CHAPITRE XII
Denys à Corinthe. Les Bourbons.
EPENDANT Dcnvs étoit arrivé à Corinthe. On s'empressa de venir reliai Ire ses regards du spectacle d'un monar- (jne dans l'adversité.
lVous chérissons moins la liberté que nous ne haïssons les giaïuis, parce que nous ne pouvons souffrir le bonheur dans les autres , et que nous nous imaginons que les grands sont heureux. Comme les rois semblent d'une autre espèce que le reste de la foule, au jour de l'affliction ils ne trouvent pas une larme de pitié. Voilà donc , dit chacun en soi-même, cet homme qui commandoit aux hommes , et qui d'un coup d'œil auroit pu me ravir la liberté et la vie ! Toujours bas , nous rampons sous les princes dans leur gloire , et nous leur crachons au visage lorsqu'ils sont tombés ^.
' c'est beaucoup d'bimeur avec quelque vérité. Le sentiment d'indépendance qui respire dans toutes ces pages ne liuisoit point , comme on le voit , à mon attachement pour la famille de mes rois légitimes. On ne peut condammei' i>liis sincèrement les excès révolutiormaires , et aimer plus franchement la liberté.
(N. ÉD
'^ Si l'espèce humaine étoit telle (pie je la voyois alors, il faudroit aller se noyer. Il est vrai que l'on crache au visage des i>, iuccs quand ils sont tombés : reste à savoii' si les princes, lors(]u"ils ont retrouvé leur pouvoir, ne crachent pas au visage de ceux (pii les ont servis.
(N. Éo.)
AVAMT J.-C, .-,.{.-). =
Qu'eût dû faire Denys dans ses revers ? Il eût dû savoir que les tigres et les déserts sont moins à craindre ponr les misérables que la société. Il eût dû se retirer dans quelque lieu sauvage pour gémir sur ses fautes passées , et surtout pour cacher ses pleurs; ou plutôt il pouvoit , comme les anciens , se coucher et mourir. Un homme n'est jamais très à plaindre lorsqu'il a le droguiste ou le marchand de poignards à .sa porte , et qu'il lui reste quelques mines ".
L'âme de Denys n'éloit pas de cette trempe. Le tyran abandonné tenoit , on ne sait pourquoi , à l'existence. Peut-èlre quelque lien caché qu'il n'osoit découvrir , quelque sentijnent secret... Denys nétoil-il pas père? et les foiblesses du cœur n'attachent -elles pas à la vie? C'est un efCel cruel de l'adversité, qu'elle redouble notre sensibilité , en même temps (in'elle l'éteint pour nous dans le cœur des autres , et qu'elle nous rend plus susceptibles «l'amitié lors(iue l'heure des amis est passée.
I.e prince de Syracuse offroit une grande leçon à Corinthe , où les étrangers s'empressoient de venir méditer ce spectacle extraordinaire. Le malheureux roi , couvert de haillons , passoit ses jours sur les places publiques nu à la porte des cabarets , où on lui dislribuoit , par pitié , quelque reste de vin et de viande. La populace s'assembloit autour de lui, et Denys avoit la lâcheté de l'amuser de ses bons mots '. Il se rendoit ensuite dans les boutiques de parfumeurs , ou chez des chanteuses, auxquelles il faisoit répéter leurs rôles , s'occupant à disputer avec elles sur les règles de la nuisique -. Bientôt, pour ne pas mourir de faim , il fut obligé de donner des
"Il ne me restoit plus, pour couronner Icpuvre, quà recommander le suicide. Si cent passages deVEssai nétoicnt en coiitradlclion directe avec de tels principes, ii'expioient ces incartades d'un esprit blessé , il n'y a (>!)iut de reproche ipie l'on ne dût adrcsseï- à l'auteur d'un pareil livre. Si je pouvois clierclier une excuse à des doctrines aussi pernicieuses, je ferois remarquer que c'est encore un sentiment généreux et uième monarchique qui me les fait énoncer ici ; j'aurois voulu que Denys se fût tué , plutôt que d'avilir à la fois sa personne et son sceptre, l'homme et le roi. Le conseil est criminel, mais le motif de ce conseil est noble. (N. Éd.)
