‹ Œuvres de M. Le vicomte de Chateaubriand (volume 4)Chapitre 190 sur 201 · LOUIS XL · texte numérisé non relu

LOUIS XL

De «461 à 1483.

OLis XI vint faire l'essai de la monarchie absolue sur le cadavre palpitant de la féodalité.

Ce prince tout à part , placé entre le!S moyen âge qui mouroit et les temps modernes qui naissoient , teuoit d une main la vieille liberté noble sur l'échafaud, de l'autre jetoit à l'eau dans un sac la jeune liberté bourgeoise : et pourtant celle-ci l'aimoit, parce qu'en immolant l'aristocratie il llattoit la passion démocratique , l'égalité.

Ce personnage , unique dans nos annales , ne semble point appartenir à la série des rois françois : tyran justicier aux mœurs basses, chéri et méprisé de la populace ; faisant décapiter le connéta])le , et emprisonner les pies et les geais instruits à dire par les Parisiens : « Lar- II ron , va dehors; rrt, Perrette ; » esprit matois opérant de jjrandes choses avec de petites gens ; tranformant ses valets en hérauts d'armes, ses barbiers en ministres, le grand-prévôt en compère , et deux bourreaux, dont l'un étoit gai et l'autre triste , en compagnons; regagnant par sa dextérité ce qu'il perdoit par

DE L'HISTOIRE DE EUANCE

son caractère ; réparant comme roi les fautes <|ui lui échappoient comme homme ; brave chevalier à vingt ans, et pusillanime vieillard; expirant entouré de gibets , de cages de fer , de chausse-trappes , de broches, de chaînes appelées les fillettes du roi, d'ermites, d'empiriques , d'astrologues ; mourant après avoir créé l'administration , les manufactures, les chemins , les postes ; après avoir rendu permanents les offices de judicature , fortifié le royaume par sa politique et ses armes , et vu descendre au tombeau ses rivaux et ses ennemis, Edouard d'Angleterre, Galeasde Milan, Jean d'Aragon, Charles de Bourgogne, et jusqu'à l'héritière de ce duc; tant il y avoit (pielque chose de fatal attaché à la personne dun prince qui, ^ar genlille industrie, emjtoisonna son frère , le duc de Guienne , lorsqu'il y peusoit le muins , priant la Vierge, sa bonne dame, sa petite maîtresse, sa grande amie , de lui obtenir son pardon. (Brantôme.)

Louis XI fit bien autre chose par gentille industrie : « Le barbare , après le traité ( de » Conflans), fit jeter dans la rivière plusieurs Il bourgeois de Paris , soupçonnés d'être par- II tisans de son ennemi. On les liait deux à Il deux dans un sac

" Les grandes âmes choisissent hardiment Il des favorites illustres et des ministres ap- II prouvés. Louis XI n'eut guère pour ses con- <i fidents et pour ses ministres que des hommes Il nés dans la fange , et dont le cœur était au- II dessous de leur état. Il y a peu de tyrans 'I qui aient fait mourir plus de citoyens par 'I les mains des bourreaux , et par des sup- II plices plus recherchés. Les chroniques du Il temps comptent quatre mille sujets exécutés Il sous son règne , en public ou en secret. . .

Il Le roi voulut que le duc de Nemours fût « interrogé dans sa cage de fer , qu'il y subît <i la question , et qu'il y reçût son arrêt. On Il le confessa ensuite dans une salle tendue de (I noir

« On mit sous l'échafaud dans les halles de (I Paris les jeunes enfants du duc , pour rece- I' voir sur eux le sang de leur père. Ils en sor- « tirent tout couverts ; en cet état on les con-

(I duisit à la Bastille dans des cachots faits en Il forme de hottes , où la gêne que leur corps (I éprouvait était un continuel supplice. On (I leur arrachait les dents à plusieurs inter-

« valles Sous

(I Louis XI pas un grand homme. Il avilit la <i nation. Il n'y eut nulle vertu : l'obéissance (1 tint lieu de tout , et le peuple fui enfin tran- II quille, comme les forçats le sont dans une « galère. » (Voltaire.)

