CONTINUEE AU LEVER DE L'AURORE
« Quelle nuit j'ai passée! Créateur, je te rends grâce; j'ai en* « core des forces , puisque mes yeux revoient la lumière que tu as a faite ! Sans flambeau pour éclairer ma course , j'errois dans les « ténèbres : mes pas, comme intelligents d'eux-mêmes, se frayoient «« des sentiers à travers les lianes et les buissons. Je cherchois ce «< qui me fuil, je pressois le tronc des chênes : mes bras avoient « besoin de serrer quelque chose. J'ai cru, dans mon délire, sen- <« tir une écorce aride palpiter contre mon cœur : un degré de <c chaleur déplus, et j'animois des êtres insensibles. Le sein nu et « déchiré , les cheveux trempés de la vapeur de la nuit , je croyois « voir une femme qui se jetoit dans mes bras ; elle me disoit : « Tiens <t échanger des feux avec moi , et perdre la vie! mêlons des vo- <« luptés à la morl! que la voûte du ciel nous cache en tombant « sur nous. »
« Géluta , vous me prendrez ftour un insensé : je n'ai eu qu'un « tort envers vous , c'est de vous avoir liée à mon sort. Tous sa- « vez si René a résisté , et à quel prodige d'amitié il a cru devoir « le sacriGce d'une indépendance qui du moins n'étoit ftineste «« qu'à lui. Une misère bien grande m*a ôté la joie de votre amour, « et le bonheur d'être père : j'ai vu avec une sorte d'épouvante M que ma vie s'alloit prolonger au delà de moi. Le sang qui flt « battre mon cœur douloureux animera celui de ma fille : je t'aii- « rai transmis, pauvre Amélie, ma tristesse et mes malheurs! «< Déjà appelé par la terre , je ne protégerai point les jours de ton « enfance *, plus tard je ne verrai point se développer en toi la « douce image de ta mère , mêlée aux charmes de ma sœur et <« aux grâces de la jeunesse. Ne me regrette pas : dans l'âge des «< passions j'aurois été un mauvais guide.
« Céluta , je vous recommande particulièrement Amélie : son « nom est un nom fatal. Qu'elle ne soit instruite dans aucun art » de l'Europe ; que sa mère lui cache l'excès de sa tendresse : il « n'est pas bon de s'accoutumer à être trop aimé. Qu'on ne parle
« jamais de moi à ma Glle; elle ne me doit rien : je ne souhaitois <( pas lui donner la vie.
« Que René reste pour elle un homme inconnu , dont l'étrange « destin raconté la fasse rêver sans qu'elle en pénètre la cause : je « ne veux être à ses yeux que ce que je suis , un pénible songe.
« Céluta , il y a dans ma cabane des papiers écrits de ma main : M c'est l'histoire de mon cœur; elle n'est bonne à personne, et perte sonne ne la comprendroit : anéantissez ces chimères.
« Retournez sous le toit fraternel ; brûlez celui que j'ai élevé u de mes mains; semez des plantes parmi ses cendres; rendez à «c la forêt l'héritage que j'avois envahi. Effacez le sentier qui « monte de la rivière à la porte de ma demeure; je ne veux pas « qu'il reste sur la terre la moindre trace de mon passage. Cepen- « dant j'ai écrit un nom sur des arbres, dans la profondeur des « bois: il seroit impossible de le retrouver; qu'il croisse donc « avec le chêne inconnu qui le porte : le chasseur indien s'en- « fuira à la vue de ces caractères gravés par un mauvais Génie.
« Donnez mes armes à Outougamiz ; que cet homme sublime « fasse en mémpire de moi un dernier effort : qu'il vive. Ghactas « me suivra , s'il ne m'a devancé.
« Si enGn , Céluta , je dois mourir , vous pourrez chercher après « moi l'union d'une ame plus égale que la mienne. Toutefois ne « croyez pas désormais recevoir impunément les caresses d'un « autre homme ; ne croyez pas que de foibles embrassements puis- « sent effacer de votre ame ceux de René. Je vous ai tenue sur <« ma poitrine au milieu du désert , dans les vents de l'orage, lors- « que après vous avoir portée de l'autre côté d'un' torrent j'aurois tt voulu vous poignarder pour fixer le bonheur dans votre sein , <( et pour me punir de vous avoir donné ce bonheur. C'est toi , « être suprême, source d'amour et de beauté, c'est toi seul qui « me créas tel que je suis, et toi seul me peux comprendre ! Oh ! « que ne me suis-je précipité dans les cataractes au milieu des on- « des écumantes! je serois rentré dans le sein de la nature avec « toute mon énergie.
« Oui, Céluta, si vous me perdez, vous resterez veuve : qui « pourroit vous environner de cette flamme que je porte avec moi, « môme en n'aimant pas? Ces solitudes que je rendois brûlantes « vous paroîtroient glacées auprès d'un autre époux. Que cher- « cheriez-vous dans les bois el sous les ombrages? il n'est plus M pour vous d'illusion , d'enivrement, de délire: je t'ai tout ravi « en te donnant tout , ou plutôt en ne te donnant rien , car une
« plaie incurable étoit au fond de mon ame. Ne crois pas, Géluta V « qu'une femme à laquelle on a fait des aveux aussi cruels ^ pour « laquelle on a formé des souhaits aussi odieux que les miens , ne « crois pas que celte femme oublie jamais l'homme qui l'aima de « cet adiour ou de cette haine extraordinaire.
« Je m'ennuie de la vie^ l'ennui m'a toujours dévoré, ce qui «c intéresse les autres hommes ne me touche point. Pasteur ou « roi , qu'aurois-je fait de ma houlette ou de ma couronne? Je se- K rois également fatigué de la gloire et du génie , du travail et du « loisir, de la prospcritcet de l'infortune. £n Europe, en Amériu que , la société et la nature m'ont lassé. Je suis vertueux sans « plaisir ; si j'étois criminel , je le serois sans remords : je voudrois u n'être pas né , ou être à jamais oublié.
«< Que ce soit ici un dernier adieu , ou que je doive vous reToir «I encore , Géluta , quelque chose me dit que ma destinée s'accom- « plit ; si ce n'est pas aujourd'hui même , elle n'en sera que plus « funeste : René ne peut reculer que vers le malheur. Regardez « donc cette lettre comme un testament. »
La lecture étoit achevée , que Géluta ne relevoit point sa tête qui s'étoit penchée sur son sein : toute la sagacité de Mila n'avoit Pfis suffi pour expliquer le collier ; toute la religion du missionnaire p'avoit pu pénétrer le sens de la lettre^ mais le cœur d'une épouse Favoit mieux compris : rien n'est intelligent comme l'amour malheureux. Géluta apprenoit qu'elle n'étoit point aimée; qu'un lien paternel ne lui avoit pas même attaché René ; qu'il y avoit dans ï'ame de cet homme du trouble, presque du remords, et qu'il se repentoit d'un malheur comme on se repentiroit d'un crime.
Géluta releva lentement son front abattu : « Allons , dit-elle , « mon mari est encore plus infortuné que je ne le supposois; un « méchant esprit l'a persécuté : je dois être son bon génie. »
Le religieux rendit la lettre à l'Indienne en lui disant : « Souffrir « est notre partage; la nouvelle alliance que Jésus-Ghrist a faite « avec les hommes est une alliance de douleur ^ c'est de son sang •c qu'il l'a scellée; je vais prier pour vous. »»
Le missionnaire tomba à genoux, et, les mains jointes, il répéta dans la langue des Natchez l'Oraison dominicale : le calme de cette prière fut une espèce de baume répandu sur une plaie vive. Quand le Père prononça ces jmots : Délivrez-nous du mal , les deux femmes sanglotèrent d'attendrissement. Alors le religieux , se relevant avec peine , ramena son froc sur sa tête grise , traversa la ca-
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bane d'un pas grave , reprit son bâton à la porte , et alla aussi rapidement que le lui permettoit sa vieillesse consola d'autres adversités.
Mila, qui portoit toujours Amélie y la rendit à Céluta : celle^i la regut en la couvrant de baisers et en fondant en larmes. Mila, qui devinoit sa sœur, lui dit : « Tu l'aimeras pour toi , toi qui es « sa mère \ moi , je l'aimerai pour son père. »
Mais Mila se sentoit aussi un peu découragée. Qui avoit donc pu trop aimer René? Quand on arracheroit le guerrier blanc i la mort 9 que gagneroit-on à cela , puisqu'il ne vouloit pas vivre? Mila ne s'arrétant pas longtemps à ces réflexions , et revenant à son caractère:
« C'est assez pleurer pour un collier obscur, mal interprété, que M nous ne comprenons ni toi , ni moi, ni le Père de la barbe. Le « danger est à la porte de notre cabane : pourquoi mêler à des « peines véritables des peines chimériques? Entre la réalité du « mal et les songes de nos cœurs nous ne saurions où nous tour- « ner. Occupons-nous du présent , nous penserons une autre fois « à l'avenir. Découvrons le secret , sauvons René , et , quand nous « l'aurons sauvé, il faudra bien qu'il s'explique. >*
— «< Tu as raison, dit Céluta, sauvons mon mari. » Mila prit Amélie dans ses bras , puis la rendant encore à sa mère : « Tiens , « dit-elle , je desirois avoir un petit guerrier , je n'en veux plus , « garde ta fille : elle te préfère à moi quand elle pleure ^ elle me «c préfère à toi quand elle rit. Ne diroit-on pas que le collier lui fût « aussi verser des larmes ? » Mila sortit pour aller à la découverte du secret.
René avoit écrit une autre lettre aux Sachems , pour leur annoncer que les Illinois ne paroissoient pas encore disposés à recevoir le calumet de paix. Plus heureux dans sa mission , Chactas avoit tout obtenu des Anglois de la Géorgie : il se disposoit à revenir. I^ tuteur du Soleil espéroit que le vieillard seroit mort avant de revoir sa cabane ; on racontoit qu'il touohoitàsa fin.
La FemmeChef , attendant la tète de sa rivale , laissoit en apparence Ondouré plus tranquille ^ mais elle le surveilloit avec toute l'activité de la jalousie. Le Sauvage, craignant toujours de se trahir , n'échappoit au péril qu'à l'aide de précautions dont il lui tardoit de se délivrer.