' Pl-L'T.. in Timol.
■ I<i.. ihid.
levons de grammaire dans les faubourgs aux enfants du petit peuple ^ , et ce ne fut pas le dernier degré d'avilissement où le réduisit la fortime.
Une conduite aussi indigne a porté les hommes à en rechercher les causes. Cicéron fait là-dessus une remarque cruelle -. Denys , ditil , voulut dominer sur des enfants , par habitude de tyrannie. Justin', au contraire, croit qu'il n'agissoit ainsi que dans la crainte que les Corinthiens ne prissent de lui quelque ombrage. Ne seroit-ce point plutôt le désespoir qui jeta le roi de Syracuse dans cet excès de bassesse ? A force de l'insulter , on le rendit digne d'insultes. Le malheur est une maladie de l'âme qui ôte l'énergie nécessaire pour se défaire de la vie ; et lorsqu'un misérable sent que son caractère s'avilit, que la pitié des hommes ne s'étend plus sur lui , alors il se plonge tout entier dans le mépris , comme dans une espèce de mort.
Malgré le mastiue d'insensibilité que le monarque de Sicile portoit sur son visage , je doute que la borne de la place publique qui lui servoit d'oreiller durant la nuit , et qu'il parlageoit peut-èlre avec quelque mendiant de Corinthe ^ , fût entièrement sècbe le matin. Plusieurs mots échappés à ce prince justifient celle conjecture.
Diogène , le rencontrant un jour , lui dit : « ïu ne mérilois pas un pareil sort ! » Denys , se trompant sur le motif de cette exclamation, et étonné de trouver de la pitié parmi les hommes , ne put se défendre d'un mouvement de sensibilité. 11 repartit : « Tu me plains donc? je t'en remercie. » La simplicité de ce mot , qui devoit briser l'âme de Diogène , ne fit qu'irriter le féroce cynique, n Te plaindre ! s'écria-t-il , tu te trompes , esclave. Je suis indigné de te voir dans une ville où tu puisses jouir encore de quelques jilaisirs *. <> A Dieu ne plaise qu'ime pareille philosophie soit jamais la mienne !
* Put., in Timol.; Cic lib. XXI; Llcun., somn VI. caj). IX.
- Cic, l'y se. ihid.
' .luST., lib. XXI, c.ip. V.
' Val. Max., lib. VI, cip. i\
'■ PLtT., in Timol.
Tiisc. lib. II!, n" 27; Jt'ST.
cap. XMii; Val. Max., lii).
REVOLUTIONS ANCIENNES
Dans une anlre occasion le même prince , importtmé par un homme qui l'accabloil île familiarités indécentes , dit tranquillement : « Heureux ceux qui ont appris à souffrir ' ! »
Quelqueîois il savoit repousser une injure grossière par une raillerie piquante. Un Corinthien soupçonné de filouterie s'approche de lui en secouant sa luniipie, pour montrer qu'il ne cachoit point de poignard { manière dont on en usoit en abordant les tyrans) : <' Fais-le en sortant, » lui dit Denys-.
La fortune voulut mêler quelques douceurs à l'amertume de ses breuvages, pour en rendre le déboire plus affreux. Denys obtint la permission de voyager , et Philippe le reçut dans son royaume avec tous les honneurs dus à son rang. Pédagogue à Corinthe , roi encore à la table de celui de Macédoine, réduit de nouveau à la mendicité , ces étranges vicissitudes dévoient bien apprendre au prince de Sicile la folie de la vie , et la vanité des rôles qu'on y remplit. Du moins le père d'Alexandre s'honora-t-il en respectant l'infortune. 11 ne put s'empêcher de dire à son hôte en le voyant , avec une espèce de chaleur : « Comment avezvous perdu un empire que votre père sut conserver si longtemps ?» — « J'héritai de sa puissance, répondit Denys, et non de sa fortune'. » Ce mot-là explique l'histoire du genre humain. Un soir que les deux tyrans s'entre tenoient familièrement dans une orgie , celui de la Grèce demanda à celui de Sicile quel temps son père , Denys l'Ancien , prenoit pour composer un si grand nombre de poèmes. « Le temps que vous et moi mettons ici à boire , » répliqua gaiement le roi détrôné ''•\
Le sort voulut enfin terminer ce grand
' Stob., Scrm. 110.
