CHAPITRE XLL
La grande Grèce.
juR les côtes de l'Italie, les Athéniens , les Achéens, les Lacédémoniens , jd différentes époques, .avoient fondé plusieurs Iwlonies , et c'est ce 'qu'on appeloit Ja Grande-Grèce. Entre ces cistes, Sybaris, Crotone , Tarente , devinrent ^bientôt célèbres par leurs dissensions politiques, leurs mauvaises mœurs et leurs lumières. vDe même que les peuples dont elles tiroient ueur origine, elles chérissoient la liberté, qu'elles I ne savoient retenir. Tour à tour répu])liques ,
' Wasliington. La révolution franroise, sans li fcr- 'mclctlc Washington, auroit détruit le pacte ferlerai.
ou soumises à des tyrans , elles passoient , par un cercle de révolutions continuelles , de la licence la plus effrénée an plus honteux esclavage'.
Vers le temps de la révolution des Pisistratides à Athènes . Pythagore de Samos , après de longs voyages , s'étoit enlin (ixé à Crotone. Ce pliilosoplie , un des plus beaux génies de l'antiquité, et le fondateur de la secte qui porte son nom , avoit puisé ses lumières parmi les prêtres de l'Egypte , de la Perse et des Indes -. Ses notions de la divinité étoient sublimes : il regardoit Dieu comme une unité ,d'oii le sujet (ju'il employa pour création s'étoit écoulé •''. De son action sur ce sujet sortitensuitel'univers *. De ceci il résulloit : que tout émanant de Dieu, tout en formoit nécessairement partie; et celte doctrine tomboit ainsi dans les absurdités du spinosisme '', avec cette différence , que Pythagore admettoit le principe comme esprit, Sp nosa comme matière".
Le dogme de la transmigration des âmes, que le sage Samien emprunta des braciimanes et des gymnosophistes de l'Orient ", est trop connu pour m'y arrêter. Quelque absurde qu'il nous paroisse cependant , puisqu'il est impossible de concevoir comment la mémoire , qui n'est qu'une ima:^e déposée par les sens , peut 1 appartenir à l'esprit dégagé des premiers , on ne sauroit pas plus nier ce système que mille autres. Outre que la métempsycose réelle des corps le favorise , il donne en même temps la solution des difficultés concernant une autre vie '', l'univers n'étant plus qu'un grand tout
'Str\B ,lib. VT; Dion., lil). XII; Vai,. M\X . li!). VIII cap. VII.
'-' .lAMBLiC, in Fit. Pyth.
' Laert., in Pythag. lib. VIII.
■ STO'B., lut. PInjs., lib. I, cap. xxv.
■ I egol. pro. Onisl.
'■' J'avois un grand penchant à l'étude de celte niétnphysique religieuse; on peut s'en convaincre par les preuves mét.iphysiqnes de l'existence de Dieu pl.icéos dans les notes du Génie, du Cliristinnisme. (N. Éd."!
" Cependant il n'est pas certain que Pythagore ait parcouru la Perse et les Indes , cette opinion n'ayant été soutenue ipie par des écrivains d'un sii'cie très-pos'érieurà ccluidu philosophe samien. Jamblicus est lempli de f.djies.
^ Il fautsous-entendre pour les Pythnjoncifn.i, car il est clair que je n'adopte pas ici ce système. {S. F.d.)
éternel , où rien ne s'anéantit , ni ne se cice. Ainsi la doctrine de Pythagore formoit un cercle ramenant de nécessité an même point , car des principes de la transmigration, on se retronvait à l'idée primitive que ce philosophe avait du riv Sv, ou ce qui est.
Si Pythagore s'étoit contenté de sonder l'abîme de la tombe , il auroit peu mérité la reconnoissance des hommes; mais il s'occupa d'autres études plus utiles à la société. Son système de la nature étoit celui des Harmonies ' déveloiipé de nos jours par Bernardin de Saint-Pierre, qui a revêtu du style le plus enchanteur la morale la plus pure -.
