LIVRE XII
u seul coup de télé il eût brisé ton bouclier. Tu mériterois bien « ^ue cette main t'enlevât ta chevelure. »»
Outougamiz s'arrêtant comme frappé d'une pensée : «< As-tu un « ami? » dit-il à rillinois. — « Oui , >» répondit le prisonnier.
— « Tu as un ami ! » reprit le frère de Céluta , s'approchant de lui et le mesurant des yeux ; «< ne va pas faire un mensonge. >*
— « Je dis la vérité, »» reprit rillinois.
— « Eh bien ! » s'écria Outougamiz tirant son poignard , après avoir approché de son oreille la petite chaîne d'or; « eh bien ! rends « grâce à ce Manitou qui vient de me défendre de te tuer -, il ne «< sera pas dit qu'Outougamiz le Natchez , de la tribu du Serpent , « ait jamais séparé deux amis. Que seroit-ce de moi, si tu m'a vois » privé de René! Ah! je ne serois plus qu'un chevreuil solitaire! « Tu vois, ô Illinois, ce que tu allois faire! et ton ami seroit ainsi? » et il iroit seul murmurant ton nom dans le désert? Non ! il seroit «♦ trop infortuné! et ce seroit moi!... >»
Le Sauvage coupe aussitôt les liens de l'IIlinois. « Sois libre, « lui dit-il ; retourne à l'autre moitié de ton ame qui te cherche « peut-ôlre, comme je cherchois à l'instant ma couronne de fleurs, « lorsque tu étois assez inhumain pour la dérober à ma chevelure. » Mais je compte sur ta foi : tu ne découvriras point mon lieu à « tes compatriotes. Tu ne leur diras point : « Sous le cyprès de <( l'amitié, Outougamiz le Simple a caché la chair de sa chair. >» « Jure par ton ami que tes lèvres resteront fermées, comme les H deux coupes d'une noix que la lune des moissons n'a point « achevé de mûrir. »»
— « Moi , Nassoute, »> reprit l'étranger, je jure par mon ami , «< qui est pour moi comme un baume lorsque ]'ai des peines dans « le cœur, je jure que je ne découvrirai point ton lieu, et que « mes lèvres resteront fermées comme les deux coupes d'une noix « que la lune des moissons n'a point achevé de mûrir. »
A ces mots, Nassoute alloit s'éloigner, lorsque Outougamiz l'arrêta et lui dit: « Où sont les guerriers illinois? » — « Crois-tu, » répliqua l'étranger, « que je sois assez lâche pour te l'apprendre? » Frère de Céluta , vous répondîtes : « Va retrouver ton ami : je te « tendois un piège; si tu avois trahi ta patrie, je n'eusse point « cru à ton serment, et tu tombois sous mes coups. »
Nassoute s'éloigne : Outougamiz vient donner ses soins au frère d'Amélie, comme s'il ne s'étoit rien passé , et comme s'il n'y eût aucun lieu de douter de la foi de l'IIlinois, puisqu'il avoit fait lo serment de l'amitié.!
Quelques jours s'écoulèrent : les blesàures de Bené commen* çoient à se cicalriser ; les meurtrissures étoient moins doulou* reuses ^ la fièvre se calmoit. Le frère d'Amélie seroit revenu plus promptement à la vie si une nourriture abondante avoit pu réta* blir ses forces^ mais Outougamiz trouvoit à peine quelques baies sauvages ; elles manquèrent enfin : il ne resta plus au frère de Géluta qu'à tenter les derniers efforts de l'amitié.
Une nuit, il sort furtivement du marais, cachant son entreprise à René , et laissant çà et là des paquets flottants de roseaux pour reconnoître la route, si les Génies lui permettoient le retour. Il monte à travers le bois de la colline; il découvre le camp des Illinois où il étoit résolu de pénétrer.
Des feux étoient encore allumés : la plupart des familles dormoient étendues autour de ces feux. Le jeune Nalchez, après avoir noué sa chevelure à la manière des guerriers ennemis , s'avance vers Tun des foyers. Il aperçoit un cerf à demi dépouille , dont les chairs n'avoient point encore pétillé sur la braise. Outougamiz en dépèce avec son poignard les parties les plus tendres, aussi tranquillement que s'il eût préparé un festin dans la cabane de ses pères. Cependant on voyoit çà et là quelques Illinois éveillés qui rioient et chantoient. La matrone du foyer où le frère de Géluta déroboit une part de la victime ouvrit elle-même les yeux , mais elle prit l'étranger pour le jeune fils de ses entrailles et se replongea dans le sommeil. Des chasseurs passent auprès de l'ami de René, lui souhaitent un ciel bleu, un manteau de castor et l'espérance ; Outougamiz leur rend à demi-voix le salut de l'hospitalité.
Un d'entre eux s'arrètant lui dit : «II a singulièrement échappé.» — « Un Qénie sans doute l'a ravi , » répond le frère de Céluta. L'Illinois repartit : « Il est caché dans le marais ; il ne se peut u sauver; car il est environné de toutes parts : nous boirons dans w son crâne. »
Tandis qu'Outougamiz se trouvoit engagé dans cette conversation périlleuse, la voix d'une femme se fit entendre à quelque distance ; elle chantoit : « Je suis l'épouse de Yenclao. Mon sein , tt avec son bouton de rose , est comme le duvet d'un cygne que « la flèche du chasseur a taché d'une goutte de sang au milieu. « Oui , mon sein est blessé ; car je ne puis secourir l'étranger qui «i respecta la vierge des dernières amours. Puissé*je du moins « sauver son ami! >» L'Indienne se tut; puis, s'approchant du Natchez dans les ombres, elle continua de la sorte :
(< La nonpareille des Florides croyoit que l'hiver avoit changé