LIVRE XII
« Je Tai sauvé ! il est là ! mais il est mori si tu n'as rien pour le « nourrir. »
L'amour a entendu la voix de l'amitié ! Céluta est déjà à genoux : timide et tremblante , elle a relevé le front de l'étranger mourant^ René lui-même a reconnu la QUe du désert , et ses lèvres ont essayé de sourire. Outougamiz , la tête penchée dans son sein , les mains jointes et tombantes , disoit : « Témoin du serment de « l'amitié , ma sœur, tu viens voir si je l'ai bien tenu. J'aurois dû « ramener mon ami plein de vie , et le voilà qui expire ! je suis « un mauvais ami , un guerrier sans force. Mais toi , as-tu quel- <« que chose pour ranimer mon ami? »
— w Je n'ai rien , >» s'écrie Géluta désespérée. « Ah ! s'il eût été « mon époux , s'il eût fécondé mon sein , il pourroit boire avec «< son enfant à la source de la vie! » Souhait de l'amante et de la mère!
La chaste Indienne rougit comme si elle eût craint d'avoir été comprise de René. Les yeux de cette femme étoient fixés au ciel , son visage étoit inspiré : on eût dit que, dans une illusion pas-, sionnée, Céluta croyoit nourrir et son fils et le père de son fils.
Amitié! qui m'avez raconté ces merveilles, que ne me donnfttesvous le talent pour les peindre ! j'avois le cœur pour les sentir!
lY. "
Lorsque Géluta rencontra les deux amis au bord de la fontaine, il y a voit déjà plusieurs jours qu'elle étoit errante dans les bois. Une fièvre ardente Tavoit saisie à la nouvelle de la captivité de René : le départ subit d'Outougamiz redoubla les maux de l'infortunée , car elle devina que son frère avoit volé à la délivrance de son ami. Or, cette seconde victime n'auroit-elle pas été immolée à la rage des Illinois?
La fille de Tabamica s'étoit obstinée à demeurer seule dans sa cabane. Un jour, couchée sur la natte de douleur, elle vit entrer Ondouré. Les succès de cet homme avoient enflé son orgueil; ses vices s'étoient augmentés de toute l'espérance de ses passions. Sûr maintenant d'Akansie qui connoissoit son crime et qui en profitoit, Ondouré se croyoit déjà maître du pouvoir absolu , sous le nom de tuteur du jeune Soleil : il songeoit è rétablir l'ancienne tyrannie V et , après avoir trompé les François , il se flattoit de trouver quelque moyen de les perdre.
Une seule chose mena'çoit l'ambition du Sauvage, c'étoit un sentiment plus fort que cette ambition même , c'étoit l'amour toujours croissant qu'il ressentoit pour Géluta : la vanité blessée, la soif de la vengeance, la fougue des sens, avoient transfbrmé cet amour en une sortç de frénésie dont les accès pouvoient réveiller la jalousie de la Femme-Chef.
Dans la première exaltation de son triomphe , Ondouré accourut donc à la demeure de la sœur d'Outougamiz. 11 s'avança vers la couche où languissoit la vierge solitaire. « Céluta , dit^il , réveille- « toi! » et il lui secouoit rudement ia main. « Réveille-toi, voici M Ondouré : n'es-tu pas trop heureuse qu'un guerrier comme mot « veuille bien encore te choisir pour maîtresse , toi , rose fanée par « le misérable blanc dont les Manitous nous ont délivrés? »
Céluta essaie de repousser le barbare. «< Comme die est cbar- « mante dans sa folie ! s'écrie Ondouré : que son teint est animé ! >« que ses cheveux sont beaux !» Et le Sauvage veut prodiguer des caresses à sa victime.
Dans ce moment , Akansie , que l'instinct jaloux égaroHsouveot autour de la cabane de sa rivale, parott sur le seuil de la porte. Alors Céluta : « O mère du Soleil ! secourez-moi. » Ondouré laisse
1 Voyez la Prérace des fftUcheit, relativement 4 ce second Yolume ou seconde partie.
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échapper sa proie : confondu , honteux , balbutiant , il suit Akansic qui s'éloigne les yeux sanglants, i'ame agitée par les Furies.
Les parentes de Géluta, qui Tavoient voulu garder dans l'absence de son frère, reviennent offrir leur secours à leur amie ; elles voient le désordre de sa couche. Céluta leur tait ses nouveaux chagrins; elle affecte de sourire , elle prétend qu*elle se sent soulagée : on la croit , on se retire. Libre des soins qui l'importunent, la fille de Tabamica sort au milieu de la nuit, s'enfonce dans les forêts, et va sur le chemin du pays des Illinois attendre des protecteurs qu'elle rencontre*, protecteurs qu'elle supposoit perdus sans retour, alors même qu'elle les cherchoit encore.
Qui sauvera les trois infortunés? Géluta seule conserve un peu de forces , mais a-t-elle le temps de voler jusqu'au village des Natchez? René et Outougamiz n'auront-ils point expiré avant qu'elle revienne? Elle pose doucement la tête de René sur la mousse , et se lève : la Providence aura pitié de tant de malheurs. Des guerriers se montrent vers la forêt. Qui sont-ils? N'importe! Dans ce moment Géluta imploreroit le secours môme d'Ondouré.
« Qui que vous soyez , » s'écrie-t-elle en s'avançant vers les guerriers, « venez rendre la vie à René et à mon frère! >>
Des soldats et déjeunes officiers du fort Rosalie accompagnoient le capitaine d'Artaguette à la source même où reposoient les deux amis; source dont les eaux avoient la. vertu de cicatriser les l>iessures. n'ArtagutHU? nsconnoU h la rois l'Indienne qu'il n'auroit pas reconnue à ses traits, tant ilsétoient altérés. « Est-ce » vous, ma sœur, ma libératrice?» s'écrie à son tour le capitaine.
Géluta vole à lui , verse des pleurs de douleur et de joie , saisit la main de son frère adoptif, la porte avec ardeur à ses lèvres, cherche à entraîner d'Artaguette vers la fontaine , en répétant le nom d'Outougamiz et de- René : la troupe se bâte sur les pas de Géluta.
Bientôt on découvre deux hommes, ou plutôt deux spectres , l'un couché, l'autre debout mais près de tomber; on les environne, u Ghasseurs , dit Outougamiz, je puis mourir à présent; « prenez soin de mon ami ! » Et il s'affaissa sur le gazon.
On croyoit dans la colonie , comme aux Nalchez , que Renéavoit été brûlé par les Illinois. Les secours sont prodigués aux deux mourants : ce futGéluta qui offrit Jes premiers aliments à son frère et à l'ami de son frère. D'Artaguette essayoit de soutenir l'un et l'autre d'un bras encore mal assuré. Jacques, le grenadier attaché
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au généreux capitaine , est envoyé aux Natchez pour annoncer le retour miraculeux. Les guerriers et les femmes accourent, les Sachems les suivent. Déjà les François avoient entrelacé des branches d'arbres sur lesquelles éloient déposés séparément les deux amis. Huit jeunes officiers portoient tour à tour les couches sacrées, comme ils auroient porté les trophées de l'honneur. Auprès de ces lits de feuillage marchoient Céluta , pleine d'un bonheur qu'elle n'osoit croire, et d'Artaguelte , dont le front pâle annon* çoit qu'il manquoit encore du sang è un noble cœur.
Ce fut dans cet ordre que la troupe des Natchez rencontra la pompe triomphale de l'amitié , élevée par les mains de la vaillance. Les bois retentirent d'acclamations prolongées ; on se presse, on veu t savoir jusqu'aux moindres circonstancesd'une délivrance dont Outougamiz parle è peine, et que René ne peut encore raconter. Les jeunes gens serroient la main d'Outougamiz , et se juroient les uns aux autres une amitié pareille dans l'adversité. Les Sachems disoient à Adario et à Chactas qu'ils avoient d'illustres enfants : « C'est vrai , » répondoient les deux vieillards. Adario même étoit attendri.
Les femmes et les enfants caressoient Céluta-, Mila la vouloit porter, bien qu'elle se sentit un peu triste au milieu de la joie. Dans l'effusion générale des cœurs, les militaires françois avoient leur part des éloges. D'Artaguette disoit à Céluta : « Ma sœur,
« votre frère soutient bîon eoa rÙle éo^ libérateur. » Acné , qui
entendit ces mots, murmura d'une voix mourante : « Vous ne « savez rien ; Outougamiz ne vous apprendra pas ce qu'il ^ fait : « c'est moi qui vous le dirai si je vis. »> Tous les yeux versoient aussi des larmes sur les jeunes Indiens qui s'étoient immolés au triomphe de l'amitié.
Ondouré et Akansie seuls n'étoient pas présents à cette scène : les méchants fuient comme un supplice le spectacle de la vertu récompensée. René fut déposé chez son père Chactas , mais Adario voulut qu'on portât son neveu Outougamiz et sa nièce Céluta à sa cabane, afin de prendre soin lui-même de ce couple qu'il reconnoissoit digne de son sang.
Ondouré avoit apaisé Akansie par ses mensonges , par ses serments et ses caresses que la passion trompée ne croit plus, mais auxquels elle se laisse aller comme à sa dernière ressource. Quand on a fait un pas dans le crime , on se persuade qu'il est impossible de reculer, et l'on s'abandonne à la fatalité du mal : la Femme- Chef se voyoit forcée de servir les projets d'un scélérat , d'élever
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Ondouré jusqu'à elle pour se justifier de s'être abaissée jusqu'à lui. Le retour de René avoit rallumé dans lecœurd'Ondouré les flammes de la jalousie; déçu dans sa vengeance» il lui devenoit plus que jamais nécessaire d'atteindre au rang suprême pour exécuter, comme souveraineté crime qu'il avoit manqué comme sujet. Il alarme la Femme -Chef : « Il est possible, lui dit-il, que René n m'ait VU lancer la (lèche; le seul moyen de dominer tous les u périls est de s'élever au-dessus de tous les pouvoirs. Que je sois « tuteur de votre fils; que l'ancienne garde des Allouez soit réta- « blie, et je vous réponds de tout. » Akansie ne pouvoit plus rien refuser ; elle avoit livré sa vertu.
L'Indien, afm de mieux réussir dans ses desseins, s'adressa d'abord aux François.
Traité rudement par €hépar, Fébriano avoit repris peu à peu, i force d'humiliations , son ascendant sur le vieux militaire : la bassesse se sert des affronts qu'elle reçoit comme d'un marchepied pour s'élever. Mais le renégat sentoil que son crédit étoitaffoibli s'il ne parvenoit à détruire, par quelque service éclatant, la fâcheuse impression qu'avoient laissée :ses premiers conseils. Le gouverneur de la Louisiane avoit témoigné son mécontentement au commandant du fort Rosalie, et dans la lettre où il lui annonçoit l'envoi de troupes nouvelles , il l'invitoit à réparer une imprudence dont soufTroit la colonie.
Fébriano épioil donc roccasion de regagoor sa puissance, au moment où Ondouré cherchoit le moyen de satisfaire son ambition. Ces deux traîtres, jadis compagnons de débauche, par une conformité de passions, avoient conçu l'un et l'autre une haine violente contre René. L'homme sauvage alla trouver l'homme policé, il lui parla de la mort du Soleil : « Dans les changements prêts à s'oit pérer aux Natchez, lui dit-il, si le commandant des François «i me veut seconder , je lui ferai obtenir les concessions objets de « tant de troubles et de malheurs. »
Ravi d'une proposition qui le rendoit important en le rendant utile, Fébriano court avertir Chépar : celui-ci consent à recevoir Ondouré au milieu de la nuit, sur un des ravelins du fort.
« Sachem des François, dit Ondouré en l'abordant, je ne sais u ce que vous méditez. De nouveaux guerriers vous sont arrivés ; « peut-être est-ce votre dessein de lever encore une fois la hache <« contre nous? Au lieu de vous engager dans cette route incer- « taine , je puis vous mener à votre but par une voie plus sûre. « Depuis longtemps je suis l'ami des François ; employez votre
« autorité à me faire élever à la place qui me rendra tuteur du « jeune Soleil. Je m'engage alors à vous faire céder les terres que » vous réclamez , et dont vos députés et les nôtres doivent régler «< les limites. Dans deux jours la nomination de l'édile aura lieu. « Que l'on envoie par vos ordres des présents aux jeunes guérit riers » aux matrones et aux prêtres, et je l'emporterai sur. mes «< «compétiteurs. »
Flatté d'entendre parler de sa puissance, regardant comme un grand coup de politique de mettre Ondouré , qu'il croyoit l'ami de la France , à la tête des Natchez , espérant surtout réparer sa faute par l'obtention des terres dont on lui fait la promesse, Chépar se précipite dans le projet d'Ondouré : il charge Fébriano de la distribution des présents.
Ondouré retourne auprès d'Akansie, qu'il s'étonne de trouver abattue : il en est du crime comme de ces boissons amères que l'habitude seule rend supportables. « Il ne s'agit plus d'hésiter, « s'écrie Ondouré : voulez-vous commander avec moi , ou voulez- <t vous rester esclave sous un Sachem de votre famille? Songez «< qu'il y va de votre vie et de la mienne : si nous ne sommes pas « assez forts pour proscrire nos ennemis , nous serons proscrits « par eux. Tôt ou tard quelque voix accusatrice révélera le secret « de la mort du Soleil , et au lieu de monter au pouvoir, nous se- «t rons traînés au supplice. Allez donc , parlez aux matrones , ob- « tenez leurs voix ; je cour3 m'assurer de celles des jeunes guer- <« riers. Outôugamiz , qui balance seul mon crédit auprès d'eux, « Outôugamiz , encore trop foible , ne peut sortir de sa cabane. «< Que le jongleur, dévoué à nos intérêts, fasse s'expliquer les « Génies , et nous triompherons de te résistance de Chactas et 4 d'Adario. »
L'assemblée générale de la nation étant convoquée pour procéder au choix de l'édile , Chactas proposa d'élever René , son Gis adoptif, à cette, place importante : mais le jongleur déclara que l'étranger, coupable à la fois de la disparition du Serpent sacré , de la mort des femelles des castors , et de la guerre dans laquelle le vieux Soleil avoit péri , étoit réprouvé du Grand-Esprit.
Le frère d'Amélie rejeté, Adario présenta son neveu Outôugamiz, qui venoit de faire éclater tant de vertu et de vaillance : Outôugamiz fut écarté à cause de la simplicité de sa vertu. Chactas et Adario ne vouloient point pour eux-mépiies une charge dont leur âge ne leur permettoit plus l'exercice.
Akansie désigna à son tour Ondou)ré : ce nom fit rougir les
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hommes qui conservoient encore quelque pudeur. Chactas repoussa de toute la dignité de son éloquence un guerrier dont il osa peindre les vices. Adario, qui sentoit le tyran dansOndouré, menaça de le poignarder s'il attentoit jamais à la liberté de la patrie ; mais les présents de Fébriano avoient produit leur effet : les matrones enchantées par des parures, les jeunes guerriers séduits par des armes , un assez bon nombre de Sachems à qui l'ambition ôtx)it la prudence, soutinrent le candidat de la Femme- Chef. Les Manitous consultés approuvèrent l'élection d'Ondouré. Ainsi l'éducation d'un enfant qui devoit un jour commander à des peuples fut remise à des mains oppressives et souillées : le champ empoisonné de Gomorrhe fait mourir la plante qu'on lui confie , ou ne porte que des arbres dont les fruits sont remplis de cendres.
Cependant les blessures de René se fermoien t ; des simples connus des Sauvages rétablissoient ses forces avec une étonnante rapidité. Il n'avoit qu'un moyen de payer à Outougamiz la dette d'une amitié sublime , c'étoit d'épouser Céluta. Le sacrifice étoit grand : tout lien pesoit au frère d'Amélie; aucune passion ne pouvoit entrer dans son cœur -, mais il crut qu'il se devoit immoler à la reconnoissance ; du moins ce n'étoit pas à ses yeux démentir sa destinée , que de trouver un malheur dans un devoir.
Il fit part de sa résolution à Chactas : Chactas demanda la main de Céluta à Adario*, Outougamiz fut rempli de joie en apprenant
qoc aon ami qIIoH ticrenir oon ft^ère. Céluta , rougissant, accorda
son consentement avec cette grâce modeste qui respiroit en elle; mais elle éprouvoit quelque chose de plus que ce plaisir mêlé de frayeur qu'éprouve la jeune vierge prête à passer dans les bras d'un époux. Malgré l'amour qui entralnoit vers René la' fille de Tabamica , malgré la félicité dont elle se faisoit l'image , elle étoit frappée d'une tristesse involontaire ; un secret pressentiment serroit son cœur : René lui inspiroit une terreur dont elle ne se pouvoit défendre ; elle sentoit qu'elle alloît tomber dans le sein de cet homme , comme on tombe dans un abîme.
Les parents ayant approuvé le mariage , Chactas dit à René : « Bâtis ta cabane ; portes-y le collier pour charger les fardeaux « et le bois pour allumer le feu ; chasse pendant six nuits : à la « septième , Céluta te suivra à tes foyers. »
René établit sa demeure dans une petite vallée qu'arrosoit une rivière tributaire du Meschacebé. Quand l'ouvrage fût fini , on découvroit de la porte de la nouvelle cabane les prairies du vallon entrecoupées d'arbustes à fleurs : une forêt , vieille comme la terre,
couvroit les collines , et dans l'épaisseur de celle Torét tomboit un torrent.
Des danses et des jeux signalèrent le jour du mariage. Placés au milieu d'un cercle de leurs parents , René et Géluta Turent instruits de leurs devoirs : on conduisit ensuite les époux au toit qu'ils dévoient habiter.
L'aurore les trouva sur le seuil de la cabane : Céluta, un bras jeté autour du cou de René, s'appuyoit sur le jeune homme. Les yeux de l'Indienne, avec une expression de respect et de tendresse , cherchoient ceux de son époux. D'un cœur religieux et reconnoissant , elle offroit sa félicité au Maître de la nature comme un don qu'elle tenoitde lui : la rosée de la nuit remonte au lever du soleil vers le ciel d'où elle est descendue.
Les regards distraits du frère d'Amélie se promenoient sur la solitude : son bonheur ressembloit à du repentir. René avoit désiré un désert , une femme et la liberté : il po^édoit tout cela , et quelque chose gàtoit cette possession. Il auroit béni la main qui , du même coup, l'eût débarrassé de son malheur passé et de sa félicité présente, si toutefois c'étoit une félicité.
Il essaya de réaliser ses anciennes chimères : quelle femme éloit plus belle que Céluta? il l'emmena au fond des forêts et promena son indépendance de solitude en solitude; mais, quand il avoit pressé sa jeune épouse contre son sein, au milieu des précipices;
quand il l'avoit égarée dans 1» région^ «le» nuagogy-U-ae- roncon-
troit point les délices qu'il avoit rêvées.
Le vide qui s'étoit formé au fond de son ame ne pouvoit plus être comblé. René avoit été atteint d'un arrêt du Ciel qui faisoit à la fois son supplice et son génie ; René troubloit tout par sa présence : les passions sortoient de lui et n'y pouvoient rentrer ; il pesoit sur la terre qu'il fouloit avec impatience , et qui le portoit a regret.
Si l'impitoyable Ondouré avoit pénétré dans le cœur du frère d'Amélie, s'il en avoit connu toute la misère, s'il avoit vu les alarmes de Céluta et l'espèce d'épouvante que lui inspiroit son mari , l'union du couple infortuné n'auroit point fait sentir au Sauvage les tourments qu'il éprouva lorsque la renommée lui apprit la nouvelle de cette union. Qu'importoit à Ondouré d'avoir satisfait son ambition? Céluta échappoit à son amour! René n'étoit point encore immolé à sa jalousie ! Les succès du détestable Indien lui coûtoient cher : il étoit obligé de subir la tendresse d'une femme odieuse; il avoit fait à Chépar des promesses qu'il ne pou-
voit ni ne vouloit cemplir. Gomment perdre ces étrangers du fort Rosalie qui étoient devenus ses maîtres , puisqu'ils possédoient une partie de son secret? comment sacriQer ce rival que les mauvais Génies a voient envoyé aux Natchez pour le désespoir d'Ondouré?
Plusieurs projets s'oflrirent d'abord à la pensée de l'édile ; mais les uns n'étoient pas assez sûrs , les autres n'enveloppoient pas assez de victimes. Le dégoût de l'état de nature , le désir de posséder les jouissances de la vie sociale , augmentoient le trouble des esprits d'Ondouré : il dévoroit des regards tout ce qu'il apercevoit dans les habitations des blancs ; on le voyoit errer à travers les villages, l'air farouche , l'œil en feu , les lèvres agitées d'un mouvement convulsif.
Un jour qu'il promenoit ainsi ses noires rêveries , il arrive è la cabane de René -, le frère d'Amélie parcouroit alors les déserts avec Géluta. Mille passions , mille souvenirs accompagnés de mille desseins funestes , agitent le cœur d'Ondouré. Il fait d'abord à pas lents le lourde la hutte, bientôt il heurte à la porte, l'ouvre et jette des regards sinistres dans l'intérieur du lieu. Il y pénètre , s'assied au foyer solitaire , comme ces Génies du mal attachés à chaque homme , et qui , selon les Indiens , se plaisent à fréquenter les demeures abandonnées. Des lits de joncs , des airmes européennes , quelques voiles de femme , un berceau , présent de la famille de Céluta, tout ce qui frappe la Vue d'Ondouré accroît son supplice : « C'est doius loi qu'ila ont été heureux 1 » murmuro-t-ii à voix basse. Son imagination s'égare , il se lève , disperse les roseaux des couches et brise les armes dont il jette au loin les éclats. Les parures de Géluta appellent ensuite sa rage : il les soulève d'une main tremblante, les approche de sa bouche comme pour les couvrir de baisers , puis les déchire avec fureur. Déjà ses bras se levoient sur le berceau , lorsqu'il les laisse tout à coup retomber à ses côtés ; sa tête se penche sur sa poitrine , son front se couvre d'un nuage sombre : le Sauvage parolt travaillé par la conception douloureuse d'un crime.
C'en est fait ! les destinées de Céluta , les destinées du frère d'Amélie , les destinées des François sont fixées! Ondouré pousse un profond soupir, et souriant comme Satan à ses perversités : « Je te « remercie, dit-il , ô Athaënsic! tu m'as bien inspiré I Génie de « cette cabane ! je te remercie, tu m'as conduit ici pour me dé-- K couvrir les moyens d'accomplir mes vengeances , d'atteindre à « la fois le but de mes desseins divers. Oui , vous périrez , ennemis H d'Ondouré ! et toi , Céluta !....» Il ne se révèle a lui-même toute
l'horreur et toute l'étendue de son projet que par un cri qu'il pousse en sortant de la caljane : ce cri fut entendu des François et des Natchez; les premiers en frissonnèrent ; les seconds prévirent la ruine de leur patrie.
Lorsque René revint de ses courses, il fut frappé du désordre de sa cabane V sans en pouvoir pénétrer la cause : nourrie dans la religion des Indiens, Céluta tira de ce désordre un présage funeste. Elle n'avoit point rapporté le bonheur de son pèlerinage au désert : René étoit pour elle inexplicable; elle avoit cependant aperçu quelque chose de mystérieux au fond du cœur de l'homme auquel elle étoit unie , mais cet homme ne lui avoit point révélé ses secrets ; il ne les avoit racontés à personne. Après son retour à sa cabane, René sembla devenir plus sombre et moins affectueux : la timide Céluta n'osoit l'interroger ; elle ne tarda pas à prendre pour de la lassitude ou de l'inconstance ce qui n'étoit que l'efTet du malheur et d'un caractère impénétral^lc. Le hasard vint donner quelque apparence de réalité aux premiers soupçons de la sœur d'Outougamiz.
René traversoit une fois une cyprière, lorsqu'il entendit des cris dans un endroit écarté : il court à ces cris. Il aperçoit entre lesarbresune Indienne se débattant contre un Européen. A l'apparition d'un témoin , le ravisseur s'enfuit. Le frère d'Amélie avoit reconnu Fébriano et Mila. « Ah! » s'écria l'adolescente en sojetant dans ses
bras, «« si tu avoia vnulu m'épûuser, tu-n*attroi»-pag éià obligà de
tt venir à mon secours. Que je te remercie*, pourtant! J'ai eu si « grand'peur lorsque l'homme noir m'a surprise, que j'ai fermé « les yeux de toutes mes forces , dans la crainte de le voir. » René sourit ; il rassura la jeune Sauvage , et lui promit de la reconduire chez son père. Il l'aida d'abord à laver son visage meurtri. Mile lui dit alors : « Que ta main est douce: c'^t tout comme celle de <t ma mère. Les méchants! ils racontent tant de mal de toi, et « tu essi bon ! » Quand ilfallutsequitter,Mila trouva que lechemin étoit si court ! Elle fondit en larmes , et s'échappa en disant : « Je M ne suis qu'une linotte bleue, je ne sais point chanter pour le « chasseur blanc. » Le frère d'Amélie reprit le chemin de sa cabaœ, et ne songea plus à cette aventure.
Elle fut bientôt connued'Ondouré ; elle lui fournit l'occasion d'ajouter une calomnie de plus à toutes celles qu'il inveqtoit pour aasouvir sa haine ; il se félicita de pouvoir faire partager à Céluta ces tourments de jalousie qu'il avoit connus par elle. La rencontre de René et de Mila fut représentée à la chaste sœur d'Outougamiz
comme l'inOdélité de l'homme qu'elle aimoit. Céluta pleura ci cacha ses larmes.
Cependant Céluta étoit mère ; l'épouse féconde n'assuroit-elle pas les droits de l'amante ? Lorsque René eut la certitude que sa Temme portoit un enfant dans son sein , il s'approcha d'elle avec un saint respect ; il la pressa doucement de peur de la blesser : « Femme, n lui dit-il , le Ciel a béni tes entrailles ! »
Céluta répondit : « Je n'ai pas osé faire des vœux avant vous M pour l'enfant que le Grand-Esprit m'a donné. Je ne suis que « votre servante : mon devoir est de nourrir votre fils ou votre « fille; je tâcherai d'y être fidèle. »»
Le front du frère d'Amélie s'obscurcit. « Nourrir mon fils ou ma « fille! » dit-il avec un sourire amer-, « sera-t-il plus heureux « que moi? sera-t-elle plus heureuse que ma sœur? Qui auroit dit « que j'eusse donné la vie à un homme? » Il sortit , laissant Céluta dans une inexprimable douleur.
Ondouré poursuivoit ses projets : malgré l'autorité d'Adario et de Chactas, il avoit rétabli dans toute leur puissance les Allouez, gardes dévoués au despotisme des anciens Soleils; il avoit dépêché des messagers avec des ordres secrets pour toutes les nations indiennes. Plus que jamais il trompoitle commandant du fort Rosalie à l'aide de fausses confidences ; il lui faisoit dire par Fébriano que, sans l'opposition d'Adario, de Chactas et de René , il seroit
ontièramantmaitra du oonAoil desNatehez ; que ces trois ennemis
du nom françois Tempêchoient détenir sa promesse. Ondouré invitoit Chépar à les enlever, quand il lui en donnerolt le signal. Par cette politique , il avoit le double dessein de livrer ses adversaires aux étrangers , et de soulever lesNatchez contre ces mêmes étrangers lorsque ceux-ci se seroient portés à quelque violence contre deux Sachems idoles de la patrie.
Il falloit néanmoins ne rien précipiter ; il falloit que toutes les forces des Indiens fussent secrètement rassemblées, afin de frapper sûrement le dernier coup. Il étoit en même temps aussi difficile de modérer ces éléments de discorde que de les faire agir de concert. Les trêves , sans cesse renouvelées , suspendoient à peine les hostilités toujours prêtes à renaître : les François et les Natchez s'exerçoient aux armes en cultivant ensemble les champs où ils se dévoient exterminer.
Plusieurs mois étoient nécessaires à Ondouré pour l'exécution de son vaste plan. Chépar, de son côté, n'avoit point encore reçu tous les secours qu'il attêndoit. Une paix forcée par la position
des chefs régnoit donc dans la colonie -, les Indiens , en attendant l'avenir, s'occupoient de leurs travaux et de leurs fêtes.
Mila , ayant des liens de famille avec Céluta , vînt remercier celui qu'elle appeloit son libérateur. Elle lui apporta une gerbe de maïs qui ressembloit à une quenouille chargée d'une laine dorée : « Yoilà , lui dit-elle , tout ce que je te puis donner, car je ne suis « pas riche. » René accepta rofTrande.
Céluta sentit ses yeux se remplir de larmes , mais elle reçut sa jeune parente avec son inaltérable douceur; elle caressa même avec bonté l'aimable enfant, qui lui demanda si elle assisteroit à la moisson de la folle-avoine*. Céluta lui dit qu'elle s'y trouveroit. Mila sortit pleine de joie, en voyant René tenir encore dans samain la gerbe de maïs.
Depuis le jour où le capitaine d'Artaguette avoit ramené aux Natchez le.s infortunés amis , il étoit allé à la Nouvelle-Orléansvoir son frère , le général Diron d'Artaguette , et le jeune conseiller Harlay, qui devoit épouser Adélaïde, fille du gouverneur delà Louisiane. Il revint au fort Rosalie la veille de la moisson an»noncée par Mila. Il avoit appris le mariage du frère d'Amélie avecr Céluta : la reconnoissance que le capitaine devoit à cette belle Sauvage, le tendre penchant qui l'entraînoit vers elle, l'estime qu'il sentoit pour René , le conduisirent à la cabane des nouveaux époux. Il trouva la famille réunie prête à partir pour la moisson : Chactas , Adario , Céluta , René , Oatongamiz-rétabH dsns^onttrsa
force , Outougamiz qui avoit oublié ce qu'il avoit fait , et qui fuyoit lorsque René racontoit les prodiges de sa délivrance.
D'Artaguette fut reçu avec la plus touchante hospitalité par Céluta qui l'appeloit son frère. Outougamiz lui dit : « Céluta t'a sauvé,. « tu as sauvé mon ami; je t'aime, et, si nos nations combat- « tent encore , ma hache se détournera de toi. >» René proposa aw capitaine d'assister à la fête delà moisson : « Très volontiers , » ré*pondit d'Artaguette. Ses regards nese pou voientdétacherde Cétutaf,. dont une secrète langueur augmentoit la beauté.
On s'embarque dans des canots , sur la rivière qui couloit au bas: de la colline où la cabane de René étoit bâtie. On remonte le courant pour arriver du lieu de la moisson. Les chênes-saules dont la rivière étoit bordée y répandoient l'ombre ; les pirogues s'ouvroient un chemin à travers les plantes qui couvroient de feuilles et de fleurs la surface de l'eau. Par intervalles , l'œil pénétroit la profon-
> Sorlc de riz qui croit dans les rivIiVc's.
deur des flots roulant sur des sables d'or, ou sur des lits veloutés d'une mousse verdoyante. Des martins^)êcheurs se reposoient sur des branches pendantes au-dessus de Tonde, ou fuyoient devant les oanots , en rasant le bord de la rivière.
On arrive au lieu désigné : c'étoit une baie où la folle-avoine croissoit en abondance. Ce blé, que la Providence a semé en Amérique pour les besoins des Sauvages , prend racine dans les eaux ^ son grain est de la nature du riz ; il donne une nourriture douce et bienfaisante.
A la vue du champ merveilleux , les Natchez poussèrent des cris , et les rameurs redoublant d'efforts lancèrent leurs pirogues au milieu des moissons flottantes. Des milliers d'oiseaux s'^ilevèrent, et, après avoir joui des bienfaits de la nature, cédèrent leur place aux hommes.
En un instant les nacelles furent cachées dans la hauteur et l'épaisseur des épis. Les voix qui sortoient du labyrinthe mobile ajoutoient à la magie de la scène. Des cordes de bouleau furent distribuées aux moissonneurs \ avec ces cordes ils saisissoient les tiges de la folle-avoine qu'ils lioient en gerbe ^ puis , inclinant cette gerbe sur le bord de la pirogue , ils la frappoient avec un fléau léger; le grain mûr tomboit dans le fond du canot. Le bruit des fléaux qui battoient les gerbes, le murmure de l'eau , les rires et les joyeux propos des Sauvages , animoient cette scène moitié marine , moitié rustique.
Le champ étoit moissonné : la lune se leva pour éclairer le retour de la flotte ^ sa lumière descendoit sur la rivière entre les saules à peine frémissants. Déjeunes indiens et déjeunes Indiennes suivoient les canots à la nage, comme des sirènes ou des tritons \ l'air s'embaumoit de l'odeur de la moisson nouvelle mêlée aux émanations des arbres et des fleurs. La pirogue du Grand Chef étoit à la tête de la flotte; et un prêtre, debout à la poupe de cette pirogue, redisoit le chant consacré à Tastre des voyageurs :
« Salut! épouse du soleil! tu n'as pas toujours été heureuse! « Lorsque , contrainte par Athaënsic de quitter le lit nuptial, tu « sors des portes du matin, tes bras arrondis, étendus vers To- « rient, appellent inutilement ton époux.
«« Ce sont encore ces beaux bras que tu entr'ouvres , lorsque tu « te retournes vers. l'occident , et que la cruelle Athaënsic force à « son tour le Soleil à fuir devant toi.
u Depuis ton hymen infortuné , la mélancolie est devenue ta
u compagne -, elle ne te quitte jamais , soit que tu te plaises à errer « à travers les nuages , soit qu'immobile dans le ciel tu tiennes « . tes yeux Gxés sur les bois , soit que , penchée au bord des ondes u du Meschacebé , tu t'abandonnes à la rêverie , soit que tes pas « s'égarent avec les fantômes le long des pâles bruyères.
«< Mais , ô Lune! que tu es belle dans ta tristesse ! L'Ourse étoi- « lée s'éclipse devant tes charmes ] tes regards veloutent l'azur du «< ciel ^ ils rendent les nues diaphanes ; ils font briller les fleuves « comme des serpents ^ ils argentent la cime des arbres-, ilscou- « vrent de blancheur le sommet des montagnes ^ ils changent en « une mer de lait les vapeurs de la vallée.
« C'est ta lumière, ô Lune! qui donne de grandes pensées aux «t Sachems; c'est ta lumière qui remplit le cœur d'un amant du «< souvenir de sa ipaitresse ; à ta clarté, la mère veille au berceau <« de son Hls : à ta clarté , les guerriers marchent aux ennemis de « la patrie ; à ta clarté , les chasseurs tendent des pièges aux hôtes «« des forêts ; et maintenant à ta clarté , chargés des dons du Grand- « Esprit, nous allons revoir nos heureuses cabanes. »
Ainsi chantoit le prêtre : à chaque strophe , la conque môloit ses sons au chœur général des Natchez^ un recueillement religieux avoit saisi Célula, René, d'Artaguette , Outougamiz , Adario et le vieux Chactas : le pressentiment d'un avenir malheureux s'étoit emparé de leur cœur. La tristesse est au tond des Joies de iTiômmê : la nature attache une douleur à tous ses plaisirs, et quand elle ne nous peut reftiser le bonheur, par un dernier artifice elle y mêle la crainte de le perdre. Une voix vint arracher les amis à leurs graves réflexions^ cette voix sembloit sortir de l'eau ; elle disoit : «< Mon libérateur, me voici. »> René, d'Artaguette, Outougamiz, Chactas, Adario, Céluta, regardent dans le fleuve, et ils aperçoivent Mila qui nageoit auprès du canot. Enveloppée d'un voile, elle ne montroit au-dessus de l'eau que ses épaules demi-nues et sa tête humide -, quelques épis de folle-avoine , capricieusement tressés, ornoient son front. Sa figuré riante brilloit à la clarté de la lune, au milieu de l'ébène de ses cheveux; des filets d'argent couloient le long de ses joues : on eût pris la petite Indienne pour une naïade qui avoit dérobé la couronne de Cérès.
« Outougamiz , disoit-elle , viens donc te baigner avec moi ; « pour le guerrier blanc, ton frère , j'en aurois peur. »
Outougamiz saute par-dessus le bord de la pirogue. Mila se mit
à nager de concert avec lui. Tantôt elle se balançoit lentement le visage tourné vers le ciel , vous eussiez cru qu'elle dormoit sur les vagues; tantôt , frappant de son pied Tonde élastique , elle glissoit rapidement dans le fleuve. Quelquefois, s'élevant à demi, elle' avoit Tair de se tenir debout; quelquefois ses bras écartoient Tonde avec grâce : dans cette position elle toumoit un peu la tête , et Textrémité de ses pieds se montroit à la surface des flots. Son sein, légèrement enflé à Tœil, sous le voile liquide, paroissoit enfermé dans un globe de cristal ] elle traçoit , par ses mouvements, une multitude de cercles qui , se poussant les uns les autres, s'étendoient au loin : Mila s'ébattoit au milieu de ces ondulations brillantes, comme un cygne qui baigne son cou et ses ailes.
La langueur des attitudes de Mila auroit pu faire croire qu'elle cherchoit des voluptés cachées dans ces ondes mystérieuses; mais le calme de sa voix et la simplicité de ses paroles ne déceloient que la plus tranquille innocence. Il en étoit ainsi des caprices de Télégante Indienne avec Outougamiz : elle passoit à son cou un bras humide; elle approchoit son visage si près du sien, qu'elle lui faisoit sentir à la fois la fraîcheur de ses joues et la chaleur de ses lèvres. Liant ses pieds aux pieds de son compagnon de bain , elle n'étoit séparée de lui que par Tonde , dont la molle résistance rendoit encore ses entrelacements plus doux : « N'étoit-ce pas « ainsi , disoit-elle , que tu étois couché avec René sur le lit de ro- « ftAftu&au fond du marais? » Il ne falloit chercher dans ces jeux que ceux d'un enfant plein de charme, et si quelque chose d'inconnu se mêloit aux pensées de Mila , ce n'étoit point à Outougamiz que s'adressoient ces pensées.