Le sage samien , de même que l'ami de Jean- Jacques, représentait l'univers comme un grand corps parfait dans sa symétrie, mû d'après des lois musicales et éternelles''. Des nombres harmoniques , dont le plus parfait étoit le quatre, selon Pythagore ■*, et le cinq , d'après Saint-Pierre , ^ formoient dans les choses une arithmétique mystérieuse , d'où découloient les secrets et les grâces de la nature ^. L'étlier étoit plein de la mélodie des sphères roulantes", et des dieux bienfaisants daignaient quelquefois se communiquer aux mortels dans leurs son-
* Jaubl, m. Pyih., cnp. XII; La-EUT. , in Pjtlt. , lib. VIU.
Selon le dernier auteur cité, Pythagore dlsoit que la vertu, la santé. Dieu même, et tout l'univers, n'étoicnt que des harmonies.
2 Le génie malhémalique de M. de Saint-Pierre offre encore d'autres ressemblances avec celui de Pythagore. La théorie des marées , par la fonte des glaces polaires , est une opinion, sinon une vérité prouvée, qui mérite la plus grande attention des savants et de tout amant de la philosophie de la nature *.
» .[A>iB., f^it. Pylb., cap. xiv ; Eludes de la Nature.
* HiEHOCL., in Aur. Cuvm. ; Jur. Canu. ; op. Poet. Minor. Grœc.
' Études de In Natine, tom. MI.
" .lAViBL. Fi< /'////(., C.jp. XIV.
' I.\K11T.. ih., lib. VIII ; Paul (t Virginie. Ce i|ue Pythagore di.soil de l'homme, qu'il est un microscome ou un abrégé de l'univers , est sublime-
• Cclti' opinion ne mérite point l'altenlion des savants; si toutes les lois ostroiioinl(]ucs et physique- ne détruisoli nt pas cille opinion, les derniers voyag.s du c^pllalne Parry dans les mers polaires siifOrolent pour renverser la lliéorle des m.irées par la fonte des glares. On peut se consoler de s'i'^tre Irunipé quelquefois quand on n fall Paul et Virginie. (.N. liu.)
Le sage de la Grande-Grèce voulut joindre à la gloire du physicien la gloire plus dangereuse du législateur. Ainsi que celle des Bernardin, sa politique étoit douce et religieuse. 11 ne recommandoit pas tant la forme du gouvernement que la simplicité du cœur', sûr qu'une bonne constitution découle toujours des mœurs pures. Avec une barbe vénérable descendant à sa ceinture, une couronne d'or dans ses cheveux blancs, une longue robe de lin d'Égyple, le vieillard Pythagore , délivrant , au son des instruments 2, la plus aimable des morales aux peuples assemblés , offre un tout autre tableau que celui des législateurs de notre âge. Les succès du sage furent d'abord prodigieux. Lne révolution générale s'opéra dans Crotone;mais bientôt fatigués de leurs réformes , les citoyens dont il censuroit la vie l'accusèrent de conspirer contre l'état , ou plutôt contre leurs vices ^. Ils brûlèrent vivants ses disciples dans leur collège , et le forcèrent lui-même à s'enfuir dans les bois, où il fit une fin malheureuse ^.
Les savants doutent que Pythagore ait laissé quelques ouvrages. Je vais donner au lecteur les Vers dores (pion lui attribue ■^, ou du moins qui renferment sa doctrine. Ils sont au nombre de soixante-douze. Voici les plus remarquables :
' Laert., in Ptjth., lib. VIII.
■ Id. , ib.; Jambl. , cap. xxi, n° 100; ^lu.'v., lib. XII . cap. XXXII, POBPUïu.
' PoiiPHïu., n" 20; Jajibl., cap. xxx', n" 214.
•• La mort de Pythagore est diversement racontée. Diogène Laêrce seul rapporte quatre opinions diffcrentes.
