peuple, le bourreau , et jusqu'à l'évéque de Beauvais , pleuroient.

La condamnée demanda un crucifix; un Anglois rompit un bâton dont il fit une croix : Jeanne la prit comme elle put , la baisa , la pressa contre son sein, et monta sur le bûcher.

ANALYSE RAISONNEE

Bavard voulut expirer penché sur le pommeau de son cpce, qui formoil une croix de fer.

Le second confesseur de la Pucelle raclietoit par ses vertus linfamie du premier ; il éloit auprès de sa pénitente. Comme on avoit voulu la donner en spectacle au peuple, le jjùcher et oit très-élevé, ce qui rendit le supplice plus douloureux et plus loni?. Lorsque Jeanne sentit que la llamme Talloit atteindre , elle invita le père Martin à se retirer, avec un au/re religieux , son assistant. La douleur arracha quelques cris à cette pauvre, jeune et glorieuse fille. Les Anglois étoient rassurés; ils n'entendoienl cette voix que sur le champ du martyre. Le dernier mot que Jeanne prononça au milieu des flammes fut Jésus , nom du consolateur des af/ligés et du Dieu de la patrie.

Quand on présuma que la Pucelle étoit expirée, on écarta les tisons ardents, afin que chacun la vît: tout éloit consumé, hors le cœur, qui se trouva entier.

Trois grands poètes ont chanté Jeanne : Shakespeare, Voltaire et Schiller. La Pucelle, dans Shakespeare, est une sorcière qui a des tiémons à ses ordres ; dans Scliiller, c'est une femme divine inspirée du Ciel, qui doit sa force à son innocence , et qui perd cette force lorsqu'elle éprouve une passion. La Pucelle de Shakespeare renie son père, simple herger; elle se déclare grosse pour retarder son supplice : tantôt elle dit que c'est Aleuçon qui a eu son amour, tantôt que c'est René, roi de tapies, qui a triomi)hé de sa veriu; mais Siiakespeare, malgré son sang anglois, prête à la l^ucelle des sentiments héroïques. 11 lui fait dire à Charles YH , qui hésite à attaquer l'ennemi : « Commandez la victoire , et la victoire « esta vous. » Quand elle est prise, elle s'écrie : « L'heure est donc venue où la France " doit couvrir d'un voile son superhe panache, " et laisser toni!)er sa tète dans le giron de " l'Angleterre!» Lorsque l'héroïne est condamnée , elle prononce ces paroles : <i Jeanne d'Arc " vécut chaste et sans reproche dans ses pen- " sées ; son sang pur, que vos mains l)arl>ares (■ versent injustement, criera vengeance contre « vous aux portes du ciel ' . <>

* OTïtDIfi- deSHAKASPEERE, COllcCt. GUIZOT.

Schiller , dans son admiral)le tragédie, met ces mots dans la houche de Jeanne inspirée : « Ce royaume doit-il tomher? Cette contrée " glorieuse, la plus helle que le soleil éclaire Il dans sa course, pourroit-elle porter des

" chaules? Eh quoi! nous n'aurions plus

<i de roi à nous ! de souverain né sur notre Il sol! Le roi qui ne meurt jamais disparoUroit

'I de notre pays ! L'étranger qui veut rc-

■I gner sur nous pourroit-il aimer une terre où Il ne reposent pas les dépouilles de ses anc^^- II 1res? JNotre langage pourroit-il être entendu Il de son cœur? A-t-il passé ses premières an- II nées au milieu d'une jeunesse françoise , et <i peut-il être le père de nos enfants? »

Et Yollaire, le poète françois entre le poêle anglois et le poêle alleuiand , que fait-il dire à la pucelle?Reconnoissons-le, à l'honneur du temps où nousvivons, ce crime du génie, cette débauche du talent ne seroit plus possible aujourd'hui ; Yollaire seroit forcé d'être François par ses sentiments comme par sa gloire. Avant l'établissement de nos nouvelles institutions, nous n'avions que des mœurs privées ; nous avons maintenant des mœurs publiques , et, partout où celles-ci existent , les grandes insultes à la patrie ne peuvent avoir lieu : la liberté est la sauvegarde de ces renommées nationales qui appartiennent à tous les citoyens. Au surplus. Voltaire, historien et philosophe, est juste , autant que Voltaire , poète et impie, estini- (pie '.