Tant de grâces n'avoient point échappé à la Glle deTabamica ; moins René y avoit paru sensible , plus elle craignit une délicatesse affectée. Rentrée dans sa demeure , elle se trouva mal; bien que son sein maternel n'eût encore compté que sept fois le retour de l'astre témoin des plaisirs de Mila , Céluta sentit que Tenfant de René se hàteroit d'arriver à la triste lumière 4cs cieux , afin de partager les destinées de son père.
Le frère d'Amélie avoit passé la nuit dans les bois : au lever du soleil il ne retrouva Céluta, ni dans la cabane, ni à la fontaine , ni au champ des fleurs. Il apprit bientôt que , pressée pendant la nuit par les. douleurs, son épouse s'étoit retirée à la hutte que lui avoient bâtie les matrones, selon Tusage, et qu'elle resteroit dans cette hutte un nombre de jours plus ou moins long, selon le sexe de Tenfant.
LES NATCHE2. 433
Céluta pensa perdre la vie en la (^onnant à une fille que l'on porta à son père , et qu'en versant des pleurs il nomma Amélie. Cette seconde Amélie paroissoit au moment d'expirer : René se vit obligé de verser l'eau du baptême sur la tête de l'enfant en péril ; l'enfant poussa un cri. Le baptême, parmi les Sauvages, étoit regardé comme un maléfice : Ondouré accusa le guerrier blanc d'avoir voulu faire mourir sa fille par dégoût pour Céluta, et par amour pour une autre femme. Ainsi s'accomplissoit le sort de René : tout lui devenoit fatal , même le bonheur.
L'enfant vécut , et les jours de retraite expirèrent : Céluta revint à son toit où l'attendoient ses parents. Les vêtements delà jeune mère étoient nouveaux; elle ne devoit rien porter de ce qui lui avoit servi autrefois : son enfant étoit suspendu à sa mamelle. Lorsqu'elle mit le pied sur le seuil de sa cabane, ses yeux, jusqu'alors baissés avec modestie , se levèrent sur René qui lui tendoil les bras pour recevoir son enfant : tout ce que la passion d'une amante , tout ce que la dignité d'une épouse , tout ce que la tendresse d'une mère, tout ce que la soumission d'une esclave, tout ce que la douleur d'une femme peuvent jamais réunir de plus touchant, fut exprimé par le regard de Céluta. « Je ne vous ai « donné qu'une fille, dit-elle; pardonner à la stérilité de mon « sein : je ne suis pas heureuse. » #
René prit son enfant, l'éleva vers le ciel, et le remit dans les bras de sa mère. Tous les parents bénirent la fUle de CéluU : Outougamiz lui suspendit un moment au cou le Manitou d'or, et sembla la consacrer ainsi au malheur.
Chez les Sauvages, ce sont les parents maternels qui imposent les noms aux nouveau-nés. Selon la religion de ces peuples , le père donne l'ame à l'enfant ; la mère ne lui donne que le corps : on suppose d'après cela que la famille de la femme connolt seule le nom que le corps doit porter. René , s'obslinant à appeler sa fille Amélie , blessa de plus en plus les mœurs des Indiens.
Depuis qu'il étoit père , sa tristesse étoit singulièrement augmentée. 11 passoit des jours entiers au fond des forêts. Quand il revenoit chez lui, il prenoit sa fille sur ses genoux, la regardoit avec un mélange de tendresse et de désespoir, et tout à coup la remettoit dans son berceau , comme si elle lui faisoit horreur. Céluta détournoit la tête et cachoit ses larmes , attribuant le mouvement de René à un sentiment de haine pour elle.
Si René , rentrant au milieu de la nuit , adressoit des mots de bonté à Céluta , c'étoit avec peine qu'elle parvenoit à dissimuler
l'altération de sa voix ; si Rf né s'approchoit de son épouse pendant le jour, elle lui laissoit adroitement sa Qlle dans les bras , «t s'éloignoit de lui ; si René montroit quelque inquiétude de la santé chancelante de la sœur d'Outougamiz , celle-ci en attribuoit le dérangena^entà la naissance d'Amélie. £lle disoit alors des choses si |jôuehantes«9i s'effor^ant dB prendre un air serein , que son trouble paroissoit davantage à travers ce calme de la vertu résignée.
Mila se retnMivoit partout sur les pas du frère d'Amélie ; elle venoit souvent à la cabane » où Géluta l'accueilloit toujours avec douceur.
« Si tu étois ma mère , >» disoit Mila à l'épouse aOligée , « je « serois toujours avec toi ; j'entendrois le guerrier blanc te parier u de l'amitié de ton frère et te raconter des histoires de son paya. « Nous préparerions ensemble la couche du guerrier blanc; et «( puis , quand il dormiroit , je rafraichirois son sommeil avec un «< éventail de plume. »
Mila terminoit ordinairement ses discours en se jetent dans les bras de Géluta : c'étoit chercher la tranquillité au sein de l'orage, la fraîcheur au milieu des feux du midi. La jeune Indienne obtenoît un regard de pitié des yeux dont elle faisoit couler les larmes ; elle sollicitoit l'amitié d'un cœur qu'elle venoit de poignarder.
La mère de JV^la , impatiente de ces courses, avoit menacé sa fille de lui jeter de l'eau au visage, châtiment qu'inOigent i leurs aofiants les matrones indiennes. Jtfila avoit répondu qu'elle mettroit le feu à la cabane de sa mère , les parents avoient ri , et MiU avoit continué de chercher René.
Un soir celui-ci étoit assis au bord d'un de ces lacs que rx)n trouve partout dans les forêts du Nouveau-Monde. Quelques baumiers isolés bordoient le rivage ; le pélican , le cou reployé , le bec rejposant comme une faux sur sa poitrine , se tenoit imniobile k la pointe d'un rocher ; les dindes sauvages élevoient leur voix rauque du haut des magnolias ^ les flots du lac , unis conmie un miroir, répétoient les feux du soleil couchant.
Mila survint. « Me voici ! dit-elle ; je suis tout étonnée , je t'a^ « sure \ j'avois peur d'être grondée. »
— « Et pourquoi vous gronder? » dit René.
^ i( Je pe sais , » répondit Mila en s'asseyant et s'appuyant sur les geno^x du guerrier blanc.
— « N'auriez-vous point quelque secret? »» répliqua René.
— « j&rand-Esprit , s'écria Mila, est-ce que j'aurois un secret? « J'aji bem penser, je ne me souviens de rien. ^
Mila posa ses deux petites mains sur le genou de René, inclina la tôtesur ses mains, et se mit à rêver en regardant le lac. René souffroit de cette attitude , mais il n'avoit pas le courage de re*pousser cette enfant. 11 s'aperçut, au bout de quelque temps, que Mila s'étoi t endormie.
Age de candeur, qui ne connois aucun péril ! âge de confiance , que tu passes vite! « Quel bonheur pour toi, Mila! >» murmura sourdement René, » si tu dormois ici ton dernier sommeil! *>
— » Que di&-tu? » s'écria Mila, tirée de son assoupissement. 4t Pourquoi m'as-tu réveillée? Je faisois un si beau rével »
— u Vous feriez mieux , dit René, de me chanter une chanson, •( plutôt que de dormir ainsi comme un enfant. »»
— « Cest bien vrai, dit Mila; attends que je me réveille. >» Et elle frotta ses yeux humides de sommeil et de larmes.
« Je me souviens, reprit-elle , d'une chanson de Célula. 0 Gé^ H luta! comme elle est heureuse! comme elle mérite de Tétre! « C'est ta femme , n'est-ce pas? »
Mila se prit à chanter; elle avoit dans la voix une douceur mêlée d'innocence et de volupté. Elle ne put chanter longtemps; elle brouilla tous ses souvenirs , et pleura de dépit de ne pouvoir redire la chanson de Géluta.
La mère de Mila , qui la suivoit , la trouva assise aux genoux de René; elle la frappa avec une touffe de lilas qu'elle tenoit à la main , et Mila s'échappa en jetant des feuillea à sa mère. L'imprudente colère de la matrone révéla la course de sa Qlle; le bruit s'en répandit de toutes parts. Mila elle-même s'empressa de dire à Céluta qu'elle avoit dormi sur les genoux du guerrier blanc aa bord du lac. Céluta n'avoit pas besoin de ce qu'elle prenoit pour une nouvelle preuve du malheur qui l'avoit frappée.
Le frère d'Amélie connoissoit trop les passions pour ne pas apercevoir ce qui naissoit au fond du coeur de Mila. Il devint pbm sévère avec elle : cette rigueur effraya la gentille Sauvage. Ses sentiments repoussés se replièrent sur tout ce qui aimoit René, sur Céluta , sur Outougamiz ,qui avoit délivré le guerrier blancaveo tant de courage , et qui avoit si bien nagé dans le fleuve. Mila rencontroit souvent Outougamiz dans les cabanes : la naïveté hérok|U0 du jeune homme plaisoit k la naïveté malicieuse de la jeitiie fille.
M Tu as sauvé ton ami du cadre de feu , » disoit un jour Mila à Outougamiz. «< C'est bien beau ! j'aurois voulu être là. »— <« Tii « m'aurois beaucoup gêné, » répondit le frère de Céluta, «« parce « que tu aurois eu fiiim , et que t'aurois-je donné à manger? »
tf C'est vrai, répliqua l'Indienne; mais, si j'avois été avec toi , u j'aurois pris la tête de ton ami dans mes deux mains, j'aurois u réchauffé ses yeux avec mes lèvres ; et pour voir si son cœur « battoit encore, j'aurois mis ma main sur son cœur. >» Et Mila portoit sa main au cœur d'Outougamiz.
« Ne fais pas cela , dit le Sauvage. Est-ce que tu serois devenue « amoureuse? >» — « Non, certainement, s'écria l'Indienne éton- « née ; mais je le demanderai à Céluta. »
L'ame de la jeunesse, en prenant son essor, essaie de tous les sentiments, goûte, comme l'enfant, à toutes les coupes, douces ou amères , et n'apprend à s'y connoître que par l'expérience. Attirée d'abord par René , Mila trouva bientôt en lui quelque chose de trop loin d'elle. Le cœur d'Outougamiz étoit le cœur qui con« venoit à celui de Mila ; leur sympathie une fois déclarée promettoit d'être durable , et cette sympathie alloit naître.
Hélas! ces simples et gracieuses amours qui auroient dû couler sous un ciel tranquille se formoient au moment des orages! Malheureux, 6 vous qui commencez à vivre quand les révolutions éclatent ^ amour , amitié , i^epos , ces biens qui composent le bonheur des autres hommes, vous manqueront; vous n'aurez le temps ni d'aimer, ni d'être aimés. Dans l'âge où tout est illusion, l'affireuse vérité vous poursuivra ; dans l'âge où tout est espérance, vous n'en nourrirez aucune : il vous faudra briser d'avance les liens de la vie, de peur de multiplier des nœuds qui sitôt doivent se rompre !
René , vivant en lui-même , et comme hors du monde qui l'environnoit, voyoit à peine ce qui se passoit autour de lui; il ne foisoit rien pour détruire les calomnies qu'il ignoroit, ou qu'il auroit méprisées s'il les eût connues; calomnies qui n'en alloient pas moins accumuler sur sa tête des malheurs publics et des chagrins domestiques. Se renfermant au sein de ses douleurs et de ses rêveries, dans cette espèce de solitude morale il devenoit de plus en plus farouche et sauvage : impatient de tout joug , importuné de tout devoir, les soins qu'on lui rendoit lui pesoient 7 on le fatiguoit en l'aimant. Il ne se plaisoit qu'à errer à l'aventure ; il ne disoit jamais ce qu'il devenoit, où il alloit; lui-même ne le savoit pas. Étoit-il agité de remords ou de passions? cachoitil des vices ou des vertus? c'est ce qu'on ne pouvoit dire. Il étoit possible de tout croire de lui , hors la vérité.
Assise à la porte de sa cabane , Céluta attendoit son mari des journées entières. Elle ne Taccusoit point , elle n'accusoit qu'elle-
même : elle se reprochoit de n'avoir ni assez de beauté ni assez de tendresse. Dans la générosité de son amour, elle alloit jusqu'à croire qu'elle pourroit devenir l'amie de toute autre femme maîtresse du cœur de René; mais quand elle portoit son enfant à son sein /elle ne pouvoit s'empêcher de le baigner de larmes. Lorsque le frère d'Amélie revenoit , Céluta apprêtoit le repas •, elle ne prononçoit que des paroles de douceur ; elle ne craignoit que de se rendre importune; elle ébauchoit un sourire qui expiroit à ses lèvres; et lorsque, jetant des regards furtifs sur René, elle le voyoit pâle et agité, elle auroit donné toute sa vie pour lui rendre un moment de repos.
Chactas essayoit quelquefois d'apaiser par sa tranquille raison les troubles de l'ame du frère d'Amélie , mais il ne lui pouvoit arracher son secret. « Qu'as-tu? lui disoit-il. Tu voulois la soli- « tude; ne te suflit-elleplus? A vois-tu pensé que Ion cœur étoit « inépuisable ? les sources coulent-elles toujours? »»
— <t Mais qui empêche, répondoit René, quand on s'aperçoit « de la fuite du bonheur, de clore la vie? Pourquoi de^ amis in- <c séparables n'arrivent-ils pas ensemble dans le monde où les fé- « licites ne passent plus? »
— u Je n'attache pas plus de prix que toi à la vie, » répliquoit le Sachem expérimenté : « vous mourez , et vous êtes oublié; vous « vivez, et votre existence n'occupe pas plus de place que votre « mémoire. Qu'importent nos joies ou nos douleurs dans la naw ture? Mais pourquoi t'occuper toi-même de ce qui dure si peu? a Tu as déjà rempli parmi nous les devoirs d'un homme envers ta « patrie adoptive : il t'en reste d'autres à accomplir. Peut-être « n'attendras-tu pas longtemps ce que tu desires. >»
Les paroles de la vieillesse sont des oracles : tout, en effet, commençoit à précipiter la catastrophe aux Natchez. Les messagers d'Ondouré étoient revenus avec des paroles favorables de la part des nations indiennes. Le commandant françois, qui avoit reçu de nouveaux soldats, n'a voit pas besoin d'être excité secrètement, comme il l'étoit par Fébriano , pour exercer des violences contre René, Chactas et Adario. Ghépar pressoit Ondouré de tenir ses promesses relativement au partage des terres ; Ondouré répondoit qu'il les mettroit à exécution aussitôt qu'on Tauroit débarrassé de ses adversaires.
Les calomnies répandues par Ondouré , a l'aide du jongleur, avoient produit tout leur effet contre le frère d'Amélie : pour les Natcbez , Timpie René étoit le complice secret des mauvais de««
seins des François; pour les François, le traitre René étoit Ten- Bemi de son ancienne patrie.
La famille de Ghactas , au milieu de laquelle Mila passoit maintenant ses jours , prenoit un matin son repas accoutumé dans la cabane de Géluta, lorsqu'elle vit entrer le grenadier Jacques : il étoit charge d'un billet du capitaine d'Artaguette, adressé au fil» adoptirde Ghactas, ou, dans son absence, au vénérable Sachem lui-môme. Ce billet informoit René de l'ordre qui venoit d'être donné de l'arrêter avec Adario. « Vous n'avez pas un moment à* « perdre pour vous dérobera vos ennemis, mandoit le capitaine « au frère d'Amélie. Vous êtes dénoncé comme ayant porté le» « armes contre la France; un conseil de guerre est déjà nommé « afin de vous juger. Adario, qu'on retiendra prisonnier tant que « les terres ne seront pas concédées, répondra de la conduite des n Natchez. On n'ose encore toucher à la tête de Ghactas. » , A cette lecture, Gélnta fut saisie d'un tremblement; pour la première fois elle bénit l'absence de René ; depuis deux jours il n'avoit point paru. Géluta , Mila et Outougamiz convinrent de courir dan» les bois, de chercher le frère d'Amélie , et de le tenir éloigné de» cabanes ; Ghactas, avec le reste de la famille, se hâta de se rendre chez Adario.
Instruit du sort qu'on lui prépare , Adario refcise de fuir : il déploie une natte , s'assied à terre. Fatigué des cris qu'il entend : A Indigne ftimllte^ dft-4i d*uiie rtnx terrible, que me conseillez- <t vous? Moi ! me cacher devant des brigands ! donner an tel » exemple à la jeunesse ! Ghactas , j'attendois d'autres sentiments « d'un des pères de la patrie. »
•— « De quelle utilité peut être à la patrie votre captivité ou « votre mort? répondit Ghactas; en vous retirant, au contraire, « dès demain peut-être nous pourrons nous défendre contre les « oppresseurs de notre liberté; mais aujourd'hui le temps nous « manque ; je ne sais quelle main perfide a écarté la plupart des « jeunes guerriers. » •
«- « Non , dit Adario , je ne me retirerai point; je voas laisse le « soin de me venger. >»
Adario se lève et prend ses armes : sa famille n'ose s'opposer à son dessein. Le Sachem se rassied : un profond silence règne autour de lui.
On entend au dehors les pas d'une troupe de concessionnaires eohduita par Fébriano. A la gauche du Sachem étoit son fils , derriim Uà' sa; vieille épouse et sti jeune fille mère d'un enlknt qu'elle
tenoitdans ses bras, devant lui Ghactas appuyé sur son bâton blanc.
Fébriano entre , déploie un ordre , et commande à Adario de le saivre.
» Oui , je te vais suivre , répond le Sachem , je vois que tu m'as «r reconnu -, je t'ai fait assez peur le jour de la bataille pour que tu <» te souviennes de moi. "*
Adario s'élance de sa natte , et appuie le 4)out d^un javelot sur hi poitrine de Fébriano. Chactas, dont tes f égards ne dirigent phis les mains tremblantes , cherche en vaw» dans la nuit qui l'environne à détourner les coups et à faire entendre des paroles pacifiques. Le renégat rectfle et sa troupe arance. Des cris s'échappent de la multitude, remplissant les lieux d'alentour. Les femmes éplorées se suspendent aux fusils dies eoncessioimaires. Une voix s'élève, la bande armée tire : le fils d' Adario tombe mort k ses côtés. Le Sachem se défend quek|iie temps derrière le corps de son fils ; Chactas, renversé, est foulé aux pieds. Une épaisse fumée monte dans les airs ; la cabane est en flammes ; tout fuit. Lié des mains de Fébriano , Adario est conduit avec sa femme, sa fille et son petitfils au fort Rosalie. D'autres sicaires du complice d'Ondouré , envoyés à la d^neure de René , n'avoient trouvé que le silence et la solitude.
Les habitants de la colonie accoururent en foule sur le passage
des prisonniers; ceux-ci auroLent inspiré une pitié profonde, s'il
ne suQisoit pas d'être malheureux parmi les hommes pour en être haï et persécuté. D'Artaguette, qui avoii refusé de conduire des soldats aux Natcbez , subissoit lui-même une captivité militaire , (»t ne pmtvoit plus être d'aucun secours à la famille enchaînée.
Le conseil de Ghépar s'étant assemblé , Fébriano dédara qu'Adario s'étoit armé , qu'il avoit méprisé les ordres du roi y et qu'on avoit élé obligé de l'enlever de vive force. Deux avis furent ou* verts : le premier, de transporter le rebeUe aux tles; le second ; de le vendre avec sa famille au fort Rosalie : ce dernier avis l'emr porta. Le commandant choisit le parti le plus violent comme le plus capable de frapper les Natchez d'une épouvante salutaire ; l'imprudence et ki dtaireté paroissent souvent aux esprtis étroits de l'habileté et du courage. It fut donc résolu qu' Adario , sa femme et ses enfants seroient à l'instant même publiqueÉdent veoéHs ^ et employés aux travaux de la colonie.
Ondouré passa secrètement quelques heures au fort Rosalie z Fébriano i'iiifornia du jugement rendu par le conseil; le.SauvAga
s*en réjouit ainsi que du meurtre du fils d'Adario et de l'incendie de la cabane. Il rcgrettoit seulenientde n'avoir pu abattre du premier coup sa principale victime ; mais il s'en consoloit dans la pensée que René n'avoit échappé à son sort que pour peu de temps.
L'Indien espéroit trouver la rage des Natchezà son comble, et les esprits disposés à tout entreprendre .\il ne se trompoit pas. Revenu du fort Rosalie , il se rendit au lieu où Chactas , après l'enlèvement d'Adario, avoit rassemblé les tribus : c'étoit au bord du lac des bois, dans l'endroit où Mila s'étoit endormie sur les genoux de René.
Le Chef parut avec un front triste au milieu de l'assemblée ; tous les yeux se tournèrent vers lui *, les jeunes guerriers , à peine de retour d'une longue chasse, s'écrièrent : « Tuteur du Soleil , que tt nous conseillez-vous ? »
— « Mon opinion , » répondit modestement le rusé Sauvage , <c est celle des Sachems. »»
Les Sachems louèrent cette modération , excepté Chactas , qui découvrit l'hypocrite.
« Que la Femme-Chef s'explique, » dit-on de toutes parts.
— « O malheureux Natchez ! » dit Akansie subjuguée et criminelle , « on conspire ! » Et elle se tut.
« Il la faut forcer de parler! » fut le cri de la foule. Alors On-
douré :
« Remarquez, ô guerriers! que le Qls adoptif de Chactas, que « Ton repr^ntoit comme une des victimes désignées par Chépar, <« a pourtant été soustrait à la trahison de nos ennemis, tandis « qu'Adario est dans les fers. Sachems et guerriers, avez-vous « quelque confiance en moi? »
— « Oui, oui! » répétèrent mille voix. Celle de Chactas, dans ce moment de passion , ne fut point écoutée.
« Voulez-vous faire , reprit Ondouré , ce que j'ordonnerai pour « votre salut? >»
— « Parlez , nous vous obéirons , >» s'écria de nouveau l'as* semblée.
« Eh bien ! dit Ondouré , rentrez dans vos cabanes ; ne montrez « aucun ressentiment-, ayez l'air soumis; supportez de nouvelles «( injustices , et je vous promets. . . Mais il n'est pas temps de parler. « Je découvrirai au Grand-Prétre ce qu'Athaensic m'a inspiré. « Oui , Natchez , Athaënsic m'est apparue dans la vallée ! ses yeux « étoient deux flammes; ses cheveux flotloient daus les airs
« comme les rayons du soleil à travers les nuages de la tempête; « tout son corps étoit quelque chose d'immense et d'indéHnis* « sable : on ne pouvoit la voir sans ressentir les terreurs de la mort. « Délivre la patrie , m'a-t-elle dit -, concerte toute chose avec le » serviteur de mes autels... » Alors l'Esprit m'a révélé ce que je <« devois d'abord apprendre au seul jongleur : ce sont des mys- « tères redoutables. »>
L'assemblée frémit. Le Grand-Prétre s'écria : « N'en doutons « point, Athaënsic a remis sa puissance à Ondouré. Guerriers, le H tuteur du Soleil vous commande par ma voix de vous séparer. « Retirez-vous et reposez-vous sur le Ciel du soin de votre ven- « geance. »
A ces mots les Sauvages se dispersèrent pleins d'une horreur religieuse qu'augmentoient l'ombre et le calme des forêts.
Ondouré ne desiroit point armer dans ce moment les Natçhez contre les François; ils n'étoient pas assez forts pour triompher, et tout se seroit réduit à une action aussi peu décisive que la première. Ce n'étoit pas d'ailleurs un combat ouvert et loyal que vouloit le Sauvage; il prétendoit porter un coup plus sûr, mais plus ténébreux. Or, tout n'étoit pas préparé, et le jour où le complot pouvoit éclater avec succès étoit encore loin.
L'amant dédaigné de Céluta avoit fait de l'absence de son rival un nouveau moyen de calomnie : non content de perdre René dans l'opinion des Natchez^ il le faisoit chercher de touUs parto pour le livrer aux François. Avec un dessein bien différent, Céluta s'étoit empressée de suivre les traces de son époux , mais elle avoit en vain interrogé les rochers et les bruyères. Elle sortoit de sa cabane, elle y revenoit, dans la crainte que René n'y fût rentré par un autre chemin : quelquefois elle songeoit à se rendre au fort Rosalie, se figurant que l'objet de sa tendresse y avoit déjà été conduit; quelquefois elle s'asseyoit au carrefour d'un bois, et ses regards s'enfonçoient dans les divers sentiers qui se dérouloient sous l'ombrage ; elle n'osoit appeler René de peur de le trahir par les sons mêmes de sa voix. Amélie ne quittoit point les bras maternels , et Céluta retrou voit des forces en pleurant sur ce cher témoin de sa douleur.
Outougamiz , toujours inspiré quand il s'agissoit des périls de son ami, avoit été plus heureux que sa sœur; depuis longtemps il s'étoit aperçu que le frère d'Amélie aimoit à diriger ses pas vers une colline qui bordoit le Meschacebé , et dans le flanc de laquelle s'ouvroit une grotte rtinèbre : il commença ses recherches de ce
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côté. Un autre instinct conduisit Mila au même lied : la colombe au loin transportée trouve à travers les champs de l'air le chemin qui la ramène à sa compagne.
Les deux fidèles messagers se rencontrèrent à rentrée de la grotte. « Qui f amène ici? » dit Mila àOutougamiz.
-^ « Mon génie, » répondit le Sauvage: et il moBtroil la chaîne d'or. « Et toi , Mila , qui t'a conduite de ce côté ? *
-^ « Je n'en sais rien, répKqua l'Indienne, quelque chose qui « est peut-être la fenmiede ton Génie. Tu verras que nous avons « deviné , et que le guerrier blanc est ici. »
En effet , ib aperçurent René assis en fiice du fleuve , sous la voûte de la caverne: on voyoit auprès de luiun livre, des fruits, du maïs et des armes. Cette caverne étoit un lieu redouté des Natchez : \\s y avoient déposé une partie des os de leurs pères. On raeootoit qu'un Esprit de la tombe veilloit jour et nuit à cette d^neuve.
« Oh ! s'écria Mila , j'aurois bien peur, si le guerrier blanc n'é- « toit ici. >»
Étonné de l'apparition de son frère et de la jeune Indienne , René crut qu'ils s'étotent donné rendez-vous dans ce sanctuaire propre à recevoir un serment ; et comme il appeloit leur union de tous ses vœux , il fut charmé de cette rencontre.
Outougamiz et Mila ne dirent rien au frère d'Amélie du véritebU efajAt dft lour descente à la grotte ; tant les cœurs naïEs deviennent inteffigents quand il s'agit fie ce qu'ils aiment! Ils comprirent que s'ils révéloient à René les périls dont il étoit me- Dacé, loin de pouvoir l'arrêter, il échapperoit à leur tendresse. Le eouple ingénu laissa donc l'homme blanc croire ce qu'il voudroii croire , et nesongea qu'à le retenir dans cette retraite par le charme ë'un entretieu amical.
Lé frère de Céluta ignoroit ce qui s'étoit passé aux Natchez : il supposoit qu'Adario se seroit éloigné avec Ghactas jusqu'au mo* vient où les enfants du Soleil pourroient venger leur injure. Outougamiz eftt désiré calmer les inquiétudes de sa sœur, mais il ne veAik)iè pas quitter René; ilespéroit que Mila trouveroit quelque prétexte pour quitter la grotte , et pour aller rassurer la femme iiH fortunée.
« tSoa sublime frère , » dit René au jeune Sauvage avec un sourrire qui rarement déridoit son front , « accours-tu encore pour « me délivrer? Pourquoi ces armes? Je n'ai aucun danger à crain- « dre : je ne suis qu'avec les morts , et tu sais qu'ils sont mes amis..
LES NATGHEZ. 44>
n Et VOUS, petite Mila, que cherchez-vous? ht vie, sans doute? « elle n'est pas ici , e^ vous ne pourriez la rendre à cette foule u poudreuse qui peut-être ne consenttroit pa» à la reprendre. >» }t Le religieux Outougamiz gardoit le siteace : Mila trembloît , el dans sa frayeur se serroit fortement contre Outougamiz. Un (bible rayon du jour , en pénétrant dans la caverne ^ ne aervoi t qu'è en re* doubler Tborreur : les ossements blanchia reftétoieiit une himière tantastique^ on eût cru voir remuer el s'animer rimmobilci et in-^ sensible dépouille des hommes. Le fleuve rouloit ses ondes à fen^ trée de la grotte , et des herbes flétries pendantes à ta voûte frémis* soient au souflle du vent.
Mila, en voulant s'avancer vers René, ébranla un ta3 d'osse-^ mentsqui roulèrent sur elle. « J'en mourrai, j'eo inourrai! » 9^é* cria Mila : c'étoit comme quelque chose de si singulier I
— « Ma jeune amie , dit le frère d'Amélie , rassurez-vous. ^
— « Je te jure , répliqua l'Indienne, que cela a parlé. »
— « Parlé! » dit Outougamiz.
René sourit, Ut asseoir Mila auprès de lui , et prenant ta mmn de l'enfant:
« Oui , dit-il , cela a parlé : les tombeaux nous disent qtie dan» tt leur sein finissent nos doulecn^ et nos joies \ qw'aprés nous être u agités un moment sur la terre, nous passons au repos étemel. u Mila estcharniante, son cœur palpite de toutes les sortes d^«
M mour ^ mon admirable frère^ esl leet aivie : encore» -quelyic»
« soupirs sur la terre, (et Dieu veuille qu'ils soient de b<mheur ! ) « le cœur de Mila se glacera pour jamais, et les cendres de « l'homme à qui l'amitié fit faire des prodiges seront confondiie» H avec la poussière de celui qui n'a jamais aimé. »
René s'interrompit, appuya son front sur sa msuift, et regarda couler le fleuve.
u Parle encore, dit Mila , c'est si triste et pourtant ai doux, ce « que tu dis. »
René , ramenant ses regards dans Fintétieur de te eftverM , et le» fixant sur un squelette, dit tout à coup : « MMa ^ p^wroitfto « m'apprendre son nom? »
— « 8on nom ! dit Tlncbenne épouvantée , je ne le sais pas. : ces « morts se ressemblent tous. »
— « Tu me fais voir ce que je n'aufois janata vu seul, dit M Outougamiz. Est-ce que les morts sont ait peu de chose? »
— « La nature de l'hommie est l'oubli et la petitesse, répondit «« le frère d'Amélie ^ il vit et meurt ignoré. Dis-moi ^ Qutougamfi i<
« enlends-tu l'herbe croître dans cette tèle que j'approche de *i ton oreille? Non , sans doute. Eh bien ! les pensées qui y végéu toient- autrefois ne falsoient pas plus de bruit à l'oreille de Dieu. « L'existence coule à l'entrée du souterrain de la mort, comme le « Meschacebé à l'entrée de cette caverne : les bords de l'étroite «< ouverture nous empêchent d'étendre nos regards au-dessus et « au-dessous sur le fleuve de la vie ; nous voyons seulement pas- « ser devant nous une petite portion des hommes voyageant du « berceau à la tombe dans leur succe^ion rapide , sans que nous « puissions découvrir où ils vont et d'où ils viennent. »
— » Je conçois bien ton idée , s'écria Mila. Si je disois à mon « voisin , placé dans une autre caverne au-dessus de celle où nous « sommes : Voisin , as-tu vu passer ce flot qui étoit si brillant (je « suppose une jeune fille ), il me répondroit peut-être : Tai vu «c passer un flot troublé , car il s'est élevé de l'orage entre ma ca- « verne et la tienne.
— « Admirablement, Mila! dit René : oui! tels nous part roissons en fuyant sur la terre; notre éclat, notre bonheur, « ne vont pas loin , et le flot de notre vie se ternit avant de dis- « paroltre. »
— « Voilà que tu m'enhardis , s'écria Mila. Tavois tant de peur <t en entrant dans la grotte! Maintenant je pourrois toucher ce « que je n'osois d'abord regarder. » La main de Mila prit la tête dt> fnori quo René n*ayoit pae roplaoéc avec les outres. Elle en vit sortir des fourmis.
« La vie dans la mort, dit René : c'est par ce côté que le tom- « beau nous ouvre une vue immense. Dans ce cerveau , qui court tenoit autrefois un monde intellectuel, habite un monde qui a rt aussi son mouvement et son intelligence ; ces fourmis périront rt à leur tour. Que renaîtra-t-il de leur grain de poussière? »
René cessa de parler. Animée par le premier essai de son esprit, Mila dit à Outougamiz :
rt Je songeois que, si j'allois t'épouser et que tu vinsses à mourt rir comme ceux qui sont ici , je serois si triste que je mourrois rt aussi. »
— rt Je t'assure que je ne mourrai pas , dit vivement Outougart miz : si tu veux m'épouser, je te promets de vivre. «
— rt Oui , dit Mila , belle promesse ! Avec ton amitié pour le rt guerrier blanc , tu me garderois bien ta parole ! >»
Mila , qui avoit oublié de rejeter la relique qu'elle tenoit de la main de René , échauflfoit contre son sein l'eQlgie pAIe et glacée :
les beaux cheveux de la jeune QUe ombrageoient eh tombant le front chauve de la mort. Avec ses joues colorées, ses lèvres vermeilles , les grâces de son adolescence , Mila ressembloit à ces roses de réglantier qui croissent dans les cimetières champêtres , et qui penchent leurs têtes sur la tombe.
Les grandes émotions nées du spectacle de la grotte funèbre , l'ardente amitié du frère de Gélula pour René, avoient pu seules éloigner un moment de la pensée d'Outougamiz le souvenir du péril qui environnoit ses parents et sa patrie : l'Indien fit un léger signe à Mila , qui comprit ce signe, et s'écria : « Qu'il y a longtemps H que je suis ici ! Comme je vais être grondée. >» Et elle s'enfuit , non pour aller trouver sa mère , mais pour aller apprendre à Gélutft que le guerrier blanc étoit en sûreté. Le frère de Céluta demeura auprès du frère d'Amélie; feignant un peu de lassitude et de souffrance, il déclara qu'il se vouloit reposer dans la grotte : c'étoit le moyen d'y retenir son ami.
Tandis qu'ils étoient renfermés dans ce tabernacle des morts ^ des scènes de deuil afSigeoient le fort Rosalie.
SiChactas, au lieu d'Adario, se fût trouvé prisonnier, il eût^ par de sages discours , consolé ses amis ; mais Adario , muet et sé^ vère, ne savoit point faire parler avec grâce son cœur sur ses lèvres ; il songeoit peu à sa famille , encore moins à lui-même : tou<* tes ses pensées , toutes ses douleurs étoient réservées à son pays.
Pour subir l'arrêt du conseil» et pour être venduàranchÀp», ii avoit été conduit sur la place publique où la fdlile étoit assemblée. Sa femme et sa Qlle, qui portoit son jeune Gis dans ses bras, le suivoient en pleurant. Le Sachem se tourna brusquement vers elles, et leur montra de la main les cabanes de la patrie : les deux femmes étouflerent leurs sanglots. Un large cercle se forma autour de la famille indienne : les principaux marchands qui faisoient la traite des nègres et des Indiens s'avancèrent. On commença par dépouiller les esclaves. L'épouse et la fille d'Adario , cachant leur nudité de leurs mains , se pressoient honteuses et tremblantes contre le vieillard , dont le corps étoit tout couvert d'anciennes cicatrices et tout meurtri de nouveaux coups.
Les traitants, écartant les bras chastes des Indiennes , livroient ces femmes à des regards encore plus odieux que ceux de l'avarice. Des femmes blanches , instruites dans l'abominable trafic , prononçoient sur la valeur des elTets à vendre.
«« Ce vieillard , » disoit un colon , en frappant le Sachem de son bambou , « ne vaut pas une pièce d'or : il est mutilé de la main
446 LES NATGHEZ.
« gauche ; il est criblé de blessures; il est plus que sexagénaire; « il n'a pas trois années à servir. »
— « D'aillfurs y » disoit un autre colon qui cherchoit à ravaler Voï^ei de l'encan pour l'obtenir à bas prix , « ces Sauvages sont u des brutes qui ne valent pas le quart d'un nègre : ils aiment w mieux se laisser mourir que de travailler pour un maître. Quand K on en sauve un sur dix, on est bien heureux. »
Discutant de la sorte , on tâtoit les épaules , les flancs , les bras d'Adario. « Touche-moi , misérable , disoit l'Indien , je suis d'une ^ autre espèce que toi I »»
« Je n'ai point vu de plus insolent vieillard , » s'écria un des courtiers do chair humaine; et il rompit sa gaule de frêne sur la tête du Sachem.
