CHAPITRE LXVIII
Diffi-rence' gî^nérale entre notre siècl(^' et celui où f à s'opi'ra la révolution républicaine *ic la Grèce.
PRÈS avoir examiné les rapports (jui se trouvent entre la révolution républicaine de la Grèce et celle de la France , on ne peut , sans partialité, s'empêcher de considérer aussi leurs diffé-
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rences. JNous ne cherchons point à surprendre la foi de nos lecteurs , et à dirigjer leur opinion. Notre désir est d'éloigner de cet ouvrage tout esprit de système, en exposant avec candeur la vér;té ^ Non que nous croyions qu'en cas que nous eussions le bonheur d'en approcher elle nous valût autre chose que la haine des partis ; mais il n'y a qu'une règle certaine de conduite : faire , autant qu'il est en nous , du bien aux hommes , et mépriser leurs clameurs.
11 en est des corps politiques comme des corps célestes ; ils agissent et réagissent les uns sur lesautres, en raison de leur distance et de leur gravité. Si le moindre accident venoit à déranger le plus petit des satellites, l'Iiarmonie se romproit en même temps partout ; les corps se précipiteroient les uns sur les autres ; un chaos remplaceroit un univers, jusqu'au moment où toutes ces masses , après mille chocs et mille destructions, recommenceroient à décrire des courbes régulières dans un nouveau système.
En Grèce, une petite ville exile un tyran, et la commotion se fait sentir aussitôt aux extrémités de l'Europe et de l'Asie : mille pénibles brisent leurs fers ou tombent dans l'esclavage ; le trône de Cyrus est ébranlé , et le
* J'ai déjà signalé cette prétention de tous les hommes à système de n'avoir pas de système. Au surplus , presque tout ce chapitre est raisonnable : je ne dirois pas autrement et je n'écrirois pas autrement aujourd'hui.
(N. ÉD
germe de tous les événements , de tous les troubles futurs se déploie. Chaque révolution est à la fois la conséquence et le principe d'une autre; en sorte qu'il seroit vrai à la rigueur de dire que la première révolution du globe a produit de nos jours celle de France.
Veut-on se convaincre de celte fatalité qui règle tout, qui se trouve en raison dernière de tout, et qui fait que si vous retranchiez un pied à l'insecte qui rampe dans la poussière , vous renverseriez des mondes "; supposez, pour un moment , que l'événement le plus frivole se fût passé autrement à Athènes qu'il n'est réellement arrivé ; qu'il y eût existé un homme de moins, ou que cet homme n'eût pas occupé la même place ; par exemple , Épycide l'emportant sur Thémistocle : Xerxès réduisoit la Grèce en servitude ; c'en étoit fait des Socrate , des Platon , des Aristote ; le rusé Philippe vieillissoit sous le fouet de son maître, Alexandre mouroit sur le cothurne, ou brigand sur la croix tyrienne ; d'autres chances se développoient , d'autres états se le voient sur la scène ; les Romains renconlroient d'autres obstacles à combattre ; l'univers étoit changé.
Lorsqu'on vient àjeter les yeux sur l'état des hommes lors de l'établissement des gouvernements populaires à Sparte et à Athènes et sur la position des peuples à l'instant de l'abolition de la royauté en France , on est d'abord frappé d'une différence considérable. Au moment de la révolution de la Grèce , tout , ou presque tout , se trouvoit république ; — tout , ou presque tout , monarchie , à l'époque de la révolution françoise. Dans le premier cas, c'étoient des gouvernements populaires qui dévoient agir sur des gouvernements populaires ; dans le second une constitution républicaine heur toit des constitutions royales. Or , plus les corps en col-
' La fatalité vient mal à propos : le pied retranché à l'insecte dérangeroit un ordre de choses physiques pour établir un autre ordre de choses physiques , mais n'agiroit point sur un événement de l'ordre moral. Quoi qu'il en soit, les idées me semblent avoir trouvé leur juste expression. Le rusé Philippe, qui aurait vieilli sovx le fovet de son maître; Alexandre, qui auroit été uti actetir tragique , ou un voleur de grands chemins . si Épycide l'eût emporté sur Thémistocle , sont de ces espèces de remarques dont chaque événement dérangé peut offrir une longue série. (N. Ed.)