- Pl.tT., in Timot.; ^LIAN., Far. Iiistor., \ih. W , cap. xvni.
» M., f-'tn: liht., lib. XII, cap. LX.
■■ Plut. , in Tîmof.
■' Je n'ai pas tiré tout le parti que je pouvois tirer de cette entrevue de Denys et de Philippe. Denys l'Ancien étoit un tyran assez remarquable ; il eut un misérable fils. Philippe étoit un prince habile qui eut pour héritier un des plus grands hommes dont l'histoire ait conservé le souvenir. Ce petit despote q\ii linissoit le royaume rie Sicile , dînant avec le jeune Alexandre en qui ailoit commencer un des trois grands empires du monde, formoit un contraste qui nauroit pas dû m'échapper. (X. Éd.)
drame de l'école des rois par un dénoiiment non moins extraordinaire que les autres scènes. Denys , réduit au dernier degré de misère , ou rendu fou de chagrin, s'engagea dans une troupe de prêtres de Cybèle ; et l'on vit le monanjue de Syracuse , avec sa grosse taille ' et ses yeux à moitié fermés -, parcourant les villes et les bourgs de la Grèce , sautant et dansant en frappant sur un tympanon , et allant après tendre la main à la ronde , pour recevoir les chétives aumônes de la populace '.
Si je me suis arrêté longtemps aux infortunes de Denys, on en sent assez la raison. Outre la grande leçon qu'elles présentent , l'Europe a devant les yeux , au moment où j'écris ceci , un exemple frappant , non des mêmes vices, mais presque des mêmes malheurs. Déjà un Bourbon, qui devoit être le plus riche particulier de TEurope , a été obligé , pour vivre, d'avoir recours en Suisse au moyen employé par Denys à Corinlhe. Sans doute le duc d'Orléans aura enseigné à ses pupilles les dangers d'une ambition coupable , et surtout les périls d'une mauvaise éducation. Il se sera fait une loi de leur répéter que le premier devoir de l'homme n'est pas d'être roi , mais d'être probe. Si ce mot paroit sévère , j'en appelle à ce prince lui-même , qu'on dit d'ailleurs plein de courage et de vertus naturelles-'. Qu'il jette les regards autour de lui en Europe, qu'il contemple les milliers de victimes sacrifiées chaque jour à l'ambition de sa famille. J'aurois voulu éviter de nommer son père.
Le reste de la famille des Bourbons a éprouvé diverses calamités. L'héritier des rois, le souverain légitime de la France , erre maintenant en Europe à la merci des hommes ''; et le maî-
' JtST., lib. XXI, cap. i'.
- ATUEJi., lib. X , p. 439; .ILST., ibiJ.; Pllt., de JduL, t. II.
' yELU^., Far. hist., lib. IX, cap. vin; Atue.m., lib. XII, cap. XI.
' Voyez la note ^ , page 38, \" colonne. (N. Éd.)
'' Mes sentiments pour la monarchie de saint Louis et pour mes rois légitimes sont nettement exprimés ici ; mais le parallèle entre Denys et les héritiers de tant de monarques offre la même impertinence qu'une foule d'autres rapprochements de r£.'6\sai. Le petit tyran de quelques villes de la Sicile, fils d'un autre tyran, premier-né de sa race, a-t-il avec la dynastie des Bourbons
Ire de tant de palais seroit trop heureux de posséder dans queUpie coin de la terre la moindre des cabanes de ses sujets.
Cependant si un royaume florissant, un peu- |)le nombreux , une naissance illustre , se réunissent pour augmenter l'amertume des re- {?rets de Louis , il ne sauroil craindre , comme les rois de l'antiquité , l'excès de l'indigence. Cette différence tient à l'état relatif des constitutions. Chez les anciens , un prince fugitif ne rencontroit que des républiques qui insult oient à sa misère ; dans le monde moderne , il trouve du moins d'autres princes qui lui procurent les nécessités de la vie ^ S'il arrivoit que l'Europe se formât en démocraties , le dernier des monarques détrônés seroit aussi malheureux que Denys.