On fit ensuite des i^marques sur les femmes : la mère étoit vieille, affoiblie par le chagrin ; elle n'auroit plus d'enfants. La llUe valoit un peu mieux -, mais elle étoit délicate, et les premiers six mois 4e travail la tueroient. L'enfant, qu'on arracha tout nu à lamôre, fut à son tour examiné : il avoit les membres gros ; il promettoit de grandir. « Oui , dit un brocanteur, mais c'est un capital avancé u sans rentrée certaine : il faut nourrir cela en attendant. »
La mère suivoit, avec des yeux où se peignoit la plus tendre sollicitude, les mouvements qu'on faisoit foire i son fils ; elle crai* gnoit qu'on ne l'en séparât pour toujours. Une fois l'enfant, trop •errA» poussa un cri; l'Indienne s'élança pour reprendre le fruit de ses entrailles ; o» la repoussa à coups de fouet : elle tomba , toute sanglante, la face contre terre, ce qui fit rire aux éclats l'assemblée. On lui rejeta pourtant son fils , dont les membres étoient à moitié disloqués. £lle le prit , l'essuya avec ses cheveux , et le cacha dans son sein. Le marché Ait conclu : on rendit les vêlements à la iamiUe.
Adario s'attendoit à être brûlé; quand il sut qu*il étoit esclave, sa constance pensa l'abandonner : ses yeux cherchoient un poi- (paafd , mais on lui avoit enlevé tout moyen de s'affranchir. Un soupir , ou plutôt un sourd rugissement s'échappa du fond de la poitrine du Sachem , lorsqu'on le conduisit aux cases des nègr«B. pn attendant le jour du travail. Là, avec sa famille, Adario vit danser et chanter aiitpur de lui ces Africains , qui célébroient la bienvenue d'un Américain enchaîné avec eux par des Européens sur le sol où il étoit né. Dans ce troupeau d'hommes se trouvoit le nègre Imley , accusé de vouloir soulever ses compagnons de servitude : on ne l'avoit pu convaincre de ce crime ou de cette vertu \
il en avoit été quitte pour cinquante coups de fouet. Il serra secrètement la main d'Adario.
Cette même nuit qui plaçoit ce Sacbem au rang des esclaves apportoit de nouveaux chagrins à Outougamiz : il ne pouvoit plus prolonger Terreur du frère d'Amélie , ni le retenir sous un vain prétexte dans la grotte funèbre ^ il se détermina donc à rompre le silence.
« Tu m'as fait faire, dit-il à René, le premier mensonge de ma vie. « Je ne suis point malade, et Mila ne m'avoit point donné de ren- « dez-vous ici. Son bon génie , qui ne ressemble cependant pas au M mien , lui avoit découvert ta retraite , et nous étions accourus « pour t'obliger à te cacber. >» •
— « Me cacher! dit René^ tu sais que ce n'est guère ma cou- « tume. »
— « C'est bien pour cela , répondit Outougamiz , que j'ai menti. u Je savois que je te fâcherois si je te proposois de rester dans la <i caverne ^ pourtant Chactas t'orâonnoit d'y rester. »
Outougamiz fit à sa manière le récit de ce qui s'étoit passé aux Natchez , ajoutant qu'Adario auroit certainement pris le parti de se retirer , afin de se mieux préparer à combattre.
« Je n'en crois rien , » dit René se levant et saisissant ses armes ; «« mais allons défendre Céluta qui ignore où je suis , et qui doit (i être dans une vive inquiétude. *>
— « Et pourquoi donc, reprit Outougamiz « Mila nonSiari^elle <i quittés? Elle a plus d'esprit que toi et que moi, et elle vole t< comme un oiseau. »
René voulut sortir de la grotte ; Outougamiz se jette au<devant de lui. «< Il n'y a pas encore assez longtemps que le soleil est oou- " ché , dit le jeune Sauvage; attends quelques nu>meQ(s de plus. « Tu sais que c'est la nuit que je te délivre. »
Ce mot arrêta le frère d'Amélie , qui pressa Outougamiz dans ses bras.
Ils ouïrent alors dans les eaux du fleuve le bruit d'une pirogue; cette pirogue aborde presque aussitôt à la grotte : elle étoit cour duite par le grenadier Jacques et par d'Artaguette lui-môme. Le capitaine saute sur le rocher , et dit à René :
M Vous êtes découvert ; Ondouré vous a fait suivre ; il vient d'in- « diquer au commandant le lieu de votre retraite. In;^truiit par 1^ « hasard de celte nouvelle, j'ai forcé mes arrêts pendant la nuit; « je me suis jeté dans cette pirogue avec Jacques; grâce au Ciel, M nous arrivons les premiers ! Mais fuyez ; il y a des vivres dann
« rembarcaiion ; traversez le fleuve , vous serez en sûreté sur l'au- « tre bord. Ne balancez pas! Adario n'a pas voulu se retirer, il a « été pris avec sa famille : son Gis a été tué à ses côtés; le Sachem « lui-môme, conduit au fort, a été vendu comme esclave. Nous « tâcherons de réparer le mal : vons ne feriez que l'aggraver en « tombant entre les mains de nos ennemis. »
L'étonnement et l'indignation soulevoient la poitrine de René : M Capitaine , dit-il , tandis qu'on égorge mes amis , ce n'est pas sans «< doute sérieusement que vous me proposez la fuite. Adario es- « clave ! son fils massacré ! Et ma femme et ma fille , que sont- M elles devenues? Gourons les défendre-, soulevons la nation-, dé- « livrons la terre généreuse qui m'a donné l'hospitalité... ! »
— « Nous prendrons soin de votre femme , de votre fille , de « Chactas , de tous vos amis , dit d'Artaguette. en interrompant •t René ; mais vous les perdrez dans ce moment si vous vous obsti- « nez à vous montrer. Partez ^ encore une fois ; épargnez-moi M le malheur de vous voir saisir sous mes yeux. Songez que vous « exposez ce brave grenadier. «
— « Quelle vie que la mienne ! >» s'écria René avec l'accent du désespoir. Puis tout à coup : « Eh bien ! généreux d'Artaguette , je « ne vous exposerai point, je n'exposerai point ce brave grenaw dier ; je ne compromettrai point , comme vous me le dites , ma « femme, ma fille, Chactas et mes amis -, mais ne me comptez pas
^ ébranler dans la résohifinn que je viens de prendre; je ne suis
« point un scélérat , obligé de me cacher le jour dans les cavernes, « la nuit dans les forêts. J'accepte votre pirogue, je pars, je des- * cends à la Nouvelle-Orléans, je me présente au gouverneur, je « demande quel est mon crime , je propose ma tête pour celle d'A- « darîo : j'obtiendrai sa grâce ou je périrai. >»
Le capitaine, en admirant la résolution de René, tâcha de le dissuader delà suivre : « Vos ennemis, lui dit-il, sont de petits « hommes : ils ne sentiront ni votre mérite, ni le prix de votre t« action. Etranger, inconnu, sans protecteurs, vous ne réussirez «( pas-, vous ne parviendrez même pas à vous faire entendre. Je ti ne le vous puis cacher : d'après les calomnies répandues contre « vous, d'après la puissance de vos calomniateurs, la rigueur de <c l'autorité mili.taire dans uiie colonie nouvelle peut vous être « funeste. »
— « Tant mieux, répondit brusquement le frère d'Amélie; le « fardeau est trop pesant, et je suis las. Je vous recommande « Géluta, sa fille, ma seconde Amélie!... Chactas, mon second
LES NATGUEZ. 440
<t père !... » Puis se tournant vers Outougamiz qui n'avoit rieu compris à leur langage françois, il lui dit en natchez : v
u Mon ami , je vais faire un voyage ; quand nous reverrons-nous? n qui le sait? peut-être dans un lieu où nous aurons plus de bonn heur : il n'y a rien sur la terre qui soit digne de ta vertu. »
— <c Tu peux partir si tu veux , répondit Outougamiz ; mais tu «< sais bien que je sais te suivre et te retrouver. Je vais aller chérit cher Mila qui a plus d'esprit que moi ; j'apprendrai par elle ce « que tu ne me dis pas. »
On entendit le bruit des armes. « Je ne cherche plus à vous c retenir , dit le capitaine. J'écrirai pour vous à mon frère le « général et à mon ami le conseiller Harlay. » D'Artaguette ordonne au grenadier de sortir de la pirogue ^ il y fait entrer René : celui-ci , repoussant le rivage avec un aviron , est entraîné par le cours du fleuve.
Fébriano ne trouva plus le frère d'Amélie-, il rencontra seulement le capitaine d'Artaguette et le grenadier ; il ne douta point que René ne dût son salut à leur dévouement : il y a des hommes qu'on peut toujours accuser d'avoir fait le bien , comme il y en a d'autres qu'on peut toujours soupçonner d'avoir fait le mal. D'Artaguette jeta un regard de mépris à Fébriano, qui n'y i*cpondit que par un geste menaçant adressé à Jacques. Outougamiz , en voyant s'éloigner le frère d'Amélie , s'étoit dit : « Je le N suivrois bien a la nage ; mais il faut que je consulte Mila. » Et il étoit allé consulter Mila.
On peut juger du soulagement de Céluta quand , après de longues heures d'attente, elle vit accourir sa jeune amie, dont le visage riant annonçoit de loin que le guerrier blanc étoit en sûreté. M Céluta , s'écria Mîla toute haletante, tu aurois été assise trois » lunes de suite à pleurer, que tu n'aurois rien trouvé. Moi j'ai <( été tout droit , sans qu'on me le dit , à la grotte où étoit mon « libérateur; Outougamiz y arrivoit en même temps que moi. H Grand Esprit ! j'aurois eu tant de peur , si je n'avois eu tant de « plabîr I Imagine-toi que ton frère garde ton niari dans la grotte , <« où ils parlent comme deux aigles. »
Céluta comprit sur-le-champ que René étoit dans la caverne funèbre avec Outougamiz. Elle embrassa la petite Indienne, lui disant : « Charmante enfant , tu me fais à présent autant de bien H que tu m'as fait de mal. **
— « Je t'ai fait du mal ! repartit Mila. Comment? est-ce que tu « ne veux pas que j'épouse,ton frère Outougamiz le Simple? Nous
Ti. 29
4dO LES NATCHEZ.
M veuon$ pourtant de nous prometlrede nous marier dans la grande u caverne. » Et Mila fuit' de nouveau, disant : « Je reviens, je « reviens \ mais il faut que je m'aille montrer à ma mère. »
Céluta remplit une corbeille de gâteaux et de fruits, suspendit sa tille à ses épaules , et , appuyée sur un roseau , s'avance vers la grotte des Ancêtres. Il étoit plus de minuit lorsqu'elle y arriva : elle ne se put défendre d'une secrète terreur à l'abord de ce lieu redoutable. Elle s'arrête , écoute : aucun bruit ne frappe son oreille; elle nomme à voix basse Outougamiz, n'osant nonuner René : aucune voix ne répond à sa voix.
u Ils dorment peut-être, » se dit-elle; et elle pénètre dans le souterrain , elle marche sur des os roulants , répétant à chaque pas ces mots : « Étes-vous là? >» Ses accents s'évanouissent dans le silence de la mort. L'Indienne se sent prête à défaillir; elle promène ses regards dans les ombres de ce tombeau ; nul être vivant ne respire.
Céluta sort épouvantée : elle gravit la rive escarpée , jette les yeux sur le fleuve et sur les campagnes à peine visibles à la lueur des étoiles ; elle appelle René et Outougamiz , se tait , recommence ses cris , les suspend encore , s'épuise en courses inutiles , et ne se résout à reprendre le chemin de la cabane que quand elle aperçoit les premières teintes du jour.
La fille de Tabamica tra versoit le grand village , abandonné par la plupart des Indiens depuis l'enlèvement d'Adario; elle entend marcher derrière elle; elle tourne la tète, et aperçoit son frère: « Où est ton ami?» s'écrie-t-elle. — «< Il est parti , répond Outou- « gamiz ; il ne reviendra peut-être jamais -, mais qu'est-c^que cela (t fait, puisque je le vais rejoindre? Je ne sais pas où il est allé, « mais Mila me le dira. » Mila, échappée à sa mère , arrive dans ce moment. Elle voit Céluta en pleurs, et Outougamiz avec cet air inspiré qu'il avoit lorsque l'amitié feisoit palpiter son coeur. Elle apprend le sujet de leurs nouvelles alarmes : « Vous voilà H bien embarrassés pour rien , leur dit-elle : allons au fort Ro- <( salie ; l'autre bon guerrier blanc nous apprendra où est mon « libérateur. » Elle ouvrit la corbeiUoque punoit Céluta , distribua les fruits et les gâteaux, en prit sa part, et se mit à descendre vers la colonie , se faisant suivre du firère et de la sœur.
Le soleil éclairoit alors une scène aOVeuse. Adario avoit été reçu avec des chants et des danses par les hommes noirs , compagnons de sa servitude : la nuit s'écoula dans cette joie de chaînes. Au lever du jour» le chef dia l'atelier conduisit te Sachem au champ
du travail avec un troupeau de bœufs et de nègres. Des soldats campoient sur les défrichements.
La captivité d'Adario et de sa famille étoit un exemple dont le commandant prétendoit effrayer ce qu'il appeloit les mutins. On avoit appris que la nuit s*étoit passée tranquillement aux Natcbez, et Ton iguoroit que cette tranquillité étoit l'effet des complots mômes d'Ondouré. Gtiépar crut les Indiensabattus , et pour achever de dompter leur esprit d'indépendance, il leur voulut montrer le plus fameux de leurs vieillards après Cbactas réduit à la condition d'esclave. L'ordre fut donné de laisser approcher les Sauvages, mais sans armes, s'ils se présentoient au champ du travail.
Le commandeur des nègres , un fouet à la main , fit un signe à Adario , et lui prescrivit de sarcler les herbes dans une plantation de maïs : le Sachem ne daigna pas même jeter un regard sur le pAtre d'hommes. Mais déjà la femme du Sachem , et sa fille qui portoit son enfant sur ses épaules, étoient eourbées sur un sillon : « Que faites-vous ? » leur cria Adario d'une voix terrible. Elles se relevèrent; le fouet les contraignit de se courba de nouveta. Adario recevoit les coups qui s'adressoient à lui, et qui lui enlevoient des lambeaux de chair , comme si son corpa eût été le tronc d'un chêne.
Dans ce moment on vit venir un vieillard aveugle conduit par un enfiint; c'étoit Chactas : malgré la délibération du conseil et Topposition d'Ondouré , Chactas s'étoit présenté seul avec le calumet de paix à la porte du fort Rosalie. Ghépar avoit refhsé de recevoir le Sachem , qui s'étoit bit mener alors au champ du travail.
Chactas étoit si respecté , même des Européens , que le com« mandeur né crut pas devoir l'empêcher d'approcher de son ami. Les deux ^^ielllards demeurèrent quelque temps serrés dans les bras l'un de l'autre : <« Adario, dit Chactas, j'ai aussi porté des « fers. »
— « Tu ne voyois pas les arbres de la patrie , » reprit Adario.
— u Tu reprendras bientôt ta liberté, dit Chactas : nous péri- « rons tous, ou tu seras dârrré. ••
— « Peu importe , répliqua Adario : mes mains sont désormais (« déshonorées. Après tout , je n'ai qu'un jour à vivre •, mais eeC « enfiint que tu vois, le fils du fils que les brigands ont tué hier « à mes côtés ! cet enfant ! toute nne vie esclave ! *>
— <« y ietUards ! c'est assez , s'écria le eonraiandeur , séparez- « vous. »
452 LES NATCilEZ.
— « AUends du moins, répondit Adario, que Chactasait émit brassé mon dernier enfant. Ma fille, apporte-moi mon petit-fils^ « que je le dépose dans les bras de mon vieil ami : que cet ami «t libre lui donne une bénédiction qui n'appartient plus à ces mains « enchaînées. »
La fille d' Adario remet en tremblant l'enfant à son aïeul : Ada* rio le prend, le baise tendrement, Télëve vers le ciel , le reporte de nouveau 'à sa bouche paternelle , penche sa tête sur le visage de l'enfant qui sourit : le Sachem presse 1^ nourrisson sur son sein, fait un pas à l'écart comme pour verser des larmes sur le dernier né de sa race , et reste quelques moments immobile.
Adario se retourne : il tient par un pied l'enfant étranglé! Il le lance au milieu des François. « Le premier est mort libre , s'écrie- « t-il ; j'ai délivré le second : le voilà ! »
Des clameurs confuses s'élèvent : O crime ! disoient les uns : 6 vertu ! disoient les autres. Les Sauvages présents à ce spectacle , bien qu'ils eussent déposé leurs armes , selon les ordres , se précipitent sur les soldats -, une rude mêlée s'engage , les Indiens sont repoussés. Adario est plongé dans les cachots du fort ; sa fille seule est avec lui , sa fille qui ne nourrit plus l'enfant ravi à son sein par la main paternelle! La vieille épouse d'Adario, flrappée d'un glaive inconnu au milieu de l'émeute, étoit allée rejoindre dans la tombe son fils et son petit-fils.
Tout étoit possible désormais à l'ambition et aui crimes d'Ondouré \ l'indignation des Natchez ne connoissoit plus de bornes ; il les pouvoit faire entrer dans tous les desseins par lesquels il avoit promis de les venger. Il ne s'agissoit plus que de calmer une tempête trop violemment excitée , et dont Ondouré n'étoit pas encore prêt à recueillir les ravages. Il falloit atteindre René échappé aux premiers complois ; il falloit parvenir, au milieu du massacre des François , à immoler le frère d'Amélie , à ravir Géluta , et à monter enfin au rang suprême , en rétablissant l'ancien pouvoir des Soleils : telles étoient les noires pensées que le Chef indien rouloit dans son ame.
Le frère d'Amélie avoit à peine pordu de vue le pays des Natchez , que , se contentant de gouverner la pirogue avec un aviron placé en arrière , il s'étoit abandonné au cours des Dots. La beauté des rivages, le premier éclat du printemps dans les forêts, ne faisoient point diversion à sa tristesse.
Il traça quelques lignes au crayon sur des tablettes : « Me voici seul. Nature qui m'environnez ! mon cœur vous ido*
M làtroit autrefois : scrois-j^ devenu insensible à vos charmes? Le « malheur m'a touché ; sa main m'a flétri.
u Qu'ai-je gagné en venant sur ces bords? Insensé ! ne te de- « vois-tu pas apercevoir que ton cœur feroit ton tourment, quels c que fussent les lieux habités par toi?
t( Rôveriesdema jeunesse, pourquoi renaissez- vous dans mon «« souvenir? Toi seule , ô mon Amélie, tu as pris le parti que tu K devois prendre! Du moins, si tu pleures, c'est dans les abris M du port : je gémis sur les vagues , au milieu de la tempête. »
En approchant de la Nouvelle -Orléans, René vit une croix plantée par des missionnaires sur de hautes collines, dans l'endroit où l'on a voit trouvé le corps d'un homme assassiné. Il aborde au rivage, attache sa pirogue sous un peuplier, et accomplit un pèlerinage à la croix : il ne devoit point être exaucé , car il alloit demander, non le pardon de ses fautes, mais la rémission de ces souffrances que Dieu impose à tous les hommes. Arrivé au pied du calvaire , il s'y prosterne ;
«< O toi qui as voulu laisser sur la terre Tinstrument de ton M supplice comme un monument de ta charité et de l'iniquité du « méchant! divin Voyageur ici-bas, donne-moi la force néces- « âairepour continuer ma route. J'ai à traverser encore des pays « brûlés par le soleil-, j'ai faim de ta manne, ô Seigneur! car les « hommes ne m'ont vendu qu'un pain amer. Rappelle-moi vite è <t la patrie céleste : je n'ai pas ta résignation pour boire la lie du « calice; mes os sont fatigués : mes pieds sont usés à force de « marcher : aucun hôte n'a voulu recevoir l'étranger ; les portes « ont été fermées contre moi. »»
René dépose au pied de la croix une branche de chêne en exvoto. Il descend les collines, rentre dans sa pirogue, et bientôt découvre la capitale de la Louisiane.
Il passe au milieu des vaisseaux à l'ancre ou amarrés le long des quais. Comme il traversoit un labyrinthe de câbles, il fût hélé du bord d'une frégate à laquelle étoit dévolue la police du port. On lui cria en françois avec un porte-voix ; « De quelle nation M indienne ôles-vous? >» Il répondit : « Natchez. »> On ordonne au frère d'Amélie d'aborder la frégate.
Le capitaine, étonné de rencontrer un François sous l'habit d'un Indien , lui demanda ses passe-ports : René n'en avoit point. Questionné sur l'objet de son voyage , il déclara ne pouvoir s'en ouvrir qu'au gouverneur. Sa pirogue étant visitée, on y découvrit les tablettes dont les pages crayonnées parurent inintelligi-
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blea et suspectes. René fut consigné à bord de la frégate, et un officier expédié à terre : celui*ci étoit chargé d'apprendre au gouverneur qu'on avoit arrêté un François déguisé en Sauvage; que les réponses de cet homme étoient embarrassées et ses manières extraordinaires. Le capitaine ajoutoit dans sa lettre que l'étranger refusoit de dire son nom , et qu'il demandoit à parler au gouverneur : l'officier portoit aussi les tablettes trouvées dans la pirogue.
L'alarme étoit vive à la Nouvel le4)rléans : depuis le combat livré aux Natchez, et dans lequel ces Sauvages avoient montré tant d'habileté et de valeur, on n'avoit cessé d'être inquiet. Le commandant du fort Rosalie faisoit incessamment partir descour^ riers chargés de rapports formidables sur l'indocilité des Indiens. Les divers chefs se trouvoient nommés dans ces dépèches : c'étoient ceux que Fébriano, à l'instigation d'Ondouré, prenoitsoin de dénoncer au crédule Chépar. Âdario, Ghactas même, et René surtout, étoient représentés comme les auteurs d'une conspiration permanente, comme des hommes qui, voulant la rupture des traités et la continuation de la guerre, s*opposoient a l'établissement des concessionnaires. Un dernier messager annonçoit la captured'Adario, et faisoitcraindre un noouvement parmi les Sauvages.
Si Ondouré accabloit René de ses calomnies , Fébriano lui prêioit ses crimes : le peuple racontoit que le frère d'Amélie avoit marché sur un cruciflx , qu'il avoit vendu son ame au Démon , qu'il passoit sa vie dans les forêts avec une femme indienne abandonnée à la magie; qu'ayant été tué dans une bataille contre les Illinois , un Sauvage , nécromancien comme lui , lui avoit rendu la vie : élévation du génie, dévouement de l'amour, prodiges de l'amitié et de la vertu, vous serez toujours incompréhensibles aux hommes.
Le gouverneur, à la lecture de la lettre du capitaine , ne douta pas que l'étranger ne fût cet homme inconnu , naturalisé Natchra : ii ordonna de le conduire devant lui» Le bruit se répandit aussitôt dans la ville que le fameux chef françois des Natchez étoit fait prisotmiw : les rues furent obstruées d'une foule superstitieuse et les fenêtres bordées de spectateurs. Au milieu de ce tumulte, René, escorté d'un détachement de soldats de marine , débarque à la cale du port : des cris de Vive le Roi! retentissent comme si l'on eût remporté quelque victoire. Cependant l'étonnement fut extrême lorsque, au lieu du personnage attendu , on ne vit qu'un beau jeune homme dont la démarche étoit noble sans fierté, et qui n'avoit sur le front ni insolence ni remords.
LES NATGHEZ. 455
Le gouverneur reçut René dans une galerie où se trouvoient réunis les officiers ^ les magistrats et les principaux habitants de la ville. Adélaïde , GUe du gouverneur , avoit aussi voulu voir celui qu'elle connoissoit par les récits du capitaine d'Artaguotte, et dont elle veuoit de lire les tablettes avec un mélange d'intérêt et d'étonnement. Lorsque René parut, il se fit un profond silence. Il s'avança vers le gouverneur, et lui dit : h Je vous étois venu H chercher. La fortune, pour la première fois de la vie, m'a été «< favorable ^ elle m'amène devant vous plus tôt que je ne Taurois « espéré. »
La contenance, les regards, la voix de l'étranger, surprirent l'assemblée \ on ne pouvoit retrouver en lui le vagabond sans éducation et sans naissance que dénonçoit la renommée. Le gou^ verneur, d'un caractère froid et réservé, Ait luinnème frappé de l'air de noblesse du frère d'Amélie : il y avoit dans René quelque chose de dominateur qui s'emparoit fortement de l'ame. Adélaïde paroissoit tout agitée; mais son père, loin d'être mieux disposé en faveur de l'inconnu , le regarda dès lors comme infiniment plus dangereux que l'homme vulgaire dont parloient les dépêches du fort Rosalie.
« Puisque vous m'étiez venu chercher, dit le gouverneur, vous « aviez sans doute quelque chose à me dire.: quel est votre nom? »
— « René, » répondit le frère d'Amélie.
— « Tout le monde l'avoit supposé , répliqua le gouverneur. " Tous êtes François et naturalisé NatchesP.Hé bien! que me « voulez-vous? >»
— u Puisque vous savez déjà qui je suis, répondit René, vous « aurez saifïs doute aussi deviné le sujet qui m'amène. Adopté par « Chactas, illustre et sage vieillard de la nation des Natchez, j'ai «< été témoin de toutes les injustices dont on s'est rendu coupable « envers ce peuple. Un vil ramas d'hommes enlevés à 1» corrup- « tion de l'Europe a dépouillé de ses terres une nation indépeiH « dante. On a troublé cette nation dans ses fêtes, on l'a blessée » dans ses mœurs, contrariée dans ses habitudes. Tant de cala* «< mités l'ont enfin soulevée ; mais avant de prendre les armes ^ H elle vous a demandé et elle a espéré de vous justice : trompée « dans son attente, de sanglants combats ont eu lieu. Quand on « a vu qu'on ne pouvoit dompter les Natchez à force ouverte , a on a eu recours à des trêves mal observées par les chefs de u la colonie. Il y a peu de jours que le commandant du fort Ro- << salie s'est porté aux derniers outrages \ j'ai été désigné avco
w Adario , frère du père de ma femme, comme une des premières u victimes. On a saisi le Sachem , on Ta vendu publiquement : «« j'ignore les malheurs qui ont pu suivre cette monstrueuse « violence. Je me suis venu remettre en vos mains , et me pro- «t poser en échange pour Adario.
« Je n'entrerai point dans des justifications que je dédaigne , ne « sachant d'ailleurs de quoi on m'accuse : le soupçon des hommes M est déjà une présomption d'innocence. Je viens seulement vous H déclarer que , s'il y a quelque conspirateur parmi les Natchez , « c'est moi , car je me suis toujours opposé à vos oppressions. « Gomme François, je vous puis parottre coupable; comme « homme , je suis innocent. Exercez donc sur moi votre rigueur, « ihais souffrez que je vous le demande : pouvez-vous punir « Adario d'avoir défendu son pays? Revenez à des sentiments plus « équitables ; brisez les fers d'un généreux Sauvage , dont tout M le crime est d'avoir aimé sa patrie. Si vous m'ôtez la liberté et « si vous la rendez au Sauvage , voiis satisferez à la fois la justice « et la prudence. Qu'on ne dise pas qu'on nous peut retenir tous <« deux : en brisant les fers d* Adario , vous disposerez en votre « faveur les Indiens qui révèrent ce vieillard , et qui ne vous par- *( donneroieiit jamais son esclavage; en portant sur moi vos ven- « geances, vous n'armerez pas un bras contre vous; personne, <« pas môme moi , ne réclamera contre la balle qui me percera la « poitrine. »
On ne sauroit décrire l'efiTet que ce discours produisit sur l'assemblée. Adélaïde versoit des larmes : appuyée sur le dos du fauteuil de son père , elle avoit écouté avidement les paroles du frère d'Amélie ; on voyoit se répéter sur le visage de cette jeune femme tous les mouvements de crainte ou d'espérance que le prisonnier fkisoit éprouver à son cœur.
« Avea-vous porté les armes contre les François? >» dit le gouverneur.
— « Je ne me suis point trouvé au combat des Natchez , répon- K dit René ; j'étois alors dans les rangs des guerriers qui maru choient contre les Illinois ; mais , si j'avoîs été au grand village , « je n'aurois pas hésité à combattre pour ma nouvelle patrie. » Le gouverneur se leva et dit : « C'est au conseil de guerre à prononu cer. » Il ordonna de déposer l'étranger à la prison militaire.
René fut conduit à'ia prison, et le lendemain transféré de la prison au conseil. On lui avoit nommé un défenseur, mais il refusa de s'entretenir avec lui , et ne le voulut pas même voir. Ce défen-
seur, Pierre de Harlay< ami du capitaine d'Artaguette , étoit au moment d'épouser Adélaïde^ il partageoit avçc la tille du gouverneur Tattrait qu'elle se sentoit pour René : le refus même que celui-ci avoit fait de l'entendre ne le rendit que plus ardent dans la cause d'un homme ressemblant si peu aux autres hommes.
I^ salie du conseil étoit remplie de tout ce qu'il y avoit de plus puissant dans la colonie. Les militaires chargés de l'instruction du procès firent à René les questions d'usage ; quelques lettres du commandant du fort Rosalie furent produites contre lui. On lui demanda ce que signiGoient les phrases écrites sur ses tablettes , si ce nom d'Amélie n'étoit point un nom emprunté et cachant quelque mystère; l'infortuné jeune homme pâlit. Une joie cruelle s'étoit glissée au fond de son t^ur : se sentir innocent et être condamné par la loi étoit, dans la nature des idées de René, une espèce de triomphe sur l'ordre social. Il ne répondit que par un sourire de mépris aux accusations de trahison; il fit l'éloge le plus touchant de Céluta , dont on avoit prononcé le nom. Il répéta qu'il étoit venu uniquement pour solliciter la délivrance d'Adario , oncle de sa femme, et qu'on pou voit au reste faire de lui tout ce qu'il plairoit à Dieu.
Harlay se leva :
« Mon client, dit-il , n'a pas plus voulu s'expliquer avec moi «« qu'avQC ses juges ; il a refusé de se défendre ; mais n'est-il pas «< aisé de trouver dans ses courtes réponses quelques mots qui u jettent de la lumière sur un complot infâme? Avec quelle vivacité «< il a parlé de l'Indienne unie à son sort! Et quelle est cette «« femme? c'est cette Céluta , connue de toute la colonie pour avoir M arraché aux flammes un de nos plus braves ofllciers. Ne seroit-il « pas possible que la beauté de cette généreuse Sauvage eût H allumé des passions qui poursuivent aujourd'hui leur vengeance « sur la tête d'un innocent? Je n'avance point ceci sur de « simples conjectures; cette nuit même j'ai examiné tous lespa- « piers, j'ai fait des recherches, et je me suis procuré la lettre » que je vais lire au conseil. >»
Ici Pierre de Harlay lut une lettre datée du fort Rosalie : cette lettre étoit écrite par le grenadier Jacques â sa mère , qui demeuroit k la Nouvelle-Orléans. Le soldat exprimoit , dans toute la franchise militaire, son admiration pour son capitaine d'Artaguette , son estime pour René , sa compassion pour Céluta , son mépris pour Fébriano et pour Ondouré.
« Cette lettre , s'écria le défenseur de René , porto un caractère
» d'honnêteté et de vérité auquel on ne se peut méprendre. La u justice doit-elle aller si vite? N'est-il pas de son devoir d*en- «< tendre les témoins en faveur de l'accusé? Je sais qu'une comte mission militaire juge sans appel et sommairement; mais cette « procédure rapide n'exclut pas l'équité. Je ne veux pour preuve » de l'innocence de l'accusé que la démarche qui le livre aujour- « d'hui au glaive des lois. Quoi ! vous accepteriez cette tête qu'il « est venu vousofTrir pour la tête d'un vieillard? Il est aisé de « persécuter un homme sans amis et sans protecteurs; il est aisé « de lui prodiguer les épilhètes de vagabond et de traître : la seule « présence de mon client a déjà donné un démenti à ces basses » calomnies. Enfln, quand on s'obstineroit dans une accusation « qui ne porte que sur des faits dénués de preuves, .je soutiens « que René n'est plus François , et qu'il ne vous appartient pas « de le juger.
« J'ignore quels knotifs ont pu porter l'honmie qui comparott <c aujourd'hui devant vous à quitter la France ; mais que l'on ait «« le droit de changer de patrie , c'est ce que l'on ne sauroit conte tester. Des tyrans m'auront enchaîné , dQ3 ennemis m'auront « persécuté, j'aurai été trompé dans mes affections, et il ne me » seroit pas permis d'aller chercher ailleurs la liberté, le repos et «< l'oubli de l'amitié trahie ! La nature seroit donc plus généreuse <• que les hommes , elle qui ouvre ses déserts à l'infortuné , elle u qui ne lui dit pas : <* Tu habiteras telle forêt ou telle autre , » « mais qui lui dit : « Choisis les, abris les plus convenables aux <« dispositions de ton ame. >» Soutiendrez-vous que les Sauvages « de la Louisiane sont sujets du roi de France? Abandonnez cette « odieuse prétention. Assez longtemps ont été opprimés ces <« peuples qui jouissoient du bonheur et de l'indépendance avant «< que nous eussions introduit la servitude et la corruption dans » leur terre natale. Soldats-juges , vous portez aujourd'hui deux » épées : Dieu vous a remis le glaive de sa puissance et celui de u sa justice ; prenez garde de les lui rendre ébréchés ou couverts « de taches : on émousse le premier en frappant la liberté, on n souille le second en répandant le sang innocent. »
L'orateur cessa de parler. L'auditoire éloit visiblement ému. Adélaïde, cachée dans une tribune, ne se put empêcher d'applaudir : ce fut la plus douce récompense de Harlay \ ce couple, que les liens d'un amour heureux alioient unir, preuoit seul , par une sympathie touchante, la défense d'un étranger qui devoit à une passion tous ses malheurs.
On fit retirer l'accusé ; les juges délibérèrent. Ils inclirioient A trouver René coupable; mais ils se divisèrent sur la question do droit relative au changement de patrie. Us remirent au lentiemain la prononciation de la sentence. René dit à Harlay-: «< Je no vous <« connoissois pas quand j'ai refusé de vous entendre; je ne vous (« remercie pas, car vous m'avez trop bien défendu. Dites à la H fille du gouverneur que je lui souhaiterois le bonheur, si mes « vœux n'étoient des malédictions. »
Le frère d'Amélie fut reconduit en prison entre deux rangs de marchands d'esclaves, de mariniers étrangers, de trafiquants de tous les pays , de toutes les couleurs , qui l'accabloient d'outrages sans savoir pourquoi.
Rentré dans la tour de la geôle , René désira écrire quelques lettres. Le gardien lui apporta une mauvaise fbuille de papier, un peu d'encre dans le fond d'un vase brisé, et une vieille plume; laissant ensuite le prisonnier, il ferma la porte, qu'il assujettit avec les verroux. Demeuré seul, René se mit à genoux au bord du lit de camp dont la planche lui servit de table ; et éclairé par le foible jour qui pénélroit à travers lès barreaux d'une fenêtre grillée, il écrivit ^à Cbactas : il chargeoit le Sacbem de traduire les deux lettres qu'il adressoit en même temps à Géluta et à Outougamîz.
La femme du geôlier entra ; un enfant de six à sept ans lui aidoit S porter une partie du souper. René demanda à cette femme si elle n'auroit pas quelque livre à lui prêter : elle répondit qu'elle n'avoit que la Bible. Le prisonnier pria la geôlière de lui confier- le livre saint. Adélaïde n'avoit point oublié René , et lorsqu'il demanda une lampe pour passer la nuit, le gardien, adouci par les présents de la fille du gouverneur, ne reftisa point cette lampe.
Le lendemain , on trouva aux marges de la Bible quelques mots à peine lisibles. Auprès du quatrième verset du septième chapitre do l'Ëcclésiaste , on déchiffroit ces mots :
« Gomme cela est vrai ! la tristesse du cœur est une' pkûe univers « selle! Dans le chagrin , toutes les parties da corps deviennent « douloureuses; les os meurtris ne trouvent plus de couche assez " molle. Tout est triste pour le malheureux, tout saigne comme " son cœur : c'est une plaie universelle l »
D'autres passages étoient commentés dans le même esprit.
Ce premier verset du dixième chapitre de Job , mon orne en fa-liguée de ma rie, étoit souligné. t
Une des furieuses tempêtes de l'équinoxe du printemps s'^toit élevée pendant la nuit : les venta mugissoîent , les vagues da
fleuve s'enfloient comme celles de la mer; la pluie tomboit en torrents. René crut distinguer des plaintes à travers le fracas de Torage': il ferma la Bible, s'approcha de la fenêtre, écouta, et n'entendit plus rien. Gomme il regagnoit le fond de sa prison , les plaintes recommencèrent; il retourna à la fenêtre : les accents de la voix d'une femme parviennent alors distinctement à son oreille. Il dérange la planche qui recouvroit la grille de la croisée, regarde à travers les barreaux , et , à la lueur d'un réverbère agité par le vent , il croit distinguer une femme assise sur une borne en face de la prison : « Malheureuse créature! lui cria René, pour- « quoi restez-vous exposée à l'orage? Avez-vous besoin de quel- « ques secours? »>
A peine avoit-il prononcé ces mots, qu'il voit l'espèce de fantôme se lever et accourir sous la tourelle. Le frère d'Amélie reconnott le vêtement d'une femme indienne; une lueur mobile du réverbère vient en même temps éclairer le visage pâle de Géluta : c*éloit elle! René tombe à genoux, et d'une voix entrecoupée de sanglots : » Dieu tout -puissant, dit-il, sauve cette femme! » Géluta a entendu la voix de René; les entrailles de l'épouse et de la mère tressaillent de douleur et de joie. I^ sœur d'Outougamiz fut quelques moments sans pouvoir prononcer une parole; recouvrant enfin la voix , elle s'écrie : « Guerrier, où es-tu? je ne te M vois pas dans l'ombre et à travers la pluie. Excuse -moi; je « t'importune ; je suis venue pour te servir. Voici ta fille. »»
— « Femme, répondit René, c'est trop de vertu i retire- toi ; « cherche un abri ; n'expose pas ta vie et celle de ta fille. Oh ! qui « t'a conduite ici ? »
Géluta répondit : « Ne crains rien , je suis forte : ne suis-je pas « Indienne ? Si j'ai fait quelque chose qui te déplaise , punis-moi , « mais ne me renvoie pas. »
Gette réponse brisa le cœur de René : « Ma bien-aimée,lui dit-il, « ange de liimière , fuis cette terre de ténèbres ; tu es ici dans « un antre où les hommes te dévoreront. Du moins pour le mo- « ment , tAche de trouver quelque retraite. Tu reviendras, si tu le « veux, quand l'orage sera dissipé. »
Cette permission* vainquit en apparence la résistance de Géluta. •« Bénis ta fille, dit-elle à René , avant que je ne m'éloigne; elle «« est foible : la pAture a manqué au petit oiseau , parceque son « père n'a pu lui aller chercher des graines dans la savane. »»
En disant cela, la mère ouvrit le méchant manteau chargé de pluie sous lequel elle tenoit sa fille abritée; elle éleva l'innocente
créature vers la tourelle , pour recevoir la bénédiction de René. René passa ses mains à .travers les barreaux , les étendit sur la petite Amélie, et s'écria : *< Enfant! ta mère te reste. »
Céiuta cacha de nouveau son trésor dans son sein , et fei(j[nit de se retirer; mais elle n'essaya point de retourner aux pirogues qui l'avoient amenée, et elle s'arrêta à quelque distance de la prison.
