‹ Œuvres de M. Le vicomte de Chateaubriand (volume 4)Chapitre 193 sur 201 · GS · texte numérisé non relu

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sards heureux ou mallieureux , des découvertes inattendues, déterminent un changement préparé de longue main dans le gouvernement , les lois , les mœurs et les idées. Cette révolution , qui paroit suhite , n'est que le travail continu de la civilisation croissante, que le résultat de la marche de cette civilisation vers le perfectionnement nécessaire , efficient , attaché à la nature humaine. Dans les révolutions, même en apparence rétrogrades , il y a un pas de fait, une lumière accpiise pour aveindre (|uelque \érité. Les conséquences ne se font pas immédiatement remarquer en jaillissant du principe qui les produit ; ce n'est guère qu'après une cinquantaine d'années qu'on aperçoit les transformations opérées chez les peuples |)ar des événements déjà vieux d'un demi-siècle. Ainsi , lorsque François ]" monta sur le trône, la découverte de l'Amérique, la prise de Constantinople par les Turcs , l'invention (le l'imprimerie , toutes ces choses , qui avoient précédé le règne de ce roi , commençoient à agir en étendant le domaine de l'homme physique et moral. Des mers inconnues à braver, de nouveaux mondes à explorer, offroient des objets dignes de leurs efforts à l'esprit chevaleresque et religieux quirégnoit encore , aux lettres , aux sciences et aux arts , quirenaissoient, aux gouvernements et au commerce , qui cherchoient de nouvelles sources de puissance et de richesses. L'imprimerie sembloit en même temps avoir été trouvée tout exprès pour multiplier et répandre les trésors que les Grecs, chassés de leur patrie, avoient apportes dans l'Occident. Les courses transalpines de Charles VIII et de Louis XII avoient fait passer dans les Gaules ce goût des élégances de la vie, perdu depuis longtemps. Milan, Florence, Sienne, virent reparoître ces noms, qu'ils avoient bien connus au temps de la conquête des Normands et de Charles d'Anjou : les La Palice, les Nemours , les Lautrec, les Vieilleville , ne trouvèrent plus , comme leurs pères, une terre demi-barbare , mais ime terre classi- ((ue, où le génie d'Auguste s'étoit réveillé , où , comme les vieux Romains, ils adoucirent leurs rudes vertus à la voix des arts accourus une seconde fois de la Grèce. Quand Bavard acquéroit le haut renom de prouesse , c'étoit au milieu de l'Italie moderne, de l'Italie dans toute la

fraîcheur de la civilisation renouvelée; c'étoit au milieu de ces palais bâtis par Bramante , I\Iichel-Ange et Palladio, de ces palais dont les murs étoient couverts de tableaux récemment sortis des mains des plus grands maîtres ; c'étoit à l'époque où l'on déterroit les statues et les monuments de lantiquité; tandis que les Gonzalve de Cordoue, les Trivulce, les Pescaire , les Strozzi combattoient , que les artistes se faisoient justice de leurs rivaux à coups de poignard, que les aventures de Roméo et de Juliette se répétoient dans toutes les familles, que l'Arioste et le Tasse alloient chanter cette chevalerie dont Bavard étoit le dernier modèle.

Les guerres de François I", de Charles- Quint et de Henri VIII mêlèrent les peuples , et les idées se muhiplièrent. Des armées régulières , connues en Europe depuis la tin du règne'de Charles VII , firent disparoître le reste des milices féodales. Les braves de tous les pays se rencontrèrent dans ces troupes disciplinées : Bayard put combattre tels fils de Pizarre et de Fernand Cortès, (jui avoient vu tomber les empires du Pérou et du Mexique. Ces infidèles , que les chevaliers alloient , avec saint Louis , chercher au fond de la Palestine , maîtres de Constantinople , et devenus nos aUiés , intervenoient dans notre politique; leur prince envoyoit le renégat grec Barberousse combattre pour le pape et le roi très-chrétien sur les côtes de la Provence.

