LIVRE Xlï
«< sa parure, et qu'elle ne seroit point reconnue parmi les aigles « des rochers chez lesquels elle cherchoit la pâture; mais la co- » lombe fidèle la découvrit , et lui dit : «-Fuis , imprudent oiseau, i« la douceur de ton chant t'a trahi. »
Ces paroles frappèrent le frère de Céluta ; il lève les yeux et remarque les pleurs de la jeune femme*, il entrevoit en même temps (les guerriers armés qui s'avancent. Il charge sur ses épaules une partie de la dépouille du cerf, s'enfonce dans les ombres, franchit le bois, rentre dans les détours du marais, et après quelques heures de fatigue et de périls se retrouve auprès de son ami.
Un ingénieux mensonge lui servit à cacher à René sa dangereuse aventure ; mais il falloit préparer le banquet : le jour on en pouvoit voir la fumée; la nuit on en pouvoit découvrir les feux. Outougamiz préféra pourtant la nuit : il espéra trouver un moyen de masquer la lueur de la flamme.
Lorsque le soleil fut descendu sous l'horizon et que les dernières teintes du jour se furent évanouies, l'Indien tira une étincelle de deux branches de cyprès en les frottant l'une contre Taulro, et en embrasa quelques feuilles. Tout réussit d'abord; mais des roseaux secs placés trop près du foyer prennent feu, et jettent une grande lumière. Outougamiz les veut précipiter dans l'eau, et ne fait qu'étendre la flamme; il s'élance sur le monceau ardent et cherche à l'écraser sous ses pieds. René épuise ses forces renaissantes pour seconder son ami : soins inutiles ! le feu se propage , court en pétillant sur la cime des joncs , et gagne les branches résineuses des cyprès! Le vent s'élève, des tourbillons de flammes, d'étincelles et de fumée montent dans les airs qui prennent une couleur sanglante : un vaste incendie se déploie sur le marais.
(k)mment fuir? comment échapper à l'élément terrible qui, après s'être éloigné de son centre , s'en rapprochoit et menaçoit les deux amis? Déjà étoient consumés les paquets de joncs sur lesquels le frère de Céluta auroit pu tenter encore de transporter René dans d'autres parties du marais. Essayer de passer au désert voisin, les cruels Illinois n'ycampoient-iispas? N'étoit-il pas probable qu'attirés par l'incendie , ils fennoient toutes les issues? Ainsi, lorsqu'on croit être arrivé au comble de la misère, on aperçoit par delà de plus hautes adversités; il est difficile au fils de la femme de dire : «< Ceci est le dernier degré du malheur. »
Outougamiz éloit presque vaincu par la fortune : il voyoit perdu tout ce qu'il tYoit fidt jusqu'alors* Il n'avoit donc sauvé
son ami du cadre de feu que pour brûler cet ami de sa propre main! Il s'écria d'une voix douloureuse : u René, c'est moi.qui a rimmole ! Que tu es infortuné de m'avoir eu pour ami ! »
Le frère d'Amélie, d'un bras aflbibli et d'une main pâle, pressa tendrement le Sauvage sur son sein. « Crois-tu, lui dit-il, qu'il « ne me soit pas doux de mourir avec toi? Mais pourquoi des- M cendrois-tu au tombeau? Tu es vigoureux et habile; tu te peux « frayer un chemin à travers les flammes. Revole à tes ombrages; « les Natchez ont besoin de ton cœur et de ton bras ; une épouse , t« des enfants, embelliront tes jours, et tu oublieras une amitié « funeste. Pour moi , je n'ai ni patrie , ni parents sur la terre : M étranger dans ces forêts , ma mort ou ma vie n'intéresse per- M sonne. Mais toi, Outougamiz, n'astu pas une sœur? »
— « Et celte sœur, répliqua Outougamiz, n'a-t-elle pas levé « sur loi des regards de tendresse? Ne reposes-tu pas dans le se- « cret de son cœur? Pourquoi l'as-tu dédaignée? Que me con- « seilles- tu? De t'abandonner? Et depuis quand t'ai-je prouvé que « j'élois plus que toi attaché à la vie? Depuis quand m'as-tu vu « me troubler au nom de la mort? Ai-je tremblé , quand , au milieu « des Illinois « j'ai brisé ieS liens qui te retenoient? Mon cœur « palpitoit-il de crainte, quand je te portois sur mes épaules avec «« des angoisses que je n'aurois pas échangées contre toutes les « joies du monde? Oui ! il palpitoit, ce cœur, mais ce n'étoit pas « pour moi ! Et tu oses dire que tu n'as point d'ami ! Moi , t'a- « bandonner! Moi, trahir l'amitié! Moi, former d'autres liens M après ta mort! Moi, heureux sans toi avec une épouse et u des enfants! Apprends-moi donc ce qu'il faut que je raconte « à Céluta en arrivant aux Natchez. Lui dirai-je : « J'avois déli- M vré celui pour lequel je t'appelai en témoignage de l'amitié; le « feu a pris à des joncs; j*ai eu peur, j'ai ftii. J*ai vu de loin les « flammes qui ont consumé mon ami. » Tu sais mourir, préu tends-tu , René ; moi , je sais plus, je sais vivre. Si j'étois dans ce ta place et toi dans la mienne, je ne t'aurois pas dit : « Fuis et M laisse-moi. » Je t'aurois dit : «< Sauve-moi , ou mourons en- «« semble. »»
Outougamiz avoit prononcé ces paroles d'un ton qui ne lui étoit pas ordinaire. Le langage de la plus noble passion étoit sorti dans toute sa magnificence des lèvres du simple Sauvage. « Reste w avec moi , s'écria à son tour le frère d'Amélie : je ne te presse M plus de fuir. Tu n'es pas fait pour de tels conseils. »
A ces mots , quelque chose de serein et d'inefEible se répandit