‹ Œuvres de M. Le vicomte de Chateaubriand (volume 4)Chapitre 25 sur 201 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

Siècles moyens.

E siècle qui sui\ it immédiatement celui de Lycurgue fournit les noms de quelques législateurs : mais leurs !^ écrits ne nous sont pas parvenus.

, Dans l'âge subséquent

* Observation fort juste ; et par la mênie raison , lorsqu'une révolution est opérée dans le coeur, c'està-dire dans les idées, dans les mœurs des hommes , rien ne peut empêcher ce fleuve de répandre ses eaux telles qu'elles sont à leur source. (N. Ed.)

^ Cela est vrai; aussi ne jouirons-nous pas de ceUe liberté, fille des mœurs, qui appartient à l'enfance des liSiB peuples; mais nous pouvons avoir cette liberté, fille des lumières, qui naît dans l'âge mûr des nations. Quand j'écrivois VEssai, je n'entendois encore bien que le système des républiques anciennes ; je n'avois pas fait assez d'attention à la découverte de la république représentative , qui, n'étant qu'une monarchie conslitutionnelle sans roi, peut exister avec les arts, les richesses, et la civilisation la plus avancée. La monarchie constitutionnelle avecun monarque est, selon moi, très-préférable à cette monarchie sans monarque; mais il faut savoir adopter franchement la première si l'on ne veut être entraîné dans la seconde. (N. Éd.)

parut Tyrtée' , dont les chants firent triompher l'injtistice; Archiloque, plein de crimes et de génie , qui donna le premier exemple d'un homme qui osa publier l'histoire intérieure de sa conscience à la face de l'univers'-' ; Hipponax^, exhalant le fiel et la haine. L'esprit des temps perce à chaque vers de ces poètes. La véhémence et l'enthousiasme dominent dans les passions qu'ils ont peintes. Ce fut le siècle de l'énergie , quoique ce ne fût pas celui de la plus grande liberté. La remarque n'est pas frivole : elle décèle cette fermentation qui devance et annonce le retour périodique des révolutions des peuples.

Dracon florissoit aussi à la même époque. Il avoit composé un ouvrage que J.-J. Rousseau nous a donné dans son sublime Emile ". C'étoit un traité de l'éducation * , où prenant lliomme à sa naissance , il le conduisoit à travers les misères de la vie jusqu'à son tombeau. Le destin des deux révolutions grecque et françoise fut d'être précédées à peu près par les mêmes écrits.

Épiménide chercha , comme Fénelon , à ramener les hommes au bonheur par l'amour et le respect des dieux ^. Si je ne craignois de mêler les petites choses aux grandes , je dirois encore qu'il a payé son tribut à notre révolution, en fournissant à M. Flins "^ le sujet de son ingénieuse comédie ^.

Malheureusement nous n'avons ici que des différences. Quelle comparaison pourrionsnous découvrir entre les livres d'un âge moral et ceux des temps du Régent et de Louis XV ?

' Pli;t.. in Jgid,; Horat., in Art. poet.

Pour offrir sous un seul point de vue au lecteur le tableau des lumières et de l'esprit des temps , j'ai renvoyé au siècle de .Solon la citation des poètes nommés dans ce chapitre.

5 QiWTiL., lib. X, cap. I; ^LiAN., rar. Hist., lib. X, cap. xni.

' Anihol., lib- ni; Hobat., Epod. VI.

* Je parlerai plus loin de Rousseau et de son sublima Emile. (N. ÉD.)

* .EscniN., in Timarc, pag. 261.

' STRAB., lib. X; Laebt., in Epim.

•> Le nom de Flins est ici inattendu; mais c'est un tribut qu'un jeune auteur payoit à une première liaison littéraire. J'avois beaucoup connu M. Flins, homme de mœurs douces, d'un esprit distingué, d'un talent agréable, et ami particulier de M. de Fontanes.

(N. ÉD

« Réveil d'Épiine'nide.

C'est en vain que nous nuus ainisoi.s; si, malgré Condorcet et la troupe des philosophes modernes, nousjuîeons dn présent parle passé; si nn siècle renferme toujours l 'lustoirc de celui qui le suit, je sais ce qui ous attend '.

CUAPITHE XXI.

