‹ Œuvres de M. le vicomte de ChateaubriandChapitre 108 sur 149 · LIVRE Vin · texte numérisé non relu

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tirée dans une grotte dont on fermoit l'ouverture avec une pierre. Gomme on voit, au commencement de la liine voyageuse, des comeiMes se réunir en bataillons dans quelque vallée , ou comme des fourmis se retirent sous une racine de chêne , ainsi cette nombreuse tribu d'Esquimaux éloit réfugiée dans le souterrain.

« Je Gs le tour de fa salle pour chercher quelques vieillards qui sont la mémoire des peuples : le Grand- Esprit lui-même doit sa science à son éternité. Je remarquai un homme flgé , dont la tête étoit enveloppée dans la dépouille d'une bête sauvage. Je le saluai en lui disant : » Mon père ! » Ensuite j'ajoutai : « Tu as beaucoup « honoré tes parents , car je vois que le Ciel t'a accordé une Ion- « gue vie. En faveur de mon respect pour tes aïeux , permets-moi <« de m'asseoir sur la nalte à tes côtés. Si je savois où une douce <« mort a déposé les os de tes pères , je te les aurois apportés pour « te réjouir. »

« Le vieillard souleva son bonnet de peau d'ours , et me regarda quelque temps, en méditant sa réponse. Non, le bruit des ailes de la cigogne qui s'élève d'un bocage de magnolias dans le ciel des Florides est moins délicieux à l'oreille d'une vierge que ne le furent pour moi les paroles de cet homme , lorsque je retrouvai sur ses lèvres , dans l'antre des affreux Esquimaux , le langage du prêtre divin des bords de la Seine.

« Je suis flls de la France , me dit le vieillard : lorsque nous en- <« levâmes aux enfants d'Albion les forts bfltis aux conGns du La- « brador, je suivois le brave d'Iberville. Ma tendresse pour une « jeune Glle des mers me retint dans ces régions désolées, où j'ai u adopté les mœurs et la vie des aïeux de celle que j'aimois. »

« Tel que , dans les puits des savanes d'Atala , on voit sortir des canaux souterrains l'habitant des ondes, brillant étranger que l'amour a égaré loin de sa patrie , ainsi , ô Grand-Esprit ! tu te plais ù conduire les hommes par des chemins qui ne sont connus que de ta Providence. René, on trouve les guerriers de ton pays chez tous les peuples : les plus civilisés des hommes , ils en deviennent, quand ils le veulent, les plus barbares. Ils ne cherchent point à nous policer, nous autres Sauvages -, ils trouvent plus aisé de se faire Sauvages comme nous. La solitude n'a point de chasseurs plus adroits, de combattants plus intrépides ; on les a vus supporter le^ tourments du cadre de feu ' avec la fortitude des Indiens mêmes, et malheureusement devenir aussi cruels que leurs bourreaux. Seroit-ce que le dernier degré de la civilisation touche à la

* Le» lourmeuls que Ton fait subir aux prisonniers de guerre.

nature? Seroit-ce que le François possède une sorte de génie uaiversel qui le rend propre à toutes les vies , à tous les climats? Yoilà ce que pourroit seul décider la sagesse du père Aubry , ou du chef de la prière " qui corrigea l'orgueil de mon ignorance.

« Je passai la saison des neiges dans la société du vieillard demi* sauvage , à m'instruire de tout ce qui regardoit les lois ou plutôt les mœurs des peuples au milieu desquels j'habitois.

« L'hiver finissoit ^ la lune avoit regardé trois mois , du haut des air3, les flots fixes et muets qui ne réfléchissoient point son image. Une pâle aurore se glissa dans les régions du midi , et s'évanouit : elle revint , s'agrandit et se colora. Un Esquimaux, envoyé à la découverte, nous apprit, un matin, que le soleil alloit paroltre ; nous sortîmes en foule du souterrain pour saluer le père de la vie. L'astre se montra un moment à l'horizon , mais il se replongea soudain dans la nuit , comme un juste qui , élevant sa tète rayonnante du séjour des morts, se recoucheroit dans son tombeau à la vue de la désolation de la terre : nous poussâmes un cri de jqie et dQ deuil.

(( Le soleil parcourut peu à peu un plus long chemin dans le ciel. Des brouillards couvrirent la terre et la mer. La surface solide des fleuves se détacha-des rivages ; on entendit pour premier bruit le cri d'un oiseau ; ensuite quelques ruisseaux murmurèrent; les vents retrouvèrent la voix. Enfin les nuages amiissés dans les airs crevèrent de toutes paris. Des cataractes d'une eau troublée se précipitèrent des montagnes ; les monceaux de neige tombèrent avec fracas des rocs escarpés -, le vieil Océan, réveillé au fond de ses abîmes, rompit ses chaînes, secoua sa tète hérissée de glaçons, et, vomissant les flofs renfermés dans sa vaste poitrine, ré{)andit sur ses rivages les marées mugissantes.

« A ce signal , les pécheurs du Labrador quittèrent leur caverne et se dispersèrent : chaque couple retourna â sa solitude pour bâtir son nouveau nid et chanter ses nouvelles amours. Et moi , me dérobant par la fuite à mon maître , je m'avangai vers les régions du midi et du couchant , dans l'espoir de rencontrer le^ sources de mon fleuve natal .

M Après avoir traversé d'immenses déserts et vécu quelques années chez des hordes errantes, j'arrivai chez les Sioux , hommes chéris des Génies pour leur hospitalité , leur justice , leur piété et pour la douceur de leurs mœurs.

« Ces peuples habitent des prairies entre les eaux du Missouri

> F^nelon.

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