Depuis les premiers âges du monde jusqu'à la catastrophe des Bourbons en France , l'histoire nous offre un grand nombre de princes fugitifs et en proie aux douleurs , le partage commun des hommes. On remarque particulièrement, chez les anciens, le monarque aveugle qui parcouroit la Grèce appuyé sur son Antigone ; Thésée le législateur , le défenseur de sa patrie , et banni par un peuple ingrat ; Oreste , suivi dunseul ami ; Idoménée, chassé de Crète ; Démarate , roi de Sparte , retiré auprès de Darius ; Hippias , mort au champ de Marathon , en cherchant à recouvrer sa couronne; Pausanias II, roi de Sparte , condamné à mort , et sauvé par la fuite ; Denys à Corin- Ihe; Darius, fuyant seul devant Alexandre , et assassiné par ses courtisans ; Cléomène , ditrne successeur d'Agis , crucifié en Egypte , où il s'étoit retiré ; Antiochus Hiérax, réfugié
quelque rapport d'influence, de caractère et de grandeur? L'histrion royal , descendu du trône pour danser dans une troupe de prêtres de Cybèie, peut-il être nommé sans honte auprès du prince magnanime qui repoussa si noblement les propositions de l'usurpateur de sa couronne ? Mais il me falluit bon gré mal gré des comparaisons, afin d'arriver à des réflexions plus ou moins justes , à des pages plus ou moins dans le sujet.
f\. ÉD.)
^ Il y a quelque chose d'étroit , de sec et de vulgaire dans cette remarque. Je l'ai dit ailleurs , et plus noblement : Un roi de France qui manque de tout est encore roi quand il peut dormir sur la terre enveloppé dans sa casaque fleurdchséc: ayant pour bâton le sceptre de saint Louis , et pour épée celle de Henri IV. (N. Ed.)
chez Ptolémée , qui le jette dans les cachots ; Antiochus X , errant chez les Par thés et en Cilicie ; Mithridate , cherchant en vain un asile auprès de Tigrane , son gendre , et réduit à s'empoisonner ; à Rome , l'arquin chassé par brutus , et soulevant en vain l'Italie en sa faveur ; une foule d'empereurs des deux empires qu'il seroit trop longd'énumérer\ Parmi les peuples modernes, on reconnoit en xVfrique Gélimer * , chassé du trône des Vandales , et réduit à cultiver un champ de ses propres mains; en Italie, Lamberg, premier prince fugitif de l'Europe moderne ; Pierre de Wédicis, qui , sans Piiiliî)pe de Commines , n'eiU pu trouver une retraite à Venise ; l'empereur Henri IV , fuyant devant son lils ; le comte de Flandre , chassé par Artevelle ; Charles V de France , dépouillé par la faction de Charles de Navarre ; Charles VII , réduit à sa ville d'Orléans ; Henri VI d'Angleterre , détrôné , puis rétal)li , puis détrôné encore ; Edouard IV, errant dans les Pays-Bas, privé de tout secours ; Henri IV de France, chassé par la Li-
" J'aurois dû au moins, dans ce catalogue de rois détrônés , nommer Persée,ine fût-ce que pour rappeler le trône d'Alexandre. (N. Éd.)
' Son histoire est touchante, et présente un des jeux les plus extraordinaires do la fortune. Le lendemain du jour que Gélimer sortit secrètement de Carthage, Béhsaire, dans le palais de ce prince des Vandales, servi par ses propres esclaves, dina sur la table, dans les plats, et des viandes mêmes préparées pour le repas du malheureux monarque. Le roi fugitif s'étant ensuite remis entre les mains du général romain, il fut conduit à Constanlinople , où , après s'être prosterné devant Justinien , on lui donna quelque terre dans un coin de l'empire. ( Puocop., df Bell. VandoL, lib. I, cap. xxi , etc. 1 Ce bon Procope , qui raconte si naïvement ses songes, l'amour d'Honorius pour une poule nommée Rome , et les chansons des p'^tits enfants , qui disoient : « G. chassera B. , et B., chassera G.. » me fait ressouvenir qu'on trouve , dans son Histoire de La guerre des Perses , un chapitre intéressant sur la mer Rouge et le commerce des Indes , qui a , je crois, échappé au savant Robeitson dans sa Disquisition. On y apprend que l'on construisoil les vaisseaux sans clous pour cetie navigation, en attachant seulement les planches avec des cordes, non à cause des rochers d'aimant, dit Procope, qui se pique alors d'incrédulité, mais pour les rendre plus légers *. {De Bell. Pers., l'ib. I, cap. xviii.)
