LIVRE XIL
tueuse. Aux champs de l'Europe un globe lumineux, arrondi par la main d'un enfant des Gaules , perce lentement la voûte du ciel ; aux champs de Hnde l'oiseau de paradis flotte sur^un nuage d'or dans le fluide azuré du firmament.
Outougamiz se réveille ; la voix du héron annongoit le retour de l'aufore : le frère de Céluta se sentoit tout fortifié par son rêve et par son sommeil. Après quelques moments employés à rassembler ses idées , l'Indien , rappelant et les périls passés et les dangers à venir, se lève pour commencer sa journée. Il visite d'abord les blessures de René, frotte les membres engourdis du malade avec un bouquet d'herbes aromatiques , partage avec lui quelques morceaux de mais, change les joncs de la couché, renouvelle l'air en agitant les branches des cyprès , et replace son ami sur de frais roserfUx ; on eût dit dune matrone laborieuse qui arrange au matin sa cabane, ou d'une mère qui donne de tendres soins à son fils.
Ces choses de l'amitié étant faites , Outougamiz songe à se parer avant d'accomplir les desseins qu'il méditoit. Il se mire dans les eaux , peigne sa chevelure , et ranime ses joues décolorées avec la pourpre d'une craie précieuse. Ce Sauvage avoit tout oublié dans son héroïque entreprise , hors le vermillon des fêles, mêlant ainsi l'homme et l'enfant , portant la gravité du premier dans les frivolités du second , et la simplicité du second dansles occupations du premier : sur l'arbre d'Atalante , le bouton parfumé qui sert d'ornement à la jeune fille grossit auprès de la pomme d'or qui rafraîchit la bouche du voyageur fatigué.
La nature ^avoit placé dans le cœur d'Où tougamiz l'intelligence qu'elle a mise dans la tête des autres hommes : le souflQe divin donnoit à la Pythie des vues de l'avenir moins claires et moins pénétrantes , que l'Esprit dont il étoit animé ne découvroit au frère de Céluta les malheurs qui pouvoient menacer son ami. Saisissant le Temps corps à corps , l'Amitié forçoit ce mystérieux Protée à lui révéler ses secrets.
Outougamiz, ayant pris ses armes, dit au nouveau Philpctète couché dans son antre , mais que l'amitié des déserts, plus fidèle que celle des palais , n'avoit point trahi : « Je vais chercher les u dons du Grand-Esprit, car il faut bien que tu vives , et il faut aussi « que je vive. Si je ne mangeois pas, j'aurois faim, et mon ame s'en *< iroit dans le pays des âmes. Et comment ferois-tu alors ? Je vois « bien tes pieds , mais ils sont immobiles ; je vois bien tes mains , « mais elles sont froides et ne peuvent serrer les miennes. Tu es N loinde ta f<Nrélet de ta retraite : qui donneroit la pâture à l'hermine
u blessé, si le castor qui l'accompagne alloit mourir? Elle baisseroit « la tôle , ses yeux se fermeroient , elle tomberoit en défaillance : u les chasseurs la trouveroient expirante , et diroient : Voyez « l'hermine blessée loin de sa forêt et de sa retraite. »
A ces mots , Tlndien s'enfonga dans la cyprière, mais non sans tourner plusieurs fois la tête vers le lieu où reposoit la vie de sa vie. 11 se parloit incessamment» et sedisoit : « Outougamiz ! tu es u un chevreuil sans esprit! tu ne connois point les plantes, tu ne u fais rien pour sauver ton frère. » Et il versoit des larmes sur son peu d'expérience , et il sereprochoit d'être inutile à son ami!
Il chercha longtemps dans les détours du marais des herbes salutaires: il cueillit des cressons, et tua quelques oiseaux. En revenant à l'asile consacré par son amitié, il aperçut de loin les )oncs bouleversés et épars. Il approche, appelle, touche à la couche, soulève les roseaux : le frère d'Amélie n'y étoit plus!
Le désespoir s'empare d'Outougamiz : prêt à se briser la tête contre le tronc des cyprès,. il s'écrie: « Où es-tu? m'as-tu fui «« comme un faux ami ? Mais qui t'a donné des pieds ou des ailes? tt Est-ce la Mort qui l'a enlevé? >»
Tandis que le Sauvage s'abandonne k ses transports, il croit entendre un bruit à quelque distance : il se tait, retient son haleine, écoute; puis soudain se plonge dans l'onde, bondit, nage, bondit encore, et bientôt découvre René qui se débat expirant contre un Illinois.
Outougamiz pousse le cri de mort : l'effort qu'il fait en s'élançant est si prodigieux , que ses pieds s'élèvent au-dessus de la surface de l'eau. Il est déjà sur l'ennemi, le renverse, se rouie avec lui parmi les limons et les roseaux. Comme lorsque deux taureaux viennent à se rencontrer dans un marais où il ne se trouve qu'un seul lieu pour désaltérer leur soif, ils baissent leurs dards recourbés; le.urs queues hérissées se nouent en cercle, ils se heurtent du front, des mugissements sortentde leur poitrine, l'onde jaillit sous leurs pieds , la sueur coule autour de leurs cornes et sur le poil de leurs flancs. Outougamiz est vainqueur ; il lie fortement avec des racines tressées son prisonnier au pied d'un arbre, et étend à Tombre sous le même arbre l'ami qu'il vient encore de sauver.
Par les violentes secousses que le frère d'Amélie avoit éprouvées , ses plaies s'étoient rouvertes. Le Natchez , dans le premier moment de sa vengeance, fut près d'immoler l'Illinois.
" Comment , lui dit-il , as-tu pu être assez cruel pour entraîner « ce cerf affoibli? S'il eût été dans sa force, lâche ennemi, d'un