Tout changea donc dans la France; les vêtements même s'altérèrent ; il se fit des anciennes et des nouvelles mœurs un mélange unique. La langue naissante fut écrite avec esprit, finesse et naïveté par la s(Pur de François I«^'', la reine de Navarre ; par François I^r lui-même, qui faisoit des vers aussi bien que Marot ; par Rabelais , Amyot , les deux Marots et les auteurs de Mémoires. L'étude des classiques, celle des lois romaines , l'érudition générale , furent poussées avec ardeur; les arts acquirent une perfection qu'ils n'ont jamais surpassée depuis en France. La peinture, éclatante en Italie , fut transplantée dans nos forêts et nos châteaux gothiques; ceux-ci virent leurs tourelles et leurs créneaux se couronner des ordres de la Grèce. Anne de Montmorency, qui disoit ses patenôtres, ornoit Écouen de chefsd'œuvre ; le Primatice eml)ellissoit Fontaine-

CSi

ANAL^SI' IIAISONNEK

hleaii ; François F"", qui se faisoit armer ciievalier comme au temps de Richard Cœur-de- Lion , assistoit à la mort de Léonard de Vinci, et recevoit le dernier soupir de ce grand peintre; et, auprès de tout cela, le connétable de Bourbon, dont les soldats, comme ceux d'Alaric, se préparoient à saccager Rome; ce connétable, qui devoit mourir d'un coup de canon tiré peut-être par le graveur Benvenuto Cellini , représentoit dans ses terres de France la puissance, la vie et les mœurs d'un ancien grand vassal de la couronne.

François I^^^ qui ne fut pas un grand homme, mais auquel le surnom de grand roi est néanmoins resté, ce père des lettres, qui voulut rompre toutes les presses dans son royaume , attira les femmes à la cour. Cette cour, lettrée, galante et militaire , mêloit les faits d'armes aux amours. Alors commença le règne de ces favorites qui furent une des calamités de l'ancienne monarchie. De toutes ces maîtresses, une seule , Agnès Sorel , a été utile au prince et à la patrie.

Une aventure, choisie entre mille, suffira |)0ur faire connoître la haute société sous François F^". Brantôme, qui, avec un autre genre de talent , imite souvent Froissard , est en cette matière le conteur parfait : « J'en " ay ouy conter d'une autre du temps du roy « François 1er, de ce beau escuyer Gruffy, <i qui estoit un escuyer de l'escurye dudit roy, " et mourut à Naples au voyage de M. de Lau- <i trec , et d'une très-grande dame de la cour, (c qui en devint très amoureuse; aussi estoit-il <i très beau , et ne l'appeloit-on ordinairement « que le beau Gruffy , dont j'en ay veu le pour- « trait qui le monstre tel.

« Elle attira un jour un sien valet de cham- II bre en qui elle se fioit , pourtant inconnu , <i et non veu dans sa chambre , qui luy vint « dire un jour, luy bien habillé , qui sentoit Il son gentilhomme , qu'une très belle et ho- " neste dame se recommandoit à luy , et qu'elle Il en estoit si amoureuse, qu'elle en desiroit Il fort l'accointance plus que d'homme de la Il cour ; mais par tel si , qu'elle ne voiiloit <i pour tout le bien du monde qu'il la vist et Il la connust; mais qu'à l'heure du coucher, Il et (ju'un chacun de la cour seroit retiré, il le « viendroit quérir et prendre en un certain

