‹ Œuvres de M. le vicomte de ChateaubriandChapitre 114 sur 149 · LIVRE IX · texte numérisé non relu

LIVRE IX

mœurs , des soldats datis Tivressc , avoient insulté les remmes. Fébriano, digne ami d'Ondouré , avoit tourmenté Céluta, et d'Artaguctte Tavoit protégée. Au retour d'Outougamiz , Torpheline raconta à son frère les persécutions par elle éprouvées ; Outougamiz les redit à René , qui , déjà défendu dans le conseil par le généreux capitaine , Talla remercier au fort Rosalie. Un attachement fondé sur l'estime commença entre ces deux nobles François. Trt)p touché de la beauté de Céluta, d'Artaguette cédoit au penchant qui l'entraînoit yers Thommeaimé de la vertueuse Indienne. Ainsi se formoient de toutes parts des liens que le Ciel vouloit briser, et des haines que le temps devoit accroître. Un événement développa tout à coup ces germes de malheurs.

Une nuit, Chactas au milieu de sa famille veilloit sur sa natte: la flamme du foyer éclairpit rintérieur de la cabane. Une haché teinte de sang tombe aux pieds du vieillard : sur le manche de cette hache étoient gravés l'image de deux femelles de castors et le symbole de la nation des Illinois. Dans les cabanes des différents Sachems de pareilles armes furent jetées, et les hérautsillinois , qui étoient ainsi venus déclarer la guerre , avoient disparu dans les ténèbres.

Ondouré, dans Tespoir de perdre celui qui lui enlevoit le cœur de Céluta, avoit fait avertir secrètement les Illinois de l'accident de la chasse. Peu importoit à ce chef de plonger son pays dans un abîme de maux , s'il pouvoit à la fois rendre son rival odieux à la nation, et atteindre peut-être par la chance des armes à la puissance absolue. Il avoit prévu que le vieux Soleil seroit obligé de marcher à Tennemi : au défaut de la flèche des Illinois , Ondouré ne pourroit-il pas employer la sienne pour se débarrasser d'utt clief importun ? Akansie , mère du jeune Soleil , disposeroit alors du pouvoir souverain , et par elle l'homme qu'elle adoroit parviendroit facilement à la dignité d'édile , dignité qui le rendroit tuteur du nouveau prince. Enfin Ondouré, qui détestoit les François , maïs qui les servoit pour se faire appuyer d'eux, ne trouveroit-il pas quelque moyen de les -chasser de la Louisiane, lorsqu'il seroit revêtu de l'autorité suprême? Maître alors de la fortune , il immoleroit le frère d'Amélie, et soumettroit Céluta à son amour.

Tels étoient les desseins qu'Ondouré rouloit vaguement dans son ame. II connoissoit Akansie ; il sa voit qu'elle se prêteroît à tons ses forfaits, s'il la persuadoit de son repentir, si elle se pouvoit croire aimée. Il aflbcte donc pour cette femme une ardeur

qu'il ne ressent pas , il promet de sacriPier Géluta , exigeant à son .tour d'Akansie qu'elle serve une ambition dont elle recueillera les fruits. La crédule amante consent à des crimes pour une caresse.

La passion de Géluta s'augmentoit en silence. René étoit devenu l'ami d'Outougamiz. Ne seroit-il pas possible à Célula d'obtenir la main de René? Les murmures que l'on commençoit à élever de toutes parts contre le guerrier blanc ne faisoient qu'attacher davantage l'Indienne à ce guerrier : l'amour se plaît au dévouement et aux sacriQces. Les prêtres ne cessoient de répéter que des signes s'^toient montrés dans les airs la nuit de la convocation du conseil ; que le Serpent sacré avoit disparu le jour d'une adoption funeste; que les femelles de castors avoient été tuées; que le salut de la nation se trouvoit exposé par la présence d'un étranger sacrilège : il falloit des expiations. Redits autour d'elle , ces propos troubloient Géluta : l'injustice dé l'accusation la révoltoit, et le sentiment de cette injustice fortifioit son amour, désormais irrésistible.

Mais René ne partageoit point ce penchant; il n'avoit point changé de nature ; il accomplissoit son sort dans toute sa rigueur ; déjà la distraction qu'un long voyage et des objets nouveaux avoient produite dans son ame commençoit à perdre sa puissance : les tristesses du frère d'Amélie revenoient, et le souvenir de ses chagrins, au lieu des'afToiblir par le temps, sembloit s'accroître. Les déserts n'avoien.t pas plus satisfait René que le monde, et dans l'insatiabilité de ses vagues désirs , il avoit déjà tari la solitude , comme il avoit épuisé la société. Personnage immobile au milieu de tant de personnages en mouvement; centre de mille passions qu'il ne partageoit point ; objet de toutes les pensées par des raisons diverses , le frère d'Amélie devenoit la cause invisible de tout : aimer et souffrir étoit la double fatalité qu'il imposoit à quiconque s'approchoit de sa personne. Jeté dans le monde comme un grand malheur, sa pernicieuse influence s'étendoit aux êtres environnants : c'est ainsi qu'il y a de beaux arbres sous lesquels on ne peut s'asseoir ou respirer sans mourir.

Toutefois René ne se voyoit pas sans une douleur amère , tout moocent qu'il étoit, la cause de la guerre entre les Illinois et les Natchez. « Quoi! sedisoit-il, pour pri:^ de l'hospitalité que j'ai reçue, je livre à la désolation les cabanes de mes hôtes ! Qu'a voisje besoin d'apporter à ces Sauvages le trouble et les misères de ma vie? Je répondrai à chaque famille du sang qui sera versé. Ah! qu'on accepte plutôt en réparation le sacrifice de mes jours ! »

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