L'hésitation étoit dans les manières de Louis XI , non dans sa tète , où , comme il le disoit, il portait tout son conseil. Ses lettres font foi de cette vérité ; il écrivoit à Saint- Pierre , grand sénéchal : « Monsieur le grandsénéchal , je vous prie que remontriez à M. de Saint-André que je veux eslre servi à mon proufit et non pas à l'avarice , tant que la guerre dure ; et s'il ne veut faire par beau, faites-lui faire par force , et empoignez ses prisonniers et les mettez au butin comme

les autres Monsieur

le grand-sénéchal , je suis bien esbahi que les capitaines et M. de Saint-André , ni autres , ne trouvent bon l'ordonnance que je fais que tout soit au butin ; car , par ce moyen , ils auront tous ces prisonniers les plus gros pour un rien qui vaille ; c'est ce que je demande , afin qu'ils tuent une autre fois tout , et qu'ils ne prennent plus prisonniers , ni chevaux , ni bagage , et jamais nous ne perdrons bataille Je

vous prie , dites à M. de Saint-André qu'il ne vous fasse point du floquet, ni du rétif; car c'est la première désobéissance que j'aie jamais eue de capitaine. S'il fait semblant de désobéir , mettez-lui vous-mesme la main sur la teste et lui ostez par force les prisonniers, et je vous jure que lui osterai bientost la teste de dessus les épaules ; mais je crois que le traître ne désobéira pas , car il n'a le pouvoir. 1)

11 mandoit au chef de la justice : « Chancelier, vous avez refusé de sceller les lettres de mon maître d'hostel Boutilas ; je sais bien

à l'appétit de qui vous le faites Vous

I souvienne , beau sire , de la journée que vous pristes avec les Bretons , et les dépesciiez , sur votre vie. »

Ne diroit-on pas un homme de la Conven-

ANALYSE KAISONlNt:!-:

lion? C'est qu'en effet Louis X[ étoil l'homme de la terreur pour la féodalité

L'idée des chaînes et des tortures étoit si fortement empreinte dans Tesprit de Louis, que, fatigué des disputes des uauiiiiaux et des réalistes, il fit enchaîner et enclouer dans les bibliothèques les gros ouvrages des premiers , afin qu'on ne les pût lire. Et ce même homme protégea contre l'université et le parlement les premiers imprimeurs venus d'Allemagne, que l'on prenoit pour des sorciers ; l'imprimerie, ce puissant agent de la liberté, fut élevée en France par un tyran.

Les caprices mêmes de Louis XI avoient le caractère de la domination ; il tenoit pri- .sonnier Wolfang Poulhain , homme de confiance de Marie de Bourgogne ; il consentoit à le mettre à rançon , pourvu qu'on ajoutât au prix convenu les meutes renommées du seigneur de Bossu. Le Bossu ne vouloit point du tout céder ses chiens ; après maints courriers expédiés des deux côtés , les chiens furent envoyés au roi qui les garda, sans relâcher Poulhain ; il ne lui rendit la liberté que quand on ne la demanda plus.

Ce prince avoit quelque chose des Juifs de son temps : il prêloit sur bons nantissements de provinces et de places , à des souverains de famille qui avoient besoin d'argent. Jean d'Aragon lui engagea les comtés de Cerdagne et de Roussillon pour trois cent mille écus d'or ; et Marguerite d'Anjou lui avoit hypothéqué la ville de Calais pour une somme de vingt mille écus. Marguerite étoil femme de Henri VI , roi d'Angleterre , prisonnier dans la Tour de Londres , après avoir été roi de France dans son berceau ; elle étoit fille du bon roi René , qui ne régna guère , mais qui faisoil des vers et des tableaux , qui rédigeoit des lois pour les tournois , qui avoit pour emblème une chaufferette, et qui diminuoil les impôts toutes les fois que la tramontane souflloit sur la Provence. René ne ressembloit pas beaucoup à Louis.

I-a politi(|ue de Louis XI a été l'objet du l)làme général des historiens : tous ont dit (pi'il avoit manqué pour le dauphin le mariage de Marie de Bourgogne, héritière de Charlesle-Téméraire , et celui de Jeanne , fille de Ferdinand et d'Isabelle; que s'il eût consenti m

premier mariage , les Pays-Bas , réunis à la France , n'auroient point produit ces longues guerres (jui firent couler tant de sang ; que s'il avoit donné les mains au second mariage, c'est-à-dire à celui du dauphin et de Jeanne, fille de Ferdinand et d'Isabelle, Jeanne n'eiit pohit épousé Philippe, fils de Maximilien et de Marie de Bourgogne , et ne seroil point devenue la mère de Charles -Quint. Par le premier mariage , le dauphin (Charles VIII) auroit annexé les Pays-Bas , l'Artois , la Bourgogne , la Franche-Comté , à la monarchie de saint Louis ; par le second , ses enfants seroieni devenus maîtres des royaumes des Espagnes , et bientôt des Amériques.

