‹ Œuvres de M. Le vicomte de Chateaubriand (volume 4)Chapitre 90 sur 201 · N.KI · texte numérisé non relu

N.KI

hommes , sans être distingué d'eux ; de peur qu'en apercevant un malheureux , ils ne s'écrient, comme les gardes du docteur anglois, dans la Chaumière Indienne : Un paria ! un paria !

Mais le but favori de ses courses sera peutêtre un bois de sapins, planté à (pielque deux milles de la ville. Là il a trouvé une société paisible , qui couune lui cherche le silence et l'obscurité. Ces sylvains solitaires veulent bien le souffrir dans leur république , à laquelle il paie un léger tribut; tâchant ainsi de reconnoitre, autant qu'il est en lui , l'hospitalité qu'on lui a donnée '.

Lorsque les chances de la destinée nous jettent hors de la société , la surabondance de notre àme , faute d'objet réel, se répand jusque sur l'ordre nuiet de la création , et nous y trouvons une sorte de plaisir que nous n'aurions jamais soup(;onnée. La vie est douce avec la natiu-e. Pour moi , je me suis sauvé dans la solitude, et j'ai résolu d'y mourir sans me rembarquer sur la mer du inonde ''. J'en contemple encore quelquefois les tempêtes , comme un homme jeté seul sur une île déserte, qui se plaît , par une secrète mélancolie , à voir les tlots se briser au loin sur les cotes où il lit naufrage. Après la perle de nos amis ^, si nous ne succombons à la douleiu- , le cœur se replie sur lui-même ; il forme le projet de se détacher de tout autre sentiment , et de vivre uni- (piement avec ses souvenirs. S'il devient moins propre à la société , sa sensibilité se dévelo{)pe aussi davantage. Le malheur nous est utile ; sans lui les facultés aimantes de notre âme resteroient inactives : il la rend un instrument tout harmonie , dont , au moindre soufile, il sort des murmures inexpriniahles. Que celui que le chagrin mine s'enfonce dans les forêts ; qu'il erre sous leur voûte mobile ; qu'il gravisse la colline , d'oii l'on découvre , d'un coté , de riches campagnes , de laulie , le soleil le-

" Ou"est-cc (jue ces sylvains?... — Des oisraux! En vérité, je tignorL-. Jcauuot Lapin [)Ourrcil bien être .àcleilans. Qui sait? (N. Éd.)

'' Cétoit vrai, et je n'aurois pas eu le temps de nio lisser de cette solitude, puisque je me croyois au moment d'en trou\er une autre plus profonde. N. Kd.

^ Voilà enfin les doukurs n;o:a'es. (N. lii>.)

'les

REVOLUTIONS ANCIENNES

vant sur des mers élincelantes , tlont le vert changeant se glace de cramoisi et de feu ; sa douleur ne tiendra point contre un pareil spectacle : non qu'il oublie ceux qu'il aima , car alors ses maux seroient préférables , mais leur souvenir se fondra avec le calme des bois et ties cieux : il gardera sa douleur , et ne perdra que son amertume. Heureux ceux qui aiment la nature! ils la trouveront, et trouveront seulement elle , au jour de l'adversité.

Telle est la première sorte de plaisir qu'on peut tirer du mallieur : mais on en compte plusieurs autres. Je recommanderois particulièrement l'étude de la botanique , comme propre à calmer l'âme en détournant les yeux des passions des bonunes , pour les porter sur le peuple innocent des Heurs. Armé de ses ciseaux, de son style , de sa lunette, on s'en va tout courbé, longeant les fossés d'un vieux chemin; s'arrètant au massif d'une tour en ruine , aux mousses d'une antique fontaine , à l'orée septentrionale d'un bois ; ou peut-être on parcourt des grèves que les algues festonnent de leurs grands falbalas frisés et couleur trécaille fondue. Notre botanophile se plait à rencontrer la tulipa silvestris, qui se retire comme lui sous les ombrages solitaires ; il s'attache à ces lis mélancoliques , dont le front penché semble rêver sur le courant des eaux. A l'aspect attendrissant du convuhulus, qui entoure de ses Heurs pâles quelque aune décrépit, il croit voir une jeune fille presser de ses l)ras d'albâtre son vieux père mourant ; Yulex épineux , couvert de ses papillons d'or, qui présente un asile assuré aux petits des oiseaux, lui montre une puissance protectrice du foible ; dans les Ihijms et les calameus , qui embellissent généreusement un sol ingrat de leur verdure parfumée, il reconnoît le symbole de l'amour de la patrie. Parmi les végétaux supérieurs, il s'égare volontiers sous ces arbres dont les sourds mugisiaments imitent la triste voix des mers lointaines ; il affecte cette famille américaine , qui laisse pendre ses branches négligées conune dans la douleur ; il ainie ce saule au port languissant , qui ressemble , avec sa tète blonde et sa chevelure en désordre , à une bergère pleurant au bord d'une onde. Enfin , il recherche de préférence , dans ce règne aimable , les plantes qui, par leurs acci-