lieu qu'il luy diroit, et de là il le mèneroit chez cette dame ; mais par tel pact aussi , qu'il luy vouloit boucher les yeux avec un beau mouchoir blanc, comme un trompette qu'on mène en ville ennemie , afin qu'il ne pust voir ny reconnoistre le lieu , ny la chambre , là où il le mèneroit , et le tiendroit toujours par les mains , afin de ne deffaire ledit mouchoir; car ainsi luy avoit commandé sa maîtresse pour ne vouloir estre connue de luy jusques à quelque temps certain et préfix qu'il luy dit et promit. . . Partant le messager se départit d'avec Gruffy, qui fut en peine et en songe , luy ayant grand sujet de penser que ce fust quelque partie jouée de quelque ennemy de cour, pour lui donner quelque venue , ou de mort , ou de charité envers le roy . Songeoit aussi quelle dame ce pouvoit estre, ou grande, ou moyenne, ou petite, ou belle, ou laide , qui plus lui faschoit ( encore que tous chats sont gris la nuit ) . Par quoy après en avoir conféré à un de ses compagnons des plus privez, il résolut de tenter la risque, et que , pour l'amour d'une grande , qu'il présumoit bien estre, il ne falloit rien craindre et appréhender : par quoy le lendemain que le roy , les reynes , les dames et tous et toutes celles de la cour se furent retirez pour se coucher, ne faillit de se trouver au lieu que le messager l'avoit assigné , qui ne faillit aussilost à l'y venir trouver avec un second , pour luy aider à faire le guet , si l'autre n'estoit point suivi de page, ny laquais , ny valet , ny gentilhomme. Aussitost qu'il le vid , luy dit seulement : allons , monsieur; mudame vous attend. Soudain il le banda et le mena par lieux estroits , obscurs, travers et inconnus; de sorte que l'autre luy dit franchement qu'il ne sçavoit là où il le menoit : puis , il entra dans la chambre de la dame, qui estoit si sombre et si obscure , qu'il ne pouvoit rien voir ni connoistre, non plus que dans un four.

M Bien la trouva-t-il très bien parfumée, qui luy fit espérer quelque chose de bon ; .

et après le mena

par la main , luy ayant osté le mouchoir au lit de la dame , qui l'attendoit ; et se mit auprès d'elle où il

DE L lilSTOlRIi DK FRA.XGE.

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" n'y trouva rien (lue très-ex(iiiis , tant à sa <> peau qu'à son lit et son linj^e , qu'il taston- " noit avec les mains : et ainsi passa la nuict <i joyeusement avec cette belle dame , que j'ay

« bien ouy nommer Mais

'< rien ne lui faschoit , disoit-il , sinon que ja- « mais n'en sceut tirer aucune parole.

Il II n'avoit garde : car il parloit assez sou- " vent à elle le jour, comme aux autres dames, " et pour ce, l'eust connue aussitost. De fo- <i lastreries , de mignardises , de caresses , elle Il n'y espargnoit aucune : tant il y a qu'il se i< trouva bien.

Il Le lendemain matin , à la pointe du jour, Il le messager ne faillit de le venir esveiiler, et Il le lever et habiller, le bander et le retourner Il au lieu où il l'avoit pris , et de luy dire adieu " jusqu'au retour, qui seroit bien tost.

Il Le beau Gruffy, après l'avoir remercié Il cent fois , luy dit adieu , et qu'il seroit tou- II jours prest de retourner ; ce qu'il fit : et la Il feste en dura un bon mois , au bout duquel Il fallut à Gruffy partir pour son voyage de Il Naples , qui prit congé de sa dame , et luy Il dit adieu à grand regret , sans en tirer d'elle 'I aucun parler seulement de bouche , sinon Il soupirs et larmes, qu'il luy sentoit couler « des yeux. Tant il y a qu'il partit d'avec sans Il la connoistre nullement, n'y s'en aperce- II voir. I)

Il faut maintenant trouver place pour la réformation au milieu de ses mœurs licencieuses et légères : elle avoit la prétention de reproduire le premier christianisme chez les chrétiens vieillis , comme François I^r vouloit ressusciter la chevalerie parmi les porteurs île mousquets et d'arquebuses.

La réformation est l'événement le plus important de cette époque ; elle ouvre les siècles modernes, et les sépare du siècle indéterminé qui suivit la disparition du moyen âge.

Jusqu'alors on avoit souvent vu des hérésies dans rÉglise latine, mais peu durables, et elles n'avoient jamais altéré l'ordre polititpie. Le protestantisme devint, dès son origine, une affaire d'état , et divisa sans retour la cité. Les métamorplioses opérées dans les lois et dans les monus doivent nécessairement amener des changements dans la religion ; il étoit impossible <pie l'extérieur de l'édifice changeât

sans que les bases mêmes de cet édifice ne fussent ébranlées.

La réformation réveilla les idées de l'antique égalité, porta l'homme à s'enquérir, à chercber, à apprendre. Ce fut , à proprement parler, la vérité pbilosopbique qui , revêtue d'une forme chrétienne , attaqua la vérité religieuse. La réformation servit puissamment à transformer une société toute militaire en une société civile et industrielle ; ce bien est immense, mais ce bien a été mêlé de beaucoup de mal , et l'impartialité historique ne permet pas de le taire.

