LIVRE IX
« tant pas craint de me présenter devant toi : ou ton cœur sera « rappelé à des sentiments d'équité , ou tu commettras une nou- « veile injustice ; dans le premier cas , nous aurons la paix ; dans « le second » tu combleras la mesure. Le Qrand-Esprit se chargera <( de notre vengeance.
M Choisis : voilà le calumet de paix , fume ; voici la hache de <( sang, frappe. »
Tel qu'un fer présenté à la forge se pénètre d'une pourpre brûlante» ainsi le visage de Chépar s'allume des feux de la colère au discours du Sauvage. L'indomptable vieillard levoit sa tète audessus de l'assemblée émue, comme un chêne américain qui, laissé debout sur son sol natal , domine de sa tige inflexible les moissons de l'Europe flottantes à ses pieds. Alors Chépar :
«( Rebelle, ce pays appartient au Roi mon maître ^ si tu oses M t'opposer au partage des terres que j'ai distribuées aux habitants « de la colonie , je ferai de ta nation un exemple épouvantable. !« Retire-toi , de peur que je ne te fasse éprouver le châtiment u épargné à Chactas. »
— « Et moi , s'écrie Adario , brisant le calumet de paix , je w te déclare, au nom des Natchez, guerre éternelle \ je te dévoue, « toi et les tiens, à l'implacable Athaônsic. Viens faire un pai(i di- « gne de tes soldats avec le sang de nos vieillards , le lait de nos « jeunes épouses et les cendres de nos pères ! Puissent mes mem- « bres, quand ton fer les aura séparés démon corps, se ranimer <( pour la vengeance , mes pieds marcher seuls contré toi , ma main « coupée lancer la hache , ma poitrine éteinte pousser le cri de u guerre , et jusqu'à mes cheveux , réseau funeste, tendre autour M de ton armée les inévitables filets de la mort ! Génies qui m'é- « coûtez , que les os de mes oppresseurs soient réduits en poudre, «i comme les débris du calumet écrasés sous mes pieds! que ja- « mais l'arbre de la paix n'étende ses rameaux sur les Natchez et « sur les François , tant qu'il existera un seul guerrier des deux tt nations , tant que les mères continueront d'être fécondes chez « ces peuples ! »
Il dit : les Démons exaucent sa prière ; ils sortent de l'abîme et remplissent'les cœurs d'une rage infernale. Le jour se voile, le tonnerre gronde, les mânes hurlent dans les forêts, et les femmes indiennes entendent leur fruit se plaindre dans leur sein. Adario jette la hache au milieu des guerriers : la terre s'entr'ouvre et la dévore; on l'entend tomber dans de noires profondeurs. Les capitaines frangois ne se peuvent empêcher d'admirer le courage du
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vieillard , qui, retourné au milieu des siens, leur adresse ce dis* cours :
« Natchez, aux armes! Assez longtemps nous sommes restés « assis sur la natte ! Jeunesse , que Thuile coule sur vos cheveux, « que vos visages se peignent, que vos carquois se remplissent, « que vos chants ébranlent les forêts. Désennuyons nos morts!
« Il vit infâme celui qui fuit : les femmes lui présentent le pagne « qui voile la pudeur; il siège au conseil parmi les matrones. Mais w celui qui meurt pour son pays , oh ! comme il est honoré ! Ses os " sont recueillis dans des peaux de castor, et déposés au lom- M beau des aïeux ; son souvenir se mêle à celui de la religion pro- «« tégée , de la liberté défendue , des moissons recueillies. Les vier- « ges disent à Tépoux de leur choix sur la montagne : « Assure- « moi que tu seras semblable à ce héros. » Son nom devient la «< garantie de la publique félicité, le signal des joies secrètes des « familles.
« Soi&-nous favorable., Areskoui! ton casse-tête est armé de « dents de crocodiles-, le couteau d'escalpeestà ta ceinture: ton « haleine exhale, comme celle des loups, Todeurdu carnage; tu « bois le bouillon de la chair de^ morts dans le crâne du guerrier, te Doime à nos jeunes flls une envie irrésistible de mourir pour la « patrie ; et qu'ils sentent une graride joie lorsque le fer de Tenw nemi leur percera le cœur ! »»
Ainsi parle ou plutôt ainsi chante Adario, et les Sauvages lui répondent par des hurlements. Chacun prend son rang et attend Tordre de la marche. Le Grand-Prêtre saisit une torche et se place à quelques pas en avant. Sa tunique , tachée du sang des victimes, claquedans l'air; desserpents, qu'il a le pouvoir de charmer, sortent en sifflant de sa poitrine, et s'entrelacent autour du simulacre de l'oiseau de la nuit qui surmonte sa chevelure : telle les poètes ont peint la Discorde, entre les bataillons des Grecs et des Troyens. Le jongleur entonne la chanson de guerre , que répète le bataillon des Amis : ainsi , sur les ondes de l'Eurotas , les cygnes d'Apollon chantoient leur dernier hymne, en se préparant à rejoindre les dieux.
Alors le Prince des ténèbres appelle le Temps et lui dit : « Puîs- « sance dévorante que j'ai enfantée , toi qui te nourris de siècles , « de tombeaux et de ruines , rival de l'Eternité assise au ciel et « dans l'enfer, ô Temps, mon fils! si je t'ai préparé aujourd'hui « une ample pâture , seconde les efforts de ton père. Tu vois la « foiblesse de nos enfants ; leur petite troupe est exposée à une