• Celle note est écrite 5 b diable , bien qu'elle soll assez curieusi'. Mais à quoi bon tout cela, et les peUls enfants qui clianlent.ct Ilonorlus, et Uobertson, el le (ommerce des Indes, et les rorlieis d'aimanl, clc. , etc.? trudlllon tout à fiiil dlgnu li» Chc[-<V(i'urre il'nn'liicnnnu'. (N. O. )
FîKVOMiTIO.N'S AîNCIENNES.
gîte ; Charles TI d' Angleterre , obligé de dormir sur un chêne dans ses états , tandis que sa famille sur le continent étoit forcée de se tenir au lit , faute de feu ; Gustave Wasa , retiré dans les mines; Stanislas , roi de Pologne, s'échappant déguisé de son palais ; Jacques II trouvant une cour en France , mais dont les descendants n'avoient pas un lieu où reposer leur tête ^ ; Marie , portant son lils dans les rangs hongrois; enfin les Bourbons, terminant cette liste d'illustres infortunés. Dans ce catalogue de misères , chacun pourra satisfaire le penchant de son cœur : Tenvie y verra des rois , la pitié des malheureux, et la philosophie des honnnes.
CHAPITHli Xm.
Aux Iiifoituiu's.
1 lirice liappy yoii , who louk iis Troni llie sbore And hâve uu vL-nture in the wreck yuu see !
E chapitre n'est |)as écrit pour tous les lecteurs :
plusieurs peuvent le passer sans inteiTompre le fil '' de cet ouvrage ; il est adressé à la classe des malheureux ; j'ai tâché de l'écrire dans leur langue , qu'il y a longtemps que j'étudie ".
Celui-là n'étoit pas un favori de la prospérité qui répétoit les deux vers qu'on voit à la tête de ce chapitre. C'étoit un monarcpie , le malheureux Richard IF , (pii , le matin du jour où il fut assassiné , jetant à travers les soupi-
■'' La France les repoussa; mais Uoine, ceUe mère commune des infortunés , les accueillit. (>'. Éd.)
" On n'interrompt point le fil d'un ouvrage , on le rompt. Langue à part, cette phrase condamne tout le chapitre. C'est au lecteur à dire s'il veut qu'on le supprime- (N. ÉD.)
•^ On va voir en effet que j'ai examiné la question dans tous ses rapports, quejesnis savantdansla science fies infortunés. Je me ili'lectois à parler du malheur: j'étois là comme un poisson dans l'eau. (,N. Éd.)
raiix de sa prison un regard sur la campagne , envioit le pâtre qu'il voyoit assis tranquillement dans la vallée auprès de ses chèvres.
Quelles qu'aient été tes terreurs , innocent ou coupaljle , né sur un trône ou dans une chaumière , qui que tu sois , enfant du malheur , je te salue : Experti invicem sumus , ('(jo oc fortuiui.
Onabeaucoupdisputésur l'infortune comme sur toute autrechose. Voici quelques réflexions que je crois nouvelles '.
Comment le malheur agit-il sur les hommes? Augmente-t-il la force de leur âme ? la diminue-t-il ?
S'il l'augmente , pourquoi Denys fut-il si lâche?
S'il la diminue , pourquoi la reine de France déploya-t-elle tant de fortitude?
Prend-il le caractère de la victime ? Mais s'il le prend , pourquoi Louis , si timide au jour du boniieur , se montra-t-il si courageux au jour de l'adversité '' ? Et pourquoi ce Jacques II , si brave dans la prospérité, fuyoit-il siu" les bords de la Boyne lorsqu'il n'avoit plus rien à perdre ?
Seroit-ce que le malheur transforme "^ les hommes? sommes-nous forts parce que nous étions foibles, foibles parce que nous étions forts? Mais le pusillanime empereur romain qui se cachoit dans les latrines de son palais au moment de sa mort avoit toujours été le même; et le Breton Caractacusfut aussi noble dans la capitale du monde que dans ses forêts.