Céiuta , Mila et Outougamiz étoient arrivés au fort Rosalie au moment où Adario, après avoir étouffé son fils, venoit d'être plongé dans les cachots : ils furent arrêtés comme parents et complices du Sachem et de René. La colonie se croyoit au moment d'être attaquée par les Natchez : on ne voyoit que des hommes et des femmes occupés à mettre à Tabri les meubles et les troupeau^t de leurs habitations, à élever des redoutes, à creuser des fossés, tandis que les soldats sous les armes occupoient toutes les avenues du fort. Le mouvement de la foule avoit séparé Céiuta de Mila et d'Outougamiz : celui-ci, en voulant défendre Ilndienne, dont l'extrême gentillesse provoquoit la grossièreté d'une troupe d'habitants débauchés, Ait traité de la manière la plus barbare.
Chactas n'étoit plus au fort Rosalie quand la fille de Tabamica y vint chercher des renseignements sur le voyage de René. Les jeunes Sauvages avoient enlevé le Sachem au milieu du tumulte, et l'avoient reporté aux Natchez; mais Céiuta retrouva son protecteur accoutumé. Le péril qui paroissoit imminent avoit forcé Chépar de lever les arrêts de d'Artaguette : le capitaine rencontra Céiuta comme Fébriano la faisoit traîner en prison , avec une espérance impure qu'il ne dissimuloit point. « Je réclame ma sœur, << dit d'Artaguette en poussant rudement Fébriano; j'en répondrai M au commandant. Quant à vous, monsieur, ajouta-t-il en regar- « dant le misérable soldat jusqu'au fond de Tame , vous savez où « me trouver. »»
Après avoir conduit Céiuta dans une maison au bord du fleuve , le capitaine envoya le grenadier Jacques chercher la négresse Gla* zirne , qui parloit la langue des Natchez. Cette pauvre femme accourut avec son enfant , et servit de truchement à une autre femme infortunée conune elle. D'Artaguette apprit alors à Céiuta que René étoit descendu à la Nouvelle-Orléans, dans le dessein de solliciter la délivrance d' Adario : « Je ne l'ai pu retenir, dit-il , et peut-être « je n'ai qu'un moment pour vous sauver vous-même. Où voulezw vous aller?»
— « Retrouver mon mari , » répondit Céiuta. La négresse tra^ duisit aisément ces simples paroles: la langue et le cœur desépouses
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sont les mêmes sous les palmiers de l'Afrique et sous les magnolias des Fiorides.
Des Yazous , qui se trouvoient au fort Rosalie, étoient prêts à se rendre à la Nouvelle-Orléans^ d'Artaguette proposa à sa sœur adoptive de la conQer a ces Sauvages ; elle accepta avec joie la proposition. Le capitaine lui donna un billet pour le général d'Artaguette , et un autre pour Harlay : il recommandoit le couple infortuné à son frère et à son ami. Céluta s'embarqua sur les pirogues qui déployèrent au souffle du nord leurs voiles de jonc et de plumes.
La flottille des Yazous toucha à la Nouvelle -Orléans le même jour où le frère d'Amélie avoit comparu devant le conseil. Géluta ne put descendre à terre que le soir : pour comble de malheur, elle avoit perdu les billets du capitaine. La nièce d'Adario savoit à peine quelques mois de françois; elle pria le Chef indien, qui ve- Doit souvent à la Nouvelle-Orléans échanger des pelleteries contre des armes, de s'informer du sort de René. Le Sauvage n'alla pas loin sans apprendre ce que Géluta desiroit connottre : il sut que le ûls adoptif de Chactas étolt enfermé dans la hutte du sang ', et qu'on lui devoit casser la tète^ tel étoit le bruit populaire.
La fille de Tabamica , au lieu .d'être abattue par ce récit , sentit son ame s'élever : celle qui, timide et réservée, rougissoit à la seule vue d'un étranger , se trouva tout à coup le courage d'affronter une ville remplie d'hommes blancs ^ elle demanda au Chef sauvage s'il savoit où étoit la hutte du sang , et s'il l'y pourroit conduire : sur la réponse aflirmative du Chef, Géluta, portant Amélie à son sein , suivit son guide. La nuit étoit déjà avancée et la pluie commençoit à tomber lorsqu'ils arrivèrent au noir édifice. Le Yazou, le montrant de la main à la femme Natehez, lui dit : « Voilà « ce que tu cherches ; » et , la quittant , il retourna à ses pirogues.
Restée seule dans la rue, Géluta contemploit les hauts murs de la prison , ses tourelles , ses doubles portes , ses guichets surbaissés , ses fenêtres étroites défendues par des grilles , demeure formidable qui avoit déjà l'air antique de la douleur , sur cette terre nouvelle , dans une colonie d'un jour. Les Européens n'avoient point encore de tombeau^L en Amérique , qu'ils y avoient déjà des cachots : c'étoient les seuls monuments du passé pour cette société sans aïeux et sans souvenirs.
Consternée à la vue de cette bastille , Géluta demeura d'abord immobile , puis frappa doucement à une porte \ le soldat de garde
> Lâprtoon.
contraignit l'Indigne à se retirer. Elle Gt le tour de la prison par des rues de plus en plus désertes : le ciel continuant à se charger de nuages , et les roulements de la foudre se multipliant , l'inforiunée s'assit sur la borne où René l'aperçut du haut de la tour. Elle mit sa Glle sur ses genoux, se pencha sur elle pour la garantir de la pluie et la réchauffer contre son cœur. Un violent coup de tonnerre ayant fait lever les yeux à Géluta , elle fut frappéed'un rayon de lumière qui s'échappoit à travers une fenêtre grillée : par un instinct secret, elle ne cessa plus de regarder cette lumière qui éclairoit l'objet d'un si tendre et si fidèle amour. Plusieurs fois Géluta appela René ; les vents emportèrent ses cris. Ge fut alors qu'elle commença à chanter de longues chansons , dont l'air triste et les paroles plaintives lui servirent à la fois à se faire entendre de son mari et à endormir son enfant.
Cette pauvre jeune mère, après avoir été reconnue du frère d'Amélie , s'étoit retirée pour lui obéir. Elle languissoit à quelque distance : ses membres étoient engourdis ; le froid et la pluie avoient pénétré jusqu'à sa fille, qui se glaçoitau sein maternel.
Géluta promeaoit des regards tristes sur ces déserts habités où pas une cabane ne s'ouvroit à ses misères , quand elle découvrit auprès décile une petite lueur qui sembloit sortir de terre. Une trappe se leva ; une femme âgée mit la tôte au soupirail pour voir si l'orage commençoit à s'éloigner. Cette vieille aperçut Géluta : « Oh! pauvre Indienne i» s'écria- t-elle, « descends vite ici.» Elle acheva d'ouvrir la trappe , et , avançant une main ridée , elle aida l'épouse de René à descendre dans le caveau dont elle referma l'entrée.
11 n'y avoit dans cette espèce de souterrain qu'un lit recouvert d'un lambeau de laine : une serge grossière clouée à une poutre servoit de rideau a cette couche. Deux morceaux de bois vert, dans le milieu d'un large foyer, jetoient, sans se consumer, de grosses fumées : une lampe de fer suspendue à un crochet brûloit dans le coin noirci de ce foyer. Une escabelle étoit placée devant un rouet , dont la fusée de coton annonçoit le travi^l de la maîtresse de ce ré^it.
La vieille femme jeta dans le feu quelques copeaux, et {Mreoant son escabelle, elle en voulut faire les honneurs à Géluta.
« Femme-Ghef de la cabane profonde, dit l'Indienne, tu es une « matrone \ tu dois être la lumière du conseil des guerriers blanca, « si j'en juge par ton hospitalité. A tei appartleat la natte-, moi, tt je ne suis encore qu'une jeune mère. »
£a disant cela , Gélula s'assit sur la pierre du Toyer , débarrassa sa fllle de ses langes trempés d'eau , et la présenta à la flamme.
« Bon ! voici un enfant à présent ! » s'écrie la vieille dans la*lan. gue de la sœur d'Outougamiz. « Tu esNatchez? J'ai été longtemps « aux Natchez. Mais, pauvre chétive créature, comme tu es « mouillée ! que tu as Tair malade! Et puis voilà un enfant ! »
Géluta fondit en larmes en entendant des paroles si affectueuses prononcées dans la langue de son pays ; elle se jeta au cou de la matrone. « Attends, attends, » dit celle-ci. Elle courut en trébuchant à son lit , en arracha la couverture qu'elle vint chauffer au feu , dépouilla malgré elle Céluta d'une partie de ses vêtements, et l'enveloppa avec le nourrisson dans la couverture brûlante.
a Vénérable femme blanche, aussi bonne que la femme noire, dit « Céluta , je suis bien malheureuse de no t'avoir pas regue dans « ma cabane aux Natchez. »
La femme blanche n'écouloit pas -, elle pt*éparoit du lait dans une calebasse. Elle l'offrit à l'Indienne, qui fut obligée d'y porter ses lèvres , afin de ne pas déplaire à son hôtesse.
La vieille prit alors la petite Amélie , et la déposa dans son tablier; chantant d'une voix cassée, elle faisoit danser devant la flamme l'enfant qui sourioit. Céluta regardoit ces jeux avec des yeux de mère , tandis que toutes ses pensées se reportoient vers son mari.
n Jacques étoit tout comme cela quand il étoit petit , dit la vieille, <c bon enfant, ne pleurant jamais ! Il avoit seulement les cheveux « plus noirs que ceux de cette mignonne. »
— « Quel étoit ce Jacques, ma mère? » dit Céluta.
— « Comment! reprit la vieille femme avec vivacité, Jacques , <( mon fils ! tout le monde le connoît : un des plus beaux grenadiers « qui soient dans les troupes du roi , et un des plus vaillants aussi. « Le brave garçon ! c'est lui qui me nourrit-, sans lui je ne pour- « rois pas vivre , car je suis trop vieille pour travailler. Je suis « bien fâchée de n'avoir pas la dernière lettre que mon fils m'écri* M voit, je te la lirois: si le capitaine d'Artaguelte savoit ce que «t Jacques dit de lui , il seroit bien fier. Ils ont -été ensen^)'® > ^^" M ques et le capitaine , chercher un gentilhomme appelé René dans « une grande caverne.... »
Céluta interrompit celte efi'usion de la tendresse et de l'orgueil maternels en jetant de nouveau ses beaux bras autour de son hôtesse. «« Grand Esprit! s'écria -t -elle en sanglotant, tu es la « mère de ce pauvre guerrier , compagnon de mon frère d'Ar-
«« taguette ! C'est la mère de ce guerrier qui me reçoit dans sa «< cabane ! »
— « Qu*as-tu? » demanda la vieille. — « Ce que j'ai , dit Céluta ; H ne suis-je pas la femme de René ? »
— « Comment ? s'écria à son tour la mère de Jacques , tu serois <« cette Céluta qui a sauvé le capitaine , et à cause de cela ils veu- « lent tuer ton mari ! » Le coup frappa Céluta au cœur; elle s'évanouit.
Ayant bientôt repris ses sens par les soins de sa charitable hôtesse , elle lui dit : « Femme blanche , voilà le jour ; laisse-moi « retourner a la hutte du sang , je veux rejoindre mon mari. » La vieille trouva que c'étoit juste ; elle couvrit sa tète d'une petite cornette blanche, et ses épaules d'un petit mantclet rouge; elle prit sa béquille dans sa main , et se prépara à conduire l'indienne à la prison.
«« Je ne puis te blâmer , » disoit-elle à Céluta : « si Jacques fait « quelque chose de bien , et qu'il soit envoyé aux galères , j'irai x aussi avec lui. »
Céluta , vêtue de nouveau de sa tunique indienne , et ayant enveloppé sa fille dans les peaux séchées , monta les degrés perpendiculaires qui conduisoient à la trappe ; la vieiire la suivit avec peine : quand elles se trouvèrent dans la rue, l'orage étoit- dissipé. Le soleil , émergeant d'une nuit sombre , éclairoit le fleuve , les campagnes et la ville , de même que sortirent de leur demeure ténébreiiseles deux merveilles de Tamour conjugal et de l'amour maternel.
« Nous touchons à la prison , dit la mère de Jacques ; on ne t'en » ouvrira pas la porte , et tu ne pourras pas parler à Blisné : si tu «< m'en crois, nous irons plutôt chez le gouverneur. » Céluta se laissa conduire par sa vénérable hôtesse.
Elles se mirent en route. Chemin faisant, elles entendirent un bruit confus de cloches et de musique : la vieille se signa pourl'agonie que sonnoit la cloche , et s'avança vers le palais du gouvernement, où la musique annonçoit une fête.
En réjouissance du mariage prochain d'Adélaïde avec le défenseur de René , un bal avoit été donné malgré le procès du frète d'Amélie et l'orage de la nuit : il étoit dans le caractère du gouverneur de ne rien changer aux choses préparées , quels que fussent les événements. Le ïral duroit encore lorsque le jour parut. La mère de Jacques et Céluta entrèrent dans les premières cours du palais ; les esclaves blancs et noirs qui attendoient leurs maîtres s*attrou*
466 LES NATGHEZ. «
pèrent autour des étrangères : les éclats de rire et les insultes furent prodigués à l'infortune et à la jeunesse qui se présentoient sous la protection de la vieillesse et de l'indigence. « Si Jacques «t étoit ici , » disoit la vieille , « comme il vous obligeroit à me faire « place»
Les deux femmes pénétrèrent avec peine jusqu'aux soldats de garde aux portes : ils reconnurent la mère de leur camarade et la laissèrent passer. Plus loin elle fut arrêtée de nouveau par le concierge. La fête finissoit *, on commençoit à sortir du palais : Adélaïde se montra à une fenêtre avec Harlay ; le couple généreux parloit avec vivacité et sembloit oublier la fête : en jetant lea yeux dans la cour , il aperçut les étrangères repoussées par le concierge. Le vêtement indien fhippa Adélaïde, qui Bt signe à la vieille de s'approcher sous le balcon : « Ma jeune dame, dit la mère de Jac- « ques , c'est la femme de René qui veut parler à votre père , et « l'on ne nous veut pas laisser entrer. »
— (* La femme du prisonnier ! s'écria Adélaïde; cette jeune Sau- <« vage qui a sauvé le capitaine d'Arlaguettc ! » Adélaïde, obéissant aux mouvements de son bon cœur, ouvre les portes , et , dans toute la parure du bal d'un brillant byménée, se précipite au-devant de la malheureuse Géluta. L'Indienne lui présentoit sa fllle et lui disoit : « Jeune femme blanche , le Grand-Esprit vous bé- « nira : vous aurez un petit guerrier qui sera plus heureux que ma « fille. »
— « Que je suis fâchée de ne pas la comprendre I disoit Adé- « laide : je n'ai jamais entendu une plus douce voix. »
Dans la pompe de ses adversités , Géluta paroissoit d'une beauté divine : son fhmt pâli étoit ombragé de ses cheveux noirs ; ses grands yeux exprimoient l'amour et la mélancolie; son enfant, qu'elle portoit avec grâce sur son sein , montroit son visage riant auprès du visage attristé de sa mère : le malheur, l'innocence et la vertu ne se sont jamais prêté tant de charmes.
Tandis qu'on se pressoit autour de Géluta , on entendit au dehors prononcer ces mots dans la foule : « Vous ne passerez pasi » Une voix d'homme répondoit à des menaces , mais dans une langue inconnue. Le mouvement s'accroît; un Sauvage défendant une femme se débat au milieu des soldats , et poussé et repoussé anrive jusqu'à la porte du palais. Il disoit, les yeux étincelants :
« Je suis venu chercher mon ami par l'ordre de ce Manitou (et « il montroit une chaîne d'or ) ; je ne veux faire de mal à personne. « Mais est-il ici un guerrier qui m'ose ^npêcber de passer? »
LES NATGHEZ. 467
-*- « Mon frère ! » s'écria Géluta.
— « Oh bien ! dit Mila : Outougamiz , voici ta soeur! »
La mère de Jacques expliquoit ce colloque à Adélaïde, qui itt entrer tous ces Sauvages dans le palais.
« Bon Manitou ! disoit Mila en embrassant son amie , que je <t bais ces chairs blanches ! Nous avons frappé à tours cabane» « pour demander rhospitalilé , et on nous a presque battus. El « puis de grandes huttes si larges I si vilaines! des guerriers si u sauvages! »
— « Tu parles trop , dit Outougamiz. Cherchons Ononthk> ■ ; il H faut qu'il me rende mon ami à l'instant. »
Outougamiz quitte Céluta -, et , suivi de Mila , fend la presse i travers les salies. Les spectateurs regardoient avec surprise ce cou* ple singuli^, qui , occupé d'un sentiment unique , n'a voit pas l'air d'être plus étonné au milieu de ce monde nouveau , que s'il eût été dans ses bois.
« Ne me déclarez pas la guerre , disoit Outougamiz en avançant « toujours , vous vous en repentiriez. » Faisant tourner son cassetête, il ouvroit à Mila un large chemin. La confusion devient générale : la musique se tait , le bel cesse ^ les femmes fuient. Le roulement des carrosses qui veulent s'éloigner, le bruit du tambour qui rappelle les soldats, la voix des ofliciers qui font prendre les armes, ajoutent au sentiment de terreur et augmentent le désordre. Adélaïde, la mère de Jacques , Céluta , Mila , Outougamiz, sont emportés et séparés par la foule : le gouverneur montre un grand ressentiment de cette scène.
Le conseil de guerre s'étoit assemblé afin de prononcer l'arrdl qui devoit être lu à René dans la prison. Les charges, examinées de nouveau , ne parurent pas suffisantes pour motiver la peine de mort \ mais le frère d'Amélie fut condamné à être transporté en France , comme perturbateur du repos de la colonie. Un vaisseau du roi devoit mettre à la voile dans quelques heures \ le gouver* neur, irrité du bruit dont René avoit été l'objet, ordonna d'eiécuter sur-le^hamp la sentence et de transporter le prisonnier à bord de la frégate.
René connut presque à la fois le jugement qui le condamnoit à sortir de la Louisiane et l'ordre de l'exécution immédiate de ce jugement : il se seroit réjoui de mourir, il fut consterné d'être banni. Renvoyer en France le frère d'Amélie , c'étoit le reportera la source de ses maux. Cet homme étranger sur ce globe cherehoîl
> Le goaterneur.
en vain un coin de terre où il pût reposer sa tôte : partout où il s'étoit montré il avoit créé des misères. Que retrouveroit-ii eu Europe? une femme malheureuse. Quelaisseroit-il en Amérique? une femme malheureuse. Dans le monde et dans le désert , son passage avoit été marqué par des soufTrances. La fatalité qui s'attachoit à ses pas le repoussoit des deux hémisphères; il ne pouvoit aborder à un rivage qu'il n'y soulevât des tempêtes: sans patrie entre deux patries, à cette ame isolée, immense, orageuse , il ne restoit d'abri que l'Océan.
En vain René demandai ne pas subir le supplice de l'existence; en vain il sollicita la commutation de la peine de vivre en un miséricordieux arrêt de mort : on ne l'écouta point. Il désira parler à Céluta , on n'admit pas que cette Indienne fût sa femme légitime; on lui refusa toute communication avec elle pour abréger des scènes qui troubloient , disoit-on , la tranquilhté publique.
L'arrivée d'une troupe d'Yazous , suivie de celle d'Outougamiz, avoit donné lieu à mille bruits : on prétendoit que des Sauvages s'étoient introduits en grand nombre dans la ville avec le dessein de délivrer leur chef, le guerrier blanc. Ces bruits parurent assez inquiétants au gouverneur pour qu'il fît border d'infanterie et de cavalerie la route que René devoit suivre en se rendant de la prison au fleuve.
Le palais du gouverneur n'étoit pas loin de la prison : Céluta, suivant le cours de la foule, se retrouva bientôt devant le sombre édifice dont le souvenir étoit trop bien gravé dans sa mémoire. Là , le torrent populaire s'étoit élargi et arrêté ; Céluta ignoroit ce qui se passoit ; mais en voyant cette multitude autour de la hutte du sang, elle comprit qu'un nouveau désastre menaçoit la tête de René. Repoussée d'un peuple ennemi des Sauvages . elle ne trouva de pitié que chez les soldats ; ils la laissèrent entrer dans leurs rangs : les mains armées sont presque toujours généreuses; rien n'est plus ami de l'infortune que la gloire.
Deux heures s'éioient écoulées de cette sorte, lorsqu'un mouvement général annonça la translation du prisonnier. Un piquet de dragons , le sabre nu , sort de la cour intérieure de la prison; il est suivi d'un détachement d'infanterie, et derrière ce détachement, entre d'autres soldats, marche le frère d'Amélie.
Céluta s'élance et tombe aux pieds de son mari avec son enfant ; René se penche sur elles , les bénit de nouveau ; mais la voix lui manque pour dire un dernier adieu à la Tille et à la mère. Le cortège s'arrête , les larmes coulent des yeux des soldats. Céluta se re-
lève, entoure René de ses bras, et s'écrie : « Où menez-vous ce « guerrier? pourquoi m'empôclieriez-vous de le suivre? son pays « n'esl-il pas le mien? »
— « Ma Célula, disoil René, retourne dans tes forets, va em- « bellir de ta vertu quelque solitude que les Européens n'aient « point souillée; laisse-moi supporter mon sort, je ne te l'ai déjà « que trop fait partager ! »»
— « Voilà mes mains, répondit Céluta, qu'on les charge de «« fers; que l'on me force, comme Adario, à labourer le sillon : «t je serai heureuse si René est à mes côtés. Prends pitié de la fille ; M je l'ai portée dans mon sein. Permets que je te suive comme ton «< esclave, comme la femme noire des blancs. Me refuseras-tu « cette grâce? »
Cette scène commençoit à attendrir la foule impitoyable qui , un moment auparavant, trouvoit la sentence trop douce, et qui auroit salué avec des hurlements de joie le supplice de René. Le commissaire chargé de faire exécuter l'arrêt du conseil ordonne de séparer les deux époux et de continuer la marche ; mais un Sauvage se courbant etpassantsous le ventre deschevaux se réunit au couple infortuné et s'écrie : « Me voici encore î Je l'ai sauvé des •< Illinois ! je le sauverai bien de vos mains , guerriers de la chair « blanche! >»
— « C'est vrai, » dit Mila en sortante son tour de la foule.
— « Et si Jacques étoit ici , dit une vieille femme , tout cela ne « seroitpas arrivé. >»
Forcé à regret d'obéir, les militaires écartèrent Céluta, Mila, Outougamiz et la mère de Jacques : René est conduit au rivage du Meschacebé. La chaloupe de la frégate que montoient douze forts matelots , et que gardoient des soldats de marine , attendoit le prisonnier:on l'y fait entrer. Au coup de sifflet du pilote , les douze matelots enfoncent à la fois leurs rames dans le fleuve : la chaloupe glisse sur les vagues, comme la pierre aplatie qui , lancée par la main d'un enfant, frappe le flot, se relève, bondit et relx)ndit en effleurant la surface de l'onde.
Céluta s'étoit traînée sur le quai. Une frégate étoit mouillée au milieu du Meschacebé; virée à pic sur une ancre, elle plongeoit un peu la proue dans le fleuve : son pavillon flottoit au grand mât ^ ses voiles étoient à demi déferlées : on apercevoit des matelots sur toutes les vergues et de grands mouvements sur le pont. La chaloupe accoste le vaisseau : tous ceux qui étoient dans la chaloupe montent à bord -, la chaloupe elle-même est enlevée et suspendue
à la poupe du bâtiment *, une lumière et une fumée sortent soudain de la frégate , et le coup de canon du départ retentit : de longues acclamations y répondent du rivage. Céluta avoit aperçu René : ^le tombeévaaouiesur des balles de ULarchandises qui couvroieiit
le quai.
Ge fut alors qu'un Sauvage s'éknça dans le Meschaeebé , s'effbrçant de suivre à la nage le vaisseau qui fuyoit devant une forte iNrise, tandis qu'une Indienne se débalUott entre les bras de ceux qui la retenoient pour Fempôcher de se précipiter dans les flots.
Un murmure lointain se fait entendre ; il approche : la foule, qui commençoi t à se disperser, se rassemble de nouveau . Voici venir un ofTicier qui disoit à des soldats : «« Où est-elle? où est-elle? »etils lépondoieni : << Ici , mon capitaine , » lui montrant Céluta sur les ballots. D'Âriaguette se précipite aux genoux de Céluta : « Femme, « s'écria-t-41 , que ton ame , au séjour de paix qu'elle habite, re- M çoive les vœux de celui qui te doit la vie , et que tu honorois u du nom de frère ! »
A ces paroles, les sddats mettent un genou en terre comme ieur capitaine^ la multitude, emportée par ce sentiment du boau qui touche quelquefois les âmes les pbjs comwtfMïs, se prosterne à son tour et prie pour l'Indienne : le bruit du fleuve qui battoit ses rives accompagnoût celie prière, et la main de Dieu pesoit sur ta tête de tant d'homjnes involontairement humiliés aux pieds de la vertu.
Céluta ne donnoit aucun sigûe de vie : la profonde létbargie ^ns laquelle elle étoit plongée ressembioit absolument k 1$ mort; flfiais sa fiUe vivoit sur son sein et sembloit oommuniquer qu^ue jchaleur au cb^r de sa mère. L'épouse de René avoit la tète pen^ chée sur le front d'Amélie , comme si , en voulant donner un dernier baiser à son enfant, elle eût expiré dans cet acte maternel.
fin ce moment , on vint dire à d'Artaguette qu'il y avoit la tout auprès une autre Indienne qui ne cessoit de pleurer. « C'est Mila ! K s'écria le capitaine -, qu'on lui dise mon nom , et elle va venir. >» Les soldats apportent dans leurs bras Mila échevelée , le visage meurtri, les habits déchirés. Elle n'eut pas plutôt reconnu d'Artaguette qu'elle se jeta dans son sein , s'écriant : « C'est lui qui est m une bonne chair blanche! 11 ne m'empêchera pas de mourir ! » elauspendant ses bras au cou du capitaine , elle se serroit fortement contre lui.
Mats tout à coup elle aperçoit Céluta ; elle quitte d'Arlaguette ,
se précipite sur son amie, en disant : » Géluta! ma mèfe! meil- M leure que ma mère ! sœur d'Outougamiz , femme de René ! voici » Mila ! elle est seule ! Gomment vais-je faire pour enterrer tes os, «( car tu n'es pas aux Natchez ? Il n'y a ici que des méchants qui » n'entendent rien aux tombeaux. »
Les soldats firent alors un mouvement ; ils répétoient tous ces mots : « Entrez , entrez , notre mère. » Et la mère de Jacques avec sa cornette blanche , son manteau d'éeariate et sa béquille, s'avança dans le cercle des grenadiers.
« Mon capitaine , dit-elle à d'Artaguette, voici la mère de Jac- « ques qui vient aussi voir ce que c'est que tout ceci. Je suis bien « vieille pourtant, comme dit le conseiller Harlay qui est un hon- H nète homme , et Dieu soit loué ! car il n'y en a guère. »
La vieille avisant Géluta : « Bon Dieu ! n'est-ce pas là la jeune u femme à qui j'ai donné à manger cette nuit? Gomme elle parloit « de vous, mon capitaine! »— » Pauvrevieille créature! dit d'Aria- « guette^ seule dans toute une ville recevoir, réchauffer, nourrir (« Géluta ! et toi-môme nourrie de la paye de ce digne scddat! >»
La mère de Jacques examinoit attentivement Géluta ; elle prit une de ses mains. <« Retire-toi , matrone blanche , lui dit Mila : tu « ne sais pas pleurer. »>
— «< Je le sais aussi bien que toi , » repartit en natchez la vénérable Françoise.
— « Magicienne , s'écria Mila effrayée , qui t'a appris la langue u des chairs roiiges? »
— « Gapitâine, dit la mère de Jacques sans écouter Mila , cette « jeune femme n'est pas morte : vite du secours ! » Mille voix ré-* pètent : « Elle n'est pas morte ! >»
Géluta donnoit en effet quelques signes de vie. « Allons, grena- « diers , dit la vieille à qui on laissoit tout faire, il faut sauver cette t< femme qui a sauvé votre capitaine; portons la mère et l'enfant u chez le général d'Artaguette. »
Un dragon prêta son manteau ; on y coucha Géluta : Mila prit dans ses bras la petite Amélie , et ne pleuroit plus qu'Outougamiz et René. Des soldats, soulevant le manteau par les quatre coins, enlevèrent doucement la fille de Tabamica ; le cortège se mit en marche.
Le soleil , qui se couchoit, couvroit d'un réseau d'or les savant et la cime aplatie des cyprières sur la rive occidentale du fleuve ; sur la rive orientale , la métropole de la Louisiane oppofioit ses vitrages étincelants aux derniers feux du jour : les clochers s*éle voient
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au-dessus des ondes comme des flèclics de feu. Le Mcschacebé rouloit entre ces deux tableaux ses vagues de rose , tandis que les pirogues des Sauvages et las vaisseaux des Européens présentoient aux regards leurs mâts ou leurs voiles teints de la pourpre du soir.
Déposée sur une couche, dans un salon de l'habitation du frère du capitaine d'Artaguette , Géluta ne parloit point encore ; ses yeux ontr'ouverts éloient enveloppés d'une ombre qui leur déroboit la lumière. Des cris [)rolongés de Vive le Roi ! se font entendre au dehors -, la porte de la salle s'ouvre avec fracas ; le grenadier Jacques, tête nue , sans habit, les reins serrés d'une forte ceinture , paroît : « Les voici! >» dit-il. René entre avec Outougamiz: personne ne pouvoit parler dans le saisissement de l'étonnement et de la joie.
« Mon capitaine, reprit le grenadier, adressant la parole à « d'Artaguette , j'ai exécuté vos ordres*, mais on ma .remis les « paquets trop tard ; la frégate étoit partie. J'ai couru le plus vite « que j'ai pu à travers le marais, afin de la rejoindre au Grand- « Détour : heureusement elle avoit été obligée de laisser tomber « l'ancre , le vent étant devenu contraire. Je me suis jeté à la nage « pour aller à bord , et j'ai rencontré au milieu du fleuve ce ter- « rihle Sauvage que j'avois vu au combat du fort Rosalie^ il étoit « près de se noyer quand je suis arrivé à lui. »
Mi la a volé dans les bras d'Outougamiz ; René est auprès de Céluta; Jacques soutient sa vieille mère, qui lui essuie le front et les cheveux ; Adélaïde et Hariay se viennent jojndre à leurs amis.
Géluta commeDQoit à faire entendre quelques paroles inarticulées d'une douceur extrême : « Elle vient de la patrie des Anges, « dit le capitaine ; elle en a rapporté le langage. » Mila , qui regardoit Adélaïde , disoit : » C'est Géluta ressuscitée en femme «r blanche. » Tous les cœurs étoient pleins des plus beaux sentiments : la religion, l'amour, l'amitié, la reconnoissance , se mêloient à ce soulagement qui suit une grande douleur passée. Ce n'étoit pas, il est vrai, un retour complet«au bonheur, mais c'ctoit un coup de soleil à travers les nuages de la tempête. L'Orne de l'homme, si sujette à l'espérance, saisissoit avec avidité ce rayon de lumière, hélas, trop rapide! « Tout le monde pleure encore! M disoit Mila*, mais c'est comme si l'on rioit. »
Ges rencontres en apparence si mystérieuses s'expliquoient avec une grande simplicité. Le capitaine d'Artaguette avoit tour à tour sauvé et délivré au fort Rosalie René , Géluta j Mila et Outougamiz;
r/lula , Mila et Outougamiz avoient suivi René à la Nouvelle- Orléans, tous trois entraînés parle dévouement au malheur, tous trois arrivés à quelques heures de distance les uns des autres pour se mêlera des scènes de deuil et d'oppression.
D'une autre part , Ondouré s'étoit vu au moment d'être pris dqj^s ses propres pièges : s'il avoit désiré une attaque de Chépar contre Adario et Ghactas pour se délivrer du joug de ces deux vieillards, il ne s'attendoit pas à la scène que produisit l'esclavage du premier Sachem. Il craignit que ces violences, en amenant une rupture trop prompte entre les François et les Sauvages, ne fissent avorter tout son plan. Dans cette extrémité , l'édile , fécond en ressources , se hâta d'offrir l'abandon des terres pour le rachat de la liberté d'Adario; Chépar accepta l'échange, et d'Artaguette fut chargé de porter la convention à la Nouvelle-Orléans.
Le capitaine arriva à l'instant môme où le conseil venoitde prononcer la sentence contre René. D'Artaguette, après avoir annoncé au gouverneur la pacification des troubles, réclama le prisonnier comme son ami et comme son frère ; il montra des lettres d'Europe qui prouvoient que René tenoit à une famille puissante. Cette découverte agit plus que toute autre considération sur un homme à la fois prudent et ambitieux :
« Si vous croyez , dit le gouverneur au capitaine , qu'on a trop « précipité cette affaire, il est encore temps d'envoyer un contre- « ordre; mais qu'on ne me parle plus de ce René, en faveur du- « quel Harlay et Adélaïde n'ont cessé de m'importuner depuis trois « jours. »
Lacédule pour l'élargissement du prisonnier ftit signée; mais délivrée trop tard, elle seroit devenue inutile sans le dévouement du grenadier Jacques ; le capitaine avoit amené avec lui ce fidèle militaire. Tandis que celui-ci suivoit la frégate, d'Artaguette, instruit de toutes les circonstances de l'apparition de Céluta, de Mila et d'Oulougamiz, s'empressa de chercher ces infortunés; il fut ainsi conduit par les soldats au lieu où il trouva Céluta expirante.
Le bonheur, ou ce qui sembloit être le bonheur comparé aux maux de la veille, rendit à l'épouse de René, sinon toutes ses forces , du moins tout son amour. Le capitaine d'Artaguette et le général son frère se proposèrent de donnera leurs amis une petite fiHe, bien différente de celle qu'avoit entrevue Céluta au palais (lu gouverneur. Adélaïde et Ifarlay y furent invités les premiers; Jacques et sa mère étoient du nombre des convives. La riante villa
du général avoit été livrée à ses hôtes , et Mila et Outoogamiz s'en étoient emparés comme de leur cabane.
Le simple couple n'avoit pas plutôt vu tout le monde heureux, qu1l ne s'étoit plus souvenu de personne : après avoir parcouru les appartements et s'être miré dans les glaces , il s'étoit retiré dans un cabinet rempli de toutes les parures d'une femme.
« £h bien ! dit Mila , que penses-tu de celte grande hutte? »
— u Moi , dit Outougamiz , je n'en pense rien. »
— « Comment! tu n'en penses rien? » répliqua Mila en colère.
— « Écoute, dit Outougamiz, tu parles maintenant comme « une chair blanche, et je ne t'entends plus. Tu sais que je n'ai u point d'esprit : quand René est fait prisonnier par les Illinois ou « par les François, je m'en vais le chercher. Je n'ai pas besoin « de penser pour cela; je ne veux point penser du tout, car je « crois que c'est là le mauvais Manitou de René, m
— u Outougamiz , dit Mila en croisant les bras et s'asseyant sur « le tapis , tu me fais mourir de honte parmi toutes ces chairs « blanches; il faut que je te remmène bien vite. J'ai fait là une belle « chose de te suivre! Que dira ma mère? Mais tu m'épouseras, « n'est-ce pas? >*
— «< Sans doute , dit Outougamiz , mais dans tna cabane et non « pas dans cette grande vilaine hutte. As-tu vu ce Sacbem à la « robe noire qui étoit pendu au mur, qui ne remuoit point , et qui « me sui voit toujours des yeux ' ? »
— « C'est un Esprit, répondit Mila. La grande salle où je me « voyois quatre fois > me plaît assez : elle n'est cependant bonne « que pour les Blancs, chez lesquels il y a plus de corps que « d'ames. »•
— « N'est-ce pas de la salle des ombres dont tu veux parler ? « dit Outougamiz. Elle ne me plaît point du tout à moi : je voyois « plusieurs Mila et je ne savois laquelle aimer. Retournons à nos « bois, nous ne sommes pas bien ici. »
— « Tu as raison , dit Mila , et j'ai peur d'être jugée comme « René. »»
— « Comment, jugée? »» s'écria Outougamiz. — « Bon, re- « partit Mila , est-ce que je ne t'aime pas? est-ce que je n'ai pas « pitié de ceux qui souflVent? est-ce que je ne suis pas juste, belle, « noble, désintéressée? N'en voilà-t-il pas assez pour me foire ju- « ger et mourir, puisque c'est pour cela qu'ils vouloient casser la « tête à René ? »
■ Vn portrait. — • Des glaces.