D'un autre côté , il étoit diflicile que le secret d'une coiyuration connue de tant de monde ne transpirât pas au dehors. De temps en temps il s'élevoit des bruits dont tout commandant moins prévenu
que celui du fort Rosalie eût recherché la source. Le gouverneurgénéral avoit écrit à Chéparde ne se pas laisser trop rassurer par la concession des terres. Une lettre d'Adélaïde , adressée à René , s'étant trouvée dans les dépêches, Ondouré, que Fébriano instruisoit de tout, s*empressa d'annoncer une nouvelle trahison du fils adoptif de Ghactas *, mais, en même temps, pour achever de tromper le commandant et pour avoir l'air de ne s'occuper que de plaisirs, il ordonna une chasse au buflle de l'autre côté du Meschacebé.
Mila n'eut pas plutôt appris cette nouvelle, qu'elle dite Céluta: « Il nous faut aller à cette chasse , où se trouveront toutes les ma- « trônes : je veux que le jongleur m'apprenne aujourd'hui même « le secret. » Céluta consentit tristement à suivre Mila-, elle doutoit du succès de sa jeune amie , qui refusoit dédire le moyen dont elle se comptoit servir pour faire parler le jongleur.
Le jour de la chasse arrivé , les deux sœurs partirent ensemble : elles marchoient seules hors de la foule , car tout le monde les fuyoit comme on fuit les malheureux. On s'embarque dans les canots; on traverse le fleuve; on descend sur l'autre rive ; on entre dans les savanes parsemées d'étangs d'une eau saumàtre, où les buffles viennent lécher le sel.
Divisés en trois bandes, les chasseurs commencent l'attaque : on voyoit bondir les buffles au-dessus des grandes forêts de cannes de plus dequinze pieds dehauteur.Mila avoit quittéCéluta ; elle s'étoit attachée aux pas du jongleur, qui prononçoit des paroles afin d'amener les victimes sous la lance des guerriers. Un buffle blessé fond tout à coup sur le magicien, qui prend la fuite: le buffle est arrêté par les chasseurs , mais le prêtre continu^à s'enfoncer dans les cannes , et entendant courir derrière lui , il fuit encore plus vite : ce n'étoit pourtant que Mila qui voloit sur ses traces , comme les colibris volent sur la cime des roseaux. Elle appelle le jongleur ; celui-ci tourne enlGn la tête, et reconnoissant une femme, il se précipite à terre tout haletant.
«< Je t'assure, dit Mila en arrivant à lui, que j'ai eu autant « de peur que toi. Je te suivois, parceque tu m'aurois sauvée, u D'une seule parole tu aurois fait tomber le buffle mort à tes « pieds. » — « C'est vrai , dit le jongleur , reprenant un air solen- « nel : mais que j'ai soif! »
Mila portoit à son bras une corbeille, dans cette corbeille un flacon et une coupe.
« Le Grand-Esprit m'a bien inspirée , s'écria Mila ; j'ai par ha-
M sard ici de l'essence de feu*. Ah ! bon Génie, si un homme <t comme toi alloit mourir, que deviendroient lesNatchez?»
— « Mila , dit le prêtre essuyant son front et se rapprochant de « la malicieuse enchanteresse, tu m*as toujours semblé avoir de M Tesprit comme une hermine. »
— « Et toi , dit Mila , versant de l'essence de feu dans la coupe , « tu m'as toujours paru beau comme leGénie qui préside aux chas- (t ses , comme le Grand Lièvre honoré dans les forêts. » Le prêtre vida la coupe.
Les Sauvages , passionnés pour les liqueurs de l'Europe , recherchent les fumées de l'ivresse comme les peuples de l'Orient les vapeurs de l'opium. « Je ne t'avois jamais vu de si près, dît Mila « remplissant de nouveau la coupe et la présentant à la main «< avide du jongleur; que tu es beau ! que tu es beau ! On dit que « tu parles tant de langues ! Est-ce que tu entends tout ce que tu « dis? »»
Triplement enivré de vin, d'amour et de louanges, le prêtre commençoit à faire parler ses yeux. Mila remplit encore la coupe , la porte de sa main droite aux lèvres du jongleur , et appuyant doucement sa main gauche sur son épaule , semble regarder avec admiration sa victime déjà séduite.
Le lieu étoit solitaire , les roseaux élevés. « Mila ! » dit le jongleur.
— » Que veux-tu? » dit l'Indienne affectant un air troublé et un peu honteux.
— « Approche-toi , » repartit le prêtre. Mila parut se vouloir défendre.
— « N'aie pas peur, dit le prêtre , je puis répandre la nuit au- «c tour de nous. »
— « C'est pour cela que j'ai tant de peur , répondit Mila ! tu es « un si grand magicien ! »
Le prêtre, prenant Mila dans ses bras, l'attira sur ses genoux. « Bois donc à ton tour, charmante colombe, » dit-il.
— « Moi ! » s'écria Mila : elle feignit de porter la liqueur à sa bouche , tandis que le prêtre , tournant la coupe , cherchoit à boire sur le bord que les lèvres de Mila avoient touché.
Le jongleur commençoit à sentir les effets du poison , les objets flottoient devant ses yeux.
« Ne vois-je pas, dit-il k Mila , une grande cabane? >» C'éloîent des roseaux agités par le vent.
1 Eiu-de-vie.
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— «< Oui , dit Mila , c'est la cabane où les Sachems sont ratteni^ M blés pour délibérer sur la mort de René. »
— « C'est étonnant , repartit le prêtre balbutiant , car ce n'est pas encore sitôt. »
Le cœur de Mila tressaillit ; elle pressa involontairemedt le jongleur, qui la serra à son tour dans ses bras. <t Pas encore sitôt? dit Mila : mais c'est... »
— « La douzième nuit pendant la lune des chasses, » dit le prêtre.
— « Je croyois , répondit Mila , que c'étoit la treizième? »
— « Je sais mieux cela que toi , repartit le jongleur ; il y a douze roseaux dans la gerbe , nous en retirons un chaque nuit. »
— « C'est fort bien imaginé , dit Mila ; et René sera tué quand « tu retireras le dernier ?» — « Oui , dit le prêtre \ et il sera tué le « premier de tous. »
Le prêtre voulut ravir un baiser à Mila , qui , au lieu de ses lèvres, lui présenta l'essence de feu. « J'aimerois mieux l'autre « coupe, » dit le jongleur.
— « Mais, reprit Mila , tu dis que René sera tué le premier de « tous; on tuera donc d'autres chairs blanches? » — « Eh ! cer- « tainement, dit le jongleur riant de la simplicité de Mila; cela « sera d'autant plus admirable qu'ils seront assemblés comme « un troupeau de chevreuils pour regarder les grands jeux. »
— » Oh ! comme j'y danserai avec toi , s'écria Mila, appliquant, « avec le dégoût de la nature mais l'exaltation de l'amitié , un bai- « ser sur le front du jongleur ; je n'avois pas entendu parler de ces « grands jeux ! j'aime tant les jeux I »
— « Toutes les nations qui ont juré le secret, dit le jongleur, «< se rendront aux Natchez. Outougamiz le Simple a juré conune H les autres; nous le forcerons de tuer son René. »
Mila se lève , s'arrache aux bras du prêtre qui tombe, et dont le front va frapper la terre. Cet homme eut une idée confuse de la faute qu'il venoit de commettre ; mais , l'ivresse l'emportant , il s'endormit.
Mila cherche Céluta-, elle l'aperçoit seule assise à l'écart; elle lui dit : « Tout est découvert ; les Blancs seront massacrés aux M grands jeux : ton mari périra le premier. »
L'épouse de René est prête à s'évanouir ; son amie la soutient : M Du courage , dit-elle ; il faut sauver René. Je cours au fort « avertir Chépar. Toi, va chercher Outougamiz. >»
— « Arrête, s'écrie Céluta; qu'as-tu dit? avertir Chépar ! Mal- « heureuse ! ton pays ! >»
Ces mots retentissenl dans le cœur de Mila ; immobile y die fixe ses regards sur sa sœur , puis s*écrie : « Périsse la patrie qui a pu M tramer un complot si odieux ! Ce n*est plus qu'un repaire d'as- « sassins. Je cours les dénoncer. »
Céluta frémit : « Mila , dit-elle , songe à ta mère , à ton père . à « moi , à Outougamiz. Ne vois-tu pas qu'en prévenant un massa* «< cre , tu ne le fais que changer en un meurtre beaucoup plus « terrible pour toi? »
Mila frémit; elle n'a voit pas aperçu cet autre péril ; mais, tout à coup : « Je ne m'attendois pas, lorsqu'il s'agissoit de la vie de « René, que tu seroissi calme; que tu balancerois {M^udenuoent, «< comme un Sachem , le bien et le mal. »
— H Femme, reprit Céluta avec émotion, quel que soit ton t< cœur, tu ne m'apprendras pas à aimer; mais ne crois pas non « plus m'aveugler : je serai maintenant aussi malheureuse que » mon frère et aussi discrète que lui. Je sais mourir de douleur; <« je ne sais pas perdre ma patrie. »
Mila embrasse Céluta. « Pardonne-moi , dit-elle ; je suis trop au- « dessous de toi pour te juger. »
Mila raconte à sa sœur comment elle a surpris la foi du jongleur. Céluta blAme doucement son amie : « On ne fait pas impunément M ce qui n'est pas bien, lui dit-elle; quand il n'y auroit que le « tourment du secret que tu viens d'apprendre, secret dont tu « réponds à présent devant ton pays, ne serois-tu pas déjà assez « punie ? »
Mila et Céluta se déterminèrent à aller trouver Outougamiz: elles le rencontrèrent sur le bord du fleuve, loin de la chasse, à laquelle il n'avoit pris aucune part. En voyant s'avancer les deut femmes, Outougamiz, pour la première fois, fut tenté de s'éloigner. Que pouvoit-il leur dire ? N'étoit-il pas aussi malheureux qu'elles? Céluta lui dit en l'abordant : « Ne nous fuis pas ; nous ne « te demandons plus rien ; nous connoissons tes malheurs. Mon « frère , je ne l'acùuse plus ; je t'admire : tu es le Génie de la vertu M comme celui de l'amitié. » Outougamiz ne comprit pas sa sœur.