Il paroît donc impossible de raisonner d'après ime donnée certaine sur la nature de l'infortune. Il est vraisemblable qu'elle agit sur nous par des causes secrètes qui tiennent à nos habitudes et à nos préjugés, et par la position où nous nous trouvons relativement aux objets environnants. Denys , si vil à Corintiie, ei'it peut-être été très- grand entre les mains de ses sujets à Syracuse.
" J'ai un grand penchant à m applaudir. (N. Ed.) '' Jelouols et j'admirois ces grandes victimes, lorscpie je ne demandois rien et n'avois rien à attendre de leurs héritiers. (N. Éd.)
*= Le verbe (rtinsfonner ne s'emploie guèie absolument ; mais si je m'étois mis à relever les hardiesses de langue dans l' Esnai , je n'en aurois [las fini. (N, E».
REVOLUTIONS ANCIENNES
Autre recherche. Voilà le mail leiir considéré en lui-même ; exaimnons-le dans ses relations extérieures.
La vue de la misère cause différentes sensations chez les hommes. Les grands, c'est-à-dire les riches , ne la voient qu'avec un dégoût extrême ; il ne faut attendre d'eux qu'une pitié insolente , que des dons , ;^des politesses , mille fois pires que des insultes.
Le marchand, si vous entrez dans son comptoir , ramassera précipitamment l'argent qui se trouve atteint : cette âme de boue confond le malheureux et le malhonnête homme.
Quant au peuple , il vous traite selon son génie. L'infortuné rencontre en Allemagne la vraie lïospitalité ; en Italie, la bassesse, mais quelquefois des éclairs de sensibilité et de délicatesse ; en Espagne , la morgue et la làciieté , parfois aussi de la noblesse : le peuple françois , malgré sa barbarie , lorsqu'il s'assemble en masse, est le plus charital)le, le plus sensible de tous envers le misérable , parce qu'il est sans contredit le moins avide d'or. Le désintéressement est une qualité que mes compatriotes possèdent éminemment au-dessus des autres nations de l'Europe. L'argent n'est rien pour eux , pourvu qu'ils aient exactement la vie. En Hollande , le mallieureux ne trouve que brutalité ; en Angleterre , le peuple méprise souverainement l'infortune : il ne rêve que guinées ; il sent , il frolle , il mord , il examine , il fait sonner son schelling , il ne voit partout que du cuivre ou de l'argent. Au reste , il est précisément le contraire du François. Autant les individus qui le composent feroient de bassesses pour quelques demicouronnes , autant ils sont généreux pris en corps. Au fait , je ne connois point deux nations plus antipathiques de génie , de mœurs , de vices et de vertus , que les Anglois et les François : avec cetle différence que les premiers reconnoissent généreusement plusieurs qualités dans les derniers , tandis que ceuxci refusent toute vertu aux autres ".
'' Il y avoit pciit-être ([iiclque courage à écrirn ainsi
en .\nsleterre ; mais II y a une transposition évitlente
dans le texte. Au lieu de lire: » Je ne connois ;ioint
deux nations plus antipathiques... que les Anglois el les
Examinons maintenant si de ces diverses remarques on ne peut tirer quelques règles de conduite dans le malheur. J'en sais trois :
Un misérable est un objet de curiosité pour les hommes. On l'examine . on aime à toucher la corde des angoisses, pour jouir du plaisir d'étudier son cœur au moment de la convulsion de la douleur , comme ces chirurgiens qui suspendent des animaux dans des tourments afin d'épier la circulation du sang et le jeu des organes ^ La première règle est donc de cacher ses pleurs. Qui peut s'intéresser au récit de nos maux? Les uns les écoutent sans les entendre , les autres avec ennui , tous avec malignité. La prospérité est une statue d'or dont les oreilles ressemblent à ces cavernes sonores décrites par quelques voyageurs : le plus léger soupir s'y grossit en un son épouvantal)le.