Le christianisme commença chez les hommes par les classes plébéiennes , pauvres et ignorantes. Jésus-Christ appela les petits, et ils allèrent à leur maître. La foi monta peu à peu dans les hauts rangs, et s'assit enfin sur le trône impérial. Le christianisme étoit alors catholique ou universel ; la religion dite catholique partit d'en bas pour arriver aux sommités sociales : nous avons vu que la papauté n'étoit que le tribunat des peuples , lorsque l'âge politique du christianisme fut arrivé.

Le protestantisme suivit une route opposée ; il s'introduisit par la tète du corps politique , par les princes et les nobles , par les prêtres et les magistrats , par les savants et les gens de lettres , et il descendit lentement dans les conditions inférieures ; les deux empreintes de ces deux origines sont restées distinctes dans les deux communions.

La communion réformée n'a jamais été aussi populaire que le culte catholique; de race princière et patricienne , elle ne sympathise pas avec la foule. Équitable et moral, le protestantisme est exact dans ses devoirs , mais sa bonté tient plus de la raison que de la tendresse; il vêtit celui qui est nu , mais il ne le réchauffe pas dans son sein ; il ouvre des asiles à la misère , mais il ne vit pas et ne pleure pas avec elle dans ses réduits les plus abjects ; il soulage l'infortune, mais il n'y compatit pas. Le moine et le curé sont les compagnons du pauvre : pauvres comme lui, ils ont pour leurs compagnons les entrailles de Jésus-Christ; les haillons, la paille, les plaies, les cachots, ne leur inspirent ni dégoûts , ni répugnance ; la charité en a parfumé l'indigence et le malheur.

Le prêtre catholi(iue est le successeur des

ANALYSE UAISOiNNEi'

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douze hommes du peuple qui prêchèrent Jésus-Christ ressuscité ; il bénit le corps du mendiant expiré, comme la dépouille sacrée d'un être aimé de Dieu et ressuscité à réternelle vie. Le pasteur protestant abandonne le nécessiteux sur son lit de mort; pour lui les tombeaux ne sont point une religion, car il ne croit pas a ces lieux expiatoires où les prières d'un ami vont délivrer une âme souffrante : dans ce monde , il ne se précipite point au milieu du feu , de la peste ; il garde , pour sa famille particulière , ces soins affectueux que le prêtre de Rome prodigue à la grande famille humaine.

Sous le rapport religieux, la réformation conduit insensiblement à l'indifférence ou à l'absence complète de foi : la raison en est que l'indépendance de l'esprit aboutit à deux abîmes : le doute ou l'incrédulité.

Et par une réaction naturelle la réformation, en se montrant au monde , ressuscita le fanatisme catholique qui s'éteignoit : elle pourroit donc être accusée d'avoir été la cause indirecte des horreurs de la Saint-Barthélémy , des fureurs de la Ligue, de l'assassinat de Henri IV, des massacres d'Irlande, de la révocation de redit de Nantes et des dragonnades. Le protestantisme crioit à l'intolérance de Rome , tout en égorgeant les catholiques en France , en jetant au vent les cendres des morts , en allumant les bûchers de Sirven à Genève , en se souillant des violences de Munster, en dictant les lois atroces qui ont accablé les Irlandais à peine aujourd'hui délivrés après deux siècles d'oppression. Que prétendoit la réformation relativement au dogme et à la discipline ? Elle pensoit bien raisonner en niant quelques mystères de la foi catholique, en même temps qu'elle en retenoit d'autres tout aussi difliciles à comprendre. Elle attaquoit les abus de la cour de Rome ? Mais ces abus ne se seroientils pas détruits par le progrès de la civilisation? Ne s'élevoit-on pas de toutes parts , et depuis iontemps, contre ces abus? Érasme, Rabelais , et tant d'autres, ne commençoient-ils pas à remarquer et à faire sentir, sans le secours de Luther, les vices que le pouvoir non contrôlé et la grossièreté du moyen âge avoient introduits dans l'Église? Les rois n'avoient-ils pas secoué le joug des papes? Le long schisme

du quatorzième siècle n'avoit-il pas attiré les yeux mêmes de la foule sur l'ambition du gouvernement pontifical? Les magistrats ne faisoient-ils pas lacérer et brûler les bulles?