« Pleurons tous trois, dit Mila; nous savons tous trois le se- « cret. »
— « Vous savez le secret ! s'écrie d'une voix formidable le jeune M Indien. Qui vous l'a dit? ce n'est pas moi! je n'ai pas menti au u Grand-Esprit ! je n'ai pas violé le serment des morts ! je n'ai pas M tué la patrie !» Et , plein de l'effroi du parjure , il échappe aux bras dans lesquels il eût voulu mourir. Mila vole sur ses pas sans le
pouvoir rejoindre ; Céluta , abandonnée , se jetle dans une pirogue avec des chasseurs qui repassoient le fleuve , et regagne sa cabane.
Un ami qui disparott au moment d'un grand danger laisse un vide immense : Géluta appelle sa sœur, en approchant de sa demeure ; aucune voix ne lui répond : Mila n'étoit point rentrée sous le toit fraternel. Céluta pénétre dans la cabane \ elle en parcourt les difiTérents réduits, revient à la porte, regarde dans la campagne et ne voit personne. Accablée de fatigue , elle s'assied près du foyer, tenant sa fille dans ses bras. Là, se livrant à ses pensées, elle est encore moins oppressée par le péril du moment que par le souvenir de la lettre de René. La sœur d'Outougamiz n'étoit point aimée, elle ne le seroit jamais ! Et c'étoit celui qu'elle adoroit, celui qu'elle cherchoit à sauver aux dépens de ses jours, qui lui avoit fait ce barbare aveu ! Céluta se trou voit tout à coup jetée hors de la vie : elle sentoit qu'elle s'enfonçoit dans une solitude, comme l'être mystérieux qui avoit trop aimé René.
Le maukawis chanta le coucher du soleil , le pois parfumé de la Virginie éclata à la première veille de la nuit, la fin de la nuit fut annoncée par le cri do la cigogne, et l'amie de Céluta ne revint pas. L'aube ouvrit les barrières du ciel , sans ramener la nymphe , sa compagne fidèle : couronnée de fleurs, Mila paroissoît chaque matin comme la plus jeune des Heures; précédant les pas de l'aurore, elle sembloit lui donner ou tenir d'elle ses charmes et sa fraîcheur.
Quand Céluta vit poindre le jour, ses alarmes augmentèrent : que pouvoit être devenue sa sœur? Une pensée se présente à l'esprit de la fille de Tabamica : en demeurant avec Céluta , Mila n'habitoit point sa propre cabane ; la cabane de Mila éloit celle d'Outougamiz. N'étoit- il pas possible qu'Outougamiz eût voulu retourner à ses foyers , et que son épouse y fût rentrée avec lui?
Céluta passe à son cou l'écharpe où étoit suspendu un léger berceau ; elle place dans le berceau cet enfant voyageur qui sourioit par-dessus l'épaule de sa mère. Elle sort ; elle arrive bientôt au toit qui lui rappelle de si doux et de si tristes souvenirs : c'étoit là qu'elle habitoit, avec Outougamiz, lorsque René la vint visiter; c'étoit par la porte entr'ouverle de cette cabane qu'elle avoit aperçu l'étranger dans le buisson d'azaléa. Comme le cœur lui battit lorsque le guerrier blanc s'assit auprès d'elle! Avec quelles délires elle prépara le festin du serment de l'amitié! Qu'ils sont déjà loin , ce^ jours qui virent naître un amour si tendre! Doux enchantements du cœur, projets d'un bonheur sans terme et sans mesure, qu'êtes-
vous devenus? Cabane, qui protégeâtes la jeunesse d*Outougamiz et de Géluta , serez-vous changée comme vos maitres? aurez-vous vieilli comme eux ?
Oui : cette cabane n*étoit plus la même; depuis longtemps inhabitée, elle étoit vide et sans génies tutélaires : quelques petits oiseaux y faisoient leurs nids , et l'herbe croissoit à Tentour.
Environnée d'assassins, abandonnée de tous ses amis, livrée sans défense à l'amour impur du tuteur du Soleil , accablée du malheur et de l'indifférence de René , Célutà ne desiroit plus qu'une tombe pour s'y reposer à jamais. Comme elle s'éloignoit de la cabane, où elle n'a voit trouvé personne, elle aperçut Adario qui cheminoit lentement, traînant ses lambeaux et s'appuyant sur le bras d'Outougamiz; elle fut frappée de terreur en remarquant que Mila n'étoit pas avec eux. Le vieillard penchoit vers la terre; le poids du chagrin paternel avoit enfîn courbé ce front inflexible : Adario n'étoit plus qu'un mort resté quelques jours parmi les vivants pour se venger.
Céiuta s'avança vers lui : « Te voilà, ma GUe, lui dit-il d'une <« voix pleine d'une douceur inaccoutumée; j'allois chez toi ; mais « puisque nous sommes auprès de la cabane de ton frère, arrétons- «< nous là. Le vieux chasseur commence à trouver la course un « peu longue; il se repose partout où il rencontre un abri. »
Touchée du changement du vieillard et attendrie par sa bonté , Céiuta entra avec son frère et son oncle dans la cabane déserte. Ils furent obligés de s'asseoir sur le sol humide : « C'est ma « couche de tous les jours , dit Adario , il faut que je m'habitue à la « terre. »
Incertain pour la première fois de sa vie, le Sachem avoit l'air de rassembler ses pensées , de chercher ses paroles. Outougamiz , se réveillant comme d'un songe , et reconuoissant le lieu où il étoit, dit en secouant la tête : « Adario, tu n'es pas prudent de « m'avoir amené ici : tu veux que je tue René, et c'est ici même H que je lui ai juré une amitié éternelle. J'ai juré depuis, il est «c vrai, que je le tuerois ; mais dis-moi auquel des deux serments je « dois être fidèle? N'est-ce pas au premier? »
— a C'est à ta patrie que tu as fait le dernier, répliqua Adario, « et tu l'as prononcé sur les os de tes aïeux. »
— « Sur des ossemenls apportés par le jongleur, répondit Ou- « tougamiz, mais éloicnt-ce ceux de mes ancêtres? J'ai voulu « connoitre la vérité. Je suis allé cette nuit sur la tombe démon u père; je me suis couché sur le gazon ; j'ai prête l'oreille ; mon
« père étoit dans sa tombe, car je Tentendois creuser avec « mains pour venir vers moi . La couche de poussière , entre nous u deux, n'étoit pas plus épaisse qu'une feuille de platane. Jesen- K tois mon cœur refroidir à mesure que le cœur du mort s'appro- • choit de ma poitrine-, il me communiquoit ses glaces. Tétois « calme et heureux : c'étoit comme lé sommeil. »
— « Insensé! s'écria Adario, ton amitié t'égare. »
— « Pour ce mot-là , dit Outougamiz , ne le prononce jamais , « Adario, tu n'entends rien à l'amitié. Si Cu voulois appeler en-- « oore mon père en témoignage contre moi, tu te tromperois, « car il a reçu mon serment d'amitié dans cette cabane , ainsi que « cette femme que tu ne daignes seulement pas regarder, et qui « pleure... Je vois René; il vient réclamer en ce lieu même le « serment que je lui ai fait. Le Manitou d'or s'agite sur ma pot- « trine : non , mon ami ! non , mon frère! je ne renie point mon « serment ! Approche , que je le renouvelle entre tes mains, entre «« celles de ma sœur : je le jure... »
*- M Impie! s'écrie Adario , lui portant une main ridée à la boii- « cbe ; crains que la terre ne te dévore , comme l'onde a englouti « Mila. »
— u Mila ! » dirent à la fois le frère et la sœur.
— « Oui , Mila , répète Adario d'une voix inspirée : elle a su le « secret , et elle a péri ! •
Outougamiz reste pétrifié ; Géluta inonde la terre de ses larmes. Adario, un bras levé entre son neveu et sa nièce, semble encore proférer le mol qui vient de les anéantir : « Elle a péri ! »
Outougamiz se lève , prend sa sœur par la main, la contraint de se lever, la regarde quelque temps en silence , et lui dit : « Il « ne sera plus aimé. René ! le seul cœur qui t'aimât encore , le seul N qui te voulût sauver, le seul qui protestât de ton innocence, a « cessé de t>attre : car ma sœur et moi nous doutons ; nous sommes « sans force; nous ne savons nous décider ni pour la patrie, ni « pour l'amitié. Géluta, j'ai perdu ma femme , tu as perdu la com- « pagne, celle qai t'a suivie à la cité des Blancs, qui t'a soignée M dans mon absence , qui t'a soutenue dans l'absence de cet autre « que nous allons tuer. Mila morte! René mort! sa petite fille M va bientôt mourir ! Chactas qui s'en va aussi ! Géluta, resterona- « nous seuls? »
Géluta ne pouvoit répondre. Outougamiz se tourne vers Adario toujours assis à terre. Il lève son casse -lète et dit : m Qui a tué n Mila?»