Sicfle de Selon.

i^^^^ij'EST ici l'époque dune des plus grandes révo-

"^t@^' ^"^'^•^•'' '^^ 1 esprit !;U- ^^^^sJi main , de même qu'elle fut d'un des plus grands cliangementsen politique. Toutes les semences des sciences , fermentées depuis longtemps dans !a Grèce, y ocMèreul à la fois. l>es lumières ne parvinrent pas, comme de nos jours, au zénith de leur gloire; mais elles atteignirent cette hau- ® leur nK'diocre, d'où elles éclairent les hommes sans les éhlouir. Ils y voient alors assez pour tenir le chemin de laliherté, et non pas trop pwir s'égarer dans les roules inconnues des systèmes. Ils ont celte juste quantité de connoissauces f;ni nons montrent les principes, sans avoir cet excès de savoir qui nous porte à douter de leur vérité. La tragédie prit naissance sous 'Jhespis ' , la comédie sous Susarion-, la fahle sous Esope-', l'iiistoire sous Cadmns^ , l'astronomie sous Thaïes -^ , ia grammaire sous Simonide ^. L'architecture fut perfectionnée parMemnom, Antimachide; la sculpture par une multitude de statuaires : mais surtout la philosophie et la politique prirent un essor inconnu. Une foule de puhlicisles et de législateurs parurent tout à coup dans la Grèce et donnèrent le signal dune révoktion générale. Ainsi les Locke, les Monlcs-

^ C • (|ni alleiuloit la répiiblinue ûtoit li- dcspolisnic niilit>.ire , et je le prt^voyois. ( N. Ko.)

* HoRAT., in Àrl. po't.

- AhliT., (le Poet., Cip. IV.

' PlI.ED., lil). I.

• SiiD., in Cadm.

'• Hebou., lib I, cap. Lxxiv.

« CiCEB., de Oral., lih. Il, cip. i.w.V!.

quieu, les J.-J. Pvousseau, en se levant en Europe, appelèrent les peuples modernes à la liherté.

Jetons d'alwrd un coup d'o il sur les beauxarts*.

GIIAPITKF. XXIF.

Poésie à Athènes. Anacrron , Voltaire, Siîronic'e , Fontaiies, Sapho, Parny, Alcéc, Ésope, îsiver- Rois, Solon, les deux Ilouseau.

^ isisTP.ATE, en usurpant autorité souveraine , avoit senti que, pour la ^l.<Jjco'.iser\ er chez un peu- '^ pie volage, il falloit l'aiiniser pardes fêtes : on retient plus facilement les hommes avec des lieui's qu'avec des cliaines. 11 remplit sa patrie des monuments du génie et des arts -. Ses lils , imitant son exemple , lirent de leur cour le rendez-vous des beaux esprils delà Grèce''. La capitale de l'Attique retentissoit, comme celle de la France, du bruit des vers et des orgies. Ecoutons le chantre octogénaire de Téos, et le vieillard de Ferney, au milieu des cercles brillants de Paris et d'Athènes :

« Que m'importent les vains discours de l.i rhétorique? Qu'ai-je besoin de tant de paroles inutiles? Appreuez-moi plutôt à boiie du jus vermeil de Bacchus, à folâtrer a vecl'amoureuse Vénus aux cheveux d'or. Garçon, couronne ma tète bUmchie par les ans. Verse du vin pour assoupir mon âme. Bientôt iu me déposeras dans la tombe , et les morts n'ont plus de désirs ^ ■>

Si vous voulez que j'aime encore, Jien:!oz-nioi riigcdcs amours Au crépuscule de mes jours Rejoignez, s'il se peut, l'aurore.

Bes beaux lieux où le dieu du vin Avec l'Amour tient son empire ,

• Je daterai désormais , jusqu'à In lin de cette révolution , du bannissement d'Ilippias , clynipiade 67. ' .Melrs., in Pisistr., cap. ix.

' Pi.AT., in Ilippnrrh.

' ANACH., O'J. X.XXVI.

nr:v()iA;TiONs ancii:nmlS.

I.f temps f|ui iiic prend par la main M'aveilit que je me retire.

De son inilcxilile rigueur Tirons du moins .|uelqne avantage :

Qui n'a pas Tesprit de son âge, De son âge a tout le mallicur.