J^e traité d'Arras réconcilia le roi de France et le duc de Bourgogne; Paris ouvrit ses portes au niaréclial de l'Isle-Adam (<45(i), et Charles VU , un an après , y fit son entrée solennelle. Une trêve avoit été conclue entre la France et l'Angleterre; elle expira en 1448.

Charles YII et ses généraux reprennent toute la Normandie, la Guienneet Bordeaux. Les Anglois sont chassés de France , où , après une si longue occupation et tant de malheurs , ils ne conservent que Calais , première con- (piêled Edouard III (1449, 1450, Uo\ , 1452, 1 453) . Talbot , le dernier des héros de cet âge dans les rangs anglois , avoit été tué à la bataille de Castillon.

* Tlit'àtre allemand, culleclion Ladvocat; voir V Essai sur les mœiirs.

DE L'IIISI'OHU!: DE FUA.XCE.

ail

Alors vivoit Agnès Sorel , dame de lieautè , qui régnoit sur le roi etlepoussoit à la gloire. Charles YII eut trois filles d'Agnès Sorel, Charlotte, Marguerite et Jeanne. Monstrelet assure que ce monarque n'entretint jamais ([u'un commerce (l'ânie et de pensées avec sa maîtresse fl4î5, 444G).

Le dauphin (Louis XI), cantonné dans le Dauphiné pendant quinze ans , tantôt en révolte ouverte , tantôt en conspiration secrète contre son père, se relire auprès du duc de Bourgogne , où il demeure six ans (1 4o6).

Procès fait au duc d'Alenron, prince du sang. Il est condamné à mort; la peine est commuée en une prison, d'où Louis XI le délivra pour l'y remeltre encore, parce qu'il conspira de nouveau.

Rivalité des maisons d'York et de Lancastre, en Angleterre. Révolutions et guerres de la rose blanche et de la rose rouge (1437, /l4o8 , l4o9, 1460, <46l).

Charles VIÏ se laisse mourir de faim dans la crainte d'être empoisonné par son fils. 11 expire à Meun, en Berry, le 22 juillet I4GI. On a dit ingénieusement qu'il n'avoit été que le témoin des merveilles de son règne.

Charles VII étoit ingrat , insouciant et léger; défauts qui lui furent utiles dans la mauvaise fortune , parce qu'en la sentant moins il eut l'air de la dominer.

Vingt années de malheurs mûrirent les esprits et leur communiquèrent une activité prodigieuse. Les lois, l'administration, l'art militaire , les sciences , les lettres , s'éclairèrent des besoins d'une société toiumentée par tous les fléaux de la guerre civile et de la guerre étrangère. La puissance populaire s'accrut de tout ce que perdit la puissance aristocratique , en même temps que la royauté contestée , que la couronne attaquée dans son hérédité , consacrèrent leurs droits légitimes , en étant obligées de recourir à ceux mêmes de la nation.

Les grandes scènes et les grandes causes ne se jugent ni ne se plaident devant les peuples, sans que de nouvelles idées ne s'introduisent dans les masses , et que le cercle de l'esprit humain ne s'élargisse. Aussi voyons-nous sous Charles VI et Charles VII les mouvements populaires succéder aux mouvements aristocratiques , et des excès d'une autre nature se

commettre : des massacres de prêtres et de nobles dans les prisons annoncent la renaissance des passions plébéiennes. L'augmentation de la moyenne propriété; l'accroissement des cités et de leur population ; le progrès du droit civil ; la destruction matérielle du corps des nobles ; la multiplication des cadets de famille qui , presque tous privés d'héritage , n'avoient plus la ressource de vivre commensaux de leurs aînés , et se perdoient par misère dans la roture : voilà les principales causes qui amenèrent , pendant les règnes de Charles VI et de Charles VII, une des grandes transformations de la monarchie.