— « Partons, Mila! dit Outougamiz. Léger nuage de la luniB « des (leurs ! le malin ne te coloreroit point iei dans ua ciel Ueu ^ « tu ne répandrois point la rosée sur l'herbe du vallon; tu ne te u faalancerois point sur les brises parfumées. Sous le ciel nébu- « leux des cbairs blanches, tu demeurerois soBfibre; ia pluie de « l'orage tomberoit de ton sein , et tu serois déchirée par le vent « des tempêtes. »
Mila se souvint que l'heure du festin approchoit. On lui avoit dit que tout ce qui éioit dans le cabinet étoit pour elte : elle se plaça devant une glace , essayant les robes qu'elle ne savoit comment arranger; elle finit cependant par se composer, avec des voiles , des plumes , des rubans et des fleurs , m habillement que n'auroit pas repoussé la Grèce. Suivie d'Outougamiz , avec un mélange d'orgueil et de timidité , elle se rendit à la salle du £estiQ.
Géluta étoit aussi parée , mais parée à la manière des Indiemfies : elle avoit refusé un vêtement européen malgré les prières d'Adélaïde. Sur un lit de repos elle recevoit les marques de bienveillance qu'on lui prodiguoit avec une confusion charmante, mais sans cet air d'infériorité que donne chez les peuples civilisés we éducation servile : elle n'avoit au visage que cette rougeur que les bienfaits font monter d'un cœur reconnoissapt sur ua front ouvert.
Mila fit la Joie du festin. Tous les yeux étoient fixés avec admiration sur Outougamiz, dont René avoit raconté les miracles. « Comme il ressemble à sa sœur ! » disoit Adélaïde, qui ne se lassoit point de le regarder. « Quel frère et quelle sœur ! » répétoit-eUe. A ces noms de frère et de sœur, René avoit baissé la tête.
« Mila la blanche, dit la future épouse d'Outougamiz à Adé- « laïde , tu ris , mais j'ai cependant noué ma ceinture aussi bien *< que toi. » René servoit d'interprète. Adélaïde fit demander à Mila pourquoi elle l'appeloit Mila la blanche. Mila posa la main sur le cœur tie Harlay, son voisin , ensuite sur celui d'Adélaïde qui rougissoit, et elle se prit à rire : « Son, s'écria-t-elle, de- « mande-moi encore pourquoi je t'appelle Mila la blancbe! Yoilà u comme je rougis quand je regarde Outougamiz. >»
On ne brise point la chaîne de sa destinée : pendant le repas, d'Artaguette reçut une leltre du fort Rosalie. Cette l^re écrite par le père Souël, momentanément revenu aux Natchez, avertissoit le capitaine qu'une nouvelle dénonciation contre René venoit d'être envoyée au gouverneur-général ; que , malgré la délivrance d'Adario , on conservoit de grandes inquiétudes; que
divers messagers étoient partis des Natcliez dans un dessein inconnu; qu'Ondouré accusoit Cliactns et Adario de l'envoi des messagers, tandis qu'il étoit probable que ces négociations secrètes avec les nations indiennes étoient l'œuvre môme d'Ondouré et de la Femme-Chef. Le père Souël ajoutoit que si René avoit é(é rendu à la liberté, il lui conseilloit de ne pas rester un seul moment à la Nouvelle-Orléans, où ses jours ne lui paroissoient pas en sûreté.
D'Artaguette , après le repas, communiqua cette lettre à René, et l'invita à retourner sur-le-champ aux Natchez. « Moi-même, « dit-il , je partirai incessamment pour le fort Rosalie-, ainsi nous « allons bientôt nous retrouver. Quant à Céluta , vous n'avez plus « rien à craindre : il lui seroit impossible dans ce moment de « vous suivre; mais mon frère, Adélaïde et Harlay lui serviront « de famille-, lorsqu'elle sera guérie , elle reprendra le chemin de « son pays : vous la pourrez venir chercher vous-même à quelque « distance de la Nouvelle-Orléans. »
René vouloit apprendre son départ à Céluta : le médecin s'y opposa, disant qu'elle étoit hors d'état de soutenir une émotion violente et prolongée. Le capitaine se chargea d'annoncer à sa sœur indienne la triste nouvelle, quand René seroit déjà loin : il se flattoit de rendre le coup moins rude par toutes les précautions de l'amitié.
Avant de quitter la Nouvelle-Orléans, le frèred'Amélie remercia ses hôtes, Jacques et sa mère, le général d'Artaguette, Adélaïde et" Harlay. « Je suis sans doute, leur dit-il, un homme étrange à « vos yeux; mais peut être que mon souvenir vous sera moins M pénible que ma présence. »>
René se rendit ensuite auprès de sa femme ; il la trouva presque heureuse : elle tenoit son enfant endormi sur son sein. Il serra la mère et la Glle contre son cœur avec un attendrissement qui ne lui étoit pas ordinaire : reverroit-il jamais Céluta? quand et dans quelles circonstances la reverroit-il ? Rieq n'étoit plus déchirant à contempler que ce bonheur de Céluta : elle en avoit si peu joui î et elle sembloit le goûter au moment d'une séparation qui pouvoit être éternelle î L'Indienne elle-même , effrayée des étreintes alTectueuses de son mari , lui dit : « Me faites-vous des adieux? >> Le frère d'Amélie ne répondit rien : malheur à qui étoit pressé dans les bras de cet homme! il éloufibit la félicité.
Dès la nuit même, René quitta la Nouvelle-Orléans avec Outougamiz et Mila. Ils remontèrent le fleuve dans un canot indien :
en arrivant aux Nalchez , un spectacle inattendu se présenta à leurs regards.
Des colons poussoient tranquillement leurs défrichements jusqu'au centre du grand village et autour du temple du Soleil ; des Sauvages les regardoient travailler avec indifférence , et sembloient avoir abandonné à l'étranger la terre où reposoient les os de leurs aïeux.
Les trois voyageurs virent Adario qui passoit à quelque distance : ils coururent k lui; au bruit de leurs pas, le Sachem tourna la tête, et lit un mouvement d'horreur en apercevant le frère d'Amélie. Le vieillard frappa dans la main de son neveu, mais refusa de prendre la main du mari de sa nièce : René venoit d'ofirir sa vie pour racheter celle d' Adario !
« Mon oncle , dit Outougamiz , veux-tu que je casse la tête à « ces étrangers qui sèment dans le champ de la pairie? » — « Tout « est arrangé, »» répondit Adario d'une voix sombre; et il s'enfonça dans un bois.
Outougamiz dit à Mila : «« Les Sachems ont tout arrangé ; il no « reste plus à faire que notre mariage. » Mila retourna chez ses parents dont elle eut à soutenir la colère; elle les apaisa, en leur apprenant qu'elle alloit épouser Outougamiz. René se rendit à la cabane de Chactas : le Sachem étoit au moment de partir pour une mission près des Anglois de la Géorgie.
Devenu le maître de la nation , Ondouré avoit dérobé à Chactas la connoissance d'un projet que la vertu de ce Sachem eût repoussé; il éloignoit l'homme vénérable , afin qu'il ne se trouvât pas an conseil général des Indiens, où le plan du conspirateur dcvoit être développé.
Le noble et incompréhensible René garda avec Chactas et le reste des Natchez un profond silence sur ce qu'il avoit fait pour Adario; il ne lui resta de sa bonne action que les dangers auxquels il s'étoit exposé. Le frère d'Amélie se contenta de parler à son père adoptif de la surprise qu'il avoit éprouvée en voyant les François promener leur charrue aux environs des Tk)cages de la Mort : le vieillard apprit à Jlené que cet abandon des terres étoit le prix de la délivrance d'Adario. Chactas ne connoissoit pas la profondeur des desseins d'Ondouré; il ignoroit que la concession des champs des Natchez avoit pour but de séparer les colons les uns des autres , de les attirer au milieu du pays ennemi, et de rendre ainsi leur externiinalion plus facile. Par cette combinaison infernale, Ondouré, en délivrant Adario, gagnoit rallection des
478 LES NATGHEZ.
Hatchez, de même quil obtenoit la conflance des François , en leur payant la rançon d'Adario : rançon qui leur deToit être si
fèneste.
é Ao reste , dit Ghacias à René , les Sachems m'ont commandé M une tengue abeence : ils prétendent que mon e:Kpérience peut « être utile dans une négociation arec des Européens. Mon grand tt âge et ma cécité ne peuvent servir de prétexte pour refuser •c eette mission: plus on me suppose d'autorité, plus je dois t( l'exemple de la soumission , à une époque où personne n'obéit. « Que ferois-je icf? Le Grand Chef a disparu , le malheur a rendu « Adario intraitable , ma voix n'est plus écoutée , une génération « indocile s'est élevée et méprise les conseils des vieillards. On se « cachb de moi , on me dérobe des secrets : puissent-ils ne pas t< causer la ruine de ma patrie !
« Toi , René , conserve ta vie pour la nation qui t'a adopté ; « écarte de ton cœur les passions que tu te plais à y nourrir^ tu « peux voir encore d'heureux jours. Moi , je touche au terme de « la course. En achevant mon pèlerinage ici-bas , je vais traverser « les déserts où je l'ai commencé , ces déserts que j'ai parcourus, « il y a soixante ans, avec Atala. Séparé de mes passions et de « mes premiers malheurs par un si long intervalle, mes yeux « fermés ne pourront pas môme voir les forêts nouvelles qui re-
« couvrent mes anciennes traces et celles de la fille de Lopez. te Rien de ce qui existoit au moment de ma captivité chez les « Muscogulges n'existe aujourd'hui ; le monde que j'ai connu est « passé : je ne suis plus que le dernier arbre d'une vieille futaie « tombée ; arbre que le temps a oublié d'abattre. »
René sortit de chez son père le cœur serré, et présageant de nouveaux malheurs. Arrivé à sa cabane, il la trouva dévastée*, il s'assit sur une gerbe de ros<?aux séchés , dans un coin du foyer, dont le vent avoit dispersé les cendres. Pensif, il rappeloit triste^ ment ses chagrins dans sa mémoire, lorsqu'un nègre lui apporta une lettre de la part du père Souël : ce missionnaire étoit ^core retenu pour quelques jours au fort Rosalie. La lettre venoit de
France; elle étoit de la supérieure du couvent de : elle ap-
prenoit à René la mort de la sœur Amélie de la Miséricorde.
Cette nouvelle, reçue dans une solitude profonde, au milieu des débris de la cabane abandonnée de Céluta , réveilla au fond du cœur du malheureux jeune homme des souvenirs si poignants, qu'il éprouva pendant quelques instants un véritable délire : il se mit à courir à travers les bois comme un insensé. Le père Souel,
qui le rencontra , s'empressa d'aller chercher Ghactas ^ le sage vieillard et le grave religieux parvinrent un peu à calmer la douleur du frère d'Amélie. A force de prières, le Sachem obtint de la bouche de l'infortuné un récit longtemps demandé en vain ; René prit jour avec Ghactas et le père Souel pour leur raconter les sentiments secrets de son ame. Il donna le bras au Sachem,. qu'il conduisit, au lever de l'aurore, sous un sassafras, au bord du Meschacebé-, le missionnaire ne tarda pas à arriver au rendezvous. Assis entre ses deux vieux amis , le frère d'Amélie leur révéla la mystérieuse douleur qui a voit empoisonné son existence*.
Quelques jours après cette confession déplorable, René fut mandé au conseil des Natchez : Ghactas étoit parti pour la Géorgie; le père Souël avoit repris le chemin de sa mission.
René trouva quelques Sachems , presque tous parents d'Akansie, assemblés dans la cabane du jeune Soleil : Ondouré étoit à leur tête; il rayonnoitde la joie du crime. Les vieillards , fumant leurs calumets dans un profond silence , reçurent le mari de Géluta avec un visage menaçant.
« Prends ces colliers, lui dit Ondouré d'un air moqueur; va « traiter avec les Illinois : tu fus la cause de la guerre, beau pri- « sonnier; sois l'instrument delà paix. »
Qu'importoient au frère d'Amélie ces insultes? Qu'éloit-ce que ces peines communes , auprès des chagrins qui rougeoient son cœur? Il prit les colliers, et sortit en déclarant qu'il obéiroit aux ordres des Sachems.
Dans la disposition où se trouvoit alors René , ce n'étoit pas sans un amer plaisir qu'il se voyoit obligé à s'éloigner de Géluta : il la supposoit au moment de revenir aux Natchez. Une course solitaire parmi les déserts convenoit encore en ce moment au fhère â' Amélie : il se pourroit du moins livrer à sa douleur sans être entendu des hommes! Il ne chercha point son frère , alors occupé de son mariage avec Mila : il étoit trop juste que, pour tant de courage et de sacrifices , Outougamiz jouît d'une lueur de félicité.
Il entroit dans les précautions d'Ondouré d'éloigner le guerrier blanc : il craignoit que celui-ci, demeuré aux Nat<;hez, ne démêlât quelque chose des trames ourdies. Le tuteur du Soleil desiroit encore que Géluta , à son retour de la Nouvelle-Orléans, se trouvât seule , afin qu'elle pût être livrée sans défense aux persécutions d'un détestable amour. Ge chef avoit calculé le temps que devoit durer le voyage du frère d'Amélie : selon ce calcul de la
I Ici se trottTOlt le récit de René. Voyez l'épisode de Rend,
480 LES NATOŒZ.
jalousie et de la vengeance , René ne poavoit revenir aux Natchez que quelques jours avant la catastrophe, assez tût pour y être enveloppé , trop tard pour la prévenir.
Furieux d'avoir vu sa proie échapper à ses premiers pièges , Ondouré s*étoit abandonné à de nouvelles calomnies contre le Gis adoptif de Chacl^s. Dans un conseil assemblé la nuit sur les décombres de la cabane d'Adario, le tuteur du Soleil avoit dépeint René comme Tautcur de tous les maux de la nation. Remontant jusqu'au jour de l'arrivée de l'étranger aux Natchez , il avoit rappelé les présages sinistres qui signalèrent cette arrivée , la disparition du Serpent sacré , le meurtre des femelles de castors , la guerre contre les Illinois, suite de ce meurtre, et la mort du vieux Soleil , résultat de cette guerre : Ondouré chargcoit ainsi l'innocence dt; ses propres iniquités.
Entrant dans la vie privée de son rival, le Chef paria de la prétendue infidélité de René envers Céluta , du malétice du baptême employé pour faire périr un enfant devenu odieux à un père criminel ; il parla du Manitou funeste donné à Outougannz pour altérer la raison du naïf Sauvage. Ondouré représenta les liaisons du frère d'Amélie et du capitaine d'Artaguette comme la première cause de toutes les trahisons et de toutes les violences des François.
« Quant aux persécutions que cet homme semble essuyer de <t ses compatriotes, ajouta-t-il, ce n'est évidemment qu'un jeu M entre des conspirateurs. Remarquez que René échappe toujours « à ces persécutions apparentes : il n'a point été pris aux Natchez « avec Adario. Sous le prétexte de délivrer ce Sachem , il est allé a rendre compte à la Nouvelle-Orléans de ce qui se passoit au fort M Rosalie. On a feint de juger le mari de Céluta ; mais la preuve M que ce n'étoit qu'un vain appareil déployé pour nous donner plus M de contiance dans un traître , c'est que ce traître n'a point subi « sa sentence , et qu'à la grande surprise des François eux-mêmes, u il est revenu sain et sauf aux Nalchez. Vous ne douterez pas un u moment des pernicieuses intrigues de ce misérable, si vous H observez son inclination à errer seul dans les bois : il craint que « sa conscience ne se montre sur son visage, et il se dérobe aux u regards des hommes. »>
Ondouré obtint un succès complet ^ le conseil fut convaincu : comment ne l'auroit-il pas été ? Quelle liaison dans les faits ! ({uelle vraisemblance dans les accusations! tout se transforme en crime : pas un sourire qui ne soit inlerprété, pas une démarche qui n'ait un but! Les sentiments que René inspire deviennent des sujets de
calomnie : s*il a sauvé Mila , c'est qu'il l'a séduite; 8*ila fait d'Oùtougamiz le modèle d'une amitié sublime , c'est qu'il a jeté un sort à ce simple jeune homme. Des rapports d'estime avec d'Artaguette sont une trahison ; un acte religieux est un infanticide ; un noble dévouement pour un Sachem est une basse délation-, les persécutions, les souffrances même ne sont que des moyens de tromper, et si René cherche la solitude , c'est qu'il y va cacher des remords ou méditer des forfaits. Dieu tout-puissant, quelle est la destinée de la créature , lorsque le malheur s'attache à ses pas! quelle lumière as-tu donnée aux mortels pour connottre la vérité? quelle est la pierre de touche où l'innocence peut laisser sa marque d'or?
Les Sachems déclarèrent que René méritoit la mort et qu'il se falloit saisir du perfide. Ondouré loua le vertueux courroux des Sachems , mais il soutint qu'il étoit prudent de ne sacrifier le principal coupable qu'avec les autres coupables, une mort prématurée et isolée pouvant faire avorter le plan général ; il proposa donc * d'éloigner seulement René jusqu'au jour où le grand coup seroit frappé. Le jongleur déclara que telle étoit la volonté des Génies : le conseil adopta l'opinion d'Ondouré.
L'intégrité d'Adario avoit elle-même été surprise : l'erreur dans laquelle il étoit fut la cause des regards farouches qu'il lança au frère d'Amélie lorsque celui-ci revint de la Nouvelle-Orléans. Si les Indiens renconlroient Thomme blanc dans les bois , ils se detournoient de lui comme d'un sacrilège. René , qui ne voyoit rien , qui n'entendoit rien , qui ne se soucioit de rien , partit pour le pays des Illinois, ignorant que la sentence de mort dont les juges civilisés Tavoient menacé à la Nouvelle-Orléans avoit été prononcée contre lui aux Nalchez par des juges sauvages.
On voit quelquefois à la lin de l'automne une fleur tardive 5 elle sourit seule dans les campagnes et s'épanouit au milieu des feuilles fléchées qui tombent de la cime des bois : ainsi les amours de Mila et d'Oulougamiz répandoient un dernier charme sur des jours de désolation. Avant de demander la jeune fille en mariage, le frère de Célula se conforma à la coutume indienne appelée CÉpreuve du flambeau : éteindre le flambeau qu'on lui présente, c'est pour une vierge donner son consentement à un hymen projeté.
Outougamiz, tenant une torche odorante à la main , sortit au milieu de la nuit; les brises agitoicnt les rayons d'or de l'étoile amoureuse, comme on raconte que les zéphyrs se jouoientà Paphosdans la chevelure embaumée de la mère des Grâces. Le jeune
homme entrevoit le toit de sa maîtresse : ^es craintes et des espérances soulèvent son sein. Il s'approche , il relève l'écorce suspendue devant la porte de la cabane de Mila , et se trouve dans la partie même de cette cabane où l'Indienne dorrooit seule.
La jçune fille étoit couchée sur un lit de mousse. Un voile d'écorce de mûrier se rouloit en écharpe autour d'elle; ses bras niM reposoient croisés sur sa tête , et ses mains avoient laissé tombnr des fleura.
Un pied tendu en arrière , le corps penché en avant , Outougamiz contemploit à la lueur de son flambeau la scène charmante. Agitée par les illusions d'un songe , Mila murmure quelques mots ; un sourire se répand sur ses lèvres. Oulougamiz croit distinguer son nom dans des paroles à demi formées ; il s'incline au bord de la couche, prend une branche de jasmin des Fiorides échappée à la main de Mila y et réveille la fille des bois en passant légèrement sur sa bouche virginale la fleur parfumée.
Mila s'éveille , flxe des regards eiTrayés sur son amant , sourit , reprend son air d'épouvante , sourit encore. <« C'est moi ! s'écrie M Outougamiz , moi , le frère de Géluta , le guerrier qui veut être u ton époux. » Mila hésite, avance ses lèvres pour éteindre la torche de l'hymen, retire la tête avec précipitation, rapproche encore sa bouche du flambeau... -, la nuit s'étend dans la cabane.
Quelques instants de silence suivirent l'invasion des ombres. Outougamiz dit ensuite à Mila : « Je t'aime comme la lumière du H soleil ; je veux être ton frère. »
•— M Et moi ta sœur, » répondit Mila.
-- « Tu deviendras mon épouse , continua l'ami de René \ un « petit gaerrier te sourira ; tu baiseras ses yeux , tu lui chanteras « les exploits de ses pères; tu lui apprendras à prononcer le nom « d'Outougamiz. »>
•**- « Ta me this plem^er, répondit Mila : moi je t'accompagnerai « dans les forêts, je porterai tes flèches , et j'allumerai le bûcher « de la nuit. »
La lune descendoit alora à l'occident : un de ses rayons , pénétrant par la porte de la hutte , vint tomber sur le visage et sur le sain de Mila. La reine des nuits se montrait au milieu d'un cortège d'étmles : quelques nuages étoient déployés autour d'elle, eomme les rideaux de sa couche. Dans les bois régnoit une sorte de douteuse obscurité, semblable à celle d'une ame qui s'entr'ouwe pour ta première fois aux tendres passions delà vie. Le couple Imireax tomba dans un recueillement d'esprit involontaire : on
LES NATCHE2. 4Sa
n'en tendoit que le bruit de la respiration tremblante de la jeune Sauvage. Mais bientôt Mila :
K 11 faut nous quitter : Toiseau de l'aube a commencé son pre- « mier chant ^ retourne sans être aperçu à ta demeure. Si le» gVLer- «( riers te voyoient, ils diroient : « Outougamiz est foible, les lUi- «c nois le prendront dans la bataille , car il fréquente la cabane des
«< Indiennes. >•
Outougamiz répondit : « Je serai la liane noire qui se détourne «( dans la forêt de tous les autres arbres , et qui va chercher le « sassafras auquel elle veut uniquement s'attacher. » -
Mila se couvrit la tête d'un manteau , et dit : « Guerrier , je ne « te vois plus. »
Outougamiz enterra le flambeau nuptial à la porte de la cabane et s'enfonça dans les bois.
Le mariage fut célébré avec la pompe ordinaire chez les Sauvages. Les deux époux soufTroient de cet appareil , et se disoient : tt Nous ne nous marions pas pour être heureux , puisque nos.amis <« ne le sont pas. » Laissés seuls dans leur cabane nouvelle, ils y goûtèrent une joie digne de leur innocence. Us pleurèrent aussi , comme ils en avoient fait le projet. Les larmes qui couloient de leurs yeux descendoient jusqu'à leurs lèvres, et Mila disoit en recevant les embrassements d'Outougamiz : « Ta bouche touche la «< mienne à travers les malheurs de René. >*
Hélas ! le fidèle Indien alioit verser bien d'autres pleurs ! Ce n*étoit pas assez pour le tuteur du Soleil d'avoir perdu le frère d'Amélie auprès de la foule, de l'avoir fait condamner au conseil des vieillards, il le vouloit frapper jusque dans le cœur d'un ami.
Le succès des complots d'Ondouré exigeoit qu'Outougamiz «•- ' sistÀt a la grande assemblée des Sauvages» où le plan général devoit être développé.
Si Outougamiz étoit absent de cette assemblée, il ne porieroit point le joug du serment que l'on y devoit prononcer , et il pourroit dans ce cas s'opposer au complot à l'instant de l'exécution ;
Si Outougamiz ne croyoit pas René coupable de trahison envers les Natchez, rien n'empêcheroit le frère de Céluta, aussitôt quV connoitroit le secret, de le confier au frère d'Amélie :
Il falloit donc , combinaison digne de l'enfer ! qu'Oatougamix fût enchaîné par un serment, et que, persuadé en même temps du crime de René , il se trouvât placé entre la nécessité de perdre son ami pour sauver sa patrie, ou de perdre sa patrie pour sauver son ami.
Le lendemain du mariage de rhéroïqueami et de la courageuse amie de René , le jour même où Mila , toute brillante de 9es félicités , conversoit avec Outougamiz sur une natte semée de fleurs , Ondouré entra dans la cabane.
« Mauvais Esprit! s'écria Mila , que viens-tu faire ici ? viens-tu « nous porter malheur? »
Ondouré, aiTectant un sourire ironique , s'assit à terre et dit :
« Outougamiz ! je viens t'offrir les vœux que je fais pour toi ^ tu « méritois d'être heureux. »
— « Heureux ! repartit Outougamiz , et quel homme l'est plus M que moi ? Où pourrois-lu rien trouver de comparable à ma femme « et à mon ami ? »
— « Je ne veux point détruire tes illusions, dit Ondouré d'un « air attristé ; mais si tu savois ce que toute la nation sait ! Quel K méchant Manitou t'a lié avec cette chair blanche ! »
— « Tuteur du Soleil ! répliqua Outougamiz rougissant , je te « respecte; mais ne calomnie pas mon ami. Il vaudroit mieux pour « toi que tu n'eusses jamais existé. »
. Ondouré repartit : « Admirable jeune homme ! que n'as-tu trouvé « une amitié digne de la tienne? »
— « Chef! s'écria Outougamiz avec l'accent de l'impatience, tu « me tourmentes comme le vent qui agite la flamme du bûcher-, « qu'y a-t-il? que veux-tu? que cherches-tu? »
— « O patrie! patrie! » dit avec un soupir Ondouré.
Au mot de patrie, les yeux d'Outougamiz se troublent ; il se lève précipitamment de sa natte , et s'approche d'Ondouré qui s'étoit levé à son tour. La crainte de quelque aflreux secret avoit passé à travers le cœur du frère de Célula.
•t Qu'y a-t-il donc dans la patrie? dit le noble Sauvage. Faut-il •t prendre les armes? marchons : où sont les ennemis? »
— « Les ennemis, dit Ondouré, ils sont dans nos entrailles! t* Nous étions vendus, livrés comme des esclaves; un traître >•
— « Un traître ! nomme-le , s'écria Outougamiz d'une voix où « mille sentiments contraires avoient mêlé leurs accents ; nommeu le ; mais prends garde à ce que tu vas dire. »
Ondouré observe Outougamiz, dont les mains trembloient de colère ; il saisit le bras du jeune homme pour prévenir le premier coup ; il s'écrie : « René ! »
— « Tu mens, réplique Outougamiz cherchant à dégager son •* bras ; je l'arracherai ta langue infernale ; je ferai de toi un mé- « morabie exemple. »
Mila se jette entre les deux guerriers. « Ijaisse vivre ce miséra- <i ble , dit-elle à Outougamiz ^ chasse-le seulement de ta cabane. ^
A la voix de Mila , les transports d*Outougamiz s'apaisent.
« Tuteur du Soleil ! dit-il , je le vois à présent , tu te voulois « amuser de ma simplicité ; mais ne renouvelle pas ces jeux, cela « me fait trop de mal. »»
— « Je te quitte, dit Ondouré; bientôt tu me rendras plus de « justice-, interroge le prêtre du Soleil et ton oncle Adario. >» Ondouré sort de la cabane.
Outougamiz veut paroître tranquille, il ne Test plus ; il se veut reposer, et il ne sait comment les joncs de sa natte sont plus piquants que les épines de l'acacia. Il se relève , marche , s'assied de nouveau. Mila lui parle et il ne l'entend pas. « Pourquoi, mur- « muroit-ii à voix basse , pourquoi ce Chef a-t-il parlé? J'étois si " heureux! »»
— « N'y pense plus, lui dit Mila ; les paroles du méchant sont » comme le sable qu'un vent brûlant chasse au visage : il aveugle « et fait pleurer le voyageur. »> — « Tu as raison , Mila , s'écrie « Outougamiz; me voilà bien tranquille à présent. »
Infortuné ! le coup mortel est frappé : lu ne trouveras plus le repos; ton sommeil, naguère léger comme ton innocence, se va charger de songes funestes! Tel est le bonheur des hommes, un mot suffit pour le détruire. Douce conGance de l'ame , union intime et sacrée, adieu pour toujours! Sainte amitié, elles sont passées tes délices; tes tourments commencent; finiront-ils jamais?
« Mila , dit Outougamiz , je me sens malade, je veux aller voir « le jongleur. »>
— « Le jongleur ! repartit Mila. Ne va pas voir cet homme-là. « René t'aime , tu l'aimes ; il te doit suffire comme tu me suiBs. « Si la colombe prête l'oreille à la voix de la corneille , celle-ci lui » dira des choses qui la troubleront , parcequ'elle ne parle pas son « langage. »
— « Ce n'est pas pour parler de René que je veux voir le jon- (« gleur, dit Outougamiz ; je suis malade , il me guérira. »
Mila posa la main sur le cœur d'Outougamiz , et dit à son époux en le regardant avec un demi-sourire : u Malade! oui, bien ma- H lade , puisqu'un mensonge vient de sortir de tes lèvres. »
Outougamiz s'osbtina à vouloir consulter le jongleur, qu'Ondouré lui avoit exprès nommé dans ses relations mystérieuses. » Va donc , dit Mila , pauvre abeille de la savane ; mais évite de « te reposer sur la fleur empoisoimée de l'acota. »
L'homme ne peut être parfait; aux qualités les plus héroïques Outougamiz méloit une foiblesse : de la crainte de Dieu , crainte salutaire sans laquelle il n'y a point de vertu , Outougamiz étoit descendu jusqu'à la plus aveugle crédulité. La simplicité de son caractère le rendoit facile à tromper; un prêtre étoit pour le ft^ère de Géluta un oracle ; et , si ce ministre du Grand-Esprit parloit au nom de la patrie, de la patrie si chère aux Sauvages , quel moyen pour Outougamiz d'échapper à ce double pouvoir de la terre et du ciel?
L'ami de René arrive à la porte de la cabane du jongleur : dans ce moment môme, Ondouré sortoit de la demeure du prêtre, et avec un regard qui disoit tout , il laissa le passage libre à l'ami de René. Le jongleur, apercevant Outougamiz , se mit à tracer dés èercles magiques : Outougamiz élève vers lui une voix suppliante.
a Qui parle? s'écrie le prêtre d'un air égaré. Quel audacieux « mortel trouble l'interprète des Génies ? Fuyez , profane ! la pa- «I trie demande seule mes prières. O patrie ! tu nourrissois un ti monstre dans ton sein ! L'infâme étranger méditoit ta ruine : « par lui les femelles des castors ont été massacrées, il trahissoit « Céluta; il versa sur la tête de son enfant Teau mortelle du malé- « fice ! Gomme il trompoit ce jeune et innocent Outougamiz ! h Malheur à toi , époux de M ila ! si désormais tu ne te séparois « de ce traître , si tu refuaois de croire à ses crimes. Les fiintômes « s'attacheroient à tes pas , et les os de tes aïeux s'agiteroient dans «< leur tombe. »
Le jongleur bondit hors de sa cabane et se jeta dans une forêt où on l'entendit pousser des hurlements.
Le frère de Géluta demeure anéanti : une sueur froide , qu'il ô««t sentir découler de son cœur et pénétrer k travers ses membres, l'inonde. Il feudroit avoir fait les prodiges d*amitiè d'Outou- ^amit , pour pouvoir peindre sa douleur : René un traître ! lui ! qui l'ose ainsi calomnier? Où est-il le calomniateur, qu'Outoufimiz le puisse dévorer? Mais n'est-ce pas le prêtre du Soleil? celui qui commerce avec les Esprits ! celui qui parie au nom de la patrie ! Malheureux ! tu ne crois pas quand le Giel même fordonne de croire?... Non, cet ami n'est point coupable; des monstres seuls ont élevé la voix contre lui. Le frère de Géluta vengera ft^eM EUX yeux de la nation ; l'éloquence descendra sur les lèvres •d'Oatougamiz ; il s'exprimera mieux que Ghactas ; il proposera de combattre les accusateurs... Je pars , je vole où m'appelle le Manitou d'or... Insensé ! n'entends-tu pas le cri des fantômes? ne vois-
tu pas se lever les os de tes pères qui viennent témoigner des crimes de ton ami ?
Telle est la foible peinture des combats qui se passoient dans rame du frère de Géluta. Il quitte la cabane du jongleur ; lent et pâle, il se traîne sur la terre-, il croit ouïr des bruits dans Tair et l'herbe murmurer sous ses pas. Où va-t-il... ? il l'ignore. Quelqde chose de fatal le pousse involontairement vers Adario. Adario est son oncle , Adario lui tient lieu de père ; Adario , dans Tabsençe de Chactas, est le premier Sachem de la nation ; enfin Adario eat le plus affligé des hommes. Le malheur est aussi un^ religion : il doit être consulté ; il rend des oracles : la voix de l'infortune est celle de la vérité. Voilà ce que se disoit Outougamiz en allaot chercher le rigide vieillard.
Le Sachem avoit vu tuer son fils à ses côtés et les flammes dévorer sa cabane ; le Sachem avoit étouffé son petit-fils de ses propres mains; la femme du Sachem étoit tombée dans l'émeute qui suivit l'afTreux sacrifice : il ne restoit de toute sa famille , à Adario , que la fille même dont il avoit étranglé l'enfant. Renfermé avec cette fille dans les cachots du fort Rosalie, il avoit dû terminer ses jouns à un gibet : « Elève-moi bien haut , disoit-il au bourreau qui le « conduisoit au supplice, afin que je puisse <lécouvrir en expirant «< les arbres de ma patrie. » On sait pourquoi , comment, à quel prix et dans quel dessein Ondouré racheta la vie d' Adario.
Ce fut un grand spectacle que le retour de l'ami de Chactas aux Natchez. Le Sachem ressembloit à un squelette échappé de la tombe : quelques cheveux gris, souillés de poussière, tomboient des deux côtés de sa tète chauve : ses vêtements pendoient en lambeaux. Il cheminoiten silence, les yeux baissés; sa fille venoit derrière lui, dans le même silence, comme la victime marciie après le sacrificateur : elle portoit attachés à ses épaules un berceau vide et les langes désormais inutiles d'un nouveau-né.
Adario ne voulut point relever sa cabane : il établit sa demeure au milieu des bois. Sa fille suivoit de loin son terrible père , n'osant lui parler, veillant sur ses jours, s'asseyant quand il s'asseyoH, avançant quand il poursuivoit sa route. Quelquefois le Sachevi contemploit les François qui labouroient les champs de sa patrie * l'Ange exterminateur n'auroit pas lancé des regards plus dévorants sur un monde dont le Dieu vivant auroit retiré sa main.
Après la délivrance d' Adario , Ondouré déroula aux yeux du vieillard le plan d'une grande vengeance. Il lui présenta pour but la liberté des Natchez , et l'expulsion de la race des iUaucs de
tous les rivages de rAmérique; il lui cacha les ressorts secrets , les sentiments honteux, les mystérieuses lâchetés qui faisoient mouvoir cette conspiration : Adario n'eût jamais emprunté le voile du crime pour couvrir un seul moment la vertu.
Le Sachem assista au conseil secret convoqué la nuit par Ondouré ; il approuva ce que le tuteur du Soleil exposa de ses desseins , savoir : la convocation des nations indiennes dans une assemhlée générale , afin de prendre contre les étrangers une mesure commune*, il ratifia la condamnation de René, de René qu'il croyoit coupable d'impiété et de trahison. Ces résolutions adoptées, les vieillards voulurent déterminer Adario à se livrer à ses occupations ordinaires.
« Tant que je respirerai , dit le Sachem , je n'aurai d'abri que « la voûte du ciel . Gomme défenseur de la patrie , je suis innocent ; « comme père, je suis criminel. Je consens à vivre encore quel- « ques jours pour mon pays , mais Adario s'est réservé le droit de « se punir lorsque les Natchez auront cessé d'avoir besoin de lui. »
C'étoit à ce cœur inflexible, c'étoit à l'homme le moins compatissant aux sentiments de la nature, à l'homme le plus aigri par le chagrin , que l'ami de René alloit demander des conseils en sortant de l'audience du prêtre.
Outougamiz trouva le Sachem à moitié nu , assis au bord d'un torrent sur la pointe d'un roc : il lui raconte les inspirations du jongleur. Adario fait à son neveu le tableau des prétendus crimes de René. « Tu me tues comme ton fils! » s'écrie le frère de Céluta avec un accent dont le Sachem môme fut touché.
Jamais le malheur ne se grava si subitement et d'une manière plus énergique sur le front d'un homme que sur celui d'Outougamiz : plus le marbre est pur , plus l'inscription est profonde. L'infortuné s'éloigne d'Adario : il saisit la chaîne d'or , la regarde avec passion, la veut jeter dans le torrent, puis la presse contre son cœur et la suspend de nouveau sur sa poitrine. Cependant Outougamiz ignoroit le sort réservé à René : Adario avoit peint l'homme blanc coupable , mais il n'avoit pas voulu accabler entièrement son neveu *, il s'étoit abstenu de l'instruire de la sentence des Sachems , sentence prononcée d'ailleurs sous le sceau du secret. Le souvenir de Mila vint comme une brise rafraîchissante soulager un peu le brûlant chagrin d'OutOugamiz : le jeune époux songe que l'épouse nouvelle qui porte encore sur sa tête la couronne du premier matin est déjà demeurée veuve sous son toit; il se détermine à chercher des consolations auprès de sa compagne.