Ainsi je dcplorois la perte

Des plaisirs de mes premiers ans ;

Lorsque , du ciel daignant descendre , I/amilié vint à mon secours :

EUe étoit peut-être aussi tendre , Mais moins belle que les amours.

Touclié de sa grâce nouvelle , Et de sa Imnière éclairé , Je la suivis , mais je pleural De ne pouvoir [ilus suivre qu'elle '.

Si ces deux petits chefs-cVœ livre du goût et des grâces prouvent (|ue la bonne compagnie est partout une et la même , et qu'on s'exprimoit à la cour d'Hipparcpie comme à celle de Louis XV et de Louis XM , ils montrent aussi qu'un peuple qui pense avec tant de délicatesse s'éloigne à grands pas de la simplicité primitive , et , par conséquent , approche des temps de révolutions \ Auprès d'Anacréon on voyoit briller Simonide, dont le cœur épanchoit sans cesse la plus douce pliilosopliie : il excelloit à chanter les dieux. Mais lorsqu'il venoit à toucher sur sa lyre les notes plaintives de l'élégie, la tristesse et la volupté de ses accents - jetoient l'âme en un trouble inexprimable. Sa morale étoit vraie, quoiqu'elle tendit un peu à éteindre l'enthousiasme du grand. Il disoit que la vertu habite des rochers escarpés , oîi l'homme ne sauroit atteindre sans être entraîné dans l'abîme^; qu'il n'y a point de perfection '*, qu'il faut plaindre, et non censurer nos foiblesses; que nous ne vivons qu'un moment, mourons pour toujours, et que ce moment appartient aux plaisirs ^.

' Volt. Mélanges de jmdsie ; Slances sur la vieillesse.

" C'est voir beaucoup de grandes choses dans deux petits poëmes, que j'ai d'ailleurs raison d'appeler deux rhefs-d'aMivrc. (^'.ÉD.)

^ QuiNTiL.. lib. X, cap. r, pag. 631 .

' Plat.. .« Protag.

' Id., ibid-

' Stob., Senn. xcvi.

.l'ai entre les mains quelques poésies de Simonide q;:i ne valent lias la peine d être connues, ou n'ont

Si quelque chose peut nous donner une idée de ce mélange ineffable de religion et de mélancolie, répandu dans les vers du poêle de Céos , ce sont les fragments qu'on va lire. M. de Fontanespeut être appelé, avec justice, le Simonide françois. Tout mon regret est de ne pouvoir insérer le morceau dans son entier. Malheureusement le plan de cet Esmi ne le permet pas.

Le poëine est intitulé Jotir des Morls., et retrace une fête de l'église romaine, qui se célèbre le second jour de novembre de chaque année.

Déjà du baut des cieux le cruel Sagittaire

Avoit tendn son arc et ravageoit la terre:

Les coteaux et les champs, et les prés dédeuris.

N'cffroient de toutes parts (jue de vastes débris ;

Noveinl)re avoit compté sa première journée.

Seul alors , et témoin du déclin de l'année ,

Heureux de mon repos, je vivois dans les champs.

Eh ! quel poëte épris de leurs tableaux touchants ,

Ouel sensible mortel , des scènes de l'automne

N'a chéri (luelqucfois la beauté monotone?

Oh ! comme avec plaisir la rêveuse douleur,

Le soir, foule à pas lents ces vallons sans couleur.

Cherche les bois jaunis, et se plait au murmure

Du vent qui fait tomber la dernière verdure !

Ce bruit sourd a pour moi je ne sais quel attrait.

Tout à coup si j'entends s'agiter la forêt ,

D'un ami qui n'est plus la voix longtemps chérie

Me semljle murmurer dans la feuille flétrie.

Aussi c'est dans ces tenqjs où tout marche au cerr.iei3 .

Que la religion prend un habit de deuil;

Elle en est plus auguste , et sa grandeur divine

Croit encor à l'aspect de ce monde en ruine.

Ici se trouve la peinture du prêtre, pasteur vénérable, qui console le vieillard mourant et solda ;e le pauvre afliigé. L'homme juste se rend ensuite au temple. Après un discours analogue à la cérémonie,

Il dit , et prépara l'auguste sacrifice.