Sous Charles VU expirèrent les lois de la féodalité, dont il ne demeura que les habitudes. La conquête étrangère ayant obligé à la défense commune , on se donna naturellement au chef militaire autour du^juel on s'étoil rassemblé; or, cela n'arrive jamais sans que des libertés périssent. L'impôt levé pour la solde des compagnies régulières ne fut point et ne put être consenti par la nation pendant les troubles de l'état ; il resta de ces troubles , à la couronne , un impôt non voté et une armée permanente , les deux pivots de la monarchie absolue. Les mœurs devinrent demi-chevaleresques , demi-soldatesques ; le chevalier se métamorphosa en cai'alier , et le prdaille en fantassin. Les frères Bureau fondèrent l'artillerie: tout le monde à cette époque , bourgeois et gens de plume , avoit porté les armes.

Charles VII institua un conseil d'état , qui devint le conseil exécutif. Le parlement, ne faisant plus partie du conseil du roi , vit mieux les limites de ses fonctions judiciaires, en même temps qu'il garda les fonctions politiques dont il s'étoit euiparé ; car , vers la fin du quatorzième siècle, les états avoient presque cessé d'être convoqués.

L'histoire des idées commence à se mêler à l'histoire des faits. Les spectacles modernes prennent naissance , ou du moins , étant déjà nés, ils se développent. Aux combats d'animaux, aux mimes de la première et de la seconde race, succédèrent, sous la troisième, les troubadours et trouvères , les jongleurs , les ménestriers , l'association de la Mcre folle , les Confrères de la Passion , les Enfants santsouci, les Cuqucluchiers , les Comards , les

ANALYSE RAISONNKI-

Moralités jouées par les clercs de la Basoche , la Royauté des fous par les écoliers , et enfin les Mystères , plaisirs grossiers sans cloute , enfance de Tart où tout se trouvoit confondu , musique, danse, allégorie, comédie, tragédie, mais scènes pleines de mouvement et de vie , et dont nous aurions tiré une littérature bien plus originale et bien plus féconde, si notre génie , sous Louis XIV, ne s'étoit fait grec et latin. Les Enfants snHS-soitrt jouoient particulièrement la comédie; leur chef s'appeloit le prince des Sots ^ei portoit un capuchon surmonté de deux oreilles d'àiie. Les Comards avoient pour chef Vabbé des Comards. Je ne sais si Ton a jamais remarqué que les premières éditions de la Mer des histoires et chroniques de France sont ornées de très-belles majuscules et de vignettes qui représentent le p> iuce des Sots^ et*des scènes peu chastes. Le mariage, chez les anciens , n'a jamais été , comme chez les modernes , et surtout comme ciiez les François , un sujet de raillerie ; cela tient à ce que les femmes n' et oient pas mêlées à la société antique ainsi qu'elles le sont à la société nouvelle. - La comédie naissante n'épargna ni les choses ni les personnes ; elle fut licencieuse, à l'exem- [)le des mœurs qu'elle avoit sous les yeux , hardie de même que les guerres civiles au milieu desquelles elle surgit. La tragédie prit son plus grand essor pendant les troubles de la Fronde.

La fureur de ces spectacles devint si grande que tout le monde voulut être acteur; des princes, des militaires, des magistrats, des évêques, se faisoient agréger à ces troupes comiques dont la profession étoit libre. L'esprit passoit par degrés des plaisirs matériels à ceux de l'intelligence. Le christianisme, ayant porté la morale dans les passions , avoit combiné et modifié ces passions d'une manière toute nouvelle : le génie pouvoit fouiller cette mine, non encore exploitée, dont les filons étoient inépuisables.

Du point où la société étoit parvenue sous Charles Vil, il étoit loisible d'arriver également à la monarcliie libre ou à la monarchie absolue : on voit très-bien le point d'inlersect ion et d'embranchement des deux routes; mais la liberté s'arrêta et laissa marcher le pouvoir. La cause est qu'après la confusion des

guerres civiles et étrangères , qu'après les désordres de la féodalité , le penchant des choses étoit vers l'unité du principe gouvernemental. La monarchie en ascension devoit monter au plus haut point de sa puissance; il falloit qu'en écrasant totalement la tyrannie de l'aristocratie elle eût commencé à faire sentir la sienne , avant que la liberté pût régner à son tour. Ainsi se sont succédé en France , dans un ordre régulier , l'aristocratie , la monarchie et la république ; le noble , le roi et le peuple : tous les trois , ayant abusé de la puissance , ont enfin consenti à vivre en paix dans un gouvernement composé de leurs trois éléments.

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