LETTRE DE RENÉ A CÉLUTA
Au Désert, la trente-deux iémc no%e de ma uaissance.
tt Je comptois vous attendre aux Natchez ; j'ai été obligé de
« partir subitement sur un ordre des Sacbems. J'ignore quelle
• sera rissue de mon voyage : il se peut faire que je ne tous re» « voie plus. J'ai dû vous paroître si bizarre , que je serois ftché « de quitter la vie sans m'ètre justifié auprès de vous.
« J'ai reçu de l'Europe , à mon retour de la Nouvelle-Orléans y « une lettre qui m'a appris l'accomplissement de mes destinées -, «< j'ai raconté mon histoire à Chactas et au père Souel : la sagesse M et la religion doivent seules la connoître.
« Un grand malheur m'a frappé dans ma première jeunesse \ ce « malheur m'a fait tel que vous m'avez vu. J'ai été aimé, trop « aimé : l'ange qui m'environna de sa tendresse mystérieuse ferma M pour jamais , sans les tarir, les sources de mon existence. Tout M amour me fit horreur : un modèle de femme étoit devant moi , « dont rien ne pouvoit approcher ; intérieurement consumé de «< passions , par un contraste inexplicable je suis demeuré glacé « sous la main du malheur.
« Céluta , il y a des existences si rudes qu'elles semblent accuser <• la Providence, et qu'elles corrigeroient de la manie d'être. De- « puis le commencement de ma vie , je n'ai cessé de nourrir des « chagrins : j'en portois le germe en moi comme l'arbre porte le M germe de son fruit. Un poison inconnu se mèloit à tous mes sen- M timents : je me reprochois jusqu'à ces joies nées de la jeunesse « et fugitives comme elle.
«< Que fais-jc à présent dans le monde? et qu'y faisois-je aupara- H vaut? j'étois toujours seul, alors môme que la victime palpitoit M encore au pied de l'autel. Elle n'est plus , cette victime ; mais « le tombeau ne m'a rien ôté : il n'est pas plus inexorable pour M moi que nel'étoit le sanctuaire. Néanmoins je sens que quelque M chose de nécessaire à mes jours a disparu. Quand je devrois me « réjouir d'une perte qui délivre deux âmes, je pleure; je de- « mande , comme si on me l'avoit ravi , ce que je ne devois jamais « retrouver : je désire mourir, et dans une autre vie une sépara^ « lion qui me tue n'eu continuera pas moins l'éternité durant.
« L'éternité ! peut-être dans ma puissance d'aimer ai-je compris « ce mot incompréhensible. Le Ciel a su et sait encore, au mo- « ment même où ma main agitée trace cette lettre , ce que je pou- « vois être : les hommes ne m'ont pas connu.
«< J'écris assis sous l'arbre du désert , au bord d'un fleuve sans « nom, dans la vallée où s'élèvent les mêmes forêts qui la cou- H vrirent lorsque les temps commencèrent. Je suppose , Céluta , « que le cœur de René s'ouvre maintenant devant toi : vois-tu le
K mpiKie exUaordinaire qu'il renferme? il sort de ce cœur des
rm LES NATCHEZ.
*< flammes qui manquent d'aliment, qui dévoreroient la création u sans être rassasiées, qui te dévoreroient toi-même. Prends u garde, femme de vertu ! recule devant cet abtme : laisse-le dans « mon sein ! Père tout-puissant , tu m'as appelé dans la solitude ; « tu m'as dit : « René! René! qu'as-tu fait de ta sœur? » Suis-je « donc Gain? »