Mila vole à lui : elle s'aperçoit qu'il chancelle ; ellelesoutienteTi disant : « C'est la liane qui appuie maintenant le tulipier ! Hé bien I u je te l'avois prédit ! assieds-toi et repose ta tête sur mon sein. « Que t'ont dit les méchants? »
— « Ils m'ont répété ce que m'avoit dit Ondouré , répondit « Outougamiz : Adario parle aussi comme le jongleur. »
— « Quand ce seroit Kitchimanitou lui-même , s'écria Mila , je « soutiendrois qu'il fait un mensonge : moi ! je croirois aux ca- « lomnies répandues contre mon ami ! Celui qui t'a donné le Ma- « nitou d'or croiroit-il le mal qu'on lui diroit de toi? »
Cette question fit monter les larmes dans les yeux d'Outougamiz ; Mila , pleurant à son tour : « Ah ! c'est un bon guerrier que « le guerrier blanc ! ils le tueront, j'en suis sûr! »
— « Ils le tueront ! reprit Outougamiz: qui t'a dit cela? »
— M Je le devine , répondit l'Indienne : si tu ne sauves René « une troisième fois , ils le mettront dans le Bocage de la Mort. »
— « Non, non, s'écria Outougamiz, ou j'y dormirai près de « lui. Que ne suis-je déjà au lieu de mon repos ! Tout est si agité « à la surface de la terre ! tout est si calme une longueur de Qè- <t che au-dessous! Mais, Mila, la patrie ! »
— « La patrie ! repartit Mila ^ et que me fait à moi la patrie si « elle est injuste? J'aime Ynieux un seul cheveu d'Outougamiz « innocent, que toutes les têtes grises des Sachems pervertis. »« Qu'ai-je besoin d'une cabane aux Natchez? j'en puis bâtir une « dans un lieu où il n'y aura personne : j'emmènerai mon mari « et son ami avec moi , malgré vous tous, méchants. Voilà comme «« j'aurois parlé au jongleur. Il auroit fait des tours, tracé descer- « clés, bondi trois fois comme un orignal ; j'aurois ri à sa face, u joué , tourné, sauté comme lui et mieux que lui. Il y a là un « Génie (et elle appuyoit la main sur son cœur) qui n'obéit point « aux noirs enchantements. »
— « Comme tu me consoles ! comme tu parles bien ! s'écrie •« l'excellent Sauvage; tu me voudrois donc suivre dans le dé- « sert. »
Mila le regarda et lui dit : « C*est comme si le ruisseau disoit à <« la fleur qu'il a détachée de son rivage et qu'il entraîne dans son « cours : Fleur, veux-tu suivre mon onde? la fleur répondroit : « Non , je ne veux pas ; et cependant les flots la pousseroient dou- « cément devant eux, >»
L'aimable Indienne avoil préparé le repas du soir ; après avoir ' mouillé ses lèvres dans la coupe , elle retourna à ce lit nuptial non
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chanté, qui ne tiroit sa pompe que de sa simplicité et de la grâce des deux époux. Les jeunes bras de Mila bercèrent et calmèrent les chagrins d'Outougamiz , comme ces légères bandes de soie qui pressent et soulagent à la fois la blessure d'un guerrier.
Heures fugitives, dérobées par l'amour à la douleur, que yous deviez promptement disparoître! Déjà le conseil des Sachemsavoit reçu les premiers colliers de ses messagers secrets : toutes les nuits Ondouré rassembloit quelques-uns des Chefs dans les cavernes. Le gouverneur de la Louisiane, moins facile à tromper que le commandant du fort Rosalie , ne s'endormoit point au milieu des périls : il regrettoit d'avoir rendu la liberté au frère d'Amélie; et s'il ne Gt pas arrêter Géluta, c'est qu'il se laissa fléchir aux larmes d'Adélaïde.
Lorsque Géluta apprit le départ de René, on essaya inutilement de la retenir à la Nouvelle-Orléans. En vain Adélaïde , Harlay , le général d'Artaguette (le capitaine avec le grenadier étoient retournés aux Natchez ) , lui représentèrent que ses forces ne suffiroient pas aux fatigues d'un si long voyage -, elle conjura sa sœur et ses flrères de la chair blanche , comme elle les appeloit , de la laisser reprendre le chemin de son pays : il -fallut céder à ses ardentes prières, que traduisoit la vieille mère de Jacques. Géluta embrassa avec éaK)tion cette pauvre et vénérable matrone , son hôtesse dans la nuit funeste. « Mon frère et ma sœur , dit-elle à Harlay et à « Adélaïde, souvenez-vous de Géluta quand vous serez au pays « des Blancs. J'espère vous retrouver quelque jour dans la contrée « des âmes, si l'on permet l'entrée de la belle forêt que vous ha- M biterez à de misérables Indiennes comme moi. »
La Glie du gouverneur conduisit son amie jusqu'aux pirogues d'un grand parti de Pannis qui se préparoient à remonter le fleuve : là se renouvelèrent de tendres adieux. Géluta s'embarqua sur la flotte pannisienne. « Adieu, disoit-elle à Adélaïde qui pleuroit « assise au rivage ; que les bons Génies vous rendent vos bienfaits ! « Je ne vous reverrai plus sur la terre , où vous resterez long- « temps après moi; mais je tâcherai de faire le moins de mal que « je pourrai dans mon rapide passage , atin de me rendre digne « de votre souvenir. » Les pirogues s'éloignèrent.
Lorsque Géluta sortit de la ville des François, son front étoit couvert de la pâleur des chagrins et d'une maladie cessant à peine. Sa fille, qui montroit déjà dans son regard quelque chose de la beauté et de la tristesse d'Amélie; sa lille, dont le jour natal n'avoit point encore été éclairé deux fois par le soleil, sembloitelle-môme
au moment d'expirer. Céluta la tenoit suspendue à ses épaules , dans des peaux blanches d'hermine : tel un cygne qui transporte ses petits les place entre son cou Oexible et ses ailes tlh peu soulevées; les charmants passagers se jouent A demi cachés dans le duvet de leur mère.
L'ame entière de Céluta étoit partagée entre son enfant et son époux : que de maux déjà passés ! quels étoient ceux qui dévoient naître encore? Les pirogues avoient à peine remonté le Meschacebé pendant quelques heures, que les Pannis, par un de ces caprices si fréquents chez les Sauvages, s'arrêtèrent sur la rive orientale du fleuve. Céluta descendit à terre avec ses conducteurs; mais ceux-ci, par un autre caprice, se dispersèrent bientôt, les uns commençant une chasse, les autres se rembarquant sans bruit. Céluta s'étoit assoupie à l'écart , derrière un rocher qui lui cachoît le fleuve : la nuit étoit venue. Quand l'épouse de René se réveilla, elle étoit abandonnée.
L'insouciance indienne l'a voit délaissée, le courage indien la soutint : elle étoit accoutumée à la solitude. Les ténèbres empèchoient les Pannis de voir la sœur d'Outougamiz , et le vent ne leur permettoit pas d'entendre ses cris : résignée, elle attendit ie jour.
Lorsque l'aurore parut, Céluta sortit de l'abri du rocher; regardant les diflérenls points du ciel , elle se dit : «< Mon mari est «( de ce côté-là. » Et ses pas se dirigèrent vers le septentrion. Elle n'eut pas môme la pensée de retourner à la Nouvelle-Orléans; elle se trou voit plus en sûreté dans les bois que parmi les hommes. Pour sa nourriture elle comptoit sur les fruits sauvages, et son sein sufliroit au besoin de sa fille.
Tout le jour elle marcha , cueillant çà et là quelques baies dans les buissons.
. k l'heure où la hulotte bleue commence à voltiger dans les forêts américaines, Céluta atteignit le sommet d'une colline; elle m détermina à passer la nuit au pied d'un tamarin , dans le tronc caverneux duquel les Indiens allumoient quelquefois le feu du voyageur. Au midi on découvroit la ville des Blancs, au couchant le Meschacebé, au nord de hautes falaises où s'élevoit une croix.
Prenant dans ses bras la fille de l'homme des passions , Céluta lui présenta son sein que l'enfant débile serroit à peine dans ses lèvres : un jardinier arrose une plante qui languit; mais elle continue de dépérir, car la terre ne l'a point reçue favorablement à sa naissance. Dans son effroi maternel , Céluta n'osoit regarder le
tendre nourrisson, de peur d'apercevoir les progi'ès du maf; ses yeux, chargés de pleurs, erroient vaguement sur les objets d'alentour. Telles furent vos douleurs dans la solitude de Bersabée, malheureuse Agar, lorsque, détournant la vue d'ismaël, vous dites : « Je ne verrai point mourir mon enfant. >» La nuit fut triste et froide.
Au lever du jour, après avoir fait un repas de pommes de mai et de racines de canneberge , la voyageuse , chargée de son trésor, reprit sa route. La monotonie du désert n'étoit interrompue que par la vue encore plus monotone de la croix. Cette croix étoit celle où René avoit accompli un pèlerinage en descendant à la Nouvelle- Orléans : Dieu seul savoit ce qu'avoit demandé en secret le fervent pèlerin. Une pierre encore tachée du sang de l'homme assassiné gisoit près de l'arbre expiatoire : un torrent s'écouloit à quelque distance.
La sœur d'Outougamiz s'assit sur la pierre du meurtre : elle prit involontairement dans sa main la branche de chêne que René avoit déposée en ex-voio au pied du calvaire; les regards de Tlndienne se fixoient sur le rameau desséché qu'elle balangoit lentement, comme si elle eût trouvé une ressemblance de destinée entre elle et la branche flétrie. Céluta revoit au bruit aride du vent dans le bois de la croix et dans la cime de quelques chardons qui perçoient les roches*, plusieurs fois elle crut entendre des voix, comme si les Anges de la Croix et de la Mort eussent conversé invisiblement dans ce lieu.
L'épouse de René se hâta de quitter un monument de douleur qu'elle supposoit gardé par les Esprits redoutables des Européens. Le large vallon qui terminoit le plateau des bruyères la conduisit au bord d'un courant d'eau. Dans le fond de ce vallon s'élevoient de petits tertres couvertsde tulipiers, de iiquidambars, de cyprès, de magnolias, et autour desquels se replioit l'onde qui portoitson tribut au Meschacebé. Du sein de la terre échauffée sortoit*le parfum de l'angélique et de différentes herbes odorantes.
Attirée et presque rassurée par le charme de cette solitude , Céluta s'assied sur la mousse et prépare le banquet maternel. Elle couche Amélie sur ses genoux , et déroule l'une après l'autre les peaux d'hermine dont l'enfant étoit enveloppé. Quelques larmes tombées des yeux de la mère ranimèrent la fille souffrante , comme si cet enfant ne devoit tenir la vie que de la douleur.
Quand Céluta eut prodigué à sa fille ses caresses et ses soins , elle chercha pour elle-même un peu de nourriture.
Les lieux, où elle se trouvoit avoient naguère été habités par une tribu indiemie. On voyoit encore dans un champ anciennement moissonné quelques rejets de maïs, et l'épi de ce blé sauvageon étoit rempli d'une crème onctueuse : il servit au repas de Céluta.
Vers le baisser du soleil , la sœur d'Oulougamiz se retira à l'entrée d'une grotte tapissée de jasmin des Florides , et environnée de buissons d'azaléas. Dans cette grotte se vinrent réfugier une foule de nonpareilles, de cardinaux, d'oiseaux moqueurs, de perruches, de colibris qui brilloient comme des pierreries aux feux du couchant.
La nuit se leva revêtue de celte beauté qu'elle n'a que dans les solitudes américaines : le ciel étoile étoit parsemé de nuages blancs semblables à de légers flocons d'écume, ou à des troupeaux errants dans une plaine azurée. Toutes les bétes de la création , les biches , les caribous , les bisons , les chevreuils , les orignaux , sortoient de leur retraite pour paître les savanes. Dans le lointain on entendoit les chants extraordinaires des raines , dont les unes imitant le mugissement du bœuf laboureur , les autres le tintement d'une cloche champêtre, rappeloient les scènes rustiques de l'Europe civilisée, au milieu âes tableaux agrestes de l'Amérique sauvage.
Les zéphyrs embaumés par les magnolias , les oiseaux cachés sous le feuillage , murmuroient d'harmonieuses plaintes que Ce- * luta prenoit pour la voix des enfants à naitre ; elle oroyoit voir les petits Génies des ombres et ceux qui président au silence des bois descendre du firmament sur les rayons de la lune , légers fantômes qui s'égaroient à travers les arbres et le long des ruisseaux. Alors elle adressoit la parole à sa fîlle couchée sur ses genoux; elle lui disoit : « Si j'avois le malheur de le perdre à présent , que devien- « drois-je? Ah! si ton père m'aimoit encore, je t'a urois bientôt « retrouvée ! Je découvrirois mon sein ; j'épierois ton ame errante « avec les brises de l'aube sur la tige humectée des fleurs, et mes « lèvres te recueilleroient dans la rosée. Mais ton père s'éloigne « de moi , et les âmes des enfants ne rentrent jamais dans le sein « des mères qui ne sont point aimées. »
L'Indienne versoit, en prononçant ces mots, des larmes religieuses , semblable à un délicieux ananas qui a perdu sa couronne, etdont lecœur exposé aux pluies se fond et s'écoule en eau.
Des pélicans qui voloient au haut des airs, et dont le plumage couleur de rose réfléchissoit les premiers feux de l'aurore , aver»
tirent Géluta qu'il étoit temps de reprendre sa course. Elle dépouilla d'abord son enfant pour le baigner dans une fontaine où se dtealtéroient, en allongeant la tête, des écureuils noirs accrochés à l'extrénûté d'uoq iian^ flottante. La blanche et souffreteuse Amélie, couchée sur Therbe , ressembloit à un narcisse abattu par l'orage , oa à up oiseau tombé de soa nid avant d'avoir des ailes. Géluta enveloppa dans des mousses de cyprès plus fines que la soie sa fille purifiée ; Qlle n'oublia point de la parer avec des graines de différentes couleurs et des fleuri de divers parfums ; enfin elle la renferma dans les peaux d'hermine, et la suspendit de nouveau à ses épaules par une tresse de chèvrefeuille : la pèlerine qui s'avance pied9 n^s Qaqs (es montagnes de JérusaUm porte ainsi les présents 4ttcré9 qu'elle doit offrir au saint Tqmbeau.
La fille d^ Tabamica traversa sur un pont de lianes la rivière qui lui fermoit le chemin. Elle avoit à peine marché uœ; heure , qu'elle ae trouva engagée au milieu d'un terrain coupé dç Qaques d'eau remplies de crocodiles. Tandis qu'elle hésite sur I9 parti qu'elle doit prendre , elle entend haleter derrière elle^ elle tourne la tête , et voit briller les yeux vitrés et sanglants d'un énorme reptile. Elle fuit; mais elle heurte du pied un autre HMmtflre, et tombe sur les écailles sonores. Le dragon* rugit *, Géluta ap rçlève , et ne sent plus le poids léger que portoient ses épaules. Elle jette un cri \ prête à être dévorée , elle n'est attentive qu'à ce qu'elle a perdu. Tout à coup les deux monstres, dont elle sentoit déjà la brûlante haleine sur ses pieds, se détournent \ ils se hâtent vers une autre proie. Que les regards d'une mère sont perçants ! ils découvrent parmi de hautes herbes l'obijet qui attire les affreux animaux ! Géluta s'élance , saisit sou enfant ^ et ses pas, que n'auroit point alors devancés le vol de l'hirondelle , la portent au sommet d'un promontoire d'où l'œil suit au loin les détours du Meschacebé.
Victoire d'une femme ! qui dira ton orgueil et tes joies? L'astre des nuits, qui vient de dissiper dans le ciel les nuages d'une tempête , paroit moins beau que la paie Gélula triomphante au désert. Amélie avoit ignoré le péril ; elle ne s'étoit pas même réveillée dans son lit de mousse ; sa parure conservoit la fraîcheur et la symétrie. Chargée du berceau où l'innocence dormoit sous des fleurs, Géluta avoit accompli sa fuite, comme l'élégante Ganéphore achevoit sa course, sans déranger dans sa corbeille les guirlandes et les couronnes. Mais la frayeur , qui n'avoit pu troubler l'enfant, avoit exercé son pouvoir sur la mère , le sein de Gélula s'étoit tari :
ainsi , quand la lerrc est ébranlée par les secousses de l'Etna , disparolt une fontaine dans les champs de la Sicile , et Fagneau demande en vain l'eau salutaire à la source épuisée.
Que Géluta manquât de nourriture pour son enfant \ que son sein fût stérile quand son cœur surabondoit de tendresse , voilà ce que l'Indienne ne pouvoit comprendre. Elle accusoit sa foiblesse; elle se reprochoit jusqu'à ses douleurs, jusqu'à l'excès de sa frayeur maternelle. Elle cherchoit une cause à ce châtiment du Grand- Esprit : elle se demandoit si elle avoit cessé d'être fidèle à son époux, si elle avoit aimé assez sa fille , si elle avoit été injuste envers ses amis , si elle avoit souhaité du mal à ses ennemis , si sa cabane , sa famille , sa tribu , son pays , les Manitous, les Génies , n'avoient point eu à se plaindre d'elle? Les yeux levés vers le séjourdu père nourricier des hommes , elle montroit au ciel son sein desséché , réclamant sa fécondité première , se plaignant d'une rigueur non méritée.
Tout à coup Amélie, déposée sur l'herbe, pousse un gémissement ; elle sollicite le festin accoutumé : ses mains suppliantes se tournent vers sa mère. Le désespoir s'empare de la sœur d'Outougamiz ; elle prend son enfant dans ses bras , le presse sur son sein avec des sanglots : que ne pouvoit-elle l'abreuver de ses larmes! du moins cette source étoit inépuisable!
Une inspiration funeste fait battre le cœur de la femme délaissée : Géluta se dit que le lait maternel n'étoit que le sang de son époux , que c'étoit René qui retiroit à lui cette source de vie ^ mais ne pouvoit-elle pas elle-même s'ouvrir une veine, et remplacer par son propre sang le sang qui se refusoit aux lèvres de sa fille ?
Peut-être auroit-elle pris quelque résolution extrême , si ses regards n'avoient aperçu des fumées qui montoient des deux côtés du Meschacebé, et qui annonçoient l'habitation de l'homme. Cette vue rendit des forces à Géluta*, l'Indienne n'étoit pas d'ailleurs tout à fait déterminée à mourir, car son époux vivoit ,'et vivoit infbrtuné. Elle descendit donc du promontoire, portant lécher et funeste gage de son amour ^ mais le fleuve étoit plus éloigné qu'il ne le lui avoit paru , et lorsqu'elle arriva sur ses bords la nuit enveloppoit le ciel.
La fumée des cabanes s'étoit perdue dans les ombres ; la lune en se levant versa sur les flots du Mesclîacebé moins de lumière que de mélancolie et de silence. Géluta chei*choit des yeux quelque nacelle. Ses regards sui voient, dans leur succession rapide,
les.lames passagères qui tour à tour élevoient leur sommet brillant vers l'astre de la nuit. Elle aperçut un objet flottant
Bientôt elle vit sortir du fleuve , à quelques pas d'elle , un jeune nègre presque entièrement nu : un pagne lui ceignoit les reins à la mode de son pays, et sa tôte étoit ornée d'une couronne de plumes rouges. Il chantoit à demi-voix quelque chose de doux dans sa langue *, il étendoit les bras vers les eaux , et sembloit adresser à un objet invisible des paroles passionnées. Géluta reconnut Imley , qui la reconnut à son tour ; il s'approcha d'elle en s'écriant : « Géluta ! ô redoutable Niang ' ! Géluta ici ! »
Géluta répondit : « Je viens de la ville des Pleurs ; la biche des « Natchez va perdre son faou que voilà , car son sein est tari. »
Alors Imley : « La biche des IVatchez ne perdra point son faon ; « nous trouverons une mère pour le nourrir. Géluta est belle M comme une Fétiche bienfaisante. »
— « Gomment Imley est-il dans ce lieu? » dit Géluta.
— « Mon ancien maître, répondit Imley, après m'avoir battu u parceque j'aimoisma liberté, m'a vendu à l'habitant des cases « voisines. Venez avec moi, je vous donnerai du maïs et une u femme noire de mes bois pour allaiter l'enfant rouge de vos fo- « rôts; les Blancs ne sauront rien de tout cela. >»
Géluta se mit à suivre son guide.
« Es-tu toujours infortunée, pauvre Géluta ! disoit en marchant « l'Africain. Et moi aussi je suis bien malheureux le jour, mais u la nuit...! » Imley posa un doigt sur sa bouche en signe de mystère.
— « Et la nuit tu es moins à plaindre? dit Géluta : moi je pleure M toujours. M
— M Géluta, reprit Imley, si tu savois ! elle est belle comme le « palmier des sables! Quand elle dit au sourire de venir visiter « ses lèvres , ses dents ressemblent aux perles de la rosée dans les M feuilles rouges du bétel. »
L'enfant de Gham arrêtant tout à coup Géluta, et lui montrant le fleuve : « Yois-tu la cime argentée de ces copalmes , là-bas , sur « les eaux ? Vois-tu tou t auprès les ombres de ces hêtres pourpres, « presque aussi bellesque cellesdu front de ma maîtresse? Vois-tu « les deux colonnes de ces papayas, entre lesquelles apparoît la «« face de la lune, comme la tète de mon Izépliar entre ses deux « bras levés pour me caresser? Eh bien! ce sont les arbres d*une « île. Ile de l'Amour, île d'Izéphar, les ondes !ie cesseront de bai-
I Dieu <tii mal : PAriinane des uëiçres.
LES NATCHEZ. AW
(I gner tes rivages , les oiseaux d'enchanter tes bois , et les brises « d'y soupirer la volupté? C'est là, Géluta!.... Elle habite sur «« l'autre bord du Meschacebé ; moi , j'ai ma case sur cette rive; cha- « que nuit elle traverse à la nage le bras du fleuve pour se rendre « dans l'île : son Imley s'y trouve toujours le premier. Je reçois « Izéphar au moment où elle sort de l'onde ; je la cache dans mon u sein *, je lui sers d'abri et de vêtement; nos baisers sont plus u lents que ceux des brises qui caressent les fleursde l'aloès au déu clin dujour ; deux beaux serpents noirs s'entrelacent moinsétroit u tement : nous sommeillons au bord du fleuve , en disputant de « paresse avec ses ondes.
« Souvent aussi nous parlons de la patrie : nous chantons Niangi « Zanhar% et les amours des lions. Je reprends toutes les nuits « la parure que lu me vois, et que je portois quand j'étois libre « sous les bananiers de Madinga. J'agite la force de ma main dans « les airs ; il me sembla que je lance encore la zagaie contre le u tigre, ou que j'enfonce dans la gueule de la panthère mon bras <« entouré d'une écorce. Ces souvenirs remplissent mes yeux de <i larmes plus douces que celles du benjoin , ou que la fumée de « la pipe chargée d'encens. Alors je crois boire avec Izéphar le lait H du coco sous l'arcade de figuiers : je m'imagine errer avec ma « gazelle à travers les forêts de girofliers , d'acajous et de sandals. « Que tu es belle, ô mon Izéphar ! tu rends délicieux tout ce qui u touche à tes charmes. Je voudrois dévorer les feuilles de ton lit , u car ta couche est divine , ô flUe de la Nuit ! divine comme le nid « des hirondelles africaines, comme ce nid qu'on sert à la table N de nos rois , et que composent avec des débris de fleurs les aro- » mates les plus précieux. »
Ainsi disoit Imley : il baisoit l'air en feu autour de lui , et char? geoit l'éther brûlant d'aller trouver les lèvres de la femme aimée , par la route impatiente des désirs.
La petite Amélie vint alors à jeter un cri. Imley imposa ses deux mains sur la tête de la mère , et dit : « Tous êtes la femme des tri- « bulations. »
A quoi Géluta répondit : « Je prie le Grand-Esprit qu'Izéphar ait « des entrailles plus heureuses que les miennes. »
Enfant des peuples de Gain , vous répliquâtes avec une grande vivacité : » J'aime Izéphar comme une perle , mais son sein ne portera jamais un esclave : l'éléphant ni'a enseigné sa sagesse. »
En conversant de la sorte, l'épouse de René et son guide étoient
I Dieu du bien.
IT. 5i
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arrivés aux cases des nègres de Thabitation ; les toits écrasés de ces cases se montroient entre de hauts tournesols. Imley et Géluta traversèrent des carrés d'ignames et de pautes, que l'esclave aflricain cultive dans ses courts moments de loisir pour sa subsistance et pour celle de sa famille. Un calme profond régnoit dans ces lieux : sur cette terre étrangère, dans la couche de la servitude, le sommeil berçoit ces exilés des illusions de la liberté et de la patrie. Imley dit à voix basse à Céluta : « Ils dorment , mes frères noirs! les in- « sensés ! ils prennent des forces, alin de travailler pour un maître. « Moi »
L'Américaine et l'Africain entrèrent dans une case dont Imley peussa doucement la porte. Il se dépouilla de son pagne qu'il cacha sous des chaumes : « Car, disoit-il , nos maîtres prétendent que l'faa- « bit de mon pays est une Fétiche qui leur portera malheur. » Il reprit l'habit de l'esclave , et réveilla une femme. Cette femme descend de son hamac de coton bleu , souffle des charbons assoupis, en jetant dans le foyer des cannes de sucre desséchées; une grande flamme éclaire subitement l'intérieur de la case. Géluta reconnoît la négresse Glazirne ! Glazime demeure immobiled'étonnement. Les deux femmes se prennent à pleurer.
« Bonne mère des pays lointains, dit Géluta , votre petite fille «c indienne est prête à mourir ; mon sein s'est fermé : j'espère que « le vôtre est resté ouvert à votre fils. »
Glazirne répondit : h Je croyois ne plus vous revoir. Mon maître , «« aux Natchez , m'a vendue avec Imley , parceque j'avois eu trop « de pitié de vous chez le bon blanc d'Artaguette. Mon n^iître n'ain moit point la pitié : voilà ma joie dans son berceau. »
Glazirne découvrit un berceau caché sous une natte , prit son nourrisson, le mît à l'une de ses mamelles, suspendit à l'autre l'enfant de Céluta , et s^assit à terre.
Quand l'épouse de René vit cette pauvre esclave presser sur son àein les deux petites créatures si étrangères par leur pays , si différentes par leur race , si ressemblantes par leur misère ; quand elle la vit les nourrir en leur prodiguant ces petits chants, ce langage maternel , le même en tous climats, elle adressa au Ciel la prière de la reconnoissance.Elle regardoit les deux enfants ; comparant la foiblesse de sa Triie i la force du fils de Glazime, elle dit avec un mélange de joie, de douleur et d'une tendre jalousie : » Femme « noire, que ton fils est grand et fort! il est pourtant de l'âge de i< ma fille ! >»
^ u Femme rouge , dit Glazime en se levant , j'ai commence
M par ta fille; prends maintenant pour toi ces ignames, et bois ce M sac d'une plante de mon pays , qui te rendra la fécondité. Mais « bflte-toi de t'éloigner, le jour va naître \ mon nouveau mattre « hait les femmes indiennes ; ne reviens plus aux cases. Gacbe-toî « dans la forêt v Imley te conduira à un lieu secret connu dénoua « autres esclaves. Au milieu du jour je t'irai porter la pftture , et « au milieu de la nuit pleurer avec toi. Mon cœur n'est point fait de « l'acier des Blancs ; je ne suis point née sans père ni sans mère , «< quoique ma mère m'ait vendue pour un collier. »
Glazirne remplit une coupe de bois de citronnier d'une liqueur particulière , et la présenta à la voyageuse , comme la Madianite ofiGroit un vase d'eau à Tétranger au bord du puits du Chameau. Géluta vida la coupe , et sortit avec Imïey , qui la conduisit au lieu désigné.
A l'heure où les cigales, vaincues par l'ardeur du soleil , cessent leurs chants , Géluta entendit un cri : c'étoit celui que les nègres poussent dans le désert pour écarter les serpents et lestigres. Elle découvrit Glazirne qui regardoit s'il n'y avoit point de Blancs à l'entour.
La négresse , se glissant dans le bois , déposa quelque chose au pied d'un aribre , et se retira ; Géluta , s'a vannant à son tour, enleva la calebasse déposée. U y avoit du lait pour la fille , des fhiits et des gâteaux pour la mère : ce commerce clandestin de l'infortiine et de la misère se foisoit à la porte du riche et de l'heureux.
Les ombres revinrent sur la terre. Géluta ouït vers le milieu de la nuit un bruissement léger; elle étendit la main dans les ténèbres et rencontra bientôt celle de Glazirne : le bonheur repouise le bonheur, mais les larmes appellent les larmes ; elles viennent se mêler dans les cœurs des infortunés comme ces eaux sympathiques qui se cherchent à travers les feuilles d'un livre mystérieux , et qui y font paroltre , en se confondant , des caractères disposés d'avance par l'amour.
La négresse appcHtoit avec elle son fils : elle mit Thostie paeifik que entre les liras de l'Indienne, qui sentit ce compliment à la façon de la nature. Les deux femmes s'assirent ensuite sous un lérébinthe dans une clairière ; elles parlèrent <fe leut* fMre d'Artaguette , que l'une avoit sauvé , que l'autre avoit ramené blessé né camp des François. Glazirne prononça des paroles magiqdes de SM pays sur la fille de Géluta , sur ce vaisseau à peine ébauché que la flamme av(Mt à demi dévoré dans le chantier de la vie. Puis la né^ ^esse ouvrit le haut de sa tunique d'esclave dans laquelle eli«
tenoit cachée une colombe; elle rendit la liberté à Toideau blanc ; qui, plein de frayeur, allongeoit le cou hors du sein de FAOricaine. Cet emblème d'une ame pure qui s'envole vers les cieux , échappée des prisons de la vie , rappeloit en même temps Tidée de la liberté que Glazime avoit perdue.
« Est-ce que tu crois que ma fille va mourir, dit Géluta , puisque «■ la colombe s'est envolée? >•
— M Non , dit Glazime , la colombe a porté au redoutable Niang « les paroles que j'ai murmurées tout bas pour guérir ta fille. »
-^ « Fais à la mode 4c ton pays , repartit l'Indienne : je m'y ac- « coutumerai mieux qu'à la mode du pays des Blancs. »
Glazime déroula une feuille de roseau dans laquelle elle avoit enveloppé un coquillage de l'océan africain ; elle adrîBssa à cette Fétiche des reproches et des prières. Géluta porte à ses lèvres ce Manitou du malheur. Religion des infortunés, vous êtes partout la même ! les chagrins ont une source commune : cette source est le cœur de l'homme.
Ces femmes sauvages , si remplies des merveilles de Dieu , voulurent endormir leurs enfants : elles les placèrent sur dès peaux moelleuses , l'un auprès de l'autre , dans les festons d'une liane fleurie qui descendoit des branches d'un vieux liquidambar : le fils de Glazime tout nu et obscur comme l'ébène, la fille de Géluta parée d'un collier et éclatante comme l'ivoire ; ensuite , elles agitèrent doucement le berceau suspendu. Géluta chantoit , et la nature lui inspiroit à la fois l'air et les paroles de son hymne au Sommeil :
« Enfants, plus heureux que vos mères, que votre sommeil H soit également paisible et sans songes ! N'êtes-vous point sur « cette branche de fleurs les deux Génies de la nuit et de la lu- « mière? vous êtes blanc et noir comme ces jumeaux célestes.
« L'un porte la chevelure dorée du matin ; l'autre couvre son « front du léger crêpe du soir. Gharmantes nonpareilles, reposez « ensemble dans ce nid : soyez plus heureux que vos mères. >*
Les accents de la voix de Géluta étoient pleins de mélodie ; ils sortoient de son ame, et son ame étoit comme une lyre sous la main des Anges. Sollicité au repos par le ralentissement graduel du mouvement de la branche , le couple innocent s'endormit : les mères confièrent à la brise le soin xie balancer encore leurs gracieux nourrisjsons.
LES NATGHEZ. 501
Mais le maukawis commençoit à chanter le réveil de l'aurore ^ les deux amies songèrent à se séparer ; avant de quitter ce lieu , elles amassèrent quelques pierres pour en faire une marque au siècle futur, et les appelèrent, chacune dans sa langue, Vautel des femmes affligées.
. L'Africaine promit de revenir. Cependant l'Indienne en vaia espéra de revoir sa compagne \ sa compagne ne reparut plus. Une fois seulement Célula crut avoir entendu dans le lointain la vmx de Glazirne : il arrive que les vents de l'automne jettent , le soir, sur nos bords , un oiseau de l'autre hémisphère \ nous comptons retrouver au matin l'hôte de la tempête, mais il est déjà remonté sur le tourbillon , et son cri , du milieu des nuages , nous apporte son dernier adieu.
Après deux jours d'attente , Céluta se résolut à poursuivre sa route ; il lui tardoit de revoir ses anàis. Elle part ; elle franchit des ruisseaux sur des branches entrelacées , légers ponts que les Sau; vages jettent en passant ; elle traverse des marais , en sautant d'une racine à une autre racine ; elle se cache quelquefois auprès d'une habitation où des Blancs prennent leur repas dans le champ par edx labouré ; lorsqu'ils se sont retirés , elle accourt avec une nuée de petits oiseaux qui guettoient comme elle les miettes tombées de la table dé l'homme. Après une marche longue et pénible , elle entre dans ses forêts natales, et arrive enfin aux Natchez.
Le premier Indien qu'elle aperçoit, c'est Ondouré. Le bourreau a reconnu la victime ; il s'avance vers elle , et d'une voix adoucie il la félicite de son retour. « Où est René? dit Céluta ; chef cruel , « te devois-je rencontrer le premier !»
— « Ton mari , répondit Ondouré avec une modération de lan^ « gage que ses regards démentoient , ton mari est allé par ordre « des Sachems chanter le calumet de paix aux Illinois. »
Quand on s'est attendu à quelque malheur, tout ce qui n'est pas ce malheur semble un bien. « Il vit ! » s'écrie Céluta ^ et elle se sent soulagée.
Les Sauvages environnent bientôt la nièce d'Adario^ Mila et Outougamiz fendent la foule et se précipitent dans le sein de leur sœur.
« Je suis la fenmae de ton frère , s'écrie Mila sanglotant de <t joie , mais je suis toujours ta petite fille. »
— « Tu es la. femme de mon frère, dit Céluta avec un mouveu ment.de (Plaisir dont elle ne se rendit pas compte i aime-ieet li partage ses oeines ! »
toi LES NATGHEZ.
— « Oh ! dit Mila , j'ai déjà plus pleuré pour loi dans quel- « ques jours, que je n'ai pleuré pour moi dans toute ina •« vie. »»
La voyageuse , conduite à sa cabane , la trouva dévastée , telle que René l'avoit trouvée lui-même à son retour. Géluta jeta un regard triste sur la vallée , sur la rivière , sur le sentier de la colline à demi caché dans l'herbe , sur tous ces objets où son œil découvroit des traces de la fuite du temps. La cabane fût promptement rétablie dans son premier ordre par Outougamiz et par Mib ; ils y vinrent demeurer avec leur sœur.
Cependant le couple ingénu n'osa raconter à Céluta , déjà trop éprouvée, ee qui s'étoit passé aux Natchez pendant son absence ; il n'osa lui dire les malheurs d'Adario , lés calomnies dont René étoit la victime, les vertueuses inquiétudes d'Outougamiz. La fille de TAbamica voyoit qu'on lui cachoit quelque chose : tout lui pafOiSBoit eltraordinaire , Téloignement de Ghactas et de René , Téta- MiiBement des François ^ur le champ des Indiensr, Taflbctation des fiiÉens qui murmuroient des paroles de paix , du même afar qu'ils Envoient entonné Thymne de guerre. AdaHo n'étoit point venu foir sa nièce , où étoit-il? Géluta réscdut d'aller trouver son oncle , êb lui demander l'explication de ces mystère!, et de s'éclaircir du sort de René.
Enveloppée d'nn Voile , elle sort de sa cabane , lorsqne les étoiles , déjà chassées de l'orient par le crépuscule , semMoient s'être réfugiées dans la partie occidentale du ciel. Elle glisse le long des prairies comme ées vapeurs matinales qui suivent le cours des ruisseaux ; elle arrive au grand village , cherche la cabane d'Adario et lue trouve qu'un amas de cendres. Un chasseur vient à passer : « Chasseur, lui dit Géluta , où est maintenant k demeure d'Au dario? » Le chasseur lui monfare un bois avec 9on arc, et oontftiue sa routé.
La sœur d'Outougamiz s'avance vers le bois : elle aperçoit i l'entrée la fille d'Adario, sentinelle vigilante qui obscrvoit de loin IBB mouvements de son père. Le Sachem erroit lentement entre les arbres , comme un de ces spectres de la nuit qui se retirent au lever du jour. Sa tête chauve et ses membres dépouillés étoient humides de rosée ; sa hache , si terriUe dans les combats , reposant sur une de ses épaules nues , près de son oreille , sembknt lui conseiller la vengeance.
