LIVRE ONZIÈME
Sur une colline, à quelque distance du champ de bataille , s'élevoit un sycomore dont la cime étoit couronnée : tous les soirs des milliers de colombes se venoient percher sur ses rameaux desséchés. Ce fut au pied de cet arbre que le commandant de l'armée françoise résolut de passer la nuit, et d'assembler le conseil des officiers, pour délibérer sur le parti qui restoit à prendre.
Le bûcher du bivouac est allumé ^ des sentinelles sont placées à diverses distances, et les chefs arrivent aux ordres de Chépar : ils forment un cercle autour du foyer des veilles. On voyoit à la lueur des flammes les visages fatigués et poudreux, les habits déchirés et sanglants, les armes demi-brisées, les casques fracassés, les chapeaux percés de balles, et tout le noble désordre de ces vaillanls capitaines , tandis que le^ colombes , fidèles à leur retraite accoutumée, loin de fuir les feux, se venoient reposer avec les guerriers.
La résistance inattendue des Sauvages avoit effrayé le commandant du fort Rosalie : il commençoit à craindre de s'être laissé trop emporter à l'humeur intéressée des colons. 11 avoit livré le combat sans en avoir reçu l'ordre précis du gouverneur de la Louisiane, et avant l'arrivée des troupes annoncées d'Europe. Un nombre assez considérable de soldats et plusieurs officiers étoient restés sur le champ de bataille : l'absence du capitaine d'Artaguette alarmoit.
L'opinion des chefs rassemblés autour de Chépar étoit partagée : les uns vouloient continuer le combat au lever du jour ; les autres prétendoient que le châtiment infligé aux Sauvages étoit assez sévère : il s'agissoit moins, disoient-ils , d'exterminer ces peuples que de les soumettre \ sans doute les Indiens seroienl disposés à un arrangement, et dans tous les cas la suspension des hostilités donneroit aux François le temps de recevoir des secours.
Fébriano ne parut point à ce conseil : sa conduite sur le champ de bataille lui fit craindre la présence de ses valeureux compagnons d'armes : c'étoit dans de secrètes communications avec Chépar que le renégat espéroit reprendre son influence et son crédit.
Le feu du bivouac ne jetoit plus que des fumées ; l'aube blanehissoit l'orient 5 les oiseaux commençoient à chanter; le conseil n'avoit point encore fixé ses résolutions. Tout a coup retentit
rappel d'une sentinelle avancée ; on voit courir les officiers : la grand'garde fait le premier temps des feux. Un parti de jeunes Indiens , commandé par cet Outougamiz dont l'armée françoise avoit admiré la valeur, se présentoit au poste. Ces guerriers s'arrêtent à quelque distance ; de leurs rangs sort un jeune homme pâle, la tète nue, portant un uniforme frangois taché de sang: c'étoit d'Artaguette. Il s'appuyoit sur le bras d'une négresse qui allaitoit un enfant : on le reçut à l'avant -garde; les Indiens se retirèrent. .
Conduit au général, d'Artaguette parla de la sorte devant le conseil :
« Blessé vers la fin du combat , le brave grenadier Jacques me « porta hors de la mêlée. Jacques étoit blessé lui-môme ; je le « forçai de se retirer : il obéit à mes ordres , mais dans le dessein •« de m'aller chercher des secoiirs. La nuit ayant fait cesser le M combat , je parvins à me traîner à ce cimetière des Indiens qu'ils « appellent les Bocages de la Mort : là je fus trouvé par le jon- « gleur *, on me condamna au supplice des prisonniers de guerre. « Outougamiz me voulut en vain sauver; sa sœur, non moins « généreuse, fit ce qu'il n'avoit pu faire. La loi indienne permet « à une femme de délivrer un prisonnier, en l'adoptant ou pour « ft^ro ou pour mari. Céluta a rompu mes liens ; elle a déclaré que « j'étois son frère : elle réserve sans doute l'autre titre à un homme « plus digne que moi de le porter.
« Les Indiens , dont je suis devenu le fils adoptif , m'ont chargé « de paroles de paix. Outougamiz , mon frère sauvage, m'a escorté M jusqu'à l'avant-garde de notre armée ; une négresse appelée Gla- « zirne , que j'avois connue au fort Rosalie , et qui se trouvoit aux « Natchez , m'a prêté l'appui de son bras pour arriver au milieu « de vous. Je ne dirai point au général que j'étois opposé à la ^ guerre : il a dû, dans son autorité et dans sa sagesse, décider « ce qui convenoit le mieux au service du Roi *, mais je pense que « les Natchez étant aujourd'hui les premiers à parler de paix, « l'honneur de la France est à couvert. Les Indiens m'ont accordé « la vie et rendu la liberté. Chactas peut être échangé contre moi : « je serai glorieux d'avoir servi de rançon à ce vieillard illustre. »
Le sang et le courage du capitaine d'Artaguette étoient encore plus éloquents que ses paroles : un murmure flatteur d'applaudissements se répandit dans le conseil. Chépar vit un moyen de se tirer avec honneur du pas dangereux où il s'étoit engagé : i( déclara que, puisiiuc les Sauvages imploi:oieut une trêve, il con-