LES NATGHEZ. 54S
— « Athaënsic , répond froidement Adario ; l'Esprit de malheur « Ta saisie : elle s'est elle-même précipitée dans le fleuve. »
— « Si je savois , reprit le jeune Sauvage les dents serrées , qu'un
« homme eût porté la main sur Mila , fût-il mon propre père
>« Et puis j'irois trouver Chépar et me mettre à la tète des chairs M blanches. »
Adario se levant indigné et secouant ses lambeaux : « J'ai cru , M infftme , que tu n'en vouiois qu'à mes cheveux blancs ; je te les « livroîs avec joie, afin de t'engager k garder le secret , à sauver « la patrie. Je me disois : Il lui faut une libation de sang pour « satisfaire au premier serment qu'il a fait; qu'il la puise à mes M veines ! Mais que Tombre même de la pensée de trahir ton pays « ait pu passer dans ton lâche cœur !... . Retire-toi , scélérat! je te •« vais livrer aux Sachems, qui te vouloient faire périr avec ta <« sœur, lorsqu'ils ont appris l'indiscrétion du prêtre. J'avois juré H de votre vertu ; je m'étois engagé pour elle ; je venois demander « à Céluta le serment du secret : vous êtes deux traîtres et je vous « abandonne. »
Adario fait un mouvement pour se retirer ; Céluta l'arrête. <« Défr- « espérez de moi, lui dit-elle , mais non pas d'Outougamiz ! »
— « Et pourquoi , dit celui-ci , veux-tu qu'il espère de moi ? Oui, « je sauv^ai mon ami , si l'on ne me prévient par ma mort. »
— « Allons , dit Adario , épouse fidèle , ami généreux , révélez le «< secret à René! livrez ensuite votre pays aux étrangers; mais, « dignes enfants , songez qu'avant cette victoire il faut avoir in- M cendié nos cabanes , il faut avoir égorgé vos proches et vos amis « il faut avoir arraché un à un les cheveux de la tête d' Adario , il « faut avoir fait de son crâne la coupe du festin de René. »
Pendant ce discours affreux, Céluta et Qutougamiz ressembloient à deux spectres. Adario s'approche de sa nièce : n Ma Céluta, lui « dit-il , faut-il qu' Adario tombe à les pieds? parle , et tu le verras « à tes genoux , celui qui n'a jamais fléchi devant personne. Mon « enfant, René doit mourir quelque jour, puisqu'il est homme; «' mais ta patrie , si tu le veux , ta patrie peut être immortelle. Ta « cousine , ma pauvre fille , n'a-t-elle pas perdu son fils unique , et « ne sais-tu pas par quelle main? N'ai-je pas arraché ma postérité, « pour qu'elle ne poussât pas des racines dans une terre esclave? « Regarde-moi et ose dire qu'il ne m'en a rien coûté ! ose dire que « mes entrailles déchirées ne saignent plus , que la plaie que je leur « ai faite est guérie! S'il reste des enfants libres aux Natchez,
« Géluta 7 ib te devroat leur liberté *, ito te souriront dans les bras
« (le leur mère ; les bénédictions l'accompagneront quand tu tra- « verseras les villages de ta patrie ; les Sachems se rangeront avec u respect sur ton passage , ils s'écrieront : Faites place à Gélule ! ti Ces moissons florissantes , c'est toi qui les auras semées ; ces cris u de joie et d'amour, c'est toi qui les jexciteras. Qu'est-ce que lep u sacrifice d'une passion que le temps doit éteindre , auprès de ces M plaisirs puisés dans la plus grande des vertus? Peux-tu balancer ? « peux-tu consentir à n'être qu'une femme vulgaire dans ta pas- « sion , qu'une femme criminelle dans ta conduite , quand tu peux « te donner en exemple à l'univers? »
Outougamiz avoit écouté dans un sombre silence *, Céluta paroissoit suspendue entre la mort cl la vie. « Que veux-tu do moi? » dit-elle d'une voix tremblante. — « Un serment pareil à celui de M ton frère , répond Âdario : jure entre mes mains que tu garderas u le secret, que tu ne le révéleras pas au coupable qui le divul- M gueroit , à un homme dont tu ne possèdes pas même l'amour, et <« qui te trahissoit comme la patrie. »
Ces mots entrèrent profondément dans le cœur de Céluta -, mais la noble créature, s'élevant au-dessus de son malheur, répondit : « Pourquoi supposes-tu que je ne possède pas le cœur de mou « époux ? crois-tu par là me déterminer à l'immoler à ma tendresse « méconnue? Si René ne m'iiime pas, c'est que je ne suis pas «« digne de lui ; c'est une raison de plus pour le sauver , et , par u mon dévouement, de mériter son amour. »
Elle s'arrête^ car ses larmes, qu'elle avoit retenues, et qui cour loient intérieurement, l'étoufiToient. « Adario, reprit -elle, tu es u ingrat : René, à la cité des Blancs, proposa sa tête pour la » tienne »
— « Ne crois pas ce mensonge , dit Adario en l'interrompant ; « cette scène étoit arrangée entro nos ennemis pour nous inspirer « plus de confiance dans un traître. >*
— c< Malheureux René ! s'écria Céluta, quel fatal génie bit mé- « connoîlre jusqu'à ta vertu? »>
— « Céluta , dit Adario , le temps s'écoule. Les jeux vont être « proclamés; es-tu amie ou ennemie? Déclare- toi 5 range-toi du « côté des Blancs , ou jure le secret. »
La sœur d'Oulougamiz regarde autour d'elle ; elle croit entendre des voix lamentables sorlir des Bocages de la Mort : la fille de René gémit dans son berceau. Après quelques momenlsde silence : « Voici l'arrêt! » dit Céluta. Adario et Outougamiz écoutent.
« Mon frère a pu jurer paicequ'il ne savoit pas à quoi i'enga-
LES NATGHEZ. 545
« geoit son serment ; moi qui connois d'avance les conséquences de « ce serment, je serois une femme dénaturée si je le prononçois. « Je ne jurerai donc points mais pour te consoler, Adiario, sache •« que si ma vertu ne me fait garder le secret , tous les serments de M la terre seroient inutiles. »
En prononçant ces mots, Céluta parut transBgurée et rayon-* nante : « C'est assez ! s'écria Adario pressant sur son sein la main M de cette femme ^ je suis satisfait , les Sachems le seront. Tu « viens de faire un serment plus redoutable que celui que je te «• demandois. »
Adario retourne au conseil des Skchems , et Outougamiz prête encore au vieillard l'appui de son bras. Céluta reprend le chemin de la cabane de René : son ame étoit comme un abîme où les chagrins divers rouloient confondus.
La plaie la plus récente devint peu à peu la plus vive : lorsque l'épouse de René, descendue au fond de son cœur, commença à débrouiller le chaos de ses souffrances, celle que lui causoit la perte de Mila se lit cruellement sentir. Céluta se représentoit tout ce que valoit sa sœur : quelle inépuisable gaieté avec un cœur profondément sensible ! l'oiseau chantoit moins bien que Mila , et elle aimoit mieux. Les peines même qu'elle donnoit étoient mêlées de plaisir, et elle donnoit tant de plaisir sans mélange de peines ! Ces cheveux charmants sont maintenant souillés dans les limons du fleuve ! cette bouche que l'amour sembloit entr'ou vrir, est remplie de sable ! Cette femme qui étoit tout ame il y a quelques heures, cette femme que la vie animoit de toute sa mobilité , maintenant froide , fixée à jamais dans les bras de la mort ! Qu'elle a été vite oubliée , la tendre amie qui n'existoit que pour ses amis ! Sa famille n'y pense déjà plus \ Outougamiz même a été entraîné ailleurs : personne ne rendra les honneurs funèbres à la jeune , à l'innocente , à la courageuse Mila.
Ces réflexions, auxquelles s'abandonnoit Céluta en retournant à sa cabane , la firent changer de route \ elle chemina vers le fleuve pour y chercher le corps de son amie. Céluta avoit injustement accusé son frère; Outougamiz n'avoit point oublié Mila. Après avoir reconduit Adario, il descendit au rivage du Meschacebé; il regarda d'abord passer l'eau, et côtoya ensuite le fleuve, attentif à chaque objet que le courant entratnoit \ il crut ouïr un murmure : u Est-ce toi qui parles , Mila ? dit-il ; es-tu maintenant une «< vague légère, une brise habitante des roseaux? Te joues-tu, « poisson d'or et d'azur, & travers les forêts de corail? Mobile hi-
u rondelle, traces-tu des cercles à la surface du fleuve? Soua ta u robe de plume , d'écailte ou de cristal , tou cœur aime encore et « plaint Reué. »
Un jeune magnolia que le Meschacebé avoit environné dana sa dernière inondation Gxa longtemps les regards d'Outougamiz : H lui aembloU voir Miia debout dans Tonde.
Ûutougamiï Rassit sur la rive : « Pourquoi , dit-il , Mila , ne me « réponds-tu pas , toi qui parlois si bien ? Quand tu pleurois sur « René, tes yeux étoient comme deux perles au fond d'une source ; «« ton sein mouillé de larmes étoit comme le duvet blanc du jonc «t sur lequel le vent a fait jaillir quelques gouttes d'eau. Tu étois H tout- mon esprit : k présent que je suis seul , je ne saurai com- <« ment enlever mon ami aux Sachems ; puis tu étois si sAre de «( son innocence ! »
Mila, avant de disparottre , avoit dit au frère et à la sœur qu'ils cherchoient des moyens extraordinaires de sauver René , tandis qu'il y en avoit un tout naturel , auquel ils ne songeoient pas : c'étoit d'aller au-devant du guerrier blanc , de le retenir loin dea Matchez autant de jours qu'il seroit nécessaire pour le soustraire au péril. Mila avoit ajouté que si René résistoit , ils Tattacheroient au pied d'un arbre \ car elle mèloit toujours les raisons de l'enfance aux inspirations de l'amour et aux conseils d'une sageaae prématurée. Outougamiz , au bord du fleuve , se souvint du dernier conseil de Mila. «< Tu as raison , » s'écria-t-il. Il jette au krni Innt c<^ qui peut retarder In rapidité de sa course ^ et , trompant la vigilance des Allouez attachés à ses pas , il vole comme une flèche lancée par la main du chasseur.
A peine avoit-il quitté le fleuve , que Céluta parut sur le riva^. Bile s'arrêtoit à chaque pas , regardoit parmi les roseaux , s'avaaçoit sur la dernière pointe des promontoires , cherchoit , comme on cherche un trésor , la dépouille de sa jeune amie ; elle ne trouva rien. « Le Meschacebé est aussi contre nous , » dit-elle; et elle retourna à sa cabane épuisée de fatigue et de douleur.
Revenu de son ivresse , le jongleur avoit conservé le sentiment eonftis de son indiscrétion : il courut en feire l'aveu au tuteur 4a Soleil. Ondouré , après s'être emporté contre le prêtre , se hftta de rassembler le conseil : il déclara qu'il étoit très probable que BCIa, instruite du secret , l'auroit révélé à Géluta •, il annonça en même temps aux Sachems qu'il n'y avoit plus rien à craindre de Miia , car déjà elle n'existoit plus. Adario s'opposa à tout arrêt de sang contre sa nièce , et s'engagea à obtenir d'elle un serment qu'elle
tiendfoit auan religieusement qu'Outougamiz : tes vieitkrdi cédèrent aqdesIrd'Adirk)', il Tut pourtant résolu que, si le frère et bi aœor laissoient échapper la moindre parole , on les immolercMit à la fôreté de tous.