OihitA ne se sentent pas la hardiesse d'aborder le Sachem ; elle l'entendit pousser de profonds soupirs. Le vieillard trame tout à
coup la tête , et s'écrie d'une voix menaçante : « Qui suit mes pas ? >» — « C'est moi , » répond doucement Céluta.
— « C'est toi , ma nièce ! Ne me présente pas ton enfant , mes « mains sont dévorantes. »
— « Je n'ai point apporté ma fille , » reprend l'épouse de René , qui déjà embrasse les genoux du Sachem . « £t ma cousine ? >» ajoute Céiuta d'une voix suppliante.
— » Ta cousine! dit Adario^ où est-elle? qu'elle vienne! elle « n'a plus rien à craindre de mes embrassements. »
LaflUe d'Adario, assise à l'écart suc une pierre, regardoit de loin cette scène avec un mélange de terreur et d'envie. Elle accourt au signe que lui fait Céluta : pour la première fois , depuis le retour du fort Rosalie , elle se sent pressée par le cœur paternel , par la main qui lui a ravi son Qls. Adario, surmontant de la tète ces deux femmes , et les serrant contre sa poitrine avec son bra« armé de la hache, ressembloit à un bûcheron qui va coup^ deux arbustes chargés de fleurs.
Le Sachem se dégageant des caresses de ces femmes : « Il n'eat « pas temps de pleurer confme un cerf ^ c'est du sang qu'il noua « faut, n Montrant d'une main la terre à Céluta, et de l'autre 1% voûte des arbrea : « Yoilà, lui dit-il , le lit et le toit que les étran-^ «« gers m'ont laissés. »
— « Est-ce eux qui ont incendié ta cabane? dit Céluta ; tes en- « fonts t'en pourront bâtir une autre. »
Les lèvres d'Adario tremblèrent , son regard parut égaré ; il saisit sa nièce par la main : « Mes enfants, dis-tu? mes enfants, « ils sont libres ! Ils ne rebâtiront point ma hutte dans la terre de « l'esclavage. »
Adario rejeta avec violence la main de Céluta ; la fille du Sachem cachoit dans ses cheveux son visage baigné de larmes. Céluta s'aperçut alors que sa cousine ne portoit point son fils ; elle eut un affreux soupçon de la vérité.
L'épouse de René crut devoir calm^ ces douleurs , dont elle ne connoissoit pas encore la source , par quelques paroles d'amour : « Sachem , dit-elle , tu es un rempart pour les Natchez ; et j'espère « que mon mari reviendra bientôt chargé de colliers pacifiques. »
^ « N'appelle pas ton mari , dit le vieillard , l'iniàiM que la co- « 1ère d'Athaensic a vomi sur ces rivages. Si tu conserves encore «< quelque attachement pour lui , ôte-toi de devant mes yeux ; que » le roc qui me sert de couche ne soit pas souillé de l'empreiate « de tes pas. »
» « Âh ! s'écrie Céluta , voici le commencement des mystères « dont j'étois venue demander l'explication. Eh bien! Adario, « qu'a donc fait René? parle, je t'écoute. »
Adario s'appuie contre un chêne , et répète à Céluta la longue série des calomnies inventées par Ondouré. A ce discours, qui auroit dû foudroyer l'Indienne, vous l'eussiez vue prendre un air serein , une contenance hardie : « Je respire, dit-elle \ cher et mal- M heureux époux ! si je t'avois jamais soupçonné, maintenant tu « serois pur à mes yeux* comme la rosée du ciel. Que le monde •« entier te déclare coupable , je te proclame innocent ; que l'unitt vers te déteste, j'aurai le bonheur de t'aimer sans rivale. Moi , « t*abandonner , lorsque tu es calomnié , persécuté ! » . Les grandes âmes s'entendent : Adario admira sa nièce. « Tu es « de mon sang , dit-il , et c'est pour cela que l'amour de la patrie H triomphera dans ton cœur de l'amour d'un homme. Que peux-tu « opposer à ce que je t'ai raconté ?»
— « Ce que j'y oppose , répliqua vivement Céluta : le malheur « de René. Mon mari coupable ! Il ne l'est point : tu en as trop M dit , Adario, pour me convaincre. N'as -tu pas été jusqu'à me « parler de Mila? C'est à moi d'avoir affaire avec mon cœur, de « dévorer mes peines si j'en ai ; mais chercher à me faire croire à « des trahisons envers les Natchez , par le ressentiment d'une infitt délité qui ne regarderoit que moi ! Sachem , je rougis pour ta « vertu ! j'ignorois que ton grand cœur fût si sensible à un chagrin «de femme! >»
La fureur d'Adario s'allume ; il ne voit dans ce dévouement de l'amour conjugal que la foiblesse d'un esprit fasciné par la passion. Blessé des paroles de Céluta , il s'écrie : <c Tremble , misérable ser^ « vante d'un Rlanc ; tremble qu'un indigne amour te fasse hésiter « sur tes devoirs ; apprends que si ton sang étoit demandé par la « patrie , cette main qui a étouffé mon fils te sauroit bien re- «( trouver ! » Adario , s'arrachant du chêne contre lequel il est appuyé, va chercher la caverne des ours pour y fuir la vue des hommes, aussi insensible au mal qu'il a fait que le poignard qui ne sent pas les palpitations du cœur qu'il a percé.
Le coup a pénétré jusqu'aux sources de la vie : la victime s'est débattue contre le trait au moment où ce trait l'a frappée , mais à la blessure refroidie s'attache une douleur cuisante. Céluta oe croit point au crime de René, mais il suffit qu'on accuse celui qu'elle aime pour qu'elle soit navrée de douleur ^ elle ne croit pas à l'inconstance de son époux ^ elle ne supposera jamais René capable
d'avoir donné pour femme sa maîtresse à son ami ; mais que font la raison, l'élévation deç sentiments, la générosité de caractère contre ces vagues soupçons qui traversent le cœur? On s'en défend , on les repousse : vaine tentative ! ils renaissent comme ces songes qui se reproduisent dans le cours d'un pénible sommeil.
Géluta regagne à pas lents sa cabane *, elle y trouve ses aimables hôtes. » Mon frère , dit-elle en entrant , je sais tout : on trame quel* « que complot *, sauvons ton ami ! »
— « C'est parler, cela , dit Mila en avançant d'un air courageux » son joli visage. Ce n'est pas comme toi , Outougamiz , qui es triste « comme un chevreuil blessé. Sauvons René ! c'est ce que je disois « tantôt. »
' Les deux sœurs et le frère s'assirent ensemble sur la même natte , approchèrent leurs trois tètes , et se mirent à examiner comment ils pourroient sauver René. Les conspirations des bons ne sont pas comme celles des méchants : on nuit facilement , on répare avec peine. Le fond du secret étoit ignoré de la femme , de l'ami et de l'amie de René : ils ne pouvoient donc apporter de remède à un mal dont la nature leur étoit inconnue. Mila ne savoit autre chose que de tuer Ondouré : elle soutenoit par son caractère résolu le frère et la sœur, dont les âmes , disoit-elle , étoient aussi pesantes que le vol d'un aigle blanc. « Les Sachems , ajoutoit Mila , ont « plus de sagesse que nous , mais ils n'aiment point. Opposons nos « cœurs à leurs têtes , et nous saurons bien comment agir quand <( le moment sera venu. »
Prêt à consommer ses forfaits, Ondouré sentoit ses passions s'exalter^ Céluta , de rçtour de son pèlerinage, parut toute divine aux yeux du scélérat. Une femme en pleurs , une femme qui vient de faire des choses extraordinaires , a des attraits irrésistibles : plus l'ame s'élève vers le cie^, plus le corps se couvre de grâce ^ et le criminel , pour son supplice comme pour celui de sa victime , aime particulièrement la b^uté qui tient à la vertu. « Quoi ! cette femme, « disoit Ondouré , si dévouée à mon rival , ne m'accorderoit pas « même un sourire ! Céluta* , tu seras à moi ! j'assouvirai aur toi « mes désirs , fusses-tu dans les bras de la mort. »
Au milieu de son triomphe , Ondouré éprouvoit pourtant une vive inquiétude : la jalousie de la Femme-Chef, endormie pendant les troubles aux Nalchez et pendant .l'absence de Céluta, jetoit maintenant de nouvelles flammes ; elle menaçoit le tuteur du Soleil d'un éclat qui l'eût perdu. Une scène inattendue fut au moment de produire la catastrophe qu'il redoutoit.
606 LES NATGHEZ.
La fête de la pêche avoit été proclamée , fête sacrée à laquelle p^rsonoe ne se pouvoit dispenser d'assister. Céluta s'y rendit avec Mila et son frère : le Grand-Prêtre ordonna la danse générale des femmes. La sœur d'Outougamiz fût obligée de figurer dans ce chœur religieux : émue par ses souvenirs , se laissant aller à une imagination attendrie , elle commence à faire parler ses pas , car la danse a aussi son langage : tantôt elle lève les bras vers le ciel , comme le rameau d'un suppliant ; tantôt elle incline sa tête comme une rose afiaissée sur sa tige. L'air de langueur et de tristesse de Céluta ajoutoit un charme à ses grâces.
Ondouré dévoroit des yeux la touchante Sauvage ; Akanaie , qui ne le perdoit pas de vue , se senioit prête à rugir comme une lionne. Dans l'illusion de sa passion , elle crut pouvoir lutter avec S9 rivale, el descendit dans l'arène. Les mouvements de la fenmie jalouse étoient durs ; ses mains s'agitoient par convulsions ; ses pas se marquettent par intervalles courts et précipités ; le crime avoit l'air de peser sur le ressort qui la foisoit tressaillir. Honteux pour elle, le tuteur du Soleil détourna la vue : la Femm&<]hef s'en aperçut, et D'ayant le courage ni de cesser, ni de continuer la danse , elle se mit à tourner sur elle-même avec des espèces de hurlements.
Alors Mila , qui voulut tenir compagnie à sa sœur et se rire d'Akansie , vint voltiger sur le gazon. Ses pieds et ses braç se déploient par des mouvements brillants et onduleux ; elle se balance oonmie un jeune peuplier caressé des brises : le sourire de l'amour est sur ses lèvres , l'ivresse du plaisir dans ses yeux ; c'est un faon qui bondit, un oiseau qui vole ; elle se joue , flotte , nage dans l'air comme un papillon.
Le contraste qu'ofiroi^t les trois femmes étonnoit les Natchez et les François présents à la fête : c';étoient la douleur, la jakfusie et le plaisir -qui mêloient leurs pas. Un hymne ordinairement chanté à cette cérémonie étoit répété en dialogue par les danseuses ; Céluta disoit : *
« Retire - toi , vagabonde du désert : le bruit de tes pleurs est « poOr moi plus détestable que celui de l'ondée qui perd la mois- « son : je hais les infortunés. Ma cabane se platt dans la solitude : « jamais un tombeau ne m'a détournée de mon chemin ; je le foule M aux pieds , et je passe sur son gazon. >»
La Femme-Chef répondoit :
«< Je suis étrangère , je suis le serpent noir qui ne fait point de
LES NATCHBZ. 507
« mal. Mon époux est loin , mon enfknt va mourir : matrone de « la cabane solitaire , sois bonne , donne i manger i ma fiûm *, les « Génies t'en récompenseront : celui que tu aimes ne sera jamais « loin , ni ton enfant prêt à mourir. »
Mila répliquoit :
« Viens dans ma cabane , viens, pauvre étrangère : malheur è « qui repousse l'infortuné ! Viens , n'implore plus cette matrone. « C'est une femme de sang : ses mains sont homiddes ; les lèvres » de son enhnt ne caressoient point son sein ; elles la feisoient « souflKr. Lorsque son enfaïit lui disoit : Ma mère ! elle n'avoit «t jamais besoin de sourire. Viens dans ma cabane , pauvre étraii* «( gère : malheur à qui poursuit l'innocent ! »
Il étoit temps que cette danse cessât : Gélnta et Akansie étoient prêtes i s'évanouir. Le hasard , en mettant dans leor bouche le chantopposé à leur position et à leur caractère , les accabloit. Quelle leçon pour la Femme^Chef ! le persécuteur avoit pris un moment la place^du persécuté , afin que le premier eût une idée de sa propre injustice. Lorsqu'à la fin du chant les trois femmes vinrent à mêler leurs voix , il sortit de ces voix confondues des sons qui arra*chèrent un cri d'étonnement i la foule. La mère du Soleil quitta brusquement les jeux, faisant signe à Ondouré de la suivre : il ne lai osa déscMir.
Le couple impur arrive i la cabane du Soleil. Akansie éclate m reproches. « Voilà donc, s'écrie-t-elle , cdui à qui j'ai tout sacrifié ! « Honneur, repos , vertu , tout a péri dans la fatate passicm qui me » dévore! Pour toi j'ai livré mon ame aux mauvais Génies; pour « toi j'ai consenti à laisser tuer le Grand Chef. J'ai approuvé tous « tes complots; esclave de ton ambition comme de ton amour, je «< me suis étudiée à satisfaire les moindres caprices de tes crimes. « Heureuse , autant qu'on peut l'être sous le poids d'une conscience ti bourrelée, je me disois : Il m'aime! Esprits des ombres, en- « »ignes-moi œ qu'il faut faire pour conserver son coeur 1 De quel «« nouveau forfait doîs-je souiller mes mains pour donner plus de « charmes k mes caresses ? Parle , je suis prête : renversons les lofS, « usurpons le pouvoir, immolons la patrie, et, s'il le faut, l'enflliit <« royal que j'ai porté dans mes flancs! »
Ces paroles , sortant à flots pressés d'un sein qui les avoit lon^ temps retenues, suflbquent la niisérable Akansie : elle tombe, dans les convulsions du désespoir, aux pieds d'Ondouré. Eflrayl
des révélations qu'elle pouvoit faire , le monstre eut un moment la pensée d'étouffer sa complice au milieu de cette crise de i:^mords , avant que le repentir la rendît à Tinnocence ; mais il avoit encore besoin du pouvoir de la Femme- Chef ^ il la rappelle donc à la vie , il essaie de la calmer par des paroles d'amour. « Tu ne « me tromperas plus , dit-elle , je n'ai déjà été que trop crédule ; « j'ai vu tes regards idol&trer ma rivale ; je les ai vus se détourner « de moi avec dégoût. Je repousse tes caresses ; tu te les repro- <« cherois, où peut -être, en me les prodiguant, les offrirois-tu, « dans le secret de ton cœur, à cette Céluta , qui te méprise. »
Akansie s'arrête comme épouvantée de ce qu'elle va dire : ses yeux sont tachés de sang , son sein se gonfle et rompt les liens de fleurs dont il étoit entouré. Elle s'approche du Chef inquiet, appuie ses mains aux épaules du guerrier, et parlant d'une voix étouffée , presque sur les lèvres du traître : « Écoute, lui dit-elle, « plus d'amour ^ il ne me faut à présent que des vengeances ! J'ai « favorisé tes projets, sers les miens ! Que Céluta soit enveloppée « avec son mari dans le massacre que tu médites. Je veux tenir « dans ma main cette tète charmante , la présenter \mr ses che- « veux sanglants à tes baisers. Si tu hésites à m'offrir ce présent, « dès demam j'assemble Ja nation , je rends l'éclat à la vertu que « tu as ternie , je dévoile tes crimes et les miens , et nous rece- « vrons ensemble le châtiment dû à notre perversité. »
Akansie , les yeux attachés sur ceux d'Ondouré , cherche à surprendre sa pensée : « N'est-ce que cela que tu demandes pour « t'assurer de mon amour? répondit l'homme infernal d'un ton « glacé ; tu seras satisfaite : tu m'as livré René , je te livrerai Cén luta. »
. — « Mais avant qu'elle soit à toi ! » s'écrie Akansie.
Ce mot fit hocher la tète à Ondouré : le scélérat vit qu'il étoit deviné. Il recula quelques pas.
« Il faut donc tout to promettre! » s'écria-t-il à son tour.
U sort, méditant un crime qui le délivreroit de la crainte de voir publier ceux qu'il avoit déjà commis. Les affireux amants se quittèrent, pénétrés de l'horreur qu'ils s'inspiroient mutuellement : au seul souvenir de ce qu'ils avoient découvert dans l'ame l'un de l'autre, leurs cheveux se hérissoient.
Céluta, dont la tête venoit d'être demandée et promise, étoit rentrée dans sa cabane , plus languissanto que jamais : elle avoit trouvé Amélie accablée d'une fièvre violente. Mila prenoit l'enfant dans ses bras , et lui disoit : « Fille de René, en cas que tu
M viennes à mourir, j'irai le matin respirer ton ame dans les par- H flims de l'aurore. Je te rendrai ensuite à Céluta, car queseroit- « ce si une autre féïnme alloit te ravir à nous, si tu descendois , w par exemple , dans le sein d'Akansie? »
Oulougamiz , qui écoutoit ce monologue , s'écria : « Mila , tu es « toute notre joie et toute notre tristesse. Est-ce que tu vas bien* <( tôt cueillir une ame ? Tu me donnerois envie de mourir pour « renaître dans ton sein. »
L'idée de la mort, tout adoucie qu'elle étoit par cette gracieuse croyance , ne pouvoit cependant entrer dans le cœur d'une mère sans l'épouvanter. Cette mère demandoit inutilement des nouvelles de son époux; on n'a voit point entendu parler de René depuis son départ. Chactas étoit absent ; le capitaine d'Artaguette et le grenadier Jacques , après avoir passé un moment au fort Rosalie, avoient été envoyés à un poste avancé sur la frontière des tribus sauvages; tous les appuis manquoient à la fois à Céluta, et elle alloit encore être privée de la protection d'Outougamiz.
Un soir, assise avec sa sœur à quelque distance de sa cabane , elle entendit du bruit dans l'ombre : Mila prétendit qu'elle voyoit un fantôme. « Ce n'est point un fantôme , dit Imley, c'est moi qui « viens visiter Céluta. »»
— « Guerrier noir, s'écria Céluta, qui te ramène ici? Glazime « est -elle avec toi, cette colombe étrangère qui a réchauffé ma « petite colombe sous ses ailes? »
— « Glazirne est toujpurs esclave, répondit Imley, mais j'ai •c rompu mes chaînes et celles d'Izéphar. Ondouré , le fameux <t Chef, me nourrit dans la forêt, en attendant l'assemblée au « grand lac. »
— « De quelle assemblée parles-lu ? » demanda Céluta étonnée.
— « Tais- toi, reprit Imley; c'est un secret que je ne sais pas « entièrement, mais Outougamiz sera du voyage. Céluta, nous <« serons tous libres ; Izéphar est avec moi ; depuis qu'elle est Ai- « gitive , jamais elle n'a été si belle. Si tu la voyois dans les grandes « herbes où je la cache le jour, tu la prendrois pour une jeune « lionne. Quand la nuit vient , nous nous promenons , en parlant «« de nôtre pays où nous allons bientôt retourner. J'entends déjà « le chant du coc^^de ma case; je vois déjà, à travers les arbres, « la fumée des pipes des Zangars I » Imley, dansant et chantant , se replongea dans le bois, laissant Mila riante et charmée du caribou noir.
L'indiscrète légèreté de l'Africain jeta Céluta dans de nouvelles
inquiétudes : quel étoit le voyage que devoit bientôt entreprendre Outougamiz , et dont l'Indien n'avoit jamais parlé?
Outougamiz n'avoit pu parler de ce voyage , car il ignoroît encore ce qu'il étoit au moment d'apprendre. Imley, chef des noirs qu'Ondouré avoit débauchés à leurs maîtres pour les armer un jour contre les Blancs , ne savoit pas luinméme le fond du complot : il connoissoit seulement quelques détails qu'on s'étoit cru obligé de lui apprendre, aGn de soutenir son courage et celui de ses compagnons.
L'apparition d'Imley ne fut précédée de celle d'Adario que de quelques heures. Le Sachem vint à la cabane de Gélnta chercher son neveu \ il l'emmène dans un champ stérile et dépouillé où toute surprise étoit impossible; il parle ainsi au jeune bonune :
«c L'assemblée générale des Indivis pour la délivrance des chairs « rouges a été convoquée au nom du Grand-Esprit par les Natchez. « Quatre messagers ont été envoyés avec le calumet d'^lUance aux « quatre points de l'horizon : les guerres particulières sont pour u un moment suspendues. Le calumet a été remis à la première « nation que les messagers ont rencontrée; cette nation l'a porté « à une autre, et ainsi de suite jusqu'à la limite où la terre a été u • bornée par le ciel et l'eau : nulle tribu n'a désobéi à l'ordre de « Kitchimanitou ■ . Des députés de tous les peuples sont en marche « pour le rendez-vous , hxé au rocher du grand lac. Le ctmseil des u Sachems t'a nommé, avec le jongleur et le tuteur du Soleil, « pour assister à l'assemblée générale.
« Outougamiz., il faut partir : la patrie te réclame; montre-toî « digne du choix des vieillards. Cependant si tu te sentois foible , « dis-le moi : nous chercherons un autre guerrier jaloux de faire « vivre son nom daoa la bouche des hommes. Toi , tu prendras la « tunique de la vieille matrone -, le jour tu iras dans les bois abattre « de petits oiseaux avec des flèches d'enfants; la nuit tu revien- M dras secrètement dans les bras de ta femme qui te protégera ; m elle te donnera pour postérité des filles que personne ne voudra « épouser. »
Outougamiz regarda le Sachem avec des larmes d'indignation : u Qu'ai-je fait? lui dit41; ai-je mérité que mon oncle nie parle « ainsi? Depuis quand ai-je refusé de donner mon sang à mon M pays? Si j'ai jamais eu quelque amour de û vie, ce n'est pas M en ce moment. »»
iU8rind-bprtl,
LES NATËHEZ. 511
— « Nourris cetle noble ardeur, s'écria Adario. Oui! je le vois , « tu es prêt à sacrifier... »
— « Qui ?» dit Outougamiz en Tinterrompant.
— « Toi-même , » repartit le Sachem , qui sentit l'imprudence de la parole à demi échappée à ses lèvres. « Ya, mon neveu, vm « t'occuper de ton départ ; tu apprendras le reste sur le rocher du « grand lac. » Adario quitta Outougamiz , et celui-ci rentra dam la cabane de René plein d'une nouvelle tristesse dont il ne poQvoit trouver la cause. On sait par quelle profondeur de haine et de crime Ondouré avoit voulu qu'Où tougamiz se trouvât à l'assemblée générale , afin de le lier par un serment qu'il ne pourroit rompre.
Mila et Géluta observoient Outougamiz ; elles le virent préparer ses armes dans un endroit obscur de la cabane ; il tira de son sein la chaîne d'or, et lui dit : « Manitou , te porterai -je avec moi? « Oui : les guerriers disent que tu me feras mourir, je te veux «t donc garder. » Les deux sœurs étoient hors d'elles-mêmes , en entendant Outougamiz parler ainsi.
« Mon frère, dit Géluta, tu vas donc faire un voyage? »
— « Oui , ma sœur, » répondit le jeune guerri^.
— « Seras-tu long-temps , dit Mila ? Je sais que tu vas au rocher « du grand lac. »
*— « Gela est vrai, repartit Outougamiz; mais comment le sa»* « tu ? Il s'agit de la patrie, il faut partir. »
Mila ne trouvoit plus de paroles : assise sur sa natte , elle pleuroit ; nn Allouez de la garde du Soleil se présente. « Ouvrier , « ditnU i Outougamiz, les Sachems aas^mblés t'attendent. »
— «t Je te suis , » répond Outougamiz. Mila et Géluta volent à leur mari et à leur frère. « Quand te reverroos-noue? • dir^al-eUea en l'entourant de leurs bras.
— « Les lierres , répondit Outougamiz , ne [U'essent que les « vieux chênes : je suis trop jeune encore pour que vous vooi «« attachiez à moi; je ne vous pourrois soutenir. »
— « Si je portois ton fils dans mon sein , dit Mila , me quitteroi»' «tu? Gomment ferons-nous sans René et sans Outougamiz? »
-— « Tu es sage comme une vieille matrone , Mila , » repartit te Sauvage.
— « Ne te fie pas à mes cheveux blancs , dit Mila avec un sou- «( rire , c'est de la neige d'été sur la montagne ; elle fond au premier « rayon du soleil. »
Ji' Allouez pressant Outougamiz de partir, Géluta s'écria : « Grand*
« Esprit ! fais qu*il nous rapporte le bonheur ! » prière qui n'arriva pas jusqu'au ciel. Les deux femmes restèrent sur le seuil de la cabane à écouler les pas d'Outougamiz qui retentissoient dans la nuit. Quand elles n'entendirent plus rien , elles rentrèrent et pleurèrent jusqu'au lever du jour.
Arrivé à la -grotte des Sachems, Oulougamiz apprit que le jongleur etOndouré9*avec leur suite et les présents, éloient déjà partis , et qu'il lès devoit rejoindre. Les vieillards exhortèrent le firère de Céluta à soutenir l'honneur et la liberté de sa patrie. Le môme garde qui Tavoit amené au conseil le conduisit dans la forêt où se croisoient divers chemins. Outougamiz marcha vers le nord ; il trouva le jongleur et Ondouré au lieu désigné : ce lieu étoit la fontaine même où Céluta avoit rencontré son mari et son frère lors de leur retour du pays des Illinois.
Sur la côte septentrionale du lac Supérieur s'élève une roche d'une hauteur prodigieuse; sa cime porte une forêt de pins*, de cette forêt sort un torrent qui, se précipitant dans le lac, ressemble à une zone blanche suspendue dans l'azur du ciel. Le lac s'étend comme une mer sans bornes ; l'Ile des Ames apparoît à peine à l'horizon. Sur les côtes du lac , la nature se montre dans toute sa magnificence sauvage. Les Indiens racontent que ce fut du sommet de la Roche Isolée que le Grand-Esprit examina la terre après l'avoir faite, et qu'en mémoire de cette merveille il voulut qu'une partie de cette terre restât visible du lieu où il avoit contemplé la création au sortir de ses mains.
C'étoit à ce rocher, témoin des œuvres du Grand-Esprit, que toutes les nations indiennes se dévoient réunir. Une flotte aussi nombreuse que singulière commençoit à s'assembler au pied du rocher; le canot pesant do Tlroquois voguoit auprès du canot léger du Huron ; la pirogue de l'IUinois , d'un seul tronc dé chêne , flottoit avec le radeau du Pannis; la barque ronde du Poutoûais étoit soulevée par la vague qui balloltoit l'outre de l'Esquimaux.
Les députés d(« IVatchez gravirent la roche sauvage; déjeunes Indiens de toutes les tribus les accompagnèrent. Sur les deux rives du torrent, dans l'épaisseur du bois, ils construisirent, en abattant des pins , une salle dont les troncs des arbres renversés formoient des sièges. Au milieu de cet amphithéâtre, ils allumèrent un immense bûcher.
Toutes les nations étant arrivées, elles montèrent au rocher du Grand-Esprit, et vinrent occuper tour à tour l'enceinte préparée.
Les Iroquois parurent les premiers : nulle autre nation n'auroit
LES NATCUEZ. 513
osé passer devant eux. Ces guerriei^ avoient ia tête rasée, à l'exception d'une touffe de cheveux qui composoit , avec des plumes de corbeau, une espèce de diadème ; leur front étoit peint en rouge ; leurs sourcils étoient épilés ; leurs longues oreilles découpées se ratlachoient sur leur poitrine. Chargés d'armes européennes et sauvages, ils portoient une carabine en bandoulière, un poignard à la ceinture , un casse-lôte à la main. Leur démarche étoit fière, leur regard intrépide : c'étoient les républicains de l'état de nature. Seuls de tous les Sauvages ils avoient résisté aux Européens et dompté les Indiens de l'Amérique septentrionale. Le Canada étoit leur pays. Ils entrèrent dans la salle du conseil en exécutant le pas d'une danse guerrière -, ils prirent, à la droite du torrent , la place la plus honorable.
Après eux parurent les Algonquins , reste d'une nation autrefois si puissante , et qu'après trois siècles de guerre les Iroquois avoient presque exterminée. Leur langue , devenue la langue polie du désert, comme celle des Grecs et des Romains dans l'ancien monde , attestoit leur grandeur passée. Ils n'avoient que deux jeunes bommâ pour députés : ceux-ci , d'une taille élevée , d'une contenance guerrière, ne portant ni ornements, ni peintures, entrèrent simplenlent et sans danser dans l'enceinte. Ils passèrent devant les Iroquois la tête haute, et se placèrent en silence sur la gauche du torrent , en face de leut*s ennemis.
Les Hurons venoient les troisièmes : vifs , légers , hvaVes , d'une figure sensible et animée , c'étoient les François du Nouveau- Monde. De tout temps alliés d'Ononlhio ' et ennemis des Iroquois» ils occupoient quelques bourgades autour de Québec. Ils se précipitèrent dans la salle du conseil , jetèrent en passant un regard moqueur aux Iroquois, et s'assirent auprès de leurs amis les Algonquins.
Un prêtre , suivi d'un vieillard , et ce vieillard suivi lui-même d'un guerrier sur l'âge, arrivèrent après les Hurons. Le prêtre n'avoit pour tout vêtement qu'une étoffe rouge roulée en écharpe autour de lui : il tenoit à la main deux tisons enflammés, et murmuroit à voix basse des paroles magiques. Le vieillard qui le suivoit étoit un Sagamo ou un Roi : ses cheveux longs flottoient sur ses épaules ; son corps nu étoit chargé d'hiéroglyphes. Le guerrier qui roarchoit après le vieillard portoit sur la tête un berceau , par honneur pour les enfants qu'on adoroit dans son pays. Ces trois Sauvages représentoient les nations Abénaquises, habitantes
> Lt goaTernear du Canada*
If. . U
de l'Acaclie et des côtes du Canada. Ils prirent la gauche des Iroquois.
lin homme , dont le visage annonçoit la majesté tombée, se présenta le cinquième sur le rocher. Un manteau de plumes de perruches et de geais bleus, suspendu à son cou par un cordon , flottoit derrière lui comme des ailes. C etoit un empereur de c^ anciens peuples qui habiloient jadis la Virginie, et qui depuis se sont retirés dans les monlagnes auK conGns des Carolines.
Un aulre débris des grandeurs sauvages veuoil après Tempereur virj^inien \ il éluit chef des Paraoustis, races indigènes dts Garo* lines, presque totalement eiktirpées par les Européens. Le prince étoit jeune, d'une mine fière mais aimable; tout son ( orps Trotté d'huile avoit une couleur cuivrée; un androgyne , être douteux très commun chez les Paraoustis, portoit les armes de ce cher. Un lonas, prêtre, ou un jongleur , leprécédoit en jouant d'un instrument bizarre.
Parurent alors les députés des nations confédérées de la Floride » les fameux Criques, Muscogulges, Siminoles et Chéroquois. Un nezaquilin, un front élevé, des yeux longs, dislinguoient ces Indiens des autres Sauvages : leur tête étoit ceinte d'uu bandeau , ombragée d'un panaclie^ en guise de tunique, ils portoient une chemise européenne boufTante , rattachée par une ceinture ^ le Mico ou le roi marchoit à leur tête -, des esclaves Yamasées et des femmes gracieuses les suivoient. Tout ce cortège entra avec de grandes cérémonies : les nations déjà assises , excepté les Iroquois, se levèrent et chantèrent sur son passage. Les Criques s'assireat au fond de la sallç sur les troncs des pins qui faisoient face au lac , et qui n'étoient point encore occupés.
Les Chicassaws et les Illinois, voisins des Natchez, leur ressembloient par l'habillement et par les armes. Après eux déQlèrent les députés des peuples Transmeschacebéeûs : les Clamoëts, qui souffloient en passant dans l'oreille des autres Sauvages pour les saluer^ les Cénis, qui portoient au bras gauche un petit plastron de cuir pour parer les flèches; lesMacoulas, qui habitent des espèces de ruches comme des abeilles; les Cachenouks, qui ont appris à faire la guerre à cheval , qui lancent une fronde avec le pied ,.et cassent en galopant la tête à leurs ennemis ; les Ouras au crâne aplati, qui marchent en imitant la danse de l'ours, et dont les joues sont traversées par des os de poissons.
Des Sauvages petits, d'un air doux et timide» vêtus d'un habit qui leur descendoit jusqu'à la moitié des cuisses, s'avancèrent :
LES ]SATGH£Z. 615
ils avoient sur la tète des touiïes de plumes , à la main des quipos, aux bras et au cou des colliers de cet or qui leur Tut si funeste. Un Cacique portoit devant lui le premier calumet envoyé de i lie de San-Salvador pour annoncer aux nations américaines l'arrivée de Colomb : on reconnut les tristes débris des Mexicains. Il se Ql un profond silence dans l'assemblée à mesure que ces Indiens passoient.
Les Sioux , peuple pasteur, anciens hôtes de Chactas , auroient fermé la marche, si derrière eux on n'eût aperçu les Esquimaux. Une triple paire de chaussons et de bottes fourrées abritoient les cuisses, les jambes et les pieds de ces Sauvages \ deux cat^queSy Tune de peau de cygne, l'autre de peau de veau marin , envelop*^ poient leur corps \ un capuchon ramené sur leur tête laissoit à peine voir leurs petits yeux couverts de lunettes \ on toupet de cheveux noirs qui leur pendoit sur le front venoit rejoindre leur barbe rousse. Ils menoient en laisse des chiens semblables k des loups; de la main droite ils tenoient un harpon, de la maio gauche une outre remplie d'huile de baleine.
Ces |)au vres Barbares , en bot reur aux autres Sauvages , furent repoussés de tous les rangs où ils se voulurent asseoir : le GaciquQ mexicain les appela et leur ût une place auprès de lui : Outou^ gamiz le remercia de son hospitalité. L'assemblée ainsi complète, un grand festin fut servi. Les guerriers des diverses nations s'é« tonnoient de ne point voir Chactas ; tous croyoient avoir été coor ▼oqués par son ordre, et les vieillards avoient amené leurs iils pour être témoins de sa sage.«8e. Ondouré balbutia quelques ex«p cuses où , mieux instruit, on eût découvert ses crimes.
C'étoit au coucher du soleil que devoit commencer la délibéraT tion ; Outougamiz ne savoit ce qu'il alloit apprendre , mais il prèssentoit quelque chose de sinistre. L'ouverture de la salle étoit tournée vers le couchant, de sorte que les députés, assis dans le bois, sur le tronc des pins, découvroient la vaste perspective du lac et le soleil incliné sur l'horizon \ le bûcher brûloit au milieu du conseil. La roche élevée portoit dans les airs , comme sur un piédestal , et ce bois né avec la terre, et cette assemblée de Sauvages: prête à délibérer sur la liberté de tout un nnonde.
Aussitôt que le disque du soleil toucha les flots du lac par delà l'ile des Ames , le jongleur des Na tchez , les bras tendus vers l'astre du jour, s'écria : «< Peuples , levez-vous ! » Quatre interprètes des quatre langues mères de l'Amérique répétèrent le coouDandement du jongleur, et les députés se levèrent.
Le silence règne : on n'entend que le bruit du torrent qui coule au milieu du conseil , et qui cesse de gronder en se précipitant dans le lac où il n'arrive qu'en vapeur.
Tous les yeux sont Gxés sur le jongleur : il déploie lentement un rouleau de peaux de castor; la dernière enveloppe s'en tr'ouvre : on aperçoit des ossements humains!
n Les voilà, s'écrie le prêtre, ces témoins redoutables! Osse- « ments sacrés , vous reposerez encore dans une terre libre ! Oui I M pour vous nous allons entreprendre des choses qui ne se sont «I point encore vues! sur vous , nous allons prêter le serment d'un H secret plus profond que les abtmes de la tombe dont nous vous « avons retirés ! »»
Lejongleur s'arrête, puis s'écrie de nouveau : «< Peuples, ju- <t rez ! » Il prononce ainsi la formule du plus terrible des serments.
u Par le Grand-Esprit , par Athaënsic , par les cendres de nos « pères, par la patrie, par la liberté, je jure d'adhérer Gdèlement « à la résolution qui sera prise, soit en général par tous lespeuu pies, soit en particulier par ma nation. Je jure que quelles que n soient les mesures que les peuples en général ou ma nation en n particulier adoptent dans cette assemblée , je garderai un invip- « lable secret. Je ne révélerai ce secret ni à mes frères, ni à mes «< sœurs , ni à mon père, ni à ma mère, ni à ma femme, ni à mes M amis, encore moins à ceux contre qui cesmesures pourroient être M adoptées. Si je révèle ce secret, que ma langue soit coupée en <t morceaux , que l'on m'enferme vivant dans un tombeau , qu'A- M thaënsic me poursuive, que mon corps après ma mort soit livré « aux mouches y et que mon ame n'arrive jamais au pays des «< âmes! »
Agité du Génie de la Mort, lejongleur se tait; il promène des yeux hagards sur l'assemblée que glace une religieuse terreur. Tout à coup les Sauvages, déployant un bras armé, s'écrient: M Nous le jurons! »
Le soleil tombe sous l'horizon , le lac bat ses rivages , le bois murmure , le bûcher du conseil pousse une noire fumée, les ossements semblent tressaillir : Outougamiz a juré !
Il a juré ! et comment eût-il pu ne pas prononcer le serment? La religion, la mort, la patrie, avoient parlé! Cent vieillards avoient promis de se taire sur la délivrance de toutes les nations américaines !