Tantôt ses bras tendus montroient le ciel propice ;

Tantôt il adoroit , humblement incliné.

() moment solennel ! Ce peuple prosterné ,

Ce temple dont la mousse a couvert les portiques,

Ses vieux murs, son jour sombre et ses vitraux gothiques.

Cette lampe d'uirain qui , dans l'antiquité ,

aucun rapport avec mon sujet. J'apprends à l'instant qu'une traduction franeoise de ce poëte vient d'arrixT en Angleterre. J'ignore ce qu'elle contient , et si litraducteur a trouvé de nouveaux fragments.

Symbole du soleil et de l'éteniité ,

Luit devant le Très-Haut , jour et nuit suspendue ,

La majesté d'un Dieu parmi nous descendue ,

Les pleurs , les vaux, l'encens, qui montent vers l'ault 1

Et déjeunes beautés qui, sous l'œil maternel ,

Adoucissent eneor, par leur voix innocente ,

De la religion la pompe attendrissante;

Cet orgue qui se tait , ce silence pieux ,

L'invisible union de la terre et des cieux ,

Tout enflamme, agrandit, émeut l'honune sensible ;

U croit avoir franchi ce monde inaccessiljle

Où sur des harpes d'or l'inmiortel Séraphin ,

Aux pieds de Jéhovah , chante l'hymne sans (in.

C'est alors que sans peine un Dieu se fait entemh'c :

U se cache au savant , se révèle au cœur tendre ;

11 doit moins se prouver qu'il ne doit se sentir '.

La foule , précédée de la croix , et mêlant ses cliants sacrés au murmure lointain des tempêtes, marche vers Tasile des morts. Là, la veuve pleure un époux, la jeune (ille un amant, la mère un fils à la mamelle. Trois fois l'assemblée fait le tour des tombes; trois fois l'eau lustrale est jetée. Alors le peuple saint se sépare, les brouillards de l'automne s'entr'ouvrent, et le soleil reparoît dans les cieux '.

Simonide eut une destinée à peu près semblable à celle des poètes françois de nos jours. U vit les deux régimes à Athènes : la monarchie sous les Pisistratides, et la république après leur expulsion. Témoin des victoires des Grecs sur les Perses , il les célébra dans des hymnes triompliales. Comblé des faveurs dTIipparque, il l'avoit chanté; et il loua sans mesure les assassins de ce prince "-. Les monarques tombés doivent s'attendre à plus d'ingratitude que les autres hommes , parce qu'ils ont conféré plus de bienfaits 'K

' Journal de Peltier, vol. lU , n" xxi, page 273.

* C'est un grand bonheur pour moi de retrouver jusque dans mon premier ouvrage la mémoire et le nom d'un homme qui devoit me devenir cher. ( N. Ed.)

' yELiAfi., Far, hisl., lib. VIII, cap. ii.

' Jedéplorois, avec un bien bon ami, homme de toutes sortes de mérite , cette malheureuse llcxil)ilité d'opinion (lui a quelquefois obscurci les plus grandes qualités. Il me fit cette réflexion, qui prouve autant sa sensibilité que l'excellence de sa raison. « Ceux qui s'occupent de littératm-e, me dit-il, sont jugés trop rigoureusement du reste de la société. Nés avec une âme plus tendre, ils doivent être plus vivement affectés. De là le rapide changement de leure idées, de leurs amours, de leurs haines, si surtout l'objet nouveau a quelque apparence de grandeur. D'ailleurs , la plupart sont pauvres, et la premvTe loi est de vivre. » Encore une

Cependant Anacréoa et Simonide n'étoieni pas les seuls poètes qui eussent acquis l'immortalilé. Toute la Grèce répétoit alors les vers de cette Sapho, si célèbre par ses vices et son génie. Il étoit encore donné à notre siècle de nous rappeler rimmoralilé des goûts de la dixième muse. Je veux croire que ces nuriu-s ne se rencontroienl pas parmi nous dans les rangs élevés , oii la calomnie qui s'altaciie au maliieur s'est plu à les peindre. Sapho eut encore une intluence plus directe sur son siècle, en inspirant aux Lesbiennes l'amour des lettres'. Cest ce qui fait naître les soupçons, que Iode suivante n'est pas propre à dissiper.

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