Ce n'est point ainsi qu'il faut juger la politi(iue de Louis XI : le but de ce prince ne fut jamais d'agrandir son royaume au dehors, mais d'abattre la monarchie féodale pour constituer la monarchie absolue. Loin de désirer des conquêtes, il refusa l'investiture du royaume de Naples et repoussa les avances de Gênes. « Les Génois se donnent à moi , disoit-il , et '< moi je les donne au diable. » Mais il acheta les droits éventuels de la maison de Penthièvre sur la Bretagne ; et toutes les fois qu'il trouvoit à se nantir pour un peu d'argent de quelque bonne \'i\\e dans l'intérieur de ses états , il n'y faisoit faute.

Les seigneurs appauvris brocantoient alors leurs plus célèbres manoirs , et Louis XI , comme un regrattier de vieilles gloires, maquignonnoit à bas prix la marchandise qu'il ne revendoit plus.

Le constant travail de la vie de Louis XI el l'idée fixe qui le domina furent l'abaissement de la haute aristocratie et la centralisation du pouvoir dans sa personne : ce qu'il fit en bien et en mal vient de cette préoccupation. S'il déclara qu'il ne seroit donné aucun office s'il u'ctoit vacant par mort, résùpmtion ou forfaiture , principe de l'inamovibilité des juges, ce ne fut pas pour ajouter de l'indépendance à la loi , mais pour lui communiquer de la force : il savoit très-bien violer les règlements, changer les juges pour son compte, el nommer des commissions executives. S'il abolit la pragmatique sanction , ce ne fut {»as pour favoriser la cour de Rome , mais en haine de tout ce qui porloit un caractère de liberté. S'il créa

1)1- L IllSTOIilE DE FRANCE.

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les parlements de Bordeaux et de Dijon , et s'il fit de nouvelles divisions de territoire, ce ne fut point par un esprit d'écpiité et d'ordre général ; mais c'est (|u'il vouloit détruire l'esprit de province , et avoir partout des (jens (In roi. S'il songea à établir l'uniformité des coutumes et l'égalité des poids et mesures , ce ne fut point pour faire disparoître ces inconvénients de la barbarie, mais pour attaquer les autorités seigneuriales. S'il établit les cent gentilshommes au bec de corbin , origine des gardes du corps ; s'il prit des Suisses à sa sokie et y joignit un corps de dix mille hommes d'infanterie françoise, ce n'est pas qu'il eût en vue de créer une armée nationale , c'est qu'il formoit une garde pour sa personne. Quand il s'humilioit devant Edouard IV et le duc de Bourgogne , ce n'étoit point par une méconnoissance de sa grandeur, mais pour obtenir le loisir de poursuivre dans lintérieur de la France les seigneurs puissants. Il harcela sans relâche le duc de Bretagne ; il attachoit bien plus d'importance à la conciuête des états de ce duc qu'à celle du duc de Bourgogne, parce qu'il ne vouloit pas avoir derrière lui une principauté indépendante , porte toujours ouverte sur son royaume par où l'ennemi pouvoit toujours entrer. Il fit ou laissa empoisonner son frère le duc de Guienne , parce qu'il ne vouloit pas plus d'apanagistes que de grands vassaux : l'apanage étoit en effet une sorte de démembrement.

Celte suite d'idées le mena à négliger le mariage du dauphin et de Marie de Bourgogne. Le dauphin étoit un enfant de huit ans , laid et mal conformé ; Marie étoit une belle princesse de vingt ans ; elle eût été obligée d'attendre, dans une espèce de veuvage de dix ans, la croissance d'un avorton dont les dixiiuit ans auroient peut-être dédaigné ses trente années. Louis XI avoit trop de jugement pour ne pas calculer ce qui pouvoit arriver pendant la durée de ces longues fiançailles sans noces , dont le moindre accident pouvoit rompre les foibles liens. Il détestoil en outre les Flamands, et les Flamands le détestoient ; l'esprit de liberté qui régnoit depuis trois siècles dans ces communes manufacturières étoit antipathi(iue à son génie. Les comtes de Flandre étoient plutôt les sujets des Flamands , que les Fla-

mands n'étoienl leurs sujets. C'est dans ce pays resserré , ancien berceau des Franks , que s'est maintenu jusqu'à nos jours ce feu d'indt'pendance et de courage cpii aniuioit les compagnons de Khlovigh.

Qu'auroit fait Louis XI , tuteur de son fils, de ces bourgeois qui firent exécuter sous les yeux de Marie de Bourgogne ses deux ministres, Hymbercourt et Hugonet? Élever des échafauds , c'étoit attenter aux droits de Louis XI. Il trouva plus sûr et plus court de s'emparer du duché de Bourgogne, qui revenoit naturellement à la couronne à la mort de Charles-le-'J'éméraire, les apanages ne passant point aux filles. 11 s'empara des villes sur la Somme, et de plusieurs villes dans l'Artois, sur lesquelles il avoit des prétentions assez fondées ; mais , pour éteindre le droit de suzeraineté que l'Artois avoit sur la ville de Boulogne , il transporta et conféra cette suzeraineté à la sainte Vierge, sa petite maîtresse , su (jruixle amie.