On nuit aussi en délibération la mort immédiate de René , en eas quil revînt avant le Jour du massacre ; mais Adarîo fit reoiarw. quer que , si l'on frappoit le traître isolément , on alarmeroit lea Blancs aea complices^ qu'on s'exposeroit surtout aux efIMs dq désespoir d'Outougamiz et de Géluta , lorsque ce désespoir poui^ poit encore nuire à l'exécution générale du complot. On trouva denc ph» prudent de laisser les choses telles qu'elles étoient , et de ne bire aucun mouvement.
0 ne manquoit au succès des plans d'Ondouré que la mort dt Chaetas, et les divers messagers commençoient à apporter la non* velle de cette perte irréparable; quant à la proftination de Oéhila dans les bras d'un monstre , Ondouré se croyoit déjà sûr de sa proie. Ces ressorts si compliqués , ces plans si tortueux , cette double intrigue dans le conseil aux Natchez et dans le conseil au fort Rœalie^ cette trame si laborieusement ourdie et néanmoins si fragile, tout avoil été imaginé et conduit par Ondouré, afin de sati0^ faire une passion criminelle, et d'atteindre, par le triomphe de l'amour, au plus haut degré de l'ambitioifi. Mais l'excès de Torgueil et de la joie Ait encore au moment de perdre Ondouré : il ne put s'empêcher d'aller insulter sa victime. Délivré de la présence de Mila , il osa parottre dans la solitude sacrée de Céhtta 5 II osa prononcer des paroles de tendresse à la plus misérable des teOHiie», à celle dont presque tous les malheurs étoient son ouvrage. On*' douré ouUioit que la jalousie comptoit ses pas, et qo'U pouvoil être puni par la passion même, cause première de tousses erimesL Cy Or, dea hérauts alloient publiant l'ouverture dea grands jeux 0I la durée de ces jeux , qui devait être de douze jours. Tout étoit eu mouvement parmi les Natchez et dans la eokmie ^ car le» Frai^ cela, avides de plaisirs même dans les'beis , se promettoîeut d*asnster à une fête pour eux si funeste. Le commandant , invité, MgardanI désormaisleaNatchez eemm^e les sujets du rel de P^mee, aecordoft toute, sa protection à cette pompe nationale. Il irvott reçu plusieurs (bis des avis salutaires , mais Fébriano et lés autres eréaturea d*Ondouré maintenoient Chépar dans son aveugleotenf ; la fêle même contribuoit à le rassurer : « Des gens qui conspireRf, <t dtooit-il, ne jouent pas à la balle et aux osselets. >» Il y a uù hou s»M vulgaire qui perd les hommes communs.
De toutes parts des groupes joyeusement assemblés rioienl, chantoient et dansoient en attendant l'ouverture des jeux. Les Ghicassaws , les Yazous , les Miamis , tous les peuples entrés dans la conjuration, arrivoient au grand village. Là étoit campée une famille dont les femmes , encore chargées de bagages , déposoient ^ terre leur fardeau ou suspendoient aux arbres le berceau de leurs enfants*, ici des Indiens allumoient le feu de leur camp et préparoient leur repas ; plus loin , des voyageurs lavoient leurs pieds dans un ruisseau , ou se délassoient étendus sur l'herbe. Au détour d'un bois paroissoit une tribu qui s'avançoit, couverte de poussière , dans l'ordre de marche : les oiseaux s'enlevoienf , les chevreuils s'enfuyoient ou s'arrètoient curieusement sur les collines à regarder ce rassemblement d'hommes. Les colons, quittant leurs habitations, venoient jouir des préparatifs des jeux : ils ignoroient quelle couronne étoit promise aux vainqueurs.
La gerbe de roseaux avoit été déposée dans le temple d'Athaen* sic , sous l'autel de ce Génie des vengeances ; un jongleur veilloit à sa garde. Le premier roseau devoit être retiré par trois sorcières dans la nuit qui suivoit l'ouverture des jeux : partout, où des colonies européennes étoient établies, même chose devoit s'accomplir.
Un rayon d'espoir se glissoit au fond du cœur de Céluta. René n'arrivoit pas : encore quatorze jours d'absence, et il échappoit à sa destinée. Quelque accident l'auroit-il retenu? Outougamiz l'auroit-il rencontré? car Célntii nedoutoit point que son frère, qu'on avoit vu passer dans les bois, n'eût volé au-devant de son ami. Se laissant aller un moment à ces rêves de bonheur qui nous poursuivent jusqu'au sein de l'infortune, l'Indienne oublioit et les périls de chaque heure, et les torts que pouvoit avoir René : elle s'élevoit en pensée au séjour des Auges , tandis qu'elje étoit atCàchée à la terre, semblable au palmier qui réjouit sa tête dans la rosée du ciel, mais dont le pied s'enfonce dans un sable aride.
Les espérances de Céluta auroient été des craintes pour Ondouré, s'il n'avoit su que le frère d'Amélie revenoit après avoir échoué dans ses négociations : ce qui reudoit l'auteur de la guerre avec les Illinois plus suspect que jamais aux Natchez. Ondouré savoit encore qu'Où lx)ugamiz n'avoit point rencontré René : les Allouez envoyés sur les traces du jeune Sauvage ne laissoient rien ignorer au tuteur du Soleil. Le bruit du prochain retour de René se répandit bientôt au grand village, et , en dissipant la dernière illusion de Céluta , acheva d'accabler cette femme déjà trop malheureuse.
LES JNATCHEZ. 549
Le jour de Touverlure des jeux éloit enfin arrivé. A quelque distance du grand village s'élcndoit une vallée tout environnée de bois qui croissoient en amphithéâtre sur les collines, et qui formoient les encours de cette belle salle bâtie des mains de la nature: là dévoient se célébrer les jeux, le jeu de la balle et ensuite celui des osselets. La fête commença au lever du soleil.
Le Grand-Prôtre s'avançoit à la tête des joueurs : il tenoit en main une crosse peinte en bleu , ornée de banderoles de joncs et de queues d*oiseaux; des jongleurs couronnés de lierre suivoient le Grand-Prôtre. Venoit ensuite Ondouré conduisant son pupille, le jeune Soleil, âgé de huit ans^ la Fen^me-Chef, le front pâle, accompagnoit son fils. Derrière elle, rangés deux à deux, paroissoient les vieillards] des Ghicassaws , des Yazous et des autres alliés. Une bande nombreuse de musiciens avec des conques, des fifres et des tambourins, escortoit les Sachems. Les jeunes guerriers demi-nus , et armés de raquettes , se pressotent pêle-mêle ' sur les pas de leurs pères. Une foule immense composée d'enfants, de femmes, de colons, de soldats, de nègres, remplissoit les bois de l'amphithéâtre. Chépar lui-même étoit là , entouré de ses officiers. Toutes les cabanes étoient désertes : la douleur seule étoit restée au foyer de René.
Les joueurs descendus dans l'ai^ène, le Grand-Prêtre frappe des mains, et l'hymne des jeux est entonné en chœur. La première acclamation de cinq ou six peuples réunis fut étonnante : Céluta l'entendit sous son toit abandonné ^ o'étoit la voix de la mort appelant le frère d'Amélie.
CDOBUR GKNBRÀL.
n Est-ce l'aile de l'oiseau qui fend l'air? est-ce la flèche qui «« siffle à mon oreille? Non, c'est la balle qui fuit devant la ra- « quette. O mon œil ! sois attentif à la balle, ou je t'arracherai. « Que diroit la raquette si elle restoit veuve de la balle qu'elle M aime? »
LUS JBDNBS GUBRBIBRS.
« Empruntons les pieds du chevreuil pour marier la raquette à « la balle. »
« Les femmes étoient nées d'abord sans la moitié de leurs gra- « ces : un jour le Génie de l'Amour jonoit à la bafle dans les bois « du ciel ; la balle va frapper à la poitrine la plus jeune des épouses u du Génie *, brisé par le coup , le globe se transforme en an doublç
M seiadontlabouched'unDouveau-néfUéclorelederoiercharine. »
UK OUBftRIBII.
« La balle est un jeu noble et viril ; mais qui pourroit chanter « les osselets 7 C'est aux osselets que Ton gagne les richesses , c^ettr « aux osselets qu'on obtient une tendre épouse. »
L£g SACOBMS.
a C'est aux osselets qu'on perd la raison ; c'est aux ossiMs «' qu'on vend sa liberté. >*
LBB JOKGLBtJRS.
« Deux parts ont été faites de nos destinées : l'une bonne » M l'autre mauvaise. Le Grand-Esprit mit la première dans un oft- « selet blanc, la seconde dans un osselet noir. Chaque homme eo « naissant, avant qu'il ait les yeux ouverts, prend son osselet dans M la main du Grand-Esprit. »
LBB SACHBlfS.
« Qu'importe que l'osselet de notre destinée Sôit tioir ou blâné? « nous jouons dans la vie assis sur une tombe : à peiné avodi^ « nous tiré notre osselet heureux ou fatal , la mort , qui itiar(|ti0 u la partie , nous le redemande. »
Les joueurs se séparent en deux bandes : les Natchez d'un côté, les Chicassaws de l'autre. A un signal donné , le plus adroit des guerHers Natchez, placé à son poteau, frappe d'un coup dera* quelle la balle qui fuit, comme le plomb sort du tube enflamma des chasseurs-, un Chicassaws la reçoit et la renvoie avec la même rapidité. Elle est repoussée vers les Chicassaws qui la reprennent de nouveau. Un mouvement général commence ^ la balle est eiiassée et rechassée : tantôt elle vole horizontalement , et voua Terrien les joueurs se baisser tour A tour comme des épis sous ie passage d'une brise ^ tantôt elle est lancée au ciel à perte de vue : tous les yeux sont levés pour la découvrir dans les airs, toutes les mains ten* dues pour la recevoir dans sa chute. Soudain des guerriers se jettent i l'écart, se groupent, s'entremêlent, se déploient, se rassemblent encore; la balle saute à petits bonds sur leurs raquettes» jusqu'au moment où un bras vigoureux, la dégageant du conflit, la reporte au centre de l'arène. Les cris d'espérance ou de crainte , les applaudissements et les risées, le bruit delà course, lesiflflement de ta balle , les coups des raquettes , la voix des marqueurs, les ronflements de la conque , font retentir les bois.