La réformation , pénétrée de l'esprit de son fondateur, moine envieux et barbare, se déclara ennemie des arts. En retranchant l'imagination des facultés de l'homme, elle coupa les ailes au génie et le mit à pied. Elle éclata au sujet de (juelques aumônes destinées à élever au monde chrétien la basilique de Saint- Pierre : les Grecs auroient-ils refusé les secours demandés à leur piété pour bâtir un temple à Minerve?

Si la réformation , à son origine , eût obtenu un plein succès , elle auroit établi , du moins pendant quelque temps , une autre espèce de barbarie : traitant de superstition la pompe des autels , d'idolâtrie les chefs-d'œuvre de la sculpture , de l'architecture et de la peinture , elle tendoit à faire disparoître la haute éloquence et la grande poésie, à détériorer le goût par la répudiation des modèles , à introduire (pielque chose de sec, de froid , de pointilleux, dans l'esprit, à substituer une société guindée et toute matérielle à une société aisée et tout intellectuelle , à mettre les machines et le mouvement d'une roue en place des mains et d'une opération mentale. Ces vérités se confirment par l'observation d'un fait.

Dans les diverses branches de la religion réformée, cette communion s'est plus ou moins rapprochée du beau , selon qu'elle s'est plus ou moins éloignée de la religion catholique. En Angleterre, où la hiérarchie ecclésiastique s'est maintenue , les lettres ont eu leur siècle classique. Le luthéranisme conserve des étincelles d'imagination que cherche à éteindre le calvinisme, et ainsi de suite en descendant jusqu'au quaker , qui voudroit réduire la vie sociale à la grossièreté des manières et à la pratique des métiers.

Shakespeare , selon toutes les probabilités , étoit catholiiiue; Milton a visiblemement imité quelques parties des poèmes de Sainte-Avite et de Masenius ; Klopstock a emprunté la plupart des croyances romaines. De nos jours en Allemagne , la haute imagination ne s'est manifestée que quand l'esprit du protestantisme s'est affoibli et dénaturé : les Goethe et les

DE L'HISTOIKI' DE FRANCE

Schiller ont retrouvé leur génie en traitant des sujets catholiques; Rousseau et madame de Staël font une illustre exception à la règle; mais étoient-ils protestants à la manière des premiers disciples de Calvin? C'est à Rome (|ue les peintres , les architectes et les sculpteurs des cultes dissidents viennent aujourd'hui chercher des inspirations que la tolérance universelle leur permet de recueillir. L'Europe , que dis-je ? le monde est couvert de monuments de la religion catliolique. On lui doit cette architecture gotliique qui rivalise par les détails et qui efface par la grandeur les monuments de la Grèce. Il y a trois siècles que le protestantisme est né ; il est puissant en Angleterre, en Allemagne , en Amérique ; il est pratiqué par des millions d'hommes : qu'a-t-il élevé? 11 vous montrera les ruines qu'il a faites , parmi lesquelles il a planté quelques jardins , ou étahli quelques manufactures. Rebelle à l'autorité des traditions , à l'expérience des âges , à l'antique sagesse des vieillards , le protestantisme se détacha du passé pour planter une société sans racines. Avouant pour père un mohie allemand du seizième siècle, le réformé renonça à la magnifique généalogie qui fait remonter le catholique , par une suite de saints et de grands hommes, jusqu'à Jésus-Christ, de là jusqu'aux patriarciies et au berceau de l'univers. Le siècle protestant dénia à sa première heure toute parenté avec le siècle de ce Léon , protecteur du monde civilisé contre Attila , et avec le siècle de cet autre Léon qui , mettant fin au monde barbare , embellit la société lorsqu'il n'étoit plus nécessaire de la défendre. Si la réformation rélrécissoit le génie dans l'éloquence, la poésie et les arts , ellecomprimoit les grands cœurs à la guerre : l'héroïsme est l'imagination dans l'ordre militaire. Le catholicisme avoit produit les chevaliers ; le protestantisme fit des capitaines, braves et vertueux comme La Noue, mais sans élan; souvent cruels à froid , et austères moins de mœurs que d'esprit : les Châtillon furent toujours effacés par les Guise. Le seul guerrier de mouvement et de vie que les protestants comptassent parmi eux , Henri IV, leur échap. pa. La réformation ébaucha Gustave Adolphe, Charles Xîl et Frédéric; elle n'auroitpas fait Buonaparte, de même qu'elle avorta de Tillot-