dents, leurs goûts, leurs mœurs, entretiennent des intelligences secrètes avec son âme ' '.

Oh ! qu'avec délices , après cette course laborieuse, on rentre dans sa misérable demeure , chargé de la dépouille des champs ! Comme si l'on craignoit que quelqu'un ne vînt ravir ce trésor, fermant mystérieusement la porte sur soi , on se met à faire l'analyse de sa récolte , blâmant ou approuvant Tournefort, Linné, Vaillant, Jussieu, Solander, Du Bourg. Cependant la nuit approche, le bruit commence à cesser au dehors , et le cœur palpite d'avance du plaisir qu'on s'est préparé. Un livre qu'on a eu bien de la peine à se procurer, un livre qu'on tire précieusement du lieu obscur où on le tenoit caché, va remplir ces heures de silence. Auprès d'un humble feu etd'unelumière vacillante , certain de n'être point entendu , on s'attendrit sur les maux imaginaires des Clarisse, des Clémentine, des Héloïse, des Cécilia. Les romans sont les livres des malheureux : ils nous nourrissent d'illusions , il est vrai ; mais en sont-ils plus remplis que la vie ?

Eh bien , si vous le voulez , ce sera un grand crime , une grande vérité , dont notre solitaire s'occupera : Agrippine assassinée par son fils. Il veillera au bord du lit de l'ambitieuse Romaine , maintenant retirée dans une chambre obscure , à peine éclairée d'une petite lampe ! il voit l'impératrice tombée faire un reproche touchant à la seule suivante qui lui reste , et qui elle-même l'abandonne; il observe l'anxiété augmentant à chaque minute sur le visage de celte maliieureuse princesse , qui , dans une vaste solitutle, écoute attentivement le silence. Bientôt on entend le bruit sourd des assassins qui brisent les portes extérieures; Agrippine tressaille, s'assied sur son lit , prête l'oreille. Le bruit approche , la troupe entre , entoure la couche ; le centurion tire son épée, et en frappe la reine aux tempes; alors.*

" On rctiouve quelques-unes de ces idées et de ces études dam \e Génie du Cliristianinmc. (N. Eu.)

* Je suis fficlié que ce ne soit pas le botaniste de la duchesse de Portiand iJ.-J.) qui ait appelé Purlandia rarbiiste de la fandlle des rubiacées , connu sous ce nom. La protectrice , le [irotégé et la plante se fussent prêté niMluellenient des chaimes , et la reconnoissance d'un grand lioinme eût vécu éternellement dans le parfum d'une fleur.

RLVOLtTIONS ANCIKMNES.

Venimn feri l s'écrie la mère tle yéron : mol dont la sublimité fait lioclier la tète.

Peul-èlre aussi , lorsque tout repose , entre deux ou trois heures du matin , au murmure des vents el de la pluie qui battent contre vos lenètres . écrivez- vous ce que vous savez des hommes. Linforluné occupe une place avanlafïeuse pour les bien étudier, parce qu'étant liors de leur route . il les voit passer devant lui.

Mais , après tout , il faut toujours en revenir

à ceci : sans les premières nécessités de la

vie , point de remèdes à nos maux. Olway. en

mendiant le morceau de pain qui l'étouffa;

Gilbert , la tèle troublée par le cliagi'in, ava-

.lantune clef à l'hôpital , sentirent bien amè-

I rement à cet égard , quoi([ue hommes de let-

' très , toute la vanité de la philosophie ".

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