^ Quelques-uns les croient d'Empédocle. Tandis que je préparois ceci pour la presse, M. Peltier ma fuit le plaisir de me communiquer un livre qui m'auroit épargné bien du travail si j'en avois connu plus tôt l'existence. Ce sont \es Soirées littéraires , qui s'étendent depuis le mois d'octobre 1793 jusqu'au mois de juin ou juillet 1796. Les traductions élégantes qu'on y trouve eussent servi d'ornement à ces Essais , en même tenqis qu'elles m'eussent sauvé la fatigue de traduire moimême. Ceci n'est qn'im des plus petits inconvénients où l'on tombe à écrire loin des capitales et dans un pays étranger. Si dans les morceaux que mon sujet m'a forcé de choisir j'ai quelquefois donné à mes versions un sens autre que celui adopté par les auteurs des Soirées liltéruires, sans doute la faute est de mon coté. D'ailleurs on sent que je n'ai pas dû travailler sur le même plan , ni sur une échelle aussi développée.
REVOLUTIONS ANGIEPINES.
Honore les dieux immorlels tels qu'ils sont établis ou ordonnés par la loi. Respecte le serment avec tonte sorte de religion. Il faut mourir , c'est le décret de ta destinée. La puissance habite auprès de la nécessité. Les gens de bien n'ont pas la plus grande, part des souffrances. Les hommes raisonnent bien, les hommes raisonnent mal; n'admire les uns, ni ne méprise les autres. IS'e te laisse jamais éblouir. Fais au présent ce qui ne t'aflligcra pas au passé. Commence le jour par la prière , tu connoîtras alors la constitution de Dieu et des hommes , la chaîne des êtres , ce qui les contient , ce qui les lie ; tu connoîtras , selon la justice , que l'univers est le même dans tous les lieux ; tu n'espéreras point alors ce qui n'est point , car tu sauras ce qui est ; tu sauras que nos maux sont volontaires; que nous ignorons que le bonheur soit près de nous ; qu'un bien petit nombre sait se délivrer de ses peines; que nous roulons au gré du sort comme des cylindres mus par la discorde .
Si l'on médite attentivement les Vers dorés , l'on trouvera qu'ils renferment tous les princi- I)es des vérités morales , souvent enveloppés d'un voile de mystère qui leur prête un nouvel attrait. On trouve dans Bernardin de Saint- Pierre une multitude de pensées vraies , de ré- Hexions attendrissantes toujours revêtues du langage du cœur.
La mort est un bien pour tous les hommes ; elle est la nuit de ce jour inquiet qu'on appelle la vie. Le meilleur des livres , qui ne prêche que l'égalité, l'amitié, l'humanité et la concorde, l'Évangile, a servi pendant des siècles de prétexte aux fureurs
des Européens Après cela , qui se flattera d'être
utile aux hommes par un Hvre? Qui voudroit vivre s'il coanoissoit l'avenir? un seul malheur prévu nous donne tant de vaines inquiétudes ! La solitticle est si nécessaire au bonheur dans le monde même, <|u'il me paroît impossible d'y goûter un plaisir durable de quelque sentiment que ce soit , ou de régler sa conduite sur quelque principe stable, si l'on no se fait une solitude intérieure, d'où noire opinion sorte bien rarement , et où celle d'aulrui n'eijtre jamais. Dans cette île, située sur la route des Indes... quel Européen voudroit vivre heureux , mais pauvre et ignoré ? Les hommes ne veulent connoître que l'histoire des grands et des rois, qui ne sert à personne. Il n'y a jamais qu'un coté agréable à connoitre dans la vie humaine :
' Poct. Minor. Crœe,
seml)lal)le au globe sur lequel nous to.n-nons , notre révolution rapide n'est que d'un jour, et une partie de ce jour ne peut recevoir la lumière que l'autre ne soit livrée aux ténèbres. La vie de l'homme, avec tous ses projets , s'élève comme une petite tour , dont la mort est le couronnement. Il y a des maux si terribles et si peu mérités, que l'espérance même du sage en est ébranlée. La patience est le courage de la vertu. C'est un instinct commun à tous les êtres sensibles et souffrants de se réfugier d;ms les lieux les plus sauvages et les plus déserts, comme si des rochers étoient des remparts contre l'infortune , et comme si le calme de la nature pouvoit apaiser les troubles malheureux de l'àme '.