son et du ministre Claude , et n'enfanta point Fénelon et Bossuet , de même qu'elle éleva Inigo Jones et Webb, et ne créa point Raphaël et Michel- Ange.

On a dit que le protestantisme avoit été favorable à la liberté poUtique, et avoit émancipé les nations. Les faits parlent-ils comme les personnes ?

Il est certain qu'à sa naissance la réformation fut républicaine , mais dans le sens aristocratique, parce que ses premiers disciples furent des gentilshommes. Les calvinistes rêvèrent pour la France une espèce de gouvernement à principautés fédérales , qui l'auroient fait ressembler à l'empire germanique : chose étrange ! on auroit vu renaître la féodalité par le protestantisme. Les nobles se précipitèrent par instinct dans ce culte nouveau , et à travers lequel s'exhaloit justju'à eux une sorte de réminiscence de leur pouvoir évanoui. Mais, celte première ferveur passée , les peuples ne recueillirent du protestantisme aucune liberté politique.

Jetez les yeux sur le nord de l'Europe , dans les pays où la réformation est née , où elle s'est maintenue ; vous verrez partout l'unique volonté d'un maître : la Suède , la Prusse , la Saxe , sont restées sous la monarchie absolue ; le Danemarck est devenu un despotisme légal. Le protestantisme échoua dans les pays républicains; il ne put envahir Gênes, et à peine obtint-il à Venise et à Ferrare une petite église secrète qui mourut : les arts et le beau soleil du Midi lui étoient mortels. En Suisse, il ne réussit que dans les cantons aristocratiques , analogues à sa nature, et encore avec une grande effusion de sang. Les cantons populaires ou démocratiques , Schwitz , Ury et Underwald , berceau de la liberté helvétique , le repoussèrent. En Angleterre il n'a point été le véhicule de la constitution, formée bien avant le seizième siècle dans le giron de la foi catholique. Quand la Grande-Bretagne se sépara de la cour de Rome, le parlement avoit déjà jugé et déposé des rois, les trois pouvoirs étaient distincts; l'impôt et l'armée ne se levoient que du consentement des lords et des communes; la monarchie représentative étoit trouvée et marclioit ; le temps, la civilisation, les lumières croissantes, y auroient ajouté les ressorts qui

ANALYSE IIAISONNKI-

lui manquoient encore , tout aussi bien sous l'influence du culte catholique que sous lenipire du culte protestant. Le peuple anglois fut si loin d'obtenir une extension de ses libertés parle renversement de la religion de ses pères, que jamais le sénat de Tibère ne fut plus vil (jue le parlement de Henri VllI : ce parlement alla jusqu'à décréter que la seule volonté du tyran fondateur de l'Église anglicane avoit force de loi. L'Angleterre fut-elle plus libre sous le sceptre d'Elisabeth que sous celui de Marie? La vérité est que le protestantisme n'a rien changé aux institutions : là où il a trouvé une monarchie représentative ou des républiques aristocratiques, comnken Angleterre eten Suisse, il les a adoptées; là où il a rencontré des gouvernements militaires, comme dans le nord de l'Europe , il s'en est accommodé , et les a même rendus plus absolus.

Si les colonies angloises ont formé la république plébéienne des États-Unis , elles n ont point dû leur émancipation au protestantisme; ce ne sont point des guerres religieuses qui les ont délivrées ; elles se sont révoltées contre Toppression de la mère -patrie, protestante comme elles. Le Maryland , état catholique et très-peuplé , fit cause commune avec les autres états , et aujourd'hui la plupart des états de l'Ouest sont catholiques ; les progrès de cette communion dans ce pays de liberté passent toute croyance , parce qu'elle s'y est rejeunie dans son élément naturel populaire , tandis que les autres communions y meurent dans une indifférence profonde. Enfin , auprès de cette grande république des colonies angloises protestantes , viennent de s'élever les grandes républiques des colonies espagnoles catholiques : certes celles-ci , pour arriver à l'indépendance, ont eu bien d'autres obstacles à surmonter que les colonies anglo - américaines , nourries au gouvernement représentatif , avant d'avoir rompu le foible lien qui les attachoit au sein maternel.