Par le mariage du dauphin et de Marie de Bourgogne , il se seroit commis avec le corps germanique : la Franche-Comté , le Luxembourg, le Hainaut et la Hollande, relevoienl de l'Empire ; or Louis XI ne vouloit de querelles que quand il se croyoit sûr du succès. Toutes ces considérations le portèrent à préférer le certain à l'incertain, à prendre ce qu'il pouvoit garder, à laisser ce qui présentoit des chances périlleuses. Il ne favorisa pas davantage l'union de Charles d'Angoulcme , de la maison d'Orléans, avec l'héritière deCharlesle-ïéméraire , parce que c'eût été rétablir sous un autre nom la puissance des ducs de Bourgogne. Mais s'il rejeta le mariage du dauphin avec Marie, il recliercha le mariage de ce même dauphin avec Marguerite , fille de Marie et de Maximilien , parce que d'un côté il y avoit proportion d'âge, et que de l'autre on gratilioit Marguerite des comtés d'Artois et de Bourgogne ; or cette dot n'offroit aucune matière à contestation avec la Flandre et l'Empire. Ce mariage n'eut pas lieu , parce que la dame de Beaujeu , qui suivit la politique de son père, préféra pour son frère Charles VIII l'hérilière de Bretagne.

En tout, Louis XI étoit ce qu'il falloit qu'il fût pour accomplir son œuvre. Né à une époque

A?<ALVSE RAlSONNtE

sociale où rien n'etoil aclievé et où tout ctoit commencé, il eut ime forme monstrueuse, indéfinie, toute particulière à lui , et qui tenoit des deux tyrannies entre lesquelles il paroissoit. Une preuve de son énergie sous cette enveloppe, c'est qu'il craignoit la mort et l'enfer, et que pourtant il surmontoit cette frayeur quand il s'agissoit de commettre un crime. Il est vrai qu'il espéroit tromper Dieu comme les hommes , il avoit des amulettes et des reliques pour toutes les sortes de forfaits. Louis XI vint en son lieu et en son temps : il y a une si grande force dans cet à-propos , que le plus vaste génie hors de sa place peut être frappé d'impuissance , et que l'esprit le plus rétréci , dans telle position donnée , peut bouleverser le monde.

Louis XI , vers la fin de sa vie , s'enferma au Plessis-lez-Tours , dévoré de peur et d'ennui. Il se traînoit d'un bout à l'autre d'une longue galerie , ayant sous les yeux pour toute récréation , quand il regardoit par les fenêtres , le paysage , des grilles de fer, des chaînes , et des avenues de gibets qui menoient à son château : pour seul promeneur dans ces avenues , paroissoit Tristan le grand-prévôt, compère de Louis. Des combats de chats et de rats, des danses de jeunes paysans et de jeunes paysannes qui venoient figurer dans les donjons du Plessis le bonheur et l'innocence champêtres , servoient à dérider le front du tyran. Puis il buvoit du sang de petits enfants pour se redonner de la jeunesse ; remède qui sembloit tout à fait approprié au tempérament du malade. On faisoit sur lui , disent les chroniques , de terribles et de merveilleuses médecines. Enfin il fallut mourir. Louis XI porta le premier le titre de roi Très-Chrétien , et les protestants jetèrent au vent ses cendres : les excès de la liberté religieuse et politique profanèrent la tombe de celui qui avoit abusé du pouvoir et de la religion.

Les principaux conseillers de ce roi furent Philippe de Commines , homme complaisant , qui a laissé des Mémoires hardis ; et Jean de Lude, homme encore plus souple, que son maître appeloit Jean des habiletés.

Louis XI laissa deux filles et un fils légitimes, la dame Anne de Beaujeu, Jeanne, duchesse d'Orléans, et Charles VIII. Ce vilain homme

fit aussi subir à des femmes le despotisme de ses caresses. Il eut de Marguerite de Sassenage une fille qui , mariée à Aymar de Poitiers , fut l'aïeule de la belle Diane de Poitiers.

Quand Louis XI disparoît , l'Europe féodale tombe ; Constantinople est prise ; les lettres renaissent; l'imprimerie est inventée , l'Amérique au moment d'être découverte ; la grandeur de la maison d'Autriche se fait pressentir par le mariage de l'héritière de Bourgogne avec Maximilien. Henri VIII , Léon X , François I", Charles-Quint , Luther avec la Réformation , ne sont pas loin : vous êtes au bord d'un nouvel univers.

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