LIVRE IX
bataillon sacré. Outougamiz seul est triste : il n'a point son compagnon , le guerrier blanc , à ses côtés.
Céluta vient trouver son frère; elle le serre dans ses bras, elle le prie de ménager ses jours. « Songe, lui dit -elle, ô mon aigle « protecteur, que je suis née avec toi dans le nid de notre mère ! « Le cygne que tu as choisi pour ami a volé aux rivières lointaines; « Chactas est prisonnier; Adariova peut-être recevoir la mort; « d'Artaguette est dans les rangs de l'ennemi : que me restera- « t-il si je te perds? »»
— « Fille deTabamica, répond Outougamiz, souviens -toi du <« repas funèbre; si l'homme blanc étoit ici, le soin lui en appar- « liendroit ; mais voilà son Manitou d*or sur mon cœur; il me pré- « servera de tout péril , car il m'a parlé ce matin , et m'a dit des « choses secrètes. Rassure -toi donc : invoquons l'amitié et les « Génies qui punissent les oppresseurs. Ne crois pas que les Fran- « çois soient les plus nombreux ; en combattant pour les os de nos « pères , nos pères combattront pour nous. Ne les vois-tu pas ces « aïeux , qui sortent des bocages funèbres? Courage! nous crient- « ils, courage! Ne souffrez pas que l'étranger viole nos cendres; « nous accourons à votre secours avec les Puissances de la nuit « et de la tombe! Crois- tu, Céluta , que les ennemis puissent ré- « sister à cette pâle milice? Entends-tu la Mort qui marche à la « tête des squelettes , armée d'une massue de fer ! O Mort ! nous « ne redoutons point ta présence : tu n'es pour nos cœurs inno- «t cents qu'un Génie paisible. »
Ainsi parle Outougamiz dans l'exaltation de son ame. Céluta est entraînée dans les bois par Mila et les matrones.
Toute la force des Natchez est dans la troupe de jeunes hommes, que les Sachems ont placée autour des Bocages de la Mort. Les Sachems eux-mêmes forment entre eux un bataillon qui s'assemble dans le bois, à l'entrée du temple du Soleil : la nation , ainsi divisée, s'étoit mise sous la protection des tombeaux et des autels. Une admiration profonde saisissoit le cœur à l'aspect des vieillards armés : on voyoit se mouvoir dans l'obscurité du bois leurs têtea chauves ou blanchies, comme les ondes argentées d'un fleuve sous la voûte des chênes. Adario , qui commande les Sachems, et qui s'élève au-dessus d'eux de toute la hauteur du front , ressemble à l'antique étendard de cette troupe paternelle. Non loin , sur un bûcher, le Grand-Prêtre fait des sacrifices , consulte les Esprits, et ne promet que des malheurs. Ainsi , aux approches des tempêtes de l'hiver, quand la brise du soir apporte l'odeur des feuilles
aéchée»^ la corneille, perchée sur un arbre dépouillé, prononce des paroles sinistres.
Bientôt , aux yeux éblouis des Natchez , sort du fond d'une vallée la pompe des troupes françoises , semblable au feu annuel dont les Sauvages consument les herbages, et qui s*étend comme un lac de feu. Indiens , à ce spectacle vous sentîtes une sorte d'étoi^ nement ftirieux^ la patrie, enchantant vos âmes , les défendoit de la terreur, mais non de la surprise. Vous contempliez les ondulations régulières, les mouvements mesurés, la superbe ordonnance de ces soldats. Au-dessus des Qots de l'armée se hérissoient les baïonnettes, telles que ces lances du roseau qui tremblent dans le courant d'un fleuve.
Un vieillard se présente seul devant les guerriers de la France. IKune main il tient lecalumet de paix , de l'autre il lève une bêche dégouttante de sang : il chante et danse à la fois, et ses chants et ses pas sont mêlés de mouvements tumultueux et paisibles. Tour à tour il invoque la fureur des jeux d'Areskoui et l'ardeur des kiites de l'amour, la terreur de la bataille des héros et le charme du combat des grâces et de la lyre. Tantôt il tourne sur lui-même m poussant des cris et lançant le tomahawk ; tantôt il imite le ton d'un Augure qui préside à la fête des moissons. Le visage de ce vieillard est rigide , son regard impérieux , son front d'airain ; tout son air déeële le père de la patrie et l'enthousiaste de la liberté. Oa mène l'envoyé des Natchez à Chépar.
Debout au milieu d'une foule de capitaines, sans s'incliner, «ans fléchir le genou, il parle ainsi au commandant des François :
» Mon nom est Adario : de père en fils , tous mes ancêtres « sont Diorts pour la défense de leur terre natale. Je te viens, de « la part des Sachems, redemander Chactas et te proposer une <c dernière fois la paix. Si j'avois été le chef de ma nation , tu ne N m'eusses vu que la hache à la main. Que veux-tu ? Quels soat «I tes desseins? Que t'avons-nous fait?
« Prétends^tu nous massacrer dans les cabanes où nous avons « donné l'hospitalité. à tes pères, lorsque, foibleset étrangers, 4 ils n'a voient ni huttes pour se garantir des frimas, ni malspouv «« apaiser leur faim?
« Si tu persistes à nous opprimer , sache qu'avant que nous te «« cédions le tombeau de nos ancêtres , le soleil se lèvera où il se « eoache , les chênes porteront les fruits du noyer, et le vautour n nourrira les petits de la colombe.
•c Tu as violé la foi publique en arrêtant Gbactas. Je n'ai pour-