LIVRE Xn
qui avoient protégé sa jeunesse et sa beauté. Les deux amis reprirent leur ctiemin au lever de l'aurore , après s'être lavés dans une belle source. Il se trouva que les restes glacés sous lesquels René avoit conservé l'étincelle de la vie étoient ceux de deux Natchez , d'Aconda et dirinée. Le frère d'Amélie les reconnut , et , ftrappé de cette fortune extraordinaire , il dit à Outougamiz :
<t Yoi^-tu ces corps déOgurés, déchirés par les aigles et étendus « sans honneurs sur la terre? Aconda et Irinée! vous étiez deux « amis comme nous ; vous fûtes jeunes et infortunés comme nobs! H Je vous ai vus périr, lorsque abattus j'essayois encore de vous « défendre. Outougamiz , tu conGois , cette nuit même , l'ami vi- (« vaut au secret de deux amis décédés. Ces morts se sont ranimés <« au feu de ton ame pour me prôler leur abri. »
Outougamiz pleura sur Aconda et sur Irinée , mais il étoit trop foible pour leur creuser un tombeau.
Comme les laboureurs, après une longue journée de sueur et de travaux, ramènent leurs bœufs fatigués à leur chaumière; ils croient déjà découvrir leur toit rustique ; ils se voient déjà entourés de leurs épouses et de leurs eniknts : ainsi les deux amis, en approchant du pays des Natchez , commençoient à sentir renaître l'espérance; leurs désirs franchissoient l'espace qui les sé^ paroit de leurs foyers. Ces illusions , comme toutes celles de la vie , furent de courte durée.
Les forces de René , épuisées une dernière (bis , touchoient à leur terme-, et pour comble de calamité , il ne restoit plus rien des dons de Yenclao et de Nassoute.
Outougamiz lui-même succomboit : ses joues étoient creuses-, ses jambes amaigries et tremblantes ne porloient plus son corps. Trois fois le soleil vint donner la lumière aux hommes , et trois fois il retrouva les voyageurs se trahiant sur une bruyère qui n'oflW)it aucune ressource. Le frère d'Amélie et le frère dç Céluta ne se parloient plus -, ils jetoient seulement par intervalles l'un sur l'autre des regards furtifs et douloureux. Quelquefois Outougamiz cherchoit encore à aider la marche de René : deux jumeaux, qui se soutiennent à peine, s'appuient de leurs foibles bras, et ébauchent des pas incertains aux yeux de leur mère attendrie.
Du lieu où les amis étoient parvenus jusqu'au pays des Natchez, il ne restoit plus que quelques heures de chemin ; mais René toi contraint de s'arrêter. Excité par Ofutougamiz qui le conjuroit d'avancer, il voulut ferre quelques pas , afin de ne point ravir vokmttmmMiit à mm soMime amt le fruit de tant de sacriBces : ses
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efforts furent vains. Outougamiz essaya de le porter sur ^es éi>aules ^ mais il plia et tomba sous le fardeau.
Non loin du sentier battu niurmuroit une fontaine^ René s*en approcha en rampant sur les genoux et sur les mains , suivi d'Oùtougamiz qui pleuroit : le pasteur affligé accompagne ainsi le chevreau quia brisé ses pieds délicats en tombant d'une roche élevée , et qui se traîne vers la bergerie.
La fontaine marquoit la lisière même de la savane qui s'étend jusqu'au Bayouc des Pierres, et qui n'a d'autres bornes à l'orient que les bois du fort Rosalie. Outougamiz assit son compagnon au pied d'un saule. Le jeune Sauvage attachoit ses regardssur lepays de ses aïeux : être venu si près! « René! dit-il, je vois notre ca- « bane. »
— « Tourne-moi le visage de ce côté, » répondit le frère d'Amélie. Outougamiz obéit.
Le frère de Céluta eut un moment la pensée de se rendre aux Natchez pour y chercher du secoui*s ; mais , craignant que l'homme de son cœur n'expirât pendant son absence , il résolut de ne le point quitter. Il s'assit auprès de René , lui prit le front dans ses deux mains, et le pencha doucement sur sa poitrine : alors, baissant son visage sur une tête chérie , il se prépara à recueillir le dernier soupir de son ami. Comme deux fleurs que le soleil a brûlées sur la même tige, ainsi paroissoient ces deux jeunes hommes inclinés l'un sur l'autre vers la terre.
Un bruit léger et le souffle d'un air parfumé firent relever la tète à Outougamiz : une femme étoit à ses côtés. Malgré la pâleur et le vêtement en désordre de cette femme , comment l'Indien l'auroit-il méconnue? Outougamiz laisse échapper de surprise et de joie le front de René^ il s'écrie : « Ma sœur, est-ce toi? »
Céluta recule^ elle s'é toit approchée des amis sans les découvrir^ le son de la voix de son frère l'a étonnée. « Mon frère! répond- « elle, mon frère! les Génies me l'ont ravi! L'homme blanc a tt expiré dans le cadre de feu l tous les jours je viens attendre les H voyageurs à cette limite j mais ils ne reparoltront plus! »
Outougamiz se lève , s'avance vers Céluta qui auroit pris la fuite si elle n'avoit remarqué avec une pitié profonde la marche chancelante du guerrier. Vous eussiez vu sur le front de l'Indienne passer tour à tour le sentiment de la plus profonde terreur et de la plus vive espérance. Céluta hésitoit encore , quand elle aperçoit , attaché au sein de son frère, le Manitou de l'amitié. Elle vole à Outougamiz y qu'elle embrasse et soutient à la fois ; mais Outougamiz :