LES NATGHËZ. 551
Au milieu de ce bruit et de ce mouvement, les âmes étoient diversement occupées : les François jouissoient en pleine confiance de ce spectacle, tandis que les conjurés comptoient leurs victimes. Il n'y avoit rien de plus affreux que ces plaisirs qui couvroient 1^ massacre de toute une colonie. Que d*hommes ont pris pour uA jour de fête celui qui devoit leur apporter la mort !
Les jeux furent suspendus pour le festin servi à l'ombre d'une futaie d'érables, au bord d'un courant d'eau ^ ils recommencèrent ensuite : on ne savoit de quel côté se décideroit la victoire, dont leprixéloit réglé à mille peaux de bêtes sauvages. Toula coup le spectacle est interrompu ^ les Sachems se lèvent^ la foule se porta vers la colline du nord , on entend répéter ces mots : ** Yoici notre « père, voici Gbactas! Hélas! il est mourant! Outougamiz vi^t « d'annoncer son arrivée. >»
En effet Outougamiz, qui n'avoit pas r^oint René, avoit rencontré le Sacbem que portoit une troupe de jeunes Ghéroquois. La réputation de Chactas étoit telle , que le commandant françois lui-môme suivit la multitude pour aller au-devant du vieillard. La foule poussoit des cris d'amour sur le passage de l'homme vénérable; mais les yeux étoient remplis de larmes, car on voyoitque Chactas n'avoit plus que quelques heures i vivre : son visage, toujours serein, annonçoit l'extrême fatigue et la décrépitude; sa voix étoit si foible qu'on avoit de la peine à l'entendre. Cependant le Sachem répondoit avec sa bonté et son calme ordinaires à ceux qui lui adreasoient la parole. Un jeune guerrier remarquant que les cheveux argentés du vieillard avoient encore blanchi : « Cest «* vrai , mon enfant , dit Chactas ; j'ai pris ma parure d'hiver, et « je vais m'enfermer dans la caverne. » Un Sachem du parti d'Ondouré lui parloit des jeux et de la paix de la patrie; il répondit : « L'eau est paisible au-dessus de la cataracte; elle n'est troublée u qu'au-dessous. »
Outougamiz , qui marchoit auprès du lit de feuillage sur lequel les Chéroquois portoient Chactas, passoitd'un profond abattement à une incompréhensible joie. « Ah ! disqit-il tout haut, c'est ainsi « que j'ai vu porter JRené quand je l'aimois , et que je ne le vouloia «t pas tuer, avant que Mila m'eût quitté pour toujours. »
Ces deux noms frappèrent l'oreilie de Chactas. « Alon excellent
« Outougamiz , lui dit-il , tu paries de René et de Mila ^ et Céluta»
» où est-elle? où sont mes cbers enfants , pour que je les embrasse
<« avant de mourir? »
— « Chêne protecteur! s'écria Outougamiz, nou^ allons tous
«( nous mettre à l'abri sous ton ombre , excepté Mila , qui s'est tait « une couche au fond des eaux. >» — « Héroïque et bon jeune <( homme , dit Chactas , je crains que le chêne ne soit tombé avant u qu'il t'ait pu garantir de l'orage. » Chactas demanda où étoiC Adarlo; on lui dit qu'il habitoit les forêts.
Ondouré , à ce triomphe de la vertu , éprouvoit de mortelles Inquiétudes. L'arrivée inattendue et la prolongation de la vie de Chactas sembloient déranger les projets du conspirateur. Il craignoit que le Sachem ne d^ouvrtt ses trames , et qu'un entretien secret d'un moment avec Céluta et Outougamiz ne détruisît l'œuvre de deux années. Désirant séparer le plus tôt possible Outougamiz de Chactas, Ondouré eut l'imprudence de s'avancer jusqu'à la couche du vieillard pour le supplier de se livrer au repos. Chactas , le reconnoissant à la voix , lui dit :
«« O le plus faux des hommes ! tu n'as donc pas encore appris à « rougir? »
— « Courage, Chactas! s'écria Outougamiz; tu parles tout •« comme Mila ! » Ondouré , balbutiant , avoit perdu son effronterie accoutumée.
<« Mes enfants, dit Chactas élevant la voix et s'adressantà la « foule qu'il entendoit autour de lui, mais qu'il ne voyoit pas; M voilà un des plus dangereux scélérats que la terre ait produits. M C'est notre foiblesse qui fait sa tyrannie-, il y a longtemps que « j'ai deviné les secrets de ce traître. >•
Ces paroles violentes dans la bouche d'un vieillard si modéré et si sage produisirent un effet extraordinaire ; Ondouré se crut perdu. Outougamiz encourageoit le tumulte : « Allez chercher Oéluta , «( s'écrioit-il ; voici que tout est arrangé : René est sauvé! Je ne « le tuerai pas! Quel dommage que Mila soit morte ! »
Quelques Sachems restés fidèles à Chactas racontoient qu'Ondouréétoit vraisemblablement le meurtrier du vieux Soleil; qu'il avoil séduit la Femme-Chef; qu'il s'étoit emparé de l'autorité par violence ; qu'il médiloit dans ce moment même d'autres forfait^. Les Sauvages étrangers paroissoient troublés. Le commandant françois commençoit à s'étonner de ce mot de complot redit de toutes parts. La destinée d*Ondouré ne sembloit plus tenir qu'à un fil , lorsque les prêtres et les Saôhems du parti du traître répétèrent l'histoire du maléfice jeté par un magicien de la chair blanche sur Outougamiz et sur le vénérable Chactas. Les absurdités religieuses, employées précédemment dans des occasions pareilles, eurent leur succès accoutumé ; la foule superstitieuse les crut de
préférence à la vérité. Chactas fut porté à sa cabane ; Chépar retourna au fort , toujours disposé par Fébriano à se dbnfier à Ondouré et à soupçonner le frère d*Amélie. Le soleil étant couché, les Sauvages remirent au lendemain la continuation des jeux.
Mais l'orage conjuré pour un moment roenaçoit d'éclater de nouveau. Ghactas, à peine déposé dans sa cabane, avoit demandé la convocation d'un conseil , désirant s'entretenir avec les Sacbems avant d'expirer. Il étoit impossible aux conjurés de se refliser aa dernier vœu de l'illustre vieillard, sans se rendre suspects et odieux à la nation. Ondouré s'empressa de chercher Adario , et de lui parler de Ghactas, dont la tète, disoit-il, étoit afToiblie par les approches de la mort. Adario, regardant de travers le Sauvage : « Il te convient bien , misérable guerrier, de t'exprimer de la « sorte sur le plus grand des Sachems et sur l'ami d'Adario! Ote- « toi de devant mes yeux , si tu ne veux que je punisse tes paroles « insensées. »
Ges deux vieillards étoient le désespoir d'Ondouré : Ghactas ne connoissoit point les desseins du scélérat, et les auroit renversés s'il les eût connus; Adario méprisoit le tuteur du Soleil , et l'auroit poignardé s'il avoit pu croire que par le massacre des Blancs il aspiroit à la tyrannie. Les Sechems s'empressèrent de tenir le conseil dans la cabane de Ghactas : Adario s'y rendit le premier.
Outougamiz étoit allé trouver sa sœur. Assise à ses foyers solitaires, et descendue dans son propre cœur, Géluta y avoit remué , pour ainsi dire , tous ses chagrins ; elle les en avoit tirés l'un après l'autre: sa fille, Mila, Outougamiz, René, s'étoient tour à tour présentés à ses craintes et à ses regrets-, elle n'avoit oublié de pleurer que^sur elle. Les grandes douleurs abrègent le temps comme les grandes joies, et les larmes qui coulent avec abondance emportent rapidement les heures dans leur cours. Géluta ignoroit l'interruption des jeux , le retour de son frère et l'arrivée de Ghactas. Outougamiz se précipite dans la cabane et s'écrie :
« Me voici ! le voilà ! Ghactas , Ghactas lui-môme ! Je l'ai trouvé « au lieu de René ; il est arrivé ! Nous serons lous sauvés! Ah ! si « Mila n'étoit pas morte! Elle s'est trop pressée! Allons, prends « ion manteau et ta fille, allons vite voir Ghactas. Il est peut-être « mort à présent, mais nous n'en sommes pas moins sauvés. »
A ces paroles inintelligibles pour tout autre que pour Géluta , rindienne éleva son cœur vers le Grand-Esprit et se bâta de chercher son manteau; Outougamiz lui ordonnoit d'aller vite, préiendoit l'aider, et ne faisoit que retarder ses apprêts. Quand le
554 LES NÂTGHEZ.
flrère et la sœur sortirent de la cabane^ la nuit atteignoit le milieQ de son coursi Dans ce moment môme les trois vieilles femmes atUn chées au culte d'Athaënsic entroient dans le temple, et, en pré^ sencedu chef des prêtres, brûloient un des roseaux de la gerbe : on auroit dit des Parques coupant le premier Ql de la vie de René.
Outougamiz et Géluta arrivèrent à la cabane deChaetas : leeon-* seil n'étoit pas fini, et les Allouez placés à l'entour les empdcbè^ rent d'approcher. On n'a jamais su ce qui se passa dans ce cOBsetI assemblé au bord du lit funèbre de Ghactas , et présidé par la vertu mourante. Les gardes les plus voisins de la porte saisirent seule- Bient quelques mots lorsque les voix s'élevoient au milieu d'uM discussion animée. Une fois Ghactas répondit à Adario :
«( Je crois aimer la patrie autant que toi *, mais je Tairoe moins H que la vertu. »
Quelque temps après il dit : « J'ignore ce que vous prétendez \ <« mais quiconque est obligé de cacher ses actions ne fait rien d'a- « gréable au Grand-Esprit. »
On entendit ensuite la Femme-Ghef discourir d'un ton passionné sans pouvoir recueillir ses paroles. Ghactas dit après elle :
•( Vous le voyez , cette femme est en proie aux remords, elle «< ne dit pas toat^ mais sa conscience Igi pèse : pourquoi son eovn- «< plice, l'infâme Ondouré, n'est-il pas ici? »
Sur une observation qu'on lui faisoit sans doute, Ghactas repartit :
« Je le sais : les jeunes guerriers doivent préférer les conseils « d'Adario aux miens ; la jeunesse aime les brasiers qui se font « sentir à une grande distance , et qui la forcent à reculer. Elle « dédaigne ces feux niourants dont il se faut approcher pour re- «( cueillir une ehaleur prête à s'éteindre. »
Adario répliqua quelque chose.