Ondouré avoit prévu pour Outougamiz cet entraînement inévitable \ il jeta un regard plein d'une joie affreuse sur l'infortuné :
Outougamiz sentit passer sur lui ce fatal regard, n leva les yeux et lut son malheur au visage du monstre. Un cri aigu sort de la poitrine du Trère de Céluta: « René est mort! j'ai tué mon « ami ! >»
Ce cri , ce désespoir trouble l'assemblée. Ondouré explique tout bas aux Sachems que ce neveu du grand Adario a quelquefois d|^ accès de frénésie , effet d'un sort à lui jeté par un magicien de la chair blanche. Les prêtres entourent le jeune Sauvage , et prononcent sur lui des paroles mystérieuses. Outougamiz revient du premier égarement de sa douleur; il n'ose plus se plaindre devant les ministres du Grand-Esprit; il écoute la délibération qui commeifee. Un vague espoir lui reste de trouver le moyen d'échapper à des maux qu'il prévoit, mais que cependant il ne connott pas, puisqu'il Ignore ce qu'on va proposer.
Ondouré porte la parole au nom des Natchez. Six Sachems, chargés de garder dans leur mémoire le discours du chef, se dis-, tribuèrent les bûchettes qui dévoient servir à noter la partie du discours que chacun d'eux étoit obligé de retenir.
u L'arbre de la paix, dit Ondouré , étendoit ses rameaux sur « toute la terre des chairs rouges qui croyoient être seules dans « le monde. Nos pères vivoient rassemblés à l'ombre de l'arbre : H les forêts ne savoient que faire de leurs chevreuils et les lacs de « leurs poissons.
M Donnez douze colliers de porcelaines bleues. »
Le jongleur des Natchez jette douze colliers au milieu du conseil .
<« Un jour, reprit Ondouré, jour fatal! un bruit vint du le- « vant ; ce bruit disoit : Des guerriers vomissant le feu et montés «< sur des monstres marins sont arrivés à travers le lac sans ri- M vages. Nos aïeux rirent : guerriers mexicains, que je vois ici, « vous savez si le bruit disoit vrai.
« Nos pères, enfin convaincus de l'apparition des étrangers, « délibérèrent. Ils dirent : Bien que les étrangers soient blancs, « ils n'en sont pas moins des hommes; on leur doit l'hospitalité.
« Alléchés par nos richesses , les Blancs descendirent de toutes » parts sur nos rives. Mexicains, ils vous ensevelirent dans la '« terre ; Chicassaws, ils vous obligèrent de vous enfoncer dans la « solitude; Paraoustis, ils vous exterminèrent; Abénaquis, ils te vous empoisonnèrent avec une poudre ; Iroquois , Algonquins , t( Hurons , ils vous détruisirent les uns par les autres ; Esquimaux, « ils s'emparèrent de vos filets ; et nous , iqfortanés Natchez, nous
518 LES NATGHEZ.
u duccombona aujourd'hui sous leurs perfidies. Nos Sachems ont « élé enchaînés; le ciiamp qui couvroit les cendres de nos ancd^ « très est latouré parles étrangers [que nous avions reçus avec le <« calunietde paix.
ti Donnez douze peaux d'élan pour la cendre des morts. ^
Le jongleur donne douze peaux d'élan.
<t Mais pourquoi, continua Ondouré, m'é(endrois-je sur ^ n maux que les étrangère ont fait souflTrir à notre pairie? Voyez « ces hommes injustes se multiplier à l'infini , tandis que nos na*- 1. tions diminuent sans cesse. Ils nous détruisent encore plus par <( leurs vices que par leurs armes; ils nous dévorent en s'appro- « chant de nous: nous ne pouvons respirer l'air qu'ils respirent; « nous ne pouvons vivre sur le même soL Les Blancs, en avanu çant , et en abattant nos bois , nous chassent devant eux comme i« un troupeau de chevreuils sans asile. La terre manquera bientôt « à notre fuite , et le dernier des Indiens sera massacré dans la M dernière de ses forêts.
« Doimez un grand soleil de pierre rouge pour le malheur des « Natchez. »»
Le jongleur jette une pierre en forme de soleil au centre du conseil.
Ondouré se rassied : les Sauvages flrappent leurs casse-tètes en signe d'applaudissements.
Le chef naichez, voyant les esprits préparés à tout entendre, crut qu'il étoit temps de dévoiler le secret. Il se lève de nouveau , et, reprenant la parole, il fait observer d'abord qu'un coup soudai-» nement f^ppéest le seul moyen de délivrer les Indiens ; qu'attaquer les Blancs à force ouverte , c'étoit s'exposer a une destruction certaine, puisque ceux-ci éloient sûrs de triompher par la supé» riorité de leurs armes; que le crime étant prouvé, peu importoit la manière de le punir ; que se laisser arrêter par une pitié pusil* lanime, c'étoit sacrifier la liberté des générations à venir aux petites considérations d'un moment. « Voici donc ce que les Nat* «I chez vous proposent. »
Le silence redouble dans l'assemblée; Outougamiz sent sa peau le Coller à ses os.
« Dans tous les lieux où il se trouve des Blancs, il faut que les « Indiens paroissent leurs amis et même leurs esclaves. Une nuit , « les chairs it)uges se lèveront à la (bis, et extermineront leurs M ennemis. Les esclaves noirs nous aideront dans notre vengeancei « quiaeri Ut iwr^deux races seroot délivrées dumène coop:
(I les Indiens chez lesquels II n'y a point d'étrangers se réuniront « à leurs frères opprimés pour accomplir la justice.
« Le moment de cette justice sera fixé à l'époque des grands « jeux chez les nations. Ces jeux oflrironl le prétexte naturel des 4t rassemblements; mais, comme il est essentiel que le coupsoit « fhappé partout la même nuit, on Torniera des gerbes de roseaux «( contenant autant de roseaux qu'il y aura de jours à compter, « du jour de l'ouverture des jeux au jour de l'exécution ; les <t jongteut*s seront chargés de la garde de ces gerbes : chaque nuit « ils retireront un roseau et le brûleront, de sorte que le dynier «i roseau brûlé sera la dernière heure des Blancs. Jetez un poi- « gnaiti. »
Le jongleur jette un poignard aux pieds des guerriers.
Ici se brisent les paroles d'Ondouré , de môme que se rompent quelquefois ces chaînes de fer qui attachent les prisonniers dans les cachots : libre d'une attention pénible, le conseil commence à s'agiter. Un murmure d'horreur, d'étonnement, de blâme, d*approbation, circule dans lés rangs de l'assemblée, grossit et bientôt éclate en mille clameurs. Les Sauvages montés sur les pins abattus n*étoient éclairés, dans la profondeur de la nuit , qu'à la lueur des flammes du bûcher; on les eût pris, à travers les branches et tes troncs des arbres, pour un peuple répandu parmi les ruines et les colonnes d'une ville embrasée. Tous vouloicnt parler à la fois : en se menaçoit; on levoit les massues ; le cri de guerre , poussé de la cime du ruc, se perdoit sur les flots du lac où le bûcher du conseil se reflétoit comme un phare sinistre.
Les jongleurs courant çà et là , agitant des baguettes, maniant des serpents, au lieu de rétablir la paix ne faisoient qu'augmenter le désordre. On venoit de mettre aux prises les principes les plus ^hersaux hemmes : la liberté de tout temps, la morale de toute éternité. Ondouré avoit conçu le crime et les détails du crime , le plan et les moyens d'exécution , avec la férocité d'un tigre et la rus6 d'un serpent. Cependant le calme peu à peu se rétablit. Outougamiz , qui veut élever la voix , est sévèrement réprimandé par les Sachems ^ c'étoit aux Iroquois à se faire enlendre. Le chef de cette nation s'élàiit levé, on prête une oreille attentive et inquiète à Topinion d'un peuple si cé.èbre.
L'orateur répéta d'abord , selon l'usage , le discours entier d'Ondouré , dont chaque division lui étoit soufflée par un des six Sachems chargés desbûciiettes de la mémoire. Ensuite, répondait à ce discours , il dit :
» Ce que le chef des Natchez a proposé est grand , mais est-il M juste? Chactas, mon vieil ami, n'est pas là dedans; j'y vois Ada- « rio : les yeux de Chactas sont tombés comme deux étoiles , sous « un ciel qui annonce l'orage. J'ai dit.
(( Nous ne sommes point les amis des Blancs ; depuis deux cents « neiges nous les combattons; mais une injustice justiGe-trelle un M meurtre ? Devfendrons-nous, en nous vengeant , semblables, aux « chairs blanches? L'iroquois est un chêne qui oppose la dureté de « son bois à la hache qui le veut couper : mais il ne laisse point « tomber ses branches pour écraser celui qui le frappe. On n'est « pa^libre parcequ'on se dit libre : la première pierre de la ca- « bane de la liberté est la vertu. J'ai dit.
« L'iroquois avoit cru qu'il s'agissoit de s'associer pour lever la u hache». Veut -on chanter la guerre à l'étranger? l'iroquois se M met à votre tête. Marchons , volons. L'iroquois rugit comme un « ours , il fend les flots des chairs blanches , il brise les tètes avec « sa massue , il crie : « Suivez-moi au fort des Blancs. >• U s'élance tt dans le fossé ; de son corps il vous fait un pont comme une liane, « pour passer sur le fleuve de sang , pour rendre la liberté aux M chairs rouges. Voilà* l'iroquois ; mais l'iroquois n'est pas une « fouine ; il ne suce pas le sang de l'oiseau qui dort. J'ai dit. »
L'orateur, en prononçant la dernière partie de son discours, imitoit à chaque parole l'objet dont il empruntoit l'image. Il disoit : « Marchons , » et il marchoit ; « volons , » et il étendoit les' bras. Il rugissoit comme un ours, il frappolt les pins avec son casse-tête, il montoit à l'escalade, il se jetoit en arc comme un pont.
Des acclamations, les unes de joie, les autres de rage , ébranlent le bois sacré. Outougamiz s'écrioit: « Voilà l'iroquois, voilà u Chactas, voilà moi , voilà René, voilà Céluta, voilà Mila. »
Ondouré paroissoit consterné : de ses desseins avortés il ne lui testoit que le crime. Un Chicassaws , prenant impétueusement la parole , rompit l'ordre de la délibération , et rendit l'espérance au tuteur du Soleil.
« Quoi ! dit ce Chicassaws^ est-ce bien un Iroquois que nous vête nons d'entendre? Le peuple qui devroit nous soutenir dans une M guerre sacrée nous abandonne ! Si ces orgueilleux cyprès qui « portoient jadis leur tête dans le ciel sont devenus des lierres « rampants , qu'ils se laissent fouler aux pieds du chasseur étran- « ger! Quant au Chicassaws, déterminé à délivrer la patrie, il u adopte le plan des Natchez. »*
' Déclarer la guerre.
Ces paroles furent vivement ressenties par les Iroquols, qui donnèrent aux Ghicassaws le nom de daims fugitifs et de furets cruels. Les Ghicassaws répliquèrent en appelant les Iroquois oiseaux parleurs , et loups changés en dogues apprivoisés. Toutes ces nations, se divisant, sembloient prêtes à se charger sur la pointe du roc , à se précipiter dans le lac avec Teau du torrent et les débris du bûcher, lorsque les jongleurs parvinrent à obtenir un moment de silence. Le Grand-Prètre des Natchez, du milieu des branches d'un pin dont il tient le tronc embrassé , s'écrie :
« Par Michabou , Génie des eaux , dont vous troublez ici l'em- « pire , cessez vos discordes ilinestes ! Aucune nation présente à «« cette assemblée n'est obligée de suivre l'opinion d'une autre « nation : tout ce qu'elle a promis, c'est le secret , et elle ne peut « le dévoiler sans périr subitement. Trois opinions divisent le con- » seil : la^emière rejette le plan des Natchez , la seconde l'adopte, «i la troisième veut garder la neutralité. Eh bien ! que chaque (* peuple suive l'opinion à laquelle il se range , cela n'empêchera « pas ceux qui veulent une vengeance éclatante de l'accomplir. <t Quand nos frères demeurés en paix sur leurs nattes verront nos •« succès, peut-être se détermineront-ils à nous imiter. »
La sagesse du jongleur fiit louée et son avis adopté. Alors se nt la séparation dans l'assemblée : les Indiens du nord et de l'est, les Iroquois k leur tète, se déclarèrent opposants au projet des Natchez; les peuples de l'ouest, les Mexicains, les Sioux, les Pannis , dirent qu'ils ne blàmoien t ni ne désapprou voient le projet , mais qu'ils vouloient vivre en paix ; les peuples du midi, et ceux qui , en remontant vers le septentrion , habitoient les rives du Meschacebé, les Ghicassaws, les Yazous, les Miamis, entrèrent dans la conjuration. Mais tous ces peuples, quelles que fussent leurs diverses opinion^ , avoient juré sur la cendre des morts qu'ils garderoient un secret inviolable, et tous déclarèrent de nouveau avec cette foi indienne rarement démentie , qu'ils seroient fidèles à leur serment.
« Le voilà donc décidé le sort des Blancs aux Natchez ! » s'écria Ondouré dans un transport de joie , en voyant le nombre considérable des nations du midi engagées dans le complot.
Jusqu'alors un rayon d'espérance avoit soutenu le malheureux Outougamiz; mais, quand un tiers de l'assemblée se fut déclaré pour le projet du tuteur du Soleil , l'ami de René se sentit comme un homme dont le Gréateur a détourné sa face. Il s'avance, ou plutôt il se traîne au milieu de rassemblée : les uns , selon leur
INMlUon , le voyoient comme une ombre noire sur la flamme du bdteher ^ iea autres Tapercevoient comme le Génie de la Douleur, à travers le voile mobile de la flamme.
« Eh bien ! » dît-il d'une voix concentrée, mais qu*on entendoit dans l'immense silence de la terre et du ciel , « il faut que Je tue « mon ami ! C'est mol , sans doute, Ondouré , que tu chargeras de « porter le coup de poignard. Nations, vous avez surpris ma foi ; * hélas! elle.n'étoit pas difficile à surprendre! Je suis simple; « mais ce que vous ne surprendrez pas, c'est l'amitié d'Outouga- N miz. tl se taira , car il a prêté le serment du secret ; mais , quand « vous serez prêts à frapper, Outougamiz, avec le Manitou d'or «t que voici , sera debout devant René. Forgez le fer bien long : « pour atteindre le cœur de mon ami , il ftiut que ce fer passe par «k le mien. »
Le jeune homme se tut : ses yeux étoient levés vers le firmament ^ c'étoit l'Ange de l'Amitié redemandant sa céleste patrie. Les Sachems écoutoient pleins de pensées ; ils entrevoyoient un secret quMls croyoient important de connottre; ils commandoient le silence au conseil! les prodiges de l'amitié d*Outougamiz , connus de toute la solitude, fhisoient l'admiration des Jeimes Sauvages.
Le ttère de Céluta , ramenant ses regards sur l'assemblée : « Guerriers, pourquoi étes-vous muets? Enseignez-moi donc ce «t qu'il faut que Je dise à ma sœur et à ma Itemme lorsqu'elles « viendront au-devant de moi Que dirai-Je à René lui-même? Lui « dirai-je : Chevreuil , que j'avois trouvé dans le marais des llli^ •( nois, viens, que Je rouvre la blessure que ma main avoit « fermée?»
Outougamiz, portant tout à coup ses deux mains à sa pollrlne : « Je t'arracherai bien de mon sein , affreux secret ! s'écria4*il. « Os de mes pères , vous avez beau vous soulever et marcher « devant moi , Je parlerai ; oui , Je parlerai : Je ne serai point uil « assassin! René, écoute, entends-tu?... Voilà tout ce qui s'est a passé au conseil; ne va pas le répéter! Mais, René, n'es-tu pas « coupable?... Ah, Dieul j'ai parlé; J'ai violé mes serments. J'ai « trahi la patrie 1 » Outougamiz défaillit devant le bûcher; si les/ guerriers voisins ne l'eussent retenu , il tomboit dans la flamme. On le couche à l'écart sur des branches.
Cet évanouissement donna le temps au jongleur et k Ondouré de répéter ce qu'ils avoient déjà dit de la frénésie d'Outougamiz , causée par un maléfice. Impatientes de partir, les nations se le« vèrenti et l'on oublia le frère de Céluta.
LES NATCHEZ. 5tS
Les tribus qui ivoient adopté le plan des Natchez reçurent du jongleur les gerbes funéraires : dans chaque gerbe il y «voit douze roseaux. L*époque des grands jeux , qui duroient douze jours , commençoit le dix-huitième jour de la lune des chasses ; c'étoit ce jour^là même que les jongleurs, chez les différentes nations conjurées , dévoient brûler le premier roseau : les autres roseaux , successivement retirés pendant onze nuits , annonceroienl le mas- ^cro avec l'épuisement de la gerbe.
Les Indiens commencèrent à descendre le sentier étroit et dangereux qui conduisoit au bas du rocher. Lorsqu'ils arrivèrent au rivage , le jour éclairoit l'horizon , mais il étoit sombre ; et le soleil, enveloppé dans les nuages d'une tempête , s'étoil levé sans aurore. Les Indiens se rembarquèrent dans leurs canots, se dirigeant vers tous les poinis de l'horizon : la flotte bientôt dispersée s*évanouit dans l'immensité du lac. Le jongleur et Ondouré abandonnèrent les derniers le rocher du conseil. Ils invitèrent Outougamiz, qui avoit repris ses sens, à les suivre; l'ami de René, les regardant avec horreur , leur ré|H)ndit que jamais il ne se trouveroit dans la société de deux pareils méchants; ils le quittèrent sans insister davantage. Qu'importoit à Ondouré qu'Outougamiz se précipitât ou non du haut du rocher? Outougamiz étoit lié par un serment qu'il ne romproit sans doute jamais , mais si , dans son désespoir , il atlentoiL i^ vie, le secret de la tombe paroissoit encore plus sûr à Ondoufé^que celui de la vertu.
Outougamiz demeura assis sur la pointe du rocher, en fhce du lac, A l'endroit où le torrent, quittant la terre, s'élançoit dans l'alitme; la grandeur des sentiments que ce spectacle inspirolt s'allioit avec la grandeur d'une amitié sublime et malheureuse. Les flots du lac , poussés par le vent , mordoient leurs rivages dont ils einportoient les débris : partout des déserts autour de cette mef! intérieure, elle-même solitude vasite et prufonde; partout l'absence des hommes et la présence de Dieu dans ses œuvres.
Le coude appuyé sur son genou , la tête posée dans sa main , les pieds pendants sur l'abtme , ayant derrière lui le bois du conseil , naguère si animé, maintenant rendu à la solitude, Outougamis fbt longtemps à fixer ses résolutions : il se détermina A vivre. Si les Blancs alloient découvrir le complot , qui défendroit la patrie , qui défendroit Géluta , qui défendnnt Mila , dont le sein porte peut* être le Ois d'Oulougamiz ? On ne peut pas révéler le secret à René , puisque René est peut-être coupable, comme Taffirment les Sachems; mais n'y a4-il paji quelque moyen de êauter rtiomine
blanc 7 Chactas reviendra , Chactas sera initié au mystère : la sagesse de ce Sachem ne peut-elle prévenir tant de malheurs? Si Outougamiz se précipite dans le lac , sa mort sera inutile à René : celui-ci n'en périra pas moins. Outougamiz , en prolongeant sa vie, peut trouver une occasion inespérée de mettre à l'abri les jours de son ami. khi si l'on pouvoit Taire savoir le secret à Mila, qui a tant d'esprit» elle auroit bientôt tout arrangé! Qui sait aussi si l'innocence de René ne sera pas découverte? Alors quel bonheur! comme les obstacles s'aplaniroient , comme on passeroit du désespoir au comble de la joie !
Outougamiz , après avoir roulé toutes ces pensées dans son ame , se lève : « Vivons, dit-il , ne laissons pas à Célula le poids de tous 15 les maux ; ne nous reposons pas lâchement dans la tombe. Adieu , « bois du sang! adieu, rocher de malédiction! puisse Alhaensic M te prendre pour son autel ! »
Outougamiz se précipite par l'étroit sentier, laissant au bûcher du conseil quelques cendres qui fumoient encore; image de ce qui reste des vains projets des hommes.
Le frère de Céluta marcha tout le jour et une partie de la nuit suivante : des Sioux, quil rencontra, le portèrent, dans leur canot, de fleuve en fleuve, jusqu'au pays des Illinois ; ceux-ci , craignant une nouvelle invasion des Natchez , s'étoient retirés à deux cents lieues plus haut, vers l'occident. Outougamiz, reprenant sa route par terre, traversa les champs témoms^es prodiges de son amitié. Le poteau où René devoil être brûlé étoit encore debout : Outougamiz embrassa ce monument sacré. Il descendit aux marais, et visita la racine sur laquelle il avoit tenu son ami dans ses bras; il retrouva les roseaux séchés dont il couvroit pendant la nuit l'objet de sa tendresse ; il ramassa quelques plumes des oiseaux dont il avoit nourri son frère. Il dit : «Belles plumes, « si jamais je suis heureux , je vous attacherai avec des Gis dk)r , M et je vous porterai autour de mon front les jours de fêtes. Auriez- « vous jamais cru qqe je tuerois mon ami ?»
Cet homme excellent cherchoit à puiser dans ses souvenirs de nouvelles forces, pour q u'elles devinssen t égales aux périls de René ; il se retrempoit , pour ainsi dire, dans ses malheurs passés, pour s'endurcir contre son malheur présent; il s'excitoit à l'amitié par son propre exemple , tandis qu'il s'accusoit naïvement d'être changé , et d'avoir juré la mort de René.
Suivant ainsi son amitié à la trace , l'Indien arrive jusqu'aux Natchez : là commencèrent ces douleurs qui ne dévoient çlus finir*
René étoit-H revenu? Comment soutenir sa première entrevue ? Que dire aux deux femmes affligées?
René n'étoit point encore aux Natchez. Ondouré seul et le jongleur avoient devancé de deux aurores le retour du malheureux Outougamiz. Les jours de Céluta et de Mila s'étoient écoulés dans la plus profonde retraite. Par l'habitude de souffrir et par la longueur du temps, Tépouse de Renéétoit tombée dans une tristesse profonde : la tristesse est le relâchement de la douleur, sorte d'intermission de la fièvre deTame, qui conduit à la guérison ou à la mort. Il n'y avoit plus que les yeux de Céluta à sourire; sa bouche ne le pouvoit plus.
« Tu me semblés un peu calme , » disoit Mila.
— « Oui , lui répondoit sa sœur; je suis faite à présent a la « mauvaise nourriture : mon cœur s'alimente du chagrin qu'il « repoussoit avant d'y être accoutumé; »
La nuit qui précéda l'arrivée d'Outougmiz, les deux Indiennes veillèrent plus tard que de coutume : elles s'occupoient de René , inépuisable sujet de leurs entretiens. Lorsqu'elles furent couchées sur la natte, elles continuèrent de parler, et, faisant au milieu de leur adversité des projets de bonheur, elles s'endormirent avec l'espérance : Tenfant malade s'assoupit avec le hochet qu'on lui a donné dans son berceau.
A leur réveil, Mila et Céluta trouvèrent debout devant elles Outougamiz , pâle , défait, les yeux fixes , la bouche entr'ouverte. Elles s'élancent de leur couche : « Mon frère! >»— « Mon mari! » dirent-elles à la fois. — « Qu'y a-t-il? René est-il mort? Allez-vous « mourir? »
— » C'en est fait , répond l'Indien sans changer d'atlilude , H plus d'épouse, plus de sœur! »
— « René est mort! >» s'écria Céluta.
— « Que dis-tu? repartit Outougamiz avec une joie sauvage; « René est mort? Kitchimanitou soit béni! »
— « Ciel ! dit Céluta , lu desires la mort de ton ami! De quel «< malheur est-il donc menacé? »
— <( Nous sommes tous perdus ! » murmure Outougamiz d'une voix sombre. Se dégageant des bras de sa femme et de sa sœur, il se précipite hors de la cabane : Mila et Céluta le suivent.
Elles sont arrêtées tout à coup par Ondouré. « Avez-vous vu «( Outougamiz? » leur dit-il d'un air alarmé. — « Oui, répondent- «« elles ensemble ; il est hors de ses sens, nous volons après lui. >»
-— H Que vous a-t-il dit ? » reprit le^tuteur du Soleil.
âS6 LES MâTCUKZ.
— «< Il nous a dil que nous éticos tous perdus, » répliqua Celu ta.
— «« Ne le croyez pas, dit le Chef rassuré^ tout va bieu, au con- « traire \ mais Oulougamiz est malade ; je vais chercher Adario. »
Comme Ondouré s*éIoignoit, Outougamiz, par un autre seu* lier, se rapprochoit de la cabane : il marchoit lentement, les bras croisés. Les deux femmes qui s'avanfoient vers lui Teutendoient parler seul; il disoit : « Manitou d'or, tu m'as privé de la raison : « dis-moi donc maintenant ce qu'il faut faire! •
Mila et Célula saisissent l'inforluné par ses vêtements.
« Que voulez vous de moi ? » s'écrie-lil. Oui, je le jure, j'ai- « merai René en dépit de vous; je me ris des vers du sépulcre « qui déjà dévorent mes chairs vivantes. Je frapperai mon ami , « sans doute *, mais je baiserai sa blessure , je sucerai son sang , et <« quand il sera mort , je m'altacherai à son cadavre , jusqu'à ce «« que la corruption ait pas^é dans mes os. »
Les deux Indiennes éplorées embrassoient les genoux d'Outougamiz : il les reconnolt. «< C'est nous, dit Mila, parle! »
Oulougamiz lui met la main sur la bouche : h Qu'as-tu dit? on « ne parle plus, à moins que ce ne soil comme une tombe: tout H vient à présent des morts. Il y a un secret. »
— « Un secret! repartit vivement Mila, un secret pour te$ « amis ! de quoi s'agil-il donc? de notre vie? de celle de René? ••
^lors Oulougamiz : « Arrache-moi le coeur ! » dit-il à Mila en lui présentant son sein , où la jeune épouse applique ses lèvres de flamme.
«t Ne déchirez pas ainsi mes entrailles, dit Célula : parle, mon (t cher Oulougamiz ; viens te reposer avec nous dans (a cabane. »
Une voix foudroyante interrompit celle scène. « As-tu parlé? « disoit celte voix ; la terre a-t-elle tremblé sous tes pas? »
— H Non , je n*ai pas parlé , répondit Oulougamiz en se tour- « nant vers Adario que conduisoilOndoure^mais ne croyez plus « trouver en nK)i le docile Oulougamiz : homme de fer, allez « porter votre vertu parmi les ours du Labrador; buvez avec dé- <« lices le sang de vos enfants; quant à moi , je ne boirai que celui « que vous ferez entrer de force dans ma bouche ; je vous en re* « jetterai une partie au visage , et je vous couvrirai d'une tache « que la murt n'effacera pas. »
Adario fût terrassé. « Que me reproches -tu? dit- il à son u neveu. Mes enfants ?. . . . Barbare , cent fois plus barbare que « moif»
LES NATCHS2. bV
Il n'en falloit pas tant pour abattre le ressentiment d'Outouga* miz. « Pardonne, dit-il au vieillard \ oui, j'ai été cruel ; Outou« « gamiz pourtant ne l'est pas! Je suis indigne de ton amitié , « mais laisse-moi la mienne*, laisse-moi mourir^ console, après M moi^, ces deux femmes. Je t'en avertisse succomberai , je par* •« lerai : je n'ai pas la force d'aller jusqu'au bout. »
— «< Nous consoler! dit Céiuta; est-ce là l'homme qui con«- « sole? Jusqu'ici je me suis tue, j'ai écouté, j'ai deviné , il s'agit « de la mort de René. Allons, Outougamiz, couronne ton ou- <« vrage , égorge celui que tu as délivré ! Sa voix mourante \» « remerciera encore de ce que tu as fait pour lui; il cherchera <« ta main ensanglantée pour la porter à sa bouche; ses yeux ne « te voient déjà plus, mais ils te cherchent encore, ils se tournent " vers toi avec son cœur expirant. »
— «< L'entends-tu , Adario? dit Outougamiz. Résiste, si tu le «* peux! »»
Outougamiz saisit Géluta , et dans les étreintes les plus tendrez il se sent tenté de l'élouiDsT.
« Femmes , s'écrie Adario , retirez-vous avec vos larmes* »
— « Oui, oui! dit Mila , prends ce ton menaçant, mais sache «« que nous sauverons René malgré toi, malgré la patrie: il Aot «« que celte dernière périsse de ma propre main ; j'incendierai lea " cabanes. »
— «« Yile Ikouessen ', s'écria le vieillard, si jamais lu oses te « présenter devant moi avec ta langue maudite, tu n'échapperas « pas à ma colère. »
— « Tu m'appelles Ikouessen , dit Mila , de qui? de mon Ubé* » valeur? Tu as raison : je ne serois pas ce que je suis, si je n'ie « vois dormi sur ses genoux ! »
— « Quitte ces femmes , dit le vieillard à son neveu ; ce n*est H pas le moment de pleurer et de gémir. Viens avec les Sachema « qui nous attendent. » Outougamiz se laissa entraîner par Adario et p;ir Ondouré.
Mila et Céluta , voyant leurs premiers efforts inutiles, chercha rent d'autres moyens de découvrir le secret d'Outougamiz. Par les mots énigmatiques du jeune guerrier elles sa voient qu'il y avoit un mystère, et par sa douleur elles deviiioienl que ce myat^ eu velopp«jit le frère d'Amélie. Dans cette pensée , avec toute Tac* tivité de Tamilié fraternelle et de l^amour coi^ugal, elles suspendirent leurs plaintes *, elles convinrent dese séparer» d'aller chacune
« Ciwirt>f|ii>.
de son côlé errer à l'entrée des cavernes où s'assembloil le conseil. Elles espéroient surprendre quelques paroles intuitives de leur destinée.
Dès le soir même, Célula se rendit à la grotte des Rochers» et Mila à la caverne des Reliques.
En approchant de celle-ci , le souvenir des instants passés dans ces mêmes lieux se présenta vivement au cœur de Mita. Les Sachems n'étoient pas dans la caverne; Mila n'entendit rien : la Mort ne raconte point son secret. Céluta n*avoil pas été plus heureuse; les deux sœurs rentrèrent non instruites, mais non découragées, se promettant de recommencer leurs courses.
Outougamiz fut plusieurs jours sans paroHre : Adario l'avoit emmené dans le souterrain où s'assembloient les chefs des conjurés, et où Ton s'eflbrçoit, par les tableaux les plus pathétiques de la patrie opprimée, par les plus grossiers mensonges sur René, par toute l'autorité du Grand-Prétre , de lutter contre (a force de l'amitié. Lorsque le frère de Célula voulut sortir, les gardes du Soleil eurent ordre de le suivre de loin ; des Sachems, et Adario lui-même, marchoient à quelque distance sur ses traces.
Il se rendit à la cabane de René : Céluta étoit absente; Mila, solitaire , attendoit le retour de son amie. En voyant entrer Outougamiz, elle lui sourit d'un air de tendresse et de surprise. Mila avoit quelque chose de charmant; on auroit passé ses jours à la voir sourire. «< Je croyois , dit-elle à son mari , que tu m'avois « abandonnée. Où es-tu donc allé? Je ne t'avois pas revu depuis «< le jour où tu es revenu du désert. » Elle Gt signe à Outougamiz de s'asseoir sur la natte. Outougamiz répondit qu'il étoil resté avec les Sachems; et, plein d'une joie triste en entendant Mila lui parler avec tant de douceur, il s'assit auprès d'elle.
Mila suspendit ses bras au cou du jeune Sauvage : « Tu es inn fortuné , lui dit-elle, et moi je suis malheureuse. Après une si M longue absence, pourquoi n'es-tu pas venu plus lot cne conn soler? Tu n'as plus ta raison ; j'ai à peine la mienne. Retirons- « nous dans les forêts; je serai ton guide ; tu marcheras appuyé M sur moi comme l'aveugle conduit par l'aveugle. Je porterai les « fruits à ta bouche , j'essuierai tes larmes , je préparerai ta M couche , tu reposeras ta tète sur mes genoux lorsque tu la sen- «< tiras pesante ; tu me diras alors le secret. René viendra nous u trouver, et il pleurera avec nous. *>
— « Qu'il ne pleure pas! dit Outougamiz; s'il pleure, je par- « lerai. Je yeux qu'il me promette de ne pas m'aimer, afin que je
LES NATCHE2. 526
« tienne mon serment. S'il dit qu'il m'aime , je le tuerai, parce- « que je trahirois mon pays. »
Mila crut qu'elle alloit découvrir quelque chose, mais toutes ses grâces et toutes ses séductions Turent inutiles. Ses caresses, dont une seule auroit suffi à tant d'autres hommes pour leur faire vendre la destinée du monde , échouèrent contre la gravité de la douleur et contre la foi du serment. Mila trouva dans son mari une résistance à laquelle elle ne s'étoit pas attendue : elle ignoroit à quel point Outougamiz étoit passionné pour la patrie; quel empire la religion avoit sur lui; quelle force ajoutoit à sa vertueuse résistance l'idée que René étoit coupable, et que ce Blanc pourroit apprendre le secret aux autres Blancs si le secret lui étoit révélé. Céluta, qui ressembloit davantage à son frère, et qui le connoissoit mieux, avoit désespéré dès le premier moment de lui faire dire ce qu'il croyoit devoir taire; elle l'admiroit en versant des larmes.
La saison déclinoit vers l'automne :^ison mélancolique, où l'oiseau de passage qui s'envole , la verdure qui se flétrit , la feuille qui tombe, la chaleur qui s'éteint, le jour qui s'abrège, la nuit qui s'étend , et la glace qui vient couronner cette longue nuit , rappellent la destinée de l'homme. Les grands jeux dévoient être bientôt proclamés : le jour du massacre approchoit. Aucune nouvelle de René ne parvenoit à Céluta ; l'Indienne ne savoit plus si elle devoit craindre ou désirer le retour du voyageur. Un matin elle vit entrer dans sa cabane le religieux d'une mission lointaine ; ce n'étoit pas un prêtre d'autant de science que le père Souël , ni d'un zèle à provoquer le martyre, mais c'étoit un homme charitable et doux. Il ne se mêloit jamais de ce qui ne le regardoit pas , et ne cherchoit à convertir les âmes au Seigneur que par l'exemple d'une bonne vie. Il portoit la robe et la barbe d'un capucin , sans orgueil et sans humilité-, il trouvoit tout simple que son Ordre eût conservé les usages et les habits d'autrefois , comme il lui sembloit tout naturel que ces usages- et ces habits eussent changé.
Céluta s'avança au-devant du missionnaire : « Chefde la prière, « lui dit-elle , tu m'honores de venir à ma hutte ; mais le maître « n'est pas ici , et je crains qu'une femme ne te reçoive pas aussi « bien que tu le mérites. » Le Père lui répondit en s'inclinant : « Je ne vous aurois pas importuné de ma visite, si le capitaine « d'Ârtaguette ne m'eût oixionné de vous apporter une lettre de « votre mari. »>
lY. 54
530 LES NATGHËZ.
Géluta rougit d'espérance et de crainte-, elle prit la lettre que le missionnaire lui présentoit , et la pressa sur son cosur.
Miia , qui étoit avec sa soeur dans la cabane , et qui tenoit la petite Amélie sur ses genoux , ne vouloit pas qu'on se donnât le temps de servir la cassine au religieux , impatiente qu'elle étoil d'entendre l'explication du collier; Céluta , plus hospitalière, prépara le léger repas.
Tandis qu'elle s'occupoit de ce soin, le religieux, voyant la fille de René dans les bras de Mila , la bénit et demanda si cette petite étoit chrétienne. L'enfant ne paroissoit point effrayé, et sourioU au vieux solitaire ; celui-ci , interrogé par les deux sœurs , fit, les larmes aux yeux , l'éloge du capitaine d'Artaguette et du brave grenadier Jacques. Géluta apprit avec peine que son frère blanc , fixé à un poste éloigné , étoit souffrant depuis plusieurs mois.
Mila dit au missionnaire : « Chef de la barbe , n'as-tu jamais été << repoussé des haltes? » — « Mon bÂton , répondit le Père, est «< toujours derrière la porte. » Céluta servit la cassine ; quand cela fut fait, elle tira la lettre qu'elle avoit mise dans son sein , et pria le Père de la traduire.
Inexplicable contradiction du cœur humain ! Cette femme qui , la veille , s'alarmoit du silence de son mari , desiroit presque maint^ant la continuation de ce silence! Que contenoit la lettre? annonçoit-elle le retour prochain de René? jetoit-elle quelque lumière sur le secret d'Outougamiz? dissiperoit-elle ou confirme- Toit-elle les soupçons qui s'étoient élevés contre René? Assises devant le missionnaire , les deux sœurs , fixant les yeux sur ses lé- Tres , écoutoient des sons qui n'étoient pas encore produits. Le Père ouvre la lettre , prend sa barbe dans sa main gauche , élève de sa main droite le papier à la hauteur de ses yeux, et parcourt en silence la première page. A mesure qu'il avançoit dans la tooture, on voyoit Tétonnement se peindre sur son visage. Céliila étoit comme le prisonnier de guerre assis sur le trépied avant d'être livré aux flammes; Mila, perdant toute patience, s'écria : u Explique-nous donc le collier : est-ce que tu ne le comprends « pas? » Le Père traduisit en natchez ce qui suit :