La seconde règle, qui découle de la première, consiste à s'isoler entièrement. 11 faut éviter la société lorsqu'on souffre, parce qu'elle est l'ennemie naturelle du malheureux; sa maxime est : infortuné — coupable. Je suis si convaincu de cette vérité sociale, que je ne passe gtière dans les rues sans baisser la tèle. Troisième règle : Fierté intraitable. L'orgueil est la vertu du malheur. Plus la fortune nous abaisse , plus il faut nous élever . si nous voulons sauver notre caractère. Il faut se ressouvenir que partout on honore l'habit et non l'homme. Peu importe que vous soyez un fripon, si vous êtes riche; un lionnête homme, si vous êtes pauvre. Les positions relatives font dans la société l'estime, la considération, la vertu. Comme il n'y a rien d'intrinsèque dans la naissance , vous fûtes roi à Syracuse, et vous devenez particulier malheureux à Corinthe. Dans la première position , vous devez mépriser ce que vous êtes ; dans la seconde , vous enorgueillir de ce que vous avez été , non qu'au fond vous ne sac! liez à quoi vous en tenir sur ce frivole avantage , mais pour vous en servir conmie d'un bouclier contre le mépris attaché à l'infortune. On se familiarise aisément avec
François...» il faut lire: que les François el les Anglais.
(N. ÉD.) " Cette idée abominable que j'ai des hommes me poursuit. Il y a incohérence dans les images, (N. Ed.)
i;r.\()L LIIONS ANCil'.N.NLS.
le m.irneurenx ; et il se trouve sans cesse dans la dure nécessité de se rappeler sa dignité d'homme, s'i ne veut que les autres l'oubli en t.
Enfin vient une grande question sur le sujet de ce chapitre : (pie faut-il faire jioiir soulager ses chagrins? Voici la pierre philosophale.
D'abord , la nature du malheur n'étant pas parfaitement connue , celte question reste pour ainsi dire insoluble. Lorsqu'on ne sait où gîl le siège du mal , où peut-on appliquer le remède?
Plusieurs philosoplies anciens et modernes ont écrit sur ce sujet. Les uns nous proposent la lecture , les autres la vertu , le courage. C'est le médecin qui dit au patient : Portez-vous bien.
Un livre vraiment utile au misérable , parce qu'on y trouve la pitié , la tolérance , la douce indulgence , l'espérance plus douce encore , fini compose le seul baume des blessures de l'àme , ce sont les Évangiles. Leur divinauteur ne s'arrête point à prêcher vainement les infortunés , il fait plus : il bénit leurs larmes , et boit avec eux le calice jusqu'à la lie ^
Il n'y a point de panacée universelle pour le chagrin , il en faudroit autant que d'individus. D'ailleurs la raison trop dure ne fait qu'aigrir celui qui souffre, comme la garde maladroite qui , en tournant l'agonisant dans son lit pour le mettre plus à son aise , ne fait que le torturer. Il ne faut rien moins que la main d'un ami pour panser les plaies du cœur, et pour vous aider à soulever doucement la pierre de la tombe.
Mais si nous ignorons comment le malheur agit , nous savons du moins en quoi il consiste : en une privation ; que celle-ci varie à l'infini ; que l'un regrette un trône, l'autre une fortune , un troisième une place , un quatrième un abus ; n'importe , l'effet reste le même pour tous. M*** me disoit : « Je ne vois qu'une infortune réelle : celle de manipier de pain. Quand un homme a la vie , l'habit , une chambre et du feu , les autres maux s'évanouissent. Le manque du nécessaire absolu est une chose
^ J'ai déjà cité ce passage dans ma préface, comme une preuve de mon incrédulité. (N. ïu.)
affreuse , parce que l'inquiétude du lendemain empoisonne le présent. » M*** avoit raison, mais cela ne tranche pas la question ".
Car que faudroit-il faire pour se procurer ce premier besoin? Travailler, répondent ceux (pii n'entendent rien au cœur de l'homme. Nous supportons l'adversité non d'après tel ou tel principe , mais selon notre éducation , nos goûts , notre caractère , et surtout notre génie. Celui-ci , s'il peut gagner passablement sa vie par une occupation ([uelconque, s'apercevra à peine qu'il a changé de condition ; tandis que celui-là , d'un ordre supérieur , regardera comme le plus grand des maux de se voir obligé de renoncer aux facultés de son âme , de faire sa compagnie de manœuvres , dont les idées sont confinées autour du bloc qu'ils scient , ou de passer ses jours , dans l'âge de la raison et de la pensée , à faire répéter des mots aux stupides enfants de son voisin. Un pareil homme aimera mieux mourir de faim que de se procurer à un tel prix les besoins de la vie. Ce n'est donc pas cliose si aisée que d'associer le nécessaire et le boniieur : tout le monde n'entendra pas ceci ^.