« Mon vieil ami, répondit Ghactas, nous avons parcouru eda semble un long chemin. Je vous aime et vais vousattmdre. Ne ti calomniez pas René : pardonnez-lui l'excès dans le bien, et ni « tous ni moi ne vaudrons mieux que lui. >»
Ici le trouble parut régner dans le conseil ; les Sachems parloienl ensemble : la voix de Ghactas ramena le silence ; il disott :
« Qu'entends-je ! il y a eu une assemblée générale des Natches « au rocher du lac! Mila s'est précipitée dans le fleuve! René est M absent et on l'accuse sans l'entendre ! Géluta est plongée dans la H douleur! Outougamiz paroil insensé! Akansie se repent! Les « jeux proclamés semblent cacher quelque résolution funeste ! On
LES NATCHEZ. Mtt
« m'a éloigné , et mon retour Jette de la eonfusion parmi vouai... « Grand-Eaprit ! tu me rappellea à toi avant qu6 J'aie pu pénétlw « cea myatèrea I que ta volonté soit faite ! prenda dans ta main puia- « aanle ce qui échappe à ma foible main. Adieu , ma chère patrie I « je doia à mon ame le dernier moment qui me reate. Ici finiaaent « entre moi et les hommes les acènes de la vie. Sachema , voua me « donnez mon congé en me cachant voa sécréta : Je vaia apprendre « ceux de l'éternité. »
Aprèaces paroles « on n'entendit plus rien. Les Saeheitia sortirent bientôt en ailence , les yeux baissée et chargea de pleuri) s ainsi de vieux chênes laissent tomber de leura Oeuillea flétriea lea gouttea de rosée qu'y déposa une belle nuit. L'aùbe blanchisaoit l'horixon^et la Femme-Chef envoya chercher le tuteur du Soleil.
Outougamlz et Géluta entrèrent alora dans la cabane de Ghae* tas. Le vieillard éprouvoit dana ce moment une défaillance. Il avoit prié , avant son évanouisaement , qu'on le portât ati pied d'un arbre , et qu'on loi tournftt le viaage vers l'orient pour mourir. Quand il reprit aes sens, il reconnut à la voix Outougamiz el Céluta ; mais il ne leur put parler.
Adario n'étoit point sorti de la cabane avec lea autres Sacbems ; il y étoit resté afin de faire exécuter la dernière volonté de aon ami. Ghactas fut porté aous un tulipier planté au sommet d'un tertre d'où l'on découvroit le fleuve et tout le désert.
L'aurore entr'ouvroit le ciel ; à mesure que la terre accomplis^ aeit sa révolution d'occident en orient , il sortoit de dessous l'horizon des zones de pourpre et de rose i magnifiques rubana déroulée de leur cylindre. Du fond des boia s'élevoient les vapeurs matinales^ elles se changeoient en fumée d'or eti atteignant les régions éclairéea par la lumière du Jour. Les oiseaux -moqueurs ehantoient) les colibris volljgeoient sur la tigedea anémonea sau* vages , tandis que les cigognes monloient au haut des airs pour découvrir le soleil. Les cabanes dea Indiens dispersées sur les eot* Unes et dans les valléea se peignoient des rayona du levant t juiqu'aux Bocages de la Mort , tout rioit dans la solitude*
Outougamiz et Géluta se tenoient à genoux à quelque distance de l'arbre sous lequel le Sachem rendoit le dernier soupir. Un pe» plus loin, Adario debout, les bras croisés, le vêtement déchiré, le poil hérissé , regardoit mourir son ami : Chaetaa étoit aaaia et appuyé contre le tronc du tulipier ^ la brise se Jouoit dans sa cb^ velure blanchie , et le reflet des roses de l'aurore coloroit son front pâlissant.
656 LES NAXaiEZ.
Faisant un dernier effort , le Sachem lira de son sein un cru- • cifix que lui avoit donné Fénelon. « Atala, dit-il d'une voix ra- « nimée, que je meure dans ta religion! que j'accomplisse ma « promesse au père Aubry ! Je n'ai point été purifié par Teau « sainte-, mais je demande au Ciel le baptême de désir. Yertueux «( chef de la prière, qui remis dans mes mains ce signe de mon « salut, viens me chercher aux portes du Ciel. Je donnerai peu « de peine à la mort: une partie de son ouvrage est déjà faite; « elle n'aura point à clore mes paupières comme celles des autres <t hommes : je vais au contraire ouvrir à la clarté divine des yeux « fermés depuis longtemps à la lumière terrestre. »
Ghactas exhala la vertu avec son dernier soupir : l'arbre par* fumé des forêts américaines embaume l'air quand le temps ou l'orage l'ont renversé sur son sol natal. Outougamiz et Céluta , ayant vu le Sachem s'affaisser, se levèrent , s'approchèrent du tulipier, et embrassèrent les pieds déjà glacés du vieillard : ils perdoient en lui leur dernière espérance. Adario s'éloigna sans prononcer un mot, comme le voyageur qui va bientôt rejoindre son compagnon parti quelques heures avant lui.
Les Sauvages étoient déjà rassemblés dans la vallée des Bois pour recommencer la partie de balle , lorsque la nouvelle du trépas de Ghactas se répandit parmi la foule. On disoit de toutes parts : « La gloire des Natchez est éteinte! Ghactas, le grand Sa- « chem , n'est plus! » Les jeux furent interrompus de nouveau ; la douleur étoit universelle. Quelques tribus indiennes, ft*appées de ce deuil qui venoit se mêler à des fêtes , commencèrent à crains dre la colère du Ciel ; elles plièrent leurs tentes de peaux , et reprirent le chemin de leur pays.
Tout menaçoit de ruiner encore une fois les desseins d'Ondouré : ses messagers secrets avoient perdu les traces du frère d'Amélie; le conseil rassemblé autour de Ghactas avoit montré de l'hésitation; la Femme-Chef, qui s'étoit presque dénoncée, ne vouloit plus qu'une entrevue avec son complice pour céder ou pour résister aux remords. Au fort Rosalie , Chépar, malgré son aveuglement, ne se pouvoit empêcher de réfléchir sur les avis que lui transmetloient chaque jour le père Souël , le gouverneur-général de la Louisiane, et même le capitaine d'Artaguette : avis que paroissoit confirmer la désertion d'un grand nombre de nègres réfugiés dans les bois. Le Ciel sembloit enfin se déclarer pour l'innocence.
Les plus vieux parents de Ghactas vinrent enlever son corps ; la
cérémonie funèbre fut (ixée au lendemain , à la troisième heure du jour. Gélula , comme femme du (ils adoptif de Ghactas , Oulou* gamiz, comme frère de ce fils absent, furent prévenus qu*ils seroient chargés des fonctions d'usage; ils reçurent Tordre de s'y préparer.
Géluta passa sa solitaire journée à déplorer dans sa cabane la nouvelle perte qu'elle venoit de faire. Ce retour continuel à un foyer désert où elle ne trouvoit personne pour la consoler, remplissoit son imagination de terreur et son ame de tristesse. Où étoient René, Mila , Ghactas, ces parents, ces amis, qui la soutenoient autrefois! Adario n'habiloit plus que les lieux sauvages; Outougamiz , chargé de sa propre douleur , jouissoit à peine de sa raison. Dans la fouie, aucun signe de pitié et de bienveillance ; partout des visages ennemis ou des sentiments pires que la haine.
René cependant ne paroissoit point , bien que son retour fût annoncé, et, dans cette absence prolongée, Géluta entrevoyoit une lueur d'espérance. Le malheur est religieux; la solitude appelle la prière : Géluta pria donc. Tantôt elle demandoit des conseils au Grand-Esprit des Indiens, tantôt elle s'adressoit au Grand- Esprit des Blancs : elle présentoit à celui-ci l'innocente Amélie, que l'eau du baptême avoit rendue chrétienne , et qui pouvoit invoquer mieux que sa mère le Dieu de René. Une idée frappe tout à coup Géluta; elle se lève, elle s'écrie :'« IManitou, protecteur de u René, est-ce toi qui m'inspires? » •
Géluta s'efibrce de calmer sa première émotion , afin de mieux réfléchir à son dessein : plus elle l'examine, plus elle le trouve propice ; elle n'attend plus que la nuit pour l'exécuter.
Les ombres régnoient sur la terre , la lune n'étoit point dans le* ciel ; on distinguoit seulement les grandes masses des bois et des^ rochers qui se dessinoient sur le fond bleu du firmament comme des découpures noires. Géluta sort de sa cabane avec une petite lumière enfoncée dans un nœud de roseau ; elle portoit en outre des cordons de lin sauvage et un rouleau d'étofib de mûrier. Plus légère qu'une ombre, elle vole à la caverne des reliques, elle y descend sans crainte ; elle se pare des débris de la mort qu'elle attache autour d'elle et sur son front, comme une jeune fille orneroit sa tôte et son sein pour plaire dans l'éclat d'une fête. Elle s'enveloppe ensuite du long voile de mûrier blanc, et sous ce voile elle cache sa lampe de roseau.
Quittant l'asile funèbre elle traverse les campagnes que couvroit
un bronillard; elle dirigeoit ses p«8 vers le temple d'AthaènM^ pour dérober la gerbe fatale.