Une seule république s'est formée en Europe à l'aide du protestantisme , la république de la Hollande ; mais il faut remarquer que la Hollande appartenoit à ces communes industrielles des Pays-Bas qui, pendant plus de quatre siècles , luttèrent pour secouer le joug de leurs princes , et s'administrèrent en forme de répu-

bliques municipales, toutes zélées catholiques qu'elles étoient. Philippe H et les princes de la maison d'Autriche ne purent étouffer dans la Belgique cet esprit d'indépendance ; et ce sont des prêtres catholiques qui viennent aujourd'hui même de la rendre à l'état répubUcain.

Il faut conclure de l'étroite investigation des faits que le protestantisme n'a point affranchi les peuples : il a apporté aux hommes la liberté philosophique , non la liberté politique ; or la première liberté n'a conquis nulle part la seconde , si ce n'est en France , vraie patrie de la catholicité. Comment arrive-t-il (pie l'Allemagne, très philosophique de sa nature et déjà armée du protestantisme, n'ait pas fait un pas vers la liberté politique dans le dix-huitième siècle, tandis que la France, trèspeu philosophique de tempérament et sous le joug du catholicisme, a gagné dans le même siècle toutes ses libertés ?

Descartes , fondateur du doute raisonné , auteur de la méthode et des mèdilations , destructeur du dogmatisme scolastique, Descartes qui soutenoit que pour atteindre à la vérité il falloit se défaire de toutes les opinions reçues , Descartes fut toléré à Rome, pensionné du cardinal de Mazarin , et persécuté par les théologiens de la Hollande.

L'homme de théorie méprise souverainement la pratique : de la hauteur de sa doctrine jugeant les choses et les peuples , méditant sur les lois générales de la société, portant la hardiesse de ses recherches jusque dans les mystères de la nature divine , il se sent et se croit indépendant , parce qu'il n'a que le corps d'enchaîné. Penser tout et ne faire rien, c'est à la fois le caractère et la vertu du génie philosophique : ce génie désire le bonheur du genre humain; le spectacle de la liberté le charme , mais peu lui importe de le voir par les fenêtres d'une prison. Comme Socrate , le protestantisme a été un accoucheur d'esprits ; malheureusement les intelligences qu'il a mises au jour n'ont été jusqu'ici que de belles esclaves.

Au surplus , la plupart de ces réflexions sur la religion réformée ne se doivent appliquer qu'au passé : aujourd'hui les protestants, pas plus (pie les catholiques , ne sont ce qu'ils ont été ; les premiers ont gagné en imagination ,

DE L'IIISTOIRK DE FRANGE

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en poésie , en éloquence , en raison , en liberté , en vraie piété , ce que les seconds ont perdu. Les antipathies entre les diverses communions n'existent plus ; les enfants du Christ, de (juelque lignée qu'ils proviennent , se sont resserrés au pied du Calvaire , souche commune de la famille. Les désordres et l'ambition de la cour romaine ont cessé ; il n'est plus resté au Vatican que la vertu des premiers évêques , la protection des arts et la majesté des souvenirs. Tout tend à recomposer l'unité catholique ; avec quekjues concessions de part et d'autre , l'accord seroit bientôt fait. Je répéterai ce que j'ai déjà dit dans cet ouvrage : pour jeter un nouvel éclat , le christianisme n'attend qu'un génie supérieur venu à son heure et dans sa place. La religion chrétienne entre dans une ère nouvelle ; comme tes institutions et les mœurs , elle subit la troisième transformation ; elle cesse d'être politique ; elle devient philosophique sans cesser d'être divine ; son cercle flexible s'étend avec les lumières et les libertés , tandis que la croix marf\ne. à jamais son centre immobile.

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