Ainsi nous ne sommes pas juges compétents du bon et du mauvais pour les autres : il ne s'agit pas de l'apparence , mais de la réalité.
Je m'imagine que les malheureux qui lisent ce chapitre le [«rcourent avec cette avidité in- (piiète que j'ai souvent portée moi-même dans la lecture des moralistes, à l'article des misères humaines , croyant y trouver quelque
" N'pst-il pas étrange que je ne fasse aucune mention (les peines morales, des donleiu-s paternelles, maternelles et filiales , de celles de l'amitié ? Le secret de cet oubli , c'est que je vivois au milieu de l'émigration, où j'élois sans cesse fiappé de la vue des maux physiques et des chagrins poliliques. Aassi metlois-jc au nombre des infortunes i'indigeMce et les abus. (N. Éd.)
^ Il faut me passer cet étemel moi , et ce (on de confidence que je prends avec les lecteurs. L'amour du raisonner que j'avois dans ma jeunesse , cette manière de faire une thèse de tout , ces argumentations en formes sur le malheur , ces aphorlsmes à l'usage des infortunés, s'éloignent tout à fait de la manière que j'emploierois aujourd'hui dans un pareil sujet : les traits pourroient être semblables , mais la chaîne des idées ne seroit pas la même. (.N. Éd.)
I\i:V<)Ll i!<».\S A M'.IK.NMIS.
KJT
soulagement. Je nriiuagine encore que, trompés comme moi , ils me disent : Vous ne nous apprenez rien ; vous ne nous donnez aucun moyen d'adoucir nos peines ; au contraire , vous prouvez trop qu'il n'en existe point. O mes com[(agnons d'infortune ! voire reproche est juste : je voudrois pouvoir sécher vos larmes , mais il vous faut implorer le secours d'une main plus puissante que celle des hommes ". Cependant ne vous laissez point abattre ; on trouve encore quelques douceurs parmi beaucoup de calamités. Essaierai-je de montrer le parti qu'on peut tirer de la condition la plus misérable? Peut-être en recueillerez-vous plus de profit que de toute l'enflure d'un discours stoïque.
Un infortuné parmi les enfants de la prospérité ressemble à un gueux qui se promène en guenilles au milieu d'une société brillante : chacun le regarde et le fuit. 11 doit donc éviter les jardins pul)lics , le fracas , le grand jour, le plus souvent même il ne sortira que la nuit. Lorsque la brune commence à confondre les ol)jets , notre infortuné s'aventure hors de sa retraite , et , traversant en hâte les lieux fréquentés, il gagne quelque chemin solitaire, où il puisse errer en liberté. Ln jour il va s'as- .seoir au sommet d'une colline qui domine la ville et commande ime vaste contrée ; il contemple les feux qui brillent dans l'étendue du paysage obscur, sous tous ces toits habités. Ici, il voit éclater le réverbère à la [wjrte de cet hôtel , dont les habitants , plongés dans les j)laisirs , ignorent qu'il est un misérable occu{)é seul à regarder de loin la lumière de leurs fêtes , lui qui eut aussi des fêtes et des amis ! 11 ramène ensuite ses regards sur quelque petit rayon tremblant dans une pauvre maison écartée du faubourg , et il se dit ; Là , j'ai des frères ''.
Une autre fois , par un clair de lune , il se j»!ace en embusciide sur un grand chemin pour jouir encore à la dérobée de la vue des
Cps cris religieux, écliappés tout à coup et cotiime
iavoloiitairenienl ilu fond de l'àme, prou>ciit mieux
mes sentiments intérieurs (|ue tous les raisoiuieiiienls
(lelaterre. (N.Éd.)
''On retrouve quelque cliose de ce passag- dans 7Î( ne.