<« Si j'enlève la gerbe, s'étoit^elle dit, lea conjurés aux NatchM n u» sauront plus à qucH sf résoudre^ ils se croiront découverte, <« ils se diviseront : les uns voudront hâter rcxécution du oohh « plot, les autres l'abandonner; il budra envoyer des measagtrs « aux nations qui doivent de leur côté exécuter le massacre , ate « de les prévenir de Taecident arrivé aux Natohez. Quelques wn* u meurs eonfuKs parviendront aux oreilles des François. Il Ci| ce impossible que le projet n'avorte pas au milieu de cette cooftH « sioQ. Gélula , tu épargneras ainsi un crime à ta patrie , oa , si to « meurtre général a lieu , René arrivera quand le ooup sesÉ •I porté : tu auras sauvé ton mari sans avoir révélé le seertt , satti a avoir menti à la promesse que lu as iliite à Adario. »
Le temple d'Athaënsic étoit bâti au milieu d*une cyprièrequi loi servoit de bois sacré. \ai8 révélations de Mifai avoient appris à Celuta que la gerbe de roseau étoit déposée sous Tautel. Dans TintA* rieur du temple , un jongleur, remplacé de deux heures es deax heures par un autre jongleur, veilloit au trésor de la vengeance ; au dehors, une garde d'AUouez avoit ordre de tuer quicooqoa s'approcheroit du fatal édifice. Que ne peut l'amour dans le d*une femme, même lorsqu'elle n'est pas aimée ! c'étoitcet qui avoit inspiré à l'épouse de René Tidée d'emprunter la fonne d'un fentôme. Intrépides' sur le champ de bataille, les Sauvages prennent dans le silence on le bruit de leurs fbrêts la croyance et la frayeur des apparitions ; leurs prêtres mêmes , par une justice divine, éprouvent les terreurs superstitieuses qu'ils emploienl pour tromper les hommes.
Arrivée à la cyprière , Céluta , se glissant d'arbre en arbre , se trouve bientôt à quelques pas du temple; elle enlr'ouvreson voile Mane , et laisse voir la figure de la Mort à l'aide de la petite lasipe; Le flKMSsement du linceul qui tralnoit sur les féuinês parvint à For^lle des Allouez; ils tournent les yeux du côté du bruit, el aperçoivent le spectre. Les armes échappent à leurs mains; lea uns fuient; les autres, sentant défaillir leurs genoux, ont à peine assez de force pour se traîner dans les buissons voisins^
Céluta marche au temple , ouvre une des portes, se place si»r leseuil. Le prêtre gardien étoit assis à terre : l'apparition le firappe tout à coup ; se» prunelles se dilatent , sa bouche s'entr'ouvre , sa peau frémit. L'Indienne franchit le seuil; elle s'avance à pas mesurée, s'arrête, s'avance encore, et étend la main d'un squelette
sur la tête du jongleur. Celui^i veut crier et ne peut trouver de voix : une sueur froide inonde son corps , ses dents claquent dans le frisson de la peur. Géluta achève sa victoire, touche d'une main glacée le front du prêtre : la victime tombe évanouie.
La flUe de Tabaraica est à l'autel , elle en cherche de toutes parts l'ouverture^ vingt fois elle fait le tour de la pierre sans rien découvrir; elle essaie de soulever la table sacrée, se baisse, se relève, porte la lampe à tous les points du tabernacle, renverse l'idole : le dépôt mystérieux échappe k ses perquisitions !
Le temps presse, les gardes et le jongleur peuvent revenir de leur épouvante. La sœur d'Outoogaroiz croit entendre des pas et des voix au dehors -, elle adresse des prières A l'Amour et à la patrie ; elle promet des dons , des offrandes : s'il faut du sang pour celui qu'elle veut épargner, elle offre le sien. Les yeux obscurcis par les larmes du désespoir, l'Indienne tantôt regarde vers la porte du temple, tantôt examine de nouveau l'autel. N'a-trelle pas senti fléchir une des marches de cet autel ? Son ccsur bat -, elle s'agenouille , presse le cèdre obéissant , l'ébranlé : la planche ioil horizontalement soussa main. Joie et terreur ! espérance et crainte ! Géluta plonge son bras nu dans l'ouverture et touche du bout des doigts la gerbe de roseaux.
Mais comment la retirer? l'ouverture n'est pas assez large , et la planche arrêtée refuse de s'écarter. Il ne reste qu'un seul moyen , c'est de saisir les roseaux un à un : trois fois Géluta plonge son bras dans l'ouverture , trois fois elle ramène quelques ro- -seaux , comme si elle arrachoit les jours de René à la destinée ! Mais elle ne pe«t tout enlever ; les roseaux du dessous de la gerbe sont hors de la portée de sa main. La pieuse sacrilège se déter* mine à fuir avec son larcin : elle avoit retiré huit roseaux , il n'en restoit plus que trois dans l'habitacle, le douzième ayant été dé}a brûlé. Elle sort du temple au moment même où le prêtre revenoit de son évanouissement. Bientôt enfooeée dans Pemtaroit le pins épais de la cyprière, elle détache son eAroyaUe parure, fouleson voile, rend les ossements A la terre, iear demandant panlon d^avoir troublé leur repos éternel. « DépeuîHe eacvèe , leur « ditr«lle , vous apparteniez peut-être A un iaCortuné > et voua « avez secouru l'infortune ! >»
Son succès n'étoit pas complet , mais du moins Oéluta croyoit âToir augmenté les chances de salut pour René. Si le massacre étoit avancé de huit jours, c'étoit huit jours A retrancher du Mmbre de ceux qui meoaçoient la vie du frère d'Amélie. Il n*y
avoit plus que li*ois jours de péril ; qui sait si Fabseoce de rhommo menacé ne se piolongeroit pas au delà d'un terme désormais si court? Géluta , rentrée dans sa cabane , jette aux flammes les roseaux, s'approche de sa Glle endormie sur un lit de mousse, la regarde à la lumière de cette môme lampe qui avoit servi à éclairer les ossements des morts. L'enfant.s'éveiile et sourit à sa mère ; la mère se penche sur l'enfant, le couvre de baisers : elle prenoit le sourire de l'innocence pour une approbation de l'enlèvement des roseaux. Géluta n'avoit d'autre conseil que cette petite Amélie, qui, en venant au monde, n'avoit pas réjoui le cœur paternel, que cette Amélie dont René vouioit rester à jamais inconnu. G'étoit sur un berceau délaissé qu'une femme abandonnée consultoil le Ciel pour un époux malheureux et intcrrogeoit l'avenir.
Outougamiz se fait entendre et paroit sur le seuil de la cabane. Il avoit passé le jour précédent et une grande partie de la nuit à explorer les chemins par où son ami pouvoit revenir : rien ne s'étoit présenté à sa vue. Il remarqua quelque chose de plus animé dans les regards de sa sœur. « Tu prends courage, lui « dit-il, pour assister aux funérailles de notre père. Dépôchous- « nous, il est temps de partir. »
Géluta ne crut pas devoir révéler à.Outougamiz le larcin qu'elle venoit de commettre , ni embarrasser son frère d'un nouveau secret^ elle se hâta de prendre ses habits de deuil. En se rendant de bonne heure au lit funèbre de Ghactas, elle espéroit éloigner encore les soupçons qui pourroient planer sur elle lorsque la disparition des roseaux seroit connue.
Quand le frère et la sœur arrivèrent à la cabane de Ghactas, le jour naissoit. Les parents allument un grand feu ; on purifie la hutte avec l'eau lustrale ; on revêt le corps du Sachem d'une superbe tunique et d'un manteau qui n'avoit jamais été porté. Dans la chevelure blanche du vieillard on place une couronne de plumes cramoisies. Géluta et Outougamiz furent charges de peindre les traits du décédé. Quel triste devoir! Ils se mirent à genoux des deux côtés du corps étendu sur une natte. Lorsque les deux orphelins vinrent à se pencher sur le visage de leur père, leurs têtes charmantes se touchèrent et formèrent une voûte audessus du front de Ghactas.
Un Sachem, maître de la cérémonie funèbre, donnoit les couleurs et en expliquoit les allégories: le rouge étendu sur les joues devoit être de différentes nuances selon les morts : l'amour ne se colore pas du même vermillon que la pudeur, et le crime rougit
LES NATCTIEZ. 561
autrement que la vertu. L'azur appliqué aux veines est la couleur • du dernier sommeil , c'est aussi celle de la sérénité. Les pleurs de Céluta effaçoient son ouvrage.Il fallut finir parle terrible baiser d'adieu : les lèvres de l'amitié et de l'amour vinrent toucher ensemble celles de la mort. "*
Cela étant fait , les matrones donnèrent au vieillard l'attitude que l'enfant a dans le sein de sa mère : ce qui vouloit dire que la mort nous rend à la terre, notre première «mère, et qu'elle nous enfante en môme temps à une autre vie.
Déjà la foule s'assembloit : les congrégations des prêtres, des Sachems, des guerriers, des matrones, des jeunes filles, des enfants, arrivoient tour à tour etprçnoient leur rang. Les Sachems a voient tous un bâton blanc à la main *, leurs tètes étoienl nues et leurs cheveux négligés : Adario menoit ces vieillards. Les François et le commandant du fort se joignirent à la pompe funèbre, comme ils s'étoient mêlés aux jeux : le cortège, attendant la marche, formoit un vaste demi-cercle à la porte de la cabane.
Alors on enleva lesécorces de cette cabane du côté qui touchoit au cortège , et l'on aperçut Ghactas' assis sur un lit de parade : derrière lui étoit couché , en travers , son cercueil fait de bois de cèdre et de petits ossements entrelacés. Debout, derrière cette redoutable barrière, se tenoit un Sachem représentant Ghactas lui-même, et qui devoit répondre aux harangues qu'on lui alloit adresser.
Les deux chiens favoris du mort étoient enchaînés à ses pieds : on ne les avoit point égorgés, selon l'usage, parceque le Sachem abhorroit le sang^ d'ailleurs, il n'auroit aucun besoin de ses dogues pour chasser dans le pays des âmes, car il y seroit employé, disoit la foule , à gouverner les ombres. Le calumet de paix du vieillard reposoit pareillement à ses pieds; à sa gauche, on voyoit ses armes , honneur de sa jeunesse ; à sa droite , le bâton sur lequel il appuyoit ses vieux ans. Gomme on est plus touché des vertus du sage que de celles du héros, la vue de ce simplebâton portoit l'attendrissement dans tous les cœurs.
Adario commença les discours au nom des Sachems ; il s'avança à pas lents dans le cercle des spectateurs. Les bras croisés et le visage tourné vers son ami, il lui dit :
« Frère, vous aimâtes la patrie ^ frère, vous comiNittttes pour « elle 5 frère, vous l'enseignâtes de votre sagesse. Dire ce que vous « avez fait est inutile : ennemi de l'oppresseur, vengeur de l'oppri- « mé , tout en vous étoit indépendance. Votre pied étoit celui du