LIVRE XI
sentoit à la leur accorder, leur voulant apprendre qu'on n'avoit jamais recours en vain à sa clémence. Chactas , qu'on envoya chercher au tort Rosalie , conclut une suspension d'armes qui devoit durer un an , et dans Je cours de laquelle des Sachems expérimentés et de notables François s'occuperoient à régler le partage des terres.
Quelques jours suffirent pour donner la sépulture aux morts; une nature vierge et vigoureuse eut bientôt fait disparoltre dans les bois les traces de la fureur des hommes ; mais les haines et les divisions ne firent que s'accroître. Tous ceux qui avoient perdu des parents ou des amis sur le champ de bataille respiroient la vengeance : les Indiens , rendus plus Gers par leur résistance , étoient impatients de redevenir entièrement libres-, les habitants de la colonie , trompés dans leur premier espoir , convoitoient plus que jamais les concessions dont ils se voyoient privés^ et Chépar , humilié d'avoir été arrêté par des Sauvages, se promettoît, quand il auroit réuni de nouveaux soldats , de faire oublier le mauvais succès d'une démarche précipitée.
Cependant on ne recevoit aux Natchez aucune nouvelle du Soleil et de son armée; les messagers envoyés au Grand Chef pour l'instruire de l'attaque des François n'étoient point revenus. L'inquiétude commençoit à se répandre , et l'on remarquoît dans Akansie une agitation extraordinaire.
Toute la tendresse de Céluta, qui n'étoit plus alarmée pour Outougamiz, sorti du combat couvert de gloire , s'étoit portée sur le frère d'Amélie. Outougamiz auroit déjà volé vers René , s'il n'eût été occupé, par ordre des Sachems, à donner les fêtes de l'hospitalité aux guerriers des tribus alliées qui s'étoient trouvés au combat. Outougamiz disoit à sa sœur : « Sois tranquille; mon ami aura « triomphé comme moi : c'est à son Manitou que je dois la vic- M toire; le mien Taura sauvé de tous les périls. »
Outougamiz jugeoit par la force de son amitié de la puîssancede son génie tutélaire : il jugeoit mal.
Une nuit, un Indien détaché du camp du Soleil annonça le retour de la tribu de l'Aigle. La nouvelle se répand dans les cabanes; les familles s^assemblent sous un arbre , à la lueur des flambeaux, pour écouter les cris d'arrivée : Outougamiz et Céluta sont les pr^ miers au rendez-vous.
On entend d'abord le cri d'avertissement de l'approche des guerriers : toutes les oreilles s'inclineiit , toutes les tôles se penchent en avant , toutes le« bouches s'enlr'ouvrent , tous les yeux se fixent ,
tous les visages expriment le sentiment confus de la crainte et de l'espérance.
Après le cri d'avertissement commencent les cris de mort. Chactas comptoit à haute voix ces cris, répétés autant de fois qu'il y avoit de guerriers perdus : la nation répondit par une exclamation de douleur. Chaque famille se demande si elle n'a point fourni quelque victime au sacrifice , si un père, un frère, un fils, un mari , un amant, ne sont point descendus à la contrée des âmes : Céluta trembloit , et Outougamiz paroissoit pétrifié.
Les cris de guerre succédèrent aux cris de mort ; ils annonçoicnt la quantité de chevelures enlevées à Tennemi et le nombre des prisonniers faits sur lui. Ces cris de guerre excédant les cris de mort , une exclamation de triomphe se prolongea dans les forêts.
La tribu de l'Aigle parut alors et défila entre deux rangs de flambeaux. Les spectateurs cherchoient à découvrir leur bonheur ou leur infortune : on vit tout d'abord que le vieux Soleil manquoit , et Outougamiz et sa sœur n'aperçurent point le frère d'Amélie. Céluta , défaillante, fut à peine soutenue dans les bras d'Outougamiz aussi consterné qu'elle; Mila se cacha en disant: « Je « lui avois recommandé de ne pas mourir. »
Ondouré, qui remplaçoit le Soleil dans le commandement des guerriers, marchoit d'un air victorieux.il salua la Femme-Chef, qui, au lieu de jouir de l'avènement de son fils au pouvoir suprême, sembloit troublée par quelque remords. Averti de ce qui se passoit , Chactas gardoit une contenance douloureuse et sévère.
A mesure que la troupe s'avançoit vers le grand village, les chefs adressoient quelques mots aux diverses familles: «Ton fils « s'est conduit dans la bataille comme un buffle indompté, » disoit un guerrier à un père ; et le père répondoit : « C'est bien. »— « Ton fils est mort , » disoit un autre guerrier à une mère; et la mère répondoit en pleurant : « C'est égal. «
Le conseil des Sachems s'assemble : Ondouré , appelé devant ce conseil, fait le récit de l'expédition. Selon ce récit, les Natchez avoient trouvé les Illinois venant eux-mêmes attaquer les Natchez : dans le combat produit par cette rencontre , la victoire s'étoit déclarée en faveur des premiers , mais malheureusement le Soleil étoit tombé mort , percé d'une flèche. « Quant au coupable auteur « de cette guerre , ajouta Ondouré , resté au pouvoir de l'ennemi, « il expie à présent même, dans le cadre de feu , le chàliment dû « à son sacrilège. »
Ondouré auroit bien voulu accuser de lâcheté son rival ; mais